Le grand débat sur la monnaie unique des Amériques

ou

la dollarisation américaine des économies nationales

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L'illusion de la souveraineté

Par Hélène Baril, Le Devoir, 17 avril 2000 (corrigé et précisé par Jacques Légaré)

Qu'on soit pour ou contre l'union monétaire américaine, il faut bien réaliser qu'elle arrivera un jour. Sans tomber dans la futurologie, il est raisonnable de penser que l'intégration économique croissante finira par imposer une unité monétaire unique pour au moins 3 pays du continent nord-américain: le Canada, les États-Unis et le Mexique. La croissance des échanges commerciaux de biens et de services augmente les coûts de conversion d'une monnaie à l'autre. À ces coûts de conversion s'ajoute le prix de l'assurance qu'elles payent pour se protéger contre la volatilité de la devise. Puisque 85,% des échanges commerciaux du Canada se font avec les États-Unis, les avantages d'une monnaie unique sont réels. Les coûts de transaction et de conversion d'une monnaie à l'autre sont de $50 milliards par année, selon l'économiste québécois Pierre Fortin. Des économistes réputés, comme le Prix Nobel Robert Mundell, croient d'ailleurs que la plupart des monnaies en circulation aujourd'hui sont vouées à l'extinction. Tôt ou tard, les échanges commerciaux se feront en dollars américains, en euros et en yens. «Il est bien évident que le dollar canadien n'a aucun avenir dans un monde dominé par trois monnaies» disait pour sa part l'économiste John McCallum, de la Banque Royale, pourtant un chaud partisan de la mal nommée souveraineté monétaire du Canada, précisément la conservation du dollar canadien. En effet, la souveraineté est un concept politique, non économique. Ainsi, il faut dire que la souveraineté permet une monnaie nationale, et non que la monnaie est souveraine. Dans le contexte nord-américain, l'union monétaire signifie l'adoption de la devise américaine par le Canada et le Mexique. Il serait en effet surprenant que les États-Unis acceptent de renoncer à leurs billets verts; cet abandon serait en outre très déstabilisant pour l'économie mondiale, puisque les 2/3 des dollars américains en circulation sont à l'extérieur du territoire américain. Par ailleurs, si les États-Unis acceptent la dollarisation (action de substituer le dollar américain aux monnaies nationales sur leur propre territoire national) de l'économie mondiale, déjà implicite dans les accords de Bretton Woods en 1944, ce n'est pas pour abandonner leur monnaie, mais tout le contraire pour l'universaliser.

La création d'une nouvelle devise, déjà baptisée amero est irréaliste pour certains nationalistes, voire protectionnistes, pour l'unique raison que les Américains n'apprécieraient guère abandonner leur dollar US pour faire plaisir à des économies nationales beaucoup plus faibles que la leur. Oublions aussi, disent certains, l'adoption unilatérale du dollar américain, parce que, sans une autorité monétaire centrale où toutes les parties à l'union auraient voix au chapitre, elle ne serait pas viable. Par ailleurs, il y aura toujours de fait une banque centrale pour un dollar américain devenue seule monnaie mondiale, la Fed...

Le modèle européen

Mais le modèle européen reste encore le meilleur exemple d'une éventuelle union monétaire nord-américaine. Après une période de transition au cours de laquelle les pays ont coordonné leurs politiques et encadré les fluctuations de leurs devises respectives, 11 d'entre eux ont fait le saut et adopté l'euro comme monnaie commune. Rien n'empêche de penser que cette formule pourrait être adaptée avec succès en Amérique du Nord avec le dollar américain.

Les opposants à cette monnaie unique nord-américaine ont deux arguments principaux. D'abord, la souveraineté monétaire donne à un pays un outil puissant: la politique monétaire, qui permet à l'économie d'absorber les chocs venus de l'extérieur en laissant flotter sa monnaie. En adhérant à une union monétaire, le Canada renoncerait donc à cet outil indispensable, croient-ils, qui lui a permis de traverser sans trop de dommages la crise asiatique et la baisse du prix des matières premières qui a suivi.

C'est vrai en théorie, mais faux en pratique, disent curieusement les détracteurs de la monnaie nationale. Pour eux, la souveraineté monétaire canadienne est une illusion. D'une part le Canada calque déjà sa politique monétaire sur celle des États-Unis, sous peine de voir fondre la valeur de sa devise. En effet, les capitaux flottants de part et d'autre de la frontière, à la recherche de meilleurs taux d'intérêt, forcent la banque du Canada de copier sa politique monétaire (via le taux d'escompte) sur la Fed américaine. D'autre part, l'ajustement par le taux de change aux soubresauts économiques ne fonctionne jamais parfaitement. Cette politique encourage les spéculateurs et cause une volatilité excessive de la devise, qui engendre à son tour d'autres chocs sur l'économie réelle en augmentant les coûts, notamment les prévisions inexactes engendrées et le report d'investissement par l'incertitude monétaire. La flexibilité du taux de change crée donc plus de problèmes qu'elle en règle, estiment donc plusieurs spécialistes, dont l'économiste néerlandais Willeim Buiter, tout imprégné qu'il est de l'heureuse aventure de la monnaie unique européenne.

Actuellement, bien peu de gens sont prêts à renoncer à cette souveraineté, même illusoire. Si vous demandiez à des citoyens s'ils préféreraient un gilet imprimé à leur nom personnel sur le devant, ou un gilet plus chaud et plus confortable avec le nom d'un autre, un bon nombre choisiraient le gilet moins confortable imprimé à leur nom... C'est pourquoi le principal obstacle à une union monétaire nord-américaine n'est pas économique mais politique, plus précisément identitaire. Avec le drapeau et l'hymne national, la monnaie est en effet un symbole d'identification nationale. Mais avec le temps, ce symbole devient de moins en moins important, car décline la politique quand la politique va bien, et prennent sa place dans le coeur des citoyens l'enrichissement, la liberté des moeurs, les voyages ou la vie de famille, domaines de la vie où le désir est insatiable, à la différence de l'identité qui ne diminue ni ne s'accroît si on en change le support.

Personne ne garde plus son trésor à la maison en espèces sonnantes et trébuchantes. Avec la croissance des paiements automatisés et informatisés, la manipulation de la monnaie décroît et pourrait disparaître complètement. De plus en plus les gens se rendent compte que la monnaie n'est rien de plus qu'un outil, thèse que les monétaristes défendent depuis 30 ans. La monnaie est neutre, et d'autant plus neutre qu'elle est bien gérée par la banque centrale. Elle ne donne rien à la particularité d'un pays ou aux gens qui y vivent, sauf dans les cas relatifs où toutes les autres monnaies sont mal gérées sauf la vôtre. Les Allemands ne sont pas moins allemands depuis que leur célèbre mark a été remplacé par l'euro Les Français ne deviendront pas des Allemands parce que ceux-ci ont l'économie la plus forte d'Europe. La résistance des anti-monnaie unique provient des antiaméricains de tout acabit, qui croient qu'une monnaie unique universelle, le dollar le cas échéant, servirait prioritairement les intérêts américains, comme ont cru les anti-euro des années 1990s que l'euro servirait l'Allemagne plus forte. Curieusement par l'opinion toute contraire, des Allemands croyaient que l'euro serait moins bien géré que le mark et que l'économie allemande paierait le prix fort de l'abandon de la monnaie nationale. Rien de cela n'est arrivé à ce jour depuis que l'euro est en vigueur (1997).

Personne ne s'offusque que le commerce d'un nombre croissant de biens et services se fasse déjà en dollars américains: les avions de Bombardier, le papier de Donohue, l'électricité d'Hydro-Québec se transigent en dollars américains.

L'opinion évolue et, en politique, tout est possible, même si les lois de l'Économique sont assez rigides, et gare à celui qui s'en écarte ! Il n'y a pas si longtemps, personne n'aurait cru qu'un pays protectionniste comme le Canada signerait un traité de libre-échange avec les États-Unis, que nous aurions dû signer dès la naissance des États-Unis en 1776.

La reine a de bonnes chances de rester sur notre monnaie

Ou « Le Canada devrait-il adopter le dollar américain comme monnaie nationale?»

Par François Normand, Le Devoir, 18 avril 2000 (corrigé et précisé par Jacques Légaré)

Le changement de régime monétaire au Canada n'est pas pour demain. Bien que techniquement réalisable, la dollarisation unilatérale ou la participation du Canada à une union monétaire formalisée n'ont aucune chance ou presque de se réaliser à court ou à moyen terme pour des raisons essentiellement politiques. Les Libéraux sont sous la coupe des banques qui s'enrichissent grandement par les opérations de change, et sans parler de l'indifférence (feinte ?) des États-Unis à ce sujet. C'est ce qui est ressorti hier d'un colloque auquel participaient John Crow ancien gouverneur de la Banque du Canada, Marcel Côté, associé fondateur de Secor, John McCullum, premier vice-président et économiste en chef de la Banque Royale, Pierre Fortin, professeur d'économie à l'UQAM, et Willem Buiter, membre du comité de la politique monétaire de la Banque d'Angleterre.

Le camp du oui à la dollarisation américaine de l'économie canadienne a par exemple fait valoir que le régime de taux de change flottant qui prévaut au Canada nous procure certes une certaine indépendance monétaire mais nous expose en revanche à une instabilité des prix qui est néfaste pour l'économie canadienne. En clair, quand le taux de change varie, il signifie une variation des prix intérieurs, globale et uniforme sur tous les produits. Pourtant, la réalité industrielle nécessite plutôt des ajustements des prix relatifs et différents, produit par produit, qui tient tout naturellement compte du prix réel des ressources pour les fabriquer.

Reconnaissant cette instabilité, du reste limitée, le camp du non a répliqué que le régime de taux de change flottant est au contraire un avantage de taille, en particulier lors de crises majeures. M. McCullum, qu'on peut soupçonner de défendre l'intérêt corporatiste des banques, donna l'exemple de la crise asiatique qui aurait pu être désastreuse pour le Canada si notre devise avait été arrimée au billet vert. M. McCullum ne précise pas comment et par quelle mécanique les faiblesses institutionnelles des pays de l'Asie du Sud-Est, qui causèrent leur crise, auraient déstabilisé notre économie en dollars américains quand notre pays n'a aucune des faiblesses institutionnelles de ces pays mal gérés.

«La solution économique idéale, à mon sens, serait d'abolir le dollar canadien et d'engager l'Amérique du Nord dans un processus d'accession formelle à une union monétaire semblable à la nouvelle union monétaire européenne. Le hic, a insisté M. Fortin, est que cette solution échoue aux tests élémentaires de légitimité politique et d'imputabilité parlementaire.»

Autrement dit, on a beau avoir les plus grandes ambitions du monde pour l'avenir monétaire du Canada, en pratique, la question est drôlement plus compliquée, d'autant plus que ce débat est particulièrement teinté d'émotion au Canada anglais devant la perspective de voir remplacer l'effigie d'Elizabeth II par celle de George Washington sur les billets de banque. Quand l'économie s'enfarge dans de telles considérations d'imagerie puérile, il est clair qu'on est loin d'une monnaie unique rationnelle... Dans ce contexte, le débat sur le libre-échange apparaît bien dérisoire, à moins que les Américains sortent de leur patriotisme triomphant et promettent une belle place aux Canadiens et aux Latino-Américains en terme de sièges dans le conseil d'une éventuelle nouvelle banque centrale des Amériques. Ce n'est pas exclu, car les Américains, à la fois pragmatiques et libéraux doctrinaires, ont un dynamisme foudroyant en économique, et leurs multinationales seraient heureuses d'une telle banque centrale à monnaie unique qui leur faciliterait leurs échanges.

Enfin, MM. Fortin et Boiter jugent impossible et contraire à leurs intérêts à courte vue les plus fondamentaux que les États-Unis sabordent leur propre devise pour la remplacer par une nouvelle monnaie continentale. Le rééquilibre des puissances du vieux continent a peut-être permis ce processus en Europe mais la situation est tout autre en Amérique, où les États-Unis dominent et domineront pour les prochaines décennies, même si des puissances émergentes comme le Brésil et le Mexique leur feront de plus en plus concurrence. Mais cet argument s'effondre, car il prête à une pensée visionnaire d'une monnaie unique des Amériques les motivations d'une entreprise luttant dans un marché concurrentiel. Si cet argument et cette motivation avaient dominé les esprits, aucune banque centrale et aucune monnaie nationale n'auraient vu le jour dans les États nationaux des 3 derniers siècles où se concurrençaient diverses monnaies sur un même sol national. La myopie et l'inculture historique sont fréquents en sciences humaines.

Reste un problème de taille, aux yeux de M. Buiter. Contrairement à l'Europe, il n'y a pas d'institution politique commune en Amérique du Nord, tel le Parlement européen, pour encadrer à long terme un processus d'intégration monétaire. «Et sans cette intégration politique, une intégration monétaire est impossible», a-t-il dit. Voilà un argument très fort, mais il avait été naguère invoqué contre le libre-échange canado-américain en 1988, et s'avéra caduque, car une Commission bi-nationale fut créée pour gérer le traité, comme une banque centrale commune, ou son équivalent, serait créée pour gérer la nouvelle monnaie commune, ou le dollar américain généralisé.

Le Canada a-t-il d'autres solutions de rechange monétaires plus réalistes? Selon MM. Fortin et Côté, on pourrait conserver le dollar canadien tout en essayant de fixer sa valeur à celle du dollar américain sous la surveillance d'un conseil monétaire canadien. À quelle valeur devrait-on le fixer, et comment l'atteindre? Les participants n'ont malheureusement pas répondu à cette question. Mais cette solution nous ferait revenir en arrière, du temps des taux de change fixes, qui s'avèrent néfastes, car toutes les autres politiques (monétaire, fiscale, budgétaire, voire sociale) en deviennent tributaires.

En conclusion, l'avenir est à la planétarisation. Dans les siècles avenirs, l'homogénéisation des toutes les cultures nationales, régionales, langues, religions, moeurs, etc. Deviendra le mode unique des êtres humains que la nature a promis à l'unité politique et culturelle. Survivront d'autres types de diversités nées cette fois-ci, non de la distance mais de l'imagination créatrice des hommes.

De l'intégration économique à l'intégration monétaire ?

Par Bernard Landry, ministre des Finances du Québec

Le Soleil, 19 avril 2000 (précisé et modifié très légèrement, par Jacques Légaré)

Il aura fallu l'horreur de deux guerres mondiales pour qu'advienne une modification radicale des rapports économiques entre les peuples d'Europe et par la suite du monde entier. Pourtant, depuis le 18e siècle, les thèses d'Adam Smith, de Ricardo et de leurs successeurs soutenaient que la prospérité des peuples passait par leur coopération mutuelle, leur spécialisation et la libre circulation des biens, des services, des capitaux et même des personnes. C'est l'essence même du traité de Rome de 1957 qui a conduit à l'intégration européenne (de la CEE à l'UE) même jusqu'à une monnaie commune. Suivant l'exemple européen, toute la philosophie mondiale du commerce a changé et la globalisation des marchés s'est enclenchée de façon irréversible. Du GATT à l'OMC, le commerce international a connu des résultats absolument prodigieux.

Cette intégration planétaire a fini par rejoindre notre continent qui avait été, jusqu'à ce jour, en apparence en tout cas, plus conservateur. L'Amérique du Nord, dominée par la plus grande puissance de l'histoire contemporaine, n'avait pas ressenti le besoin, au cours des récentes années, d'adhérer aux politiques et aux visions européennes qu'elle avait elle-même initiée un peu avant 1957 pour faire bloc face à l'intégration est-européenne forcée par les Soviétiques.

Ce retard est en partie comblé aujourd'hui. Nous avons maintenant un espace économique intégré qui le sera de plus en plus avec les projets d'expansion de la zone des Amériques. Cet espace va actuellement de la rivière La Grande aux deux rives du Rio Grande et devrait s'étendre un jour du cercle polaire à la Terre de feu. Dès le début de ces grandes opérations d'intégration, il était prévisible qu'il faudrait, tôt ou tard, modifier notre attitude en regard des monnaies nationales, des unités de compte et des véhicules monétaires qui serviraient à soutenir ce vaste commerce. En effet, à quoi sert-il d'abolir toutes les barrières formelles et informelles si on laisse subsister une de celles qui peuvent avoir l'action la plus puissante? La monnaie peut toujours, en effet, faire l'objet de manipulation à des fins protectionnistes et perpétuer les inconvénients liés aux barrières déjà levées. À chaque crise internationale, le dollar canadien a été malmené et la Banque du Canada a augmenté les taux d'intérêt qui se sont traduits par des coûts économiques parfois catastrophiques.

Passons rapidement en revue les principales conséquences et les plus facilement décelables. D'abord la faiblesse d'une unité de compte encourage les producteurs nationaux à la paresse, et c'est un danger qui nous menace actuellement. Les progressions des ventes aux États-Unis, pour le Québec, sont de 15 ou 17 % par année. Ce sont des années fastes. Cependant, plusieurs producteurs confessent, avec angoisse et sans gêne, qu'à parité monétaire ou à redressement monétaire le moindrement important (si le dollar canadien monte), nous aurions de graves difficultés à faire face à la concurrence états-unienne et du reste du monde. La monnaie faible nuit aussi à l'investissement, car le Québec comme le Canada sont de grands importateurs de machinerie industrielle coûteuse. Les coûts d'investissements dans les secteurs les plus dynamiques sont ainsi rehaussés par la faiblesse de la devise. Un dollar faible rend nos entreprises plus vulnérables aux prises de contrôle. On le voit à toutes les semaines, au Canada comme au Québec, les Américains sont capables de se payer nos entreprises à des prix d'aubaine. En plus clair, l'écran de fumée qu'est le dollar canadien empêche nos actifs d'être cotés au juste prix; ainsi ils sont sous-évalués et sont une aubaine pour les étrangers. D'ailleurs, il n'est pas dit que nous ne payons pas un tribut caché sous la forme d'une sous-évaluation volontaire de la part des grands financiers internationaux qui sont puissamment présents derrière l'offre et la demande de notre monnaie sur le marché des changes.

La monnaie faible nuit aussi à la productivité. Des chiffres, de plus en plus inquiétants, nous démontrent que, tant pour le Canada que pour le Québec, même en cette période de prospérité, nous avons un problème de productivité. Au bout du compte, c'est notre niveau de vie qui est enjeu. En clair, notre productivité est faible parce que nos investissements en technologie étrangère nous sont coûteux par notre faible dollar. Sans compter notre système scolaire colbertiste, bureaucratique, pépère, dans lequel l'effort et la performance intellectuels sont notoirement dépréciés. Dans nos Amériques, le dollar américain domine une multitude de petites monnaies dont fait partie le dollar canadien. Le degré de dollarisation chez les pays latino-américains est de facto déjà extrêmement élevé: plus de 30 % des dépôts de toutes ces économies sont constitués de dollars américains, 30 % ne sont pas en monnaie nationale et 55 à 70 % des billets en circulation sont des dollars américains. Cette dollarisation de facto leur aura permis de stabiliser l'environnement économique de leur pays. Après le Panama (dès 1904), l'Équateur a opté cette année pour la dollarisation officielle, au début de 1999; l'Argentine s'y est déclarée favorable. Le Mexique, le Salvador, le Costa Rica, le Guatemala envisagent également cette possibilité. La réaction de Washington à cet égard est assez pragmatique et plutôt favorable à la dollarisation de ces pays émergents. D'ailleurs, un projet de loi a été déposé à la fin de janvier 2000, au Sénat (International Monetary Stability Act) en vue de faciliter l'utilisation du dollar américain dans d'autres pays. Au Canada même, il se produit une dollarisation de facto. La part des actifs en monnaie étrangère des banques canadiennes a progressé de 35 à 46 % entre 1978 et 1998. Un nombre croissant d'entreprises canadiennes inscrivent leurs actions directement aux bourses américaines. De plus, les salaires de certains cadres supérieurs, artistes et athlètes du sport professionnel sont payés en dollars américains.

Le colloque organisé par la Chaire Téléglobe Raoul-Dandurand et le Conseil des relations internationales de Montréal en collaboration avec le Réseau HEC et la Chambre de commerce du Montréal métropolitain se penche ces jours-ci sur les solutions à envisager. Parmi celles-ci, la possibilité d'une dollarisation officielle tout simplement par un geste législatif comme certains pays de l'Amérique latine l'ont fait. La création d'un conseil monétaire qui opérerait à la place de la banque centrale et émettrait une monnaie nationale convertible sur demande à taux fixe. Ou encore, la mise en place d'un taux de change fixe, déterminé par la Banque du Canada, pour maintenir la parité des monnaies comme durant les années des accords de Bretton Woods en 1944 qui nous donnèrent un cadre monétaire original qui permit les 30 Glorieuses (1945-75). Puis, tôt ou tard, il faudra envisager une union monétaire panaméricaine à l'image du vaste marché commun que nous devrions avoir eu le temps de mettre en place d'ici là.

Le débat actuel sur le bien-fondé du régime de change canadien s'inscrit dans ce nouveau contexte international, d'autant plus que le choix d'un régime monétaire approprié est fondamental pour les résultats économiques futurs des économies canadienne et québécoise. Les réflexions qui s'amorcent sur une éventuelle union monétaire nord ou panaméricaine n'en sont qu'à leur début. Des travaux sur les coûts et bénéfices d'un tel projet pour l'ensemble des Amériques demeurent à réaliser afin d'éclairer davantage le débat qui est par ailleurs devenu inéluctable.

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