L'ÉCONOMIQUE ET LA GUERRE
par Jacques Légaré
(un des chapitres de la thèse de doctorat
«L'évolution historique de l'homme vers la paix»
de Jacques Légaré, Université Laval 1993)
Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm
Peut-on démontrer que l'économique en tant que science et l'économie en tant que réalité historique des hommes n'y sont pour rien dans le déclenchement des guerres? Que ces deux entités, l'une étudiant l'autre, sont au contraire des foyers actifs de paix entre les hommes?
L'Économique est la science de la production, de la circulation, de la répartition et de la consommation de richesses par l'homme; l'économie étant les réalités qu'étudie cette science. L'Histoire est riche d'informations sur les rapports de l'économie avec la guerre ou la paix, mais les points de vue divergent sur l'influence de l'économie sur la paix et sur la guerre tant l'imbrication des faits économiques et des faits guerriers est étroite et enchevêtrée jusqu'à la confusion. La raison en est que l'économie est la réalité de l'argent et que celui-ci paraît tour à tour comme cause et conséquence de la guerre: Je fais la guerre pour de l'argent avec lequel je fais de nouveau la guerre; j'ai besoin d'argent pour faire la guerre qui m'en procure. Autre confusion en regard de la paix: la paix enrichit le pacifique et la guerre le conquérant; la paix appauvrit celui qui se défend mal et la guerre appauvrit le belliqueux excessif ou malchanceux. Un troisième danger de confusion réside entre économie et économique, soit la réalité et la science qui l'étudie. Le débat sur l'économie et la paix et la guerre est donc compliqué faute de trouver le véritable point de départ solide. En fait, les thèses opposées se résument à:
1. "La guerre est un phénomène naturel de recherche de puissance"1; ce qui est faux comme nous l'avons démontré à la lumière du concept de l'espace pacifié.
2. La guerre est "une conséquence des contradictions du système capitaliste", thèse marxiste qui est la reprise de la précédente sauf que Marx a déplacé le "péché" de cupidité et d'orgueil du coeur de l'homme à la structure économique; la thèse marxiste est fausse pour les mêmes raisons.
3. La guerre serait un "événement économique irrationnel"; ce qui est tout proche de la vérité. Nous disons que la guerre obéit à une raison dévoyée ou décapitée de sa finalité éthique et à l'incomplétude de l'espace pacifié planétaire, encore de nos jours inachevé.
Nous allons démontrer la vérité de la proposition d'Aristote: l'économie n'est pas en soi facteur de guerre. Cette proposition est très peu connue; elle contredit celle de Lénine et elle fut reprise avec force par Alain. Aristote affirme:
"La richesse et la pauvreté ne sont pas non plus des mobiles d'action; il peut arriver aux pauvres de désir l'argent, parce qu'ils en manquent; aux riches de désirer les désirs superflus, parce qu'ils peuvent se les procurer; ce ne sont donc pas la richesse et la pauvreté, mais le désir qui les fera agir"2
Le "désir" de quoi? Le désir d'Arès.
L'Économie:
Les questions que se posent dès lors les scientifiques des sciences humaines sont: La guerre est-elle payante? La guerre stimule-t-elle le talent créateur de l'homme plus que la paix? Une guerre même gagnée est-elle ultimement, pour le vainqueur, un profit, un investissement, un stimulant, ou bien n'est-elle qu'un coût, une perte, une ruine? Ils ne savent pas quel est le véritable point de départ indubitable pour traiter le rapport de l'économie avec la guerre. Cependant, les belliqueux savent par un réalisme grossier que l'argent est à la fois au départ de la guerre et à sa fin, c'est-à-dire que pour faire la guerre il faut de l'argent et que par elle on en obtient encore plus. Mais leur raisonnement est erroné parce qu'il est de courte vue. Il y a beaucoup d'autres moyens que la guerre pour s'enrichir et beaucoup se sont ruinés par les guerres en les perdant, et même en les gagnant quand la mise a été plus coûteuse que le gain n'a été profitable. Les exemples abondent, de Pyrrhus à l'Europe de l'Est soviétique, en passant par "le fardeau de l'homme blanc" que fut selon le mot de Kipling le colonialisme guerrier qu'imposèrent au monde les Européens sur trois siècles. Louis XIV à la fin de sa vie s'est aperçu que ses guerres en Belgique et en Hollande ont été des fiascos; il exhorta son fils à ne pas aimer la guerre autant que lui. Louis XVI paya de son trône et de sa vie l'aide apportée à la Révolution américaine. La Papauté, par l'échec final et global des huit Croisades, vit le début de son long déclin. Dans tous ces cas et dans des milliers d'autres l'investissement surpassa le profit, ce qui fit une perte nette. Le belliciste peut objecter que cette perte nette est ainsi mal calculée, car cette dépense dans une guerre lointaine empêche l'ennemi de guerroyer sur le territoire national, éventualité plus coûteuse. Encore là, l'éventuel agresseur effraie et irrite encore plus son ennemi en se donnant plus de droit sur un territoire unilatéralement érigé en glacis que sur un territoire ancestral ou national; en plus de lui indiquer que le glacis qui lui est limitrophe n'est qu'un tremplin pour une future conquête à ses dépens.
L'analyse de l'économie doit être maniée avec soin dans notre compréhension par elle de la paix et de la guerre parce que son vocabulaire est comptable et, par cela même, ne révèle dans les chiffres bruts aucune intention belliqueuse ou pacifique. La course aux armements de 1945 à 1989 qui dépasse 7% du produit mondial brut, soit $865 milliards US ne nous renseigne guère si cette dépense, dont 53% sont uniquement américains et russes, est au service d'un projet d'agression ou de défense. Si, dans les années 70s, on écoutait les dissidents soviétiques ou J.F.Revel, philosophe et journaliste, ou Raymond Aron, c'est la première hypothèse dans le cas de l'URSS; si on écoute Jean Ziegler, sociologue et député suisse, elle s'applique aussi à l'Occident car la part du PNB consacrée aux dépenses militaires oscillent entre 12 et 17% pour l'URSS, et les USA 9% seulement en raison de leur richesse plus grande. Chiffres inquiétants par le gaspillage qu'il représente, mais loin d'être aussi alarmants que ceux des pays véritablement en guerre, comme l'Irak dont la part est de 33.7% ou Israël 29.8% complètement financés par les USA. Plus inquiétante aussi la progression des dépenses de 1980-85, car elle indiquait soit une peur et un manque de sécurité, soit des projets impérialistes ou revanchards; entre autres, la plus forte est celle des Américains, +42% contre +20% pour tout le Proche-Orient qui est une zone de guerre récurrente3. Cependant, la quantification aide le philosophe a y voir plus clair, lui qui veut démêler l'être et le devoir-être dans les questions de paix et de guerre. Les chiffres nous apprennent que le développement de l'esprit démocratique, plus créateur de richesse que tout autre, l'est aussi de l'esprit pacifique. C'est une des graves corrélations observées entre le développement de l'économie et l'esprit pacifique, entre le Nord démocratique et prospère et le Sud dictatorial et pauvre. En effet, "Depuis vingt ans [1971-91] la part du PNB consacrée à l'armée est plus élevée dans les pays en développement que dans les pays industrialisés"4. Plus dramatique encore, "parmi les 16 pays (..) qui consacrent plus de 10% du P.I.B. à leur armée, on ne trouve aucun pays industriel, mais on compte deux pays à faible revenu: l'Éthiopie et le Mozambique".5 Les exceptions à la règle sont le fait de certaines monarchies pétrolières qui bénéficient accidentellement d'une ressource rare et dont l'offre et la demande est très inélastiques. Cependant, la crise du Proche-Orient et l'affrontement Est-Ouest créent des distortions colossales dans les statistiques mondiales. La solution de ces deux affrontements, l'un résolu en 1985-91, verra le tableau général s'améliorer grandement.
Les économistes ont de la difficulté à trancher ces questions, car partant d'un point de vue macro-économique statistique neutre et impersonnel, ils partent d'un point de vue inadéquat. On ne peut se tenir du point de vue du voleur, individu ou État, car si tous volent tous perdent en raison que les gains et pertes globalement s'annulent avec au négatif pour tous l'insécurité généralisée. Nous ne pouvons non plus nous tenir du point de vue du perdant, car la fortune des armes peut le faire passer de défaites en victoires donc des pertes aux gains. Ce point de vue aléatoire ruinerait les fondements de l'argumentation qui, de son seul point de vue de perdant, avait pour but d'enlever toute légitimité à la guerre sur la base du point de vue selon lequel par la guerre on perd de l'argent ou même sa vie. Si on part du point de vue du gagnant victorieux, la condamnation de la guerre selon le critère des gains et pertes économiques semble plus difficile à tel point que les grands théoriciens bellicistes (Julien Sorel, Proudhon, K.Galbraith) s'en serviront pour justifier la guerre fondatrice du droit et génératrice des gains. L'argument à leur opposer consiste à dire que la fortune des armes, si changeante, rend tout gain aléatoire et empoisonné par la revanche éventuelle. Mais cet argument peut être utilisé dès lors par le perdant pour qu'il reparte en guerre. L'argument le meilleur serait plutôt de dire que le gain obtenu par la victoire eût pu s'obtenir à moindres frais, c'est-à-dire sans guerre. Mais cela n'est guère convainquant pour le belliqueux qui se vendra toujours l'idée qu'il sera victorieux. Le point de vue optimal à partir duquel nous devons considérer la question de l'avantage ou le désavantage économique de la guerre et de la paix est celui de l'humanité dans son ensemble. Non seulement ce qui afflige une partie (le perdant) affaiblit l'ensemble (l'humanité), mais aussi que d'un point de vue strictement économique l'éventuel gagnant aurait pu en obtenir encore plus par la paix et que le gain (du gagnant) par la guerre n'ajoute rien à ce qu'avait l'ensemble, voire amoindrit par les destructions ce qu'avait l'ensemble. Il fallait donc partir du point de vue de l'ensemble (de l'humanité) pour avoir raison d'un point de vue éthique et d'un point de vue économique. Hewitt dit bien que "Source de profits pour tel ou tel pays (...), globalement, les dépenses militaires nationales n'accroissent donc pas le bien-être du monde"6. Même les dépenses militaires dont le but est purement défensif doivent être analysées et jugées à partir de ce point de vue. On arrive alors à la conclusion que "les dépenses militaires constituent un gaspillage des ressources mondiales"7. Sont fausses en conséquence la théorie keynésienne qui dit que les dépenses militaires procurent le bienfait de stabiliser l'économie pertubée par un déséquilibre entre l'offre et la demande globale ou, une variante de cette approche, que les investissements dans l'armement peuvent accélérer la croissance ou le développement d'un pays. En fait, on oublie le choix alternatif dans les dépenses et les investissements civils qui ont un rendement supérieur non seulement pour l'ensemble qu'est l'Humanité mais même pour un pays en particulier. En effet, des études menées par l'ONU ont démontré:
"la faiblesse des effets multiplicateurs des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles, l'insuffisance des rétombées de la recherche-développement militaire et la faiblesse de l'investissement et de l'embauche consécutifs à un essor des dépenses militaires"8
En vérité, dit Hewitt,"les dépenses militaires ont évincé des dépenses consacrées à des services économiques ou au développement"9 En fait, les dépenses militaires sont un fardeau constitué dans le monde de 10 millions de personnes dans les forces paramilitaires, de 4 millions dans les ministères de la défense, de 500,000 scientifiques à la recherche militaire et de 5 millions de travailleurs dans les usines d'armement10. Tout ce gaspillage de travail dévié de sa fin pacifique. Tout ce gaspillage, qui fit quoi? Ceci: "les 45 dernières années ont été témoins d'environ 125 guerres et conflits qui ont eu pour théâtre le tiers monde et qui ont provoqué la mort de 40 millions de personnes."11.
La seule justification encore avançée ajourd'hui consiste à dire, d'un strict point de vue économique, que tout citoyen ou État a droit de payer le prix économique de sa défense assimilée ainsi à un bien ordinaire. Or ce bien n'est pas ordinaire car si je marche pieds nus ou en chaussures ces dernières, biens ordinaires, n'affectent en rien mes voisins. Les biens militaires au contraire obligent mon voisin à s'armer contre moi par le simple fait que mes biens militaires l'insécurisent car ils sont dirigés contre lui puisque si mon voisin n'existait pas, je n'aurais pas produit des biens militaires. Bref, leur légitimité est construite facticement sur une conception haineuse et xénophobe envers mon voisin et à laquelle des sommes colossales sont sacrifiées. Mieux encore, comme l'économie moderne vit de l'obsolescence accélérée des produits, il serait logique qu'elle opère l'obsolescence de cette vieille conception archaïque de la défense afin de mousser un produit de défense nouveau, non militaire, qui serait de nature juridique et institutionnelle. C'est l'économique même qui nous y oblige puisqu'elle vise toujours le meilleur produit au moindre coût. Aristote arrivait à la même conclusion par une voie éthique en disant que "le bien de chaque chose assure la sauvegarde de cette chose"12.
En outre, l'inflation grandit démesurément par les activités guerrières. En fait, ce n'est pas les dépenses militaires qui engendrent l'inflation si l'État a pris soin de couper les dépenses civiles en proportion et s'il s'est astreint à la discipline de ne pas financer un éventuel déficit budgétaire en grossissant la masse monétaire par une politique monétaire expansionniste. On sait maintenant que l'inflation a une origine purement monétaire, c'est-à-dire qu'elle est produite pa un excès de la croissance de M (Masse monétaire) tout entière sous la gouverne de la banque centrale d'un pays. Mais en temps de guerre l'État ne peut résister à la tentation de hausser M au-delà de la nécessité de la production de biens réels (civils et militaires). L'inflation donc grandit par cette politique monétaire à courte vue, et non par la simple production même augmentée des biens militaires. Il est démontré que les guerres ont occasionné les plus fortes inflations à cause de ces politiques et non, comme on l'a cru pendant longtemps, par excès de demande globale en temps de guerre. Bref, non la production d'armes crée l'inflation mais la création monétaire excessive en vue de les produire; mais les deux créent le gaspillage.
Ce gaspillage a plusieurs causes: l'État monopsonite (seul acheteur des armes), les fabricants oligopolistiques (quelques vendeurs seulement), un produit militaire exige vingt fois plus de recherches qu'un produit civil moyen, 30% de la recherche-développement mondiale y sont affectées, la perte de concurrence économique du pays (USA) au profit de ceux qui se consacrent plus aux biens civils, (Allemagne, Japon). Le secret et la corruption accompagnent le marché de armes. En plus, la production ou l'achat de biens militaires exerce un effet négatif sur la croissance et le développement notamment des pays en voie de développement. A l'exception des certains pays pétroliers, qui sont des cas d'espèces, la militarisation de l'économie, soit même d'une partie comme l'importation, va de pair non avec l'enrichissement mais avec la paupérisation et le manque de liberté puisque "les monarchies, les régimes militaires ou socialistes dépensent en général davantage que les régimes démocratiques pluralistes."13.
Il y a toujours de exceptions, comme Israël, l'Inde ou le Brésil. Si certains, comme l'économiste E. Benoît, prennent comme exemple Israël et l'Inde pour prouver que l'investissement militaire peut être avantageux pour un pays exportateur d'armes14, l'argument est aussi puéril que de dire que le crime est bon parce que Al Capone fut riche. C'est voir à court terme le bien de ces pays qui insécurisent leurs voisins à tel point qu'ils risquent de perdre une guerre qu'ils auront attisée. En économique, un gain à court terme peut se transformer en perte à long terme comme l'est une dette publique, un sous-investissement ou une négligence écologique. La militarisation économique procure souvent un gain à court terme et le plus souvent une perte à long terme aux pays qui s'y livrent. Dans un désordre, voire un désastre mondial, il y a toujours des heureux comme une guerre fait la fortune de l'industrie médicale et de celle des marchands de canons. Mais en comptabilité, il faut tout compter sinon le compte est incomplet, donc faux.
Une idée assez répandue consiste à dire que le Tiers-Monde par la voie de l'importation d'armes et par celle de leur fabrication opère une modernisation à la fois de leur économie et de leur mentalité puisque "plus de 54 pays du tiers monde ont leur propre capacités de production d'armes."15 Vérité partielle et dangereuse. En effet, l'apprentissage du maniement de l'arme à haute technicité a un effet, à cause du phénomène d'évincement, bien mince en comparaison d'une école ou d'une université construite et gérée par ces mêmes fonds déviés de cette utilisation pédagogique pacifique. Pire, l'étudiant de la première "école" ira tuer ou se faire tuer; l'autre étudiant instruit dans une véritable école ira en instruire d'autres et fondera des entreprises créatrices de richesses. Le détour par la voie militariste en vue de l'instruction et de la modernisation est dangereuse comme l'a été le keynésianisme hiltérien de la résorption du chômage par la course aux armements.
Nous avons vu que l'argent, qui est la partie monétisée de l'économie, est un moyen au service d'une idéologie qui seule commande à l'ensemble de ses moyens. L'argent est donc son instrument. Aucune idéologie n'est donc réductible à l'économie; c'est plutôt l'économie qui est un moyen ou une partie manipulable par l'idéologie. Avec de l'argent, on fait tout ce que dicte l'idéologie. Grossièrement illustré, un religieux enseignant avec de l'argent bâtit une école; un nazi un four crématoire et un Rockefeller achète les Demoiselles d'Avigon. Les exemples les plus classiques sont ceux de Hitler et de Roosevelt. Il est démontré qu'ils cherchaient tous deux la reprise des affaires et la bonne marche de l'économie de 1933 à 1939; Roosevelt se lança dans les travaux publics de la Tennessee Valley et Hitler dans la course aux armements. On peut aussi faire les deux, tel que le pape Jules II qui finança Michel Ange et guerroya contre Louis XII, Venise et César Borgia. On imagine ce qu'eût pu créer le dynamisme artistique italien s'il ne fût jamais limité économiquement par les ponctions des dépenses de guerre dans le budget des mécènes du Quatrocento quand on sait ce qu'il fît malgré elles.
Cependant, les bellicistes prétendent souvent que l'économie est réveillée par la guerre, notamment par d'ingénieuses inventions et innovations stimulées disent-ils par la peur et l'insécurité qui forcent les portes de l'imagination. L'essor de l'aviation fut plus grand lors des deux guerres mondiales que durant les périodes de paix prétendent-ils. C'est oublier que Blériot, Adler, les frères Wright et Lindberg ne doivent rien à ces deux guerres, de même que le Concorde et le DC3 ne doivent rien aux guerres ultérieures. Ensuite, on ne peut faire abstraction de inventions qui auraient pu naître en ce laps de temps si la guerre n'avait pas eu lieu. Au contraire, il semble qu'en temps de guerre la production de masse l'emporte sur les sauts technologiques majeurs. Le radar, bien sûr, est une création du temps de guerre, de même que la fission atomique, le sous-marin, le porte-avions, la poudre et les grands miroirs d'Archimède. Mais elles eussent été impossibles sans les recherches préalables qui eurent lieu en temps de paix. En fait, sont plus nombreuses les inventions guerrières nullement utiles au bien de l'humanité que furent le char, le missile, la mitrailleuse ou l'arbalète médiévale qui fut en son temps déclarée arme absolue... Il est vrai que l'urgence d'une époque, sa paix ou sa guerre, oriente l'imaginaire créatif des hommes. Car on invente en vue d'une fin. Mais quand cet imaginaire est enferré dans la lutte que se livre le projectile et la cuirasse, il se réduit à grossir le premier et à épaissir la seconde. Cependant que l'imaginaire pacifique est beaucoup plus multiforme parce que la paix et ses activités comprennent de plus vastes champs et de plus nombreuses facettes que ceux de la guerre. Si les douleurs de la torture (acte final de la guerre) se résument à trois (couper, broyer, brûler), les joies de la paix ont la multiplicité des actes quotidiens et des grandes phases de la vie. Mars y semble pourtant bien réfractaire car pour lui agresser, frapper, tuer sont un plaisir, sans compter détruire et dépenser pour le faire. Voilà le point capital: la guerre est une consommation. Elle n'est ni production, ni répartition. Elle ne produit pas de biens pacifiques. Elle les détruit, la destruction étant la forme la plus rapide de la consommation ou cette dernière peut être définie comme une destruction pacifique. A peine pouvons-nous concéder qu'elle produit plus et différemment pour mieux détruire encore plus. A la fin, elle fait disparaître l'économie elle-même puisqu'il n'y a plus de citoyens pour la faire tourner en ses quatre parties.
Exemples historiques:
La phrase cynique d'un empereur romain à son fils: "Paie les soldats et moque-toi du reste!" convient à une mentalité et à un État militaristes ou impérialistes. Elle est inopérante pour un État gravement menacé, car il a besoin d'un appui populaire sans faille. En effet, ils sont légions les peuples qui résistèrent et qui résistent encore sans argent. "L'argent est le nerf de la guerre" convient plus sinon exclusivement au premier qu'au second. Même là, César fut lourdement endetté toute sa vie, même envers ses soldats à qui il promettait les arrérages de solde à même la dépouille de la future ville conquise169. Inversement, du côté des défenseurs, les démocraties devant l'Axe s'endettèrent massivement par le Prêt-Bail américain. La plupart des guérillas modernes se font financer doublement par des fonds provenant d'États supporteurs et de levées de fonds tirées des groupes sociaux qu'ils disent défendre, en plus de se livrer aux vols à l'ennemi, aux réquisitions forcées et au brigandage; comme l'État belliqueux se livrera, outre aux énormes ponctions fiscales, à une politique inflationniste par accroissement indu de la masse monétaire pour acheter au plus vite le plus de biens et services possibles avant que l'inflation ainsi déclenchée n'apparaisse. Il faut y ajouter la réaffectation d'une grande partie de la production de biens civils à celle des biens militaires. On le voit, il y a plus réaffectation que création de richesses.
Pour sortir de l'infernal dilemme dans lequel les considérations économiques enferre la volonté de paix des hommes, les idéologies ont beau jeu de faire porter manichéennement la responsabilité d'un tel gaspillage sur les épaules de l'idéologie adverse. Selon le marxisme-léninisme, c'est l'extorsion de la plus-value capitaliste, bref un vol, qui déclenche naturellement la contre-attaque prolétarienne; de même, selon l'idéologie libérale, c'est l'envie des classes dangereuses qui est à l'origine de toute guerre civile; et la cupidité des colonialismes aristocratiques ou archaïques ainsi que la subversion communiste fomentée par les États du même nom sont à l'origine des guerres extérieures. Ces thèses rejoignent celle d'Aristote qui disait que "la plupart des injustices volontaires parmi les hommes sont le fait de l'ambition et de la cupidité"17. Cependant, le désir de tuer peut se nourrir de tout prétexte ou de tout moyen érigé à tort en nécessité. L'inégalité, génératrice d'humiliations et de frustrations et dégénérant en désespoir, expliquent aisément une révolution. C'est la cause aristotélicienne la plus fréquemment reprise car Aristote dit non à la façon d'une cause mais d'une corrélation que "pauvreté engendre sédition et délinquance"18. Remarquons que nous avons dit le désespoir compréhensible des opprimés, non leur manque d'argent. Car beaucoup de pauvres, voire la grande majorité des pauvres, ne se sont jamais révoltés: plus par manque de volonté que de moyens; et la majorité des révoltés sont reconnaissables par leur légendaire faiblesse de moyens. Voilà pourquoi dans la détermination objective de la part de l'économie (manque d'argent) dans le déclenchement d'une révolte, la rage d'en découdre nous semble la plus importante, et non le niveau dramatiquement bas des grains ou l'ampleur de la disette. En plus, cette rage doit être partagée par le plus grand nombre, et non par une seule minorité pour avoir quelque chance de partir une révolte victorieuse, tel que les deux exemples des Patriotes canadiens de 1837 et des anciens combattants américains vaincus par Mac Arthur devant le Capitole semblent le démontrer. En fait, l'argent ou l'économie à cet égard a peu de prise si, dans l'esprit du révolté ou du guerrier, il peut être assimilé à son honneur, à sa dignité. Si ce couplage a lieu, la revendication économique se teinte d'une rage irrésistible. Lors de la Révolution française, les Cahiers de Doléances adressés pacifiquement et respectueusement au Roi étaient pleins de revendications économiques, mais l'arrogance de la noblesse et l'inertie méprisante de son Roi propulsèrent l'économie au rang des détonateurs révolutionnaires. Le déclenchement de la Commune de Paris de 1870 illustra le même phénomène: on fit sentir aux pauvres qu'on pouvait les jeter à la rue avec un simple bail de loyer. De la même manière, ce couplage de l'argent et de l'honneur se fit dans la bouche d'Urbain II lorsqu'il convainquit les futurs Croisés que les Chrétiens s'étaient fait voler la Terre Sainte. Il se lancèrent par huit fois pour se faire rendre, en même temps que leur honneur qui n'avait jamais été blessé, un territoire qui depuis Rome ne leur avait jamais appartenu. L'argent nous paraît même pas l'étincelle véritable de la guerre, mais plutôt une récompense à un assassin qui aurait pu s'enrichir autrement, ou tuer pour moins que rien. Les deux exemples de victimes, le Koweit et le Cambodge, illustrent que la raison économique n'existait virtuellement et apparemment que chez la première. La Canada n'a jamais envahi Saint-Pierre-et-Miquelon même si les bancs de poissons sont tentants. La raison en est que le gouvernement canadien n'est pas formé du même type d'hommes que celui du gouvernement argentin formé de généraux qui, eux, envahirent les Malouines.
Toute guerre stimule la circulation monétaire. Qu'on pense au déstockage de l'or de Darius par Alexandre ou au monnayage des valeurs immobilières des Croisés partant pour la Terre Sainte. A toute époque, la guerre s'accompagne aussi d'une forte inflation, non causée par une augmentation de la demande de ressources en face d'une offre inélastique mais bien par la création monétaire supplémentaire par les États pour financer les dépenses de guerre plus facilement et plus insidieusement que par l'impôt impopulaire. La guerre d'indépendance puis la guerre civile américaines l'illustrent assez bien. La première guerre mondiale désarticula suffisamment le système étalon-or d'avant 1914 qu'elle engendra l'hyper-inflation allemande la plus grande de tous les temps. Les guerres de Corée et du Vietnam générèrent aussi de l'inflation bien qu'à un degré beaucoup moindre. Les rares fois où une guerre amène un avantage économique incident, comme dans le cas du Canada en 1945, c'est quand ce pays voit ses exportations stimulées par un client belligérant. Ou bien, comme dans le cas de la Corée, de Taiwan ou du Chantoung chinois, on y constate que l'envahisseur japonais technologiquement plus avancé y avait introduit par acculturation des modernités économiques inconnues des autochtones. Mais la paix n'aurait-elle pas introduit des investissements plus gros, à moindres frais ou à meilleurs rendements? La réponse est affirmative puisque le multiplicateur de biens pacifiques est supérieur à celui des biens militaires. Pire, que de victoires à la Pyrrhus pour les économies des gagnants comme celle du Vietnam toujours pauvre.
L'Asie centrale soviétique, l'Amérique pré-colombienne, l'Afrique et l'Inde coloniales sont des exemples fréquemment cités par ceux qui veulent justifier le colonialisme par ses bienfaits économiques. Il est indéniable que l'Inde moderne doit beaucoup aux Anglais. Mais il est impossible de dresser le bilan général et global des avantages et des désavantages de l'ensemble des périodes coloniales constituées puis refluées par les guerres. On ne peut que sans peine s'imaginer les bienfaits réciproques qu'eussent entraînés les relations de peuple à peuple sans la violence coloniale. Les violences guerrières sont à porter au débit de ce bilan et tous les bienfaits, qui auraient pu être générés sans guerre, au crédit de cette époque. On n'a qu'un bilan historique qui amène à conclure qu'il est désavantageux puisqu'il a été rejeté par les coloniaux eux-mêmes qui en auraient été les bénéficiaires. En termes économiques, on peut dire que s'il y a eu des bienfaits économiques apportés par le colonisateur, ils ont été payés très cher. Comment apprécier l'électrification de l'Inde "payée" par les milliers de morts de la répression des Cipayes de 1858? Immémorialement, un investissement pacifique a un rendement infiniment plus grand qu'un investissement guerrier. Il tombe sous le sens qu'il n'y a aucune commune mesure entre un satellite militaire et un satellite civil de télécommunications, ne serait-ce que le premier ne sert en secret qu'à quelques-uns et le second en toute publicité à tous. L'argument belliciste disant que le satellite militaire garantit la sécurité de la nation peut être annulé par le fait que le satellite militaire adverse annule la sécurité de son vis à vis militaire, bref que l'addition de chacun d'eux double le coût et réduit à néant leur rendement additionné. Tandis que dans un climat de paix, les deux satellites de télécommunications pacifiques additionnent, mieux multiplient par leur interaction réciproque, les bénéfices de chacun des deux pays. En somme, la paix multiplie des biens que la guerre divise.
Dans les sursauts guerriers, pour ne pas parler de la résurgence imprévisible des guerres, l'esprit revanchard est l'un des plus dangereux et il s'apparente à un processus économique qui consiste à vouloir reprendre sa mise perdue, c'est-à-dire le refus d'assumer une perte. 1914 était la revanche française de 1870; le 1812 anglo-américain la revanche anglaise de 1776; 1973 israélo-arabe la revanche égyptienne de 1967; et que d'autres. La revanche américaine de la défaite au Vietnam de 1975 a été une possibilité si on décode bien les discours patriotiques de la nouvelle droite reaganienne chez laquelle le sentiment apocalyptique qu'elle entretint à l'égard de "l'empire du mal" et le rôle qu'elle s'est donné de défendre la conception assez ploutocratique de la liberté sont explicitement démontrés dans l'ouvrage de Richard Nixon19. Heureusement, le dégel à l'Est en 1989 rendit caduque l'idée revancharde des faucons américains qui se laissa déviée en 1991 sur un dictateur arabe.
Très importante et dangereuse aussi est la structuration de l'économie et de la société par une dépense militaire excessive, voire d'ampleur respectable de l'orde de 5 à 15% du PNB par an. Eisenhower, général devenu président comme ses prédécesseurs Washington, Jackson et Grant, avait évoqué les risques pour la démocratie de la symbiose militaro-industrielle20. La crainte d'Eisenhower ressemble à un marxisme déplacé de la classe vers la fonction de la défense. Les citoyens seraient, à l'Est comme à l'Ouest, les otages-contribuables d'un appareil d'État belliciste aux mains d'une oligarchie bureaucratisée. Le critère de la propriété publique et privée devient de ce fait un aspect secondaire, voire inepte, pour identifier la cause véritable du piétinement de la cause pacifiste de 1945 à 1988 et de la rigidité des appareils d'État à nous donner une sécurité collective à meilleur coût. Selon cette opinion, une partie de la population d'un pays a un intérêt -de classe- au maintien du tonus guerrier dans les relations avec l'étranger, comme un professeur à l'esprit dérangé souhaiterait la perpétuelle ignorance de ses étudiants pour conserver son emploi. Le soupçon semble confirmé par les rapports sur les performances de l'armement soviétique que le Pentagone envoie à la veille des études du budget de la défense au Congrès. A l'Est, Khrouchtchev reconnut qu'il cédait aux militaires devant leur revendication en ressources et qu'il avait été tenté par le coton égyptien, comme on peut dire que l'Amérique abandonna le Vietnam parce qu'il n'y avait pas de pétrole. Ces raisons économiques font écran aux motivations profondes. Elles sont la conséquence d'un choix politique et idéologique préalable. Comme on se bat pour moins, le pétrole n'est pas la vraie raison, pas plus que le coton égyptien, car il y a des lieux avec pétrole et coton où on ne se bat pas. L'argent, on le voit, est collé à la guerre, mais que de guerres sans argent et que d'argent sans guerre.
En fait, l'argent est entraîné dans la guerre sans en être la cause, comme on peut dire qu'une somme d'argent ne verse pas le sang, ou qu'un fusil ne tire pas tout seul; ce qui impliquerait que l'impérialisme économique n'existerait pas. L'impérialisme n'a pas besoin de la cupidité pour se mouvoir. Son énergie propre lui suffit bien. Faire des affaires et attaquer sont souvent à l'opposé l'un de l'autre. On l'illustrerait par cette boutade selon laquelle les Américains n'ont pas voulu conquérir le Canada car ils ne voulaient que faire des affaires. Ils l'eussent conquis s'il risquait de tomber aux mains d'une superpuissance hostile comme les Américains le craignaient jusqu'en 1812. Ils surent plus tard que la conquête était inutile selon leur unique désir de s'enrichir et de faire des affaires. Ils ont donc préféré y envoyer des automobiles et des bobines de cinéma au lieu des bombes, car ils savaient que les Canadiens paieraient les premières non les dernières. L'exemple canado-américain, dans son évolution depuis les rivalités coloniales jusqu'au XXe siècle illustre à la perfection le clivage absolu entre la guerre et la paix dans ses rapports avec l'économie. Les deux pays furent mutuellement hostiles tant que leurs relations furent sous le sceau, d'origine colonialiste londonienne, de l'impérialisme et de la domination exclusive l'un par l'autre. Dès que les deux pays changèrent de module, c'est-à-dire troquèrent l'ambition impérialiste pour la compétition économique ou, dit autrement, la volonté de violence pour la volonté de s'enrichir, ils firent la preuve que l'économie et toute question d'argent sont rigoureusement distinctes et, conséquemment, que l'une n'est pas la cause mécanique de l'autre mais que l'argent ou l'économie ne peut servir que de fallacieux prétexte à des agressions ou des compétitions impérialistes. En somme, l'économie qui est économe ne peut être au service de la guerre qui est gaspillage.
De la même manière doit être dénoncée comme métaphoriques les expressions "guerre de l'économie ou par l'économie", "guerre alimentaire", "puissance militaire de l'économie", "l'arme des ressources sensibles" (pétrole), "l'arme monétaire et financière"21. C'est un abus de langage. Comme il ne fallait pas confondre violence et intimidation, il ne faut pas confondre guerre et supériorité économique même avec des accents hégémoniques. La guerre ne fait appel qu'à la peur; l'hégémonie économique fait encore appel au calcul et à la libre délibération du vis à vis (concurrent ou autre). Stricto sensu, par l'échange économique on ne peut qu'acheter ou vendre. On ne peut dès lors tuer. Refuser de vendre (des aliments) qui déboucherait sur la mort d'innocents est un acte de quasi-guerre tout à fait anti-économique puisqu'il appauvrit le vendeur. D'habitude, ce n'est pas le fermier producteur-vendeur qui prend la décision de ne pas vendre mais l'État ou le politicien belliqueux qui par son action appauvrit son compatriote fermier en tuant le consommateur étranger d'aujourd'hui et de demain; ce qui est la déraison économique. Est donc fausse l'idée selon laquelle "la guerre est la manifestation extrême de la concurrence industrielle et de la mise au travail des forces productives"22.
Toute la thèse classique du colonialisme meurtrier parce que cupide doit être revisée. Les douleurs de la décolonisation tout autant que les pillages et les massacres de la colonisation n'ont été que le résultat d'erreurs d'une époque dans la construction et la consolidation de son espace pacifié; de la même manière que fut une erreur chez les nazis de croire que le colonialisme extra-européen devait être remplacé par l'expansionnisme territorial en Europe même. L'expansion de l'espace pacifié pouvait ne plus passer par l'extension géographique horizontale mais par la bonification économique verticale. Ces erreurs sont les plus grandes de l'époque contemporaine. Elles pavèrent le chemin de l'évolution historique de l'homme vers la paix mais ne furent pas les plus fortes dans l'ensemble de cette évolution et, surtout, elles ne furent pas le dernier mot. On se rendit compte qu'on ne peut étendre un espace pacifié sans l'homogénéiser, c'est-à-dire à la romaine lui faire partager en toutes ses parties et entre tous ses habitants les avantages et privilèges du centre métropolitain ou du centre politique. En d'autres termes, on ne peut créer une colonie sans donner aux coloniaux les mêmes droits politiques et sociaux qu'aux métropolitains; c'est ce qu'avaient compris les Romains, mais non les Byzantins, les Ottomans, et les Britanniques en Amérique; sinon l'espace pacifié distendu, inégal, s'effritera ou explosera, tel un pays en guerre civile qui est le pendant intérieur d'une rébellion coloniale. Après cet échec, l'humanité en tant qu'espace pacifié en formation et encore inachevé utilise l'étape nationale en érigeant les anciennes colonies en États souverains, qui s'empressent de renouer avec leur ancienne métropole (Commonwealth, Francophonie, etc). Cette étape nationale, après l'échec colonial, pave la voie à la construction d'un espace pacifié plus large encore. L'économie lui aide puissamment car les firmes multinationales avec leurs objectifs étroitement mercantiles tissent des liens internationaux à échange inégal, dénoncé par des économistes de gauche23, dont le néo-colonialisme ne sera que temporaire. En effet, la Grande-Bretagne fut colonisée par le capital hollandais; les USA et le Canada par le capital anglais; les Russes par le capital français et anglais; les Chinois par celui des Japonais24. Mais tous, par un réflexe national fort naturel, reconquirent leur économie développée mais trop largement dominée par l'étranger. Le même cheminement attend l'Amérique latine et l'Afrique dans cette voie du développement et de l'indépendance économique si les peuples de ces deux continents appliquent les mêmes règles et adoptent le même comportement des peuples qui s'émancipèrent avant eux et comme le réussirent brillamment certains pays pétroliers arabes. Il est désormais probable que l'Est qui rompt avec l'étatisme vivra aussi une forme néo-coloniale économique avec l'Ouest, appelé de tous voeux par ces mêmes pays sera, c'est certain, aussi temporaire que profitable à l'émergence du véritable espace pacifié occidental, confédéral, qui fût jamais.
A la lumière du concept d'espace pacifié, nous pouvons en cette matière avoir une vision moins décourageante de la situation actuelle. Par exemple, même si le nombre de pays exportateurs d'armes passa de 1960 à 1980 de cinq à trente dont un bon nombre du Tiers-Monde affamé et sous-développé, il ne faut pas oublier que le commerce des armes et sa croissance sont liés à la croissance de l'économie générale. Plus riche, on s'arme mieux tout en dépensant moins par unité de PNB. En outre, la demande pour les armes est fortement inélastique, surtout en courte période; et l'offre relativement élastique, et de plus en plus en longue période. Ce qui fait que les profits sont gros et rapides et surtout accessibles à une technologie moyenne dont peuvent disposer des pays tels que la Chine, Israël et le Brésil. En 1987, nous étions à l'époque de la solidification des espaces pacifiés nationaux dans un monde où des espaces pacifiés plus grands sont en germe (Ligue arabe, Amérique latine, Organisation de l'Unité africaine) et que les deux grands, avant leur imprévisible réconciliation de 1989, étaient depuis 40 ans en stagnation, en un face à face militaire aussi coûteux que temporaire. 1989 est le début de leur bon voisinage qui aboutira, selon le concept d'espace pacifié, à leur fusion au coeur et au creux de leur mère-patrie, la Maison européenne comme ses partisans aiment l'appeler.
Nous avons tous craint, surtout en 1962, pendant ces quarante ans de guerre froide, à peine attiédie par de brèves détentes, que ces deux grands consolidaient leur espace intérieur avant de se lancer lors d'une crise ou d'un accident dans un élargissement foudroyant et catastrophique. Il aurait été voué à l'échec, même dans le cas improbable d'une guerre conventionnelle gagnée, si on a bien en tête les échecs napoléonien et hitlérien. La course aux armements fabriqua des égaux imbattables. Cette invincibilité militaire est une condition favorable à la construction d'espaces pacifiés plus grands, qui ne peuvent dès lors s'agrandir et se consolider que par la voie confédérative ou celle, moins spectaculaire mais profonde et durable puisqu'elle prépare la précédente, des multiples échanges économiques, culturels, diplomatiques s'étendant sur des décennies. Qui aurait cru que les échanges d'équipes sportives préparaient le terrain à la pacification irréversible des États des deux Blocs?
Le concept d'espace pacifié nous évite le découragement, mais non l'inquiétude et la nécessité de la critique à l'égard des dépenses exagérées pour sa protection qui sont pour le vis à vis une provocation et un danger réel si le risque d'une attaque-surprise grandit avec les moyens de la mener à bien. Le concept d'espace pacifié n'est pas une prophétie de la paix universelle et absolue. Il est la constatation philosophique que l'Histoire humaine a une volonté pacifique plus grande et plus forte que la violence, et que le découragement engendré par les guerres l'ont masqué à l'humanité tout entière, comme un talent méconnu, comme une création sans mémoire. Pour le confirmer péremptoirement, il suffit d'exhiber l'exemple de pays qui ont peu investi dans l'armement et qui, par ce fait même, ont connu une croissance économique globale plus forte. En effet, le Japon avec 1% seulement de ses ressources à la défense connut une croissance de 8.5% tandis que les U.S.A. avec 7.4% à la défense n'ont connu qu'une croissance générale annuelle moyenne de 3.6% dans les années 1960-80. Les statistiques confirment le bon sens. La course aux armements affaiblit les plus forts et le désarmement enrichit les plus sages.
Les produits militaires évincent de la production civile les biens de nature pacifique qu'on aurait pu produire sans eux. Les causes de ce "gaspillage inconséquent"25 seraient
"des pressions, de la mégalomanie, des intérêts financiers et politiques et du prestige des bureaucraties gouvernementales, des establishments militaires, des conseils de direction des multinationales de l'armement et des politiciens locaux."26
Cela fait beaucoup de monde. Mais l'affirmation générale est confirmée par la corélation observée entre la tyrannie et la puissance des armes: "plus les forces de sécurité ont de pouvoir politique, moins il y a de chances de voir réunies les conditions d'une gestion démocratique des affaires publiques."27. Nous insistons sur le fait que ces dirigeants et spécialistes de la sécurité de l'État, dictatoriaux ou non, sont mus par une insécurité tenace consécutive à l'inachèvement de l'espace pacifié mondial qui ne peut être qu'universel. Ces dirigeants sont rivés à l'idée qu'une défaite militaire, telle que les Alliés la connurent en 1940-41, est la pire des catastrophes, et que $1000 milliards par an en dépenses mondiales d'armement ne sont rien en regard d'une seule défaite majeure qui arriverait avec la rapidité de l'éclair. Ils ont la charge d'un espace pacifié incomplet. Seul son élargissement pacifique à l'échelle de la planète réduira l'insécurité et la course aux armements qui en est la conséquence. Un pessimisme sans horizon pouvait nous amener à surnommer "d'exterminisme" la course aux armements des années 45-89. Il y eut risque, pas encore tout à fait disparu en 1990, en raison de la puissance actuelle des armes en cas de conflit accidentel, ou voulu par quelque dirigeant fou. Mais il n'y a pas de volonté suicidaire apparente des dirigeants et des collectivités qui ont constitué des espaces pacifiés juxtaposés. C'est leur fusion en alliance confédérative mondiale qui diminuera la facture exorbitante de la sécurité collective d'aujourd'hui. En attendant, l'intelligentsia pacifique d'aujourd'hui pousse l'économie dans le sens de la paix en proposant par exemple des attitudes et des gestes de nature économique qui même insuffisants vont dans le bon sens. Un groupe d'anciens chefs d'État a demandé que "les pays qui dépensent moins de 2% de leur PNB pour leur sécurité fassent l'objet d'un traitement spécial dans les décisions d'attribution de l'aide étrangère."28 Cela ressemble à Dunant, fondateur de la Croix-rouge, voulant humaniser la guerre. N'est-ce pas ainsi qu'agit la volonté pacifique des hommes lorsque le courage ou la vision d'une paix définitive, au sens restreint, leur manque? Mais c'est par leur réussite en de petits points très partiels que la grande Paix avance dans l'Histoire des hommes.
L'Économique:
La science économique elle-même tout autant que l'économie réelle qu'elle étudie a concouru à élargir l'espace pacifié régional, puis national pour en faire un réseau d'échanges propices à l'avènement d'un espace pacifié mondial. C'est un lieu commun de discourir sur la mondialisation de l'économie. La pensée qui anime cette mondialisation est elle-même une volonté d'universalisation, de construction d'un espace pacifié de nature étroitement économique. La paix, qui au cours des âges utilisa tous les moyens et toutes les formes, s'universalise, religieusement par l'établissement d'une même religion, philosophiquement par une même éthique, politiquement par un même État ou une même Confédération. Économiquement donc par une même économie, vaste espace homogène où circuleraient selon les mêmes règles tous les produits et toutes les ressources. Faisons la preuve que non seulement l'économie unit pacifiquement les hommes mais aussi que l'Économique, science de cette économie, fit encore mieux la même chose, même si dans la très grande majorité des actions économiques des hommes et des réflexions de la théorie économique sur elles, la guerre occupa une place beaucoup moins importante qu'on le croit d'habitude.
Nous proposons une distinction qui pourrait être utile pour la compréhension des lois scientifiques en sciences humaines. Bien sûr, ce sont des lois bien différentes de celles de la nature puisque l'homme est liberté et projet. Mais l'homme a une nature qui fait que certains de ses comportements sont constants, desquels donc on peut tirer quelque loi ou des constances. Il y a, selon notre distinction, en sciences humaines des lois réalistes, loi qui se limitent à expliquer la réalité des choses, et des lois optimales qui se proposent de bonifier et d'améliorer la réalité. Ce sont deux finalités différentes qui sont d'abord dans l'esprit du savant mais dont on trouve le résultat dans la loi qu'il a trouvée ou inventée. La loi de l'offre et de la demande, les lois de la physique et de l'astronomie, la théorie quantitative de la monnaie appartiennent à la première catégorie dite loi réaliste; la théorie de Ricardo des avantages comparatifs, le keynésianisme et les lois (règles) de la pédagogie par exemple appartiennent plutôt à la seconde. Pourquoi? Non seulement parce qu'elles différèrent de finalité, mais aussi parce que les lois optimales ne peuvent partir de la réalité, qui n'existe pas encore, pour la démontrer. Le savant utilise un modèle avec des données fictives en disant: "Agissez selon ce modèle et vous verrez des résultats nouveaux très encourageants. La réalité en sera modifiée, bonifiée". C'est ainsi que Ricardo a construit son modèle des avantages comparatifs du commerce international, sur des données fictives qu'il imaginait, et qui concluaient: "Commercez entre vous et mes données fictives de ma théorie se réaliseront dans vos bilans réels."! Le législateur qui écrit ou fait écrire des lois juridiques agit similairement: "Agissons tous selon la nouvelle loi et l'ordre social en sera meilleur". L'Économique, en tant que discipline, proposa les deux types de lois scientifiques parce qu'elle est une science de l'homme libre et projectif.
L'évolution de la théorie économique est symptomatique à cet égard. Si on exclut la pensée de Xénophon, qui fut méconnue, et le Moyen Age qui innova très peu en théorie économique bien qu'il foisonna d'innovations techniques29, on constate que le XVIIIe siècle centre ses réflexions sur le petit producteur, paysan ou artisan. En fait, il n'a encore qu'une vision micro-économique des choses. L'ensemble de l'économie, ou macro-économique, relève du domaine de la métaphysique religieuse puisqu'elle demeure rivée aux notions de labeur, conséquence de la faute, et à celle de la terre, lieu de passage et de souffrance. Le seul macro-système rationnel qui co-existe avec cette métaphysique est la pensée politique tout axée autour de l'État et de son Prince.
Puis vint l'Économique libérale. En réduisant par exemple tous les biens et services aux concepts d'offre et de demande dans des rapports d'échanges monétisés, la science économique créait un espace pacifié économique qui n'avait de borne que la planète elle-même, dans l'esprit des économistes et des entrepreneurs libéraux à tout le moins. Armés... de cette théorie, vite devenue la composante économique de l'idéologie libérale, les praticiens du monde des affaires et des États eurent une vision nouvelle de leur espace pacifié (féodal, national) qui s'élargit à l'échelle des continents. Il s'agissait, voilà l'essentiel en regard de la paix, bel et bien d'un espace pacifié, car la guerre est essentiellement une destruction et une sur-consommation. Or, la théorie libérale de l'offre et de la demande implique un échange entre partenaires égaux en droit qui vivent dans un espace et dont la pacification est la condition sine qua non de la régularité et de la sécurité économique de cet échange. Les penseurs libéraux ont unifié par la science économique le nouvel espace géographique issu des Grandes Découvertes que le christianisme handicapé des guerres de religion du XVle siècle n'avait pu unifier sur cette base culturelle. "Le commerce favorise la paix universelle30" disaient les économistes libéraux, dits classiques. L'Économique, dont les télécommunications modernes sont un sous-produit, continua et acheva cette tâche dont le maître-d'oeuvre est l'homme-architecte de l'espace pacifié. Portée par la même finalité pacifique, l'Économique libérale fera de même: comprendre la valeur de toute chose, tout échange et tout objet social, par deux seuls mots: offre et demande.
L'opération se déroulait ainsi: des mille caractéristiques possibles attachées à un objet, soit la couleur, le coût de fabrication, le prix, la beauté, l'utilité, le poids, le volume, la forme, la matière, la densité, la durabilité, l'usage, l'attachement sentimental, etc, la théorie classique n'en retenait que deux: la quantité (offerte ou demandée) et le prix (possible, celui auquel il pourrait être acheté ou vendu). Plus tard, l'économiste Marshall géométrisa cette réduction par le graphique suivant:
Prix
offre
demande
0 Quantités (offerte/demandée)
Il n'y a pas lieu ici d'expliquer la loi de la demande, celle de l'offre, et leur combinaison dans celle, dite loi de l'offre et de la demande, qui explique le mécanisme des prix selon lequel les ressources (capital et travail) sont affectées au processus de production en raison de leur prix relatif. Tout manuel d'Économique en traite abondamment. De notre point de vue cependant, cette théorie économique libérale est d'une importance majeure puisque, devenue l'aune de toute une mentalité et de presque tous les comportements sociaux et politiques, tout un groupe d'espaces pacifiés naguère concurrents par les théories royalistes et mercantilistes qui les avaient constitués allaient entrer en relation pacifique par le libre-échange pour finalement s'homogénéiser. Comment cette homogénéisation par la voie de la théorie économique classique pacifiait-elle? En effaçant les différences majeures qui ont tendance à devenir irréductibles, donc agressives et belliqueuses. Un bien économique inaliénable, telle que la terre au Moyen Age, crée une différence irréconciliable entre un possédant féodal avec tous les droits militaires, juridiques et sociaux que cette possession entraînait, et un exclu de la propriété terrienne avec le douteux avantage d'y travailler en qualité de paysan corvéable. La prépondérance de la terre dans la richesse nationale et la forte inélasticité de l'offre de ce quasi-unique capital national bloquait non seulement tout accès à la justice économique conçue en terme d'égalité mais aussi toute possibilité pour la paix de bonifier l'espace pacifié existant sans recours à des tensions extrêmes. Par l'échange monétisé, cette différence entre le châtelain terrien et le manant corvéable disparaît, lentement il est vrai, au profit de l'accélération de la mobilité des actifs économiques et de celle des classes sociales à l'intérieur du large mouvement d'urbanisation industrielle. Ce brassage d'hommes et de produits à tout niveau se doubla d'une croissance économique qui fit sortir de la misère la majorité de la population. On vit dès lors historiquement s'atténuer après la première guerre mondiale non la lutte pour une meilleure répartition des richesses, mais son âpreté. L'espace pacifié plus homogène et plus prospère s'évite l'implosion que connurent Sparte, Thèbes, Byzance, les déchirements (Traité de Verdun en 843) ou les dislocations (empires coloniaux). L'Humanité peut alors poursuivre son évolution constructrice d'espaces pacifiés avec plus de sûreté et de succès parce qu'elle s'est donné des moyens nouveaux et supérieurs de bonification. Nous apprenons, par le seul exemple du développement de la science économique, comment un espace pacifié apprend à se bonifier pour éviter l'implosion ou l'étirement puis la dislocation que connurent tant d'espaces pacifiés au cours des âges. Car l'élargissement réussi a pour corollaire la bonification sans laquelle l'espace pacifié ne peut que stagner et périr. C'est cette bonification harmonieuse que n'avaient pas réussi les empires antiques, les féodalités et les royautés médiévales; et que l'âge moderne, muni de théories économiques adéquates parce qu'adaptées à de si grandes masses d'hommes et de territoires, parvint à l'impressionnante performance économique des espaces pacifiés d'aujourd'hui.
L'Économique en tant que science et l'économie son objet étaient à la fois le lieu et le moyen pour que la paix puisse demeurer l'état permanent de l'action de l'homme. A cette fin, l'économie l'enrichissait et l'Économique opérait dans la perception qu'avaient les hommes de la société un changement capital: l'homogénéisation des actes économiques par la théorie classique d'Adam Smith et la stabilisation de leur rythme cyclique par la théorie keynésienne. L'élargissement et la stabilisation de l'espace pacifié avaient besoin de l'une comme de l'autre. En effet, la théorie classique homogénéisait, c'est-à-dire mettait sur le même plan et donnait une même nature à toute espèce de biens et de services échangés, du bien alimentaire au bien culturel. Marx l'avait pressenti dans la distinction qu'il avait faite entre valeur d'usage et valeur d'échange. Dans son cas, c'était à tort pour la dénoncer. L'économie devint universellement marchande et monétisée. L'Économique libérale classique, l'acceptant et la théorisant pour en obtenir une maîtrise plus grande, avait homogénéisé l'économie qui comporte non seulement le travail humain mais les représentations et les symboles que recèlent les produits échangés. La pacification de tous les éléments de l'espace pacifié passe par cette homogénéisation. Adam Smith l'avait compris et le libéralisme économique qu'il théorisait ouvrait les portes des royaumes jusque là mercantilistes et xénophobes et reléguait les affaires militaires à leur seul caractère défensif31.
Il faudra cependant attendre la crise de 1929 et la contribution keynésienne32 de 1936 pour que naisse une véritable macro-économique et que, par elle, la pensée économique libérale puisse encore renforcer l'espace pacifié national d'abord, puis élargi à un groupe d'États qui prend forme désormais sous le nom d'Occident. Penser l'ensemble de l'économie avec des concepts neufs, tels que ceux de la comptabilité nationale (produit national brut, net; revenu national, personnel, disponible, etc) avec une quasi-mécanique de stabilisation des cycles économiques grâce à des concepts nouveaux tels que offre et demande globales, renforçait l'espace pacifié élargi planétairement par la micro deux siècles plus tôt. La théorie keynésienne de 1936 allait dans le même sens pacifique que la théorie libérale par la voie de la stabilisation de cette économie nouvelle engendrée par la théorie classique. L'économie terrienne médiévale connaissait ses cycles constitués de crises suivies d'expansion. Mais c'était des crises de production engendrant des famines, des disettes, par l'inadéquation souvent que régionale de la démographie et de la production. L'économie monétisée, créée entre autre par l'économie classique, doublait ces crises de production toujours existantes d'une crise de crédit et pouvait la tripler d'une crise monétaire. Keynes imagine donc un pouvoir compensateur, stabilisateur: le pouvoir de dépenser de l'État pour stabiliser le cycle privé de la production. Il inventa pour cela des concepts neufs, tels que la propension marginale, la préférence pour la liquidité et surtout l'offre et la demande globales qui sont la somme des offres et des demandes des ménages, des entreprises et de l'État. Keynes bonifia l'espace pacifié en évitant qu'une succession de crises du type de celle de 1929 fassent régresser l'économie du XXe siècle à celle de XIXe.
Restait la question monétaire accablée de deux maux inverses l'un de l'autre, la déflation et l'inflation. Milton Friedman, prix Nobel en 1984, semble avoir résolu la question en réactivant la théorie quantitative de la monnaie de Irving Fischer33 qui élabora sa formule de la théorie quantitative de la monnaie.
MV = PT
M: masse monétaire (argent en circulation + dépôts à vue) émise ____par la banque centrale.
V: vitesse de la circulation de la monnaie (qu'il prouva ____constante).
P: niveau général des prix ou inflation.
T: Nombre de transactions dans l'économie
L'inflation (hausse du niveau général des prix) est un phénomène essentiellement monétaire, en ce sens qu'elle n'est générée non par un accroissement des dépenses militaires ou civiles mais par celui de la masse monétaire émise par l'État. Dès lors, si l'inflation relative atteint les biens et services militaires de 10% supérieure à celles des biens et services civils, cela indique non seulement la prééminence du complexe militaro-industriel sur l'ensemble de l'économie, mais aussi un tribut extorqué par les entreprises industrielles fournissant les biens militaires, des oligopoles en grande majorité, aux dépens du secteur civil de l'économie.
Cette formule fonctionne curieusement, bien différemment de la loi physique F=MA dont elle est l'imitation interdisciplinaire. La récession de 1981-82, que provoqua volontairement le monétarisme devenu politique économique de l'État néo-libéral, nous apprit que si M est diminuée brutalement par la banque centrale, T s'effondre d'abord et P ensuite; bref, que la baisse de l'inflation se paie cruellement d'une récession (chômage et faillites). Cette théorie économique, dite monétarisme, fut appliquée politiquement par la première ministre Thatcher et le président Reagan à l'aube des années 1980s avec succès, c'est-à-dire que l'inflation passa sous les 5%, la déflation ne réapparut jamais depuis la grande dépression. Une politique économique de droite certes aux dépens des syndicats, des pauvres et des salariés. Mais elle réussit ce que les keynésiens, plus à gauche que les néo-libéraux monétaristes de droite, n'avaient pas voulu résoudre dans les années 1970s lorsqu'ils étaient au pouvoir parce qu'ils ne croyaient pas à la validité de la théorie monétariste, fantôme du XIXe siècle à leurs yeux, et parce qu'ils ne voulaient pas frapper durement leur électorat populaire qui, en effet, fit les frais d'une application brutale de cette politique qui se devait de s'appliquer pour des raisons politiques évidentes aux tout débuts d'un mandat électoral. Cette éclatante réussite intellectuelle du monétarisme permit à l'immense espace pacifié d'Occident de trouver par elle, dans la paix, la solution à son problème économique intérieur au lieu de réaliser l'affreuse prédiction de Marx selon laquelle l'Occident capitaliste se devait, par la nature de sa structure entrepreneuriale soumise au profit, de régler son problème économique intérieur par le biais d'une guerre impérialiste. Le fatalisme de Marx se trouva contredit par la volonté pacifique des hommes qui, même mus par le désir chrématistique, savent l'assouvir par la création intellectuelle qu'est l'innovation économique et de moins en moins par la guerre.
L'Économique n'est pas la seule discipline à travailler à cette indispensable occultation des différences en tant que freins et blocages au rapprochement et à la compréhension mutuelle des hommes. Les idéologies, telles que nous les avons comprises, homogénéisent les individus qu'elles le définissent romains par l'Edit de Caracalla, chrétiens, communistes, ou homme naturel et contractuel à la manière des Lumières. L'Économique, en tant que science pensée par des hommes mus comme tous les autres par la téléologie pacifique de l'homme, s'est associée aux autres disciplines pour construire des espaces pacifiés, les élargir et les bonifier, par la seule création intellectuelle. On pense à l'anthropologie qui dépassa très vite le stade de la curiosité hérodotique pour aboutir, par des méthodes comparatives et d'investigations originales, à un relativisme des cultures, dégageant ainsi l'espace pacifié occidental de son nombrilisme et de son mépris envers les autres races et les autres cultures. Les artistes, dès Delacroix, avait ouvert le chemin de la sensibilité occidentale à autre chose que sa propre tradition, vers cet Orient envoûtant. C'était dans les deux cas, par la science et par les arts, -tout à fait de la manière dont la paix travaille pour la Cité, c'est-à-dire par incidence et par finesse- oeuvrer efficacement pour la paix en enlevant toute légitimité dans le cas de l'anthropologie et tout goût dans le cas des arts à l'impérialisme culturel arrogant dont les brutalités de l'époque coloniale sont une triste conséquence. Aujourd'hui, les espaces pacifiés concurrents perdent leurs raisons belliqueuses au profit de leur acceptation mutuelle qui aboutit au partage de la responsabilité de leur sécurité commune. Leur désir de s'agrandir aux dépens de l'autre n'est pas disparu pour autant, mais il se fait par osmose (échanges, emprunts, imitation, collaboration, partage de tâches et d'institutions) sans les âpretés de naguère.
Ce mouvement est interne au développement même des sciences humaines, et sans soute aussi des sciences de la nature dont l'appendice technologique est orienté vers l'agrandissement et la bonification de l'espace pacifié. La biologie et la médecine en sont un bel exemple parce qu'elles ont appris aux hommes qu'ils ont le même corps; c'était leur apprendre beaucoup, car ils l'ignoraient au XVIe siècle. L'Histoire elle-même fut le reflet de l'historiographie des Saints, des Princes, ensuite des sociétés et des États, puis l'Histoire globale telle que la voulut Voltaire et, enfin, l'Histoire des impondérables, celle des mentalités, des gestes quotidiens, voire des odeurs. L'homme sectaire avait vécu. L'économie et l'Économique aussi vécurent cette bonification puisque, à la piraterie antique et à l'impérialisme colonialiste, se substitua selon une progression très chaotique la paisible accumulation des biens et des services en centaines de millions de types différents pour des milliards de consommateurs. Ces derniers, selon la loi économique de l'utilité marginale qui dit que la valeur d'une unité supplémentaire d'un bien décroît, désamorça la crise sociale permanente. En effet, la lutte des classes devenait moins attrayante et moins payante pour obtenir des biens qu'on avait de plus en plus et dont l'attrait, dit la théorie marginaliste, diminuait d'autant. Cette théorie renouvellelait à sa façon l'adage antique qui affirmait que la richesse ramollit...
Cependant, à cette perception presque idyllique de l'essor économique de l'espace pacifié par le développement des sciences s'oppose le contre-exemple brutal suivant: la balistique. Or nous avons déjà considéré l'armement comme une tentative maladroite, souvent inefficace, de rejeter la guerre hors de l'espace pacifié. D'ailleurs, le développement de la balistique a conduit à son ineptie pour les dirigeants qui la concevait uniquement et essentiellement comme instrument de défense parce que son usage était suicidaire s'il était pensé dans une tout autre optique que la défense-représailles ou la défense-dissuasion. A la différence des autres sciences dont le développement s'entretient lui-même par les gains humanistes qu'elles apportent, la balistique tombera bientôt en désuétude, comme la phrénologie; car les autres sciences la relayeront dans son travail inefficace de la défense de l'espace pacifié. On reconnaît dès lors que la paix rend obsolète ce qui ne travaille plus pour elle. La diplomatique, l'Économique, l'écologie, la géographie des espaces communs de l'humanité (mers, espace et pôles) constituent les instruments d'avenir que la paix utilisera pour la consolidation de l'espace pacifié sur le chemin qu'avait déjà tracé l'Économique. Avec Keynes, elle avait démontré34 à cette aune étroite qui est la sienne, que la guerre est un mauvais calcul; en somme, que la guerre c'est pas payant. De barbarie, elle deviendra, ce dont on ne se relève jamais, une indécence.
Tous les problèmes économiques de l'Occident ne sont pas réglés, mais l'espace pacifié qu'il constitue s'en est trouvé pour un temps renforcé. Voilà comment une discipline travaille à la bonification de l'espace pacifié. Il serait dès lors facile de discourir sur d'autres sciences humaines pour démontrer qu'elles s'attellent à la même tâche humaniste d'oeuvrer au progrès -au sens des Lumières- dans la Cité. En fait, bon nombre de sciences humaines ont intégré à leur démarche et à leurs buts ultimes une certaine conception platonicienne de la science:
"La possession des autres sciences, sans la science de ce qui est bien, risque de n'être que rarement utile et d'être au contraire le plus souvent pernicieuse à ses possesseurs"35
Nous aurions pu citer cent fois cette sublime observation de Platon, car elle est la réponse à toutes les interrogations que l'homme se pose pour vaincre la guerre et instaurer la paix. Keynes écrivait, en toute logige avec Platon, à l'économiste Hayek: "Une planification modérée n'offrira aucun danger si ceux qui l'appliquent ont un souci moral dans l'esprit et dans le coeur"36. L'éthique a bel et bien pénétré les sciences de l'homme. Les sciences de la nature s'ouvrent à leur façon en trouvant l'indestructible lien qui existe, scientifiquement, entre l'homme et la nature, celui-ci partie distincte de celle-là par sa liberté. Voilà pourquoi en sciences humaines l'être (ou le réel) et le devoir- être (le projet éthique, l'intention) sont indissociables, même si certains tels que Edgewort, le mathématicien et Marshall, partisan de la notion aseptique d'équilibre, ont tenté sans grand succès de "physifier" l'Économique. Bastiat, Hobson, Veblen et divers socialistes remirent toujours l'Économique sur les rails d'une économie plus humaine.
Cependant l'erreur, pire l'errance, ne leur sont pas inconnues. Des économistes poursuivant des buts humanistes par leur effort pour stabiliser et faire prospérer l'économie ne furent pas toujours angéliques. Keynes a bel et bien écrit en 1940 ce livre intitulé "Comment financer la guerre" et le plus grand économiste allemand, Schacht37, a voulu orienter l'État allemand vers le colonialisme impérialiste avant de devenir l'argentier de Hitler et le restaurateur de la monnaie allemande après l'hyperinflation la plus forte de toute l'Histoire. L'économiste Hobson inventa le concept d'impérialisme économique que Lénine lui subtilisa. Certains autres virent, tel Veblen, dans les grands capitalistes du début du siècle les héritiers arrogants des anciens féodaux, plus dynamiques mais tout aussi sans coeur. Pourtant Adam Smith déjà avait limité l'armée à la défense et dénoué l'Économique de la guerre si naturellement acceptée par les mercantilistes. Les hommes du XXe siècle, avec ou sans théorie économique, arrachèrent leur part du revenu national qui leur était due en vertu des principes égalitaires à la base de leur constitution démocratique. Ils le firent par la voie du syndicalisme, qu'il fût catholique, affairiste ou révolutionnaire, et par la voie de la social-démocratie à l'occasion d'élections libres. Non sans heurts, l'espace pacifié a désamorcé la crise apocalyptique qu'entrevoyait Marx. L'auteur du Capital a lui-même puissamment et involontairement travaillé à la prévenir puisqu'il avertissait les pouvoirs réactionnaires et bourgeois qu'ils allaient être emportés par elle. Keynes fut leur magicien qui empêcha 1929 de refaire 1917. L'évolution éthique des sciences et de leurs savants épouse donc le chemin chaotique mais régulier vers la paix de tout l'espace pacifié dont il font partie et qu'ils se chargent, comme tout homme raisonnable, de bonifier.
Que conclure des aspects économiques dans leurs rapports avec la paix et la guerre. D'abord, que "le succès [économique du désarmement] sera au bout"38. Les hommes utilisent plus leur économie pour la paix que pour la guerre qui est anti-économique. La guerre a des conséquences et des implications économiques mais non des causes économiques. Puisque "la prospérité s'installe grâce à la paix"39, la paix se sert de l'économie et de l'économique pour s'agrandir et se solidifier, tant il est vrai que l'humanité dans son ensemble est intelligente et noble.
Jacques Légaré
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1 . Fontanel, J., L'économie des armes, Paris, éd. La Découverte, coll."Repères" no,:3, 1984, p.80.
2 . Aristote, Rhétorique,I,10,11; trad. Dufour, M. "Les belles Lettres", 1960, Tome 1, p.117.
3 . Faits et chiffres 1989 du Nouvel Observateur, Art.:"Puissance militaire" p.150 à 153.
4 . Hewitt, D.,P., "Les dépenses militaires des pays en développement" dans Finances et Développement, Vol. 28, no.:3, septembre 1991, p.22.
5 . Ibidem, p.24.
6 . Ibidem, p.25.
7 . Fontanel, J., opus cit., p.34.
8 . Ibidem, p.42.
9 . Hewitt, D., P., opus cit.,p.25.
10 . Fontanel, J., opus cit.,p.26 et 27.
11 . Mc Namara, R. S., "Réduire les dépenses militaires dans le Tiers-Monde" dans Finances et Développement, Vol. 28, no.:3, septembre 1991, p.27.
12 . Aristote, opus, cit., II, 2, 7; p.142.
13 . Hewitt, D., P., opus cit., p.24.
14 . Fontanel, J., opus cit., p.44.
15 . Mc Namara, R. S., opus cit., p.27.
16 9. Walter, G., César, Verviers, Marabout no.:49, 1964, 444p.
17 . Aristote, opus cit., II, 9, 28; p.186.
18 . Ibidem, II, 6, 13; p.160.
19 . Nixon, R., La vraie guerre, Montréal, Editions Québec/Amérique, 1980, p.225 et suivantes.
20 . Fontanel, J., opus cit., p.58-59.
21 . Ibidem, p.67-80.
22 . Ibidem, p.83.
23 . Amine, S., L'accumulation à l'échelle mondiale, Paris, Union générale d'édition, 1976, 2 tomes, 502p. et 446p.
24 . Rostow, W.W., Les étapes de la croissance économique, Trad.:Du Rouquet, M.J., Paris, Seuil, Coll.:"Points" 1963, 252p.
25 . Fontanel, J., opus cit., p.104.
26 . Paquette, P., opus cit, p.150.
27 . Mc Namara, R. S., opus cit., p.28.
28 . Ibidem, p.28.
29 . Quimper La révolution industrielle au Moyen Age, Paris, Seuil, Coll.:"Point" no.:H19, 1975, 244p.
30 . Fontanel, J., opus cit., p.81.
31 . Mead Earle, E., Les maîtres de la stratégie, Paris, Flammarion, Coll.:"Champs"no.:147, p.141 à 152.
32 . Keynes, J.M., Théorie générale de l'emploi et de la monnaie, Trad.:De Lagentaye, J.,Paris, Payot, Coll.:"Petite Bibliothèque",no.:139, éd.1969, 383p.
33 . Fischer, I. Le pouvoir d'achat de la monnaie, trad. Picard, R., et Boutroux, J., Paris, Marcel Giard, 1926, 584p.
34 . Keynes, J.M., Les conséquences économiques de la paix, Paris, N.R.F., 1920, 298p.
35 . Platon, Second Alcibiade, 145.
36 . Keynes cité par Heilbroner, R.L., Les grands économistes, Trad.:Antonmattei, P., Paris, Seuil, Coll.:"Points"no.:E7, 1971, p.265.
37 . Bullock, A., Hitler, Verviers, Marabout Université, 2 tomes, 1952 et 1963, 404p. et 409p.
38 . Sauvy, A., "Aspects économiques du désarmement" dans Comprendre, vol. 25, 1962-63, p.48.
39 . Aritote, opus, cit., V, 6, 17; p.367.