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XIII-- LA RÉVOLUTION POLITIQUE LIBÉRALE

Les nouvelles valeurs humanistes de la Renaissance, la révolution scientifique du XVIIe siècle, l'éthique puritaine mais productiviste de la Réforme, la découverte des lois de l'économie de marché provoquèrent une révolution politique qui fit subir une mue profonde aux sociétés occidentales. Comme une larve qui se dégage de sa chrysalide pour devenir insecte parfait, ces sociétés vont se libérer des cadres de l'Ancien Régime, fondés sur la monarchie absolue, les ordres, les corporations, les États, les Stande. Au « bon plaisir » royal, elles vont substituer la légitimité du peuple, à ses caprices des Constitutions; à une organisation hiérarchique fondée sur le privilège, l'égalité de tous devant la loi et l'impôt; aux charges réservées, le libre accès à tous les emplois; à la souveraineté des princes, celle des peuples; au totalitarisme de l'État, les droits de la personne humaine.

Cette mutation des sociétés occidentales, préparée par les philosophes du XVIIIe siècle (Locke, Voltaire, Rousseau, Diderot) et par les réformes des despotes éclairés, va se réaliser par une suite de révolutions et de contre-révolutions en chaîne qui se succèdent de 1770 à 1989, et dont le point de départ est la révolution des colonies anglaises de l'Amérique du Nord en 1776. Mais elle est, en réalité, l'aboutissement d'un long processus historique, qui s'exprime, au cours des âges, par la recherche des institutions propres à garantir l'individu contre l'omnipotence des gouvernements.

1. Le christianisme et la distinction du temporel et du spirituel

Les civilisations antiques, avant le christianisme et à l'exception des cités grecques et de la Rome républicaine, reposaient sur la divinisation de l'État dans la personne de son chef. Pharaon, le patesi d'Akkad et de Sumer, le cosmocrate babylonien, le Roi des rois des Perses et des Mèdes sont fils de Dieu ou Dieu lui-même. Ou bien sont des descendants de dieux comme Romulus, ou font appel aux dieux pour justifier leur législation et leur pouvoir, comme Moïse et Numa Pompilius le 2e roi de Rome. Les empereurs romains sont adorés de leur vivant comme des dieux (dii) par les provinciaux, et comme des bienheureux (divi) par les Romains. À mesure que l'empire s'asiatise, cette distinction même se perd. Dans les cités démocratiques de la Grèce et dans la Rome républicaine, l'État prend une forme plus abstraite. Le citoyen est protégé par la loi, mais la loi règle les moeurs, même privés, et la dépendance de l'individu à l'égard de l'état est très étroite. Socrate, en repoussant le projet d'évasion de ses amis, déclare, dans le Criton, qu'il est l'esclave des lois de la Cité, et les censeurs à Rome coulent un regard indiscret jusque dans l'intimité des familles. C'est cette dépendance quasi-absolue de l'individu à l'égard de l'État, c'est cette « statolâtrie », que le christianisme a supprimée pour la remplacer, à Rome comme à Byzance, par l'obéissance toute aussi absolue à ses propres dogmes et à un roi de droit divin, c'est-à-dire qui tient son pouvoir de Dieu et ne répond que devant lui. Le christianisme refuse toutefois de déifier l'État en la personne d'un homme ou d'une classe d'hommes. De même que le Juif refusait d'adorer Pharaon, Polyeucte refuse de brûler des grains d'encens devant les statues de Rome et d'Auguste déifiés. Au-dessus de la cité terrestre, il y a la cité céleste; au-dessus de la loi juridique, il y a la loi morale. L'homme, dans sa tête, n'est plus l'esclave du maître du jour même s'il le demeure durement dans sa vie quotidienne. Il peut se consoler du paradis promis après sa mort. Mais cette fiction spirituelle n'est pas rien. Elle lui donne une consolation, une force d'affronter les misères, les défis et les privations. Il a un for intérieur, une conscience inviolable, un jardin secret que nul ne peut enfreindre, et la mystique chrétienne a entouré d'une sextuple enceinte le château de l'âme. Il a un idéal de perfection qu'il doit servir, même contre la raison d'État. Le martyr chrétien, à la suite de Socrate, d'Antigone et de Démosthène, demeurera, jusqu'à la fin des temps, le prototype du défenseur des droits imprescriptibles de la conscience humaine.

Les droits de la conscience sont revendiqués par les apologistes (ceux qui font l'apologie, la défense d'une doctrine) du IIe siècle, par les Pères de l'Église du IIIe et du IVe siècle, Justin, Municius Felix, Tertullien, Arnobe, Lactance. « La religion forcée n'est plus la religion, écrit ce dernier. Il faut persuader, et non contraindre. La religion ne se commande pas ». Le plus triste de cette affaire, c'est que les chrétiens parvenus au pouvoir avec l'empereur Constantin en 323 ne respecteront pas contre leurs adversaires le principe qu'ils voulaient voir respecter pour eux.

L'État, disent les chrétiens, n'a plus le loisir de tout faire: il faut rendre à César ce qui appartient à César, mais à Dieu ce qui appartient à Dieu. L'État n'a plus le droit d'être inutilement violent, inique, sanguinaire: il est tenu à respecter la loi morale définie par le magistère ecclésiastique. En 390, lorsqu'une révolte éclata à Thessalonique, au nord d'Athènes, Théodose, irrité, ordonna un massacre dans le cirque à titre de représailles. La voix d'Ambroise, archevêque de Milan, s'éleva pour reprocher à l'empereur son inutile cruauté. (Devenu utile, la cruauté serait-elle devenue acceptable pour autant?). À titre de pénitence, il lui interdit, jusqu'à la Noël suivante, l'entrée de l'Église et la participation aux sacrements. Il cherche dans un premier temps à s'affranchir du pouvoir politique, ce qui était inconcevable dans la civilisation gréco-romaine, car les dieux devaient protéger la Cité et le chef de l'État était pontife, grand-prêtre chargé d'être agréable aux dieux. Dans un deuxième temps, Ambroise cherche à dominer le pouvoir politique, soumettre le temporel au spirituel exactement comme dans la société judaïque où le clan des prêtres, de la tribu de Lévi, dominaient l'État. Aux yeux d'Ambroise, « l'empereur est dans l'Église, et non au-dessus d'elle », et, « en matière de foi, il appartient aux évêques d'être juges des empereurs chrétiens, et non aux empereurs d'être juges des évêques ». Hosius, le grand évêque de Cordoue, admoneste l'empereur Constant II, qui veut s'ingérer dans les affaires ecclésiastiques: « Ne nous prescrivez rien là-dessus. Apprenez plutôt de nous ce que vous devez croire. » Saint Hilaire attaque l'empereur avec encore plus de vigueur: « Nous combattons aujourd'hui contre un rusé persécuteur, un ennemi insinuant, contre Constant l'Antéchrist. » Souvent des pasteurs, au risque de se perdre, se dressèrent contre la raison d'État parce qu'ils ne sont pas encore au pouvoir.

De même que, par sa croyance en un Dieu unique, le christianisme s'élève contre la statolâtrie, il ruine logiquement les bases idéologiques de l'aristocratie. La constitution aristocratique des sociétés antiques reposait sur la croyance en la diversité d'origine des familles humaines. Ce qui fondait le droit des familles patriciennes (honestiores) à commander à la plèbe des humiliores, c'est la croyance qu'elles descendaient des dieux ou des héros, comme Romulus descendait du dieu de la guerre Mars. À Athènes, ayant énuméré dans le Timée la hiérarchie des dieux cosmiques, Platon en vient aux dieux mythologiques, et déclare, non sans malice, qu'il laisse le soin d'en parler à ceux qui se prétendent leurs descendants. À Rome, Jules César tenait beaucoup à ce qu'il fût dit qu'il descendait de Vénus, la souveraine des dieux et des hommes, parce qu'il y trouvait son titre le plus clair, aux yeux des foules, à commander urbi et orbi, à Rome et à l'Univers. Marc-Antoine se présenta aux foules de l'Orient comme une réincarnation de Dionysos, le dieu du vin et de la folie, aux côtés de Cléopâtre Séléné, fille de la Lune. Galba exposait dans son atrium (centre de la maison romaine) un arbre généalogique faisant remonter ses origines, du côté paternel, à Jupiter, et du côté maternel, à Pasiphaé, l'épouse de Minos. Élagabal prétendait descendre d'un Baal syrien. Il fut admis, à partir de Dioclétien, que les empereurs étaient a diis geneti et deorum creatores. (créatures et descendants des dieux). Dioclétien, en prenant le titre, de Jovius, et Maximien, son bras droit, celui d'Herculius, entendaient par là descendre de Jupiter Capitolin et d'Hercule, tout comme la famille de Constantin se réclamait d'Apollon, et Julien du Soleil invincible, assimilé à Mithra.

En répudiant le polythéisme (croyance dans une pluralité de dieux), en soutenant que tout le genre humain provenait du même couple originel, le christianisme rejeta la croyance en la diversité d'origine des familles humaines. Un des slogans des rebelles anglais et des philosophes français du XVIIIe siècle fut le suivant: « Dans le paradis, où donc était le gentilhomme ? »

Les grands mouvements populaires du Moyen Age: les pauvres de Lyon, les patarins, les vaudois, les Albigeois, se réclament de l'Évangile. Au temps de la Réforme, il en fut de même des Taborites en Bohème, des Anabaptistes en Allemagne, des niveleurs en Angleterre, et, plus tard, des quakers dans le Nouveau Monde. On peut dire qu'à partir du triomphe du christianisme, il n'y eut plus en Occident que des aristocraties économiques et militaires, des nobles qui le devinrent pour services rendus à un grand chef militaire comme Charlemagne, ou par droit de conquête. Elles se perpétuèrent par la primauté du sang et par un ordre politique qui leur accordait d'immenses privilèges fiscaux, économiques, juridiques et sociaux. Mais elles avaient perdu leur base métaphysique. Ces nobles étaient des hommes comme tout le monde, plus facilement contestables et renversables que des descendants de dieux.

L'Église, en tant que corps organisé ayant des intérêts temporels, fût presque toujours l'alliée des souverains, des nobles, des grands feudataires (grands personnages qui tiennent leur pouvoir du régime féodal). Néanmoins, en reniant insidieusement le fondement idéologique des gouvernements aristocratiques, en donnant une voie à la revendication des pauvres et des faibles, le christianisme préparait sans vouloir vraiment, une petite révolution sociale. Par ses moines qui venaient des milieux populaires, par ses chefs d'hérésies, les hérésiarques, qui se prenaient pour Isaïe, par ses petits curés proches du peuple et tel qu'il fut vécu dans l'âme des croyants, il fit le lit des démocraties modernes. Comment? Il concourut sentimentalement à les établir. Il affaiblit le pouvoir en le divisant en 2, le temporel et le spirituel, chacun des 2 pouvant critiquer l'autre mais ils s'entendaient à merveille pour faire face ensemble aux révoltes populaires, aux hérésies et aux Infidèles. Alors que le bouddhisme ne parvint pas à abolir dans l'Inde le régime des castes, et fut finalement extirpé par le brahmanisme victorieux, le christianisme triompha de l'empire, fondé sur la divinisation des empereurs et sur la croyance en l'origine céleste des familles patriciennes. C'est ainsi qu'il provoqua une prodigieuse transformation des sociétés occidentales, en favorisant l'avènement de la démocratie qu'il n'a pas voulue et qu'il a combattue. Le christianisme césaropapiste fut victime assez curieusement de sa propre mystique fondée sur l'égalité de tous les hommes dans le regard compatissant de la Providence.

Le christianisme, enfin, mit en pratique les procédures à germes démocratiques. Si l'Église a une constitution essentiellement hiérarchique, elle se recrute néanmoins dans toutes les couches de la population, et l'on a vu de simples bergers accéder aux plus hautes fonctions et devenir pasteurs d'âmes, comme Suger (1081-1151) moine d'humble condition qui conseilla les rois. C'est aussi dans les monastères que l'on a trouvé la première mise en oeuvre d'une véritable procédure démocratique. Les monastères ont connu les réunions de « chapitres », le vote sur les questions d'intérêt général, les conférences plénières des ordres, où chaque monastère délègue ses représentants. Les moines n'ayant rien en propre, célibataires, sans enfants et abstinents, l'égalité dans les couvents fut autre chose qu'une simple notion théorique. C'est ainsi que les monastères furent de véritables laboratoires d'expérience démocratique.

Néanmoins, bien que le christianisme ait prédisposé les âmes en faveur de la démocratie, ce n'est pas des Églises que sont issues les institutions politiques qui ont garanti, de toute la force du corps social, les droits fondamentaux de la personne humaine.

L'enseignement de saint Paul, dans l'Épître aux Romains, où il rappelle que « tout pouvoir vient de Dieu », incita les fidèles à accepter avec résignation, comme une épreuve, tout gouvernement, fût-il despotique, et conduisit à l'alliance séculière du « trône et de l'autel », suivant la conception de l' « Église constantinienne » issue de la mise au pas de l'Église par l'empereur Constantin qui comptait bien la mettre sous sa main. Dans l'Antiquité, certains Pères de l'Église, tel Isidore de Péluse au Ve siècle, allèrent jusqu'à prétendre que « l'esclavage vaut mieux que la liberté », ajoutant: « Quand même tu pourrais être libre, tu devrais préférer être esclave, car il te sera demandé un compte moins rigoureux de tes actions. » D'ailleurs, l'esclavage ne disparut nullement par les exhortations de l'Église aux nobles pour qu'ils affranchissent leurs esclaves. L'Église elle-même posséda des esclaves. L'esclavage disparut par la rareté de la main-d'oeuvre causée par une crise démographique très sérieuse que connut le Bas-empire romain. Et les Barbares qui envahirent l'empire romain ne connaissaient pas l'esclave de type juridique comme les Romains l'avaient institué.

D'autre part, si l'Église a proclamé la distinction du temporel et du spirituel chaque fois qu'elle s'est sentie menacée par le pouvoir civil, elle aspire à les confondre chaque fois qu'elle en a les moyens, parce qu'elle tend naturellement à la théocratie (le pouvoir politique exercé par une Église ou un clergé): à une société où Dieu est roi, et par délégation son vicaire, comme la réalisera le césaropapisme (alliance de César et du Pape) de Byzance, de 323 à 1453. Telle est la doctrine que proclament à l'envie Grégoire VII, Innocent III, Boniface VIII, celle des papes réunissant dans la même main les 2 glaives, disposant du droit d'investir et de déposséder rois et empereurs.

Cette doctrine est théoriquement toujours celle de l'Église. En effet, comme le rappelait Boniface VIII au plus fort de ses démêlés avec Philippe le Bel dans la bulle Unam sanctam, tout pouvoir venant de Dieu passe par le pape, « le fait d'être soumis au pontife romain étant, pour toute créature humaine, nécessité de salut ». Du côté des protestants, le luthérianisme aboutit à la subordination absolue des fidèles aux puissances établies, au despotisme des princes, en vertu de la célèbre formule: cujus regio ejus religio (tel roi, telle religion, ou tout sujet doit embrasser la religion de son prince); et Calvin rêva d'une théocratie aussi intolérante en matière d'opinion qu'inquisitoriale en matière de moeurs. En fait, c'était la République de Platon, mais avec un pouvoir religieux supplémentaire sur la conscience, sur les moeurs, sur la réflexion scientifique. C'était une quasi-dictature.

En ce sens, la démocratie, les droits de l'homme ne peuvent se réclamer des doctrines de l'Église catholique ni de celles des Églises protestantes. Car ces Églises ont combattu contre la démocratie, contre les droits de l'homme, contre la liberté des moeurs, contre la liberté de conscience, contre la libération des femmes, contre la libération des prolétaires. Mais assez curieusement, des libérateurs puisèrent des arguments dans les textes chrétiens pour justifier leur combat libérateur contre les rois et contre l'Église elle-même.

2. Les gouvernements mixtes et la balance des pouvoirs

Dans toute société organisée, une différenciation s'établit entre gouvernés et gouvernants. Le fait que les hommes aliènent une partie de leur liberté pour obéir à un ou plusieurs de leurs semblables est une des lois du règne animal: sans lui, il n'y aurait pas de vie sociale possible. La culture chez l'homme a simplement raffiné et complexifié cette caractéristique animale. D'ailleurs, sans cette hiérarchisation tout sombrerait dans l'anarchie, car les plus forts et les plus criminels opprimeraient sans vergogne et sans limite les plus faibles. Cette aliénation peut être l'effet temporaire de la violence, ou l'effet durable du consentement. Dans le premier cas, elle est subie, et se modifie avec le rapport des forces. Dans le second cas, elle est acceptée, les détenteurs du pouvoir en étant les légitimes titulaires, suivant les idées reçues par la communauté considérée.

Le principe de légitimité invoque 3 fondements différents, correspondant aux 3 formes de gouvernement reconnues par les Anciens. Il peut se réclamer de la coutume des ancêtres, ou, dans une étape plus évoluée, des situations acquises par une oligarchie considérée comme statutaire; il peut invoquer le droit divin, ou le consensus populaire. Dans tous les cas, le pouvoir qui s'en réclame tend à devenir abusif, si rien ne vient le limiter.

La coutume des Ancêtres ou le respect des hiérarchies acquises peut plonger une société dans l'immobilisme et imposer aux individus des contraintes et des rites désuets, qui ont perdu dans le présent la justification dont ils pouvaient se réclamer dans le passé.

Le principe monarchique du droit divin résulte d'un reste de théocratie ou le fait d'une forte tradition religieuse comme au Moyen Age occidental ou d'un très puissant clergé comme dans l'Égypte des Pharaons (-3000 à -52).

Le principe démocratique de la volonté populaire incline aux dictatures plébiscitaires (un pébliciste est une consultation populaire où le peuple accepte ou refuse un chef ou un programme). Au nom de la volonté générale du peuple souverain qui les a investis, les gouvernants peuvent imposer leurs volontés particulières au même peuple, redevenu sujet, qui n'a plus qu'à s'y soumettre. Le « pouvoir du peuple » n'est pas nécessairement la « liberté du peuple ». Il faut distinguer entre libération et liberté. Pour que le peuple soit libre, il ne suffit pas qu'il se libère comme un boeuf qui fait une charge, brise ses chaînes et casse tout. Çà, c'est la libération. Il faut en plus qu'il s'aménage un espace de liberté, c'est-à-dire des institutions bien régulées pour l'usage paisible de cette liberté.

Au fur et à mesure que les sociétés émergent de la pénurie, ou ne sont plus absorbées par la nécessité de se défendre, les gouvernés réclament plus de liberté contre le pouvoir des gouvernants. Le problème se pose alors: comment limiter constitutionnellement le pouvoir?

Aristote, qui avait étudié quelque 180 Constitutions, préconisait des gouvernements mixtes. Tel est l'idéal réalisé, selon Polybe, par la démocratie romaine, au terme d'innombrables conflits: « Les 3 formes de gouvernement, écrit-il, se trouvaient amalgamées dans la Constitution romaine, et la part de chacune d'elles était si exactement calculée que personne, même parmi les Romains, n'eût pu dire si c'était une aristocratie, une démocratie ou une monarchie. À examiner les pouvoirs des consuls, on eût dit un régime monarchique, une royauté; à en juger par ceux du Sénat, c'était au contraire une aristocratie; enfin, si l'on considérait les droits du peuple, il semblait bien que ce fût une démocratie. »

Cicéron (-16 à -43), le plus grand des écrivains latins qui donna sa vie pour sauver la République attaquée par des chefs de guerre rebelles qui voulaient la détruire, confirme ce jugement dans le De Republica. La meilleure Constitution résulte d'une juste combinaison des 3 formes de gouvernement: « C'est ce qui me porte à considérer comme la meilleure forme de gouvernement cette quatrième, qui est composée des 3 premières se modérant l'une par l'autre. La Constitution romaine la réalise pleinement à son gré, et en est le meilleur exemple. La conception d'Aristote, de Polybe et de Cicéron sera reprise au xvIIIe siècle par Montesquieu (1689-1755). En fait, Aristote avait bien vu que dans toute Constitution, quelle soit royale, aristocratique ou démocratique, il y a aussi 3 fonctions: législative, exécutive, judiciaire: faire les lois, veiller à leur exécution, juger selon les lois. Montesquieu eut la géniale idée de transformer ces 3 fonctions en 3 pouvoirs quasi indépendants les uns par rapport aux autres comme pour qu'ils se pondèrent et se surveillent l'un l'autre. « Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites... Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Montesquieu, qui a eu des prédécesseurs, notamment Locke, s'inspire surtout de l'exemple anglais, parce qu'il lui apparaît que c'est la seule forme de gouvernement qui ait pour réel souci de protéger les libertés des citoyens.

3. La naissance des Parlements; les droits historiques des citoyens anglais

Du XIe au XVlIIe siècle, nous devons à l'Angleterre 5 institutions qui tendent toutes à sauvegarder les libertés individuelles. Elles ajoutèrent le régime représentatif, le bicamérisme (2 chambres, comme le Sénat et la Chambre des Communes au Canada), l'habeas corpus (le droit de ne pas être arrêté arbitrairement). Finalement, elles instituèrent le gouvernement constitutionnel (c'est-à-dire un régime politique obéissant à des règles supérieures au gouvernement qui sont écrites dans un document, le premier du pays, qu'on appelle la Constitution). Ce gouvernement, qui est un groupe, adopte un mode particulier de travailler ensemble, le parlementarisme (le système qui réunit les représentants élus, regroupés ou non en partis, dans une assemblée appelée Parlement). Ce mode permet d'intégrer des groupes politiquement rivaux. Ces institutions ne sont pas l'oeuvre de la raison abstraite, mais le fruit de l'empirisme (méthode de connaissance fondée sur l'expérience), associé à une série de chances heureuses.

La conquête normande est le point de départ des libertés anglaises. Elle établit un monarque trop fort, qui distribue des fiefs à des vassaux, ses compagnons d'armes, trop faibles pour lui résister, à moins de s'allier à la petite chevalerie rurale et aux bourgeois des villes commerçantes: de cette alliance naîtra le Parlement. En France, le roi, « pauvre en domaines », devra conquérir son royaume sur des vassaux très puissants, en s'appuyant sur la bourgeoisie urbaine. Il devra l'emporter par la force, grâce à des impositions fiscales, à une armée permanente, à des alliances rusées, à des mariages combinés, dont, faute de nécessité, sera privé le roi d'Angleterre. Ainsi, l'Angleterre féodale commence par une monarchie quasi absolue et aboutit, au XVIIe siècle, à une monarchie parlementaire. La France féodale, suivant un processus inverse, commence par une royauté presque totalement impuissante, et finit, au xvIIe siècle, par une monarchie absolue.

Une des institutions du régime féodal est la réunion des vassaux, tenus au devoir de conseil à l'égard de leur suzerain: c'est le Grand Conseil, qui réunit les principaux dignitaires du royaume; il donne au roi son avis sur toutes les affaires importantes, et l'assiste dans l'administration de la justice. De plus, chaque fois que le roi, qui tire ses ressources ordinaires de ses immenses domaines, veut percevoir une « aide supplémentaire », il lui faut obtenir l'assentiment du Grand Conseil, auquel tous les vassaux directs de la Couronne se joignent, pour constituer le Conseil Commun.

Au début du XIIIe siècle, Jean sans Terre, en guerre avec le roi de France, interdit d'Église, entre en conflit avec ses barons, qui, après la défaite de Bouvines (1214), lui arrachent, en s'appuyant sur le clergé et la bourgeoisie urbaine, le premier contrat passé entre la royauté et le peuple anglais: la Grande Charte du 15 juin 1215. Bien qu'elle ne vise qu'à faire respecter les privilèges de la féodalité, les générations futures y liront par une chance heureuse de rédaction, 3 principes du droit moderne:

1) Il y a des droits appartenant au peuple anglais que le roi se doit de respecter. Y manque-t-il ? Ses sujets ont licence de se révolter. C'est le principe de tout gouvernement constitutionnel puisqu'une constitution est un contrat entre gouvernants et gouvernés. Les seconds ne sont plus tenus d'obéir si les premiers violent la constitution.

2) « Aucun homme libre ne sera emprisonné ou exilé, ou en aucune façon détruit, si ce n'est par un jugement légal de ses pairs et de la loi du pays. » C'est le principe que développeront l'Habeas corpus de 1679 et le Bill of rights de 1689, qui édicteront des garanties de la liberté individuelle telles qu'à la même époque elles n'ont pas leur équivalent en Europe continentale: le droit de n'être ni arrêté ni détenu sans intervention, dans un délai très court, d'une sentence judiciaire; la pratique du jury; la liberté d'expression de la pensée, notamment à cette époque de grands troubles religieux, de liberté religieuse. Mais on ne parle pas encore de liberté d'expression qui reste encore très surveillée et assez limitée.

« Pas de taxation sans représentation. »

C'est en se réclamant de ce principe que les colonies anglaises d'Amérique du Nord se révolteront au XVIIIe siècle. C'est en vertu de ce principe que le roi d'Angleterre ne disposera pas d'une armée permanente à la différence du roi de France: Charles VII, en imposant la taille (impôt seigneurial payé par les serfs à leur seigneur, puis le roi aussi leva la sienne) et en constituant une armée permanente (l'armée permettant de lever la taille, la taille permettant de solder l'armée), créera, au bénéfice de la royauté une force qui l'acheminera à l'absolutisme et qui manquera toujours aux souverains anglais.

La « Grande Charte » va permettre de transformer le contrôle féodal en contrôle parlementaire.

En 1254, le Grand Conseil, jusque-là composé des prélats et des barons, se voit adjoindre 2 chevaliers pour chaque comté, puis, en 1265, des représentants des « bonnes villes » (ainsi le roi les appelait-elles affectueusement) et des bourgs privilégiés. L'Assemblée commence à prendre nom de Parlement. À la fin du XIIIe siècle, le « Parlement modèle » est composé de 5 éléments: les barons, les prélats, les chevaliers, les délégués des villes et des bourgs, les représentants du clergé. Ceux-ci préféreront s'en retirer, pour voter leurs propres contributions dans des assemblées particulières.

Les 4 ordres subsistants se groupent alors 2 par 2, suivant leurs affinités électives, d'où naîtront la Chambre des lords et la Chambre des communes, c'est-à-dire le bicamérisme (camera, en italien, veut dire "chambre").

On eût pu croire, au XIVe siècle, qu'avec l'avènement de la bourgeoisie urbaine prenant rang aux côtés du clergé et de la noblesse, le parlementarisme allait triompher partout en Europe. La centralisation monarchique oblige alors les souverains, pour se procurer des ressources, à les demander au clergé, à la noblesse et aux représentants des villes réunis en assemblées, les « Cortès » en Espagne et au Portugal, le Parlement en Angleterre, les États Généraux en France, les États dans les Pays-Bas, qui deviennent de véritables organes de gouvernement. À la fin du XVe siècle, les rois de France et d'Angleterre, en y introduisant des représentants des populations rurales, achèvent d'en faire de véritables Assemblées nationales.

Ainsi apparaît en Europe une conception entièrement nouvelle du pouvoir: la participation de la nation, par des assemblées élues, au gouvernement monarchique. Mais les institutions évoluent très différemment en Espagne, en France et en Angleterre.

Les rois d'Espagne, plutôt que de se soumettre à la tutelle des Cortès, s'engagent dans une politique de persécution religieuse contre les Maures et les Juifs, qui leur permet de confisquer leurs biens. Ils ont durci leur royaume et on répandu cette dureté sur le Nouveau Monde, contre les Indiens d'Amérique du Sud, d'où la férocité d'un Cortès, conquérant de l'empire aztèque du Mexique et d'un Pizarro, conquérant de l'empire inca du Pérou.

En France, la division des États Généraux en 3 ordres votant séparément, les frappe d'impuissance et les empêche par 2 fois de réaliser une monarchie parlementaire: à l'époque d'Étienne Marcel, en 1358, puis à celle de Philippe Pot, en 1484. À partir de cette date, la monarchie française s'engage, secondée par Richelieu et Mazarin, dans la voie de l'absolutisme qui connaîtra son apogée avec Louis XIV mort en 1715 mais qui s'effondrera sous Louis XVI à la Révolution de 1789.

Tout autre est l'évolution de la monarchie en Angleterre. La Révolution de 1688 marque le triomphe définitif du Parlement. Après la fuite de Jacques II, la « Convention » qui intronise Guillaume d'Orange et Marie, fille du souverain dépossédé, leur oppose le Bill of rights (1689), l'acte constitutionnel le plus complet que possède l'Angleterre. Énumérant les actes arbitraires de Jacques II, il affirme que le roi ne peut suspendre l'application des lois, percevoir un impôt ou entretenir une armée en temps de paix, sans le consentement du Parlement. Le Parlement doit être convoqué fréquemment (2 fois par an, précise une loi de 1596). Nul ne doit être inquiété pour les pétitions qu'il a adressées au roi. C'est l'ébauche de la vraie liberté de parole, voire de protestation. Ce droit de pétition se transforme, à partir de 1707. Il est alors acquis que le roi ne peut plus refuser les bills (projets de loi) que présente le Parlement; il ne peut plus faire d'ordonnances, sauf pour appliquer la loi, et sans pouvoir la modifier. Le pouvoir législatif (faire des lois) passe entièrement au Parlement.

L'avènement de la monarchie hanovrienne (de Hanovre, région allemande d'où viennent certains rois anglais), en 1714, précipite la transformation de la monarchie constitutionnelle en monarchie parlementaire.

Pendant des siècles, les rois d'Angleterre ont été assistés, dans l'exercice de leur pouvoir, par des officiers et des conseils. Au XVIIe siècle, sous Charles Ier et Charles II, on voit apparaître, sous le nom de Cabinet, un Conseil restreint composé de certains ministres ou conseillers ayant la confiance du roi. Afin de se concilier les bonnes grâces du Parlement, dont il a besoin pour le vote des lois et des impôts, le roi prend l'habitude de faire appel, pour composer le Cabinet, à des personnalités ayant l'oreille du Parlement. Ce qui veut dire, lorsque les 2 partis des Tories et des Whigs apparaissent au XVIIIe siècle, qu'il les prend dans la majorité du Parlement.

Quand George Ier monte sur le trône, comme il ne comprend pas l'anglais, il cesse d'assister aux séances du Cabinet qui, de ce fait, assume le pouvoir exécutif et ne se considère comme responsable que devant les Chambres, suivant la formule: « Le roi règne, mais ne gouverne pas. » À la vieille coutume de l'impeachment (qui permettait de punir pénalement un ministre isolé), se substitue la responsabilité politique collective d'une équipe ministérielle, groupée autour d'un premier ministre chef du parti majoritaire. Cette responsabilité assure la stabilité du gouvernement, jusqu'à ce qu'un conflit grave renvoie ministre et députés devant le corps électoral.

Ce dernier s'élargit, au cours des XIXe et xxe siècles, soit par la refonte des circonscriptions électorales, soit par l'accès à l'électorat de la moyenne bourgeoisie, en 1832, puis d'une partie de la classe ouvrière, en 1867, pour réaliser le suffrage universel intégral, par les lois du 6 février 1918 et la réforme de 1928. Tout en conservant les apparences d'une monarchie, l'Angleterre est devenue, au terme de son évolution constitutionnelle, une démocratie parlementaire.

L'indépendance des juges, honorés, bien rétribués, et libérés du souci d'un avancement hiérarchique, complète le système. Armé par l'habeas corpus du pouvoir d'empêcher toute arrestation ou détention arbitraire, étranger aux pressions de l'État comme aux entraînements de la passion populaire, le juge anglais, grâce à la séparation du pouvoir judiciaire d'avec les 2 autres, est le véritable garant des lois et des libertés britanniques. S'ajoutera plus tard, et grâce à cette grande indépendance judiciaire, la liberté de la presse qui est extrêmement grande et forte dans les pays anglo-saxons.

Que le système constitutionnel anglais ait bien été établi sur la balance des pouvoirs, Benjamin Constant, en 1814, le constatait en ces termes:

« Le gouvernement anglais est fort, précisément, parce qu'il n'est pas absolu: parce que le roi, ou pour employer l'expression constitutionnelle dont on ne devrait jamais s'écarter, parce que « les ministres » ne peuvent rien sans les députés du peuple; parce que ceux-ci, bien loin que la majorité ait une puissance illimitée, sont réprimés d'une part par la Couronne, d'autre part par l'élection populaire; parce que ceux qui accusent ne sont pas ceux qui ont prononcé le jugement; enfin, parce que la liberté de la presse existe. Il n'y a de force et de repos que dans la liberté ». Il aurait dû rajouter: d'une liberté soumise aux règles de l'éthique tout aussi forte que le désir de liberté lui-même. Car la liberté périra 2 fois (dans le fascisme et dans le communisme) parce que des esprits violents et totalitaires utilisèrent la liberté existante pour prendre le pouvoir et la détruire.

4. Le passage des droits historiques des Anglais aux droits naturels de l'homme, dans la Constitution des États-Unis

Les libertés anglaises s'expriment dans une série d'actes historiques qui, plutôt que des principes dont il est facile de s'affranchir, instaurent des procédures pratiques dont il est difficile de se libérer: pouvoir des cours de justice de lancer à tout moment l'ordre d'amener une personne arrêtée devant elles; procédure accusatrice qui soustrait le prévenu à toute procédure inquisitoriale; responsabilité pénale des officiers et agents de police; responsabilité financière des juges d'instruction.

Les droits anglais en se libérant de contingences historiques qui leur ont donné naissance vont prendre un caractère plus universel en passant en Amérique et en France.

C'est parce que la Couronne d'Angleterre sera accusée d'avoir rompu le contrat intervenu avec les colonies anglaises que celles-ci se révolteront.

La rupture des colonies anglaises avec la mère patrie modifia les idées constitutionnelles dans le sens suivant. Les colonies émancipées n'évoquent plus « les droits des citoyens anglais », mais « les droits naturels » de tout homme venant en ce monde.

Cette idée de droits naturels vient de l'Antiquité gréco-romaine. L'Antigone de Sophocle invoque la loi non écrite, supérieure aux lois humaines que Socrate identifie à la loi divine. Aristote oppose à la loi écrite et particulière, une loi commune, éternelle et nécessaire qui est celle de la raison en tout homme. À cette idée s'est jointe une autre, celle de contrat social: la loi écrite, inférieure à la loi naturelle, est le résultat d'un contrat passé entre les membres d'une même communauté. « Chaque loi n'est elle-même, écrit Aristote, qu'un simple contrat. » Dans le discours Contre Aristogiton, Démosthène définit la loi: « Un contrat qui lie tous les citoyens, et que doivent respecter tous les habitants d'une même ville. » Ses idées sont reprises par Cicéron, par les Pères de l'Église, par les théoriciens du droit naturel; C'est d'abord Hobbes, dans le Léviathan, mais aussi Locke qui les a mises en forme dans son Second traité du gouvernement civil: essai concernant la véritable origine, l'étendue et la fin du gouvernement civil (1688).Et finalement Jean-Jacques Rousseau dans son Contrat Social. Dans leur bouche, ce contrat est aussi un serment, surtout depuis qu'au Moyen Age, époque où l'oral comptait beaucoup, le serment féodal avait une importance psychologique très forte que l'on retrouve encore dans nos tribunaux modernes. Ce serment, solennel des tribunaux, est remplacée dans la vie courante par notre signature qui est tout aussi forte qu'un serment parce qu'elle nous engage tout autant.

Hobbes, dans son Léviathan imagina que la société politique résulte d'un contrat original, par lequel un certain nombre d'hommes indépendants ont consenti à aliéner une part de leur liberté primitive, celle dont ils disposaient à l'état de nature, pour défendre, de toute la force du corps social ainsi constitué, les libertés fondamentales, notamment la liberté individuelle et la propriété privée. Le consentement populaire est la seule légitimité d'un gouvernement. Il suit de là qu'il ne peut y avoir de gouvernement absolu.

Le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif ne peuvent être réunis dans les mêmes mains, et le premier prime le second, qui ne peut s'exercer qu'en conformité avec lui. C'est ainsi que Locke légitimait « la glorieuse révolution de 1688 » et la restauration orangiste en Angleterre.

Blackstone, commentant Locke pendant la période insurrectionnelle américaine, écrit: « Les droits définis par ces divers statuts (Grande Charte, Pétition, Bill of rights) consistent en un nombre d'immunités privées qui ne sont réellement autre chose que le residuum de la liberté naturelle, dont les lois de la société n'ont pas exigé le sacrifice en faveur de l'intérêt général; autrement dit, ce ne sont que les privilèges civils que la société s'est engagée à donner, en échange des libertés naturelles abandonnées par les individus. »

Les droits historiques reconnus par la coutume anglaise s'identifient avec ce que le pacte social laisse subsister de droits naturels des individus. Tous les documents officiels américains du XVIIIe siècle invoquent cette synonymie. C'est ainsi qu'une déclaration, votée à l'unanimité par le Congrès de Philadelphie, en 1774, sur la proposition de Jay, avocat de New York, débute ainsi:

« Les députés, réunis en pleine et libre représentation des colonies... déclarent:

« Que les habitants des colonies d'Amérique du Nord ont les droits suivants, droits qu'ils tiennent des lois immuables de la nature, des principes de la Constitution anglaise, et de leurs différentes Chartes. »

Tels sont les principes qui inspirent la « Déclaration de l'indépendance des États-Unis d'Amérique » du 4 juillet 1776:

« Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes: tous les hommes sont créés égaux; ils sont doués par leur Créateur de certains droits inaliénables; parmi ces droits, se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. »

Les mêmes idées se retrouvent dans les articles de la Confédération de 1777 (ratifiés en 1781), dans la Constitution des États-Unis de 1787, dans les dix premiers amendements de 1791. À la base de la conception de la démocratie américaine, il y a donc l'idée du covenant, du pacte social.

Mais les Américains ne définissent pas le contrat social à la façon de Hobbes et de Rousseau: « L'aliénation totale de chaque individu, avec tous ses droits et sans réserve, à la communauté », ce qui faisait dire à Benjamin Constant que Le Contrat social, « si souvent invoqué en faveur de la liberté, est le plus terrible auxiliaire de tous les genres de despotismes ». Constant avait raison, car Hobbes et Rousseau concevaient la légitimité populaire comme totalitaire et très sévère, à la façon des réformateurs religieux comme Savonarole et Calvin. Ils souhaitaient une République très vertueuse et ils en voulaient à la licence des Cours d'aristocrates privilégiés et à leur style de vie dissolue. Heureusement, Thomas Jefferson adoucit cette légitimité populaire par une Déclaration des droits individuels (Bill of Rights) pour protéger les individus contre la puissance publique, fût-elle populaire. Car le peuple aussi peut être tyrannique comme l'a révélé la première démocratie athénienne qui mit à mort Socrate. Jefferson les a définis, inspirés par Locke, comme la sauvegarde par la société des droits inaliénables de l'individu. Ces droits pourront être efficacement reconnus et protégés si le pouvoir judiciaire s'en charge en faisant respecter une Charte des droits. Les pays s'en dotèrent comme la France en 1789, le Québec en 1975, le Canada en 1982.

Pour institutionnaliser ces principes, les conventionnels américains ont réalisé un type de gouvernement essentiellement nouveau: la Constitution fédérale des États-unis.

La Constitution fédérale est le résultat d'un contrat, d'un pacte, entre les États membres et l'état fédéral qui s'y superpose.

La Constitution fédérale sauvegarde les droits des États membres, en empêchant l'État fédéral d'empiéter sur ce qui relève de leur seule compétence. La Constitution fédérale ne règle pas seulement la compétence réciproque de l'État fédéral et des États fédérés, elle limite leur compétence à l'égard des individus et des collectivités locales, en énonçant les libertés individuelles et publiques que les législatures ne sauraient enfreindre.

Le gouvernement des États-unis ne contrôle et ne réglemente ainsi qu'une fraction des activités du peuple américain, d'où le rôle considérable des associations privées et des administrations locales, des towns et des counties, qui avait tant frappé Tocqueville dans classique De la Démocratie en Amérique. Les gouvernements des États particuliers, les collectivités locales et les sociétés privées assurent une décentralisation du pouvoir.

Or Tocqueville l'a montré à toutes les pages de son livre « qui dit centralisation, dit despotisme; qui dit décentralisation, dit libéralisme ». Jefferson, 3e président, était de cet avis bien avant Tocqueville. Assez curieusement, ils se trompèrent tous deux. Car aux États-Unis c'est le gouvernement fédéral qui se fit le champion des droits civiques, même contre la Cour Suprême qui traînait les pieds dans cette question. Les États au contraire demeuraient des repaires conservateurs et racistes, souvent corrompus et liés à l'étroitesse des intérêts privés et locaux.

Conformément à l'exemple anglais et à la théorie de Montesquieu, les conventionnels américains ont réalisé une véritable séparation des pouvoirs. Le Congrès, le président, les cours de justice sont des organes indépendants, qui, suivant des délégations distinctes, représentent également le peuple des États-Unis. Chacun de ces pouvoirs est contrôlé par les 2 autres, ce qui l'empêche de devenir oppressif. En vertu du bicamérisme, la Chambre des représentants (nommés au prorata de l'importance des populations) fait contrepoids au Sénat, qui représente égalitairement chacun des cinquante États de l'Union. L'exécutif est le contrepoids du Sénat et de la Chambre, qui constituent le Congrès; le judiciaire est le contrepoids de l'exécutif et du législatif; les 50 États fédérés servent de contrepoids à l'État fédéral.

Tous ces pouvoirs sont des pouvoirs subordonnés, limités par la Constitution, dans laquelle s'exprime la volonté originaire et primordiale du peuple souverain. Il en résulte que la Constitution fédérale de 1787 est la loi suprême du pays.

Les juges de chaque État et de toutes instances sont liés par elle, d'où la plus remarquable création des légistes américains: le contrôle juridictionnel de la constitutionnalité des lois et des actes du gouvernement. La Cour suprême permet de les invalider, par voie d'exception, si elle les juge contraires aux droits des États particuliers et à ceux des individus, consignés dans les premiers amendements.

Quand on voit comment une Constitution, élaborée par des gentilshommes campagnards pour 4 000 000 d'anciens coloniaux émancipés, a pu s'adapter, moyennant quelques retouches, à un peuple de 210 millions d'âmes, le plus industrialisé de la planète et qui connut toutes les métamorphoses du monde moderne, on peut se demander si elle ne représente pas, dans les temps modernes, le document le mieux écrit de la vie politique occidentale et la plus complète garantie des libertés qu'ait jamais assurée une Constitution.

La révolution américaine se propagea à la façon d'un séisme. Une première onde gagna l'Irlande et la Grande-Bretagne, puis passant la Manche atteignit les Provinces-Unies, la Belgique et la Suisse, où les forces conservatrices l'écrasèrent partout. Enfin, elle éclata en France, où elle finit dans le lamentable échec de la Terreur (1793-94) et de la dictature napoléonienne (1800-15).

5. La Révolution française

Quelques mois avant la Déclaration d'Indépendance des colonies américaines, le Parlement de Paris, en 1775, avait publié une déclaration, aux termes de laquelle, « tout système qui, sous une apparence d'humanité et de bienfaisance, tendrait, dans une monarchie bien ordonnée, à établir entre les hommes une égalité de devoir, et à détruire les distinctions nécessaires, amènerait bientôt le désordre et produirait le renversement de la société » 14.

Quatorze ans plus tard, la crise financière obligeait Louis XVI à convoquer les États Généraux. En se proclamant Assemblée nationale, le 17 janvier 1789, le tiers-État (le peuple, moins les Nobles et le Clergé) fit passer la souveraineté du roi à la nation, représentée par les députés élus. Dans la nuit du 4 août, et au cours des mois suivants, la Constituante abolit les droits féodaux, les justices seigneuriales, les maîtrises et les jurandes, la vénalité des offices (un juge achetait sa charge), les privilèges de naissance, en un mot, tout l'Ancien Régime.

La « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen », votée du 20 au 28 août, proclame que le but de l'institution politique est la protection des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme », qui sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression; que le principe de toute souveraineté réside dans la nation; que la loi est l'expression de la volonté générale, et qu'elle doit être la même pour tous; que tous les citoyens sont également admissibles aux dignités, places et emplois publics; que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui; que nul ne peut être accusé, arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi, et que nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit; que tout citoyen peut parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi.

Après avoir unifié l'administration et le droit, la Constituante se trouva avoir instauré une monarchie libérale fondée sur la séparation des pouvoirs, sur l'élection des juges, sur un régime électoral censitaire, il est vrai, mais beaucoup plus libéral que le régime anglais, puisque, sur 3 Français adultes, 2 se voyaient octroyer des droits politiques. La fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au cours de laquelle les délégués de toutes les communes de France proclamèrent solennellement leur volonté de constituer une seule nation, réalisa un véritable « contrat social » passé entre les citoyens et le roi. Celui-ci renonçait à être le « maître absolu », pour devenir le gardien de la Constitution que la France s'était librement donnée.

La monarchie constitutionnelle, établie dans un élan unanime d'enthousiasme, permettait les plus grands espoirs. Ces espoirs furent déçus, pour des raisons à la fois occasionnelles et intrinsèques.

La suppression de l'Ancien Régime provoqua dans toute la France une anarchie spontanée, qui dégénéra dans les campagnes en jacquerie (révoltes paysannes). Les impôts cessèrent d'être recouvrés, la crise des finances et des subsistances s'aggrava.

La réforme administrative transformait les municipalités en corps élus. Or, parmi les officiers municipaux élus, chargés d'adapter le pays aux institutions nouvelles, plus de 20000 étaient illettrés. Pour remédier à leur incompétence et faire face à la montée des périls, la Constituante, en plus du pouvoir législatif s'attribua le pouvoir exécutif, qu'elle confia à une série de comtés, si bien que, détenant le pouvoir constituant par destination, au lieu de séparer les pouvoirs, elle finit par les concentrer tous.

Dépossédé de ses prérogatives et de son rôle de modérateur, déchiré entre ses devoirs de gardien de la Constitution et ses scrupules religieux (après la condamnation par le pape de la Constitution civile du clergé) Louis XVI ne trouva d'autre solution que dans une fuite manquée, à Varennes, qui déclencha l'agitation républicaine. La Commune de Paris, maîtresse de la rue et terrorisant l'Assemblée législative, composée d'hommes nouveaux, inexpérimentés, fanatiques et violents (les constituants s'en étant eux-mêmes exclus), fit le reste.

Pour sortir des difficultés intérieures et recréer l'union nationale, le ministère girondin dont faisait partie Condorcet fit la grave erreur de déclarer la guerre à l'Autriche, guerre qui amena le régime de la Terreur avec Robespierre qui guillotina les Girondins. Les Patriotes républicains s'étaient tirés dans le pied en s'entretuant, Robespierre tomba à son tour. La dictature napoléonienne s'installa et, comme un despote sans véritable projet élevé et grandiose, il mit l'Europe à feu et sang pour créer son Empire éphémère.

Les républicains français avaient rencontré des difficultés qui avaient été épargnées à Washington. La France était entourée d'ennemis, mais Washington trouva un allié puissant dans la France. Même l'Angleterre bourgeoise n'avait pas voulu aider la France révolutionnaire contre les autres despotes européens. La masse du peuple français était moins scolarisée que le peuple américain. Les Américains, en terre coloniale, avaient appris à gérer, dans une relative autonomie, leurs propres affaires et d'une façon toute proche d'être démocratique. Ils avaient donc l'habitude d'être sans roi tout proche. Les pesanteurs sociologiques et culturelles anti-libérales étaient beaucoup plus fortes sur le dos du peuple français. Les inégalités étaient moins fortes en Amérique et surtout, tous possédaient cette mentalité de classe moyenne, sans les clivages sociaux si humiliants en France. Les Américains pouvaient compter sur un sentiment national contre le roi anglais, mais les Français se sentaient un peu coupables de se révolter contre une royauté millénairement légitime. Enfin, une guerre nationale (Les Américains contre les Anglais) est toujours plus facile à gagner qu'une guerre civile (Les Français contre d'autres Français). Et la France connut les 2 en même temps.

Les conventionnels américains ont considéré que la volonté populaire souveraine s'exprime originellement et éminemment par le vote d'une Constitution, qui devient la loi fondamentale du pays et à laquelle tous les pouvoirs constitués demeurent subordonnés dans les limites de leur délégation, si bien que ni le Congrès ni l'Administration ne peuvent prétendre incarner toute la souveraineté. Le pouvoir des juges, contrôlant la constitutionnalité des lois votées par le Congrès et les actes de l'administration, assure le respect de la Constitution.

Les constitutionnels français ont raisonné tout autrement, à la façon de la première démocratie grecque où l'Ecclésia, l'assemblée du peuple possédait sinon tous les pouvoirs du moins exerçait les siens dictatorialement. Ils ont considéré que l'élection transfère la souveraineté du peuple à ses représentants, au corps législatif, qui n'est pas un pouvoir délégué, subordonné, comme le Congrès américain. C'est un pouvoir souverain, qui n'admet rien au-dessus de lui, qui peut à son gré changer le mode d'élection et réviser la Constitution. Le contrôle de la constitutionnalité des lois a été rejeté, car il eût créé une instance supérieure à la volonté générale, qui s'exprime par le vote majoritaire de l'Assemblée des représentants élus de la nation.

La conception américaine aboutit à la souveraineté de la Constitution. La conception française aboutit à l'omnipotence du Parlement, « doctrine funeste, déclare Royer-Collard, sortie des ruines de la société, véritable théorie de despotisme et de révolution, puisqu'elle implique qu'il n'y a ni lois fondamentales ni droits nationaux ». Le plus grand théoricien du droit constitutionnel français, Carré de Malberg, a porté le diagnostic définitif sur l'erreur de la démocratie française: « Le système représentatif français a, dès 1789-1791, dévié du principe de la souveraineté nationale: en confondant la volonté générale avec la volonté législative parlementaire, il a fait du Parlement l'égal du souverain, ou plutôt il l'a érigé effectivement en souverain. » Carré de Malberg veut dire que les parlementaires français, surtout Robespierre, Marat, Saint-Just et même leurs adversaires girondins, ont donné à la volonté législative, c'est-à-dire le parlement dont ils étaient membres, le même pouvoir absolu et arbitraire qu'il dénonçait chez les souverains absolus. Ils n'ont pas su avec sagesse gouverner avec modération et se soumettre eux-mêmes à la charte des droits de l'homme et du citoyen qu'ils avaient promulguée. Ils furent donc emportés dans la tourmente de la Terreur qu'ils ont eux-mêmes déclenchée, comme les communistes de 1917 furent assassinés par la terreur stalinienne qui était leur créature. En bref, Carré de Malberg aurait dû dire plus clairement que les parlementaires français ont exercé dictatorialement la liberté, en permettant à des représentants élus de se comporter en despotes envers leurs administrés et entre eux.

Les 19 Constitutions qui se sont succédé depuis 1789 prouvent que les Français n'ont pas réussi à institutionnaliser chez eux les principes qu'ils ont, par ailleurs, si merveilleusement proclamés. Ils n'ont jamais réussi à réaliser une véritable balance des pouvoirs, passant alternativement de l'omnipotence parlementaire à l'omnipotence de l'exécutif, et vice versa.

Mais l'esprit classique et cartésien excelle à formuler des principes abstraits comme ceux de la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen » de 1789, tenus pour valables pour tous les temps et tous les peuples parce que, selon la formule de Condorcet, « une bonne loi doit être bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tous » 16. Ces principes possèdent un tel accent d'universalité que, le 19 juin 1790, au nom des étrangers venus de tous pays dans leurs costumes nationaux qui défilèrent à l'Assemblée nationale, le Prussien Anarchasis Clootz qu'on surnommait « l'orateur du genre humain », déclara: « Quand je lève les yeux sur la carte du monde, il me semble que tous les autres pays ont disparu, et je ne vois que la France, régénératrice des peuples 17. »

Aujourd'hui encore, comme une trompette de Jéricho sonnant la chute des Bastilles, « les immortels principes de 1789 » symbolisent l'aspiration de tous les déshérités vers plus de justice, de bien-être et de liberté. Leur anthropologie (connaissance et conception générales de l'homme), issue de celle des Lumières et d'Aristote, croyait que les désirs de l'homme sont semblables partout et à toutes les époques. Voilà pourquoi ils parlent d "immortels principes". Mais chez l'homme, les besoins sont grosso modo de 2 ordres: les besoins primaires (se nourrir, se loger, se protéger, se déplacer, se définir, s'exprimer, etc) et les contenus culturels de ces besoins élémentaires qui sont d'une infinie variété. Car l'homme naturel est fixe ou évolue biologiquement avec une extrême lenteur, la lenteur de l'évolution biologique. Mais l'homme culturel est d'une grande flexibilité, adaptabilité et variabilité. Les hommes accordent autant d'importance à ces contenus culturels qu'aux besoins primaires proprement dits. Voilà pourquoi il y a des guerres de religion ou des conflits linguistiques ou des contestations sociales. Les Lumières minimisaient, ignoraient, voire niaient, ces contenus culturels que les 2 siècles suivants reconnaîtront. D'où leur optimisme à croire le paradis tout proche par leur révolution libérale qu'ils menaient avec un enthousiasme indubitable.

Napoléon (1769-1821), auquel aboutit la Révolution qui s'était voulue libérale, est la négation de ces principes de liberté et des droits de l'homme. Néanmoins, ses chevauchées et ses massacres (ses grandes batailles faisaient 50,000 morts chaque fois) à travers l'Europe eurent pour résultat d'ébranler ou de renverser l'Ancien Régime, en provoquant une succession de révolutions et de contre-révolutions en chaîne: révolution polonaise (1788-1794); reprise de la révolution belge avec l'aide de la France (1792-1795); révolution en Rhénanie (1792-180l). Révolution en Hollande, aboutissant à la République batave, en 1795; reprise victorieuse de la révolution à Genève ( 1795-1797); révolution dans divers États italiens (1796-1799); révolution en Suisse et formation de la République helvétique (1798-1799).

Les « grands principes » furent apportés par l'armée française dans les îles Ioniennes, dans les Balkans, à Malte, en Égypte, en Syrie (1797-180l). Ils atteignirent l'Europe Centrale, la Pologne, et même la Russie, l'Espagne et le Portugal (1805-1815). L'invasion de l'Espagne eut pour contrecoup la révolution des colonies espagnoles d'Amérique. Ainsi Napoléon apparut-il aux princes comme le soldat botté de la Révolution. Il apportait des principes qu'ils n'appliquaient pas. Il fut plutôt un despote qui charriait à la fois la modernité (système métrique, grandes écoles, écoles populaires) et le traditionnel (autoritarisme, prestige de l'armée, soumission de l'Église à l'État, réconciliation forcée des classes sociales)

Vaincue provisoirement en Europe en 1815, la Révolution libérale et nationale se réveilla en Italie et en Espagne en 1820, en Grèce en 1821, en France, en Belgique et en Pologne en 1830, dans toute l'Europe occidentale et centrale en 1848.

Une ère nouvelle s'inaugurait dans l'histoire de l'humanité. Aux gouvernements d'autorité se substituaient des gouvernements fondés sur le libre choix des gouvernés, se donnant pour but d'assurer aux hommes le droit de vivre, d'être libres et d'être heureux.

6. La conception libérale de l'État

La longue lutte des individus pour s'émanciper de l'omnipotence de l'État défini par l'absolutisme royal de droit divin a finalement abouti à la reconnaissance des droits de la personne humaine. Quel cheminement tortueux que celui de l'évolution politique occidentale! Pour arrêter les terribles guerres féodales et donner à tous un ordre politique stable et cohérent, les rois ont cassé la féodalité et les Grands nobles en les soumettant à leur volonté. Aussi, pour unifier dans leur personne royale érigée en constitution vivante le pays composé de régions qui étaient de véritables pays avec des dialectes, des coutumes et des traditions distinctes et originales, les rois ont utilisé des moyens tout aussi violents que ceux qu'ils dénonçaient chez les nobles. En conséquence, les rois furent renversés au nom de principes qu'ils avaient eux-mêmes violés pour empêcher les nobles féodaux de les commettre!

D'où viennent ces droits et ces principes? Du Créateur disent les uns, de la nature disent les autres, par où on pourrait entendre les aspirations spontanées de l'être humain à la sécurité, à la conservation de ce qu'il possède, à la liberté physique et morale; de la raison, disent Cicéron et les théoriciens des droits des gens (la première ébauche des droits de l'homme); de l'expérience, disent les utilitaristes (l'utilitarisme est un courant philosophique qui affirme que le bien se définit par l'utile: ce qui est utile est bien et ce qui est bien est utile. Ils disent même que tout ce qui n'est pas utile n'est pas bien.)

Que ce soit Dieu, la nature, la raison ou l'expérience que l'on invoque, parfois simultanément, on aboutit au même résultat, la conception libérale de l'État. La foi chrétienne ré-interprétée par des esprits libéraux (mais non l'Église qui demeure autocratique et réactionnaire), le rationalisme des philosophes, le droit naturel des juristes s'accordent pour proclamer, à la fin du XVIIIe siècle, que les individus ne sont tenus à aliéner entre les mains de la puissance publique que le minimum de liberté indispensable pour la sauvegarde commune de leurs libertés réciproques.

Si nous demandons aujourd'hui quelles sont les bases du libéralisme, en dehors de ses origines religieuses et philosophiques, il faut se souvenir d'un mot de Taine (1828-1893) qui était un scientiste: « Là où les penseurs du XVIIIe siècle disent raison, nous dirions aujourd'hui science. » parce que la science au XVIIIe était encore liée à l'idée médiévale selon laquelle la théologie était et devait être la maîtresse de toutes les sciences. Au principe cartésien de l'évidence rationnelle, (Cogito, ergo sum: je pense, donc je suis) invoqué si souvent par les physiocrates français, s'est substitué de nos jours le critère de l'expérience logiquement interprétée.

Si l'expérience établissait que les sociétés rigoureusement planifiées dans tous les domaines par une bureaucratie centrale omnipotente sont plus efficaces pour améliorer le niveau de vie des masses, accroître leurs loisirs, procurer à l'individu plus de possibilités d'accès à la culture, plus de chances d'être heureux, aucune croyance religieuse ou conviction philosophique n'empêcherait ces sociétés de l'emporter, à la longue, sur les sociétés à structure libérale.

Mais l'expérience historique prouve le contraire. Et Aristote disait bien que les faits d'histoire peuvent servir de preuves en tant qu'expérience humaine. Cette expérience établit que la théorie des droits naturels de l'homme n'a fait que sanctionner les revendications permanentes qui découlent spontanément des aspirations naturelles des individus vivant en société. Elle affirme haut et clair que le respect de ces droits constitue la condition de la prospérité et du bonheur des sociétés.

Une société se révèle d'autant plus prospère, heureuse et apte à résoudre pacifiquement ses propres conflits intérieurs, qu'elle laisse plus de liberté aux individus pour entreprendre, discuter, décider du meilleur emploi de leurs facultés et de leurs biens; qu'elle est plus ouverte et permet une rapide circulation des élites; qu'elle permet à l'État de réaliser d'autant mieux ses fonctions propres, qu'il n'entreprend pas de réaliser celles dont s'acquittent pour le mieux les individus, les familles, les collectivités locales, les associations particulières: en un mot, qu'elle laisse les individus plus libres d'administrer leurs propres affaires, dans respect des lois garantissant que leurs actions individuelles ne dégénéreront pas en anarchie, dans la poursuite du bien commun via la satisfaction des désirs et des intérêts individuels.

XIV-- LA CONQUÊTE DE LA LIBERTÉ DE        PENSER

Une des libertés fondamentales pour laquelle les Occidentaux ont le plus versé de sang, est la liberté de penser: par où il faut entendre le droit d'exprimer ses opinions par la parole et par écrit, ou de contester celles des autres, notamment celles du pouvoir, sans être inquiété ou persécuté. C'est le combat d'Antigone qui, contre la volonté du chef de l'État Créon, veut enterrer son frère mort pour lui rendre le dernier honneur.

Sans cette liberté de penser (qu'on aurait dû appeler celle de "penser tout haut"), il n'y a pas de liberté de recherche, et par suite, de possibilité de découverte et d'invention: la société est frappée d'immobilisme. Sans elle, il n'y a pas de gouvernement démocratique concevable, car une telle forme de gouvernement suppose l'existence d'une opposition et la possibilité pour elle d'accéder au pouvoir par persuasion ou par critique, ce qui suppose le droit à s'exprimer. Sans elle, il n'y a pas d'esprit public, pas de possibilité de s'informer, de discuter, de délibérer: il n'y pas de citoyens, mais seulement des assujettis, qui est le sens oublié du mot "sujet". Sans elle il n'y a pas de progrès, mais une stérile stagnation.

Le combat pour la liberté de pensée a pris des aspects variés suivant les époques. Au Moyen Age et au début des Temps modernes, il s'est identifié avec la conquête de la liberté religieuse, de la liberté d'errance: de la « tolérance », en un mot; il faut tolérer l'errance ou l'erreur. Avec la laïcisation de l'État, l'avènement du parlementarisme, il s'est identifié avec la liberté de l'information, la liberté de la parole et de la presse.

Les plus durs conflits, les plus rudes batailles eurent lieu au sujet de la liberté religieuse. On ne se bat pas pour un théorème de géométrie, parce qu'on peut en démontrer la nécessité à tout esprit attentif. On ne se bat guère pour un constat d'expérience, encore que l'on puisse l'interpréter de différentes manières. C'est dans les domaines où les démonstrations nécessaires, ainsi que l'évidence sensible, nous échappent, que les contestations sont les plus vives, fautes de critères admis par tous les esprits pour trancher les débats. Ainsi en est-il des croyances religieuses, philosophiques, métaphysiques. Il y avait une autre raison parce que personne ne se battrait pour le sexe des anges, la virginité de la Vierge Marie, la transsubstantiation du Christ, la Rédemption et le salut des âmes. Mais si les Occidentaux, les Byzantins et les Musulmans se sont si battus pour d'aussi vaines questions, c'est que derrière elles se cachaient des conflits politiques (contestation du pouvoir en place), des antagonismes sociaux (les Nobles et les bourgeois libéraux contre le clergé) et des inégalités économiques, voire nationales (les hérésiarques contre l'Église).

1. La tolérance religieuse dans l'Antiquité

La religion, comme le mot latin religio (lien, relation) l'indique, fut à l'origine le lien, le ciment le plus fort de la vie sociale. C'est autour du culte du foyer que s'est constituée la famille aryenne. C'est autour du culte d'un dieu tribal que s'est constituée la tribu. C'est autour du culte des divinités poliades (de polis en grec qui veut dire Cité)que s'est constituée la Cité, comme Athèna est la déesse des Athéniens d'où ils tirent leur nom. C'est autour du culte de Rome et du génie d'Auguste que s'est constitué l'Empire romain. Rejeter le culte des dieux, protecteurs du foyer, de la tribu, de la cité, de l'État, c'est être plus que renégat, c'est être anti-patriote. Piété et patriotisme se confondent. Plus la communauté est menacée, plus l'intolérance religieuse est implacable. La terrible sentence de l'ancienne loi juive, que les peuples chrétiens invoqueront si souvent pour s'entretuer et massacrer les infidèles, en est la manifestation la plus impitoyable: « Quand ton frère, fils de ta mère, ou ton fils ou ta fille, ou ta femme bien-aimée, ou l'ami intime que tu chéris dans ton coeur, te voudra séduire en te disant en secret: « Allons et servons d'autres dieux... », tu ne manqueras pas de le faire mourir. » (Deutéronome., 13, 69.). Cela voulait dire, anthropologiquement, que dans cette société l'État commençait à supplanter la famille. L'État se définissait religieusement bien sûr. Mais on retenu plus le fait qu'il était cruel pour des raisons religieuses que le fait qu'il était une structure, nouvelle, qui voulait supplanter la famille d'ailleurs aussi cruelle que lui. Souvenons-nous d'Abraham immolant son fils, Agamemnon sa fille Iphigénie.

L'intolérance religieuse dans l'Antiquité fut surtout le fait des sociétés monothéistes, qui n'admettaient d'autres dieux que le leur, et qui tendaient à faire fusionner le pouvoir civil et politique avec le pouvoir religieux entre les mains d'une caste sacerdotale. Cette pratique s'appelle la théocratie. Quand les 2 pouvoirs, religieux et laïc, sont distincts mais s'entendent et se supportent, elle s'appelle césaropapiste (César + le pape). L'intolérance religieuse fut bien moins répandue dans l'Antiquité qu'au Moyen Age, parce qu'elle perdit progressivement sa raison d'être, dans les sociétés polythéistes de l'Antiquité, comme celles de la Grèce et de Rome avant le triomphe du christianisme.

La société païenne ignorait l'intolérance religieuse systématique, parce que les religions antiques, à l'exclusion du judaïsme, puis du christianisme, étaient polythéistes (poly = nombreux; théos = dieu) et rituelles (le rite compte plus que le dogme. Il ne s'agit moins de croire ceci ou cela, mais de très bien faire le sacrifice selon la manière prescrite).

Par principe, toute religion polythéiste est tolérante, puisque, postulant l'existence d'un grand nombre de dieux, elle admet par cela même la légitimité de divers cultes, chaque peuple étant laissé juge de celui qu'il lui convient de rendre à ses patrons célestes. De plus, toute religion polythéiste invite au syncrétisme (fondre ensemble de nombreux dieux, ou de nombreuses notions) qui est un mode de pensée asien qui a tendance à tout fondre dans l'indistinct. En outre, la religion polythéiste antique ajoute cette souplesse dans la pratique par la facilité qu'elle offre d'identifier les unes aux autres des divinités adorées sous des vocables différents. C'est ainsi que les Grecs reconnurent leurs dieux dans ceux des autres nations, comme les Romains dans ceux des Grecs. La conquête romaine fit de cette assimilation religieuse une nécessité politique. Les cultes locaux des villes auxquelles s'étendait le droit de cité ne pouvaient être abolis. Les dieux de Rome devinrent ceux des nouveaux citoyens, et les dieux des nouveaux citoyens furent adoptés par la Ville Éternelle (Rome, comme elle aimait se faire appeler). Élagabal, empereur romain de +204 à +222, entreprit de fusionner tous les cultes, y compris ceux des juifs, des Samaritains et des chrétiens, en les soumettant à la suprématie d'un Baal syrien, identifié avec le Soleil, dont il était le grand pontife. Mais comme il était jeune, brouillon et persécuteur, les soldats chargés de le protéger le massacrèrent avec sa mère. Mais dictature politique et liberté religieuse peuvent donc cohabiter comme coïncider. Alexandre Sévère, son successeur, plaça dans son oratoire les bustes d'Apollonius de Tyane, du Christ, d'Abraham, d'Orphée, d'Alexandre le Grand, ce qui ne l'empêchait ni de célébrer la fête des hilaria de la Grande Déesse, ni de décorer les temples des isiaques (consacrés au dieu Isis) et des sérapistes (consacrés au dieu Sérapis), tout en sacrifiant au Capitole. Le paganisme n'était plus qu'un vaste syncrétisme religieux, rappelant ce que fut, au XVIe siècle, la religion des platoniciens de Florence. Pour un primitif, pour un Asien ou pour un Ancien gréco-romain, il y a autant de dieux différents qu'il y a de forces différences. On les prie tous, non parce qu'on les aime ou qu'ils nous aiment, mais pour se les concilier, obtenir d'eux une faveur ou une information, comme une police d'assurance pour un moderne.

Cette fusion des panthéons (l'ensemble des dieux) était facilitée par le fait que les religions antiques étaient purement ritualistes. Elles ne comportaient aucun credo, aucune dogmatique, et chacun était libre de les interpréter à sa guise. Il y eut, très différentes, une interprétation stoïcienne et une interprétation néoplatonicienne, des fables de la mythologie. Les religions de salut apparaissaient comme des sociétés d'assurance sur l'au-delà: plus on en multipliait le nombre, plus on était assuré de gagner. À Rome, les plus hautes fonctions sacerdotales étaient confiées à des laïcs, qui s'en acquittaient le plus souvent sans y croire, comme s'il se fût agi de simples magistratures. On dit même qu'à Rome, les 2 haruspices, prêtres chargés de lire l'avenir dans le foie des animaux, ne pouvaient "se rencontrer sans éclater de rire".

Seule faisait exception la religion des Juifs. Le dieu d'Israël était un dieu jaloux, qui n'admettait pas d'autres dieux que lui. De plus, la loi religieuse était en même temps un code complet de la vie civile: elle élevait entre les Juifs et les Gentils « la haie des observances, ce qui faisait ceux-ci accuser ceux-là de misanthropie (haine des hommes). Mais le peuple juif constituait un peuple original et distinct par son clergé qui lui avait imposé son code sévère parce que le peuple juif, presque toujours dominé par ses puissants voisins égyptien et mésopotamien, n'avait pu se constituer une aristocratie laïque normale. L'Empire romain, au contraire, reposait sur la coexistence légale des divers cultes nationaux. À ce titre, le judaïsme était religio licita (religion permise); seulement, le droit commun ne lui suffisait pas. Il fallait concéder aux Juifs maints privilèges, comme le droit d'être administrés par leurs propres magistrats et celui d'être exemptés du service militaire et du culte impérial, parce que le culte impérial impliquait la reconnaissance de la divinité de l'empereur, inadmissible pour un Juif.

Tout autre fut le cas des chrétiens. Ils ne constituaient ni une nation ni une ethnie. Leur refus d'accepter les charges publiques, parce qu'elles comportaient, pour les fonctionnaires, les militaires et les témoins en justice, un serment civique lié au culte impérial, sorte de salut au drapeau pour les Romains, fomentait une immense grève perlée dans tout l'empire. Au même moment où s'exerçait, tout le long du limes (la ligne de fortifications protectrice de l'empire), la pression des Barbares. Les persécutions contre les chrétiens furent commandées par des raisons sociales et politiques, et nullement religieuses. Elles furent le plus souvent locales et sporadiques, et le nombre des martyrs en 3 siècles reste très inférieur à celui des protestants exécutés dans la seule province des Pays-Bas sous Charles Quint. Contre les persécutions, saint Justin, Tertullien, saint Hilaire, Lactance, saint Athanase invoquèrent les droits imprescriptibles de la conscience humaine. « C'est une impiété, écrit Tertullien, d'ôter, en matière de religion, la liberté aux hommes, d'empêcher qu'ils fassent choix d'une divinité; aucun homme, aucun dieu ne voudrait d'un service forcé. » On ne pouvait mieux dire. Mais ces premiers chrétiens, humanistes et pacifistes, ne furent pas entendus par l'Église qui se donna des chefs (évêques et papes) arrivistes et violents qui firent de l'Église une puissance redoutable pour les chrétiens comme pour les non-chrétiens.

2. Le christianisme et l'intolérance religieuse

Le triomphe du christianisme allait changer cette belle quiétude religieuse de l'Antiquité où, comme les Grecs l'avaient fait, les mystiques pouvaient hors de la Cité, à

Delphes, à Olympie ou à Délos, faire leur dévotion sans faire de politique. À la différence des religions purement rituelles de l'Antiquité, la religion nouvelle prêchait le salut par la foi, fondée sur la parole divine, révélée dans les Écritures, confirmée par la Tradition, dont l'Église romaine gardait jalousement le dépôt. L'adhésion aux dogmes, définis par les Pères et les Conciles, devenait la condition sine qua non du salut. "Quiconque veut être sauvé doit, avant toutes choses, garder la foi catholique. S'il ne la conserve pas entière et inviolée, sa perdition est certaine », proclame le symbole dit d'Athanase. À ces pauvres gens, incultes, la perdition (la perte du salut de leur âme) qui les amenait brûler vifs dans les feux de l'enfer était une punition absolument terrifiante.

Le judaïsme, replié sur lui-même après la ruine du temple de Jérusalem en 71, ne s'adressait qu'au peuple élu. Le christianisme, considéré comme la seule vraie religion, se donnait pour mission de convertir le monde.

Dès lors, la terrible sentence de l'Ancienne Loi: « Celui qui, cédant à l'orgueil, ne voudra pas obéir ni au juge, ni à l'autorité du prêtre qui sert Yahvé ton Dieu, mourra, et tu extirperas ainsi le mal d'Israël... » (Deut., 17, 12), n'est plus confinée, dans son application, au peuple élu; elle s'étend au monde entier. Les empereurs romains avaient persécuté les chrétiens pour crime d'incivisme: les empereurs chrétiens vont persécuter les infidèles pour crime d'hérésie.

Le judaïsme restera la seule religion tolérée, comme témoin de la religion chrétienne, mais à condition d'être maintenue dans une condition humiliée. Les infidèles devront être convertis par persuasion, intérêt ou violence, en vertu du Compelle intrare. Les hérétiques (hétéros veut dire autre, donc ceux qui ont une opinion autre que celle de l'Église officielle) devront être retranchés de la communauté des fidèles par l'excommunication, et de la société des vivants par la mort, confiée au bras séculier (l'État, qui les fera périr par le feu).

La condition humiliée des Juifs engendra le ghetto, les pogroms (persécutions sévères ou mise à mort de toute une communauté juive), les expulsions en masse, les conversions forcées. La conversion des Infidèles se fit par le fer et le feu, au cri de « Dieu le veut ». L'excommunication des hérétiques alluma les bûchers de l'Inquisition. Les persécutions des chrétiens par les chrétiens, les querelles des sectes, les guerres de religion surtout au XVIe siècle déversèrent sur le monde une violence physique et idéologique que le monde antique n'avait pas connue. Au lendemain du triomphe de l'Église, Ammien Marcellin (330-400) écrivait: « Les bêtes féroces ne sont pas plus ennemies des hommes que les chrétiens ne le sont les uns des autres », ce que commente ainsi Bossuet au XVIIe siècle: « L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Église que les attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. » Bossuet, en bon évêque prédicateur, met sur le dos de Satan ce que les chrétiens font mal et sur le sien ce qu'ils font de bien.

L'Église concilia hypocritement son devoir de ne pas verser le sang avec celui d'exterminer les hérétiques en confiant cette tâche salutaire aux princes temporels. « Toute son horreur du sang, écrit le cardinal Baudrillart, ne va dans la pratique qu'à le faire verser par le bras séculier, quand il s'y prête ».

C'est ce que l'Église fait au XIIIe siècle en exterminant cathares, appelés aussi albigeois, par le bras de Simon de Montfort en 1209, stérilisant la civilisation de la langue d'oc du sud de la France, enlevant à la France le privilège d'inaugurer avant l'Italie la pré-Renaissance. C'est ce qu'elle a fait au XVIe siècle en causant, par le supplice de Jan Hus et de Jérôme de Prague, les terribles guerres hussites. « C'est ce qu'elle a fait, reprend le cardinal Baudrillart, notamment au XVIe siècle à l'égard des protestants... Elle a allumé en Italie, aux Pays-Bas et surtout en Espagne le bûcher de l'Inquisition; en France, sous François Ier et Henri II, en Angleterre sous Marie Tudor, elle a torturé les hérétiques. En France et en Allemagne, pendant la seconde moitié du XVIe siècle et pendant la première moitié du XVIIe siècle, si elle n'a pas commencé (c'est Néron le premier qui le fit), du moins elle a encouragé et efficacement soutenu les guerres religieuses »

L'Église justifie le droit d'exterminer les hérétiques par des textes tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament. Thomas d'Aquin en donne la justification dogmatique: « L'hérésie est un péché par lequel on mérite non seulement d'être séparé de l'Église par l'excommunication, mais encore exclu du monde par la mort. » C'est absolument aberrant pour un homme qui connaissait Aristote sur le bout de ses doigts. C'est d'autant plus incompréhensible que Thomas d'Aquin dit dans sa Somme théologique de 20,000 pages qu'on ne peut contraindre la raison humaine à croire contre son gré. Bossuet rappelle à l'héritier du trône de France le serment du sacre, par lequel nos rois, depuis Clovis jusqu'à Louis XVI y compris, s'engageaient à exterminer l'hérétique. Il faut relire son célèbre Sermon sur l'unité de l'Église devant l'Assemblée générale du clergé de France en 1681:

« Qu'y a-t-il de plus beau que d'entendre un roi pieux, dans un concile (il s'agissait d'un roi d'Angleterre), dire au clergé assemblé: J'ai le glaive de Constantin à la main, et vous avez celui de Pierre; donnons-nous la main et joignons le glaive au glaive. Que ceux qui n'ont pas la foi assez vive pour craindre les coups de votre glaive spirituel tremblent à la vue du glaive royal. Ne craignez rien, saints évêques; si les hommes sont assez rebelles pour ne pas croire à vos paroles, qui sont celles de Jésus-Christ, des châtiments rigoureux leur en feront, malgré qu'ils en aient, sentir la force, et la puissance royale ne vous manquera jamais. » À la suite de Boèce, Wyclif et Jeanne d'Arc, des milliers d'honnêtes gens, courageux et savants comme Rousseau, Giordano Bruno, Galilée, Kepler, Descartes, seront inquiétés, persécutés voire brûlés vif par elle.

Mais les idées de ceux que l'Église fit périr allaient triompher. Wyclif (1320-1384) qui fut condamné, était à la tête d'un mouvement anti-clérical et antipapal, prêchant la réforme de l'Église, la séparation de l'Église et de l'État, condamnant les indulgences, prêchant le retour à la Bible comme source de foi. En 1381, la révolte éclate. Il appuie les paysans contre la noblesse, ce qui le perdit, à la différence de Luther qui appuiera la noblesse contre les paysans révoltés et qui en sortira gagnant. En fait, avec ses partisans, les Lollards, qui veut dire les grognards, Wyclif proposait des thèses qui triomphèrent avec les protestants 200 ans après sa mort.

On aurait pu penser que la Réforme lancée par Luther en 1519, en proclamant le principe du libre examen, allait introduire l'idée et la pratique de la tolérance religieuse dans les États passés au protestantisme. En réalité, il n'en fut rien. En proclamant le Los von Rom, Luther libéra la religion de la Curie romaine pour la livrer aux princes séculiers, suivant la formule: cujus regio, ejus religio.(tout sujet prend la religion de son prince). La querelle du sacerdoce et de l'empire (terrible affrontement des papes avec les empereurs allemands au XIIe siècle) avait accentué, creusé l'heureuse distinction du temporel et du spirituel. C'est cette distinction que le protestantisme beaucoup plus réactionnaire qu'on le croit, tend à effacer. Le roi d'Angleterre, Henri VIII, qui assassina 2 de ses 6 femmes, rompt avec Rome pour fonder une Église anglicane dont il sera le maître absolu. C'est seulement en 1828 que les catholiques, et en 1860 les Juifs, jouiront, en Grande-Bretagne, des mêmes droits civiques et politiques que les autres sujets de Sa Majesté, quand les Américains leur ont donné ces droits dès 1776. En Hongrie, on fait une devise de ce dicton: Calviniste hit, Magyar hit, la foi calviniste, c'est la foi hongroise. Les princes protestants, heureux de séculariser les biens de l'Église, cherchent partout à constituer des Églises nationales; et la France, gallicane (de gallicus, français; qui veut que l'Église de France soit soumise au roi plutôt qu'au pape), puis assermentée, n'échappera pas à ce courant qu'impose la formation des grands États modernes, mettant fin à l'oecuménisme (unité spirituelle ou idéologique du genre humain) que représentait la chrétienté au Moyen Age.

L'Église catholique sera la dernière à reconnaître la liberté de conscience, que Grégoire XVI appelait « un délire », et qu'elle n'avait fini par tolérer qu'à titre d'« hypothèse ».

Il a fallu attendre la dernière session du Concile Vatican II, en novembre 1965, pour que le schéma sur la liberté de conscience, fondée sur le respect de la personne humaine, soit finalement adopté.

L'Église romaine renonce aux anathèmes. Elle s'est faite civiliser par le libéralisme qui est l'idéologie de la liberté, qu'elle a tant combattue. L'Église a plié devant la liberté, que pourtant ses premiers fidèles comme Lactance et Tertulien au IIIe siècle lui avaient bien dit de respecter. Aujourd'hui, l'Église devenue simple groupe de pression parmi d'autres, n'impose plus ou si peu, elle propose. Elle ne condamne pas, elle invite au dialogue. Elle s'adresse au monde en amie et en alliée, pour contribuer à la solution des problèmes humains, en s'appuyant sur les exigences morales fondamentales de la vie en société.

Il aura fallu, depuis son triomphe comme religion d'État, (religion imposée à tous par l'État) quinze siècles de luttes sans merci pour civiliser celle qui voulait évangéliser.

3. La lutte pour la tolérance et la neutralité de l'État

C'est l'échec des guerres de religion qui introduisit la tolérance en matière religieuse, sous la forme modeste de la liberté d'errance. Puisque ni huguenots ni papistes n'étaient parvenus à s'exterminer, il fallut bien s'accommoder de vivre ensemble. À la pratique, il apparut qu'une société pluraliste était viable, et que, en présence de la diversité des confessions, l'État, à la condition de faire respecter leur coexistence pacifique, devait rester neutre. La séparation de l'État n'eut lieu en France qu'en 1905, tandis que les États-Unis furent les premiers en 1776 à le faire, imitant ces admirables Quakers qui avaient proclamé un édit de Tolérance à la fondation de la Pennsylvanie en 1682.

C'est ce qu'avait proclamé, avec un courage et une logique admirables, Sébastien Castellion, à Genève, contre Calvin. Dans Les hérétiques devraient-ils être persécutés? (1554), il montre à quelle absurdité on aboutit dans ce cas, car le même homme sera déclaré orthodoxe dans une ville et hérétique en pénétrant dans une autre. Dans le De arte dubitandi, il anticipe Descartes, en considérant « l'art de douter » comme le premier pas dans la poursuite de la vérité. En 1562, dans Conseil à la France désolée, il fait, en vain, appel aux catholiques et aux protestants pour mettre fin aux guerres civiles qui dévastent la France, et pour permettre à chaque personne de servir Dieu « non selon la foi des autres hommes, mais selon la sienne propre ».

Ce sont les idées que reprennent, à la fin du XVIIe siècle, Locke dans sa Lettre sur la tolérance (1689), et Bayle dans son Dictionnaire historique et critique (1695-1697).

« L'Évangile du Christ, écrit Locke, affirme souvent que les vrais disciples du Christ doivent subir la persécution; mais que l'Église doive persécuter les autres, et obliger les autres, par le feu et par l'épée, d'embrasser sa foi et sa doctrine, je n'ai encore jamais pu le trouver dans aucun des livres du Nouveau Testament... Ni le palen, ni le mahométan, ni le juif ne devraient être exclus des droits civils de la communauté à cause de leur religion. L'Évangile n'ordonne pas cela. L'Église qui « ne juge pas ceux qui sont dehors » (I Cor., V, 1213) ne le veut pas. »

« L'Église ne peut avoir que des sujets volontaires, et ne peut jamais exiger un serment dérogatoire à la loi de l'ordre, qui veut que l'on suive en tout temps et en tout lieu les lumières de sa conscience...

« Les chrétiens n'ont reçu ordre que de prêcher et d'instruire; et néanmoins, de temps immémorial, ils exterminent par le fer et par le feu ceux qui ne sont point de leur religion... on peut être assuré que si les chrétiens d'Occident avaient dominé dans l'Asie, à la place des Sarrasins et des Turcs, il n'y resterait aujourd'hui aucune trace de l'Église grecque, et qu'ils n'y eussent pas toléré le mahométisme, comme ces Infidèles y ont toléré le christianisme (comme les Coptes et les Libanais chrétiens et les Juifs qui survécurent en terre musulmane) », écrit Bayle de son côté.

Au cours du XVIIIe siècle, les déistes anglais et français, Montesquieu, Voltaire et Lessing propagent les idées de Locke et de Bayle. Voltaire écrit, en 1763, son Traité de la tolérance, et Lessing, en 1779, son Nathan der Weise (Nathan le sage). Le Don Carlos de Schiller et l'Egmont de Goethe sont de 1787.

C'est Voltaire, surtout Voltaire, qui est à la pointe du combat. L'affaire Calas en 1761, l'affaire Sirven en 1762, l'affaire du chevalier de La Barre en 1765, lui font prendre la tête de la secte philosophique qu'il incite à l'action: « Allons, brave Diderot, intrépide d'Alembert, courez sus aux fanatiques et aux fripons... Ce n'est plus le temps de plaisanter; les bons mots ne conviennent pas aux massacres... Est-ce là le pays de la philosophie et des agréments ? C'est celui de la Saint-Barthélemy (massacre, ordonné en 1572 par la reine Marie de Médicis de plus de 3000 protestants par les catholiques au mariage du futur Henri IV) ! »

Pendant vingt ans Voltaire inonde l'Europe de ses lettres, de ses placets, de ses diatribes, de ses libelles, de ses contes, de ses dialogues, de ses catéchismes, de ses dictionnaires, de ses romans, de ses vers, de ses tragédies. Il est la grande voix de la raison « qui rit de toutes les sottises qui sont frivoles, et tâche de réparer celles qui sont cruelles ».

Il combat infatigablement pour la tolérance, la justice, I'« habeas corpus » (droit de ne pas être arrêté arbitrairement), la liberté de conscience, la liberté de parler et d'écrire, l'abolition des droits féodaux, des corvées, des dîmes, des maîtrises et des jurandes, l'assistance publique, la réforme et l'unification de la législation civile et criminelle.

Et l'Europe reconnaissante, les esprits libres et les coeurs sensibles pèlerinent vers le patriarche de Ferney, près de Genève, en attendant l'apothéose que lui ménagera, à son retour à Paris pour y mourir, la reconnaissance de tout un peuple.

Mais les États, hantés par l'idée fausse que l'unité religieuse est indispensable à l'unité politique, ne suivent qu'avec beaucoup de retard le mouvement des idées.

En France, où les guerres de religion provoquent « la nausée des massacres », I'Édit de Nantes (1598) s'affirme, en dépit de maintes restrictions, comme l'expression encore timide du droit nouveau sur lequel allaient reposer les sociétés modernes: distinction du droit civil et du droit religieux, délimitation des droits de l'État et des droits de la conscience, première esquisse d'une sécularisation de l'État. Mais le Béarnais devançait son temps. Au XVIIe siècle, avec les querelles religieuses renaissantes, l'intolérance religieuse reprend de plus belle, et aboutit à la Révocation de l'Edit de Nantes (1685) par Louis XIV avec les dragonnades qui étaient un type de persécution particulier: on envoyait des soldats habités chez les protestants pour les intimider et les rapiner. Il faudra attendre la Révolution française pour que la Déclaration des droits de l'homme proclame: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. »

Dans l'Angleterre de 1689, La loi de tolérance (en anglais act veut dire loi promulguée) est encore loin de répondre aux propositions de la Lettre sur la tolérance de Locke. Il exclut des affaires publiques les catholiques, les unitariens, les juifs, les païens, et les dissidents. Locke lui-même, à la différence de Bayle, ne tolère pas les athées et, s'il réclame explicitement la tolérance en faveur des presbytériens, des indépendants, des anabaptistes, des arméniens et des quakers, il n'ose pas y inclure les unitariens. En fait, le droit pour les catholiques de voter et de siéger au Parlement ne sera voté, malgré la promesse faite aux Irlandais au moment de l'Acte d'union (1800), qu'en 1829, et les Juifs n'obtiendront les droits de citoyens britanniques qu'en 1860, près de 100 ans après les États-Unis.

Bien que pour beaucoup des 750 000 émigrants quakers, baptistes, presbytériens, luthériens qui, de 1600 à 1700, vinrent s'établir en Amérique du Nord, la soif de liberté religieuse fut le mobile déterminant, en fait certaines Constitutions rédigées après la Déclaration d'Indépendance n'excluent pas moins encore des administrations, et privent du droit de vote, catholiques, déistes et juifs, notamment celles inspirées par les Puritains. Adhérer à l'une de ces confessions entraîne ipso facto (par le fait même) la déchéance des droits civiques. Mais c'était de plus en plus rare, voilà pourquoi il a été très facile à Thomas Jefferson de faire inclure par le deuxième président Madison, en 1791 dans la Constitution, les 10 amendements qui forment la déclaration des droits (le Bill of Rights de Jefferson). Le premier amendement dispose que le Congrès ne pourra faire aucune loi pour établir ou interdire une religion, d'autres de limiter la liberté d'opinion ou de la presse. C'est le principe de la liberté des cultes et de la neutralité de l'État qui devient la loi des grandes nations démocratiques contemporaines, après tant de siècles de luttes sanguinaires ou oppressantes. Par cette avance d'un siècle sur l'Europe, l'Amérique allait dominer le monde économiquement, culturellement et idéologiquement.

4. La conquête de la liberté de la parole et de la presse

La liberté religieuse n'est qu'un cas particulier (celui pour lequel on a versé le plus de sang) de la liberté de penser. À mesure que les États modernes se sont progressivement laïcisés, la lutte pour la liberté de penser a revêtu l'aspect de celle pour la liberté de la parole et de la presse, contre les diverses formes de censure. L'Antiquité gréco-romaine n'a pas connu de censure préventive. Certes, I'Aréopage (tribunal athénien charger des procès religieux) fit brûler les ouvrages de Protagoras pour ses professions de foi subversives, Auguste fit brûler les satires de Labianus, Constantin les ouvrages d'Arius et de Porphyre, mais ce furent-là des mesures répressives contre quelqu'un en particulier mais non contre la liberté en général. Ce sont probablement des cas isolés. Voilà pourquoi l'Histoire qui ne retient souvent que l'exception, nous en a gardé le souvenir. Mais quand ces pratiques sont cautionnées par la législation et systématisées dans la pratique politique courante, c'est tout autre chose. Les Conciles, en faisant défense aux fidèles de lire les ouvrages condamnés comme hérétiques, inaugurèrent le système préventif. Mais la censure ne prit vraiment son développement qu'à la suite de l'invention de l'imprimerie. Elle fut d'Église avant que de passer entre les mains du pouvoir civil. La facilité donnée par l'imprimerie pour propager le protestantisme effraya Rome. Alexandre VI établit la censure chez tous les peuples soumis à son autorité. Par une bulle (proclamation écrite du pape) de 1501, il fit défense aux imprimeurs d'éditer aucun écrit qui n'ait été soumis à l'examen ecclésiastique, à peine d'excommunication et d'amende. En 1515, le cinquième Concile du Vatican confirma et compléta ces censures. Les autorités séculières suivirent cet exemple: le Sénat vénitien en 1508, la Diète de Worms et les édits de Charles Quint et de François Ier en 1521, le Parlement de Paris en 1542. En 1543, Charles Quint étendit à l'Amérique espagnole le contrôle ecclésiastique des publications.

Le premier index (comme un doigt qui montre ou dénonce) des ouvrages condamnés fut publié par la Sorbonne en 1544, la première liste italienne par l'Inquisition, en 1545. Les papes humanistes de la Renaissance avaient été indulgents aux témérités des arts et de la pensée. Il en fut autrement à partir de l'ascétique Pierre Caraffa, qui monta sur le Saint-Siège sous le nom de Paul IV (1555-1559). Paul IV publia le premier Index auctorum et librorum prohibitorum (liste des auteurs et des livres interdits) pontifical. Après 1519, aucun livre publié ne pouvait être lu par un catholique, s'il ne comportait pas le nom de l'auteur, celui de l'imprimeur, le lieu et la date de publication, et s'il n'avait obtenu l'imprimatur (estampe de l'évêque sur le volume qui en permettait la publication) ecclésiastique. À Rome, Bologne, Naples, Milan, Florence et Venise, des milliers de livres furent brûlés: à Venise, 10 000 en un seul jour. Voilà pourquoi on ne trouve presque rien de l'oeuvre scientifique grecque, celle des Présocratiques entre autres, et d'une grande partie de la littérature antique, à jamais détruite. Le Concile de Trente, en 1564, publia une interdiction encore plus rigoureuse, appelée « I'index trentin », que Paolo Sarpi, I'historien du Concile de Trente et l'ami de Galilée définissait: « Le plus beau secret jamais découvert pour... abrutir les hommes. »

La censure ecclésiastique contribua à provoquer la décadence intellectuelle de l'Italie après 1600, et de l'Espagne après 1700.

La Réforme ne jugea pas à propos de supprimer cette censure dans les pays où elle gagna: la Grande-Bretagne se borna à substituer des censeurs laïques aux censeurs ecclésiastiques. La Chambre étoilée (local où siègeait le roi et ses conseillers), par un décret en date du 11 juillet 1637, organisa complètement la censure, avec des sanctions parfois très cruelles: mutilations, prison, exil, confiscation. Charles Ier l'abolit, en 1641; mais, devant la prolifération de libelles et de gazettes qui s'ensuivit, le Long Parlement vota le Licensing Act du 14 juin 1643, qui donna à Milton l'occasion d'écrire son Areopagitica, ou Discours pour la liberté de la presse, adressé au Parlement.

S'adressant aux Lords et aux Communes, il montrait le danger et l'inutilité d'une pareille loi. Pour des protestants convaincus, c'était rééditer les pratiques de la Curie romaine et de l'Inquisition, que les protestants avaient précisément combattues. En autorisant la lecture des bons et des mauvais livres, on habituait l'esprit humain à discerner de lui-même le bien et le mal, à assimiler le premier et à rejeter le second. La censure pouvait se tromper, et condamner comme erreur la vérité de demain. Milton, le poète anglais auteur du Paradis perdu, rappelait le procès de Galilée, de cet homme considéré comme l'un des plus grands savants de l'humanité, auquel il rendit visite alors qu'il était « vieilli, prisonnier de l'Inquisition, pour avoir voulu, en astronomie, penser autrement que les censeurs franciscains et dominicains ».

Le Licensing Act ne fut pas renouvelé et tomba en désuétude. Pratiquement, la presse devint libre, en Grande-Bretagne, à partir de 1695, bien que Wilde, très grand écrivain anglais (1856-1900), fut condamné à 2 ans de travaux forcés en 1895 à cause de son homosexualité.

En France, l'Université prêta son concours à l'Église dans sa lutte contre la Réforme. Par une ordonnance de 1521, François Ier avait fait défense aux libraires d'imprimer, vendre et débiter aucun livre, sans l'avoir soumis au préalable à l'approbation de l'Université et de la faculté de théologie. En 1547, un édit d'Henri II obligea auteurs et imprimeurs à apposer leurs noms avec la marque du libraire, et l'ordonnance de Charles IX, du 10 septembre 1563, déclara que quiconque enfreindrait ces dispositions serait « pendu ou étranglé ». L'importation des livres étrangers fut prohibée, sous peine de confiscation de corps et de biens. En 1624, dans « l'arrêt burlesque », brocardé par Boileau, le Parlement de Paris proclamait l'infaillibilité d'Aristote (qui a dû se retourner dans sa tombe!), et faisait défense, sous peine de mort, de tenir aucune maxime contre les Anciens.

Sous Louis XIII, I'Université perdit le privilège de censurer, au bénéfice de la chancellerie, faisant office de ministère de la Justice. Toute une administration fut mise sur pied pour surveiller l'impression et le commerce des livres, sous le nom, à partir de 1680, de « Direction de la Librairie »: aucun livre ne pouvait être autorisé sans examen préalable d'un censeur royal. Le nombre des libraires, imprimeurs et colporteurs était strictement fixé. Des règlements sévères assuraient le contrôle des ouvrages imprimés à l'étranger: ils ne pouvaient pénétrer dans le royaume que par un tout petit nombre de points, le long des frontières et dans les ports. Il était du ressort du lieutenant général de Police de saisir les livres condamnés, de découvrir les dépôts clandestins, d'arrêter les imprimeurs, libraires ou colporteurs, et les auteurs contre lesquels le ministre de la maison du roi, ou le Parlement, avait ordonné des poursuites.

Heureusement, comme l'écrivait J.J. Rousseau, c'était « une des maximes du gouvernement de France, qu'il y a beaucoup de choses qu'on ne doit pas permettre et qu'il convient de tolérer ». Le régime fut tempéré par l'usage des permissions « tacites », pour des ouvrages qui n'auraient pu obtenir une permission « du sceau ». Enfin, le privilège du roi était une forme de permission d'imprimer, mais toujours révocable (comme il le fut à diverses reprises) par un arrêt du Parlement. Souvent les gens cachaient les ouvrages interdits sous leur manteau quand ils circulaient dans la rue, d'où l'expression qui est restée "circuler sous le manteau".

Restait la faculté de se faire imprimer à l'étranger et diffuser clandestinement en France. Les plus grands écrivains de l'époque: Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau se firent imprimer en Hollande, en Suisse, en Angleterre. Voltaire fut 2 fois embastillé (jeté dans la prison de la Bastille, ce qui prouve son grand courage), Diderot envoyé à la prison de Vincennes, Raynal banni de France, car les sanctions étaient sévères: prison, exil à l'intérieur, bannissement, et même peine de mort à titre comminatoire (qui renferme la menace d'une peine légale en cas de contravention). C'est-à-dire l'écrivain se faisait dire par le juge que la prochaine fois qu'il le reverrait, il le pendrait!

C'est sous ce régime que s'engagea, sous la direction de Diderot, dans la seconde partie du XVIIIe siècle, la publication de l'Encyclopédie, ce monument de l'esprit humain, qui devait assurer le triomphe de l'esprit philosophique (qui voulait dire scientifique à l'époque) dans sa lutte contre la tradition, l'autorité et les abus. Le privilège du roi fut accordé en janvier 1746.

Suspendue pendant 18 mois après l'apparition des 2 premiers volumes, à la suite des attaques des jésuites et des jansénistes, puis reprise et menée avec ardeur, la publication de l'Encyclopédie fut suspendue à nouveau par le Parlement en 1757, et amena le retrait de d'Alembert.

Le livre De l'esprit d'Helvétius, qui lui était un athée très virulent, et les volumes déjà parus de l'Encyclopédie furent interdits à la vente par un nouvel arrêt du Parlement, en janvier 1759, et brûlés en février par la main du bourreau.

Au bout de 8 ans, Diderot forçait pourtant les résistances des pouvoirs publics (1765), remettait l'édition en train avec une permission tacite, et le dernier volume pouvait paraître en 1772.

C'est en pleine crise de l'Encyclopédie, en 1758, que Malesherbes, en qualité de directeur général de la Librairie, véritable « ministère de la Littérature » selon Voltaire, écrivit 5 mémoires célèbres. Il y montrait que la liberté de penser et d'écrire était une nécessité vitale pour une société évoluée. Nul progrès possible, ni dans les sciences ni en philosophie, sans une confrontation permanente et franche des opinions. Il fallait reconnaître le droit à l'erreur, comme condition nécessaire pour venir à la vérité: « Les livres font du mal; mais l'esprit humain fait des progrès qui tendent au bien général. » « Si l'on défend de publier des erreurs, on arrêtera les progrès de la vérité, parce que les vérités nouvelles passent toujours pendant quelque temps pour des erreurs, et qu'elles sont rejetées comme telles par les magistrats »; sans compter que tout être humain fait beaucoup d'erreurs avant d'atteindre la vérité, parce qu'on procède toujours par essai et erreur. On pourrait même dire que l'erreur fait partie de tout apprentissage. « Ce n'est point dans la rigueur qu'il faut chercher un remède, c'est dans la tolérance. Le commerce des livres est aujourd'hui trop étendu, et le public en est trop avide, pour qu'on puisse le contraindre sur un goût qui est devenu dominant. »

La liberté de la presse est aussi la condition de la bonne marche des affaires publiques. Diderot affirme haut et clair que: « La liberté de la presse sur les affaires de l'État est un des plus puissants soutiens de la liberté d'une république, puisque c'est ce qui donne à chaque citoyen le moyen d'avertir la nation de l'abus que les princes, ministres, magistrats ou même les députés de la nation, comme sont les membres du Parlement en Angleterre, pourraient faire de l'autorité qui leur est confiée. »

En 1763, Diderot écrit son Mémoire sur la liberté de la presse. Il y fait l'historique de la législation sur la presse, en dénonce les excès, en montre les absurdités, et propose des solutions. Il y reprend, pour les appliquer dans la pratique, les grands principes de philosophie politique énoncés dans l'Encyclopédie.

La liberté de la presse est la condition du progrès de l'esprit humain. Les sciences, les techniques, les beaux-arts, la connaissance que l'homme a de lui-même et du monde ne progressent que si on en réinvente perpétuellement les principes, les moyens et les méthodes. Pour que cette ré-invention soit possible, il faut que les idées, les hypothèses, les informations circulent continuellement d'un homme, d'un pays, d'un siècle à l'autre.

Du reste, il n'est pas de frontières infranchissables pour l'esprit: « Bordez, Monsieur, toutes nos frontières de soldats, armez-les de baïonnettes pour repousser tous les livres dangereux qui se présenteront, et ces livres, pardonnez-moi l'expression, passeront entre leurs jambes ou sauteront par-dessus leurs têtes, et nous parviendront. Citez-moi, je vous prie, un de ces ouvrages dangereux, proscrits, qui, imprimé clandestinement chez l'étranger ou dans le royaume, n'ait été en moins de 4 mois aussi commun qu'un livre privilégié »

Diderot cite les Pensées sur la comète publiées par Bayle en 1683, et le Dictionnaire historique et critique, édité en 1695-1696 à Rotterdam: I'Esprit des lois, paru en 1743 à Genève; De l'Esprit d'Helvétius, publié à Paris sans nom d'auteur, car Helvétius craignait pour sa sécurité; Le Contrat social de Rousseau, édité à Amsterdam en 1762.

« Combien de fois le libraire et l'auteur d'un ouvrage privilégié, s'ils l'avaient osé, n'auraient-ils pas dit aux magistrats de la grande police: « Messieurs, de grâce, un petit arrêt, qui me condamne à être lacéré et brûlé au bas de votre grand escalier ! » Quand on crie la sentence d'un livre, les ouvriers de l'imprimerie disent: « Bon, encore une édition. »

Il fallut la Révolution française pour que la liberté de la presse fût proclamée. L'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 stipule: « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Le Directoire, gouvernement qui renversa Robespierre en 1794 et fut chassé par Napoléon Bonaparte en 1799, rétablit la censure et le règne du bon plaisir. Sous l'Empire, il n'y eut pas de liberté d'écrire, ce qui prouve que Napoléon n'était pas un homme des Lumières.

Sous la Restauration (de la royauté), en 1819, fut votée la première loi véritable donnant libre carrière aux opinions: la censure fut abolie, les délits de presse déférés au jury.

La publication des ordonnances de juillet, supprimant la liberté de la presse, déclencha les Trois Glorieuses du mois de juillet 1830. La Monarchie de juillet la restaura, mais elle disparut avec l'attentat du terroriste Fieschi qui fut guillotiné. La Révolution de 1848 la rétablit, mais elle disparut à nouveau avec les Journées de Juin. La loi de 1881, enfin, la rétablit en France. Au Québec, elle n'apparut avec force qu'avec la révolution tranquille des années 1960. Avant cette date le clergé catholique la tenait bien en laisse et la démocratie parlementaire permettait cette liberté que sur certains thèmes précis, comme le nationalisme canadien-français. Mais était très mal vu, voire socialement déconsidéré et déclassé, celui qui par ses paroles s'attaquait à l'ordre social, à l'Église ou à la religion.

Un exemple tiré d'un quotidien de la ville de Québec en 1958 nous donnera un exemple des progrès de la liberté de parole et de conscience au Québec. Un enfant, âgé de 10 ans en 1958 et pensionnaire dans une école tenue par des religieuses à Rivière-à-Pierre, avait le droit d'écrire à ses parents une fois par mois. Dans ses lettres, il eut l'audace, ou l'imprudence, d'informer sa mère que des des pensionnaires étaient cruellement battus. Comme les religieuses lisaient toutes les lettres avant de les poster une à une elles-mêmes, les religieuses réprimandèrent l'enfant « plaignard et critiqueux ». Ces religieuses dures et cruelles donnaient la preuve qu'elles ouvraient le courrier, ce qui est un manque grave de respect, voire illégal, même à cette époque. L'ouverture du courrier, c'est le cas le plus classique de l'absence des libertés fondamentales.

Moins de 10 ans plus tard, en 1966, des cégépiens étaient chassés du collège de Limoilou pour avoir contesté le caractère obligatoire des cours de religion. Le mépris, par ces éducateurs, de la plus élémentaire liberté d'expression était affirmé brutalement et au mépris du droit de ces jeunes à l'éducation. Finalement, des écrits ont déjà été censurés, pour des raisons de croyances religieuses, par des professeurs dûment diplômés en1977. Le comble du comble, l'un de ceux qui s'opposaient à la libre circulation des écrits de ses collègues était détenteur d'un ... doctorat en littérature. La cerise sur le gâteau: son sujet de thèse de doctorat avait été Prométhée dans la littérature française, le héros mythique grec de la liberté qui avait volé le feu à Zeus, le roi des dieux, pour le donner aux hommes, symbole de la liberté humaine s'il en fût.

Comme on peut le constater la grandeur de l'homme, Diderot, Voltaire, côtoie l'archaïsme profond les plus décourageants. La liberté d'expression est une lutte à reprendre constamment. L'exemple, en annexe, en 1994, de cette jeune étudiante, Sylvie, l'illustre assez bien. La liberté de la parole et de la presse est une des garanties fondamentales de la liberté individuelle. Seule, elle permet à l'opposition de s'exprimer, à l'opinion publique de s'éclairer. Seule, elle permet de remplacer la violence par le dialogue et de faire jaillir, de l'affrontement paisible des opinions (qui est l'agôn des Grecs), des lumières salutaires pour la direction des esprits et le gouvernement des Cités. La censure, l'autorisation préalable, le cautionnement, la juridiction des tribunaux correctionnels pour délits de presse, la suspension des journaux, la confiscation des livres par simple décision administrative ont toujours été l'arme des gouvernements faibles, qui ne se maintiennent qu'à coups de procédures répressives et n'osent affronter l'opposition. Un gouvernement qui est fort, parce que libre, n'hésitera pas, au contraire, à institutionnaliser l'opposition, en rétribuant statutairement son leader, comme le fait le gouvernement britannique.

Au cours de l'histoire parlementaire, la tribune française a retenti des plus nobles accents: Benjamin Constant, Royer-Collard, Berryer, Thiers (bien qu'il fit fusiller des milliers de Communards en 1871), Tocqueville, Victor Hugo mettront leur génie oratoire au service de la liberté de la presse. Dans son grand discours du 8 juillet 1850, Victor Hugo montre que, sans elle, il n'y a pas de démocratie: « La souveraineté du peuple, le suffrage universel, la liberté de la presse sont 3 choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est la même chose sous 3 noms différents. À elles 3, elles constituent notre droit public tout entier. Ces 3 choses, ces 3 faits, ces 3 principes, liés d'une solidarité essentielle, faisant chacun leur fonction, la souveraineté populaire vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse éclairant, se confondent dans une étroite et indissoluble unité, et cette unité, c'est la république. »

Plus encore que l'hostilité à la démocratie, la répression de la liberté de la presse signifie la haine de l'esprit humain. Combattu, réprimé, refoulé, celui-ci ne disparaît que pour faire reparaître, sous la forme de la révolution, ce que l'on lui refuse sous la forme d'un progrès: « C'est l'esprit humain qui s'est nommé Jan Hus et qui n'est pas mort sur le bûcher de Constance; qui s'est nommé Luther et qui a ébranlé l'orthodoxie; qui s'est nommé Voltaire et qui a ébranlé la foi; qui s'est nommé Mirabeau et qui a ébranlé la royauté... C'est l'esprit humain qui, depuis qu'il existe, a transformé les sociétés et les gouvernements, suivant une loi de plus en plus acceptable pour la raison. »

La civilisation occidentale, a-t-on dit, est une civilisation de dialogue, qui reconnaît aux minorités et à l'opposition le droit de s'exprimer librement. Sans tolérance, il n'y a pas de confrontation possible des idées; sans confrontation des idées, il n'y a pas d'esprit critique. Sans esprit critique, la science devient impossible, et cède la place au dogmatisme et au fanatisme. À la base de la civilisation occidentale, il y a la liberté de penser.

L'idéal européen de liberté date des guerres médiques en -490 et -480: de Marathon, de Salamine. Après la bataille de Platée, les Grecs victorieux élevèrent un autel à Zeus, dispensateur de la liberté.

L'Europe ne commence pas à l'Atlantique pour s'achever à l'Oural comme l'a laissé croire De Gaule quand il s'adressait aux Soviétiques qui jetaient en prison les dissidents héroïques qui s'opposaient à eux. L'Europe n'est pas un concept géopolitique: l'Europe se termine là où cesse la liberté d'expression, dirait un libéral. Mais les Occidentaux, d'Achille qui avait son franc parler devant le chef Agamemnon à Soljénitsyne devant les bureaucrates staliniens, définissent l'Occidental au franc parler libre.

Essayons de résumer par un petit tableau l'ensemble de l'idéologie libérale, ou libéralisme, dont les germes émergèrent au Moyen Age et surtout à la Renaissance, pour exploser en force aux Temps modernes et, enfin, se mondialiser à l'Époque contemporaine.

XV-- L'ESSOR DE L'OCCIDENT ET LE DUEL CAPITALISTE-COMMUNISTE

Les effets de la révolution scientifique, de la révolution économique, de la révolution industrielle et de la révolution politique se cumulèrent pour provoquer le deuxième essor de l'Occident. Sa naissance, ou son premier essor, avait été greco-romain.

La substitution des démocraties libérales aux monarchies de droit divin, l'égalité devant la loi, le libre accès à tous les emplois, en ouvrant la carrière aux capacités individuelles, aux talents, à l'esprit d'entreprise, libérèrent des énergies qui ne demandaient qu'à s'employer. Grâce à la scolarisation, étendue progressivement à toutes les couches de la société, grâce au jeu sélectif de la concurrence, une continuelle circulation des élites porta de la base au sommet de l'échelle sociale une bourgeoisie d'hommes entreprenants, de producteurs, de techniciens, à la place d'un clergé et d'une noblesse à laquelle, dans certains pays, toute activité commerciale était interdite, les dons ou le détournement fiscal leur étant amplement suffisant. La parabole de Saint-Simon illustre cette métamorphose. Les nations occidentales, de San Diego à Moscou, devinrent plus dynamiques. Dans l'exubérance de leur vitalité, inévitablement expansive par le commerce, la colonisation, la conquête et la stimulation de l'exemple, elles mirent progressivement en valeur toute la planète.

Mais, en se déployant, le génie de l'Occident dut vaincre certains handicaps, qui jalonnent son cheminement au cours du XIXe et du xxe siècle.

1. L'abolition des corporations

L'économie de marché (liberté de tous et chacun de vendre son travail et ses produits) telle que l'avait définie Adam Smith était le seul système qui pouvait permettre à la révolution industrielle de s'épanouir et de développer tous ses effets. Pour cela, il fallait créer le cadre institutionnel propre à son développement, et tout d'abord abolir toutes les réglementations commerciales et artisanales héritées du Moyen Âge, auxquelles s'étaient superposées, pendant le siècle des Tudors en Angleterre et sous celui de Louis XIV en France, le protectionnisme outrancier du mercantilisme, dans le but, non seulement d'encourager les industries nationales, mais de leur réserver, au-dedans et au-dehors, un véritable monopole.

Les corporations, en réglementant les procédés de fabrication, s'opposaient à toute nouveauté.

Ainsi, à Paris, sous Louis XI, le Parlement put-il ordonner la confiscation de tous les livres imprimés, et interdire d'en imprimer d'autres, parce que la nouvelle invention portait préjudice à la corporation des copistes et des calligraphes. En Angleterre, en 1643, non satisfait de refuser un brevet d'invention pour un « métier à bas » révolutionnaire, le Conseil privé alla jusqu'à ordonner la destruction de cette dangereuse machine. En France, l'interdiction d'importer des calicots imprimés devait coûter la vie à des milliers de personnes. Dans la seule ville de Valenciennes, pour avoir pratiqué le commerce des articles défendus, 77 personnes furent condamnées à la pendaison, 55 au supplice de la roue, 631 envoyées aux galères (bateaux qui fonctionnent avec des rameurs enchaînés). « Les ordonnances sont si rigoureuses à cet égard, écrit Grimm en 1765, qu'elles permettent aux gardes et aux commis des barrières d'arracher les robes de toile aux femmes qui oseraient en porter en public. »

L'industrie textile ayant pris trop de liberté, Colbert promulgua un règlement, en 1666, au terme duquel les tissus de Dijon et de Solangez devaient contenir 1 408 fils, y compris les lisières, tandis que ceux d'Auxerre et d'Avallon devaient se contenter de 1375, et ceux de Châtillon, de 1216. En Angleterre, défense de tisser des pièces de drap qui n'aient pas les dimensions légales et le poids légal; défense de les tendre pour les faire sécher d'une manière qui risquerait d'en étirer les fils; défense de leur donner de l'apprêt par le procédé dit du calendrage à sec. Pour assurer le respect de cette réglementation compliquée, l'Angleterre, comme la France et la plupart des pays d'Europe avaient mis sur pied une armée de mesureurs, de vérificateurs, qui visitaient les ateliers, inspectaient le travail, apposaient sur chaque pièce un sceau, en plus de la marque du fabricant, le tout sous le contrôle de jurés, de syndics, de juges de paix chargés d'infliger des pénalités, allant de la saisie à l'amende.

De la mort de Colbert à la guerre de Sept Ans, l'administration, en France, publia plus d'un millier de décrets économiques. « Au milieu du XVIIIe siècle, écrit Émile Levasseur, beaucoup de fabricants auraient eu besoin d'être jurisconsultes (avocats) consommés pour ne pas se perdre dans la multiplicité des règlements auxquels ils étaient soumis », règlements de plus en plus longs, qui pouvaient comporter 100 ou 200 articles.

Quant aux industries créées par l'initiative royale, administrées par des régies ou subventionnées par l'État, elles constituaient des monopoles, contre lesquels s'élevaient les esprits éclairés: « C'est dans l'intérêt de l'industrie elle-même, écrivait Young, qu'il faut cesser de lui accorder la protection exagérée qu'elle réclame

Les corporations, et les monopoles des manufactures ou des grandes compagnies créées ou subventionnées par l'Etat, exerçaient le même freinage sur les inventions que l'esclavage dans l'Antiquité.

« Comment pourrions-nous expliquer autrement, écrit Wilhelm Ropke, que le début du machinisme se soit fait attendre si longtemps, alors que l'esprit moderne avait, depuis la Renaissance et durant le Moyen Âge avec ses innovations techniques fort nombreuses déjà, amplement prouvé ses capacités et ses aptitudes à résoudre les tâches techniques ? Les talents d'ingénieurs foisonnaient. Mais les entraves de la constitution artisanale, qui avaient été instaurées durant le Bas-Empire romain pour pallier à la dépopulation et à la désertion de métiers jugés essentiels pour l'État romain, et qui survécurent au Moyen Âge jusqu'aux révolutions libérales et de l'Ancien Régime perduraient. Ces entraves les obligeaient à se dépenser seulement dans des voies secondaires de la vie économique (dans des jets d'eau et autres féeries, des mécanismes d'horlogerie merveilleux et de haute précision, des instruments de musique d'une diversité inépuisable, etc.). Seule l'industrie minière, avec son caractère particulier, fut de bonne heure déjà un champ d'expérience technique soustrait à l'influence annihilante des lois corporatives, jusqu'à rendre possible la première installation d'une machine à vapeur et d'un chemin de fer dans une mine anglaise. L'essor précoce de l'industrie horlogère appartient à ce même chapitre, de même que la fabrication d'instruments de précision, qui, déjà au XIXe siècle, a souvent servi de base au développement de l'industrie des machines.

« Le fait que, pendant des siècles, des idées techniques non exploitées aient été amassées, explique la soudaineté véritablement révolutionnaire, et en partie destructive, avec laquelle (tout d'abord vers la fin du XVIIIe, puis, de tout son poids, au XIXe siècle) cette révolution économique s'est affirmée et a trouvé son expression la plus visible dans l'emploi des machines. »

La révolution industrielle impliquait de libérer le commerce et l'industrie des réglementations corporatives et des monopoles d'État. En France, après la tentative prématurée de Turgot en 1774, c'est la Constituante qui abolit définitivement, le 17 mars 1791, les maîtrises et les jurandes, c'est-à-dire les corporations: « À compter du ler avril, il sera libre d'exercer telle profession ou tel métier que l'on juge bon. » C'est seulement en 1813 que fut définitivement abolie, en Angleterre, la loi des artisans, le Statute of artificiers de 1563, qui réglementait le nombre des ouvriers et celui des apprentis.

Dès lors, la loi de l'offre et de la demande va, seule, régir la production. Le champ est libre pour l'économie de marché, qui, en dépit de maintes entraves et tribulations, en un siècle et demi transformera le monde. Cependant les limitations et les entraves à cette liberté économique absolue désirée par les premiers théoriciens du libéralisme économique (Adam Smith, Ricardo, Say,) ont été remplacées par d'autres, comme les brevets d'inventions, le marché encore colbertiste des administrations publiques, dit marchés d'États, qui n'achètent que les produits nationaux, les rigidités syndicales qui avec raison limitent la libre négociation individuelle du salaire pour éviter leur baisse dramatique et éthiquement injustifiée, les subventions agricoles pour empêcher la disparition des agriculteurs nationaux, les monopoles et les oligopoles des grands groupes industriels, commerciaux ou financiers, les législations commerciales, sociales et culturelles variables et limitatives d'un pays à un autre. Ce sont les grandes négociations du Gatt (General Agreement for trade and tarif) organisme de l'ONU pour la libéralisation des échanges, qui travaillent à l'élimination de ces nouvelles entraves au commerce mondial.

2. L'avènement du prolétariat comme défi à l'économie de marché

La volonté de libéraliser le commerce et la production, la crainte des coalitions d'intérêts conduisirent les constituants à voter, le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier. Cette loi interdisait les organisations professionnelles (ou syndicats), alléguant que la coalition de citoyens dans le but de défendre des intérêts communs était «inconstitutionnelle, attentatoire à la liberté individuelle et à la Déclaration des droits de l'homme ». En réalité, les classes bourgeoises possédantes interprétaient les droits de l'homme comme étant ceux de l'individu. Elles voulaient sciemment ignorer l'existence de droits sociaux, qui auraient pu protéger l'individu en tant que travailleur, père de famille, étudiant ou mère de famille. Elles avaient peur que ces "droits sociaux" soit la résurgence cachée des privilèges mercantilistes des jurandes et des anciennes corporations. En Angleterre, les ouvriers avaient commencé à s'unir en syndicats vers 1750; Au Québec, ils le firent vers 1860 et les Chevaliers du Travail s'imposèrent en 1880 après quarante ans de grèves, de luttes souvent sanglantes pour voir reconnaître le droit de grève, d'association et de négociation de leurs conditions de travail. Mais le droit traditionnel anglais assimilait les associations ouvrières à des sociétés de conspirateurs. Une loi anglaise de 1799 les interdit explicitement et, au Québec en 1866, l'évêque Tachereau qualifiait l'adhésion libre et volontaire à un syndicat de péché mortel!

Le travailleur, abandonné à son propre sort, sans appui moral et sans secours matériel, déraciné de son milieu rural par le développement des fabriques, ne pouvant désormais s'unir à ses semblables pour défendre ses intérêts, menacé de chômage par les crises de surproduction provoquées par l'introduction des machines, était seul. Sans syndicat, il était désarmé. La loi Le Chapelier et la loi anglaise en avait fait un prolétaire ce qui, textuellement, veut dire si pauvre qu'il n'a que ses enfants. Pire encore, ses enfants travaillent dans les usines et les mines. La révolution industrielle fut faite par des enfants. Dans de nombreuses usines, la ½ au ¾ des ouvriers étaient des enfants qui étaient gardés, comme dans une prison, par des surveillants qui les battaient à la moindre défaillance. Dans son illustre roman, David Copperfield, Dickens en raconta l'histoire émouvante.

La mécanisation créa une déshumanisation du travail très bien décrite par Michelet et surtout par Zola dans ses 2 beaux romans L'assommoir et Germinal.

Le travail artisanal permettait parfois de rêver: c'est l'échoppe de Hans Sachs et le chant des Lollards. À l'inverse, « la machine ne comporte aucune rêverie, nulle distraction. Vous voudriez un moment ralentir le travail, sauf à le presser plus tard, vous ne le pourriez pas... Là, au contraire, il faut bien que l'homme se conforme au métier, que l'être de sang et de chair, où la vie varie selon les heures, subisse l'invariabilité de cet être d'acier ».

Et Michelet termine son analyse de la vie en usine par cette conclusion pessimiste: « Le vide de l'esprit, l'absence de tout intérêt intellectuel, est une des causes principales de l'abaissement de l'ouvrier des manufactures. Un travail qui ne demande ni force ni adresse, qui ne sollicite jamais la pensée ! Rien, rien, et toujours rien !... Nulle force morale ne tiendrait à cela. » La dépression morale est si grande qu'un ouvrier dit, dans Germinal, qu'il préférerait devenir un grain de sable, parce qu'il ne souffre pas.

Tous les jours, dans le vacarme, la poussière, la fatigue, le long labeur de 16 à 18 heures par jour, l'ouvrier mène une vie morne, attelé à un travail monotone dont il ne saisit pas la signification, qu'il prend en dégoût, et qu'il subit dans le seul but d'assurer la précaire existence de sa misérable famille. Souvent, il dort toutes ses nuits sur ses machines en mettant quelques planches par dessus.

Villermé dans son rapport, Disraeli dans Sybil, ont suivi Zola dans la description de l'effroyable condition du travail des enfants, des femmes, des mineurs, et des ouvriers de cette époque. Cette misérable condition fut autant le résultat de la loi Le Chapelier, du laissez faire laissez passer des économistes que celui de l'introduction des machines et de l'exode des campagnes vers les villes. Ces 2 facteurs dégradèrent le marché du travail et les conditions de vie en raison de la concentration sauvage dans les bidonvilles. Les enfants des classes pauvres et moyennes ont toujours travaillé, dans les campagnes. Mais les conditions générales étaient plus saines et c'était sur la ferme familiale où l'exploitation extrême et anonyme n'existait guère.

Le prolétaire met en accusation la société industrielle et bourgeoise qui l'aliène à lui-même et au sort de laquelle il ne se sent nullement intéressé. L'oppresseur royal et noble d'antan a été remplacé par l'exploiteur capitaliste bourgeois. Une autre guerre de libération va commencer. Insensible à l'amélioration de sa condition, la société bourgeoise , mis à part quelques réformateurs sociaux et de mouvements d'entraide ou de charité, ne tient compte que de l'augmentation de ses nouveaux marchés industriels ou coloniaux, à mesure que le progrès technique lui montre la possibilité de les satisfaire. Mais la concentration ouvrière autour des chantiers, des usines et des mines permet une synergie de communication et l'organisation de la défense de ses intérêts ouvriers. Elle donne à l'ouvrier la conscience d'un destin partagé, d'une solidarité, par delà les frontières, de tous les travailleurs, de tous les « damnés de la terre ». Les paysans exploités par le régime féodal étaient dispersés, sans conscience de classe commune. Ils n'étaient capables de révoltes sporadiques vites réprimées, les jacqueries. Ils n'étaient défendus que par de réformateurs religieux (Wyclif, Jean Hus) dont l'idéologie inadéquate tombait vite sous les coups de la répression à laquelle l'Église et ses institutions prenaient main forte.

Cette prise de conscience de classe devient d'autant plus forte que, du rang des travailleurs ou de celui de la bourgeoisie ayant mauvaise conscience, surgissent les voix de grands tribuns et d'agitateurs, qui mettent en pratique le mot de Lassalle: « Le peuple ne sait pas combien il est malheureux, nous le lui apprendrons. » Les masses laborieuses, n'ayant plus pour soutien et réconfort la foi religieuse ébranlée par les philosophes du XVIIIe siècle, les savants du XIXe siècle et la trahison de l'Église envers la cause des déshérités, deviennent revendicatrices.

« Vous avez, clame Jaurès, ce grand chef socialiste qui sera assassiné en août 1914 pour avoir tenté d'arrêter le déclenchement de la guerre de 1914, interrompu la vieille chanson qui berçait la misère humaine, et la misère humaine s'est réveillée avec des cris, elle s'est dressée devant vous et elle réclame sa place. » À la fin de ses Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand, faisant le bilan de son époque vers 1830, avait prophétisé que les masses populaires, ayant perdu la foi, réclameraient le paradis sur terre, c'est-à-dire le partage des fortunes, pour aboutir, par l'expropriation des riches, à l'égalité absolue. Par ses représentants les plus éclairés, elles l'avaient toujours revendiqué. Mais là elles en avaient les moyens. Leur rêve velléitaire devenait un projet politique crédible.

La condition prolétarienne devient le nouveau défi qui se dresse contre la civilisation occidentale et que les économistes optimistes du XVIIIe siècle n'avaient pu prévoir; dans leur vision des choses, la disparition du despotisme politique allait mécaniquement, de soi, faire disparaître l'exploitation économique. Ils avaient rêvé une liberté individuelle angélique qui était devenue socialement infernale.

Ce défi est d'autant plus pressant que 2 économistes anglais, Malthus (1766-1834) dans son Essai sur le principe de population de 1798 et Ricardo (1772-1823) par ses Principes d'économie politique de 1817, entreprennent de prouver que la condition prolétarienne est irrévocable. Il dit même que la misère des uns est la condition de la prospérité des autres. En fait, ces économistes étaient encore prisonniers de l'idée du péché, de la souffrance salvatrice et du pessimisme foncier qui animent Hobbes et l'Ancien Testament dans l'étude desquels ils avaient été formés.

Selon le premier, la population s'accroît plus vite que les subsistances, et l'équilibre ne peut être rétabli que par les guerres, les famines, les épidémies, ou la restriction volontaire de la natalité chez les classes laborieuses. Selon le second, l'accroissement de la population conduit à la mise en valeur de terres de moins en moins fertiles. Comme le prix de vente s'établit de façon à rendre rémunératrice la production la plus marginale, c'est-à-dire la plus onéreuse susceptible de s'écouler sur le marché, il en résulte, pour les producteurs les plus favorisés qui alignent leur prix de vente sur celui des producteurs moins favorisés, une rente. Elle est non gagnée par leur effort supplémentaire et son accroissement continu correspond à la hausse graduelle du prix des produits du sol.

La loi de Malthus et la loi de Ricardo procèdent d'une avarice de la nature contre laquelle l'intervention du législateur demeure impuissante. Malthus, pasteur anglican donc de formation théologique, désapprouvait les mesures d'assistance sociale imposées par l'État. Prévoyant que les ressources naturelles alimentaires croîtraient moins vite que celle de la population, il ne proposait comme solution que la limite de la population. Ancêtres de tous les néo-libéraux purs et durs qui viendront après lui, ses idées économico-sociales furent influentes et désastreuses. Voilà pourquoi les socialistes et les libéraux, pourtant adversaires, s'entendirent sur au moins un point: le désaveu des thèses malthusiennes.

S'appuyant sur ces considérations pessimistes (car lui aussi était de formation religieuse par sa famille israélite, dont il renia par ailleurs la foi), Karl Marx par son Capital publié en 1867 crut pouvoir en déduire la fin inévitable du régime capitaliste, basé sur la propriété et l'entreprise privées. En fait, il voyait l'histoire comme une eschatologie (partie de la théologie qui s'occupe des fins dernières) et une apocalypse (dernier livre de la Bible qui prévoit la fin du monde en catastrophe).

Selon lui, la paupérisation croissante des travailleurs, due à l'armée de réserve des prolétaires, et l'accumulation croissante des capitaux par un groupe de plus en plus restreint devaient aboutir à une situation révolutionnaire. Car il y avait d'après lui contradiction (il emploi ce mot pour dire conflit d'intérêt explosif) entre le mode collectif de production et le mode individuel d'appropriation. Le grand soir rouge terminerait en fête la prise du pouvoir violente par les prolétaires. La liquidation physique des exploiteurs qu'ils appellent la dictature du prolétariat (les communistes révolutionnaires au pouvoir persécutent et éliminent physiquement les 2 classes possédantes aristocrate et bourgeoise) serait suivie de l'avènement d'une société sans classes, fondée sur la collectivisation des instruments de production et la planification économique. Tout se terminerait par le dépérissement de cet instrument d'oppression qu'est l'État. La suppression des droits de l'homme, de la société de droit, du pluralisme des partis, de la liberté de la presse, des syndicats libres, seraient sans gravité puisqu'ils étaient tous des instruments au service des privilégiés ou des instruments de défense des travailleurs devenus dès lors inutiles en raison de leur victoire. Cette victoire fait en sorte que la police et l'armée cette fois-ci travaillent pour eux et que les causes de la nécessité de ces moyens de défense contre l'oppression (syndicats, liberté de presse, etc) n'existent plus.

3. La réponse du marxisme au défi de la condition prolétarienne

Le défi qu'élève la condition prolétarienne suscita des réactions et des mouvements sociaux et politiques très variés, allant de des écrits utopiques comme ceux de Fourier à la révolution communiste prônée par Marx, Lénine, Mao, Trotsky, en passant par le réformisme libéral, social-démocrate, ou socialiste.

Babouvisme, saint-simonisme, fouriérisme (ou phalanstérisme), cabétisme, owenisme, unionisme, égalitarisme, proudhonisme, autant de formes du socialisme utopique qui laissèrent certaines survivances sur des points précis dans les sociétés modernes. Par exemple, la révolution ou la libéralisation sexuelle était prônée par Fourier, et elle n'apparut qu'après 1970. Parmi les théoriciens de la violence, les anarchistes, en recourant au terrorisme dans l'espoir de fomenter la guerre civile, ne laissèrent, eux, rien de constructif. Ils ont même été le déclencheur-prétexte de la première guerre mondiale par l'assassinat en août 1914 de l'héritier au trône d'Autriche-Hongrie, François-Ferdinand. Il en fut autrement avec le marxisme, que son auteur prétendait justifier par le sens de l'Histoire. Il croit que l'histoire est le lieu où toujours s'affrontèrent maîtres et esclaves, seigneurs et paysans, bourgeois et prolétaires. Bref, la majorité toujours exploitée, méprisée et volée par une minorité. La fin de l'histoire (expression que Marx tient de Hegel son maître) est la fin de cette misère par la victoire un jour définitive de la majorité laborieuse sur la minorité parasitaire.

Le marxisme repose sur cette conviction que le capitalisme ne peut éliminer la condition prolétarienne par la vertu de son propre développement, et que seule la violence révolutionnaire est à même de résoudre les contradictions qu'il contient. Cette conviction est tirée par Karl Marx de l'analyse des modes de production (relation que l'homme entretient avec la nature pour y trouver ses subsistances) et de la condition ouvrière de son époque. L'industrie et le commerce ne travaillaient guère, alors, que pour les classes possédantes. Le cycle économique se refermait par-dessus la tête des paysans et des ouvriers exploités, sous-alimentés, sans soins médicaux, dans des conditions d'insalubrité effroyables, de santé précaire et à la forte mortalité infantile. Ils avaient le sentiment, certains la certitude, d'être frustrés des bénéfices de la croissance économique opérée par leur gigantesque et douloureux travail. Karl Marx en infère un certain nombre de prédictions.

Il prédit la concentration croissante du capital. Le développement du machinisme et l'élimination des moins aptes par la concurrence impliquent l'expropriation progressive des petits capitalistes par les moyens, puis des moyens par les gros, si bien que le capital finit par se concentrer entre les mains de quelques capitaines d'industrie multi-milliardaires. Il plaque le mode politique de l'impérialisme, qui vise la totalité du pouvoir, sur le mode social des entreprises économiques et sociales qui vise l'enrichissement; et ils les considèrent identiques, comme nos intellectuels religieux, de Saint Augustin à Joseph de Maistre, croyaient que l'Occidental avait la même mentalité et la même culture que l'Hébreu du temps d'Isaïe. Ce fut une erreur de le croire. La politique n'obéit pas aux mêmes règles que l'économique.

Cette concentration du capital implique, d'après Marx, la paupérisation des masses. La production ne travaillant que pour une clientèle de plus en plus restreinte, par suite de la concentration des fortunes, engendre inévitablement des crises de surproduction. Celles-ci provoquent le chômage et créent une surabondance de main-d'oeuvre sur le marché du travail, ce qui a pour effet d'avilir (rendre vilain, diminuer) les salaires. La classe capitaliste, par suite de la paupérisation des masses, se trouve dans la nécessité d'accroître le nombre de ses ennemis de classe et de produire ses propres fossoyeurs (Les bourgeois paient ceux qui les enterreront). Elle se trouve paradoxalement dans l'obligation « de nourrir ses propres esclaves, au lieu d'être nourrie par eux ». Le jour où elle ne sera plus à même d'assurer leur subsistance, qui seule leur permet de supporter leur esclavage, la révolution éclatera. Celle-ci se fera « grâce à l'expropriation de quelques usurpateurs par la masse », au lieu que la bourgeoisie régnait dans le passé « grâce à l'expropriation de la masse par quelques-uns ». Marx croyait que la misère, surtout une famine grave, engendre la révolution. Lénine au contraire verra que seule une action politique consciente et concertée peut la déclencher, la mener et la faire triompher.

L'évolution économique a démenti la plupart des prédictions de Karl Marx. Seule demeure valable la critique de l'injustice économique engendrée par le libre marché des prix (celui du travail, le salaire, surtout). Ensuite, l'analyse des fluctuations économiques en raison de la non-concordance de la production, liée aux profits et aux investissements, avec la répartition, liée au désordre de jungle à la place de la concertation, démontre que les intuitions marxistes sont toujours justes. Mais les moyens politiques pour résoudre les problèmes dénoncés sont d'un archaïsme assez profond.

La concentration des entreprises, dans les secteurs où elle est intervenue, s'est accompagnée en même temps de la démocratisation du capital, grâce à la société anonyme par actions. Les super riches possèdent le plus grand nombres d'actions, mais comme une bonne part est partagée par une forte classe moyenne par le biais de leur fonds de pensions, l'inégalité a perdu en Occident son aspérité qu'elle avait au XIXe siècle. Presque inconnue à l'époque où écrivait Karl Marx, la société anonyme par actions a permis d'associer la petite épargne à la grande entreprise et de faire participer l'ensemble des citoyens à la roulette russe du capitalisme. Aux États-Unis, une bonne partie des actions du big business est détenue par ses propres salariés.

La paupérisation des salariés ne s'est pas réalisée. La production de masse pour s'écouler, après la conquête des marchés extérieurs, a dû récupérer, sur le marché intérieur, les classes laborieuses comme classes consommatrices, grâce à une politique de hauts salaires grâce à des syndicats puissants et à la pratique de l'actionnariat ouvrier. L'ouvrier est devenu doublement intéressé à la réussite de l'entreprise où il travaille, et, par suite, à l'ordre capitaliste, à la fois en tant que salarié et en tant qu'actionnaire. Mais surtout, en échange d'un salaire qui lui permet de vivre avec sa maison, son chien et sa tondeuse à gazon, il a perdu tout goût et tout besoin nécessaire à la révolte armée.

Il en résulte que la lutte des classes est allée en s'affaiblissant. Le salaire a cessé d'être le minimum vital nécessaire à la survie de l'ouvrier. Car la courbe des salaires se décolle de plus en plus de la courbe des prix. En France, une enquête du ministère du Travail, en 1911, montre que l'indice des salaires réels est passé, en prenant pour basse 100 en 1910, de 53,8 en 1830 à 89,5 en 1890 et à 106,7 en 1911. Depuis, le taux d'accroissement s'est accéléré. Aux États-Unis, en prenant l'indice 100 en 1913, il est passé à 248 en 1955 (cela veut dire que depuis 1913, les salaires réels ont augmenté de 138% en 42 ans). Enfin, bien loin que le chômage se soit développé dans les nations en état de croissance économique, il a fait place au plein emploi grâce à la politique keynésienne établie après la crise de 1929. L'État décida d'atteindre le plein-emploi en engageant une masse de fonctionnaires qui donneraient aux citoyens la gratuité des services sociaux et administratifs en échange d'une lourde taxation qui est montée à 40% du PNB (l'économie totale par la somme de tous les biens et services produits pendant un an). Bref, l'État stabilisateur de plein-emploi devait par le fait même l'État-Providence.

Karl Marx et Lénine à sa suite avaient prévu naïvement le dépérissement (disparition) de l'État et de ces instruments d'oppression de classe que sont l'armée et la police, à mesure que s'édifierait le socialisme. C'est l'inverse qui s'est réalisé dans les pays communistes. L'appareil répressif y a été terriblement féroce. Son fonctionnement a atteint le délire et 40 millions de morts a été le coût de la révolution communiste en Russie et Europe de l'Est.

Pour réaliser autoritairement le Plan, il faut substituer aux contraintes monétaires, imposées par le mécanisme des prix dans l'économie de marché, des contraintes policières et pénales allant jusqu'au travail forcé et à la peine de mort pour délits économiques. Il faut que toute la production, la distribution et la consommation soient réglementées, ce qui nécessite une énorme bureaucratie étatique, une surveillance inquisitoriale du parti, la suppression de toute possibilité de contestation, un dogmatisme qui exclut toute liberté d'information et d'expression.

L'écrasement par les tanks russes du soulèvement de Berlin-Est en 1953, de l'insurrection de la Hongrie en 1956, du « printemps tchécoslovaque » en 1968, du printemps de Pékin sur la place Tien An Mehn en 1989 et, surtout, le quasi-génocide perpétré par les Khmers Rouges au Cambodge après leur victoire de 1975 montre que les dirigeants communistes tiennent la liberté intellectuelle, la discussion politique, le pluralisme des partis, le respect des minorités, voire le respect pour la liberté et la vie, pour incompatibles avec le communisme orthodoxe.

La révolution prolétarienne devait aboutir à société sans classes. Or, comme l'a montré Milovar Djilas dans son ouvrage La Classe nouvelle, loin de réaliser la République des Égaux, on constate l'apparition d'une classe nouvelle, « la classe bureaucratique », véritable classe privilégiée « en argent et en services, résultant du droit exclusif, assuré par le monopole du parti, de procéder à la distribution du revenu national, de fixer les salaires et les honoraires, de diriger la vie économique, et plus généralement, de disposer des richesses nationales ». Elle dispose de magasins particuliers bien pourvus en produits occidentaux, en quartiers de ville fermés et réservés et de toute une panoplie de privilèges, petits et gros, qui tournent en dérision l'idéal égalitaire communiste.

L'économie de marché a fait des paysans et des ouvriers des consommateurs libres, qui imposent par le plébiscite des prix sur les marchés concurrentiels l'urgence de leurs besoins et la préférence de leurs goûts. L'économie planifiée leur impose des priorités, au choix desquelles ils n'ont pas part, qui reviennent à sacrifier délibérément les industries de consommation à l'industrie lourde, aux armements et à la compétition spatiale. En ce sens, l'économie de marché, bien plus que la planification autoritaire, s'approche de la véritable démocratie économique, qui d'ailleurs n'a encore existé nulle part. En économie privée, ce sont les besoins et les goûts des consommateurs qui orientent les investissements des capitaux, et, par suite, la production, de façon à les satisfaire. Le profit est le signe de l'aptitude des producteurs à mieux servir les besoins et les goûts des consommateurs.

L'économie de plan est celle où le consommateur est encore un serf dont on veut le labeur silencieux; l'économie de marché, celle où le consommateur est traité comme un roi dont on veut les sous trébuchants.

4. La réponse du capitalisme du peuple au défi de la condition prolétarienne

C'est dans la voie du réformisme (social-démocratie, socialisme français) que se sont engagées les nations restées fidèles à l'économie de marché.

Pour combattre le paupérisme et résoudre « la question sociale » qui a ensanglanté le XIXe siècle (1848; 1870), les pouvoirs publics intervinrent. En marge du Code Civil, « créé pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire » ironisait-on, s'établirent une législation du travail, un droit syndical, un système de sécurité sociale étendu progressivement aux accidents du travail, au risque de chômage, à la maladie, à la vieillesse, aux charges familiales. Le capitalisme s'est résout à céder sur le social pour s'éviter une crise révolutionnaire qui l'eût emporté. Sagesse? opportunisme? Réalisme? Compromis sincère? C'est selon, et on ne le saura vraiment jamais.

La liberté syndicale fut reconnue en Angleterre en 1825; la liberté d'association, permettant de se coaliser, le fut en France en 1864, et la liberté syndicale en 1881 en France comme au Québec. Une série d'innovations modifièrent les rapports entre le travail et le capital: les conventions collectives, les comités d'entreprises, les différents modes d'intéressement, la cogestion dans certaines branches industrielles en Allemagne, l'actionnariat ouvrier, les salaires garantis, la réduction du temps de travail, la formation professionnelle, le reclassement, le recyclage, le plein emploi, les relations publiques. L'entreprise tend à devenir une communauté de travail, où l'ouvrier est mis à même de comprendre la finalité de son emploi et où il est associé à la réussite de l'entreprise. Les dirigeants ont compris que des employés simplement dociles étaient du bois mort, dangereux pour la survie de l'entreprise obligée de se surpasser en créativité, innovation, flexibilité et adaptabilité que seuls des employés motivés, formés, curieux et dynamiques peuvent fournir.

C'est toutefois dans le pays le plus attaché à l'économie de marché, et par sa vertu propre, que tend à se réaliser la disparition de la condition prolétarienne. Le théoricien et le praticien en fut essentiellement le constructeur d'automobiles de Détroit, Henri Ford (1868-1947).Henry Ford déclara, au printemps de 1914, que désormais il paierait ses ouvriers plus cher que partout ailleurs et qu'aucun d'eux ne gagnerait moins de $5 par jour; qu'il les ferait travailler un nombre d'heures moindre que dans toute autre industrie; qu'il vendrait ses automobiles meilleur marché que n'importe lequel de ses concurrents et réaliserait des bénéfices plus importants qu'aucun d'eux, tout en se passant du concours des banques. Il réalisa, point par point, ce programme parce qu'il eut la chance d'opérer dans un marché en pleine expansion, sans trop de concurrents sérieux, donc dans un marché oligopolistique à fort taux de profit.

Sa méthode est d'une simplicité extrême. Elle réside dans la production en masse, qui permet d'abaisser le coût de production, en réduisant la part des frais généraux incorporée dans chaque unité fabriquée. La baisse du coût de production doit se répercuter sur le prix de vente (ce qui permet d'atteindre une clientèle toujours plus étendue), et sur les salaires (ce qui permet de les augmenter, de façon à récupérer ses propres ouvriers comme consommateurs). Ford réduisit même la semaine de travail à 5 jours, pour leur permettre, 2 jours durant, d'être les usagers de sa voiture populaire.

À la recherche exclusive du profit (profit motive) se substitue ainsi le mobile du service (usage motive) ou, d'une façon plus générale, la recherche de l'accroissement du pouvoir d'achat de la collectivité, dont résulte, à titre d'effet secondaire, le profit de l'entrepreneur. « Le propriétaire, les employés, le public qui achète, déclare Ford, ne forment désormais plus qu'une seule communauté. » Le profit n'est que le sous-produit du service collectivement rendu.

On a donné au fordisme le nom de néo-capitalisme, mais ce fut une grossière exagération. Car le capitalisme s'adapte mais demeure toujours le même: liberté du capital et soumission de ceux qui n'en ont pas à ceux qui en ont. Il est moins exploiteur qu'avant. L'injustice toujours aussi grande qu'hier est moins insupportable en raison de l'amélioration de la richesse générale. Tel qu'a été le fordisme en son temps, au début du XXe siècle, il inflige un démenti total aux prédictions de Karl Marx, fondées sur la loi d'airain des salaires selon laquelle ils ne pouvaient augmenter puisqu'ils étaient fixés juste pour nourrir l'ouvrier et lui permettre de se reproduire. Il démentit aussi la prolétarisation croissante des masses, la concentration sans frein et sans contre-poids du capital entre un petit nombre de ploutocrates (le commandement aux riches); avec, comme effets inévitables, la lutte des classes, les crises de surproduction, le grand soir rouge de la révolte ouvrière triomphante, la dictature du prolétariat.

C'est tout le contraire qui se produit. La puissance d'achat du travail croissant régulièrement, le travailleur a intérêt à collaborer à cette hausse, tout comme le patron a intérêt à la provoquer. Donc il ne saurait plus être question, dans cette forme nouvelle du capitalisme, ni d'appauvrissement continuel des masses (les statistiques le prouvent), ni (les faits le démontrent) d'antagonisme des classes qui relèvent plus encore de facteurs psychologiques et historiques que de stricts facteurs économiques, ni de crises industrielles multipliées dues à la sous-consommation (l'expérience sur plusieurs siècles le confirme, bien que les crises de 1929, 1981 et 1991 en sont de sévères). Le salaire cesse d'être le minimum vital nécessaire à la force-travail pour se perpétuer, puisque la courbe des salaires se décolle de la courbe des prix, et s'accroît plus vite qu'elle. L'antagonisme du travail et du capital diminue d'autant. C'est ainsi que la puissance d'achat des salariés a augmenté en moyenne, aux États-Unis, de 248 % de 1913 à 1955.

Le fordisme est la meilleure réplique aux prédictions de Karl Marx, comme la social-démocratie scandinave est la meilleure réplique au capitalisme sauvage d'Amérique ou d'ailleurs. La démocratisation du capital (terme abusif, disons plutôt l'élargissement du nombre de capitalistes), grâce à la société anonyme et à l'actionnariat ouvrier, l'accès à la propriété privée qui en est résulté ont transformé les classes laborieuses en classes consommatrices et très partiellement possédantes. La condition prolétarienne, mais non la condition salariée précaire, tend à disparaître aux États-Unis, où l'ouvrier du XXe siècle a les conditions de vie très supérieures à celles d'un bourgeois européen du XIXe ou à celles d'un grand aristocrate de jadis. Le capitalisme des capitaines d'industrie, des Rockefeller, des Carnegie, des Morgan et des Mellon est devenu ce qu'on appelle the people's capitalism: le capitalisme du peuple, réalisant une grande civilisation de masse, et permettant d'opérer la réalisation progressive d'une relative forme de justice sociale sans la payer par le sang homicide. Ceci fut possible en Amérique parce que les nouveaux riches, ces milliardaires du pétrole, de l'acier ou de la banque, étaient des gens de classe moyenne avec sa mentalité conservatrice et prudente, raisonnable et familiale. Ce n'étaient pas des aristocrates européens, plein de morgue, d'arrogance et de mépris pour les classes populaires dont ils ne partageaient nullement la culture, les moeurs et les aspirations profondes. Ces nouveaux riches, laissant à leur mort des fortunes colossales qu'ils distribuèrent en fondations à des universités, à des oeuvres de bienfaisance, à des centres de recherche, ne se firent pas haïr comme ces aristocratiques européens dont l'un, en Russie, s'était vanté qu'il n'avait de toute sa vie jamais lacé son lacet de soulier parce qu'il le faisait faire par son valet de chambre. En Amérique un tel homme "face à claques" aurait été vomi par le peuple. Voilà pourquoi ils n'ont guère existé qu'en Europe où ils poussèrent les classes laborieuses à se rebeller contre eux.

5. La transformation du monde par l'économie de marché

L'économie de marché a métamorphosé l'image du monde. Grâce à la libre circulation des capitaux, des marchandises, des techniques et de la main-d'oeuvre, elle a mis en valeur les terres ignorées, fécondé les sols incultes, équipé toute la planète.

Ouvrons un atlas d'il y a 100 ans. Le centre des continents est occupé par d'immenses régions vagues, appelées « terres inconnues ». L'Amérique du Nord est à peine explorée. L'immense bassin de l'Amazone, les Andes, les pampas ne sont marqués que de quelques itinéraires d'explorateurs. L'Afrique centrale est aussi mystérieuse que le royaume d'Antinéa. L'Australie est une énigme, la Sibérie un désert. La Chine et le Japon sont fermés. La race blanche n'exploite qu'un petit appendice de l'Asie, une partie de la péninsule Eurasie (Europe + Asie).

Mais voici que les banques, pour drainer l'épargne qui ne trouve plus à s'employer, lancent des emprunts en vue d'exploiter les pays neufs. Quelques semaines après l'émission, de rapides paquebots débarquent dans une rade sauvage des matériaux de construction et des machines. Une ligne de chemin de fer s'allonge vers les contrées vierges, au long desquelles s'acheminent les produits de l'Europe en échange des produits indigènes et surtout coloniaux. Les recettes croissantes encouragent de nouvelles émissions, qui provoquent la mise en valeur de nouveaux pays. À la veille de la Première Guerre mondiale, il n'y avait plus de terres inconnues mais il y avait encore des peuplades inconnues, et presque toutes étaient très mal connues.

Si les exportations viennent à se rétrécir par suite de la saturation des besoins (offre excédentaire ou demande saturée) ou du développement d'une industrie indigène, on se retourne vers la conquête des marchés intérieurs. En permettant d'élever les salaires, en diminuant le temps de travail, la machine, même souvent aliénante mais globalement libératrice, permet aux ouvriers de devenir usagers de ses services, consommateurs de ses produits.

Les chefs d'industrie ont dû, bon gré mal gré, suivre l'exemple de Ford, qui prouva qu'il était possible de concilier les intérêts des producteurs, des consommateurs et des travailleurs, que Karl Marx déclarait à jamais incompatibles. C'est ce qu'un économiste français, Levasseur, a proposé d'appeler le paradoxe économique: « Aujourd'hui, écrit-il, grâce à la science, il est possible de créer un produit meilleur marché avec des matières premières plus chères, des salaires plus élevés, plus d'intérêt pour le capital, et, en définitive, un profit plus considérable pour l'entrepreneur

Ce paradoxe économique n'est autre chose que la révolution opérée par le machinisme, sous le merveilleux stimulant de la libre compétition.

Aristote, bien qu'il désapprouvait formellement l'esclavage par la force, l'acceptait quand les très faibles ne pouvaient se commander eux-mêmes. Il raillait en écrivant: « L'esclavage disparaîtra quand la navette marchera seule » acceptant donc l'esclavage pour des questions économiques de division des pouvoirs: à l'homme libre la politique, les arts et les sciences; à l'esclave la technique et les travaux manuels et peu intellectualisés; il en concluait que la civilisation ne peut subsister que par l'esclavage qui en Grèce n'était pas cruel et sadique comme chez les Romains. De l'amitié et de l'affection unissaient très souvent maîtres et esclaves qui formaient une sorte de famille psychologique et sentimentale, mais non légale. Pour dresser sur l'Acropole le marbre étincelant du Parthénon, pour que les philosophes puissent discuter dans les banquets des problèmes subtils qui préoccupaient l'esprit des Grecs depuis Parménide d'Élée, il fallait que des milliers d'êtres humains menassent dans les carrières du Pentélique, dans les mines du Laurion, dans les ergastules (prisons souterraines) du Pirée, la vie stupide des bêtes de somme.

En vain, l'élévation éthique perceptible vers la fin de l'Antiquité fit-elle de l'esclave, puis du serf, une personne morale; en vain, la Révolution française proclama-t-elle les droits de l'homme et du citoyen. Le travailleur serait toujours demeuré un prolétaire, si la machine émancipatrice ne l'avait transformé en un véritable citoyen. À considérer la vie d'un ouvrier qualifié d'aujourd'hui, sa nourriture, son vêtement, ses distractions, sa culture, on s'aperçoit qu'il jouit d'un confort que n'eût jamais pu imaginer un maître juré (membre d'une jurande) du temps de Louis XIV mort en 1715. Aucun paysan de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord ne rappelle, même de loin, la bête sauvage de La Bruyère ni le fermier de Jean-Jacques. En 5 générations, l'ouvrier a gagné plus de bien-être matériel et de liberté politique et personnelle que pendant les 24 siècles qui le séparaient d'Aristote.

Ce prodigieux accroissement du bien-être matériel, mais aussi moral, social et culturel, s'est manifesté, tout au long du XIXe siècle et pendant la première moitié du XXe, en dépit de 2 guerres mondiales (qui forment des creux, ou des ornières), par l'accroissement massif de la population et de la richesse dans les pays industriels ou semi-industriels. L'Europe est passée de 187 millions d'habitants en 1800 à 600 millions en 1960; la population des États-Unis est passée de 6 millions d'individus en 1800 à 190 millions en 1960.

Or cet accroissement est dû non seulement au progrès de la médecine et de l'hygiène, mais surtout à l'essor économique qui a suivi l'invention de la machine. Pour s'en rendre compte, il n'est que d'évoquer quelques statistiques.

La révolution industrielle s'était faite, au XVIIIe siècle, sur le charbon et la vapeur. En 1800, la production mondiale du charbon tournait autour de 15 millions de tonnes par an. En 1860, elle atteignait 132 millions de tonnes, 70l en 1900, 1454 en 1950, équivalant à 11632 millions de mégawatts-heure.

Mais l'énergie thermique n'est qu'une forme d'énergie parmi d'autres. La production mondiale d'énergie commercialisée était, en 1860, de 1,1 milliard de mégawattsheure, de 6,1 milliards en 1900, de 21 milliards en 1950, mettant au service de l'homme un nombre sans cesse croissant d'esclaves mécaniques.

Vers 1800, les dépenses de nourriture absorbaient 85 à 90 % du revenu moyen du peuple; cette proportion est tombée à moins de 50 % dans les pays industrialisés du monde actuel. Par suite, la part de l'agriculture dans le revenu national a considérablement diminué. Alors qu'elle représentait 40 % en 1800 aux États-Unis, elle n'est plus, en 1950, que de 8 %; et le pourcentage des agriculteurs dans la population active est tombé de 75 % à 9 %, et plus que 1% en 1993. En France, pays encore très agricole, elle était de 55 % en 1850; elle est tombée à 18 % en 1966. Plus un pays se développe, plus la population active tend à passer du secteur primaire dans le secondaire, du secondaire dans le tertiaire. De 1850 à 1935, les pourcentages respectifs étaient passés, aux États-Unis, de 32 % à 9 % dans le secteur primaire, de 19 % à 25 % dans le secondaire, de 42 % à 60 % dans le tertiaire. On peut, d'après Jean Fourastié, établir le bilan suivant: doublement de la consommation alimentaire moyenne, centuplement de la consommation des produits manufacturés, sextuplement de la consommation des services tertiaires. Tels sont les résultats de 150 années de progrès techniques en Occident.

Ces résultats globaux se matérialisent, au point de vue social, par un indice qui les résume tous, et qui est la meilleure réfutation aux objections contre la civilisation technicienne: c'est l'accroissement de l'espérance de vie, ou vie moyenne à la naissance.

Au début du XVIIIe siècle, elle n'était en Europe occidentale que de 25 ans. Aujourd'hui elle est de 72 ans pour les hommes, de 74 ans pour les femmes. La mortalité infantile était alors, pour 1000 naissances, de 250 environ; elle oscille aujourd'hui entre 20 et 22. La durée moyenne des mariages était de 17 ans; elle est de 39 ans aujourd'hui. L'âge moyen de l'enfant à la mort du premier parent était de 14 ans: il est aujourd'hui de 44 ans. Toute la vie familiale, toute la structure sociale s'en trouvent transformées.

La révolution économique, jointe à la révolution industrielle, a ouvert ainsi une ère nouvelle dans l'histoire de l'humanité: l'ère des sociétés techniciennes, qui s'efforcent d'améliorer sans cesse la condition humaine par la science et ses applications.

Ce beau tableau peut être nuancé par les problèmes résiduels de notre société occidentale: inégalités maintenues voire légèrement accentuées, criminalité et délinquance toujours fortes, drogues en expansion, dénatalité, familles fragiles et souvent monoparentales, décrochage scolaire, emplois précaires, crises économiques toujours récurrentes (1981 et 1992), chômage croissant, néo-libéralisme et keynésianisme tous 2 tenus en échec, pollution en décroissance mais toujours forte, affaiblissement de la classe moyenne, endettement inquiétant de l'État, mafias encore virulentes, menace du sida.

Mais il y a aussi de progressives et belles améliorations, voire des victoires: amélioration de la condition sociale, politique et économique des femmes, concertation internationale accrue, faillite politique du communisme totalitaire et fin de la guerre froide, renforcement de l'ONU, tabagisme en régression, percée technologique en bio-technologie continuelle, libération sexuelle bien amorcée, grande amélioration dans l'honnêteté des moeurs politiques, puissance médiatique conviviale et d'une grande variété.

XVI-- LA CIVILISATION OCCIDENTALE        ET LES CIVILISATIONS ORIENTALES

1. Comment l'avance de la civilisation occidentale ne date que du XVIIIe siècle

C'est seulement à partir du XVIIIe siècle que s'affirme la prépondérance de l'Occident si on prend comme critère la maîtrise de la nature par l'homme et la recherche de l'épanouissement individuel par une quête toute individualiste de ce bonheur. Mais si l'on compare, au Moyen Âge, les civilisations musulmane, indienne, chinoise, avec celle de l'Occident latin, la comparaison tourne d'une façon éclatante en faveur de l'Orient.

Aucun parallèle n'est possible entre les Carolingiens, ces rois francs héritiers de l'empire de Charlemagne couronné en 800 d'une part, les Abbassides de Bagdad et les Omeyyades de Cordoue, ces héritiers médiévaux de la fulgurante conquête musulmane de 632 à 720, d'autre part. Au XIVe siècle, Charles le Sage, (roi de France de 1364 à 1380) ne put réunir dans la bibliothèque royale que 1 100 manuscrits, dont les 2/3 étaient consacrés à la théologie. Cependant que 4 siècles auparavant, la bibliothèque du calife El Hakem II, à Cordoue, possédait, d'après les chroniqueurs arabes, 600,000 volumes dont 44 pour le seul catalogue.

Au Xe siècle, sous les califes éclairés de Cordoue l'Espagne musulmane est la région la plus riche et la plus peuplée de l'Europe occidentale. Ses palais, ses universités, ses bains publics, ses rues éclairées pendant la nuit ne pouvaient se comparer avec les misérables bicoques de bois qui, en France et en Germanie, s'élevaient à l'abri de quelque abbaye ou de quelque forteresse féodale.

À la fin du XIIIe siècle, Marco Polo, qui vécut à la cour du grand Khân Koublaï ou Kubilai, conquérant mongol de la Chine (1215-1294), s'émerveillait devant la splendeur des villes; devant l'utilisation des voies navigables, qui lui faisait écrire que, sur le Yang-tsé-kiang, circulaient plus de navires et de riches marchandises que sur tous les fleuves et les mers de la chrétienté; devant l'organisation d'un empire, plus grand qu'aucun royaume d'Occident, qui avait découvert la pierre philosophale, à savoir le papier monnaie.

Au début du XVIIe siècle, s'il faut en croire les calculs de Colin Clark, les niveaux de vie étaient sensiblement comparables en Asie et en Europe. Au « siècle des lumières », (XVIIIe s.) l'Empire du Milieu (nom donné à la Chine) apparaissait aux philosophes et aux physiocrates français, d'après les descriptions édifiantes des missionnaires, comme la plus belle réussite de l'aventure humaine.

« Les Chinois, écrivait Diderot, maître-d'oeuvre de l'Encyclopédie, sont, d'un consentement unanime, supérieurs à toutes les nations de l'Asie.... le disputent même, au jugement de quelques auteurs, aux contrées de l'Europe les plus éclairées. » Voltaire est encore plus catégorique: « Nous avons remarqué que le corps de cet État subsiste avec splendeur depuis plus de 4000 ans... Les Chinois l'emportent sur toutes les nations de l'univers. » L'éloignement grossit et embellit la réalité dans l'imagination des hommes, même les plus savants.

Le démarrage de l'Europe est la résultante d'une série de facteurs convergents, qui résument en même temps un peu tout l'Occident: réhabilitation du travail artisanal et des arts mécaniques, révolution scientifique, éthique protestante, économie de marché, révolution industrielle, révolution politique, par où s'est manifestée la même mentalité rationaliste, entreprenante et conquérante.

Pourquoi des mouvements analogues ne sont-ils pas intervenus au sein des civilisations orientales (qui furent, en maintes époques et sous maints rapports, tellement plus brillantes), leur permettant de prendre, par des voies originales et nationales, le même essor?

C'est ce qu'il convient rapidement d'examiner. Toute analyse un peu poussée conduit à une question de mentalité.

2. Comment la mentalité traditionnelle chinoise est incompatible avec l'idée de progrès

Au départ, tout semble indiquer que la Chine connaîtra une évolution scientifique et technique semblable, sinon supérieure, à celle de l'occident.

La pensée mathématique chinoise est profondément arithmétique et algébrique. La numération et la métrologie décimales, avec la place vide pour le zéro, apparaissent dès le premier siècle avant notre ère; les artisans chinois contrôlent alors leur travail avec des pieds à coulisse à graduation décimale. Sous les dynasties chinoises Song et Yuan, du Xe au XIVe siècle de notre ère, les Chinois sont les premiers pour la résolution des équations. Mais ils ne développent pas une géométrie axiomatique et déductive comme celle des Grecs, se bornant à des calculs de surfaces et de volumes.

En astronomie, ils ont des observateurs très précis, grâce à l'invention de remarquables instruments, tels que leur monture d'équatorial (instrument servant à mesurer la position d'une étoile par son ascension droite et sa déclinaison) et son entraînement par un mécanisme d'horlogerie, bien qu'ils n'aient à placer qu'un tube de visée et pas encore un télescope.

Ils cultivent principalement 3 branches de la physique: l'optique, l'acoustique et le magnétisme. S'ils avaient disposé d'un appareil mathématique suffisant, c'est une physique ondulatoire et du champ qu'ils auraient développée, s'étant toujours montrés réfractaires à l'atomisme et à la dynamique du point matériel telle que les Occidentaux l'ont conçue.

Néanmoins, les sciences fondamentales ne se développent pas en Chine avant l'arrivée des missionnaires occidentaux, et cela faute d'avoir accédé à l'idée de lois naturelles. Ils sont demeurés d'esprit asien et non pas accédé à l'esprit grec. Plus loin, nous nommerons ces 2 types d'esprit, des génies. Les Chinois considèrent le monde comme un vaste organisme, dont toutes les parties sont sympathiquement solidaires, la science consistant à découvrir leurs multiples correspondances, telles que celles qui relient le microcosme qu'est l'homme au macrocosme qu'est l'univers, exactement comme le fait la poésie quand elle contemple le ciel, les étoiles et les couchers de soleil. La nature est une symbolique qu'il s'agit de déchiffrer: de là la propension à développer une série de sciences qui se révèlent de véritables impasses parce qu'elles sont fausses et n'aboutissent pas à donner la maîtrise des choses qu'elles traitent: la numérologie (science qui prétend connaître les choses par leur nombre ou leur ordre numérique), l'astrologie (par la position des astres), la géomancie (par la position des cailloux sur le sol), la physiognomonie (par la forme du visage), l'oniromancie (par l'étude des rêves), la glyptomancie (par les traces sur la pierre). Toutes ces disciplines prirent en Occident le chemin de la poubelle.

Cette conception organiciste de l'univers (l'univers est vu comme un organisme humain, voire comme une personne humaine, comme Zeus ou Apollon) est incompatible avec la découverte des lois physiques: celle-ci implique que l'on isole de leur contexte naturel, sous forme de systèmes clos, des couples de phénomènes dont on étudie les variations concomitantes, en repérant les valeurs que chacun prend, l'un en fonction de l'autre. Les Chinois ne se sont jamais élevés à l'idée abstraite d'un espace homogène et anisotrope (se dit d'un corps dont les propriétés changent selon la direction considérée) comme celui d'Euclide, que l'on puisse géométriser. Leur physique demeure plongée dans la symbolique religieuse ou sacrée du Yang et du Yin, des 5 éléments et des affinités symboliques. Dès lors, ils n'ont jamais dépassé le niveau de la science pré-galiléenne (d'avant Galilée), comme le constate le plus grand historien de la science chinoise, Joseph Needham:

« Lorsque nous disons, écrit-il, que la science moderne ne s'est développée qu'en Europe occidentale, à l'époque de Galilée, vers la fin de la Renaissance, nous voulons bien dire qu'alors, et là seulement, furent développés les fondements de la structure des sciences de la nature telles que nous les connaissons de nos jours, c'est-à-dire l'application à la nature d'hypothèses mathématiques, la pleine compréhension et l'usage systématique de la méthode expérimentale, la distinction entre qualités premières et qualités secondes, la géométrisation de l'espace, et l'acceptation d'un modèle mécanique à la Newton, de la réalité ». Mais nous savons aujourd'hui que le modèle mécanique ne convient pas à tous les phénomènes de la nature dont le phénomène humain et les phénomènes électro-magnétiques. Ils sont plus complexes que les machines simples.

Peuple industrieux et pratique, les Chinois excellent dans la cartographie, la météorologie, et créent la sismographie (science des séismes comme les volcans et tremblements de terre). Créatifs et dynamiques, ils comptent de nombreuses réussites dans le génie civil et en hydraulique. Ils maîtrisent le moulage de la fonte quinze siècles avant l'Europe, et sont parmi les premiers à utiliser la houille. On leur doit: la première horloge mécanique à échappement et balancier; la poudre, dont ils ne se servent que pour des feux d'artifice, avant d'en faire des grenades à main et de l'utiliser dans la guerre, sous les Sung, au XIlIe siècle; la boussole; le papier; la soie; l'imprimerie à caractères mobiles; la porcelaine. Néanmoins, plus doués pour les inventions que pour en tirer parti, pendant les 2000 ans qui s'écoulent entre l'avènement des Han et la chute de la dynastie mandchoue, la vie industrielle en Chine demeure sensiblement la même.

Cela est dû à ce que la mentalité chinoise s'intéresse à un tout autre ordre de valeurs que la mentalité occidentale. Au lieu de s'efforcer à dominer la nature, les Chinois cherchaient à s'adapter au milieu cosmique, naturel et humain. Les 2 problèmes essentiels, pour les penseurs chinois, furent la recherche d'un bon gouvernement et l'art de se contenter de son sort au milieu de la pauvreté et de l'adversité, ce qui le propre de leur sagesse.

Le premier souci se manifeste chez Confucius, pour qui l'homme est un être essentiellement social. Confucius (K'ung Tzu, -555 à -479) se donne pour mission de sauver le monde chinois, en pleine décadence à la fin de la dynastie Tchéou. Pour cela, il faut restaurer l'ordre social en accord avec l'ordre du Ciel, par la pratique des vertus essentielles: les rites de la politesse (li), la justice distributive (yi), la bonté, la piété filiale, la sagesse. Le confucianisme est une théorie du bon gouvernement, et une éthique qui aboutit à une sorte de ritualisme social.

La langue chinoise écrite concourt à maintenir ce conformisme. L'inamovibilité des mots, formés de monosyllabes, tend à stéréotyper la pensée et à fixer la vie sociale, comme le montrent Confucius et son école, cherchant à remédier aux désordres de leur temps par « la rectification des mots »: pour assurer un bon gouvernement, il faut que chaque chose soit désignée par son vrai nom, et que chacun se conforme à la désignation correcte de sa fonction. Le mauvais usage des mots est un mal sémantique, qui conduit au désordre social.

Aussi les fonctionnaires sont-ils recrutés au concours, d'après leur connaissance des classiques, connus sous le nom de King, écrits dans une langue ancienne très différente de l'actuelle, qui comporte la maîtrise de dizaine de milliers de caractères chinois. L'institution du mandarinat écréma ainsi les meilleurs esprits pendant 2000 ans, au bénéfice d'une administration, dont le souci primordial était de maintenir l'ordre social en dépendance avec l'ordre cosmique, c'est-à-dire l'immobilisme. À titre de comparaison, c'est aussi vrai en Occident dans une certaine mesure. Par exemple, un professeur ou une école qui insiste beaucoup plus sur l'orthographe et la syntaxe révèle son conformisme et son conservatisme. Si elle insistait plus sur la richesse du vocabulaire, sur l'invention langagière, sur la performance du vocabulaire scientifique, elle démontrerait son dynamisme, son modernisme et sa vive intelligence. Cependant, cette cuistrerie orthographique n'existe qu'en certains milieux très marginaux en Occident. Des langues entières simplifièrent leur orthographe, comme l'anglais, l'espagnol et l'italien.

Le taoïsme (ou le Tao, qui veut dire la Voie), qui précéda le confucianisme, et que ses adeptes propagèrent en réaction contre celui-ci, eut des résultats plus stérilisants encore, car il impliquait la négation de la logique, et une attitude d'évasion à l'égard de la vie et ses problèmes. Lao-Tseu (-570 à -490) est un mélange de Plotin et de Rousseau avant la lettre.

Tous les malheurs proviennent de ce que l'homme s'est écarté de l'état de nature, en voulant se rendre maître de son destin, en essayant de forcer et de discipliner le sort. Les vertus sociales prônées par Confucius: la justice, le souci des convenances, la sagesse, la bonté, ne méritent que mépris. Fruits de la convention, elles font obstacle à l'ordre naturel des choses. Les lois n'ont fait que multiplier les voleurs et les bandits. Pour Confucius, le souverain doit tout faire pour le peuple. Pour Lao-Tseu, le mieux que le souverain puisse faire, c'est de ne rien faire et de laisser aller les choses. Il faut revenir à l'innocence première. Par une véritable ascèse, on peut prolonger sa vie, et même devenir immortel en s'absorbant par l'extase dans le Tao, la réalité innommable, omniprésente, sans déterminations définies qui est l'origine et la loi suprême de toutes choses. Psychanalythiquement, on dirait que ce Tao est naïvement le désir vers le ventre maternel où tout était bon, au chaud, indistinct.

À tout cela, il faut joindre le handicap de la langue chinoise, qui ne se prête ni à l'abstraction ni au raisonnement déductif. Avec une écriture idéopictographique il est difficile de se libérer de la partie figurative concrète d'un idéogramme, pour passer à la signification conceptuelle d'une notion abstraite, alors que ce passage n'est entravé par rien dans les langues fondées sur l'écriture alphabétique. Par ailleurs, le manque de syntaxe fait qu'un Chinois de culture classique juxtapose les propositions, sans les coordonner par des conjonctions logiques. Le « je pense, donc je suis » de Descartes devient « je pense, je suis », et, comme le verbe être a, en chinois, un sens concret locatif, la proposition de Descartes se traduit littéralement par: « Je pense, je suis là. » Dans cette mentalité, il y a une succession d'états, non des états liés mécaniquement ensemble, comme quelqu'un qui ne verrait dans une maison une suite de matériaux empilés, sans lien logique entre eux, sans qu'il ne puisse s'apercevoir que c'est une maison, sans s'apercevoir que ce sont des matériaux organisés en maison.

La logique formelle est une science inconnue des Chinois, et la notion même de logique leur est étrangère, au point qu'aucun mot n'exprime cette notion dans leur langue. Le défaut de logique a entravé l'essor de la pensée scientifique dans la Chine millénaire, et l'école des « argumentateurs » n'a jamais pu résoudre les sophismes (faux raisonnement, comme la terre et la tête sont rondes, donc terre et tête sont semblables), dont la logique aristotélicienne a libéré les Grecs. Les Chinois d'aujourd'hui ont dû avoir recours aux syntaxes étrangères, en imposant l'usage de certaines particules qui permettent de créer des catégories grammaticales suivant les normes syntaxiques des langues occidentales.

Avec de telles mentalités, celle de Confucius ou celle de Lao-Tseu, auxquelles s'ajoute le handicap de la langue et de l'écriture, l'idée de progrès, qui a vitalisé la civilisation occidentale, est théoriquement et pratiquement exclue. Pourtant, leur histoire politique est extrêmement mouvementée et constructive d'un très grand espace national avec une assez forte unité par la politique, l'administration et la symbolique sociale que sont justement ces philosophies très peu matérialistes. La Chine, comme le Japon jusqu'à l'arrivée des occidentaux, est une société fermée, qui se considère comme parfaite et n'ayant rien à apprendre de l'étranger.

Lorsque le roi George III d'Angleterre, celui-là même qui perdit l'Amérique, proposa, dans une lettre adressée à l'empereur K'ien Long (1735-1795), d'établir des relations diplomatiques et commerciales entre son pays et le sien, le Fils du Ciel répondit:

« Quant à votre sollicitation d'envoyer un de vos nationaux pour être accrédité à ma cour céleste, et pour contrôler le commerce de votre pays avec la Chine, cette requête est contraire à tous les usages de ma dynastie et ne peut absolument pas être accueillie... Nos cérémonies et notre code de lois diffèrent si complètement des vôtres que, même si votre envoyé pouvait acquérir les rudiments de notre civilisation, vous ne pourriez pas transplanter nos manières et coutumes sur votre sol étranger... Dominant le vaste monde, je n'ai qu'un but en vue, à savoir maintenir un parfait gouvernement et remplir les devoirs de l'État... Je n'attribue aucune valeur aux objets étranges ou ingénieux, et n'attends aucun service des manufactures de votre pays. » Craignait-il un envahisseur militaire et culturel? Si oui, il était très lucide et très en avance sur son époque! Mais il se coupait de la modernité qui justement à cette époque prenait son envol en Occident.

Retranché derrière une muraille de Chine intellectuelle et morale, l'Empire du Milieu ne pouvait évoluer, jusqu'à l'arrivée des Barbares, des diables d'Européens et d'Américains qui le furent aussi, au sens propre, en massacrant des milliers d'Asiatiques pour coloniser leur pays, c'est-à-dire s'y installer et leur enlever leur indépendance nationale.

3. Comment la mentalité traditionnelle indienne est incompatible avec l'idée du progrès

Vers -1,500 environ, la brillante civilisation le long du fleuve Indus dont les eaux descendent de l'Himalaya, révélée par les fouilles de Harappa et de Mohan-Jo-Daro, fut submergée par l'invasion des Aryens védiques, propres parents des Iraniens. Les hymnes religieux et les rites sacrificatoires de ces derniers constituent le Veda, ou « savoir ». Rédigés en sanskrit archaïque, ils s'élaborent en Livre canonique, de -1500 à -1000, suivis de commentaires et compléments exégétiques, les brahma, dont la rédaction se poursuit jusqu'au début du bouddhisme, au -Ve siècle. L'astronomie qui s'en dégage repose sur l'idée babylonienne de la Grande Année, qui comprend 4 320,000 années scolaires, divisées en 4 âges d'inégale perfection et durée. Influencés par l'oeuvre d'Hipparque, les astronomes indiens rendent compte des mouvements planétaires à l'aide d'épicycles (un astre décrit un cercle dont le centre en fait un plus grand), et se servent d'épicycles ovoïdes (en forme d'oeuf) pour obtenir une approximation plus exacte.

L'oeuvre mathématique des Indiens continue la tradition algébrique des Babyloniens, plutôt que la tradition géométrique des Grecs. Aryabhata (vers -475 -550) utilise la numération décimale de position avec le zéro, adopte en trigonométrie l'usage des sinus, au lieu des cordes d'arc utilisés par les Grecs, développe l'analyse algébrique, et donne du nombre p (pi) une valeur plus approchée que celle d'Archimède. Ses travaux sont poursuivis par le grand astronome Brahmagupta, au VIIe siècle. Celui-ci propose quelques méthodes pour la solution des équations indéterminées du premier degré, et pour l'extraction des racines du second degré. Son système astronomique, le Siddharta (628), apporté à la cour du calife humaniste Al-Mansour à Bagdad, devait exercer une profonde influence sur les savants arabes, comme cela est attesté par Al-Battani (mort 929). Néanmoins, le Persan Al-Biruni (973-l048), qui voyagea dans l'Inde et écrivit une histoire des Hindous et de leur science, porte sur leurs mathématiques le jugement suivant: « Je puis seulement comparer leur littérature astronomique et mathématique à un mélange de cristaux précieux et de cailloux vulgaires... parce qu'ils sont incapables de s'élever jusqu'à des méthodes de déduction rigoureusement scientifique. » Il leur manquait la conceptualisation abstraite, tout praticiens empiristes qu'ils étaient, encore enfermés dans une symbolique religieuse et sacrée.

La médecine et la chimie ne s'élevèrent pas au niveau de disciplines vraiment scientifiques. Par suite du peu d'aptitude à la pensée abstraite, la pensée indienne s'exerce sur des situations concrètes, et ne s'élève pas à la notion de lois générales. Les événements singuliers peuvent se conditionner; ils ne se superposent pas, ni ne s'emboîtent comme des concepts plus ou moins généraux. Ainsi. les inférences admises par l'esprit oriental ne coïncident nullement avec ce que nous appelons induction et déduction. Elles ne témoignent ni d'un passage du général au particulier, ou inversement, ni d'un passage du fait à la loi, ou inversement. L'inférence, en sanskrit, procède par condition et conditionné.

Stcherbatsky a fait justement remarquer que, exprimé à l'indienne, le syllogisme d'Aristote cessait d'être un raisonnement, pour devenir une simple perception: « Voilà un homme mortel, Socrate. » Et Jacobi, avec beaucoup d'à propos, rappelle à ce sujet qu'une telle façon de penser « concorde avec la structure du sanskrit, si porté à présenter sous forme de mots composés ce que nous dirions, nous autres, en une phrase, voire en un raisonnement » . Cette façon de penser agglutine les choses au lieu de les classer.

Les techniques s'échelonnement à des degrés très différents chez les nombreux peuples qui constituent la mosaïque ethnique de l'Inde, depuis les techniques de l'âge de pierre jusqu'à d'autres plus évoluées, que se transmettent oralement les différents corps de métiers. Les plus remarquables se rapportent à la métallurgie, aux laques, aux textiles, et aux techniques psychosomatiques du yoga.

Malheureusement, après l'expulsion du bouddhisme de l'Inde, par la violente réaction brahmanique qui forma l'hindouisme, les progrès scientifiques déclinèrent, et le flambeau passa au monde de langue arabe.

Si l'on se demande pourquoi l'Inde, en dépit d'un départ honorable, ne s'est pas élevée par son propre effort à la civilisation scientifique et technicienne des Occidentaux, il faut en venir à une question de mentalité.

Les penseurs d'Occident, comme ceux de l'Inde, sont partis de la même constatation pessimiste: la condition humaine est précaire, douloureuse, transitoire. Théognis de Mégare, Simonide de Céos, les tragiques grecs ont porté sur l'existence des jugements aussi attristés que le Bouddha. Seulement la réaction des Occidentaux fut à l'opposé de celle des Orientaux, notamment des Hindous: pour les premiers, il convient d'y remédier; pour les seconds, il convient de s'en évader. L'Occidental cherche à remédier à la misère de la condition humaine grâce à la maîtrise du monde extérieur; l'Indien cherche à l'éluder grâce à la maîtrise de la vie intérieure. L'Occidental croit à la réalité du monde extérieur: il exerce sur lui l'ascendant de sa volonté de puissance; l'Indien tient le monde extérieur et l'idée du moi comme faisant partie de la même substance ainsi que pour une illusion; il s'efforce de résoudre sa personnalité dans la quiétude du « Soi » impersonnel et intemporel. Comme la pierre qui n'a ni âge, ni sensibilité, le moi souffrant tendra à vouloir lui ressembler, en tuant toute émotion, toute identité, toute velléité, tout désir.

« De l'Himalaya jusqu'à Ceylan, écrit Sylvain Lévi, les esprits cultivés et les âmes simples acceptent la même loi transcendante ( kharma), liée à l'éternité des transmigrations (samsara) et à la rétribution des actes à travers la série des existences (karman). Religions et philosophies s'accordent à prêcher le néant de l'individu, la vanité illusoire des choses. »

Dès lors, le sommet de la sagesse consiste à échapper à la roue des renaissances, par des techniques de dépersonnalisation qui vont de la délivrance par la connaissance du Samkhya, aux méthodes psychosomatiques de libération du yoga. Le but est d'accéder à la fusion extatique avec l'Absolu (Brahma), qui, sous sa forme positive, est l'Être en soi, et, sous sa forme négative, le Néant, le nirvana.Des mystiques chrétiens (Thérèse d'Avila, Saint-Jean de la Croix) et orthodoxes (les moines) furent tentés par cette voie de se fusionner à Dieu, mais ils demeurèrent marginaux tant le caractère populaire de l'Occidental trouvait ces tentatives de vouloir sortir de la condition humaine un peu folles tout en étant objet de sympathie et de curiosité.

À cette métaphysique de négation du vouloir vivre, il faut joindre le cloisonnement de la société indienne, qui bloqua cette irrigation vivifiante du corps social qu'on appelle la circulation des élites. La société indienne s'est trouvée stratifiée par une superposition d'autochtones, d'allogènes, de conquérants, d'où est sorti le régime des castes à qui on a donné une justification religieuse.

Comme la caste dans laquelle on naît est la résultante de tous les actes accomplis dans les vies antérieures, nul ne songe à s'y soustraire. Le paria se résigne à son sort, puisqu'il y voit l'expiation des fautes commises dans ses vies antérieures et la condition de l'accession à une condition meilleure dans sa vie future. Mais la caste enferme l'individu dans une sorte de geôle sociale: on ne peut prendre femme qu'à l'intérieur de sa caste; on ne peut prendre ses repas qu'avec les personnes de sa caste: une poignée de riz acceptée d'un homme d'une caste inférieure entraîne une telle impureté, qu'elle peut entraîner l'expulsion hors de la caste. Toute promotion sociale est impossible; tout effort pour « franchir l'étape » est exclu. Et, puisque la condition des parias était religieusement méritée, rien ne fut fait, avant 1950, pour abolir leur intouchabilité. Même encore aujourd'hui, les conflits religieux entre Hindous et Musulmans sont extrêmement violents et gênent l'essor moderniste de l'Inde.

Inaugurant un entretien organisé par l'UNESCO à New Delhi, capitale de l'Inde, en décembre 1951, entre l'Orient et l'Occident, Son Excellence Maulana Abdul Kalam Azad, ministre de l'Éducation de l'Inde, avouait la relative insensibilité de la société indienne à la souffrance humaine, « étant donné que la souffrance est considérée comme une pure illusion », et que « la pensée orientale, préoccupée du salut individuel, a parfois prêté une attention insuffisante au bien-être social et au progrès ». Il aurait pu ajouter à l'hygiène. Encore aujourd'hui, il n'est pas rare de voir un homme ou une femme s'accroupir en pleine rue pour y déféquer sans aucune gêne ou contrainte.

Le swami Siddheswarânanda ajouta, en réponse à ceux qui jettent l'opprobre sur l'Occident, uniquement préoccupé de technique, voué à la matérialité des choses, et incapable de toute aspiration supérieure: « Lorsque des milliers et des milliers d'hommes en Orient n'ont rien à manger, parler d'humanisme et de l'évolution de l'idéal de l'homme n'est qu'une caricature; il faut prendre des mesures efficaces pour liquider l'ignorance, la faim et la maladie. » Cet Oriental, on le constate, s'est occidentalisé. Cependant, on le sait aujourd'hui, la modernisation repose aussi sur une éthique très stricte. Il est donc faux d'accuser l'Occidental de matérialisme immoral. Car le matérialisme (la matière est la seule réalité) est une ontologie, non une éthique. L'éthique occidentale existe, elle est mi-aristotélicienne, mi-judaïque. Voilà pourquoi vous pouvez vous trouver en présence d'un savant matérialiste (athée) et très honnête, et le lendemain rencontrer un homme de la Mafia qui tue et qui croit en Dieu.

Après être allé quêter la sagesse auprès des plus illustres swamis, après avoir consulté la Mère, Shri Arrandamayi Ma, incarnation divine, avatar de Kali ou de Durga, Arthur Koestler, complètement désillusionné, concluait, au retour de son pèlerinage en Orient: « L'Inde n'a pas de cure spirituelle à offrir pour les maux de la civilisation occidentale. » Pourtant, dans les années 1960s, l'Occident s'enticha pour les gourous orientaux (Krhisna, méditation transcendantale, yoga, etc) mais ce fut de courte durée parce que les maux occidentaux peut-être ne peuvent trouver de remèdes qu'occidentaux. Une saine philosophie par exemple, car on s'est aperçu que les maux réels de l'Occident pouvaient s'expliquer aisément par la méconnaissance ou l'abandon des principes éthiques occidentaux eux-mêmes. Par exemple, le capitalisme est trop cupide, l'Inquisition et le communisme violent la dignité et liberté de l'homme, le monde industriel rend esclave du système et de la machine, etc. Le renforcement des sciences humaines et leur diffusion démocratique ont dès lors pris le relais de ces importations culturelles d'Asie qui déclinèrent assez vite.

L'habitude d'opposer le matérialisme grossier de l'Occident au spiritualisme de l'Orient est à réviser. Les grandes civilisations asiatiques se sont développées à l'âge de la mentalité prélogique: intuitive, symbolique, magique, mystique, irrationnelle, basée sur le refus d'envisager le monde extérieur comme une réalité autonome que l'on peut aménager et s'approprier par la connaissance de ses lois.

L'Occident, grâce à la Grèce, a su s'élever à la pensée rationnelle, fondée sur le respect du principe de contradiction, dont l'Oriental n'a aucun souci. En associant le Logos hellénique à la meilleure partie de l'éthique judaïque (Aimez-vous les uns les autres) et au Droit romain, l'Europe a réalisé une synthèse qui, en dépit de maintes tribulations, est encore la réussite la plus fabuleuse de l'aventure humaine.

4. Comment la civilisation d'expression arabe fut entravée par l'Islam

Du VIIIe siècle au XIIe siècle, l'empire musulman, composé de populations fort diverses, s'étendant des Pyrénées aux confins de la Chine, hérita de la science hellène. Il a conquis, en effet, des régions habitées par les plus grands savants formés par l'hellénisme. Il y avait même eu auparavant des savants grecs chassés d'Occident vers l'Orient par les persécutions que leur imposait la nouvelle religion chrétienne. Qu'on pense aux nestoriens chassés de l'École d'Edesse (489) et aux philosophes chassés de l'École d'Athènes (529) par Justinien, enrichissant cette science occidentale d'emprunts perses, indiens, et même chinois, pour la transmettre, au XIIe et au XIIIe siècle, à l'Occident latin qui s'en trouva vitalisé. Bref, la science grecque fit souvent des allers-retours, d'Occident vers l'Orient et vice versa.

Bien avant la Latinité, Bagdad sur l'Euphrate, Le Caire sur le Nil, Tolède sur le Tage, Cordoue sur le Guadalquivir, possédèrent des universités munies de laboratoires, d'observatoires, de riches bibliothèques. La seule Espagne musulmane possédait 70 bibliothèques publiques. Pendant 5 siècles, les siècles noirs de l'Occident, la civilisation parla arabe, et l'arabe devint la vraie langue internationale.

Mais « langue arabe » ne veut pas dire « race arabe » (qui n'existe pas). Musulman est synonyme d'islamique (de religion de Mahomet). Bref, des Arabes (venant d'Arabie), parlant arabe, répandirent leur religion, l'Islam, chez d'autres peuples qui adoptèrent la langue arabe, devinrent musulmans sans être et sans devenir arabes. Un peu comme les Francs, païens parlant le franc, devinrent chrétiens et adoptèrent en partie le latin. Cette mixture composa le Français d'aujourd'hui. Sous les 4 premiers califats (qui étaient chefs arabes, originaires d'Arabie), aucun mouvement intellectuel de caractère profane ne se produisit.

C'est le centre nestorien (de la secte chrétienne de Nestorius, hérésiarque, 380-451, qui affirmait que le Christ avaient 2 natures, humaine et divine et non une seule nature divine incarnée comme disent les orthodoxes), de Jundishapur, en Iran, qui servit d'abord de relais comme centre de culture. Les nestoriens traduisirent en syriaque les oeuvres d'Aristote, de Platon, d'Euclide, d'Archimède, de Héron et de Ptolémée. Il en fut autrement quand, vers 750, la Perse prit l'ascendant, et permit aux califes abbassides résidant à Bagdad de supplanter les califes omeyyades résidant à Damas. Les Abbassides firent de leur nouvelle capitale, Bagdad, la première cité du monde civilisé, et l'arabe remplaça le syriaque comme langue de civilisation. Un prince omeyyade parvint à s'enfuir en Espagne, où il alla fonder, dans la ville espagnole de Cordoue, un autre centre de culture et un royaume pratiquement indépendant.

Les brillants califes, contemporains des Carolingiens, qui se succèdent à Bagdad: Al-Mansour, Haroun al-Rachid, Al-Mamoun, pratiquent extérieurement la religion dont ils sont les chefs; mais, comme les Papes de la Renaissance, ils s'intéressent à bien autre chose. Entourés de parsis (de la religion de Zoroastre) syriens, de nestoriens, de juifs, de libres penseurs, de païens (« sabéens » de Harran), ils se montrent tolérants, pour autant que le leur permettent les imans (chefs religieux). Ils patronnent les discussions des disputeurs, les motecallemins, qui comparent les mérites respectifs des diverses religions au regard de la raison.

Le calife Al-Mamoun, esprit ouvert et brillant, qu'on appelait par plaisanterie « le Commandeur des incroyants », envoie des émissaires en Grèce, dans l'Inde, en quête de manuscrits. Il utilise des chrétiens nestoriens connaissant le grec, le syriaque et l'arabe, pour traduire en arabe les oeuvres d'Aristote, d'Euclide, d'Archimède, d'Apollonius, d'Hippocrate, de Gallien. Il fonde en 830 une académie-bibliothèque, appelée « Maison de la Science », où il entretient des traducteurs à ses frais, et dont il confie la direction au médecin nestorien Yahia ibn Massawaï. L'activité de cette fondation atteignit son acmé (apogée, moment du plus grand développement) sous le disciple de Yahia, Honaïn ibn Ichak (809-877), qui fut non seulement le plus grand traducteur syrien, mais l'auteur de travaux originaux, dont l'Introduction à Galien fut un des premiers livres arabes traduits en latin.

À la même époque, toujours sous le patronage du calife Al-Mansour, AlKhwarizmi pose les fondements des mathématiques arabes. Il écrit une algèbre inspirée du savant indien Brahmagupta, dresse des tables trigonométriques en se servant des sinus, et établit des tables astronomiques en colligeant les résultats de Ptolémée et de Brahmagupta. Il se sert du système décimal de numération et du zéro, système que les Latins appelèrent « algorithme », d'après son nom. Il a pour successeur Tabit ibn Korra, originaire d'Harran, ville demeurée païenne. Ce dernier traduit l'Almageste de Ptolémée, et s'attaque à la résolution des équations du troisième degré. Au Xe siècle, c'est toujours à Bagdad que travaillent le célèbre mathématicien Al-Battani et le grand astronome Aboul-Wafa.

C'est à Bagdad que fit ses études le médecin persan Al-Razi (865-925), que les Latins appellent Rhazès, qui publie, en trente volumes, une encyclopédie complète de la médecine depuis Hippocrate, sous le titre Al-Haoui « Le réservoir de la médecine », qu'on nommera en Occident Continens. Il ne sera dépassé que par Avicenne (980-1037) né à Boukhara en Tranxoniane, esprit universel dont l'oeuvre capitale, le Canon de la médecine, fera autorité jusqu'à nos jours.

À la suite de l'effondrement de l'empire abbasside, la riche civilisation arabe qui s'est nourrie essentiellement à même ses anciennes conquêtes byzantines et perses, se propage à Alep, à Boukhara, à Samarcande, au Caire, où les Fatimides fondent l'université d'El-Azar, et surtout en Andalousie espagnole, où Cordoue aux 300 mosquées, appelée « la perle du monde », contrebalance la gloire de Bagdad. D'ailleurs, même aujourd'hui, ce qu'il y a de plus beau en Espagne, c'est le château de l'Alhambra qu'y ont laissé les Ommeyades, qui furent plus tard chassés d'Espagne de 1054 à 1492 par les rois catholiques espagnols.

Dans la seconde partie du XIe siècle, la conquête de Bagdad par les Turcs Seldjoukides qui s'installent en Syrie, la reconquête par les chrétiens de l'Aragon, de Tolède, de Palerme, et l'entrée des croisés à Jérusalem provoquent le déclin de la puissance politique des Arabes. Le califat de Cordoue se morcelle en une série de petits États, ayant Séville, Grenade, Malaga pour capitales; ce sera sa perte.

Sous les Almohades, un empire arabe se reconstitue de l'Atlantique à la Tripolitaine, et produit une nouvelle génération de savants: l'astronome Al-Bitrûji, le médecin Avenzoar, et surtout Ibn-Rochd dit Averroès (1126-1198), qui clôt la glorieuse lignée des fisouf (philosophes) commencée au IXe siècle avec Al-Kindi.

Au XIIIe siècle, le Proche-Orient musulman connaît un nouveau Haroun al-Rachid avec Saladin, qui reconquiert Jérusalem en 1187, et un nouveau Mansour dans son neveu, le sultan Mélik el-Kamil qui fonde à sa cour une sorte d'agence permanente de renseignements scientifiques, à laquelle s'adressa le souverain des Deux-Siciles, l'empereur Frédéric II.

En Occident, l'Espagne almohade inaugure un nouvel âge d'or, qui se prolonge au Caire jusqu'au jour où les Mamelouks firent tomber l'Égypte sous la domination turque, et à Bagdad, jusqu'à sa prise en 1258 par les hordes mongoles d'Houlagon (1251-1265).

La civilisation arabe, est dans sa culture scientifique essentiellement les restes grecs des territoires byzantins et perses conquis. Elle rayonne en Europe, dans le midi de la France, en Italie, en Sicile. À Salerne, à Montpellier s'installent des médecins arabes et juifs venus d'Espagne. On enseigne la médecine arabe à Venise et à Padoue jusqu'au XVIe siècle. Byzance rivalise avec Bagdad, et fonde « l'École de la Majeure ». Deux empereurs byzantins, de la dynastie macédonienne, s'intéressent aux mathématiques, et Constantin VII adresse, en cadeau diplomatique à Abd el-Rahman III qui vient de se proclamer calife de Cordoue, la pharmacologie de Dioscoride.

Gerbert, grâce à son séjour en Espagne (967-970), avant de devenir pape sous le nom de Sylvestre II, vulgarise dans la Latinité (les pays latins) les chiffres arabes (1, 2, 3, etc. au lieu des malcommodes chiffres romains I, II, III, IV) et l'astrolabe (instrument de mesure maritime qui mesure la position du navire; on sait aujourd'hui qu'il donne des résultats complètement inexacts). Constantin l'Africain, marchand de Carthage converti à la médecine, apporte à Salerne en Sicile de nombreux manuscrits arabes, et en donne, dans un mauvais latin, des traductions approximatives. Né en Angleterre, Adélard de Bath traduit en latin les Éléments d'Euclide et les oeuvres d'Al-Khwarizmi. À Tolède en Espagne, reconquise en 1085, l'archevêque Raymond (1126-1152) patronne un groupe de traducteurs, en particulier Jean de Luna et Domingo Gondisalvo, le second rédigeant en latin les versions espagnoles des textes arabes du premier. Parmi d'autres traducteurs Gérard de Crémone (1114-1187) est le plus important. Il traduit en latin Almageste de Ptolémée, le De mensura circuli d'Archimède, les Coniques d'Apollonius, des oeuvres d'Aristote dont sa Physique, le Canon d'Avicenne, ainsi que divers écrits d'Hippocrate, de Gallien, d'Al-Kindi, de Thabit-ibn-Qorra, de Rhazès, d'Al-Farabi.

À sa cour de Palerme en Sicile, l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen emploie comme traducteur Michael Scot (v. 1175 v. 1235), qui lui rapporte de Tolède l'astronomie d'Al-Bitruji, la zoologie d'Aristote, ainsi que le De caelo et mundo commenté par Averroès. Sous Manfred et Charles d'Anjou, Hermann l'Allemand continue l'oeuvre de Michael Scot, travaillant en Sicile et à Tolède. Enfin, Léonard de Pise apprend en Algérie l'arithmétique et la langue arabes. Revenu à Pise sa ville natale italienne, il compose en 1202 son Liber abaci (l'abaque, c'est un tableau à colonnes pour calculer, en chiffres arabes) qui impose définitivement à l'Europe latine le système numérique des Arabes.

Mais, au fur et à mesure que l'oeuvre scientifique des Grecs et des savants de langue arabe pénètre et fertilise la Latinité d'Occident, la culture dépérit sous le soleil d'Allah.

Par suite de l'invasion des Mongols, soumis aux Turcs en Égypte les Arabes perdent le contact avec les Syriens, les Persans, les chrétiens, les Juifs, qui les avaient vitalisés. Repliés sur eux-mêmes, ils tombent dans une longue torpeur, dont ils ne se relèveront que trop tard, au XIXe siècle, qu'au contact des puissances occidentales qui viendront les déposséder de leur empire en le morcelant et en le colonisant. Quant au déclin du monde musulman en général, et de sa dernière puissance les Turcs ottomans d'Istanbul (l'ancienne Constantinople), elle sera causée par la toute-puissance technicienne des Occidentaux qui démoliront son empire.

À quoi est dû ce long déclin de l'Islam, qui fit dire à Valéry: "Nous, civilisations, savons que nous sommes mortelles". Cela est dû à ce que la splendeur arabe (le plus bel édifice du monde est musulman, c'est le Taj Mahal) fut, beaucoup plus que d'Ismaïliens et de musulmans, le fait de parsis, de chrétiens, de Juifs, ou de païens qui, lorsqu'ils se convertissaient à l'Islam, le faisaient beaucoup plus pour être affranchis de certains impôts que par conviction sincère. Les savants dont se glorifie l'Islam sont pour la plupart des Syriens, des Persans, des Transoxians, des Espagnols, des gens de Harran, de Boukhara, de Samarcande, de Cordoue, de Séville, qui « non seulement ne sont pas des Arabes de sang, mais n'ont rien d'arabe dans l'esprit », écrit Renan. Car l'Arabe du désert a une mentalité de nomade, pré-citadin. Rien n'est plus équivoque que le terme de « philosophie arabe » couramment utilisé. « Cette philosophie est assurément la chose la moins arabe du monde, mais elle est écrite en arabe; cela a suffi pour que l'on ait regardé comme un produit naturel de la péninsule arabique un ensemble d'études qui a fleuri surtout dans le Maghreb (Afrique du Nord)et dans les provinces de l'Oxus (fleuve au sud de la Russie), et qui doit son origine à l'influence d'une dynastie toute persane, et radicalement opposée à l'Arabie. »

Un seul philosophe, Al-Kindi, est arabe (qui veut dire né dans la péninsule arabique): c'est pourquoi il s'appelle « le philosophe arabe ». On s'est habitué à tort à faire du mot « arabe » le synonyme de «musulman».

À partir de 1200 environ, la création théologique l'emporte de toutes parts. Les masses musulmanes retombent sous le joug de leurs imans fanatiques. La vraie science est le Kalam, la science révélée dans le Coran pris à la lettre. Il n'y a plus de philosophes, dont le nom est synonyme de « mécréants ». On ne compte plus que quelques savants attardés, comme Ibn-Khaldoun au XIVe siècle.

Le résultat en est remarquablement bien décrit par Ernest Renan, dans un texte un tantinet rageur et anti-religieux: « Toute personne un peu instruite des choses de notre temps voit clairement l'infériorité actuelle des pays musulmans, la décadence des États gouvernés par l'Islam, la nullité intellectuelle des races qui tiennent uniquement de cette religion leur culture et leur éducation. Tous ceux qui ont été en Orient ou en Afrique sont frappés de ce qu'a de fatalement borné l'esprit du vrai « croyant », de cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tête, la rend absolument fermée à la science, incapable de rien apprendre ni de s'ouvrir à aucune idée nouvelle. À partir de son initiation religieuse, vers l'âge de 10 ou 12 ans, l'enfant musulman, jusque-là quelquefois assez éveillé, devient tout à coup fanatique, plein d'une sotte fierté de posséder ce qu'il croit la vérité absolue heureux comme d'un privilège de ce qui fait son infériorité. Ce fol orgueil est le vice radical d'une religion fondamentaliste (...) Le pli inculqué par la foi musulmane est si fort que toutes les différences de races et de nationalités s'atténuent fortement par le fait de la conversion à l'Islam. »

Conclure de ce que le Coran engage les fidèles à observer le ciel et la terre pour y trouver des preuves en faveur de leur foi, que l'Islam devrait favoriser la recherche scientifique, est un complet contre-sens. L'Islam traditionnel est incompatible avec tout esprit de curiosité, toute idée de progrès. Il s'est durci, et définitivement. Car il a vite et à tort identifié la modernité occidentale à un ennemi culturel qui le ferait disparaître comme musulman. Il n'avait pas tout à fait tort. Mais l'homme doit savoir choisir entre une identité archaïquement fondée, comme sur une religion, ou une identité reformulée sur des emprunts à d'autres civilisations dont il a l'intelligence de reconnaître la supériorité, qui peut être bien temporaire d'ailleurs. En effet, il n'est pas dit que la modernité sera toujours occidentale.

Pour le musulman rigoriste et durci, comme les islamistes d'aujourd'hui, toute la vérité utile à connaître est contenue dans le Coran, dogme et code à la fois, dont les prescriptions régissent, avec la Charia qui l'accompagne, les moindres détails de la vie. Tout ce qui arrive, arrive par la volonté d'Allah, si bien que, tout étant prédestiné, il n'y a qu'à se soumettre à l'événement sans réagir. C'est le fatalisme, destructeur de l'effort, de la volonté militante, qui exprime la résignation atavique du nomade devant la désolation du désert. La croyance en une autre vie, faite de délices sensuelles, de houris (femmes très belles) et de fraîches luzernes, console le fidèle des tribulations d'ici-bas. Cette mentalité exclut l'inquiétude, l'insatisfaction de soi, cet effort intérieur incessant pour se dépasser, qui est le ressort moral de la vie intérieure de l'Occidental. Le musulman prie, mais ne fait pas oraison; il ne bat pas sa coulpe, il ne prononce pas de mea culpa. Il est en paix avec lui-même, du moment qu'il satisfait à la prescription coranique fondamentale, qui est de croire au Dieu unique et à son prophète.

De là un quiétisme qui a la noblesse apparente de la sérénité. Mais cette mentalité exclut tout effort pour améliorer la condition humaine. Du moment qu'Allah a fait la demeure des hommes telle qu'elle est, à quoi bon chercher à la modifier par des inventions qui frisent l'impiété et ne concourent pas à l'unique nécessaire ? À quoi bon entretenir les aqueducs romains de Carthage et de Volubilis, plutôt que de s'installer là où surgit une source naturelle, comme à Kairouan ?

Le Juif industrieux fait du Néguev, par des canalisations, une terre habitable où surgissent la végétation et des villes. L'Arabe, pour qui la rosée est un don d'Allah, transforme, en promenant ses troupeaux de chèvres, de vastes espaces, autrefois peuplés, en déserts. Mais lors des beaux coups du pétrole en 1973 et 1979, les Arabes seront plus fins que Rockefeller lui-même!

L'Islam exclut toute curiosité d'esprit. Le calife Omar brûlant les livres de la bibliothèque d'Alexandrie pour chauffer des bains maures n'est qu'une légende, mais les paroles qu'on lui prête sont significatives: « Si ces livres disent la même chose que le Coran, ils sont inutiles; s'ils disent autre chose, ils sont mensongers, et doivent être détruits. » Mais il ne faut pas oublier non plus que les papes et les moines chrétiens ont fait la même chose avec les livres scientifiques grecs dont ils craignaient le paganisme et la puissance de séduction intellectuelle. Cependant, chez les Occidentaux comme nous l'avons vu précédemment, la force de l'intelligence et de la créativité humaine a triomphé de l'obscurantisme volontaire des moines et des Églises. Certes, l'Islam actuel, sous l'impact de la civilisation occidentale qui la violente et l'oblige à se redéfinir, cherche à se moderniser. Mohammed Abdoh, recteur d'El-Azhar, décédé en 1905, s'efforça de libérer l'Islam de son appareil scolastique, de l'ouvrir à l'esprit scientifique et au progrès.

Mais, pour moderniser son pays, Mustapha Kemal a dû régénérer l'État en le laïcisant: suppression du califat et des tribunaux religieux; adoption du code civil suisse; abolition des confréries religieuses; émancipation de la femme; interdiction du port du fez ou du turban. Mais il le fit ou dut le faire avec une brutalité implacable, car même son prestige de libérateur de la Turquie contre les armées occidentales qui l'occupaient après la défaite militaire de 1918, ne lui suffisait pas.

En Égypte, le « Bickbachi » a dû poursuivre en justice, emprisonner ou même pendre les « Frères musulmans », qui refusent la moindre concession à l'esprit moderne et résument leur profession de foi en cette courte sentence: « Allah est notre idéal, le Prophète notre chef, le Coran notre Constitution. »

« Faire honneur à l'Islam, écrit Renan, de la philosophie et de la science qu'il n'a pas tout d'abord anéanties, c'est comme si l'on faisait honneur aux théologiens des découvertes de la science moderne. Ces découvertes se sont faites malgré les théologiens... Faire honneur à l'Islam d'Avicenne, d'Avenzoar, d'Averroès, c'est comme si l'on faisait honneur au catholicisme de Galilée. »

En résumé, cette opposition entre la civilisation occidentale et les autres civilisations est très ancienne. Sa radicale différence est grecque. L'apport du christianisme, qui est une religion orientale, ne vient que brouiller les choses. Avec le déclin des religions partout dans le monde, sauf en quelques coins très marginaux, la civilisation occidentale seule peut porter le nom de moderne. Elle s'étend au point de faire disparaître à terme les autres civilisations qui sont encore de niveau médiéval. Si on veut simplifier les traits de caractères des 2 groupes de civilisation, rien de mieux que de faire un tableau des traits du génie grec, à l'origine de la civilisation occidentale, et du génie asiatique, à l'origine de toutes les autres civilisations. Le génie asiatique est né de la société préhistorique; le génie grec est né du génie asiatique en s'y détachant par un effort créateur colossal.

XVII-- LA CIVILISATION OCCIDENTALE ET LE TIERS MONDE

1. Le problème des peuples sous-développés ou dits "en voie de développement" (PVD)

L'existence de pays sous-développés relativement à d'autres a été reconnue dès que les Occidentaux, sortant de l'aire européenne s'aperçurent de leur avance sur les peuples des autres continents. Ils en conçurent bien à tort l'idée d'une supériorité de nature, voire de race, qui leur firent commirent bien des atrocités en contradiction flagrante avec leur éthique humaniste. En fait, les 2 types d'action existaient en parallèle: certains les pillaient et les massacraient, d'autres leur ouvraient des écoles, des routes et des hôpitaux. Mais ni les unes ni les autres ne suscitaient ni surprise ni volonté d'intervention autre que strictement coloniale. Mais avec l'immense mouvement de décolonisation (1776 aux USA; 1820 en Amérique latine; 1920: des pays arabes; 1945-48: Chine, Inde, Indonésie; 1960: Afrique; 1989: Asie centrale), tout bascula dans la tourmente des guerres de libération nationales ou anti-coloniales. Le « Point Quatre » du discours du président américain Truman de janvier 1949 fut un tournant parce qu'il inaugurait une ère d'assistance aux PVD à la fois pour les développer mais aussi pour les soustraire au communisme international. Il disait vouloir "alléger le fardeau des peuples libres".

Comment pouvaient-ils être libres et pauvres quand l'Occident s'était enrichi dans la liberté?

Mais auparavant, jetons en vrac quelques chiffres, caractéristiques et faits révélateurs. Car en sciences humaines, la réalité précède la réflexion sur elle. Autrement dit, on regarde attentivement les faits avant de philosopher sur eux.

La population du Tiers Monde représente 65% du globe (2.7mds d'habitants), ses ressources alimentaires, 25%; ses revenus, 20%; sa consommation d'énergie, 20%; son commerce mondial: 17%; sa production, 30% du Produit Mondial Brut; sa production industrielle, 18%. En fait il y a 86 pays du T.M. sur les quelque 200 de la planète. Leur font face les 13 pays pétroliers regroupés dans l'OPEP et les pays les plus industrialisés regroupés dans OCDE au nombre de 24. Finalement les anciens pays du Bloc de l'Est: 17, qui ont presque tous rejoint l'OCDE.

Si la consommation énergétique de l'Ouest est de 4698 kg équivalent pétrole, celle du T.M. est de 524. L'inflation moyenne est de 22%; mais il y a des inflations sévères: Argentine: 139% dans 1970s, et la Russie qui n'est pas un pays du Tiers Monde approche ces niveaux.

Il existe une grande diversité dans ce Tiers Monde: 15 grands espaces font 70% du poids démographique et 67% du poids économique + 138 nations moyennes et faibles font 30% du poids démographique et 33% du poids économique.

La mortalité est encore forte: 30/1000 en Afrique équatoriale quand le taux actuel moyen au monde est de 7 à 13 /1000.

La natalité est très forte: En comparaison du taux maximum observé de 50/1000, il est aujourd'hui en moyenne variable de 15-25/1000. En Inde, il y a 1,000,000 naissances par semaine.

Quant au taux de fécondité il est du double de celui de la CEE (12 pays d'Europe de l'Ouest) soit de 4% au lieu de 2.

En fait, l'explosion démographique est due à la baisse de la mortalité, à une meilleure alimentation, à l'hygiène (qui mériterait encore de très grandes améliorations) et aux vaccins qui ne peuvent encore stopper l'avance foudroyante du sida endémique en Afrique.

Il y a par ailleurs un certain succès du contrôle des naissances: la croissance mondiale passe de 2% à 1.7%; 50 États limitent les naissances mais 17 sont natalistes. Il y a une prime à la stérilisation de $2 à$4 au Sri Lanka, voire punition alimentaire au 3e bébé par retrait des bons alimentaires. La Chine est drastique: elle sépare de force les couples à leur 3e enfant. Comme le sexisme généralisé fait préférer les garçons, on tue très fréquemment le premier enfant né fille.

L'explosion urbaine est la conséquence de la croissance démographique et le désir de s'enrichir vite mais sans véritable synergie politique et culturelle pour l'assouvir dans l'harmonie sinon la réussite comme la Corée du Sud en a donné le bel exemple. En 40 ans, la croissance urbaine fut de 3400%; en Amérique latine, 20 villes millionnaires ont 40% de la population. Ailleurs, comme en République Centrafricaine, une faible urbanisation de 28% seulement indique que la société et l'économie traditionnelles n'ont pas variées depuis des millénaires.

Quels sont donc les caractéristiques et les problèmes de ce Tiers Monde à la fois si divers, si remuant et si incertain?

L'économie du Tiers Monde, c'est encore la prépondérance de l'agriculture à faible productivité: 3.6 tonne à l'hectare contre 5 à 8 au Japon.

La menace de désertification plane sur le Sahel africain: 9 années de sécheresse accablèrent le Sénégal.

D'où résulte une grande dépendance et importation alimentaires ($200 millions en 1980, dont la cause est aussi la substitution des cultures industrielles d'exportation aux dépends des cultures vivrières, comme à l'Île Maurice: 80% des terres agricoles, Philippines 50%).

Trois grands malheurs sont endémiques ou récurrents: Famine, sous-alimentation et malnutrition.

Une économie principalement agricole, mais dont la majeure partie de la population est exclue de la propriété terrienne:30% des paysans ont 1% des terres en Amérique Latine; 70% des terres sont aux mains de 2% de la population au Guatémala; en Asie, c'est respectivement 75% et 4% et il y a à la fois surproduction et famine! car on diminue les emblavures pour soutenir les prix. La sécheresse frappe durement en Afrique et les inondations éprouvent le Bangladesh. Un puits en Afrique coûte $4000.00. Il en faudrait 86,000 par pays africain.

S'ajoute le déclin des cultures locales après le départ des colons européens: le vin algérien passe de 14 à 3 mi hectolitres de 1951 à 1981.

Cette économie d'autosubsistance (le producteur consomme presque tout ce qu'il produit, et n'achète conséquemment presque rien) entraîne l'anémie du commerce et le recours au troc (échange sans monnaie).

La maigre épargne est surtout familiale et non monétisée, non drainée vers les secteurs productifs. Souvent mêmes, des rites sociaux et religieux entraînent lors de Fêtes des dépenses somptuaires, voire de l'endettement, qui enrayent le cycle investissement nouveau-production augmentée-revenus plus élevés.

À l'échelon national, le très fort endettement ($2000 milliards de US dollars) casse l'investissement par les lourds remboursements ou l'arrêt d'investissements nouveaux. Il existe même des pays subventionné et développé à la fois, comme Israël. Et des pays mono-ressource comme l'Arabie saoudite qui sont des pays exportateurs de capitaux, et d'autres qui gaspillent dans la guerre les leurs, comme l'Irak et l'Iran.

Certains vivent comme des malades sous perfusion, comme la quasi totalité des pays sub-sahariens, avec une assistance généralisée comme le métro d'Alger par la France, les usines alimentaires pakistanaises par les USA et le Danemark, le métro français à Caracas; et des Canadiens démarrant une mine péruvienne de cuivre (18,000t).

A pesé puissamment contre le progrès économique la mentalité non productiviste: les religions anti-économiques qui tournent la mentalité des peuples vers des abstractions divines au lieu de la nature (sauf le protestantisme). L'Islam est contre l'usure et le taux d'intérêt, et surtout par son sexisme terriblement dur et pesant ligote la moitié de ses ressources humaines, les femmes.

Il y a même des classes dirigeantes qui sont opposées aux réformes en plus d'être cupides, corrompues et voleuses: elles sortent des capitaux du pays évalués à $300 milliards en 1994. Ce sont Sékou Touré, Marcos, Duvallier, et des dizaines d'autres chefs d'État. En plus la croissance des inégalités, à l'intérieur des pays et entre pays, s'accentue: 20% de la pop. empochent 5% du Revenu National. Ils gaspillent le peu qui reste par l'importation de matériel militaire pour s'insécuriser les uns les autres, surtout pour casser les très fréquentes rébellions intérieures et parer aux dizaines de coups d'État. Ces dirigeants, bons ou mauvais, sont menacés par toutes sont de raisons ou de prétextes comme les luttes raciales, les luttes de frontières (Inde, Malaisie, Maroc, Syrie, CEI).

En gros les guettent l'analphabétisme, la pauvreté: 770 millions de pauvres absolus (sans le minimum vital), le bas niveau général d'éducation et les conditions sanitaires affreuses: 1 médecin pour 17,000 habitants. Sur 3119 villes en Inde 217 ont un système d'épuration des eaux, 1 million de bactéries par 100,000 m3 quand le maximum tolérable est de 5000. Vivre une journée à Calcutta équivaut à fumer 20 cigarettes.

L'instabilité des revenus d'exportations due aux variations des prix des matières premières est aggravée par la concurrence des produits synthétiques et les barrières tarifaires des pays riches qui veulent protéger leur classe moyenne contre les bas salaires de la main-d'oeuvre sous-payée et exploitée du Tiers Monde. Le pire de tout ce sont ces millions d'enfants qui sont littéralement vendus par leurs parents à des industriels impitoyables. D'autres sont littéralement enlevés, très jeunes, pour servir d'esclaves sexuels. Tombés malades, on les tue.

Bien sûr, on importe l'essentiel comme le luxe, voitures et nourritures.

Malgré la fabuleuse richesse du Tiers Monde en matières premières, voire énergétiques, le déficit énergétique est de 20mt (millions de tonnes équivalent pétrole). Les Arabes n'ont donné que 8% de leur promesse pétrolière; la Mauritanie a reçu à elle seule 50% de cette aide. Ailleurs, les firmes multinationales, principalement américaines, européennes et japonaises, les FMN, contrôlent la majeure partie de tout ce qui est vraiment moderne dans le pays, comme 80% des banques, des commerces, des services, des mines, des forêts, du tourisme au Guatémala. La conséquence en est le rapatriement des capitaux domestiques vers les pays riches.

La main-d'oeuvre sous qualifiée est en plus sous-employée dans une forme de sous-emploi déguisé dans la fonction publique notamment. Elle est en plus victime d'économie au noir qui veut dire non déclarée ou illégale pour échapper au fisc ou aux règlements. Cette économie au noir atteint 50% en Inde.

Le déséquilibre du marché du travail est doublé d'une exploitation des ruraux par les citadins qui accaparent l'aide internationale et la dilapide au lieu d'opérer la toute première révolution économique qui est la révolution verte, celle de l'agriculture, exactement comme le firent les Occidentaux au XVIIIe siècle.

L'exploitation des enfants se chiffre à 75 millions d'enfants exploités (38% des enfants turcs). Il y a même des zones de travail criminalisées (esclavage au Brésil, vente d'enfants, prostitution enfantine). Un reportage montrait une jeune adolescente se prostituant en Thaïlande pour payer les dettes de sa famille, en toute bonne entente avec la famille qui trouvait cela normal. 18% seulement des enfants sont scolarisés au Niger.

La difficulté des choix éducatifs pour l'État est délicate: de masse, technique, ou universitaire? Quand le pays s'ouvre aux capitaux étrangers ou décolle par un secteur modernisé, car le Coréen coûte 4 fois moins cher qu'un ouvrier français, (ou, dit autrement, il est 4 fois plus exploité...) il se retrouve avec une économie dualiste: secteur développé cohabite avec le secteur traditionnel sans nouer des liens économiques avec lui pour le faire décoller; ce dualisme se reflète cruellement et dangereusement dans la physionomie des quartiers urbains.

Le fond du baril, ce sont les pays dévastés par la guerre: Liban, Éthiopie, Salvador, Nicaragua, Tchad ; ou par la guerre civile: Chili, Argentine, Yougoslavie.

Certains pays ont des handicaps fort gênants; certains sont enclavés: Jordanie, Niger, Tchad, Gambie; d'autres ont des capitales excentriques; d'autres avec des zones vides d'hommes et de capitaux: Sahara, Amazonie, Sinkiang, Indonésie.

Globalement le secteur industriel est déficient, non intégré, polluant, sous-utilisé, quand il n'est pas tout simplement étranger.

Quelquefois il y a des efforts gigantesques mais aussi grotesques comme la super industrialisation de l'Arabie Saoudite qui inaugure 337 usines en 81 ou y amène des vaches du Danemark par avion à même ses réserves de pétro-dollars de $137 mds et l'importation de travailleurs étrangers sans droits politiques ou sociaux, même s'ils y sont nés.

La croissance démographique, l'urbanisation sauvage et l'industrialisation médiocre accroissent les dommages à l'environnement: le déboisement et crise du bois de chauffage, l'érosion des sols par sur-pâturage, la mort des pins de l'Himalaya par excès d'extraction de résine, les ravages de l'exploitation sauvage de forêts amazoniennes, l'envasement des grands barrages d'Inde et d'Égypte, l'appauvrissement des sols mal exploités et érodés sont des exemples percutants.

Même une forte proportion des navires du monde possédés par les pays riches sont immatriculés au Libéria (pays ouest-africain) pour échapper au fisc occidental, la flotte du T.M. n'existe pas. Le système de transport est énergivore: autos et camions, qui sont très énergivores. Le train, dont les investissements de départ sont très élevés, est impensable.

Mais il y des lueurs d'espoir tout de même en raison de quelques bons côtés: le plan de développement (Madagascar); le gaz et l'uranium en Malaisie; le plan de développement de 8 pays pour développer le Niger; les réformes agraires collectivistes ou coopératives au Pérou; l'augmentation des échanges entre pays du T.M.; les plans conjoints textiles entre 4 pays (Inde, Népal, Bangladesh; la fédération Sénégal-Gambie). Le pays africain le mieux développé, la côte d'Ivoire, est un exemple encourageant. Le décollage étonnant du Paraguay: 11% entre 76 et 80, et la réussite des nouveaux pays industriels (Corée du Sud, Taiwan, Hong Kong, Malaysie, Thaïlande) démontre que le temps de l'immobilisme est terminé.

Comme on le voit les nombreuses caractéristiques du Tiers Monde en cette fin du XXe siècle nous paraissent autant de raison de son retard face à l'Occident. La première raison paraît être d'ordre démographique. Pendant des millénaires, le taux d'accroissement des sociétés humaines n'a guère été que de 0,l % par an. Brusquement, il est passé aujourd'hui à 1,7 % pour l'ensemble de l'humanité, soit, s'il se maintenait au taux actuel, un accroissement de 463 millions dans les 10 années à venir, pour atteindre le chiffre de 5,6 milliards au début du XXIe siècle. Encore ce taux d'accroissement est-il fort inégalement réparti: les Européens ne se reproduisent guère qu'au rythme de 0,7 %, alors que celui de 2 % est largement dépassé, pour atteindre parfois 3 % et plus, en Amérique Centrale, en Afrique du Nord, dans le Moyen-Orient et dans la presque totalité du Sud asiatique.

Cette soudaine explosion démographique dans ce que l'on appelle le Tiers Monde est due à la diffusion, par les administrations coloniales, de la médecine scientifique parmi des populations trop arriérées pour limiter volontairement le nombre des naissances. Chez elles, la mortalité a pris l'allure occidentale, alors que la natalité a conservé le type primitif de la fécondité naturelle. Dans ces pays, l'accroissement des subsistances n'a pu suivre celui de la population, et la loi de Malthus a joué à plein.

En effet, le coût des services médicaux, suffisants pour enrayer les grandes épidémies qui jusqu'alors proportionnaient la population aux ressources alimentaires, est insignifiant en comparaison du coût des investissements nécessaires pour maintenir les niveaux de vie d'une population rapidement ascendante, et a fortiori, pour assurer son développement économique. Il en est résulté une distorsion tragique entre le taux de croissance démographique et le taux de développement économique chez les peuples sous-développés. L'Inde, de 1891 à 1921, en trente ans, a vu sa population s'accroître de 12 millions, pour augmenter, de 1921 à 1951 dans les trente années suivantes, de 113 millions. Le résultat est que, sur 300 millions de paysans, 50 à 70 % possèdent des terres de moins d'un arpent, et ont un revenu individuel de $56 par an.

Une seconde raison tient à la transformation radicale des relations commerciales entre le Tiers Monde et l'Europe, à la suite de la révolution industrielle.

Jusqu'alors les relations commerciales de l'Asie, de l'Afrique, des Amériques avec l'Europe, consistaient en envois, vers notre continent, de denrées rares: des épices, des matières colorantes pour la consommation des classes privilégiées. Transportées en petites quantités, d'abord à dos de caravanes, puis par les caravelles portugaises, les galions (navires) espagnols, les navires hollandais, ces marchandises de luxe étaient vendues à très hauts prix, avec de gros bénéfices pour les armateurs et les trafiquants qui assumaient les risques de leur approvisionnement.

Avec la révolution industrielle, le commerce change de nature et de volume. L'indigo, le café, le thé, le tabac, le sucre, le coton, l'étain, le pétrole doivent répondre aux besoins d'une industrie en expansion, s'adressant à une consommation de masse. Le commerce à petite échelle du XVIIIe siècle fait place alors à des importations considérables, transportées par des navires à vapeur d'un tonnage sans cesse croissant. Comme l'écrit avec beaucoup d'exagération un sociologue américain, Nathan Keyfitz: « Au XVIIIe siècle, les colonies étaient le caprice des rois et des aventuriers; à la fin du XIXe siècle, elles étaient une question de vie et de mort pour les nations industrielles de l'Europe. »

Tel était, en particulier, le cas de la Grande-Bretagne. Celle-ci avait à son actif une industrie capable de traiter les matières premières d'un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Elle disposait d'une flotte marchande, d'une force navale et militaire qui assuraient les voies impériales et ses approvisionnements.

L'industrie avait besoin de matières premières, la conquête impériale en assurait l'acquisition; l'industrie, en retour, en finançait les frais. La France, l'Italie la Russie n'en usaient pas autrement.

L'Allemagne, « tard venue au banquet de l'univers » comme devait l'écrire le chancelier von Bulow, était dépourvue de colonies. Elle s'efforça d y remédier en cherchant à réaliser dans ses laboratoires, réputés les meilleurs du monde, des produits synthétiques susceptibles de prendre le relais des produits coloniaux qui lui manquaient.

La synthèse de l'aniline (liquide huileur, incolore, employé dans la fabrication des colorants), puis la création des engrais chimiques par Liebig (1803-1873) amorcèrent un processus qui allait rendre désuet, à terme, le système colonial. La chimie des colorants déclassa sur les marchés les plantations d'indigo de l'Inde. La technique de l'hydro-génération catalytique appliquée à l'azote, en permettant à Haber de fabriquer de l'ammoniaque synthétique, dévalorisa les nitrates du Chili. La fabrication du caoutchouc synthétique, au détriment des plantations d'hévéas, procura un produit supérieur, à divers égards, au produit naturel. Les détergents synthétiques supplantèrent les huiles végétales coloniales. Le DDT supplanta avantageusement la quinine dans le traitement de la malaria, en en assurant l'éradication pure et simple. Les fibres synthétiques firent concurrence aux fibres naturelles: au jute, au sisal, au coton, à la laine, etc.

Les produits de synthèse dévalorisèrent les produits coloniaux, et annoncèrent le crépuscule des empires. Le Tiers Monde perdit en grande partie le bénéfice des exportations qui lui permettaient de vivre. À ce malheur, il faut ajouter que le prix de ces fameuses exportations irremplaçables jusqu'alors était fixé au plus bas par les colonisateurs qui contrôlaient à la fois la fabrication technique et la distribution; pour parler plus justement, le coût du travail indigène pour le fabriquer était fixé au plus bas, même si le colonisateur-vendeur cherchait à le vendre en métropole au meilleur prix.

Or un tel processus de substitution des produits artificiels aux produits naturels indigènes ne peut que s'amplifier, si on excepte une superbe exception: le pétrole. L'économie de plusieurs peuples sous-développés reposait naguère sur le pétrole et les royalties que leur versaient les grandes compagnies exploitantes. Aujourd'hui leur pétrole est nationalisé comme le Mexique le fit dès les années 1930s. Le pétrole cessera d'être un pactole pour les pays producteurs quand quelques conditions seront réunies: la généralisation du nucléaire, des énergies douces (éolienne, solaire), l'économie d'énergie, la découverte de nouveaux gisements, la fusion nucléaire à froid. Il leur adviendra ce qui est arrivé à la Grande-Bretagne: le jour où le pétrole a détrôné la houille, elle a perdu sa primauté, qui lui venait de sa région carbonifère. Et aussi comme cette Espagne de Philippe II qui vivait gras dur avec les mines d'or et d'argent d'Amérique. L'empire colonial perdu, le déclin s'ensuit.

Cette transformation du commerce colonial comporte une autre incidence, non moins désavantageuse. C'est celle qui concerne les termes de l'échange. L'économie des pays sous-développés repose sur l'exportation de produits de base, appartenant au secteur primaire, que des succédanés (remplaçants) synthétiques ne peuvent encore remplacer. Elle leur permet d'acheter en retour des biens d'équipement et des produits finis. Or, depuis 1956, la baisse des cours des matières premières et la montée de certains produits finis ont fait que la balance commerciale (exportations moins importations) des pays non industrialisés s'est soldée par un déficit croissant, qui a épongé leurs réserves, les prêts et les dons qu'on leur a consentis. À cela, il faut joindre la fluctuation des cours mondiaux qui rend impossible toute prévision budgétaire, toute planification à moyen et à long terme, même si l'accord de Laomé a permis de stabiliser les prix quelque peu. En 1994, s'ajoute une dette extérieure colossale de $1700 milliards qui fait en sorte que son paiement accapare chaque année 57% de ses recettes d'exportation.

Une troisième raison de problème est d'ordre géopolitique. Par suite du cloisonnement du monde par les barrières des quotas, par les « rideaux de fer » entre le monde capitaliste et le monde communiste de 1945 à 1989, et les « palissades de bambou » entre l'Inde, la Chine, le Pakistan, les populations en sur-nombre ne peuvent pas ou si peu émigrer. Dans le territoire mondial tout exploré où nous vivons, les nations évoluées, parfois au large sur de vastes espaces, protègent jalousement les hauts salaires et le style de vie qu'elles ont conquis de haute lutte, contre la concurrence d'une main-d'oeuvre étrangère à bon marché et le rush des indésirables. Cela parait cruel, mais l'Occident ne peut faire à la place des autres peuples les efforts qu'il fit pendant 300 ans pour s'arracher à la misère.

Une dernière raison, enfin, est d'ordre psychologique. Le Dr Ambedkar l'a parfaitement résumée en déclarant: « Ce qui est nouveau, c'est que le peuple commence à devenir impatient de sa misère. » En fait, cette phrase est fausse. Les peuples ont toujours été impatients dans leur misère. La différence maintenant, c'est que l'expérience occidentale a rendu possible l'espoir. Si l'Occident a réussi et que le racisme est sans fondement, le Tiers Monde peut décoller. Tous les humanistes du monde le croient. Éveillées par les innombrables moyens d'information de notre époque, stimulées par les élites indigènes qui, grâce à des bourses, ont pu goûter à la culture et à la vie occidentales, des populations jusqu'ici indolentes ou indifférentes ont pris soudainement conscience de leur état de stagnation, et réagissent violemment en présence de l'écart toujours grandissant entre leur indigence et l'opulence des sociétés évoluées. Cet écart était de 1 à 5 en 1950; il a agumenté depuis: 1 à 8.2 en 1994.. C'est ainsi que la disparité du revenu moyen par tête entre un habitant de l'Inde et celui d'un Américain du Nord est passée de 1 à 15 en 1938, à 35 en 1959; en 1981, l'Inde = $400.00 par habitant et les USA = $6400.00. L'écart extrême est entre le Bouthan et le Laos avec $80.00 par habitant par année, et le petit pays pétrolier Qatar avec $27,720.00. En somme, 50% de la population du globe ne possède que 5% des revenus du globe, tandis que les 5% les plus riches possèdent 67% de tous les revenus du globe. Cet écart insolemment croissant a créé un sentiment de frustration chez les peuples du Tiers Monde, dont les leaders n'hésitent pas à imputer le retard aux anciennes métropoles colonisatrices, qui les auraient systématiquement maintenus dans l'indigence et l'ignorance pour les mieux exploiter. Cette cause est partiellement vraie, mais la cause la plus grande est aussi la corruption effarante des régimes traditionnels et dictatoriaux qui perdurent dans le Tiers-Monde

Cette situation du Tiers Monde a fait de l'aide aux pays sous-développés un impératif, très mal pensé et très mal coordonné, de la politique des grandes puissances.

Mais, pour que leur intervention soit efficace, il leur faut répondre à cette question préalable: à quoi était dû l'état de sous-développement des peuples du Tiers Monde, avant que le boom de la population, le cloisonnement du monde, la détérioration des termes de l'échange, la prise de conscience d'une petite élite évoluée ne viennent en amplifier les effets ? Toute thérapeutique (remède) efficace doit reposer sur un diagnostic (analyse préalable) bien fondé.

2. Leur retard est-il dû à la colonisation ?

Suivant la philosophie marxiste de l'Histoire, l'état de stagnation des peuples sous-développés serait historiquement dû partiellement à leur exploitation par les peuples plus avancés. En bref, le sous-développement serait dû en partie à la colonisation.

L'histoire de la colonisation se confond avec celle du peuplement de la planète. « On ne saurait nier que toute la terre ne se soit peuplée par colonies », disaient déjà les encyclopédistes. Les premiers déplacements humains se sont faits soit par pénétration pacifique, soit par voie de conquête, ou de simples bousculades de peuples sur d'autres peuples. Les grands déplacements de l'Histoire se firent d'est en ouest, de la Chine vers l'Europe, de l'Europe vers l'Amérique. Les grandes époques de ces déplacements: Les Barbares des IIIe et IVe qui déferlèrent sur l'empire romain. Les Vickings ou Normands au IXe siècle qui descendirent du Nord au Sud de l'Europe. Les Slaves qui envahirent l'est de l'Europe au IXe. Finalement, les 40 millions d'Européens qui émigrèrent aux USA et un aussi grand nombre en Amérique latine.

Certes, il y a eu des peuples prédateurs qui ont systématiquement exterminé les populations subjuguées, ainsi que l'ont fait les hordes de Genghis Khan et de Tamerlan, les conquistadors espagnols, Hitler à l'égard du peuple juif; et presque tous les peuples participèrent en tout ou en partie à véritables génocides. D'autres peuples conquérants, sans commettre de génocides, ont maintenu des populations captives dans un état de vasselage et d'abaissement comme les Messéniens réduits à la condition d'Ilotes (esclaves) par les Spartiates. Dans l'Inde, le régime des castes est la résultante de vagues successives d'envahisseurs, qui ont stratifié la société pour empêcher les groupes inférieurs d'empiéter sur les supérieurs.

Mais, à côté de ces méfaits, combien de peuples, au cours de l'Histoire, ont bénéficié de la colonisation! Combien de peuples, pour prendre un seul exemple, ont remercié Rome de les avoir ou conquis ou acceptés comme alliés! Il faudrait citer ici les témoignages du Grec Plutarque, du Bithynien Aelius Aristide, du Carthaginois Tertullien, du Bordelais Ausone, du Toulousain Rutilius Namatianus. Et, après la chute de Rome, c'est une immense nostalgie de son empire et de la paix romaine qui traversera et inspirera non seulement le Moyen Âge, mais aussi toute la philosophie politique occidentale rivée depuis lors à l'idée d'universalité (tous ensemble dans un même État).

Pour nous en tenir aux temps modernes, il suffit de constater que le retard des PVD tient à des causes antérieures à toute colonisation.

D'après les données les plus récentes de l'anthropologie, l'Amérique du Nord a été peuplée vers la fin de l'âge quaternaire, il y a 15 ou 20,000 ans. La colonisation a vraiment commencé au XVIe siècle.

Or pendant 10 à 15 000 ans d'histoire, qu'a su créer l'homo americanus ? Dans le territoire immense qui correspond au Canada et aux États-Unis, les Indiens, vivant de chasse et de cueillette, n'ont su édifier aucune cité, aucune civilisation digne de ce nom.

Par contre, sur les hauts plateaux de l'Amérique centrale et des Andes, les conquistadors découvrirent 2 grands empires: celui des Aztèques autour de Mexico et celui des Incas au Pérou. Les Indiens des hauts plateaux du Mexique, et les Mayas des plaines basses du Yucatan, malgré leur ignorance de la technique des métaux et de la roue, ont créé des cités, possédé une littérature, cultivé les mathématiques et l'astronomie. Hélas! Des évêques catholiques ont détruit les livres et tablettes qui renfermaient ce trésor culturel pour les acculturer et les christianiser brutalement.

Néanmoins, on peut évaluer, en gros, que les civilisations précolombiennes avaient un retard de 2000 ans sur celles de l'Occident. Aussi leur conquête put-elle se faire avec des moyens infimes: Cortès avait 600 hommes, 16 chevaux, 10 canons; Pizarro, moins de 200 hommes, et 26 chevaux.

Si nous nous retournons du côté de l'Afrique, la plus grande partie de ce continent portait encore sur nos atlas, au début du XIXe siècle, la mention Terra incognita (terre inconnue). Portugais, Espagnols, Français n'avaient guère établi sur le pourtour de ses rivages que des comptoirs. La colonisation anglaise en Afrique australe date de 1826. Les grands voyages d'exploration à l'intérieur du continent s'accomplissent entre 1850 et 1880. Le partage de l'Afrique noire intervient à partir de 1880, surtout lors du Congrès de Berlin de 1884.. Les peuples noirs: les Mélano-Africains, les Négrilles, les Boschimans, les Hottentots ont disposé de siècles de liberté, sans que leur indépendance ait jamais été contestée. Qu'ont-ils donné comme civilisation ?

Quel tableau économique, politique et social pouvait offrir l'Égypte avant l'arrivée de Bonaparte ? L'Algérie au temps des beys (chef local) ? Le Maroc du traditionaliste Mûlay-Hâfiz (1875-1937), qui ne connaissait pas la route mais seulement des pistes cavalières ?

Les colonisateurs implantèrent dans les pays colonisés, en échange de l'indépendance et de la dignité nationale abolie, des modernités qui furent précieuses, bien que trop chèrement payées, à une future indépendance plus moderniste que traditionaliste. Si les chefs nationalistes (Nehru, Soekarno, Jumo Kenyata, Sun Yat Sen, Gandhi, Ho-Chi-Minh) et leurs successeurs peuvent aujourd'hui entrer leur jeune pays résolument dans la voie du progrès, c'est grâce aux infrastructures, aux routes, aux canaux, aux chemins de fer, aux lignes d'aviation, aux installations portuaires et minières, aux barrages, aux écoles, aux tribunaux, aux hôpitaux, en un mot à l'équipement économique, technique, culturel, juridique, administratif que la colonisation y a déposé pour ses propres colons dans une large mesure.

Sans l'intervention des Européens, la plupart de ces populations croupiraient aujourd'hui encore dans l'ignorance, la misère, les épidémies, la violence des luttes tribales, les pratiques inhumaines dont la mise à mort des veuves et la clitoridectomie (ablation du clitoris des jeunes filles), et seraient décimées par la variole, la tuberculose, la maladie du sommeil, la malaria, la bilharziose et la lèpre.

S'il est un reproche que l'on puisse adresser aux colonisateurs, c'est celui que, très curieusement, formule un des grands esprits de l'Inde, Son Excellence Panikkar, qui fut pendant plusieurs années l'ambassadeur de son pays en France. Il reproche à l'administration anglaise d'avoir trop respecté les structures sociales sclérosées, les coutumes ancestrales désuètes, les superstitions souvent absurdes, cruelles et maléfiques des peuples de l'Inde, tandis que le système anglais d'éducation, dispensé à une petite élite indigène, émancipait les esprits, abattait les préjugés, donnait un essor à la pensée de ceux qui en bénéficiaient. « D'un côté, écrit-il, le gouvernement maintenait les coutumes et appliquait des lois qui contredisaient tous les principes de justice sociale, refusait de promouvoir les changements réclamés par la société, regardait avec suspicion les mouvements libéraux; d'un autre côté, le système d'éducation officiel et subventionné minait tout l'édifice que le gouvernement s'appliquait à soutenir. Écoles et collèges enseignaient aux jeunes gens cette idée de liberté que le gouvernement niait systématiquement. Par son système d'éducation, le gouvernement s'était créé à lui-même sa propre opposition. » C'est la contradiction même des colonialistes: ils veulent apporter à la fois la modernité et leur suprématie; mais l'une nie l'autre.

N'est-ce pas un reproche que les Français pourraient s'adresser en ce qui concerne l'Algérie ? Ne se sont-ils pas trop appuyés, selon la technique coloniale de Lyautey (1854-1934) qui avait soumis le Maroc, sur les confréries, les marabouts (pieux ermite, saint de l'Islam; par extension, l'oiseau qui se tient voûté comme lui), les caïds (fonctionnaires musulmans qui cumulent les fonctions de juge, fonctionnaire et policier), les cadis (magistrat musulman) ? N'ont-ils pas maintenu avec trop de respect le statut coranique ? Lorsque Kemal Ataturk a entrepris de moderniser la Turquie (qu'il fait avait une terrible brutalité), il a compris que rien ne serait fait s'il ne laïcisait pas l'Etat. Il a aboli le Califat. En Égypte, Nasser a combattu, plutôt massacré, le mouvement des « Frères musulmans » dont le rôle est de protéger les pays musulmans contre l'occidentalisation. Mais les Islamistes, ou fondamentalistes musulmans, renaissent sans cesse. En Tunisie, Bourguiba, dans ses réformes, s'est montré bien moins respectueux de l'Islam que l'administration française ne l'avait été pendant son protectorat. Alors, on le voit bien, le colonisateur dans les pays de riche culture comme l'Inde, la Chine ou les pays islamiques se devait de composer avec la culture indigène pour éviter 2 écueils opposés: l'excès dans la modernisation comme l'indifférence à la culture locale, qui amenaient tous deux la révolte.

3. Leur retard est-il dû à la race ?

Le retard des peuples sous-développés tient donc à des causes antérieures à toute intervention, à toute colonisation de la part des peuples d'Occident. La plupart des historiens l'ont attribué à la race s'ils étaient racistes et au milieu s'ils étaient géographes à l'ancienne mode. En réalité, ces peuples avaient leur riche histoire et leurs coutumes recèlent de grandes richesses humaines à bien des points de vue (sens de l'hospitalité, valorisation très forte de la famille, harmonie avec la nature, sens esthétique très raffiné et très original, sens communautaire développé). Mais le colonisateur occidental, dans son euphorie technicienne s'il était militaire ou commerçant et sa prétention chrétienne s'il était missionnaire, était incapable de respecter et de comprendre les sociétés et les cultures autres que la sienne.

Depuis l'arrivée des frégates du commodore américain Perry dans la baie d'Ouanga, en mai 1858, les yeux des Japonais se sont ouverts. Ils ont emprunté aux Anglais leur technique commerciale, aux États-Unis leurs techniques scientifiques, et ils ont fait ce bond prodigieux en avant qui les a conduits à déborder en Mandchourie, à envahir la Chine, les Philippines, l'Indochine, toute la zone de co-prospérité est-asiatique. En 1945, au lendemain de leur capitulation, ils n'étaient plus que ruines et désolation. En quinze ans, le Pays du Soleil Levant a battu tous les records, devenant le premier pays du monde comme exportateur de bateaux, le deuxième pays pour les constructions navales, les textiles artificiels et l'industrie électronique. Transportez, par ailleurs, des Chinois aux États-Unis: ils y décrocheront des prix Nobel.

Cependant, il faut reconnaître que le saut en avant du Japon et de la Chine ne s'est fait qu'au contact de l'Occident, qui seule a su créer les sciences théoriques, les techniques qui en dérivent, et une organisation de la vie sociale fondée sur le respect de la personne humaine. Si bien que le réveil de l'Asie n'est que son premier bond dans la modernité, et il y en aura d'autres si on se fie à l'essor prodigieux des nouveaux pays industriels du Sud-Est asiatique (Corée du Sud, Taiwan, Hong-Kong).

Par ailleurs, l'application des mêmes critères aux populations indienne, dravidienne, maltaise et noire n'a pas donné, jusqu'à ce jour, des résultats comparables. Les Indiens du Canada et des États-Unis qui ont subi un choc d'acculturation encore plus sévère en raison de leur dispersion, de leur faible nombre et de leur absence d'unité, au contact d'une population très active et industrieuse, ont préféré se replier sur eux-mêmes et vivre pauvrement dans leurs réserves, pour conserver leurs traditions ancestrales. Sans doute, l'écart entre eux et l'Occident était encore plus grand qu'entre les Asiatiques et les Occidentaux. Les Tziganes, comme les nomades du désert, demeurent d'éternels itinérants. Les Bochimans, les Pygmées, les Négritos, les aborigènes de l'Australie, les Papous semblent rétifs à toute assimilation, et défendent un mode de vie qui nous fait remonter à l'âge de pierre. D'ailleurs, leur mode de vie ancestral, même agressé, dénaturé et appauvri, était et demeure encore supérieur au prolétaire des bidonvilles du XIXe siècle occidental. Il était sage pour eux de refuser de s'insérer dans ce monde urbain sale et infernal. Leur renaissance en cette fin du XXe siècle les fait passer à une modernisation autrement plus intéressante, qu'ils sont les premiers à exiger des Blancs sous la forme de compensations financières très fortes pour les territoires qui leur ont été arrachés par la force.

Toutefois la civilisation est un phénomène si récent: 6000 ans sur un passé de quelque 500 millions d'années, qu'on ne saurait préjuger de l'avenir.

On peut citer à titre d'exemple les Mexicains. Cette population, très métissée, possède les plus grands fresquistes de l'époque contemporaine, le premier institut cardiologique du monde, une université remarquable, et est en violent contraste avec son voisin le Guatemala. Par le traité de libre-échange à 3 (États-Unis, Canada, Mexique), il est bien possible que le Mexique rattrape le niveau de vie du Nord d'ici quelques générations.

Il est donc difficile d'apprécier l'incidence du facteur racial. Une chose demeure certaine, c'est que, prédominant à l'origine, il perd chaque jour de son importance, par suite du brassage des peuples et des inter-communications. Le départ entre les peuples créateurs et les peuples simplement imitateurs se fait de plus en plus malaisément. Car l'imitateur du pays créateur créera à son tour.

4. Leur retard est-il dû au milieu ?

Une seconde cause invoquée est le milieu: la situation géographique et les voies d'accès, le climat, la nature du sol, les ressources naturelles, la flore et la faune, l'écologie. Un tel conditionnement n'avait pas échappé aux Anciens. Dans le Corpus hippocratique figure un merveilleux petit livre, intitulé Des Airs, des Eaux et des Lieux. L'auteur montre comment la psychologie des peuples dépend des conditions physiques de leur habitat.

« Les habitants des régions montagneuses de haute altitude, rocheuses et suffisamment parcourues d'eaux vives, où les variations climatiques saisonnières sont considérables, tendront à avoir des corps solidement charpentés, un tempérament courageux et endurant. Les habitants des dépressions malsaines, couvertes de marais, qui sont exposés plus souvent aux vents chauds qu'aux froids, et s'abreuvent d'eau détestable, au lieu d'être bien découplés et élancés, seront au contraire épais, trop charnus, de teint brouillé, dotés de moins de flegme que de bile. Le courage et l'endurance ne seront pas chez eux innés, mais ils seront capables de les développer par l'effet des institutions. Dans la majorité des cas, on remarque que le corps humain et le caractère varient selon la nature du pays. » Cette théorie souffre de nombreuses exceptions, d'où il serait plus juste de dire que la géographie influence mais ne détermine pas. Les Vénitiens furent exceptionnellement créatifs, commerçants, artistes et leur ville est plantée dans des marais. L'Arabe et le Grec vécurent dans des contrées assez chaudes et ne se ressemblent guère. Le Québécois et le Japonais ont tout pour être différents et vivent dans le même mode de vie industriel fébrile et voyagent tous les deux beaucoup. Et l'un mange du porc québécois et l'autre a meublé sa maison d'appareils japonais.

La théorie des climats, formulée au XVIIe siècle par Fontenelle et Fénelon, sera reprise et amplifiée par Montesquieu dans L'Esprit des lois. Mettant les faits spirituels ou idéologiques sous la dépendance des faits physiques, celui-ci introduit l'étude des tempéraments physiologiques à la place des passions de l'âme. Taine, dans la célèbre préface de l'Histoire de la littérature anglaise, joignant l'environnement social à l'environnement physique, en fait, avec l'ethnie et le moment, un des 3 facteurs déterminants de la psychologie d'un peuple. Ratzel fonde l'anthropo-géographie. En étudiant la carte électorale de la France, André Siegfried crée la géographie politique. Jacques Pirenne, dans Les Grands Courants de l'histoire universelle, oppose les sociétés fermées que sont les États continentaux (à économie domaniale, aux structures seigneuriales et féodales) aux sociétés ouvertes que sont les États maritimes (à économie commerciale expansive, au droit individualiste), les premières tendant à l'absolutisme, les secondes aux institutions démocratiques.

Un fait très simple manifeste l'action du milieu exerce une forte pression sur les groupes humains mais non déterministe. Tous 3 dans un climat agréable et sur le bord d'un océan, du Chinois, du Japonais, du Portugais, seul ce dernier colonisa l'Amérique. Si l'on prend des groupes ethniques très apparentés parce qu'ils viennent d'Asie par le détroit de Béring, celle des Indiens par exemple, on constate que, selon les conditions du milieu où ils ont vécu, ils ont donné des résultats très différents. Les Indiens de l'Amérique du Nord, jouissant d'immenses espaces, ont vécu de cueillette, de chasse, parfois de culture extensive. Les populations des hauts plateaux de l'Amérique centrale et des Andes ont créé une civilisation urbaine et organisé des empires.

Si contraignante que puisse être l'influence du milieu, elle n'est pas tout. Et d'abord, le milieu se modifie sous l'action de la population qui l'habite et les gens s'adapte à ce milieu, même biomorphologiquement. Les Lapons ont la figure plus ronde dans leurs contrées très froides. La rotondité conserve mieux la chaleur du corps humain!

La Palestine, d'après les écritures bibliques et les géographes grecs, était, dans l'Antiquité, une terre verdoyante. Plusieurs siècles d'occupation arabe et turque l'ont rendue en partie désertique, avant la réinstallation des Israélites, qui font refleurir le Néguev. L'occupation romaine avait transformé l'Afrique du Nord, reboisant les montagnes au point d'en exporter du bois de cèdre et de chêne, fertilisant les plaines à l'aide de grands travaux hydrauliques: aqueducs, châteaux d'eau, fontaines dans les villes distribuant l'eau dans les maisons particulières. L'occupation vandale, puis celle des Turcs et des Arabes, ont fait totalement disparaître ces richesses, jusqu'à la venue des Français. Cependant, il ne faudrait pas non plus négliger le facteur suivant: le climat sur 2 millénaires s'est réchauffé, asséché, voire désertifié dans toute l'Afrique et le Proche-Orient...

Par ailleurs, des populations différentes, soumises à des conditions géographiques similaires, donnent des résultats absolument dissemblables.

Dans la vallée du Nil, le long du Tigre et de l'Euphrate, dans la région du sud de l'Indus, des civilisations se sont développées, dès le IIIe millénaire avant notre ère, qui se ressemblent par maints traits communs. Considérons, sous la même latitude, le Colorado ou le Rio Grande, qui présentent des conditions géographiques analogues: les autochtones de ces régions n'ont jamais développé de civilisation avant que les colons européens n'y arrivent et ne contraignent les fleuves américains à accomplir un miracle semblable à celui que le Nil, l'Euphrate et l'Indus avaient prodigué grâce aux ingénieurs égyptiens, sumériens et indiens.

La civilisation andine (des Andes) vint au monde sur un haut plateau, à la même latitude que les plateaux qui bordent les forêts du bassin du Congo en Afrique centrale; sur ces derniers, aucune civilisation ne s'est développée, comparable à celle des Incas au Pérou.

Considérons les peuples qui sont résolument entrés dans la voie de la croissance économique et du progrès intellectuel, politique et social. Ce ne sont pas les peuples les plus favorisés par la nature; ce sont presque toujours des peuples qui ont subi la provocation d'un milieu ingrat, selon une loi qu'Arnold Toynbee formule ainsi: plus grand est le défi, plus puissante est la réaction, si le défi ne dépasse pas un certain seuil.

Il est des peuples qui, suffisamment éloignés de leurs plus proches voisins pour ne pas avoir à les redouter, se sont trouvés dans une nature suffisamment prodigue pour subvenir à leurs besoins élémentaires sans effort. Ne recevant aucune incitation à sortir de leur état de contentement, ils n'ont pas évolué. Voici la description que fit un explorateur, Drummond, des indigènes du Nyassaland, il y a environ 70 ans:

« Cachés dans ces forêts immenses, comme les nids d'oiseaux dans un bois, se blottissent de petits villages. Là, dans sa simplicité vierge, habite l'homme primitif, sans vêtement, ni civilisation, ni instruction, ni religion, pur enfant de la nature, sans pensée, sans souci et satisfait. Il semble tout à fait heureux. Il n'a aucun besoin... On blâme souvent l'Africain de sa paresse, mais c'est là faire mauvais usage de ce mot. Il n'a nul besoin de travailler. Avec une nature prodigue comme celle qui l'entoure, ce serait bien inutile. C'est pourquoi son indolence, comme on la nomme, fait partie de lui-même au même degré que son nez épaté. Il n'en est pas plus blâmable que la tortue de sa lenteur. » Il idéalisait un peu en reprenant le thème romantique du bon Sauvage mis à la mode par Chateaubriand. Car on sait aujourd'hui que les travaux des champs dans le Tiers Monde sous-mécanisé, faits à la main, sont exténuants. Et le transport du bois et d'autres victuailles sur des dizaines de kilomètres se fait sur la tête des femmes qui portent en plus des enfants dans leur bras sinon dans leur ventre. Et sous un soleil terrible, à plus 50¤. Il faut le faire.

De ces heureux enfants de la nature, continue notre auteur, on peut rapprocher les populations océaniennes des îles Sous-le-Vent (Petites Antilles du Sud). Lorsque Cook et Bougainville y abordèrent, ils crurent avoir découvert le Paradis perdu. Tahiti fut dénommée par eux « la nouvelle Cythère » (Cythère est la toute petite île au sud du Péloponnèse, en Grèce, qu'on appelle île de l'amour et du plaisir, là où résidait Aphrodite, la déesse de l'amour). Ces populations innocentes, vivant de cueillette et de pêche dans le lagon, au milieu d'une nature indulgente qui ignore les bêtes sauvages et les animaux venimeux (à poison), passent le plus clair de leur temps à se couronner de fleurs, à danser au clair de lune, à pratiquer des jeux rustiques. N'ayant aucun sens de la propriété, pas même celle de leurs propres enfants, ne connaissant ni l'envie ni l'ambition, elles suggérèrent aux penseurs du XVIIIe siècle le mythe du « bon sauvage », que Bayle, Voltaire, Rousseau et Diderot popularisèrent dans le roman et le théâtre, en vue de critiquer les abus de leur temps.

Comparons à ces peuples encore en voie de développement ceux qui eurent à relever, pour survivre, les défis de la nature. Soit les 2 peuples qui occupèrent la côte syro-phénicienne dans l'Antiquité: les Phéniciens et les Philistins. Ces derniers prirent possession des terres basses situées au sud du Carmel; les Phéniciens s'établirent au nord, où la chaîne du Liban s'élève abrupte contre la mer, la serrant si près qu'il reste à peine la place aujourd'hui d'une route et d'une voie ferrée. Ne disposant d'aucune terre fertile, ayant édifié leurs cités de Tyr et de Sidon sur des îlots rocheux, les Phéniciens n'eurent d'autres ressources que de se lancer à la conquête de l'espace liquide, la « Très Verte », qui s'ouvrait libre devant eux. Ils établirent leurs escales et leurs comptoirs sur les îles, le long des côtes africaines et espagnoles, à Tortosa, à Cagliari, à Utique, à Carthage, à Gadès.

Pour commencer, ils construisirent des vaisseaux de haut bord et de sveltes galères, destinés à les protéger. Pour leur comptabilité, ils créèrent la science des nombres; pour leur correspondance, ils inventèrent une cursive: l'alphabet phénicien, auquel les Grecs n'eurent qu'à ajouter 5 voyelles, qui forma l'alphabet occidental. Les Philistins, plus fortunés par la nature, tournèrent le dos à la mer, et s'épuisèrent à combattre un peuple plus vigoureux, les Israélites, pour la possession des riches plaines d'Édom et de Séphéla, dont ils soumirent les peuples. L'empire colonial des Phéniciens donna naissance à l'empire de Carthage, qui balança un temps la fortune de Rome jusqu'aux guerres puniques où périt Carthage. Le terme « Philistin » fut moqué et employé en dérision.

Les anciens Grecs opposaient le Béotien à l'Athénien. L'un, rustre et lourdaud, habitait de profondes terres de labour; l'autre, vif et délié, occupait la maigre Attique, où la sécheresse ne se prêtait ni à l'élevage ni à la culture des céréales. Pour subsister, les Athéniens se vouèrent à la culture de l'olivier et à l'exploitation du sous-sol. Ils durent vendre leur huile contre le blé des Scythes. Pour le transporter, ils devinrent potiers et marins, et les mines d'argent du Laurion permirent aux « chouettes » (la monnaie athénienne, frappée à l'effigie de la chouette qui est l'animal symbolique de la déesse Athéna) d'Athènes de s'imposer sur tous les marchés méditerranéens. Au -Ve siècle, le Pirée (le port d'Athènes) joue dans le commerce est-méditerranéen le rôle de la Cité de Londres dans le commerce du XIXe siècle. L'Attique, région de la ville d'Athènes, , passe de l'économie domestique à l'économie monétaire, et Athènes devient « L'École de la Grèce ».

Considérez Venise. Elle fut fondée par les malheureuses populations de la plaine du Pô qui cherchèrent un refuge sur les îlots de la lagune, comme de pauvres oiseaux aquatiques, pour fuir les invasions des Goths, des Huns et des Lombards. La ville qu'ils édifièrent, comme un paradoxe, sur pilotis, surpassa en puissance et en gloire toutes les cités de terre ferme de la fertile vallée du Pô. Venise créa une démocratie patricienne de riches marchands, et se trouva à la tête du plus vaste empire colonial qu'ait connu le Moyen Âge.

La Hollande, région de polders, est un pays littéralement conquis sur la mer, au prix de travaux gigantesques. Elle s'est placée au-dessus de toute autre région d'égale étendue appartenant à la grande plaine du Nord européen; et, au siècle d'or (XVIe), elle a été une des premières nations du monde.

La Suisse, écrasée sous le poids de ses hautes montagnes, a conquis ses hauts niveaux de vie grâce à la qualification de ses ingénieurs, à l'habileté de ses banquiers, à la sagacité de ses chefs d'industries, à la sagesse de ses législateurs, à l'habilité de ses politiques qui la tinrent à l'écart des querelles européennes même si elle était entourée de très puissants voisins (Allemagne, Autriche, France, Italie). Elle a su créer des entreprises d'ordre international (Nestlé, Ciba-Ceigy).

Le domaine de Frédéric II (1712-1786), du « grand Fritz » (le Brandebourg, la Poméranie, la Prusse-orientale) comptait parmi les contrées les plus déshéritées du monde, avec ses étendues sablonneuses et ses pépinières faméliques. Les Prussiens durent recourir aux engrais artificiels pour cultiver des céréales, et ce fut le point de départ du développement de la chimie, qui mit le pays de Liebig (l'un des fondateurs de la chimie agricole, 1803-1873) à la tête des nations industrielles jusqu'en 1914.

S'il est un pays bien propre à décourager l'effort humain, c'est bien la Sibérie. Son sol glacé, la taïga ne paraissaient propres, au temps des tsars (vient de "César"; monarque russe), qu'à rectifier les pensées dangereuses des conspirateurs en les y exilant. À l'aide de barrages sur l'Angara, en creusant à coups de dynamite la mer de Bratsk, les Russes sont en train d'en modifier le climat, et d'en faire une des régions les plus industrialisées du monde. À son passif, cette colonisation russe en terre très asiatique fut aussi opérée par des dizaines, voire des centaines, de milliers de prisonniers politiques que le pouvoir communiste y exilait pour y travailler jusqu'à la mort dans des camps de concentration, l'archipel du Goulag comme les surnomma le grand Soljénitsyne.

Le cas du Japon est peut-être le plus probant. Dispersé sur un groupe d'îles contenant seulement 16 % de terres cultivables, sans charbon à coke, sans gaz naturel, avec peu de pétrole et de métaux non ferreux, ayant à nourrir une population de près de 100 millions d'habitants, écrasé et ruiné en 1945, le Japon est devenu la troisième puissance industrielle du monde, après les États-Unis et l'Union soviétique. Dans la compétition mondiale, il occupe le premier rang dans les constructions navales, le premier dans les industries automobiles, le second dans les industries électronique, pétrochimique, la troisième pour la sidérurgie, le ciment, le papier et le nombre des ordinateurs en service. Au moment de l'attaque de Pearl Harbour en juin 1941, le Japon produisait 7 millions de tonnes d'acier par an; en 1965, sa production atteignait 41 millions de tonnes, ce qui le mettait en troisième position. Comment expliquer ce développement accéléré ? La réponse tient avant tout au caractère du peuple et à la synergie sociale qu'il a su créer. C'est un peuple frugal, travailleur, acharné, organisateur, disposé à apprendre, dont le niveau de scolarisation est plus élevé que celui des États-Unis, constituant un ensemble sociologiquement homogène, animé d'une volonté commune qui fonctionne en grande partie par consensus.

Il est vrai qu'on reproche aujourd'hui au Japon sa mentalité sociale retardataire, encore assez fascisante, où les étudiants même talentueux se suicident en bon nombre à la lecture de leurs résultats scolaires qui les empêchent d'accéder aux grandes universités et aux grandes entreprises comme Sony et Toyota, son manque de respect pour l'environnement des mers, son patriotisme extrêmement étroit et fermé (on raconte qu'un joueur de hockey canadien au Japon a dû revenir au Canada parce que ses coéquipiers japonais ne lui passaient jamais la rondelle!), son urbanisme industriel sauvage et laid. Tous ces défauts ne doivent pas masquer la grandeur acharnée du peuple japonais, son sincère attachement aux valeurs démocratiques et pacifiques, son indéfectible soutien à l'Occident, dont on peut dire maintenant qu'il en fait partie, lors de la longue guerre froide de 1945-89, et la merveilleuse qualité de ses produits qui agrémentent la vie de milliards d'individus.

Les Anciens avaient déjà reconnu que le déterminisme géographique en fait n'existe pas. Il faut plutôt parler de contraintes géographiques dont l'intelligence de l'homme transforme en avantages, « Les différents arts professions et institutions de l'humanité, écrit Strabon, une fois qu'ils ont été introduits, se développent sous presque toutes les latitudes, et en dépit même de la latitude. Si quelques caractères locaux viennent de la nature, d'autres procèdent des coutumes et des habitudes. Ce n'est pas la nature qui a fait que les Athéniens aiment les Lettres, tandis que les Spartiates et les Thébains qui vivent tout près d'eux, ne les aiment pas. » Comme les Italiens qui inventèrent et aiment l'opéra et les Québécois n'y vont pratiquement jamais et se contentent massivement de la musique populaire. Ou ces Anglais, qui détenaient avant le puritanisme de la Réforme anglicane une assez bonne cuisine, la corrompirent au point que manger en Angleterre est aujourd'hui un supplice. Ils ont même corrompu le goût des Américains et des Québécois qui inventèrent une horreur alimentaire qui les déshonore: la poutine.

5. Comment leur retard est dû fondamentalement à leur mentalité

Ainsi, ni l'ethnie ou les gènes, ni le milieu ne sont déterminants. Quel est donc le facteur qui explique en définitive la stagnation, le développement ou la régression des différents peuples ? À cela une seule réponse: c'est leur mentalité, produit final dont la naissance et la formation demeurent obscures.

Les aborigènes de l'Afrique centrale, de l'Australie, de la Nouvelle-Guinée n'ont pas dépassé l'âge de pierre, appelé ainsi parce que les seuls outils étaient faits de pierre, (lithos) en grec d'où les 3 périodes: Paléolithique, Mésolithique, Néolithique). Leur mentalité est demeurée au stade magique et prélogique. L'infortune, la maladie, la disette, aussi bien que le succès, la santé et l'abondance, reposent non sur l'efficacité de l'effort humain, mais sur des pratiques magiques qui constituent la toute première technologie de l'homme, sur la toute-puissance des sorciers et le bon plaisir des Esprits. Chez les chasseurs de têtes des îles Marquises règne la croyance que le nombre des âmes susceptibles d'animer les embryons humains est fixe. Sitôt qu'un jeune homme est fiancé, il doit rapporter à son élue quelques têtes fraîchement coupées, afin de libérer autant d'âmes susceptibles de s'incarner dans ses futurs enfants. Des missionnaires nous ont décrit cette affreuse coutume de certaines peuplades de la Nouvelle-Guinée, qui oblige une mère à faire éclater contre un mur la tête de son premier-né, et à allaiter un porcelet à sa place, pour suivre une antique tradition qui avait sans doute pour but de mettre la nouvelle famille que l'on fondait sous la sauvegarde du totem protecteur de la tribu.

Si l'on considère les sociétés africaines plus évoluées, Léopold Senghor, chef d'État et écrivain, exprime d'un mot la mentalité qui les oppose à l'Occident: « L'émotion est nègre, comme la raison est hellène. » Or, ce n'est pas, brutalement dit, avec son mésocéphale, mais avec ses lobes frontaux que l'homme édifie une civilisation. Cependant, que l'art nègre a donné la seule musique qui soit vraiment mondiale: le jazz.

Le même auteur constate qu'en Afrique noire, l'instinct est roi: « Seul l'instinct, dédaigneusement laissé par l'Européen aux « primitifs », peut saisir le réel, qui est vérité, dans sa totalité changeante, vivante. Ce n'est pas la raison claire, mais l'inconscient qui constitue la trame complexe de l'être, et conditionne jusqu'à l'esprit

De là découlerait la supériorité de la négritude d'inspiration bergsonienne, sur la civilisation occidentale de la race blanche, d'inspiration trop cartésienne. À cela, il convient de répondre que la civilisation, depuis les prophètes d'Israël, les sages de la Grèce, les légistes de Rome, les savants de la Renaissance, les philosophes de l'âge des Lumières, a toujours consisté à civiliser les instincts, à faire prédominer la raison sur l'émotion; qu'elle est, suivant la formule de Kant, une conquête de la volonté sur la nature.

Mais cette opposition émotion-raison, instinct/civilisation, mérite d'être nuancée, voire contestée. Ces entités ne s'opposent pas vraiment. Ils s'appuient l'un sur l'autre. Michel-Ange et Léonard de Vinci, Galilée et Newton, étaient des hommes parcourus par de très fortes émotions, soulevés par des sentiments très intenses, vers le beau, le vrai et le grand. Une personnalité perturbée ou troublée a tendance à les opposer, mais l'homme heureux ou créateur en fait un mélange harmonieux, d'où résultent ses chefs-d'oeuvre ou son bonheur.

M. Alioune Diop revient sur la même idée. Ce qui caractérise incontestablement l'Occidental, selon lui, c'est le sens du travail, qui demeure si étranger à la vie africaine, vouée à la jouissance de la vie. Pour l'Africain, le travail est une punition; pour les Occidentaux, c'est un privilège. Ce que l'Africain réclame, c'est le droit à l'indulgere genio; ce que l'Occidental réclame, c'est le droit au travail. René Dumont rapporte cette réflexion de Bambaras regardant au Mali des Chinois repiquer le riz avec ardeur: « Pour travailler ainsi, ce doit être des esclaves. »

« Tandis que l'Europe a l'ambition, déclare M. Diop, de créer des oeuvres durables (aere perennius), les autres savourent la durée, à même les données naturelles. L'Europe exalte la volonté individuelle, les autres se fondent dans l'économie de « l'enveloppant », et respectent la volonté autonome du monde, nourricière de leur propre épanouissement. L'Europe se crispe, se stylise et dramatise le cours de la vie, s'organise contre la nature. Les autres s'abandonnent à elle. » En fait, l'Occidental, très souvent, aurait dû cultiver la même attitude, non toute sa vie pour ne pas retourner à la misère, mais au moins régulièrement dans sa vie pour retrouver son équilibre. Imaginons Hitler, Napoléon, Torquemada savourant la durée des données naturelles, au lieu de guerroyer et persécuter, on s'en serait tous portés mieux.

La civilisation occidentale est, en effet, la résultante d'une accumulation inouïe d'initiatives individuelles, de recherches méthodiques, de rigueur de pensée, de génie créateur, de travail discipliné, dont n'ont jamais été incités les libres enfants de la nature, non par manque de capacités naturelles mais parce que leur Histoire, suite et somme synergétiques de milliers de choix individuels et collectifs, ne les as pas dirigés vers eux. En effet, un Occidental que sa mère aurait abandonné en bas âge dans la brousse africaine serait rigoureusement comme tous les autres Africains.

« Contre la nature, continue le même auteur, la société, la subjectivité, le vouloir lucide s'évertuent à faire de l'homme un animal raisonnable, à s'« éprouver » raisonnable, c'est-à-dire libre. Les conséquences d'une telle activité ne pouvaient être que le développement fatal des techniques, ou plutôt, de « la » technique.

« J'appelle technique, tout d'abord au sens moderne et récent, la machine, comme source de puissance croissante. Mais technique, au sens grec très ancien, aussi l'institution sociale destinée à contrôler et discipliner la nocive spontanéité des hommes. Technique encore, la discipline intellectuelle, morale et physique, que le sujet s'impose pour échapper aux attaques d'autrui, ou conquérir l'estime et l'amour. Technique enfin, l'essence même de cette volonté toujours armée, vigilante, inquiète de dompter le monde, pour dominer et s'éprouver libre. Technique donc, la culture, comme volonté de progrès. » Son troisième sens du mot technique, dans ce cas, serait mieux nommé par le mot "mentalité, ou caractère", le premier convenant à une société, le deuxième à un individu.

M. Alioune Diop continue: « Les notions de progrès, de révolution sont spécifiques au génie européen. Ni la Chine, ni le monde africain n'attacheraient la même valeur que l'Europe au « dépassement ». L'Europe a inventé l'humanisme, je veux dire cette conviction que des lois intelligibles, permanentes et suffisantes expriment l'essence humaine. Il est certain que cette foi est une condition de l'ordre social en Europe. Pas dans nos sociétés traditionnelles, où la vertu qui cimente la communauté réside plutôt dans le sang et le culte des ancêtres. » En fait, ces traits anciens furent aussi occidentaux pendant des siècles. Les Grecs et les Romains eux-mêmes, la noblesse européenne médiévale et moderne placèrent au centre de leur conception de la société le sang ou la naissance. Mais disons qu'ils donnèrent ce plus, qui ont pour nom la raison, la liberté, la curiosité et le dynamisme intellectuel.

Ce fatalisme explique la « philosophie bantoue », si bien décrite par le père Tempels, et que l'on retrouverait dans toute l'Afrique noire, chez les Papous de la Nouvelle-Guinée et chez les peuples de l'Indonésie. L'âme de l'univers serait la force vitale, que les pratiques religieuses et les institutions politiques auraient pour but de conserver, le bien et le bonheur consistant en son renforcement, le malheur et le mal en son amoindrissement. Toute communauté dépend des ancêtres, les « ancêtres mythiques » de Lévy-Bruhl, générateurs de la force vitale de tout le groupe humain. Viennent ensuite les ancêtres fondateurs et organisateurs du groupe, que Lévy-Bruhl appelle les ancêtres terrestres. Ils ont reçu des premiers la force vitale, et l'ont transmise à leur descendance, jusqu'à la génération des vivants. Après eux, dans l'ordre hiérarchique, vient le chef, qui est l'aîné de la collectivité, parce qu'il est le plus proche des ancêtres. Toute la prospérité des hommes, des troupeaux et des cultures en dépend, si bien que son autorité ne saurait être contestée. De là ce sentiment d'étroite dépendance à l'égard des ancêtres.

« Le groupe social comprend les vivants et les morts, avec des échanges constants de services et de forces des uns aux autres. Les morts sont les chefs véritables, gardiens des coutumes, veillant sur la conduite de leurs descendants, qu'ils récompensent ou punissent selon que les rites et les lois ont été ou non observés. La fidélité aux traditions, le respect des anciens et des morts, l'accomplissement des cérémonies sont constamment sous leur contrôle. » L'Occidental, qui croit avoir dépassé ce stade culturel devrait se garder de croire qu'il s'en est totalement affranchi. Le président Clinton est venu se recueillir comme un pèlerin à la maison de son idole, le président Thomas Jefferson; comme d'autres Américains se recueillent sur la tombe des 2 frères Kennedy assassinés. Nous commémorons les anniversaires des grandes batailles du passé, comme le noble célébrait ses ancêtres. Et l'adulation que nous portons aux vedettes du spectacle sportif, chansonnier ou cinématographique équivaut bien à l'amour du sang et des ancêtres de nos lointains... ancêtres. La différence, c'est la somme de tous les acquis culturels, économiques, techniques qui métamorphose nos vies et qui nous laisse le sentiment pas tout à fait exact que nous sommes totalement différents d'eux.

L'ordre rigoureusement hiérarchique de la société ancienne, tournée exclusivement vers le passé, exclut toute circulation des élites. Jacques Richard Molard, un ami sincère des Africains, en a dégagé les implications: « Les sociétés d'Afrique tropicale avancent dans l'avenir à reculons, les yeux tournés vers le passé, qui fait autorité absolue en tant que loi religieuse »; (...) étranger à l'idée de progrès, dont l'obsession est peut-être notre caractéristique la plus frappante, l'Africain répond « non » religieusement à toute proposition d'innovation contraire à l'esprit des ancêtres. » Peut-être faut-il y voir une différence structurale d'intelligence, conclut à tort cet auteur assez raciste; car l'Église fit durant tout le Moyen Âge, au nom de Dieu, ce que l'Africain fait, de moins en mois d'ailleurs, au nom de ces ancêtres. L'État fasciste au nom du Führer, l'État communiste au nom de la lutte des classes, l'État royal au nom de la personne du Roi firent aussi plier, voire casser, toute la société sous leur « autorité en tant que loi religieuse » ou quasi-religieuse.

C'est la volonté de « dépassement » qui caractérise l'Occidental. En prenant des sociétés plus évoluées, comparons cette mentalité à celle de la Chine, de l'Inde et de l'Islam.

La Chine, pendant des siècles, n'est habitée que par des paysans sédentaires, qui vivent attachés au sol, où ils cultivent durement le millet, le blé, puis le riz, au rythme des saisons et des cataclysmes naturels. Le culte des ancêtres empêche le paysan d'émigrer, car il faudrait emporter avec lui les mânes et les génies des ancêtres, liés à son lopin de terre et à sa maison de torchis. Les Chinois vivent en vase clos, selon l'étiquette de leur sagesse confucéenne, qui les fige dans une sorte de ritualisme social, sans la tentation des grandes aventures. Pendant 4000 ans, les règles sacrées, les lis (pureté, candeur) de l'obéissance aveugle et de la piété filiale maintiennent la civilisation chinoise dans un carcan. Ce sont les gens de la steppe qui les envahiront, et les « diables » d'Occident qui, à la fin du XIXe siècle et bien après les Mongols mais avec beaucoup plus d'efficience, les réveilleront de leur immobilisme millénaire.

L'Inde, bien loin de développer l'initiative et la volonté d'entreprendre, considère que c'est le vouloir-vivre qu'il convient d'annihiler dans sa source. L'aspiration au nirvâna est exactement l'inverse de l'attitude prométhéenne de l'Occidental.

« L'Islamisme, écrit Gsell, le grand historien de l'Afrique du Nord, tue l'énergie, méprise le travail, et professe que la civilisation ne vaut pas les efforts qu'elle coûte. » C'est ce que confirme un fervent de l'Islam, Allal el-Fassi, le leader de l'Istiqlal marocain. Dans ses discours, il concède que la culture introduite par la France dans son pays est peut-être utile et pratique, mais les musulmans n'en ont que faire, puisque le Coran leur suffit. L'autorité du Livre a arrêté l'essor de la pensée libre, de la science et de la technique. Le fatalisme musulman a tué l'initiative. Aucun mot arabe spécifique ne désigne la notion d'« entreprise », remarque le professeur Jacques Bergue. Cependant, ces traits culturels sont modifiables comme l'Occidental lui-même changea 3 fois de métaphysique (païenne, chrétienne, scientifique). Les Arabes firent 2 chocs pétroliers (1973-79) qui leur firent empocher des centaines de milliards de $. Le capitalisme occidental s'apprend vite...

L'Occident n'a aucune raison de rougir de la supériorité de ses niveaux de vie, même si une très injuste inégalité continue de corrompre la qualité de sa vie démocratique. Ce n'est pas parce que le Sumérien, le Lombard, le paysan poméranien, le farmer américain, les Sabras d'Israël ont cultivé leur sol, l'ont irrigué, l'ont fertilisé avec des engrais, l'ont transformé en vergers, en pâturages ou en terres à blé, que le pauvre paysan de Kabylie (massifs montagneux de l'Algérie) habite des terres arides ou semi-arides.

Voici ce qu'écrivait à ce sujet, en mai 1960, M. Alexis Monjauze, conservateur des eaux et forêts en Kabylie: « Les Kabyles, à condition d'utiliser une aide qui ne leur est pas ménagée, pourraient, en 10 ans de travail, grâce à leur effectif surabondant, recréer complètement leur pays. En y pratiquant ce qu'ils ont vu ailleurs, ils pourraient restaurer leur sol, le transformer en un immense verger, élaborer des fondations communales valables. Ils savent très bien ce qu'il faudrait faire pour réaliser cette oeuvre, on le leur a montré de toutes les façons. Cependant, ils ne le font pas. Il faut les prier, les pousser, les rétribuer au-delà de la valeur des travaux, pour qu'ils s'y résignent, sur des surfaces infimes. Ce sont pourtant les hommes de l'Afrique du Nord les plus proches des paysans européens. Mais, chez eux, ils pensent en pasteurs, c'est-à-dire en nomades. Le groupe seul commande, et ceux qui reviennent en son sein, après un séjour même prolongé à l'extérieur s'y inféodent derechef automatiquement. On assiste à cette extraordinaire juxtaposition d'une pensée conventionnelle et d'une pensée traditionnelle habitant le même individu, mais ne se mélangeant pas »

En un mot, devenus sédentaires par la force des choses, les Kabyles ont gardé une mentalité de nomades. Les méthodes qui ont réussi dans les pampas argentines et en Australie se heurtent à une mentalité encore sclérosée, soumise à une ambiance tribale. La promotion sociale y est impossible sans un changement radical de mentalité qui s'effectuera assez vite. Déjà le Maroc et la Tunisie ont fait des progrès économiques assez substantiels. Et l'Algérie fut handicapée par un accroissement démographique malheureusement incontrôlé.

L'Inde était affamée. Était-ce la faute de l'Occidental si des enfants périssaient de malnutrition à côté du plus grand cheptel du monde: 240 millions de vaches considérées comme sacrées, sans compter les singes, les paons, les mulots, les rongeurs, y compris les rats, toutes les bêtes qui ravagent les récoltes et qu'il était interdit de détruire par respect pour toutes les formes de la vie. L'emploi de la charrue au soc de fer n'était-il pas prohibé, parce que le labourage en profondeur blesserait la déesse de la Terre ? Il n'y eut salut pour l'Inde par une libération de ses tabous religieux. Un peu comme dans le Québec des années 1950s, je me souviens de notre professeur qui désapprouvait l'heure avancée parce que, disait-il, c'était affirmé indirectement que "le Seigneur s'était trompé" dans la répartition de la luminosité du jour! Aujourd'hui, les 2/3 de l'Inde est encore illettré mais elle a la 3e communauté scientifique du monde avec 2.5 millions de scientifiques: l'Inde exporte des logiciels, possède 950 sociétés d'informatique et 10,000 informaticiens et elle a lancé des satellites, et elle est le plus grand producteur de films au monde, mais la plupart inexportables tant ils sont assez médiocres... Mieux encore, l'Inde exporte des machines-outils dans le monde entier. Ce qui veut dire que le sous-développement n'est pas atavique. L'homme sur tous les continents est intelligent, et peut apprendre.

Pour créer des richesses, il faut d'abord créer des hommes entreprenants. Pour créer une culture, il faut des esprits curieux et novateurs que le pouvoir politique et idéologique ne brime pas. Aucune aide n'est efficace, si elle s'adresse à une pâte humaine sans levain, brisée par la répression, par une religion, ou par une catastrophe humaine comme une guerre endémique, ou naturelle comme une sécheresse inéluctable comme le connaît l'Afrique.

Les bienfaits du progrès ne se donnent pas gratuitement: au prix de longs efforts ils se conquièrent. On ne peut passer d'une civilisation patriarcale, de type agraire et petit commerçant, où l'existence est d'allure biblique dans les campagnes et médiévale dans les villes, à une civilisation industrielle, que par étapes successives, nécessitant de longs apprentissages et une grande discipline de travail.

La croissance économique des peuples sous-développés a comme condition préalable une mutation psychologique, comme l'a bien montré W.W. Rostow dans son ouvrage classique Les étapes de la croissance économique. Les 5 étapes, avec entre parenthèses les dates approximatives correspondant à l'histoire occidentale:

1. La société traditionnelle (Antiquité et Moyen  Âge)

2. Les conditions préalables au démarrage     (XVIe et XVIIe siècles)

3. Le démarrage (XVIIIe et XIXe siècle)

4. La marche vers la maturité (1920-1945)

5. La société de consommation (1945 à nos jours).

Le destin, politique, économique, social et culturel des peuples, en définitive, ne dépend exclusivement ni des caractères génétiques ou raciaux, ni du milieu géographique: il réside essentiellement dans leur mentalité qui est le fruit d'une histoire originale, spécifique à chaque peuple.

XVIII-- LES ALÉAS DU PROGRÈS           et CONCLUSION

Il y a une soixantaine d'années, dans le chapiteau d'une église de Gotha, en Allemagne, on retrouva un document qui y avait été déposé en 1784. On y peut lire:

« Nos jours remplissent la période la plus heureuse du XVIIIe siècle. Empereurs, rois et princes descendent de leurs hauteurs, remplis de sollicitude pour les hommes; ils méprisent magnificence et clinquant, et deviennent des pères, des amis et des confidents pour leurs peuples. La religion déchire ses vêtements sacerdotaux et apparaît dans sa divinité. Les lumières de l'esprit nouveau se propagent rapidement. Des milliers de nos frères et soeurs qui vivaient dans une oisiveté sanctifiée se consacrent à l'État. Haine religieuse et oppression des consciences disparaissent; l'amour des hommes et la liberté de pensée l'emportent. Les arts et les sciences s'épanouissent, et nos regards plongent profondément dans les mécanismes de la nature. Artisans et artistes approchent de la perfection; des connaissances utiles se font jour dans toutes les classes de la société. Vous avez là un tableau exact de notre temps. Ne nous méprisez pas si vous êtes arrivés plus haut et voyez plus loin que nous. Reconnaissez plutôt, dans cette description, avec quel courage et quelle force nous avons élevé et soutenu votre position. Faites pour vos descendants la même chose et soyez heureux. »

1. La croyance du XVIIIe siècle au progrès continu

Cette jubilante déclaration reflète l'optimisme généreux du Siècle des Lumières. Il semblait alors que l'humanité, émancipée des fables de l'enfance, venait d'échanger, comme les jeunes hommes y étaient conviés dans la Rome antique, la robe prétexte de l'adolescence contre la toge virile de l'âge adulte.

En France, au siècle de Port-Royal du XVIIe succède celui de l'Encyclopédie du XVIIIe. À la notion janséniste de la corruption humaine due au péché originel, succède la croyance en la bonté originelle de l'homme. À la doctrine du salut par la grâce efficace, succède celle du salut par la science, qui, en nous faisant connaître les lois de l'univers, nous rend « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

On croit à la perfectibilité de la nature humaine grâce à la toute-puissance de l'éducation sur l'individu et de la législation sur les peuples. Helvétius rédige son livre De l'esprit, dont le succès fut prodigieux, pour montrer que « l'esprit, le génie et la vertu sont les produits de l'instruction », et non des dons de la nature. « Du plus petit pâtre des Alpes, écrit-il, on peut tirer à volonté un Newton ou un Lycurgue (législateur de Sparte) »; et Mme Roland, qui pourtant finira à la guillotine en 1793, commente: « Les différences infinies qui se trouvent entre les hommes proviennent presque entièrement de l'éducation. »

« Si les lois sont bonnes, déclare Diderot, les moeurs sont bonnes, et elles sont mauvaises si les lois sont mauvaises... Le législateur forme à son gré des héros, des génies et des hommes vertueux. » « Les vices d'un peuple sont cachés au fond de sa législation », affirme Helvétius. ,« Une bonne loi est bonne pour tous les peuples, comme un théorème de géométrie est vrai pour tous les esprits », proclame Condorcet qui semble très audacieusement assimiler la nature et l'homme. Rousseau rédige des Constitutions pour la Corse et pour la Pologne, sans jamais s'être préoccupé, faute d'argent ou d'invitation sans doute, de visiter ces pays, un peu comme cet urbaniste qui fit le plan de la ville de San Francisco sans s'y rendre, un plan à rues à angle droit sur un terrain très fortement vallonné, d'où ces côtes dans la ville impossible à monter en auto et qu'on ne peut que descendre!

Cette croyance au progrès continu fut un rêve exaltant. Telle la déesse Espoir, un bandeau sur les yeux, une lyre à la main sur la toile célèbre de Burne-Jones, elle mène le monde et l'entraîne toujours vers « les lendemains qui chantent ».

Mais les penseurs du XVIIIe siècle et les idéologues de la Révolution avaient par trop simplifié les données du problème. Ils croyaient que l'esprit est une table-rase à sa naissance, et que, dès lors, l'éducation peut tout y imprimer: c'était nier l'hérédité génétique, qui crée des inégalités et les différences au départ que l'on peut bien atténuer, mais non pas éliminer. Ils croyaient que les institutions valables pour certains peuples peuvent être transférées impunément à d'autres, et donner les mêmes résultats: c'était méconnaître les différences de mentalité et de degré de maturité des divers groupes ethniques et surtout leur caractère.

En voulant forcer les peuples à être libres, la Révolution, ou mais surtout la folie des grandeurs napoléonienne, déchaîna sur l'Europe 23 années de guerres de conquête qui allaient susciter des nationalismes exaspérés, substituant, à l'Europe cosmopolite des Lumières, l'Europe divisée des patries. Aux guerres limitées des rois, la conscription nationale substitua les guerres populaires qui allaient même s'aggraver en guerres d'extermination des peuples. Au pouvoir des monarques, tempéré par la faiblesse de leur arsenal technique, administratif et policier, le suffrage universel substitua l'omnipotence d'assemblées irresponsables, très souvent manipulées, qui, prétendant agir au nom de la volonté du peuple en tant que souverain, s'en servirent pour l'opprimer en tant que sujet. La mollesse du pouvoir royal et nobiliaire fit place à la juvénilité orageuse des assemblées démocratiques exaltées.

Par la levée en masse, l'impôt forcé, les assignats, les nationalisations et les confiscations, les lois du maximum, le parti unique, la loi des suspects, la terreur élevée en système de gouvernement, la Convention réalisa un gouvernement totalitaire, en simplement plus gros que celui de Savonarole ou de Cromwell ou des tsars de Russie ou de l'Église catholique du temps de l'Inquisition. La différence, c'était des masses populaires plus nombreuses et une technique militaire plus meurtrière, qui iront grossissant jusqu'à nos jours. Les guerres de la Révolution (qui se voulait généreusement pacifiste), les guerres de l'Empire (qui aspirait à fonder la paix en unifiant l'Europe), engendrèrent la Sainte-Alliance de 1815, la Restauration (de la monarchie) 1815-1830), le principe des nationalités (une nation nécessite un État) qui fut à l'origine des guerres fratricides des XIXe et XXe siècles.

2. Comment le progrès par ses effets mêmes suscite de nouveaux conflits: le défi de la surpopulation

Ces ironies de l'histoire montrent que le progrès peut toujours être remis en question. Il offre des noeuds et des points de rebroussement, pour parler le langage de Leibniz, des flux et des reflux, pour parler celui de Turgot, des corsi et des ricorsi, pour parler celui de Vico, bref l'histoire est un cheminement chaotique vers le bonheur humain. Tout se passe comme si, chaque fois que l'humanité franchit un certain seuil, elle se trouvait confrontée avec de nouveaux défis qui la forcent à faire un nouvel effort sur elle-même, à se dépasser, pour parvenir à les surmonter. Les exemples surabondent.

Les progrès de la médecine et de l'hygiène, en jugulant les grandes endémies, en diminuant considérablement la mortalité infantile, en prolongeant la vie humaine, ont fait surgir le danger d'une surpopulation, qui est stoppé en Occident depuis l'apparition de la pilule en 1965, et par celui du vieillissement de ce même Occident. Même si le taux de croissance planétaire commence à diminuer, la surpopulation menace toujours. Elle risque d'annuler tous les progrès économiques comme l'exemple algérien l'a montré mais comme l'exemple chinois semble nier. Elle risque aussi de gêner grandement les réformes sociales qui croissent avec une économie prospère, de créer le conflit des ventres creux et des ventres pleins, de transférer la lutte des classes à celle des peuples dans un immense affrontement Nord-Sud, de faire surgir des conflits planétaires d'une dimension dont nous n'avons aucune idée.

Le Fonds des Nations Unies pour l'Enfance a secouru des milliers d'enfants; mais à quoi sert de les sauver, si c'est pour les maintenir artificiellement dans un état de sous-alimentation et de déchéance physique qui, autrefois, les eût immanquablement éliminés. Comme l'écrit Alfred Sauvy: « Un Asiatique famélique peut avoir, de nos jours, une espérance de vie plus grande qu'un noble ou un bourgeois de l'Ancien Régime, bien renté et comblé d'attentions. »

Ce faisant, nous ne faisons qu'augmenter la misère du monde, avec tout son cortège de souffrances, de désespoirs et de dégradations.

Le problème de la surpopulation est le plus grave de ceux que les générations futures auront à régler. Pour rejeter les illusions des populistes, il suffit d'appliquer au taux de croissance actuel de l'humanité la règle des intérêts composés. « Si son rythme actuel se maintenait, dans moins de 6 siècles chaque être humain ne disposerait que de 1 m² de terrain, en y comprenant les déserts et les montagnes », a déclaré le docteur Szent-Gyorgyi, prix Nobel, devant une sous-commission du Sénat américain.

La promotion des PVD est extrêmement difficile, précisément parce qu'ils démarrent avec un excédent de population, alors que, en Occident, l'accroissement de la population n'est survenu qu'au fur et à mesure du développement industriel. Pour conjurer le spectre d'une explosion démographique dans les vingt années qui viennent, il est indispensable que les élites dirigeantes du Tiers Monde imposent, par la propagande et l'éducation, la restriction de la natalité. C'est justement ce que viennent de faire avec succès le Japon et la Chine, au lieu que l'Inde et le Pakistan, en dépit des exhortations de Nehru, ont fait servir les techniques de la civilisation à l'augmentation de la population, au détriment du bien-être, de la culture et du bonheur des masses.

Il convient d'adapter notre éthique, nos moeurs et nos lois au défi de la surpopulation galopante, si on veut éviter des guerres zoologiques, pareilles à celles que se livrent les espèces animales entre elles. Comme le dit Bergson: « Si on ne rationalise pas la production de l'homme lui-même, comme on commence à le faire pour le travail, on aura la guerre... Laissez faire Vénus, elle vous amènera Mars. »

Interdire le contrôle des naissances comme le fait le pape aux Africains, c'est préparer par ignorance, inconscience ou bêtise, les génocides de l'avenir et s'en faire les complices. Nuançons tout de même en disant que la croissance démographique, même si le polémologue Gaston Bouthoul en fait la cause profonde principale des guerres, n'est pas en lien mécanique avec le déclenchement des guerres. Le Japon qui se croyait surpeuplé, l'Allemagne hitlérienne qui se croyait surpeuplée, déclenchèrent des guerres. Mais les deux mêmes peuples, encore plus peuplés qu'avant la guerre, devinrent très pacifiques. Ils mirent leurs énergies dans le développement économique et ne ressentirent plus du tout les fureurs guerrières comme nécessaires à leur espace vital. L'espace vital, perçu comme tel, est une donnée psychologique que la richesse économique agrandit vers le haut... et le rend, dès lors, immense ou infini.

3. Le défi du danger nucléaire

Les progrès de la physique nucléaire sont sensationnels. Ils ont permis à l'homme, nouveau Prométhée, de ravir le feu céleste dans ces soleils en miniature que sont les réacteurs, mais aussi les bombes atomiques. Les réacteurs nucléaires suppléeront dans l'avenir à l'insuffisance des différentes sortes d'énergie actuellement disponibles; mais la maîtrise de la fission et de la fusion nucléaires risque, en cas de guerre, de mettre en question la survie même de l'humanité.

La menace d'une guerre nucléaire a eu un premier effet bénéfique: l'équilibre de la terreur entre les Grands qui possèdent l'arme atomique exorcise le spectre d'une troisième guerre mondiale. En fait, la menace peut faire reculer un chef d'État belliqueux mal calculateur, mais peut-elle faire reculer une tête brûlée? Pire encore, la fabrication des armes nucléaires devenant de moins en moins onéreuse, leur dissémination peut les mettre à la portée soit d'une petite nation fanatique, résolue, pour faire aboutir ses revendications, à pratiquer la politique de tout ou rien, soit d'une grande nation surpeuplée ou s'estimant telle, faire par la voie de ses dirigeants l'horrible et abominable raisonnement qu'en risquant le tiers ou la moitié de sa population, elle peut se rendre maîtresse du monde. Politique-fiction? C'est vrai. Mais dans les années de guerre froide, on a pu y être proche et nous ne l'avons jamais su. Aucun chef d'État ne réfléchit tout haut.

Le déclenchement de la guerre nucléaire peut être aussi la dernière réaction d'un peuple désespéré, préférant le crépuscule des dieux à l'enfer d'une vie intolérable, comme le conflit du Proche-Orient en est ou en sera l'exemple typique.

Il peut être dû à une fausse information, à un réflexe non maîtrisé, à un automatisme déréglé. Il peut nous faire passer soudain d'une civilisation d'abondance à l'âge de la pierre taillée, où l'on se battait avec des couteaux de silex pour un morceau de poisson cru, comme nous l'ont imaginé des films comme The day after. Il peut nous faire subir le sort des dinosaures, de ces gigantesques sauriens qui furent, au secondaire, seigneurs et maîtres de la terre, et que liquida quelque brusque changement climatérique, quelque peste soudaine, ou qu'exterminèrent quelques petits mammifères irrévérencieux se nourrissant de leurs oeufs.

Cette épée de Damoclès, ce danger apocalyptique ne s'éliminera que par une prise de conscience globale de l'humanité, lorsque tous les peuples comprendront qu'affrontant les mêmes périls, soutenant les mêmes défis, embarqués sur la même planète, ils sont solidaires d'un même destin. C'est en somme déjà fait, par le Sommet de la Terre tenu à Rio en 1991.

4. Comment le « Welfare State » peut engendrer un nouveau danger

Un troisième danger existe, moins spectaculaire et plus insidieux. À mesure que les sociétés grandissent et deviennent plus complexes, l'État tend à devenir omniprésent et tentaculaire. En vue de réaliser la grande société du bien-être, le Welfare State, il en arrive à déposséder l'individu de ses responsabilités, en le débarrassant de ses risques. Tocqueville, qui avait des préjugés aristocratiques, en a décrit l'effet débilitant possible:

« Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux, qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme... Au-dessus d'eux s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

« Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n'être plus qu'un troupeau d'animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. »

Nous avons dans ce discours prémonitoire le fin fond de la pensée néo-libérale qui prendra le pouvoir en Occident au début des années 1980s avec Thatcher en Grande-Bretagne, Reagan-Bush aux États-Unis et Mulroney au Canada. Ils voient l'État comme un paralysateur, un gêneur, un voleur des riches et des gens dynamiques. Ils s'emploieront à l'amputer de toutes les façons.

Selon ces esprits droitistes, la prise en charge de l'individu par la collectivité risque de provoquer ces « maladies de la civilisation » qui sont la rançon des sociétés opulentes: les déséquilibres psycho-somatiques (du corps et de l'esprit), les états dépressifs allant jusqu'à la névrose, les délinquances gratuites par besoin de se singulariser, de protester, de s'évader du conformisme. Beatniks, provos, teddy boys, hippies, punks, skin heads, sont les sous-produits, croit-ils, de l'âge de l'abondance: toute une jeunesse en colère refuse de s'adapter aux disciplines rigoureuses qu'impose la civilisation scientifique d'aujourd'hui, ou récuse comme insuffisantes les raisons de vivre que lui propose la société de consommation.

Sorti d'un état d'incertitude et de pénurie qui mobilisait toute son énergie, l'homme assuré et nanti aspire à un autre idéal que celui d'augmenter sans cesse son bien-être. Pour s'épanouir, il a besoin d'initiative, de risque, d'imprévu, de défi, d'héroïsme qui est une quête de l'absolu, qu'il a cru naguère trouver dans les religions et les sectes du même genre. Il faut lui en procurer des substituts tels que les compétitions sportives, l'aventure spatiale, l'exploration du fond des mers et celle du cosmos. L'aide coopérative aux peuples aux PVD, la lutte obstinée, et qui ne cessera jamais, contre la misère, la maladie, l'ignorance, le mensonge, le fanatisme, l'injustice, l'enlisement bureaucratique, les ghettos sociaux et moraux, le cloisonnement des États, en vue de rendre les sociétés toujours plus ouvertes et la vie plus digne d'être vécue pour un nombre toujours plus grand. Voilà l'idéal philosophique des Lumières! Est-il épuisé ou trop peu de gens encore l'ont atteint?

En présence d'un monde dominé par la recherche du rendement optimisé par les ordinateurs, l'individu aspire par compensation au pôle contraire, à l'aléatoire et à la gratuité. Il lui faut des jardins où l'on rêve, des bois sacrés peuplés de poètes et des sages, des hauts lieux où l'on fasse le plein de la beauté de la nature et de la grandeur de l'homme.

Il ne s'agit pas de récuser la civilisation industrielle, sans laquelle les masses subiraient une effroyable régression, mais de lui donner sa véritable finalité, la possibilité d'accéder aux formes les plus élevées de la culture, cette beauté ultime qui remplit le coeur d'un bonheur inextinguible. La réconciliation des scientifiques et des littéraires, de la technique et de l'humanisme, est l'impératif qui s'impose, en montrant que ces termes ne sont pas antithétiques, mais que les premiers sont la condition des seconds. Si les scientifiques et les littéraires ne se comprennent pas, c'est que les uns comme les autres sont des ignorants... en science pour les littéraires et en littérature pour les scientifiques.

5. Les défis de la civilisation technicienne

Carlyle, Ruskin, Duhamel, Huxley, John Nef, Mumford, pour ne citer que les plus récents, y ont longuement insisté: la civilisation technicienne comporte de lourdes contre-parties.

En même temps que se développent de nouveaux besoins, issus de nouvelles possibilités, se créent de nouvelles raretés et de nouveaux problèmes. En fait, le progrès diminue de gros problèmes mais nous en amène de petits. Voilà pourquoi il en reste et voilà pourquoi aussi on ne veut pas revenir en arrière. Ce que l'homme primitif trouvait en abondance devient souvent denrée précieuse, comme l'air pur, les animaux sauvages à portée de main, le chant des oiseaux et les rivières parfaitement limpides. L'industrie intoxique l'air et pollue l'eau. Les mégalopolis, les autoroutes, les aéroports, les lotissements diminuent les espaces verts, mutilent la campagne, injurient les paysages. Les cheminées d'usines succèdent aux flèches des églises plus belles certes mais moins utiles. Les détergents, les insecticides, les pesticides détruisent les équilibres naturels et rendent les « printemps silencieux ». La trépidation de la vie moderne nous agresse de décibels traumatisants. L'eau, l'air pur, l'espace, le silence, la solitude (beata solitudo !) deviennent des jouissances de luxe. Il faut créer des réserves naturelles pour rendre la nature à sa candeur première; il faut ménager des hauts lieux où l'on puisse se reposer vraiment et rêver.

Il y a même des restes d'eugénisme (pratique d'élimination des naissances d'enfants tarés ou handicapés) dans la pensée sociale de certains penseurs, heureusement en voie de disparition. Elle remonte à Platon et elle est revenue à la faveur des écrits de Darwin sur la sélection naturelle, sur la lutte dans et entre les espèces. Appliqué aux sociétés humaines, c'est-à-dire érigée en éthique, elle servit à justifier l'inégalité sociale et la supériorité de l'homme blanc. Pire encore, elle servit à l'idéologie nazie. Selon eux, l'humanitarisme cette idée de la bonté nécessaire de l'homme pour l'homme, en sauvegardant la vie des maladaptés, risque d'affaiblir le potentiel génétique de l'espèce humaine. « La thérapeutique est pourvoyeuse de tares... La civilisation, clémente aux mauvais gènes, accroît la source biologique du mal,» écrit Jean Rostand, spécialiste des grenouilles. On croyait à tort que la lutte contre la maladie, en supprimant les agents d'agression comme les virus et les microbes, pouvait affaiblir les défenses naturelles de l'organisme, sa capacité de fabriquer des anticorps pour résister aux infections. Il y avait des relents de malthusianisme dans cette pensée scientifique assez étroite et pas assez formée aux grandes oeuvres de la culture humaine. En effet, si on élimine les faibles biologiques, on risque d'éliminer des gens talentueux comme Chopin qui était un malade chronique, Beethoven qui était sourd, le président Roosevelt qui était atteint de poliomyélite, ou votre professeur qui est myope.

Finalement, de quel droit supprimer des gens ou mal les soigner selon le critère de l'intelligence ou du talent? C'est dangereux pour tout le monde, car on trouve toujours un plus fin que soi...

Les civilisations techniciennes ont tendance à réaliser une maximisation de la croissance économique. Or les impératifs de la croissance ne se concilient pas facilement avec les exigences de la justice. Car le mécanisme des prix dans une économie de marché libre favorisent les détenteurs de capitaux, les employeurs, les propriétaires qui ont la maîtrise des prix et des revenus, au détriment de leurs employés qui eux ne l'ont pas. La croissance économique sauvage, sans État redistributeur de la richesse par une fiscalité lourde et progressive, crée des inégalités économiques que les esprits superficiels, conservateurs, voire racistes ou de mauvaise foi, identifient à des lois irréfragables (non modifiables) de la nature. Or la nature de l'homme est bien différente de celle des primates. Doté d'un appareil de langage, très élaboré, il accumule très rapidement par son imagination créatrice débordante des acquis culturels d'une très grande variété. En plus, il a au coeur les notions d'égalité et de dignité, et des aspirations inassouvissables au mieux-être.

La course au progrès peut devenir harassante, en substituant la quantité à la qualité, les besoins artificiellement suscités par la publicité à la vie intérieure, l'agitation à la réflexion et à la faculté de faire d'admiration, de recueillement et d'émerveillement. L'obsession de l'efficacité, étroitement cupide et productiviste, conduit à sacrifier les activités gratuites, dont aucun ordinateur ne saurait évaluer le prix; telles les joies de la création artistique et littéraire, la recherche de la vérité pure et désintéressée, l'exaltation pour les grandes causes, les trésors intérieurs de l'âme des simples, le don de soi-même, qui faisait dire à Pline l'Ancien: « C'est être un dieu pour un mortel que de secourir son prochain. » (Deus est mortali juvare mortalem.) Or ce sont ces activités désintéressées qui sont le sel de la vie, sa justification, et la rendent digne d'être vécue. Ces valeurs de civilisation et ces activités ont été chantées et vécues par les plus beaux esprits de l'humanité, de Socrate à Galilée, de Condorcet à Soljenitsyne. Ce n'était pas a priori des êtres exceptionnels par nature, mais des hommes comme tout le monde qui décidèrent d'obéir aux plus belles valeurs éthiques de l'humanité.

Le monde ne peut être géré comme une maison de commerce, où la gratuité n'est pas de mise. La civilisation technicienne ne se justifie que si, et dans la mesure où, elle rend possible, précisément, la vie supérieure de l'esprit, où elle libère les bras pour enrichir les cerveaux, où l'activité sportive embellit le corps sans grossir la vanité des vedettes, et leur portefeuille. Faire du sport pour soi est plus grand qu'en faire devant les foules. Prend-elle les moyens pour les fins: elle se condamne et périclite. Or c'est un fait réconfortant de constater qu'elle s'accompagne toujours d'une scolarisation des masses, qui rend possible leur accession à la culture, et les fait s'évader de l'égocentrisme d'une vision « trop paroissiale » de leur petit monde.

6. Les incertitudes de notre temps

Il est un grief qui, à beaucoup, semble imparable: la civilisation industrielle et technicienne serait responsable de la crise morale de notre temps. Or rien n'est plus faux, car l'outil et la philosophie seront toujours distincts. Avec le couteau, l'homme bon et sain d'esprit tranche le gâteau pour ses amis, et on sait ce qu'en fera le fou...

La morale traditionnelle, même si par Socrate, Platon et Aristote elle avait été constituée pour une classe de citoyens libres et relativement aisés, s'était quelque peu teintée des misères engendrées par une économie de pénurie, au sein d'un monde plein d'aléas et d'embûches que l'homme ne savait pas maîtriser. Les vertus les plus prisées étaient la patience, la prudence, la résignation, mais aussi le courage, la tempérance et la force d'âme. Par compensation, les croyances religieuses donnaient un sens à la vie et la force de la supporter, en dépit de sa précarité et de ses misères. Elles ont inventé un paradis d'après la mort qui est une sorte de fuite devant la condition humaine. Tout se passe comme si les sociétés, en vertu d'une faculté de fabulation qui se confond avec leur instinct vital, sécrétaient ce qu'il leur faut d'illusions, de mythes, de préjugés nécessaires pour assurer leur survie, continuer leur immense labeur, soutenir l'effort obscur qui les amène à des émergences successives.

La métempsycose explique au paria de l'Inde qu'il aurait tort de se révolter, car en toute justice, il expie dans la vie présente les crimes qu'il a commis dans ses existences antérieures, et sa résignation présente est le gage de sa renaissance dans une caste supérieure. Platon, dans le mythe d'Er l'Arménien, explique comment chaque âme est responsable du sort qu'elle a librement choisi, et comment, au travers d'une échelle ascendante de réincarnations, elle peut rectifier son choix initial et se libérer du tombeau qu'est le corps, pour jouir d'une immortalité céleste bienheureuse en compagnie des dieux sidéraux. Le péché originel de la Genèse rend compte de l'hostilité de la nature et de la misère de l'homme, voué à la concupiscence, tandis que le sacrifice expiatoire de la Croix et la réconciliation avec Dieu lui ouvrent les portes du salut. Il fallait souffrir beaucoup pour inventer de telles fables, et beaucoup de crédulité pour y croire. Mais c'est un peu la grandeur de l'homme de se servir des produits ultimes de son imagination, même les plus fragiles ou les plus dérisoires, pour éloigner le désespoir, pour s'accrocher à la vie.

Les connaissances scientifiques ont fait taire par une euphorie qui était aussi une inculture, chez quelques uns, « la vieille chanson » qui avait bercé l'enfance dolente de l'humanité. Il en est résulté, pour de nombreux esprits, un désarroi, qui s'est traduit par des réactions antisociales. Le mot de Dostoïevski: « Si Dieu est mort, tout est permis! » est une totale fausseté. Voltaire, Condorcet, Darwin, Einstein, qui n'y croyaient pas non plus, ne se sont pas tout permis; ils demeurèrent dignes et heureux, et très productifs pour le bien-être de l'humanité. L'homme révolté, soit qu'il cherche à mener une vie dangereuse, « par-delà le bien et le mal », soit qu'il sombre dans l'anarchisme, le nihilisme, les idéologies violentes, les paradis artificiels de toutes les sortes d'opium, en invoquant, pour se justifier, l'absurdité de l'existence et son refus d'être complice des iniquités de ce monde, est une sorte d'homme à l'orée du désespoir, dangereux pour lui-même comme pour les autres. L'Occident en a connu un bon nombre tout au long de son histoire mais jamais ils ne furent son idéal, ne formèrent sa majorité ou ne dirigèrent son fabuleux destin.

7. Comment les nouveaux défis nous contraignent à de nouveaux progrès

Les dangers du surpeuplement, la menace de la guerre nucléaire par des terroristes dotés de bombes miniaturisées, la crainte d'affaissement de la volonté créatrice des Occidentaux, les quelques effets pervers de la civilisation technicienne, montrent comment l'obligation de les surmonter provoque un progrès intellectuel, social et moral.

Moins le péril de la surpopulation, c'est le désir de maîtriser sa reproduction comme on a maîtrisé le reste de notre existence qui a suscité une pratique nouvelle: celle du planning familial, rendu possible grâce aux progrès de la science. Il substitue à la reproduction incontrôlée et aléatoire, la maternité volontaire. La dignité de la femme en est accrue, la joie de la famille en est augmentée, car elle élimine les enfants non désirés, qui sont souvent des « mal aimés ». Les parents prennent une conscience plus claire de leurs responsabilités. Ce qui n'était que l'oeuvre de l'instinct et du hasard s'élève au rang d'une conduite volontaire, raisonnée, et par conséquent morale puisqu'elle résulte d'un choix volontaire, ce que ne comprennent pas les institutions archaïques qui veulent la bannir.

L'arme atomique a créé un temps l'équilibre de la terreur qui s'est résorbé depuis 1989, date de la fin de la guerre froide entre l'Est et l'Ouest. Les effets d'une guerre nucléaire, évalués en mégatonnes et en « mégamorts » (le méga, de l'ordre du million, devenant l'unité de compte), seraient de dimension apocalyptique. Une telle menace crée chez tous les peuples le sentiment qu'ils sont embarqués solidairement sur le même bateau: la petite planète Terre, qui n'est qu'un grain de sable perdu dans l'océan des mondes. La prise de conscience d'un destin commun substituera, à la longue, à l'état de fait qu'est l'équilibre de la terreur, un état de droit, réglant, par la concertation et l'arbitrage, la coexistence pacifique des nations. Le traité de Moscou d'août 1963, interdisant à ses signataires des expériences nucléaires autres que souterraines, l'article 9 de la Constitution japonaise cessant de reconnaître le droit de belligérance comme droit souverain de l'État, le projet de traité contre la diffusion de l'arme nucléaire étaient des indications, plus encore, des étapes, vers la réconciliation de l'humanité avec elle-même, qui est, en 1993, à portée de la main. Si l'on ne veut pas vivre continuellement sous la menace du déclenchement d'une guerre atomique par accident, par inadvertance, du fait de l'hystérie d'un chef d'État illuminé ou d'un peuple fanatisé, il faudra bien en venir à un ordre juridique international, proscrivant l'ultima ratio (l'argument ultime, c'est-à-dire la force violente) des gouvernements comme moyen de régler leurs différends.

Le Welfare State, « l'âge de l'abondance » risquent de créer une certaine paresse, une inefficacité bureaucratique, un coût trop élevé des services publics qui servira aux forces conservatrices ou réactionnaires à affaiblir l'État dispensateur de services publics, d'égalité des chances et de justice, le désoeuvrement. Mais le problème des loisirs pourrait bien être un pseudo-problème, car il y a encore un trop grand nombre de citoyens en Amérique qui n'ont pas encore de vacances payées, quand en France tout citoyen a 5 semaines de vacances payées! Et ils sont aussi riches que les Nord-Américains, mais ils sont socialement mieux organisés et moins exploités parce que les forces de gauche y ont remporté sur des siècles des victoires sociales progressistes majeures.

Tout d'abord, si l'on considère le nombre des fêtes chômées dans l'Antiquité, au Moyen Âge, sous l'Ancien Régime, l'arrêt du travail avec la tombée de la nuit, il apparaît que l'homme moderne travaille en moyenne bien plus que l'homme d'autrefois, et le civilisé que le primitif, adonné surtout à des activités ludiques.

Le travail organisé et minuté a été une conquête tardive de la civilisation occidentale. Le travail fut déshumanisé, mais le nombre de produits augmenta. L'accélération de l'Histoire est le nom que l'on donné à ces progrès qui s'accélèrent. L'accumulation des connaissances, le perfectionnement des techniques nous empêchent heureusement de vivre sur notre acquis, et nous obligent à un effort continu de réadaptation et de recyclage. Cependant, bien à tort, certains croient que l'éthique peut évoluer au rythme des découvertes techniques. Belle illusion, fruit de l'ignorance. On ne remplace pas l'Éthique à Nicomaque, la Métaphysique d'Aristote comme on remplace un 45 tours par un disque compact. Car le coeur de l'homme ne change pas, ses moeurs un peu, son mode de vie beaucoup, et ses produits extrêmement vite.

Le travail n'est plus considéré comme une malédiction, mais comme un privilège, surtout quand il devient le moyen d'une promotion sociale, et surtout en période de fort chômage. Le transfert de la population active du secteur primaire dans le secondaire, du secondaire dans le tertiaire, équivaut à une amélioration de la qualité du travail des masses laborieuses, faisant passer les travailleurs, des oeuvres de force où s'exprimaient la peine et la sueur des hommes, dans le domaine des services, où l'individu travaille beaucoup plus avec son cerveau qu'avec ses muscles, et dans un environnement salubre, et à des heures moindres.

Dans un passage célèbre de son Anti-Duhring, Friedrich Engels a fait l'apologie non de l'esclavage mais de l'esclave et de son travail méconnu: « Seul l'esclavage rendit possible la division du travail entre l'agriculture et l'industrie sur une vaste échelle, et par là l'épanouissement du monde antique, l'hellénisme. Sans l'esclavage, point d'État grec, point d'art ni de science grecque; sans l'esclavage, point d'Empire romain. Et sans cette base de l'hellénisme et de l'Empire romain, point d'Europe moderne. »

Le mérite de notre civilisation technicienne, c'est d'avoir fait de l'esclave antique un citoyen, et de remplacer de plus en plus le travail musculaire par la machine, voire le travail intellectuel lui-même, dans ses phases élémentaires à tout le moins, et en attendant mieux encore pour bientôt. La démocratisation et la prolongation de la scolarisation, la multiplication des écoles, des facultés, des instituts sont les signes indéniables que l'accès à la culture, privilège autrefois d'une classe très restreinte, tend à s'étendre universellement. C'est là cette « cérébralisation » de l'espèce où Teilhard de Chardin, et que les Anciens grecs faute d'industries réservaient à l'élite sociale de la Cité, voyait le signe de l'émergence de l'esprit, libéré des servitudes de la matière. C'est l'antidote à cette aliénation du travailleur dans laquelle Marx voyait le péché originel de la société capitaliste. Mais en dénonçant l'exploitation capitaliste qui était dans la suite historique de l'exploitation féodale, Marx améliorait la Cité par sa riche contribution aux sciences sociales et aux mouvements d'émancipation sociale. Son échec final ressemble à celui de Savonarole et à celui de Robespierre: une idée généreuse et salvatrice desservie par la haine qui l'habitait.

Les méfaits de la civilisation technicienne suscitent la découverte de leurs palliatifs. Les engrais chimiques, les pesticides, même si on les soupçonne de contaminer les aliments, permettent malgré tout de les multiplier par l'accroissement des rendements, cependant que les méthodes de corrélation et d'irradiation favorisent leur conservation. La destruction des espaces verts a suscité la science des sols et la possibilité de remettre en culture des contrées désertiques comme le Néguev. Même les H.L.M. (Habitations à loyers modiques) sont préférables aux bidonvilles et aux taudis. Les progrès de la génétique empêcheront des unions dangereuses pour la descendance, et arriveront très bientôt à neutraliser les gènes aberrants, sources de malformations et de débilité mentale; tout comme le progrès de la chimio-thérapie transforme les asiles d'aliénés en de simples hôpitaux psychiatriques, d'où les malades sortent capables de reprendre une vie professionnelle; tout comme la découverte des sulfones a cessé de faire du lépreux un intouchable et a permis de le réintégrer dans la communauté des hommes.

Toute époque s'est crue accablée par une crise morale. En fait, il n'y en a jamais eu, et à quelque époque que ce fût. Tout ce qu'il y a ce sont des fautes morales commises par les uns ou par les autres, ou des philosophies morales qui sont erronées et causent des souffrances (stoïcisme, puritanisme, nazisme, nihilisme, et quelques autres). Il y a aussi des affrontements sérieux entre partisans de morales opposées, irréconciliables. La morale des gens au pouvoir et la morale des contestataires, comme dans l'Antigone de Sophocle, comme les Lumièrs contre la royauté de droit divin, comme dans la Rose Blanche contre Hitler. Comme ce conflit, qui est toujours présent, jette la confusion dans beaucoup d'esprits, on y voit une crise morale généralisée. C'est bien mal nommer les choses. La seule crise permanente qui existe, entre gens plus ordinaires que ceux nommés plus haut, c'est une crise d'adaptation constante au changement, car le changement est toujours exaltant à provoquer et pénible à subir. Les novateurs triomphent à terme et opèrent de ce fait la mutation profonde et constante des sociétés humaines.

Au sortir d'un monde voué à l'impuissance, à l'ignorance et à la pénurie, nous pénétrons, grâce à la révolution scientifique, dans une société d'abondance ayant de tout autres problèmes. Maintes obligations justifiables par les conditions de vie précaires du passé, comme faire sacrer le roi à Reims ou faire un pèlerinage à Lourdes ou Jérusalem, deviennent périmées; d'autres, par contre, comme les prescriptions de l'hygiène collective, la régulation des naissances, la formation professionnelle, deviennent absolument contraignantes, par nécessité.

Il faut se demander, aujourd'hui comme hier, de ce qu'il y a lieu de conserver, de ce qu'il y a lieu d'abandonner des interdits et des contraintes du passé. Mais la morale qui est un comportement choisi en vue d'un bien, éclairé par l'éthique qui est une science rationnelle, en s'adaptant à des conditions nouvelles, nous donne le sentiment qu'elle change. Disons que nous changeons nos choix moraux, mais nous demeurons, en conscience, moraux. Par exemple, se disaient tous deux morales la jeune fille des années 70s qui voulait à 17 ans dormir avec son amoureux, et que lui interdisait sa mère. Toutes deux étaient morales, mais leur choix moral différait parce que leurs valeurs éthiques différaient. La jeune fille voyait le bien dans le plaisir et l'amour, la mère dans la privation et l'abstention prônées par l'Église. Dans l'histoire, les humains se déchirèrent, non seulement parce que certains étaient carrément immoraux, et à leur propres yeux d'ailleurs, mais qu'en plus des êtres très moraux, poursuivant les mêmes principes moraux, différaient d'opinion sur le contenu ou le comportement moral.

Jadis, du fait que la société était très autoritaire, le libre choix individuel restreint voire inexistant, les prescriptions morales revêtent l'aspect d'impératifs catégoriques, auxquels on se soumet sans discussion, quels qu'en puissent être les effets, comme Socrate ou Régulus. Aujourd'hui, les intentions ne suffisent plus, nous sommes jugés sur les résultats. On juge les politiciens, les médecins, les professeurs, les administrateurs, non à leur bonne volonté affirmée ou à leur discours, mais aux résultats, et nous sommes impitoyables même si nous sommes sans cruauté. À la morale a priori de l'intention, se substitue la morale a posteriori de l'efficacité. À la conscience morale que les Lumières croyaient universelle chez tous les hommes de tous les pays, « guide infaillible du bien et du mal », qui n'est que l'écho subjectif des impératifs de la cité, transmis par tradition, enracinés par l'éducation, sacralisés par une prétendue révélation surnaturelle, se substitue la « prise de conscience » des répercussions de nos actes, due à une information plus exacte, à une connaissance plus étendue de l'univers où nous vivons, de notre propre nature éclairée par la psychologie des profondeurs, des conditions de prospérité des sociétés et de survie de l'espèce humaine.

Il en résulte, suivant François Jacob, prix Nobel, qu' « il y a un gouffre entre la réalité concrète du monde moderne » et les principes moraux hérités du passé: « Les règles éthiques dont nous avons l'habitude, et qui dérivent des vieilles religions, sont de moins en moins adaptées aux problèmes réels que devra affronter l'homme de l'avenir. » Comment à partir de la Bible et du Coran, déduire les principes de notre actions pour la contraception, les bébés in vitro, ou la manipulation des gènes? C'est vouloir construire les fusées de la Nasa avec la physique d'Aristote! De là est résultée, dans la jeunesse et chez certains esprits, les interrogations éthiques basées sur l'ensemble de la tradition morale de l'Occident, et non plus seulement de quelques groupes marginaux, sectaires ou déphasés.

La nostalgie d'un paradis perdu ne doit pas masquer les horizons nouveaux que la révolution scientifique a révélés aux hommes. En s'affranchissant de maintes tutelles, l'esprit humain s'est libéré de maintes lisières. Il a gagné une indépendance, un pouvoir et une audace qui ont grandi démesurément son emprise sur la nature, et tendent à modifier la condition humaine. La vertu n'est plus pour nous d'accueillir d'un coeur égal, comme le stoïcien, les accidents de la Fortune; d'accepter avec résignation, comme le chrétien, que la volonté de Dieu soit faite; c'est de ne prendre notre parti d'aucune fatalité naturelle, du moment qu'elle est évitable; d'aucune injustice, du moment qu'elle est redressable, alors que certains sages antiques comme les Stoïciens, que Cicéron lui-même désapprouvait, ne savaient y opposer que son indifférence, et le croyant que sa prière. C'est de poursuivre, grâce aux moyens que nous procurent la connaissance scientifique, un idéal de bien-être, de justice sociale, d'élévation culturelle, dont une avance séculaire devrait nous rapprocher progressivement.

Le monde des Anciens était assujetti aux caprices des dieux ou aux voies impénétrables d'une Providence toujours lente à se manifester. Le monde mécaniste des savants du XVIIIe siècle était assujetti au déterminisme laplacien, qui, supprimant toute nouveauté, puisque le futur est contenu dans le présent, inclinait au fatalisme. Assez symptomatiquement, ces savants newtoniens, souvent athées, pensaient la nature à l'image de Dieu inamovible. L'univers en expansion de la science moderne est un monde ouvert, où les déclenchements quantiques introduisent une perpétuelle nouveauté, où l'action déterminante de l'homme s'insère dans la trame des événements comme un anti-hasard, pour modeler le monde à la mesure de nos commodités et de nos rêves. La multiplication des informations et les télécommunications créent une sorte de sensorium commune, de champ de conscience, de noosphère, qui entoure la terre et fait d'elle un village global. Il oriente l'aventure humaine vers un destin toujours plus grand. Du moment quelle peut être progressive, la vie humaine devient exaltante pour qui sait faire prédominer les fins supérieures, à longue échéance, sur les mobiles d'un égoïsme ou d'une entreprise à courte vue.

Ainsi, chaque fois qu'au cours de son évolution ascendante, l'humanité franchit une nouvelle étape, elle assume de nouvelles responsabilités, en se trouvant confrontée avec de nouveaux aléas. Faut-il en conclure qu'elle est condamnée à un éternel travail de Sisyphe, que Zeus avait condamné à rouler éternellement une pierre au sommet d'une montagne ? La nécessité de surmonter de nouveaux défis ou de périr est la raison même qui la force à se surpasser. Cette nécessité est autant la rançon que la raison de tout progrès, car, des plus grands dangers surmontés naissent toujours les plus grandes victoires.

Sous l'influence de l'hégélianisme et du marxisme (de Hegel et de Marx) s'est répandue l'idée que l'évolution humaine, par le jeu de la dialectique des idées ou le conflit des forces productives qui s'affrontent, obéit à un déterminisme rigoureux, aboutissant, soit à un État social dont Hegel voyait la réalisation exemplaire dans l'État prussien, soit à une société sans classes dont l'expérience historique de 1917 à 1989 fut un immense échec. Ainsi, inévitablement selon les communistes, l'Histoire aurait un sens irréversible, toujours vers un progrès cumulatif. Par l'effet de ses propres contradictions internes surmontées, l'humanité doit accéder inévitablement aux sociétés techniciennes, condition sine qua non de l'avènement du communisme. Si, sur d'autres planètes, d'autres formes de communautés pensantes se sont organisées et développées, elles devraient, en vertu du même processus inexorable, aboutir au même résultat.

La connaissance de l'histoire ne permet pas d'avaliser une si optimiste conception. Parmi les différentes familles de primates à vocation humaine qui, sous une forme buissonnante, ont pris le départ il y a quelque 500 000 ans, certaines se sont arrêtées à l'état sauvage, d'autres à l'état barbare, d'autres, à travers l'âge de cuivre, l'âge du bronze et l'âge du fer, ont accédé à des types supérieurs de culture et d'organisation. La géographie humaine nous restitue actuellement, étalé dans l'espace, l'éventail de tous les niveaux de civilisation. Mais seules certaines familles ont franchi par elles-mêmes le seuil de la révolution scientifique et industrielle, même si toutes vraisemblablement à terme y parviendront par simple imitation, acculturation ou absorption.

Aucun impératif historique n'exigeait qu'il en fût ainsi. La conception rationnelle du monde ébauchée par le génie grec, sans l'amorce de laquelle tout eût été compromis, a failli être totalement submergée, dans le Bas-Empire et au Moyen Âge, par des vagues d'irrationalisme asien, dont le christianisme est une variante, d'autant plus puissantes qu'elles flattaient le besoin de merveilleux qui subsiste, comme un reliquat de la mentalité magique primitive, au fond de l'âme humaine.

Évoquons les créations du génie grec du VIe au IIIe siècle avant notre ère, de l'éclipse de soleil, prévue par Thalès en -585, à la mort d'Archimède en -212. En moins de 4 siècles, les Grecs ont fondé les mathématiques déductives, l'astronomie théorique, l'atomisme, la statique, l'acoustique mathématique, l'optique géométrique, la zoologie et la botanique, la médecine basée sur l'observation clinique, l'histoire positive, la sociologie, et cela à l'aide de méthodes rigoureusement scientifiques. L'expression « cela est démontré », que l'on trouve chez les mathématiciens grecs, est, dans l'ordre de la connaissance, l'expression la plus typique de leur génie. Dans l'ordre de l'action, la Grèce a créé, à l'échelle des cités, des formes de gouvernement qui reposent sur des lois librement discutées et votées par des assemblées populaires. Elle a « démythisé » la nature, démocratisé la vie sociale.

Transportons-nous au Bas-Empire. L'effort du rationalisme grec a échoué, parce que Rome qui l'eut en héritage ne le fit pas progresser. Nous sommes en présence d'une société sclérosée, stéréotypée, où chacun est rivé à sa charge et à sa fonction, sans autre possibilité d'en échapper que la fuite dans le monachisme (mouvement des moines, qui fuient le travail ou l'armée) ou l'appel aux Barbares. La foi a remplacé la raison, ou pour parler autrement, la raison a déclaré qu'elle était stupide! Les religions de salut et les fausses sciences: l'astrologie, la mantique, la géomancie, la numérologie font florès. Les derniers défenseurs du paganisme, Porphyre, Jamblique, Julien, Eunape, croient aux démons, aux oracles, à la magie, à la théurgie. Les Pères de l'Église condamnent la libido sciendi(le plaisir de la science) comme une vanité périlleuse, une concupiscence issue de notre corruption ou de l'Esprit malin (Satan). Tout esprit critique est aboli. Saint Augustin, partageant la crédulité de son temps, croit que Lucius, le héros du roman d'Apulée, a véritablement été changé en âne. Dans les Soliloques, il ne veut connaître que Dieu et son âme, et rien d'autre.

Alors commence la longue hibernation de la raison, qui ressemble à un arrêt de mort.

Au Moyen Âge, les mystiques, les prédicateurs populaires prônent l'ama nescire (aimer ne pas savoir). En face d'eux, les docteurs de la scolastique ratiocinent, non sur les données de l'expérience, mais sur les Écritures interprétées par les Conciles, qui constituent le « donné révélé ». À quoi sert d'apprendre dans le livre de la nature, disent-ils, si elle n'est que le pâle reflet de la parole de Dieu toute enfermée dans les Saintes Écritures. Ils manient des termes abstraits, les universaux, sans jamais se préoccuper de leur correspondance avec le monde sensible. Ils accréditent une mentalité, la mentalité nominaliste, qui cherche la vérité non dans les faits, mais dans les mots, tenant le morcellement conceptuel que la pensée abstraite et le langage courant font subir aux choses pour l'expression ontologique de la réalité. Il est vrai que cette méthode dérive de celle d'Aristote qui faisait souvent la même chose parce qu'il tenait le langage comme un réservoir inépuisable d'expériences humaines. Mais il ne faisait pas que classer des mots, c'était un puissant, perspicace et très scrupuleux observateur. D'où une puissance méthode qui lui fit faire d'immenses progrès. Mais, au Moyen Âge, on oublia d'observer autant que de lire. Imposée par l'Église et armée du bras séculier qui violente les penseurs originaux, la scolastique fait courir à la civilisation occidentale le risque d'un immobilisme dans une impasse où s'abîmeront les plus belles intelligences.

Entre les derniers représentants de la science grecque, à la fin du III siècle, et les premiers représentants de la science moderne, au XVIe siècle, entre le Synagoge de Pappus et l'Isagoge de Viète, qui forment la soudure entre l'ancienne et la nouvelle mathématique, un hiatus de treize siècles s'est creusé, qui aurait pu ne jamais être comblé, sans la conservation de quelques manuscrits grecs échappés au naufrage de la culture antique, transmis à l'Occident latin par les Arabes et par les Byzantins.

L'Inde et la Chine nous offrent l'image, avant l'arrivée des Occidentaux, de civilisations arrêtées dans leur développement pour des raisons identiques à celles de l'Occident médiéval. L'Inde a ignoré la physique mathématique, la biologie autre que vitaliste, la recherche d'une explication naturelle des événements humains. Pour ses penseurs, la connaissance n'a de valeur que pour révéler la misère de la condition humaine, le phantasme des apparences, l'illusion de la personnalité, en vue d'abolir le vouloir vivre et d'accéder à la délivrance.

La science chinoise, avant l'arrivée des Jésuites, n'a guère pu se développer, parce que les légalistes et les confucianistes ne s'intéressaient pas à la nature, que les taoïstes méprisaient la raison et la logique, et que la pensée chinoise n'a jamais accédé par ses propres moyens à l'idée de lois naturelles mathématiquement formulées. La méthode hypothético-déductive, qui fut celle des Grecs et des grands savants de l'âge moderne, fondée sur des hypothèses dont on soumet les conséquences au contrôle de l'expérience, fait place chez eux à une approche de la nature fondée sur une saisie directe et une intuition esthétique.

La résurgence de la pensée scientifique, au XVIe et au XVIIe siècle, fut donc une merveilleuse éventualité, qui aurait bien pu ne pas se produire, ou que les guerres de religion eussent pu stériliser, comme le réveil du fanatisme des théologiens de l'Islam arrêta, au XIIIe siècle, la science et la philosophie d'expression arabe.

Grâce aux oeuvres d'Euclide, d'Apollonius, d'Archimède, de Héron, de Pappus, en partie retrouvées, la science repart à la Renaissance, mais avec l'exigence nouvelle de soulager la peine de l'homme et d'améliorer sa condition.

Le progrès de la condition humaine que l'on escompte des sciences physiques et de leurs applications, on l'attend pareillement des sciences morales et politiques. Jean Bodin demande à l'histoire, comme le conseillait Aristote lui-même, de dégager une politique: il s'agit d'apprendre d'elle ce que l'on doit éviter, quels sont le meilleur système juridique et la meilleure forme de gouvernement. Il annonce Montesquieu qui crée la sociologie explicative en étudiant l'esprit des lois. Les physiocrates et Adam Smith fondent l'économie politique; ils enseignent aux nations l'art de s'enrichir mutuellement par la division du travail et la complémentarité des services. D'Alembert, Condorcet, Laplace inaugurent « la mathématique sociale », qui doit permettre aux législateurs de faire des prévisions en se fondant sur la statistique et le calcul des probabilités appliquées aux comportements collectifs, et de prendre les décisions les plus efficaces en vertu de ce que nous appelons aujourd'hui la recherche opérationnelle et la stratégie des jeux.

La maîtrise progressive et cumulative du milieu ambiant, physique et social, par la science et par la technique, c'est bien là ce qui caractérise l'esprit prométhéen de l'Occident. Mais c'est ce qui ne le caractérise encore qu'à demi. La science et la technique ne sont, disait déjà Platon, que des moyens au service de fins qui en règlent l'usage.

Les gouvernements totalitaires nous ont appris comment on peut s'en servir pour le viol des foules, le lessivage des cerveaux, le dressage et l'écrasement des individus, au service d'une poignée d'idéologues fanatiques ou de technocrates sans scrupules.

Aldous Huxley dans Le Meilleur des mondes, Gheorghiu dans La Vingt-Cinquième Heure, George Orwell dans 1984, ont évoqué le spectacle hallucinant de sociétés déshumanisées grâce à la technique scientifique, où l'être humain est réduit, par le jeu de réflexes conditionnés, à la condition d'un robot.

Les fins au service desquelles nous devons mettre le pouvoir que nous confère le savoir sont celles qui nous viennent des prophètes d'Israël, des sages de la Grèce, des légistes romains, des docteurs du Moyen Âge, des humanistes de la Renaissance, des publicistes protestants, des théoriciens du droit des gens, des philosophes du XVlIIe siècle dits les Lumières, des socialistes et des libéraux du XIXe siècle: c'est un idéal de justice, de liberté et de solidarité, fondé sur le respect de la personne humaine, dont le christianisme a proclamé même en le trahissant souvent, après le stoïcisme, l'éminente dignité.

À ceux qui doutent de l'avenir ascendant de l'humanité sur la voie où l'a placée le génie de l'Occident, il suffit de se retourner vers son passé. Que d'efforts, quels progrès, quelle ascension n'a-t-elle pas accomplis depuis le temps où les premiers hominiens, de leurs doigts gourds, faisaient voler des éclats de silex pour allumer le feu et fabriquer flèches et racloirs!

La domestication des animaux, la culture des céréales, l'art de la céramique, l'édification des premiers villages, le développement du langage, le souci de décoration ont permis aux sociétés néolithiques d'Égypte, de Syrie, d'Iran, de l'Indus, de tout le pourtour de la Méditerranée, du Sud de l'Europe, de créer les premières civilisations.

La découverte du cuivre et du bronze, la roue, le char à boeufs et l'âne de bât, le bateau à voile, l'invention de l'écriture, du calcul, des premiers systèmes de mesure, l'éclosion des techniques et des arts, la différenciation des métiers, l'organisation du pouvoir provoquèrent la révolution urbaine de l'âge de bronze dans « le croissant fertile » proche-oriental et dans l'Inde. L'apport collectif de ces premières communautés leur permit de réaliser des milieux artificiels où elles ne dépendaient plus uniquement du milieu environnant, de la nature et de ses caprices.

La métallurgie du fer, mise au point par les Hittites, permettant de défricher des terrains incultes, l'écriture alphabétique démocratisant l'instruction, l'invention de la monnaie facilitant les transactions commerciales réalisèrent une nouvelle étape.

C'est alors que les Grecs, en transformant les recettes empiriques des Orientaux en systèmes logiquement liés, en démythifiant (l'expliquant autrement que par des mythes) la nature, en cherchant des explications naturelles aux phénomènes qu'ils constataient, en créant un art de se gouverner par eux-mêmes, engagèrent le processus dont allait sortir la civilisation occidentale. Le christianisme en réhabilitant le travail, en proclamant le caractère sacré de la personne humaine, la Renaissance, la Réforme, la révolution scientifique du XVIIe siècle, la découverte des lois de l'économie de marché, la révolution industrielle et technicienne du XVIIIe siècle, la révolution politique et sociale des 2 siècles suivants ont modelé une civilisation progressive qui n'en est encore qu'à ses débuts.

Il se peut que, dans son ascension vers une amélioration continue de la condition humaine, le génie de l'Occident rencontre des défis insurmontables. Il se peut que, dans la tentative d'organiser rationnellement la cité des hommes, des technocrates trop zélés, armés d'ordinateurs, nous acheminent vers un régime de termitière, où la vie, sans risque ni imprévu, perdrait toute saveur. Il se peut que, faute d'avoir su donner au corps grandi de l'humanité ce supplément d'âme qu'appelait Bergson, c'est-à-dire faute d'avoir haussé et adapté notre morale aux possibilités de notre savoir, des desesperados, des fanatiques ou des illuminés déchaînent sur la terre, dans une guerre atomique, les 4 chevaux de l'Apocalypse qui mettront fin à l'aventure humaine.

Ce qui demeure acquis, c'est que, instruits par l'expérience et par l'Histoire, nous savons ne devoir compter que sur nous-mêmes du soin d'assurer notre destin. Sur nous mêmes... Xénophon, disciple de Socrate, disait, il y a 2500 ans: « Rien n'est plus à nous que nous-mêmes »

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