Une Histoire culturelle de l'Occident

Note préliminaire:

J'ai rajeuni ce texte déjà ancien, non disponible en librairie, d'un auteur décédé il y a longtemps.

J'ai obtenu l'autorisation écrite d'un éditeur pour le présenter à l'usage exclusif de mes étudiants.

Jacques Légaré

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

Une histoire culturelle de l'Occident

Introduction p. I

Chap. I Le rationalisme grec: la création des sciences théoriques. p. 1

Chap. II Le rationalisme grec: la démocratie, l'économie monétaire et la science de l'éthique p. 12

Chap. III L'ordre romain p. 23

Chap. IV Le handicap de la civilisation antique: l'esclavage p. 29

Chap. V Les modifications économiques, sociales et techniques p. 42

Chap. VI La Renaissance p. 53

Chap. VII La Révolution scientifique du XVIIe p. 67

Chap. VIII La science affronte la théologie, et gagne p. 72

Chap. IX La nouvelle image du monde et l'idée de Progrès p. 82

Chap. X L'éthique protestante et l'avènement de la mentalité capitaliste p. 89

Chap. XI La révolution économique p. 96

Chap. XII La révolution industrielle p. 104

Chap. XIII La révolution politique libérale p. 113

Chap. XIV La conquête de la liberté de penser p. 126

Chap. XV L'essor de l'Occident et le duel capitaliste-communiste p. 136

Chap. XVI La civilisation occidentale et les civilisations orientales p. 146

Chap. XVII La civilisation occidentale et le Tiers Monde p. 156

Chap. XVIII Les aléas du Progrès et Conclusion p. 171

Annexe: Qu'est-ce que l'art ? p. 184

lntroduction

La civilisation: notion, naissance et épanouissement

Notre civilisation, l'Occidentale, a beau être la plus puissante et la plus créatrice de l'histoire humaine, elle n'en demeure pas moins mystérieuse, car on ne sait toujours pas très bien pourquoi un être, homme ou civilisation, est génial ou sublime. Modestement, commençons par nous occuper du sens des mots. Qu'est-ce que la civilisation? Qu'est-ce que l'Occident?

Dire à quelqu'un qu'il n'est pas civilisé, c'est l'injurier très gravement, car tous se croient dotés d'un certain vernis qu'on appelle civilisation. À coup sûr c'est un vernis. Sous lui, se cachent très puissantes et toujours déterminantes les forces animales de la nature, réservoir de plaisirs et d'énergie. La civilisation serait ce que l'homme au cours de sa longue histoire a acquis, construit, pensé, accumulé autour de lui comme objets et dans sa sensibilité profonde comme modes de percevoir, sentir et penser. Cet acquis s'ajoute à sa nature animale. Cet acquis serait même la seule chose qui le distinguerait vraiment de l'animal. Aristote le disait déjà: l'homme est « un animal politique », ou animal habitant une Polis (la Cité-État grecque). Il voulait dire « un être qui vit en société ». Avant les Grecs, les hommes ont créé le village, ou la ville. Les Grecs et les Romains, en érigeant cette ville en État souverain ont créé la Cité. Ce citoyen de cette Cité s'appelait chez les Romains « civis », d'où notre mot « civilisation », et un autre mot plus évocateur encore « civilité » qui suggère la notion de raffinement, de délicatesse dans les moeurs et les coutumes. La civilisation serait donc un ensemble de caractères propres à l'homme qui vit en société, à la différence de celui qui vit isolé, soit qu'il soit nomade ou soit qu'il vive dans le fonds obscur des bois, des déserts ou des montagnes. Le civilisé a ce petit « plus » qui fait la vie agréable. Comme ce « plus » devient très important, la partie la plus haute de ce « plus », la plus riche, la plus abstraite, on trouve un nouveau mot pour cette partie la plus haute: la « culture ». La civilisation serait donc une certaine manière plus sophistiquée d'agencer les différentes parties de la vie sociale (économie, politique, habitat, vie quotidienne) et la culture (les arts, les lettres, les sciences et tous les autres raffinements dont se dotent les groupes bien organisés et prospères). En résumé, l'animal n'est pas civilisé, et l'homme rustre ou ignorant est sans culture. L'esthète, le savant, l'homme d'État, l'entrepreneur, l'ingénieur, l'artisan, l'artiste, le commerçant, l'industriel, l'étudiant sont des gens à la fois civilisés... et cultivés (s'ils le veulent bien).

Civilisation et culture sont donc des créations humaines, qui s'étalent sur des 5 millénaires. On dit que la civilisation est née à Sumer en -3000, date de l'apparition de l'écriture. On pourrait la faire commencer en -8000, date de l'apparition de l'agriculture, ou plus loin encore en -100 000, date de l'apparition des premiers outils. Quoi qu'il en soit, la civilisation est un ensemble de caractères, de plus en plus riches et nombreux, et que se passe une génération à l'autre par le moyen de l'éducation (à la maison ou à l'école, ou les deux à la fois). Selon cette définition, si les vieux se disent à juste titre plus expérimentés, les jeunes peuvent rétorquer qu'ils sont plus civilisés...

La civilisation possède plusieurs caractéristiques. On peut y distinguer 5 éléments essentiels: la prévoyance appliquée à l'économie, l'organisation politique, les traditions morales, la recherche de la connaissance et du développement artistique et, finalement, la représentation symbolique qu'elle se fait d'elle-même et de la nature. La civilisation ne peut prendre naissance que là où finissent le chaos, l'insécurité, ou le perpétuel déplacement qui n'accumule rien. Car ce n'est que lorsque la crainte a disparu que la curiosité et le besoin de création peuvent se donner libre cours et que l'homme peut se livrer à l'instinct qui le pousse naturellement à s'instruire et à embellir son existence.

La civilisation dépend de divers facteurs qui peuvent, soit en activer, soit en retarder la marche. Considérons d'abord le facteur d'ordre géologique. La civilisation, pourrait-on dire, n'est qu'un intermède entre deux périodes glaciaires. Qu'une nouvelle vague de froid vienne à se produire, qu'un gros météorite vienne nous frapper, qu'un dirigeant fou déclenche une guerre nucléaire totale, tout le travail de l'humanité sera ou réduit en cendres ou recouvert par la glace et par les pierres. La vie devra se réfugier en quelque coin du globe, s'il en reste encore.

La civilisation s'est développée aussi dans les régions hostiles (îles du Pacifiques, Arctique, déserts, plateaux élevés, montagnes), mais avec moins d'ampleur, tant par le nombre des habitants que par la variété des créations de civilisation.

Envisageons maintenant les conditions géographiques de la civilisation. La chaleur des tropiques et le pullulement de parasites auquel elle donne naissance lui sont nettement hostiles. Nous sommes dans le royaume de la léthargie et de la maladie, de la maturité et de la vieillesse précoces; aucune place n'est laissée au libre jeu des arts et de l'intelligence; toutes les énergies se détournent de ces inutilités dont l'ensemble constitue la civilisation et de la culture et se concentrent sur la satisfaction de la faim et de l'instinct de reproduction. La pluie est indispensable; car l'eau, plus essentielle même que la lumière du soleil, est le milieu où naît la vie. L'Épypte est un « don du Nil » disait Hérodote. L'humeur mystérieuse des éléments peut condamner à la sécheresse et à la mort des régions entières --tels les empires de Babylone et de Ninive, les royaumes africains-- où jadis l'artisanat était florissant; elle peut aussi bien apporter la force et la richesse à des pays qui semblaient, telle la Grande-Bretagne, telle Venise, à l'écart des grandes lignes de communication et de transport. Même chose si le sol est riche en minéraux, tel l'argent de la Lydie, ou les mines du Laurion d'Athènes, et en produits d'alimentation, tel le maïs des Aztèques de Mexico; même apparition de civilisation si les fleuves offrent un chemin facile aux échanges, tels le Nil d'Égypte, le Saint Laurent des Québécois, la Tamise de Londres, la Seine de Paris, le Tibre de Rome, le Tigre et l'Euphrate de la Mésopotamie, le fleuve jaune des Chinois; même essor de civilisation si le littoral est suffisamment découpé pour offrir des abris sûrs aux navires de commerce, telles les côtes de la Grèce; si enfin une nation se trouve, comme ce fut le cas d'Athènes et de Carthage, de Florence ou de Venise, sur les grandes routes du commerce mondial, alors on peut vraiment dire que la géographie, qui serait incapable à elle seule de créer la civilisation, n'a pour elle que des sourires et lui permet de se développer librement.

Les conditions économiques offrent plus d'importance encore. Mais là, c'est autre chose, il faut que le peuple les voit, les découvre, et décide par sa volonté dynamique de se servir de ces conditions économiques. Un peuple peut jouir d'institutions politiques solides, posséder une morale élevée comme les Chinois de Confucius ou des religions à profusion comme l'Inde, et stagner des siècles durant dans le sous-développement. Il peut avoir, comme les Indiens d'Amérique, une certaine aptitude artistique; s'il demeure au stade de la chasse, si sa précaire existence dépend des hasards que présente la poursuite du gibier, il ne pourra que développer une civilisation assez sommaire et ne pourra accéder à la notion de culture écrite au sens où nous l'avons définie plus haut. Sa culture, essentiellement orale, sera souvent originale, mais elle demeura peu cumulative. Une société de nomades --et c'est le cas des Bédouins de l'Arabie-- peut être composée d'individus exceptionnellement intelligents et vigoureux, elle peut témoigner des plus rares qualités du caractère, avoir le courage, la noblesse, la générosité: si elle ne dispose pas de cet élément primordial de toute civilisation avancée qu'est une nourriture assurée parce qu'accumulable, toute son intelligence devra s'appliquer à assurer le succès de la chasse, à combiner des ruses commerciales sans pouvoir jamais se consacrer aux "futilités", aux raffinements et aux douceurs, bref, aux arts suprêmes qui font qu'une civilisation enfante une culture faite de toutes les finesses exquises de la vie sociale.

L'agriculture et l'écriture sont les premières créations de la civilisation. Ce n'est qu'après que l'homme s'est fixé au sol dans l'intention de le cultiver et de mettre de côté les provisions qui lui permettront de parer aux incertitudes de l'avenir qu'il peut trouver le temps --et le besoin-- de se civiliser, au sens de construire un mode d'existence urbain. À l'abri dans cette zone de sécurité que constituent des ressources suffisantes et assurées en eau et en nourriture, il construit ses huttes, ses temples et ses écoles; il peut inventer les outils qui accroîtront sa force de production, il se met à domestiquer le chien, l'âne, le porc, enfin dirons-nous, il se domestique lui-même. Il apprend à travailler avec régularité et méthode, la durée de sa vie s'accroît et il est enfin en mesure de transmettre à sa descendance l'héritage intellectuel et moral de son groupe (famille, tribu, ou ethnie).

Une certaine habileté générale engendre l'activité agricole, mais la civilisation seule fait naître la cité. À un certain point de vue la civilisation se confond avec l'habitude de la civilité et la civilité est un raffinement qui n'a pu naître que dans la « civitas » ou la ville, dont les habitants ont au reste inventé le mot . C'est dans la ville en effet que se groupent les richesses et les intelligences que produit la campagne environnante; c'est dans la ville que l'esprit d'invention multiplie le confort, le luxe et les loisirs; c'est dans la ville que les commerçants se rencontrent, qu'ils échangent marchandises et idées; dans cette fertilisation mutuelle des esprits qui s'effectue au point de croisement des courants commerciaux, l'intelligence s'affine et son pouvoir créateur s'accroît. La raison principale est celle-ci: la ville accélère les communications entre les hommes, et les hommes rencontrent souvent d'autres hommes qui leur sont inconnus. Il s'ensuit un mélange d'idées, de coutumes, de styles qui engendre, par synergie, la richesse culturelle de la ville. Dans la ville enfin quelques hommes peuvent s'arracher au souci de produire des objets matériels et se mettre à produire de la science et de la philosophie, de la littérature et de l'art. Ils ont un marché pour vendre ces productions intellectuelles ou artistiques. La civilisation débute dans la hutte du paysan, mais ce n'est que dans les villes qu'elle mue en véritable culture d'importance qui peut fleurir et s'épanouir. D'ailleurs, la civilisation pourra demeurer la même en plusieurs villes (même économie, même agriculture, même objets courants), mais la culture de chacune différera grandement, comme entre Sparte et Athènes, Louksor et Carthage.

Il y a aussi des gens qui haïront la ville, --on retrouve cette idée dans la Bible dont la civilisation et la culture sont exclusivement agraires et pastorales-- qu'ils diront source de tous les vices et de tous les désordres. Cette idée subsiste encore chez nous pour les « quartiers chauds »: nos 42e rue new-yorkaise, centre-sud montréalais et Carré d'Youville québécois.

Par contre, à la différence de ce que croyaient les esprits racistes au siècle dernier, la race importe peu à la civilisation. Elle peut apparaître n'importe où et chez les peuples des couleurs les plus diverses: à Pékin ou à Delhi, à Memphis ou à Babylone, à Ravenne ou à Londres, au Pérou ou au Yucatan. Ce n'est pas la race (qui n'est qu'une pigmentation différente de la peau) qui fait ou non la civilisation, car tous les peuples, toutes les races sont civilisées. Mais ils le sont avec une variété telle qu'un regard superficiel, ou malveillant, peut croire à l'absence de civilisation. Par exemple, nous, Occidentaux, notre industrie technologique nous donne le sentiment que nous sommes supérieurs; mais dans un autre domaine, les relations amoureuses et familiales par exemple, des tribus bien archaïques en ont développé de plus harmonieuses que les nôtres. Notre alimentation aussi est plus altérée, moins naturelle que les leurs.

Les circonstances géographiques et économiques, les choix opérés par les personnalités dominantes, l'un des cinq sens privilégié par rapport aux quatre autres, donnent sa couleur particulière à une culture, comme le climat donne le sien à l'habitat. Si un touriste emporte sa caméra et ses lunettes partout où il va, s'il se met à Tombouctou en toilette de soirée pour dîner, c'est simplement la preuve de l'emprise que sa propre culture exerce sur sa sensibilité et sur son comportement. Les Grecs et les Romains parsemant le bassin méditerranéen de temples et de thermes, les Américains de restaurants Macdonald's ou de débits de Coca-Cola, font de même. Des conditions matérielles identiques ne produiraient pas pour autant chez un autre peuple des résultats identiques; On en a la preuve quand on visite l'Europe de 1994 en la comparant au Québec d'aujourd'hui. La civilisation industrielle et le climat tempéré du Nord n'ont pas donné tout à fait la même chose. Car il y a l'histoire qui modèle les moeurs, habitudes, habitats et institutions, et qui fait que rien n'est partout tout à fait la même chose. Même ceux qui imitent n'imitent pas parfaitement. C'est ainsi que nous voyons le Japon décider d'imiter au XIXe siècle l'Angleterre industrielle, et qui dira qu'un Anglais c'est comme un Japonais.

Si les conditions physiques (matérielles, géographiques) que nous venons d'examiner sont indispensables à la formation de la civilisation, elles ne suffisent pas pour la créer ou la faire naître. Il faut pour cela qu'entrent en jeu de subtils facteurs psychologiques, notamment aimer le changement, le nouveau, d'où naît le progrès. Ou inversement, aimer la stabilité au point d'étouffer tout changement, comme dans l'Égypte pharaonique, dans la Sparte de Lycurgue ou dans la Byzance chrétienne. Il faut aussi qu'il existe un ordre politique minimum, même s'il est très tumultueux comme celui de la Rome antique ou de la Florence de la Renaissance; il faut que les hommes ne se sentent pas exposés à tout instant soit à la mort, sot à l'esclavage impitoyable, soit à des tributs spoliateurs et arbitraires qui empêchent toute accumulation de richesses. Il faut encore qu'il existe une unité de langue qui puisse favoriser les échanges intellectuels, comme dans la Grèce et la Rome antiques, comme dans le Moyen Age de langue latine, comme dans le monde islamique de langue arabe, ou dans l'Occident de langue anglaise. Il faut que la famille, l'école, et les organisations idéologiques comme les religions et les mythes, les partis politiques, les philosophies dominantes reconnaissent un certain code de morale commun généralement observé. Il faut qu'il existe pour le bon ordre social des règles reconnues de tous, même par ceux qui les violent, et qui soient pour les citoyens un stimulant et une directive, qui impriment à leur conduite une certaine régularité, une certaine conformité par laquelle les membres de la communauté se reconnaissent et s'acceptent les uns les autres. Il faut encore des croyances de base, soit la foi à un monde surnaturel, soit la croyance à un humanisme positif qui fait que la vie est belle et vaut la peine d'être vécue, ou même l'adhésion à une utopie révolutionnaire qui donne le courage de vivre et de modifier ce qui ne vas pas. Tous ces différents choix, souvent conflictuels, font que la moralité devient une sorte de culte, souvent sacré, et non un calcul cynique. Qu'on croit à Allah, Jésus, Marx ou à Eienstein, cela a une grande importance dans un choix de vie individuel, mais cela importe peu pour qu'une civilisation s'érige. Ces choix métaphysiques, symboliques et idéologiques donnent à la vie humaine un certain sens et une certaine noblesse, s'ils ne dégénèrent pas comme il est arrivé si souvent en conflits sanglants et en destruction massive des hommes et du patrimoine.

Enfin, on ne peut se passer d'un système d'éducation quelconque, d'une technique, si primitive soit-elle, qui serve à transmettre la culture acquise d'une génération à l'autre, voire d'un peuple à l'autre. Que ce soit par voie d'imitation, d'initiation ou d'instruction, que ce soit par le père ou la mère, le professeur, le curé, l'imam ou la télévision, il faut que l'héritage de la tribu, (huronne ou occidentale!), --qui est constitué de l'ensemble de ses traditions, de sa langue, de ses connaissances, de sa morale, de ses manières, de sa technologie et de ses arts--, soient transmis aux jeunes. Cet héritage fait d'eux, de simples « animaux politiques » qu'ils étaient, des hommes.

La disparition de ces conditions --et parfois même de l'une d'entre elles seulement-- peut entraîner la destruction d'une civilisation. Un peuple peut régresser s'il est accablé par une catastrophe. Causée par la nature, un changement profond dans le climat, comme le réchauffement de l'Afrique saharienne, un cataclysme géologique comme celui qui aurait engloutit la civilisation de Théra ou de Crète, ou par l'homme comme l'agression des Européens --et le choc microbien qui s'ensuivit-- sur les peuples inca, aztèque, maya, amérindien ou océanien. Ou une catastrophe qui emporte la moitié de la population comme la chose se produisit dans l'Empire romain au temps des Antonins, ou comme cette peste noire qui hâta la fin du système féodal. Alors la civilisation périclite, voire la population décroît.

D'autres causes aussi peuvent amener la chute d'une civilisation. L'épuisement du sol ou la

ruine de l'agriculture par suite d'une exploitation abusive de la campagne par les villes qui rend la population tributaire de l'étranger pour son alimentation; une réduction des ressources naturelles, combustible ou matières premières; un changement dans les routes commerciales qui laisse un pays en dehors des grandes voies du commerce mondial, comme la Hanse nordique, Génès et Venise au XVIIe siècle; une religion archaïque qui se refuse à la modernité et au changement comme l'islamisme moderne; l'affaiblissement de la population par la dureté impitoyable d'une idéologie terrible comme celle de Lycurgue à Sparte ou l'idéologie communiste en Russie et en Roumanie; la décadence des élites résultant de l'infertilité et de la diminution graduelle des familles qui seraient le mieux à même de sauver l'héritage culturel du peuple, comme la Rome des III et IVe siècles, ou comme en est menacé aujourd'hui l'Occident lui-même; Le niveau de concentration morbide de la richesse amenant des luttes de classe, des révolutions désastreuses et l'épuisement des finances publiques.

Mais la plus terrible de toutes, la plus fréquente aussi: la guerre, la guerre perdue. Elle amène quelques fois le génocide de la population vaincue (Carthage), le plus souvent son absorption par l'esclavage (Hilotes), ou l'incorporation dans un empire (La Perse dans l'empire d'Alexandre, la Gaule et l'Égypte dans la Rome impériale, les Canadiens français dans l'empire britannique) ou la délétère influence de la civilisation victorieuse (l'Europe et le Japon moderne dans l'empire américain d'aujourd'hui).

Voilà quelques-unes des causes qui peuvent entraîner la mort --ou la métamorphose-- d'une civilisation. Si la civilisation n'est pas innée, elle n'est pas impérissable non plus. Elle peut disparaître, mais le plus souvent elle change, elle se métamorphose, ce qui veut dire qu'au fond elle ne meurt jamais.

Chaque génération en fait une interprétation nouvelle, conserve ou rejette tel ou tel aspect. L'homme ne diffère de l'animal que par l'éducation, qu'on peut définir: l'art de transmettre la civilisation, et sa dimension la plus "parfumée", la culture.

Les diverses civilisations sont les générations successives et les différentes couleurs locales du génie humain. De même que les liens de la famille, puis l'écriture, rattachent les générations les unes aux autres, ainsi l'imprimerie, le commerce et tous les moyens de communication unissent ensemble les diverses civilisations qui, à terme, sont appelées à se fondre en une seule. Pourquoi? Parce que l'être humain est le seul animal doté du désir d'universel.

Qu'est-ce que la civilisation occidentale alors? Ou comment diffère-t-elle si radicalement des autres?

On convient d'appeler civilisation occidentale la civilisation qui est née autour du bassin de la Méditerranée dans l'Antiquité classique, sous la double influence de la Grèce et de Rome; qui a rayonné en Europe au Moyen Age sous le couvert de la chrétienté; qui a débordé, au cours des temps modernes, sur le Nouveau Monde, en particlier en Amérique du Nord et qui, sous la forme de civilisation technicienne, démocratique et rationaliste, tend à envahir aujourd'hui le monde entier. C'est une notion qui n'est ni uniquement géographique ni spécifiquement ethnique, mais essentiellement culturelle, dans le sens qui faisait dire à Isocrate, dans son Discours panégyrique: "Il faut appeler Grecs ceux qui participent à notre culture, plutôt que ceux qui participent à notre sang".

Une question très discutée aujourd'hui est celle de la valeur de la civilisation occidentale, de sa signification profonde, de ses chances de survie et d'avenir face aux périls écologiques qui la menacent, même si 1989 vit son grand triomphe contre un ennemi qui la menaça pendant 70 ans. Est-elle une "catégorie historique", un simple moment de l'évolution des sociétés humaines appelé, tôt ou tard, à s'abîmer dans le gouffre de l'histoire dont a parlé Valéry ? Intègre-t-elle, au contraire, des valeurs impérissables, permanentes, dont aucune société ne saurait se départir, qui se veut humaine et progressive ? Les critiques qui l'assaillent sont-elles l'effet passager du nationalisme exaspéré des peuples sous-développés, impatients de s'affranchir de sa tutelle tout en jalousant son exemple ? Ou, est-elle critiquée avec raison par ses propres intellectuels qui la mettent au ban des accusés, accusée de déshumaniser l'homme, d'aliéner le citoyen et de détruire la nature? Pour qui suit ces discussions, il apparaît que les divergences d'opinion sont dues à ce qu'on omet de s'expliquer sur cette question préalable: en quoi consiste le génie spécifique de la civilisation occidentale, qui la distingue de toute autre?

On a dit que la civilisation occidentale est une civilisation de dialogue. Mais, depuis que l'humanité a émergé de l'animalité primitive, on dialogue dans toutes les langues et sous toutes les latitudes de la terre. Mais avec les Grecs on apprit à dialoguer d'une façon bien particulière, comme le font des hommes libres cherchant la vérité, que l'on trouve dans sa tête seule et non dans des grands livres venus des dieux et des cieux. Anciennement, la civilisation occidentale était identifiée à la civilisation chrétienne. Henri Brugmans, recteur du Collège européen de Bruges, souligne la continuité de la civilisation gréco-romaine et de la chrétienté médiévale, et n'hésite pas à affirmer que l'Occident n'a pas connu de plus grand siècle que le XIIIe siècle, bien que -Ve siècle de Périclès le dépasserait encore de beaucoup. Ce qui veut dire que l'Occidental fut dynamique et créatif à tous les siècles. Karl Jaspers soutient que la Bible est le fondement, surtout éthique et métaphysique, de notre civilisation, bien qu'elle soit encore une pensée magique, primitive et pré-rationaliste.

Certes, le christianisme est une des composantes éminentes de la civilisation occidentale: mais il n'en est pas la seule, ni, sans doute, la plus fondamentale. Les effets du christianisme ont varié suivant les époques. Si certains traits sont indiscutablement à mettre à l'actif de la civilisation occidentale (les superbes cathédrales médiévales par exemple), d'autres ont exercé une action contraire (comme l'Inquisition qui brûlait et torturait les hérétiques). L'Église catholique est la première à rejeter pareille identification avec l'Occident parce qu'elle a comme ambition de christianiser tous les hommes, y compris ceux des autres religions: elle se veut oecuménique et missionnaire, comme Alexandre le Grand, dans le but qu'elle s'est donné d'éclairer ou de dominer -selon le point de vue- la planète entière. S'il est bien vrai qu'elle se soit identifiée géographiquement pendant les siècles médiévaux (+323 à 1492) avec l'Occident, parce que seul l'Occident se trouvait christianisé, elle aspire aujourd'hui à s'infiltrer dans toutes les civilisations: africaine, asiatique, océanienne, amérindienne.

Si donc le christianisme n'est pas intrinsèquement lié à la civilisation occidentale, on ne peut soutenir non plus qu'il exprime adéquatement et à lui seul ce que cette civilisation a de véritablement spécifique.

Il y a quantité de facteurs qui déterminent l'âme, si on peut encore employer ce mot antique, des peuples. Il y a des facteurs d'ordre physique: la situation géographique, le climat, la nature du sol, les ressources naturelles; il y a des conditions d'ordre psychologique: les traditions, les idéologies (croyances religieuses, métaphysiques, philosophiques), l'échelle des valeurs, l'ordre des fins; il y a des facteurs d'ordre sociologique: la structure et la hiérarchie des groupes sociaux, les institutions, les us et coutumes, les relations extérieures; il y a des facteurs d'ordre intellectuel: l'équipement mental, et avant tout, le langage et l'écriture, véhicules de l'information, moyens du dialogue; il y a des facteurs d'ordre économique: ressources, populations, régime de la propriété, modes de production, répartition, circulation des produits. On ne saurait donner une liste exhaustive de tous ces facteurs, mais, heureusement, ils concourent tous à une résultante unique: la mentalité différente des peuples.

Nous sommes tous, en définitive, déterminés à agir par des motifs psychologiques. Ce sont nos espoirs, nos craintes, nos désirs, nos ambitions, nos sentiments, nos passions, nos croyances, nos préjugés, et nous serions tentés de dire notre philosophie de l'existence, qui motivent, en dernière instance, nos décisions. Pour un Américain, la vertu cardinale est l'efficience (être efficace); pour un Latin, c'est l'art de vivre; pour un Hindou, l'accomplissement suprême de l'existence est la mendicité, preuve manifeste qu'il est arrivé au détachement complet des illusions de ce monde. Ces traits sont bien sûr caricaturaux, mais très réels et très accentués il n'y a pas si longtemps. Mais en règle générale, tous ces facteurs s'inter-influencent d'une façon encore mystérieuse pour les sciences humaines. On croit avoir bien identifié ces facteurs et leurs composantes mais on ignore comment ils interagissent selon des lois précises et immuables qui sont jusqu'à ce jour inconnues. Le Einstein des sciences humaines n'est pas encore arrivé.

Toutefois, caractériser l'esprit d'une civilisation par sa mentalité ne servirait à rien, si on ne parvenait à donner de celle-ci une définition globale, qui dispense de retourner aux différents facteurs qui la conditionnent. Malgré nos méconnaissances, on se risque à la définir.

Or il est possible d'en donner une définition " opérationnelle": c'est la façon dont un peuple réagit aux défis de toutes sortes qui l'assiègent au cours de son histoire. En présence des dangers, de quelque nature qu'ils soient: climatique, démographique, économique, politique, militaire, idéologique, qui menacent la vie d'une collectivité humaine, les réactions peuvent être très différentes. Il y a des peuples qui subissent passivement l'impact des événements, sans chercher à réagir. Soit qu'ils se réclament de la tradition des Ancêtres, qui les immobilise dans une sorte d'intemporel; soit qu'ils invoquent l'autorité d'un Livre révélé (Bible, Coran), à la fois religion et code, si bien que l'on a pu parler des "civilisations du Livre "; soit encore qu'ils s'inclinent devant la volonté divine, qui a tout prédestiné; qu'ils croient à un déterminisme astral, ou, tout simplement, au destin écrit de toute éternité: tel fut en général le cas des peuples sous-développés. Il se peut qu'il y ait même des Occidentaux qui réagissent ainsi mais ils sont devenus très minoritaires. Il est des sociétés qui se croient parvenues à un tel degré d'organisation et de perfection, que tout l'effort de leurs législateurs est de maintenir un perpétuel statu quo, soustrait aux influences extérieures et se défiant de toute nouveauté. L'Empire céleste chinois, avec sa morale millénaire reposant sur l'ordre du monde, modèle de l'ordre social, offrit pendant des siècles l'image d'un semblable immobilisme. Il y a des civilisations caractérisées par une fuite devant le réel, par l'évasion mystique et religieuse, fondée sur le détachement des biens de ce monde, l'illusion de l'individualité, l'effort pour échapper par le nirvâna (extinction du désir humain) à la roue des renaissances, en vue de se résorber dans le grand Tout: telles furent les civilisations de l'Inde. En fait, c'était comme chercher le suicide sans mourir...

Ce qui caractérise la civilisation occidentale, parmi les vingt et une autres recensées par Arnold Toynbee, c'est qu'à travers d'innombrables mécomptes elle ne s'est finalement pas dérobée aux défis qui la menaçaient. Elle les a relevés et elle s'est efforcée de les surmonter, à force d'énergie morale et de courage intellectuel et à travers de nombreux et terribles échecs dont elle s'est toujours relevée. Elle a cherché continuellement à améliorer la condition humaine, ne prenant son parti d'aucune fatalité naturelle chaque fois qu'elle était remédiable; d'aucune injustice sociale, du moment qu'elle était redressable; d'aucun "ignorabimus" (Nous ignorons), du moment que les problèmes posés avaient un sens, mais cherchant, par la connaissance des lois de la nature, à devenir maîtresse de son destin en changeant l'ordre des choses, plutôt que de le subir avec résignation. Imaginons-la comme un individu: si elle rencontrait le malheur, elle ne l'acceptait pas, serrait les poings et fonçait dans l'inconnu pour en sortir victorieuse.

La civilisation occidentale est la seule qui se soit élevée à l'idée de progrès. Alors que toutes les autres ont grandi, se sont épanouies, ont culminé, puis ont décliné et périclité, seule, elle s'affirme comme ascendante. Alors que les autres ne couvrent, dans l'espace et le temps, qu'une aire relativement restreinte, seule, elle aspire à s'universaliser, apportant son concours et faisant partager son acquis aux peuples moins favorisés. Sa supériorité ne vient pas seulement de son courage, mais de la conviction profonde que la voie du salut réside dans la Connaissance.

À ceux qui la critiquent, il convient de répondre comme ce philosophe de l'Inde, Humayun Kabir, lors du colloque entre l'Occident et l'Orient organisé par l'UNESCO: " L'esprit d'aventure et d'initiative de l'Europe, sa foi dans la raison humaine, sa recherche de la vérité, et ses efforts pour soulager la souffrance où qu'elle existe, ont tous pour base la puissance que confère une connaissance supérieure".

Tel est le génie de l'Occident.

I-- LE RATIONALISME GREC:

    LA CRÉATION DES SCIENCES THÉORIQUES

1. Le mythe de Prométhée

Arnold Toynbee prétend qu'il y a toujours un mythe fondamental qui préside à la genèse d'une civilisation. Ce mythe, pour la civilisation qui nous occupe, n'est pas difficile à découvrir: c'est celui de Prométhée.

Prométhée, c'est le héros philanthrope grec qui s'est insurgé contre la volonté de Zeus en dérobant le feu céleste, pour sauver la malheureuse race des hommes que " Zeus, le tyran du ciel et de la terre" avait décidé, par jalousie, d'anéantir. Telles sont les paroles indignées que lui prête le dramaturge grec Eschyle (-525 à -456), devant le choeur des Océanides pris à témoin:

"Entendez la misère des mortels, apprenez ce que j'ai fait pour ces enfants débiles que j'ai conduits à la raison, à la force de la pensée...

"Jadis les humains avaient des yeux pour ne pas voir, ils étaient sourds à la voix des choses; et, pareils aux phantasmes des songes, ils agitaient au hasard la longueur de leur existence dans le désordre du monde. Ils ne bâtissaient pas des maisons au soleil, ils ignoraient les briques, les poutres et les planches; et, comme des fourmis, ils se terraient dans le sol, ils s'enfermaient dans l'obscurité des cavernes. Ils ne prévoyaient pas le retour des saisons, ne sachant pas lire dans le ciel les signes prémonitoires de l'hiver, du printemps fleuri, de l'été qui mûrit les fruits. Ils faisaient tout sans calcul, jusqu'au moment où j'inventai pour eux la science difficile du lever et du coucher des astres, puis celle des nombres, reine de toute connaissance, et, l'art d'assembler les lettres pour fixer la mémoire des choses, condition de toute industrie, mère des arts.

"Puis, pour soulager les travaux les plus rudes, je leur appris à lier au harnais les animaux sauvages. Le boeuf plia la nuque. Le cheval, attelé au char, devint docile au frein... Et, pour courir les mers, je leur donnai des esquifs aux voiles de toile...

" Autre merveille. Contre la maladie, les hommes n'avaient aucun remède; ils n'avaient qu'à mourir. Je mélangeai les philtres, je préparai les baumes: leur vie dépérissait, elle s'affermit et dura...

" Enfin, j'ouvris pour eux les trésors de la terre: ils eurent l'or et l'argent, ils eurent le bronze, ils eurent le fer... ils eurent l'industrie et les arts"

Le mythe de Prométhée, c'est la préfiguration de l'esprit de l'Occident. Ce qu'Eschyle attribue à Prométhée, Sophocle en fait mérite à l'homme seul: "Nombreuses sont les merveilles de la nature, psalmodie le choeur d'Antigone, mais de toutes, la plus grande merveille c'est l'homme. · Il maîtrise les flots de la mer, il fatigue la terre inépuisable avec ses charrues. Il capte les oiseaux et les animaux sauvages, il met sous le joug le cheval et les infatigables taureaux. a Le langage et la pensée ailée, il les a appris, comme il a su fuir les atteintes des pénibles gelées et des pluies importunes, car il est fécond en ressources. "

Prométhée, c'est l'esprit de révolte contre les interdits des dieux jaloux, qui symbolisent les craintes de l'humanité primitive face aux forces aveugles de la nature, qui la dominent et qui l'effrayent. C'est l'esprit de curiosité et d'aventure qui pousse Ulysse le navigateur et guerrier devant Troie vers des horizons inconnus, lui fait affronter les périls de la mer, les ruses de Poséidon dieu de la mer, et surmonter les dangers qui l'assaillent, à force d'intelligence et de courage. C'est le culte du travail et de l'effort qui incite Hercule le demi-dieu de la force à purger la terre de ses tyrans, de ses brigands et de ses monstres, à dompter les fleuves, à assainir les vallées, à percer les montagnes, à ouvrir des isthmes, à pacifier et à civiliser la nature. C'est la soif de connaître qui précipite Pline l'Ancien écrivain latin sur le Vésuve volcan d'Italie en éruption, quitte à perdre la vie. C'est l'esprit critique qui s'élève contre la superstition, cet esprit que célèbre Lucrèce écrivain latin (-98 à -55) en faisant l'éloge d'Épicure, grand philosophe matérialiste grec: "Alors que l'humanité tramait sur la terre une vie abjecte, écrasée sous le poids d'une religion dont le visage terrifiant menaçait les mortels du haut des régions célestes, un homme, un Grec, le premier, osa lever ses yeux mortels et se dresser contre elle", en libérant les humains des vaines terreurs de l'Achéron et du Tartare, lieux des Enfers après la mort.

En bref, la civilisation occidentale est la résultante d'une mentalité. Cette mentalité consiste à ne pas prendre son parti des misères de la condition humaine, à chercher à l'améliorer par un effort incessant, de façon à l'adapter à nos exigences et à nos rêves. Bref, une activité imaginative pour sortir des douleurs de la condition humaine et aller courageusement vers un mieux-être.

2. L'avènement de la pensée rationnelle: la création de la logique

La raison, c'est la façon très rigoureuse (logique) avec laquelle l'intelligence a décidé de travailler pour trouver des vérités pleinement satisfaisantes pour elle.

Cette mentalité a existé bien avant les Grecs, notamment chez les Égyptiens, les Mésopotamiens et les Phéniciens; mais c'est chez eux qu'elle a pris pour la première fois conscience d'elle-même. L'apport des Grecs à la civilisation occidentale consiste à avoir donné un contenu au mot raison.

À la différence de l'Oriental, qui s'incline sans discuter devant les commandements des dieux et les diktats des rois, le Grec cherche à comprendre par le raisonnement le monde où il vit et à n'obéir qu'aux lois qu'il a lui-même votées, après en avoir délibéré. Les Asiatiques ont simplement mis par écrit vers -3000 la pensée magique de l'homme préhistorique (-1,000,000 à -3000). À la place des prêtres, des voyants, des prophètes, des mages, des astrologues de la mystique Asie, apparaissent en Grèce des hommes nouveaux: le dialecticien, le sophiste, le philosophe, le savant, qui cherchent à persuader par la force du raisonnement, par la nécessité logique des rapports abstraits de la pensée, qui s'impose une grande discipline.

Aux routines empiriques des Orientaux, les Grecs substituent la science démonstrative: celle-ci ne se contente plus de l'évidence sensible, qui constate le comment des choses, elle cherche l'évidence intelligible, qui en explique le pourquoi. À la géométrie empirique des Égyptiens se substitue la géométrie axiomatique (on part de propositions très simples, dites axiomes) et déductive (on déduit très rigoureusement tout notre raisonnement à partir de ces axiomes) des pythagoriciens; au calcul des commerçants phéniciens, la théorie des nombres; à l'astronomie numérique et descriptive des Babyloniens, l'astronomique théorique et explicative d'Eudoxe, d'Hipparque et de Ptolémée, qui rend compte des trajectoires apparemment capricieuses des planètes par une combinaison géométrique de mouvements simples, circulaires et uniformes, dans un univers dilaté. Aux théogonies (généalogies des familles des dieux) d'Homère et d'Hésiode, les milésiens, philosophes de la ville de Milet, puis les atomistes, philosophes partisans de l'atome pour expliquer la nature, substituent la physique, qui cherche à expliquer les phénomènes, tant célestes que terrestres, par des causes purement naturelles.

À la médecine magique et sacerdotale, les Asclépiades substituent la médecine fondée sur l'observation clinique; dans les écrits hippocratiques figure un merveilleux petit traité, qui établit que la "maladie sacrée ", c est-à-dire l'épilepsie, est une maladie comme une autre, et Galien explique les guérisons miraculeuses des temples d'Esculape, dieu de la médecine chez les Grecs, par des chocs psychosomatiques (qui relèvent à la fois du corps et de l'esprit).

Aux récits légendaires des aèdes qui sont des poètes, se substitue l'histoire, narrative avec Hérodote, explicative avec Thucydide et Polybe. Des mots nouveaux apparaissent, qui n'ont leur équivalent dans aucune langue orientale: théorie, démonstration, logique, dialectique, syllogisme. Ils expriment le saut quantique que les Grecs ont fait subir à l'esprit humain.

Les Grecs ont découvert la puissance du raisonnement déductif, c'est-à-dire les règles de la démonstration.

Déjà, les Éléates, philosophes originaires de la ville italienne d'Élée qui était grecque à l'époque, ont distingué le domaine de l'opinion, qui repose sur le témoignage confus des sens, et le domaine de la Vérité, qui ne relève que de l'intelligence. " Les yeux et les oreilles sont des piètres témoins pour les hommes, écrit Héraclite, s'ils ne possèdent pas des âmes capables d'en interpréter le langage".

Du domaine de l'opinion relève la rhétorique, qui fleurit sur les lèvres des avocats et des orateurs politiques avec le développement de la démocratie dans les cités grecques. Elle est l'art, que l'on apprend, de maîtriser et de conduire la pensée houleuse des foules, en rendant probante une opinion simplement plausible. Possédés par la joie nouvelle d'argumenter et de raisonner, les Grecs tombent souvent dans l'éristique (art de la controverse, la chicane amicale entre savants) des sophistes, consistant à soutenir sur toutes choses le pour et le contre, ce qui conduit au pyrrhonisme (du philosophe Pyrrhon -365 à -275) des sceptiques (ceux qui doutent de tout) et au pragmatisme (ceux qui n'accordent d'importance qu'aux choses utiles) des cyniques (ceux qui méprisent toute chose). Sur les places publiques, les sophistes (experts dans l'art de raisonner) s'exercent au jeu subtil de soulever et de trancher les antinomies (contradictions), telles que celle Épiménide: Épiménide déclare que tous les Crétois sont menteurs; or Épiménide est crétois: ment-il, ou dit-il la vérité ? Ces Grecs adoraient penser, réfléchir, raisonner. C'était leur grand plaisir, d'où sortit toute notre civilisation puissante et savante.

Au domaine de la vérité appartient la dialectique platonicienne (art de raisonner très particulier de Platon -428 à -348), qui devient, chez Aristote son élève -384 à -322, l'apodictique, l'art de démontrer la nécessité logique d'une proposition en partant d'autres propositions, que l'on a admises antérieurement pour vraies. Aristote est le véritable fondateur des sciences de la nature et des sciences humaines occidentales. Son oeuvre est encore solide et vraie. Et ceux qui renversèrent sa Physique, Copernic et Galilée, partent de lui comme des fils tournant le dos à leur père sans lequel ils n'auraient pu exister.

C'est la réfutation des sophismes (fausses vérités) qui a conduit Aristote, que le Moyen Age appellera "le père de ceux qui pensent", à créer la logique, canon (règle incontournable) de la pensée cohérente.

Si la logique d'Aristote s'attarde à la logique des classes, celle des Stoïciens (Zénon, Diogène, Épictète) la complète, en développant la logique des propositions. Les règles de la logique permettent aux savants grecs d'exposer leurs disciplines, sous la forme de théories déductives fondées sur une axiomatique. Certains doxographes (historiens) font remonter à Thalès (philosophe de Milet qui disait que l'eau était la première substance de toute chose), d'autres à Hippocrate de Chios qui fonda la médecine rationnelle(-450), la création de la géométrie déductive; mais, selon Proclus, il faut en créditer avant tout Pythagore et son école, qui disait que le chiffre, la quantité est la base de toute chose: "Vint Pythagore, qui transforma la géométrie en un enseignement libéral, car il remonta aux principes premiers d'où procède la démonstration des théorèmes d'une manière abstraite et rationnelle.

Les sciences théoriques, celles qui ne poursuivent pas un but immédiatement pratique et utile, que les Grecs fondèrent, en déduisant de quelques principes une longue chaîne de conséquences, sont, avant tout, les quatre sciences pythagoriciennes: l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; mais leur science de prédilection fut la géométrie.

3. La création de la géométrie axiomatique et déductive

(Elle déduit une vérité à partir d'une proposition simple, vraie et indubitable (axiome).

Il y a eu des géomètres en Égypte, des astronomes en Babylonie, des calculateurs en Phénicie, avant les mathématiciens grecs.

En quoi les premiers se distinguent-ils des seconds ? Un papyrus égyptien, appelé le papyrus de Rhind, contenant un Manuel du calculateur, écrit par un certain Ahmès sous la XIIe dynastie, permet de le comprendre.

Les mesureurs au cordeau de la vallée du Nil avaient observé que si l'on plie une corde entre 3 piquets dont les distances respectives sont comme les nombres 3, 4, 5, les segments de corde correspondant aux longueurs 3 et 4 sont perpendiculaires l'un à l'autre, ce qui veut dire que le triangle ainsi formé est rectangle. Le géomètre égyptien consigne le fait, mais ne l'explique pas. Peut-être s'en étonne-t-il, comme l'empereur chinois Tchaou-Kong, qui, dans un dialogue dont il est tout à la fois l'auteur et le principal interlocuteur, s'écrie, quand on lui rapporte ce fait "vraiment, c'est merveilleux !... " C'est merveilleux pour l'Oriental, au même titre que la terre, le ciel, les fleuves et les montagnes, les abeilles et les fleurs. En face d'une chose curieuse, il trouve comme les enfants que c'est merveilleux au lieu d'y chercher une raison explicative.

Tout autre est la réaction du géomètre grec: il ne se contente pas de s'étonner, il veut cesser de s'étonner, en découvrant la raison d'être intelligible de cette merveilleuse propriété, en découvrant pourquoi le résultat ne peut être autrement qu'il n'est. Ramenant cette propriété à d'autres équivalentes, il en arrive à démontrer, comme l'esclave interrogé par Socrate dans le Ménon, (dialogue de Platon) le théorème de Pythagore.

Les problèmes que l'on trouve formulés dans les traités mathématiques des Orientaux reçoivent des solutions formulées sous l'espèce de préceptes à suivre dénués de toute préoccupation d'explication théorique. Ces règles d'action, bonnes pour l'arpenteur et l'architecte, s'accompagnent d'une vérification sur un exemple particulier, jamais d'une démonstration générale, et souvent elles sont appliquées à des cas pour lesquels elles n'ont plus qu'une valeur approximative. Si Ahmès sait calculer exactement l'aire d'un carré et celle d'un rectangle, la formule qu'il donne est déjà inexacte pour un quadrilatère quelconque.

La géométrie des Grecs n'est pas soumise à des expériences utilitaires . Substituant l'évidence rationnelle à l'évidence sensible, vraie par la raison et non plus par les sens, elle s'affranchit des limitations de l'intuition concrète qui ne saisit que des cas particuliers. Aux qualités sensibles des figures tracées sur le sable ou sur la cire, elle substitue des rapports quantitatifs, saisissables par la seule vue de l'esprit.

Pour Ahmès, un cercle est un rond, et un point est situé dans ce rond, sur ce rond ou en dehors. Pour le géomètre grec, un cercle est le lieu géométrique des points équidistants (à égale distance) d'un point donné, et un point quelconque pris dans le même plan est plus petit, égal ou supérieur au rayon de ce cercle. Pour Ahmès, le triangle dont les côtés sont mesurés par les nombres 3, 4, 5, possède un angle droit; pour le géomètre grec, la propriété intuitive de former un angle droit est exprimée par une relation mathématique entre les nombres qui représentent les 3 côtés du triangle rectangle, et cette relation est la suivante: le carré de l'un de ces nombres est égal à la somme des carrés des 2 autres côtés. La propriété du triangle sacré 3, 4, 5, qui donnait aux géomètres arpenteurs de la vallée du Nil le moyen pratique de construire une perpendiculaire rigoureuse, n'est qu'un cas particulier du théorème de Pythagore, qui permet de fournir, à l'aide de constructions faciles qui en sont la conséquence, la solution géométrique complète de ce que les Grecs appelaient les problèmes plans, et que nous nommons l'équation du second degré.

S'élevant du concret à l'abstrait, la géométrie grecque dégage l'essence intelligible de l'accident sensible, et substitue au réel le possible. Elle exerce en cela la fonction propre de l'intelligence: la faculté d'abstraire (qui étymologiquement veut dire "tirer de", "extraire"), de saisir l'unité d'un concept dans une pluralité de cas particuliers, l'invariance d'un rapport dans un groupe de transformations, la permanence d'une structure dans la diversité de ses réalisations sensibles; en un mot, de trouver, suivant l'admirable expression de Philolaüs, " l'unité du multiple et l'accord du désaccord ". Avec ce type d'intelligence grecque qui n'accorde de crédit qu'à ce qui est rationnellement démontré, dit rationalisme, la neige, la glace, la grêle n'étaient plus des objets sans commune mesure, ils pouvaient pour la première fois être perçus comme étant tous de l'eau! Avec la langue grecque est né le langage de l'abstraction.

La fonction propre de l'intelligence est encore de découvrir l'enchaînement logique des propositions, à l'aide de 2 méthodes que précise Platon: l'analyse, qui consiste à déduire d'une proposition une série de conséquences équivalentes, jusqu'à ce qu'on arrive à une proposition admise pour vraie ou précédemment démontrée; la synthèse, qui consiste dans la marche inverse. Les Grecs ont élevé les mathématiques à la dignité de la science démonstrative, et ils ont disséqué la structure d'une théorie déductive, en distinguant, suivant leur fonction logique, les axiomes, les postulats, les lemmes (propositions nécessaires déjà admises) , les théorèmes (ensemble de propositions très rigoureusement liées les unes aux autres) , les problèmes, les aphorismes (formule résumant un point de science). Comme lorsque Thalès dit "L'eau est la première matière" ou quand Héraclite dit "La guerre est la mère de toute chose" sont des aphorismes.

Les progrès réalisés par les Grecs dans cette discipline furent prodigieux. La découverte des incommensurables; la théorie des proportions et la méthode d'exhaustion d'Eudoxe, développée par Archimède; la notion des espaces curvilignes (formés de lignes courbes) appliquée par Euclide à l'optique théorique; les rapports trigonométriques utilisés par Aristarque de Samos et par Hipparque; l'étude des sections coniques par Apollonius de Perge, comprenant la parabole que décrivent les projectiles de l'artillerie hellène ( synonyme de "grecque") et l'hyperbole que l'ombre décrit sur le cadran solaire, en attendant l'utilisation que l'astronome Kepler (1571- 1630) fera de l'ellipse pour rendre compte des orbites planétaires qu'avant lui on croyait circulaires; le procédé d'intégration fondé sur l'étude comparative des moments statiques de 2 figures appliqué par Archimède, et la découverte d'approximations acceptables pour p et d'autres irrationnels, nécessaires à certaines réalisations pratiques comme la roue hydraulique et les cartes de géographie; l'algèbre géométrique, aboutissant à l'algèbre de Diophante, furent parmi les plus hautes réalisations des géomètres grecs.

La méthode axiomatique et déductive semble portée dans les Éléments d'Euclide à un tel degré de perfection que l'expression more geometrico (encore plus de géométrie! )devint synonyme de méthode démonstrative. Mais les sciences mathématiques semblent étudier un monde à part, ayant une existence purement conceptuelle, le monde intelligible des Nombres purs et des Figures idéales, complètement détachés ou presque des réalités concrètes et sensibles.

Le second miracle de la raison grecque fut de s'apercevoir qu'on pouvait appliquer les mathématiques à l'étude de la nature, ce qui permet de créer la physique mathématique. En fait, les Asiatiques ou Asiens utilisaient aussi le chiffre, mais c'était un chiffre qualitatif et non quantitatif. Exemple, pour eux, un = le nord; 2 = le sud; 3 = l'ouest; 4 =est, etc. Ou bien similairement 1 = père; 2 = mère; 3 = enfant. Il y avait identité de nature entre le chiffre et la réalité concrète, tandis que pour les Grecs le chiffre acquerra son statut de quantité pure, détachée de toute qualité concrète. Pour y parvenir, les Grecs durent commencer par démythifier la nature, c'est-à-dire faire reculer le sacré et le religieux (pensée magique) dans la nature pour les envoyer ailleurs, hors du monde, dans l'Olympe et exclusivement dans l'Olympe. Le mérite en revient, avant tout, aux "physiologues" d'Ionie et aux atomistes d'Abdère colonie grecque de la côte de Thrace au nord de la Grèce.

4. La démythisation de la nature: la physique milésienne (de Milet, ville d'Ionie)

Les premiers Grecs, comme les Orientaux ou Asiatiques, cherchèrent à s'expliquer le monde à l'aide de mythes (histoires), dont les plus anciens témoignages se trouvent dans les poèmes homériques (-IXe siècle), et surtout dans la théogonie (récits des familles des dieux) d'Hésiode (-VIII e siècle) : . "À l'origine fut le Chaos, puis la Terre aux larges flancs, et l'Amour. Du Chaos naquit l'Érèbe (les ténèbres) et la Nuit noire. Et de la Nuit, à son tour, sortirent l'Éther et le Jour. La Terre enfanta un être semblable à elle-même, capable de la couvrir tout entière: le Ciel étoilé. Elle mit au monde de hautes montagnes, et Pontos, la mer inférieure, sans l'aide de l'Amour. Mais, ensuite, elle fit l'amour avec le Ciel, son propre fils et elle enfanta l'Océan, aux profonds tourbillons." Suivent alors les Titans, les Cyclopes, et la race des Dieux.

L'image de l'Univers que le populaire se faisait, en dehors des récits des aèdes et des chants des poètes, était celle que suggère le témoignage direct de nos sens. C'est l'image d'un monde hémisphérique, (comme une voûte courbe au-dessus de nos têtes, qui aurait la forme d'une sphère (boule creuse) coupée en 2). Ce monde était limité par une terre plate et une voûte qui s'élève à sa périphérie. Sur cette voûte circulent d'un mouvement d'ensemble les étoiles fixes, et d'une façon capricieuse les astres errants: le Soleil, la Lune et les 5 planètes connues des anciens. Cette image, c'est celle que l'on trouve, avec des variantes, chez les Chaldéens ou Mésopotamiens, fondateurs de l'astronomie, et chez le vieil Homère. Dans l'Iliade, la Terre est un disque plat qu'entoure le fleuve Océan, fils du Ciel et de la Terre. Le Ciel est une cloche dont la hauteur est le double du mont Olympe. Sur la voûte céleste, le Soleil et la Lune roulent sur des chars emportés par les nuages. La nuit, le Soleil revient d'ouest en est, en contournant la Terre le long du fleuve Océan, un peu au-dessous de la ligne d'horizon. Soleil, Terre, Océan sont en plus des personnages humains, des personnes divines qui éprouvent des sentiments humains.

Cette conception repose sur la croyance en la valeur absolue de la verticale sur nos têtes, ce qui permet de conférer un sens topologique (topos en grec veut dire "lieu") absolu aux notions de haut et de bas. L'Univers apparaît comme un édifice à 3 étages: le monde céleste, compris entre l'orbe de la lune et l'hémisphère des étoiles fixes, où tout est incorruptible et divin; le monde terrestre, où tout est changeant, corruptible et mortel: le monde infernal, l'Hadès, le royaume ténébreux des morts, dont Ulysse évoque les ombres sur la rive cimérienne (pays des Cimmériens, au nord), et que les orphiques (sectes religieuses disciples d'Orphée) allaient bientôt diviser en 2 branches, suivant la forme d'un Y, l'une précipitant les méchants dans les tourments du Tartare, l'autre acheminant les justes dans les Champs Elysées.

C'est à cette image compartimentée du Monde que les premiers physiciens de la Grèce allaient substituer une conception démythisée, essentiellement moniste, de l'Univers.

La physique, c'est-à-dire l'étude de la nature, est née sur les rives d'Ionie, au -Vle siècle. Les 3 grands penseurs: Thalès, Anaximandre, Anaximène, qui se succédèrent dans la cité la plus opulente de la Grèce d'Asie, sur les bords de la mer Égée, Milet, eurent un double mérite. Ils proclamèrent un principe universel d'invariance, sous la forme de l'adage: "Rien ne crée, rien ne se perd; il n'y a que mélange et séparation des choses qui existent", ce qui devint notre moderne principe de conservation de l'énergie dans un système clos. Ils enseignèrent, conformément à cet adage (maxime pratique) , que les différentes espèces de corps qui peuplent le monde, et les phénomènes qui en sont le siège, résultent des différents états de condensation et de raréfaction d'une matière primitive: l'eau selon Thalès, une matière indéterminée (l'apeiron, ou infini) selon Anaximandre, l'air selon Anaximène. Ils se trouvèrent affirmer ainsi le principe de l'unité substantielle du monde, c'est-à-dire tout était en sa base fait d'une même chose, et cette chose était matérielle, et non plus divine ou spirituelle.

Rejetant les explications mythiques forgées par les aèdes, ils s'efforcèrent de rendre compte par des causes purement naturelles, conformément aux 2 principes précédents, de la production des météores, de la formation des astres, de l'origine de la vie et de la genèse (origine) du monde, affirmant ainsi l'existence d'une science cosmogonique (cosmos veut dire "ordre du monde", et plus tard, "univers" puis "l'espace interstellaire") radicalement distincte des théogonies chantées par les poètes.

Selon Thalès, le Soleil, la Lune sont des corps incandescents (en feu) de nature terreuse. Ayant la forme de disques ou bassins circulaires, dont une face seule est brillante, ils se nourrissent des exhalaisons (ce qui sort de quelque chose sous forme vaporeuse ) humides de la mer.

Anaximandre assimile la production des astres à la formation des orages. Dans un orage, le vent, emprisonné dans un nuage comme dans une outre, rompt celui-ci par sa violence, et cette déchirure produit le tonnerre et les éclairs. Substituons, à la couche des nuées, des gaines opaques d'air comprimé, disposées et tournant autour de la terre comme les jantes d'une roue autour du moyeu d'un char: le feu intérieur remplira le rôle du vent; des ouvertures pratiquées sur le pourtour des jantes, par lesquelles le feu intérieur fait irruption, correspondront aux déchirures du nuage. Suivant que ces déchirures sont béantes, à demi ou complètement obstruées, les astres apparaissent dans tout leur rayonnement, en état de phases, ou complètement éclipsés. Ainsi, la genèse (origine) des astres ne s'explique pas autrement que la formation des météores.

Pour Anaximène, tout procède de l'air, qui a formé le monde par condensation progressive. La Terre a été formée la première: c'est un disque mince d'une très vaste étendue, soutenu sur un coussin de nuées. Les astres, fixés comme des clous d'or à la sphère cristalline du ciel, sont entraînés dans son mouvement diurne (qui dure un jour) autour de la Terre. Il y a 7 astres errants. Légers comme des feuilles, ils sont emportés par l'air, et sont sujets à des rétrogradations, lorsque la résistance de l'air condensé les oblige à rebrousser chemin. Ils sont incandescents et s'alimentent des vapeurs terrestres. Certains astres sont de nature terreuse: ce sont des corps obscurs qui circulent dans le ciel et causent des éclipses.

Comme les milésiens ses maîtres, Xénophane expliquait les phénomènes, où ses contemporains voyaient des théophanies, par des processus purement naturels: "Nous sommes tous sortis de la terre et de l'eau... Terre et eau, tout ce qui naît et pousse" C'est ainsi que la messagère de l'Olympe homérique, la rapide et brillante Iris, est pour lui "un nuage de couleur purpurine, rouge et verte", que les Dioscures (Castor et Pollux, héros jumeaux, qui devinrent une constellation d'étoiles), qui apparaissent aux mariniers sous la forme de lueurs phosphorescentes voltigeant près des mats des vaisseaux, ne sont que "de petites nuées qui brillent momentanément en vertu d'un certain mouvement".

Héraclite d'Éphèse, vers la fin du -VIe siècle, s'inspira,dans sa cosmogonie, des physiciens de Milet. La terre, l'eau, l'air, le feu se transforment sans cesse suivant un rythme perpétuel, et tous les phénomènes résultent de l'harmonie ou du conflit des éléments. Reprenant une idée chère à Anaximène, il déclare que les feux célestes s'alimentent des exhalaisons brillantes de la mer, et que le monde oscille entre 2 états limites: l'embrasement universel, où tout se résorbe dans le feu primitif; le déluge, où les exhalaisons accumulées par le soleil se précipitent en pluie. Passant périodiquement d'un de ces états à l'autre, la nature parcourt sempiternellement (toujours) le même cycle: la Grande Année. Elle est semblable "à un enfant qui, pour s'amuser, construit et détruit des montagnes de sable", Et cette ordonnance de toutes choses " n'a été créé par aucun des dieux, ni par aucun des hommes; elle a toujours été, elle est et sera toujours ". Elle résulte des différents états d'un feu primitif, éternellement vivant, qui "s'allume par mesure, s'éteint par mesure"

Ce développement scientifique aboutit à la physique de Leucippe et de Démocrite, les tout premiers vrais matérialistes de l'histoire du monde. Ceux-là élaborèrent une théorie atomique et cinétique du monde qui est à la base de nos conceptions actuelles. L'univers que nous habitons s'est formé par l'agglomération dans l'espace vide d'une masse énorme d'atomes de toute espèce. En s'accrochant, ces atomes ont engendré un mouvement tourbillonnaire qui rend compte de celui des astres. Le Soleil, la Lune firent partie, à l'origine, de 2 mondes-tourbillons extérieurs au nôtre, qui entrèrent en collision avec lui et furent absorbés par lui. C'est tout à la fois la théorie de Laplace, physicien français du XIXe siècle, où l'accrochage des atomes remplacerait leur attraction, et la théorie de la captation de Sée, savant du XIXe siècle, sur l'origine du système solaire. Anaxagore de Clazomènes introduisit la physique milésienne à Athènes, sous le principat de Périclès. Bien qu'il fît appel à un Noûs (Esprit), comme à une sorte de Deus ex machina, (un dieu que les dramaturges appelaient sur une machine du haut des airs pour faire terminer arbitrairement leur pièce de théâtre!) chaque fois qu'il était embarrassé pour expliquer les phénomènes, ce qui scandalisa fort Socrate, sa cosmogonie, autant qu'on la puisse reconstituer, expliquait tous les phénomènes par des causes purement naturelles. La Terre, selon lui, est un disque large et mince, soutenu au centre du monde par un tourbillon d'air. Le Soleil, la Lune et tous les autres corps célestes sont dépourvus de tout attribut divin: ce sont des pierres arrachées à la Terre par la force centrifuge de son mouvement de rotation et chauffées à blanc par le frottement dans l'air ambiant. Anaxagore crut trouver confirmation de « la nature terreuse» des astres dans l'étude qu'il fit de l'énorme aérolithe (pierre venue de l'espace) tombé à Aegos-Potamos, en -468-467 . L'examen de ce météore, que l'on montrait encore aux touristes au temps de Pausanias, le confirma dans son monisme cosmique (monos veut dire "un seul"; il conçut l'univers formé d'un seul matériau). On trouve chez Diodore de Sicile une description de la genèse du monde inspirée d'Empédocle et de Démocrite.

À partir d'un état initial où les éléments de la terre et du ciel étaient confondus, ceux-ci se sont progressivement séparés, et rangés dans l'ordre où nous les voyons aujourd'hui.

La Terre, à ses débuts, fut marécageuse et molle. Sous l'action du Soleil, elle commença à se durcir, alors qu'une partie des éléments humides se mettaient à bouillonner. Il se forma des fermentations enfermées dans des membranes délicates qui donnèrent naissance à des embryons. Quand ceux-ci eurent atteint leur plein développement, les membranes, séchées par le Soleil, éclatèrent, et toutes sortes d'êtres vivants apparurent, qui, suivant leur dosage de chaleur, de terre et d'éléments humides, devinrent les oiseaux, des animaux terrestres et des poissons. Les premiers hommes vécurent au hasard, comme des animaux sauvages: mais la nécessité leur apprit à coopérer. L'homme est l'élève de la nécessité.

C'est déjà l'esquisse du De natura rerum de Lucrèce, et le pressentiment que la vie est une des étapes de l'évolution physico-chimique des planètes.

En définitive, le Monde, selon les physiciens, ressemble plutôt à « un joueur de dés » qu'à l'oeuvre artistique d'un Grand Chorège (chef d'orchestre ou chef d'un choeur). "Ils disent, déclare l'Athénien au Xe livre des Lois, que le feu, l'eau, la terre, l'air sont les productions de la nature et du hasard, et que l'art n'y a aucune part". C'est de ces éléments inanimés que se sont formés les grands corps de l'univers: la Terre, le Soleil, la Lune, les astres. Poussés au hasard, ils se sont combinés à l'aventure; des réussites heureuses ont été amenées par le jeu des chances parmi d'innombrables défaites. " C'est de cette façon qu'ont été engendrés le ciel tout entier, avec tous les corps célestes, les plantes et les animaux, avec la succession des saisons, non point grâce à une intelligence, ni par l'action d'une divinité, ni par celle de l'art, mais par le double effet de la Nature et du Hasard. "

5. La création de l'astronomie mathématique

Les Milésiens et les Abdérites ont créé la physique en démythisant la nature.

Les Pythagoriciens, disciples de Pythagore, sont allés plus loin. Ils ont pressenti, eux et leurs successeurs, la physique mathématique, en découvrant que l'univers a une structure dont les mathématiques peuvent rendre compte; que les éléments qui le composent reproduisent certaines figures géométriques définies; que les phénomènes qui s'y succèdent obéissent à des lois quantitatives immuables, et que le monde mérite vraiment le nom de cosmos, parce qu'en lui tout est ordre, nombre, poids et mesure.

Pour le démontrer par l'exemple, on prête à Pythagore la création de 2 théories de physique mathématique: l'acoustique et l'astronomie géométrique.

Une théorie de physique mathématique procède comme une théorie déductive mathématique. Elle pose un certain nombre d'hypothèses, qu'elle démontre ou postule cohérentes, et elle en déduit les conséquences. Mais elle ajoute à la cohérence logique une seconde exigence, celle, suivant la formule des Anciens, de « sauver les apparences », c'est-à-dire d'être d'accord avec ce que nos yeux observent ou nos mains peuvent toucher. Autrement dit, la théorie ne doit tout de même pas contredire le bon sens. Rien ne manifeste mieux l'écart qui sépare l'empirisme (seule l'expérience sensible procure des vérités) des Occidentaux du rationalisme (seule la raison fonde des vérités) des Grecs, que l'astronomie hellène comparée à l'astronomie babylonienne.

Les infatigables observateurs des tours à étage de la vallée de l'Euphrate avaient observé les mouvements angulaires des astres, et ils étaient parvenus, par un miracle de patience, à les représenter par des séries numériques, de façon à pouvoir construire un Annuaire des temps qui permettait de prévoir les oppositions et les conjonctions des différentes planètes avec le Soleil, leurs levers et leurs couchers héliaques (par rapport au soleil, hélios en grec), leurs passages près des étoiles et leurs entrées dans les différents signes du zodiaque (constellation de groupes d'étoiles au dessus de nos têtes); bref, tout ce qui intéressait l'astrologie orientale. Mais cette astronomie numérique restait purement descriptive même si elle visait à prédire les événements et à connaître les intentions des dieux; car ces astres étaient des dieux. Jamais les Babyloniens ne se préoccupèrent de déterminer les distances respectives des astres, de figurer géométriquement leurs orbites, d'expliquer les caprices de leurs mouvements apparents, vus de la terre, par une combinaison convenable de mouvements réels, simples et uniformes. C'est ce que fit l'astronomie géométrique et explicative des Grecs, fille de la raison spéculative et de l'imagination créatrice.

Le ciel chez les Grecs était une grosse cloche ronde par dessus la terre, comme un chapeau percé de trous par lesquels fusaient vers nous des flammèches de feu, les étoiles. Pythagore découvrit que la marche paresseuse et errante du soleil sur la sphère céleste pouvait s'expliquer en combinant 2 mouvements circulaires uniformes: l'un dirigé d'Orient en Occident, et s'accomplissant en un jour autour des pôles de la sphère céleste; l'autre, dirige d'Occident en Orient, et s'accomplissant en une année autour d'un cercle, l'écliptique, incliné sur l'équateur de la sphère céleste. Cette découverte suggéra l'idée que les mouvements des astres appelés errants, les planètes, sont aussi réguliers que le mouvement diurne des étoiles fixes; que ces mouvements n'apparaissent capricieux que par accident, en vertu d'une simple illusion d'optique.

Les pythagoriciens et Platon posèrent alors aux géomètres ce problème: " Comment sauver les apparences du mouvement des astres, indûment appelés errants, au moyen de mouvements circulaires et uniformes?" De ce problème, Eudoxe de Cnide, ami et disciple de Platon, fournit une première solution en édifiant la théorie des sphères homocentriques, (dont le centre est le même), corrigée par Callippe, fut intégrée par Aristote dans son système, et domina la pensée du Moyen Age. On peut l'imaginer comme une série de cloches empilées les unes sur les autres.

Pour édifier cette théorie, les astronomes grecs ont dû dépasser les apparences sensibles, en en cherchant l'explication par la raison. "Rien n'est mieux, déclare Socrate, dans le Vlle livre de La République, que d'admirer la beauté et l'ordre des mouvements compliqués et variés dont le ciel nous offre le spectacle; mais la beauté et l'ordre des mouvements sensibles sont très inférieurs à ceux des mouvements réels. Ces mouvements réels se déplacent les uns à l'égard des autres et emportent les corps avec une vitesse réelle ou avec une lenteur réelle, mesurée par un nombre vrai, et selon des orbites qui sont toutes véritables; seulement ces mouvements réels, on ne peut les saisir que par le raisonnement et l'intelligence (logos kai dianoia), non par la vue".

À mesure que leurs observations devinrent plus précises, aidées par des instruments plus perfectionnés, les astronomes grecs, soucieux de "sauver les apparences", compliquèrent leurs hypothèses en recourant aux cycles et aux épicycles. Il s'agissait de petits cercles que faisaient les astres mais le centre, un point, décrivaient lui-même un autre cercle.

Ah! c'était bien compliqué de trouver un système qui expliquait jours, nuits, saisons, années, comètes, étoiles, soleil, planètes, d'une façon simple et cohérente! Ptolémée, dans sa Grande syntaxe mathématique (l'Almageste des Arabes), fit la synthèse de leurs connaissances. C'est suivant la même méthode de déductions mathématiques et de contrôle expérimental qu'Euclide expose son Optique, et Archimède ses recherches sur la statique des solides et des liquides. C'est en les lisant qu'à la Renaissance 2000 ans plus tard Léonard de Vinci, Tartaglia, Stévin, et surtout Galilée apprendront l'art d'appliquer les mathématiques à la nature, et réaliseront la révolution scientifique qui engagera la civilisation occidentale dans la voie de l'industrie et de la technique, qui transformeront la condition humaine.

Les astronomes grecs ne se contentèrent pas seulement d'expliquer le mouvement apparent des étoiles en partant d'hypothèses géométriques simples, ils cherchèrent à mesurer la grandeur de la terre, et les distances qui la séparent des planètes et des étoiles fixes.

Il semble que ce soit Pythagore qui ait le premier soutenu la rotondité de la Terre et la relativité de la verticale par rapport à un centre d'attraction. À la question: "La Terre est-elle ronde ou plate ?" Socrate, dans le Phédon, opte pour la rotondité. C'est dans Aristote que l'on trouve, en faveur de cette thèse, des arguments d'ordre logique et d'ordre empirique. Mais c'est Ératosthène, directeur du Musée d'Alexandrie de -240 à -200, qui en apporta la preuve définitive, en évaluant scientifiquement la circonférence du globe à 39690 kilomètres, avec une erreur de 4 % seulement!

Il part pour cela d'observations faites simultanément sur l'altitude du Soleil au solstice d'été à Syène et à Alexandrie, les 2 villes supposées sur le même méridien et distante de 5 000 stades. Lorsque le Soleil se projette sans ombre à Syène, ses rayons font, avec la verticale du lieu à Alexandrie, un certain angle. Ératosthène mesure cet angle au moyen du gnomon hémisphérique, d'où il déduit la valeur de la circonférence du méridien. Le gnomon est un instrument formé d'une tige faisant ombre sur une surface plane ou bien une plaque percée d'un trou projetant une image elliptique du soleil.

Les astronomes ne se contentent pas de mesurer le rayon de la Terre. Croyant que le monde est contenu dans une sphère, celle des étoiles fixes, ils s'acharnent à mesurer les dimensions de l'univers. Aristarque (-220 à -143) met au point 2 méthodes ingénieuses pour y parvenir mais les instruments dont il dispose rendaient inévitables les erreurs d'observation. Il estime le diamètre du Soleil à 6 ou 7 fois la distance de la Terre à la Lune, et il attribue au rayon de la sphère des fixes une valeur immensément grande par rapport au rayon de la Terre. Hipparque d'Alexandrie, le grand astronome de l'Antiquité, par des méthodes différentes, évalue la distance de la Lune à la Terre à 67 à 68 rayons terrestres, et son diamètre au tiers de celui de notre globe. Il situe le Soleil à 13 000 rayons terrestres environ.

Bien qu'ils soient erronés (environ de la moitié des distances réelles), ces chiffres permettent de chasser du ciel le mythe et la fiction, dans un effort pour connaître la structure du cosmos par l'observation positive et la pensée rationnelle. La Terre perd peu à peu son rang de Tellus Mater. Avec les instruments physiques et mathématiques qu'il invente, l'esprit grec fait éclater les limites de l'espace terrestre, pour se lancer à la conquête des espaces sidéraux, aidé par la rigueur logique de la géométrie.

6. La création de la géographie scientifique

Les résultats ne furent pas seulement spéculatifs: ils servirent à établir les cartes, qui rendirent les plus grands services aux navigateurs et aux marchands.

Du jour où Ératosthène eut fixé la valeur du degré terrestre, par la mesure angulaire de l'élévation de l'étoile polaire et des passages au méridien, on put évaluer les distances nord-sud avec plus de précision. En établissant des rapports entre les différentes observations, il fut possible de dresser une carte sur une sphère, divisée comme le ciel en parallèles numérotés de 0 à 90, indiquant la distance angulaire à l'équateur.

Fixer la longitude était autrement difficile, car les Anciens n'ayant à leur disposition que des cadrans solaires et des horloges à eau, seuls les phénomènes indépendants de la rotation diurne de la terre (les éclipses ou les occultations) permettaient de comparer les heures locales. En -331, on compara l'heure d'une éclipse à Arbèles en Syrie et à Carthage. Par des observations semblables, Hipparque fixa la longitude de plusieurs points. Au 1er siècle de notre ère, Ptolémée (+90 à 168) put dresser une carte qui indiquait les latitudes et les longitudes, calculées d'après les astres. C'est ainsi qu'à partir d'Anaximandre, qui introduisit en Grèce l'usage du gnomon et établit la première carte du monde, on en vint à représenter le globe terrestre avec les pôles, l'équateur, l'écliptique, les tropiques, les méridiens, les parallèles, la longitude et la latitude. La Grèce a vraiment créé la géographie et l'astronomie mathématique.

7. La création de la médecine scientifique

Une des plus belles créations du rationalisme grec fut l'avènement de la médecine scientifique, fondée sur l'examen clinique, due à l'école hippocratique, originaire de l'île de Cos.

L'auteur, dans la Collection hippocratique, du traité Sur la maladie sacrée, autrement dit l'épilepsie, rejette l'idée communément admise dans l'Antiquité et aux âges de foi au Moyen Age, que la maladie est une punition divine, dont la guérison relève de la magie sacerdotale. Il se répand en imprécations contre « les charlatans et vendeurs de fumée» qui prétendent guérir les maladies par « des purifications et des incantations », (appels aux divinités) masquant leur ignorance et leur impuissance « Sous le manteau divin ». « La maladie en question, écrit-il, n'est pas plus divine que n'importe quelle autre chose. Elle a une cause naturelle, comme les autres maux. Les hommes la considèrent comme divine tout simplement parce qu'ils ne la comprennent pas. Il faudrait alors multiplier à l'infini les choses divines»

L'auteur du traité Sur l'ancienne médecine s'élève violemment contre ceux qui prétendent fonder la médecine sur des thèmes philosophiques abstraits ou cosmologiques avec des causes célestes a priori.

"On n'a pas le droit de fonder sur un postulat l'art de la médecine. Sans doute cela est-il assez commode. On se tire assez facilement d'affaire en admettant une seule cause explicative des maladies et de la mort, la même pour tous les hommes, et en la représentant par un ou deux facteurs: le chaud et le froid, l'humide et le sec, bref, la première chose venue."

La médecine ne relève pas de la spéculation philosophique, qui n'est souvent que pure littérature, mais de la technique (technè) du praticien. Chez les Grecs, la technique (technè) n'est pas une machine ou un instrument physique, mais un art d'agir de l'homme sur l'homme. Cette technique éprouvée est basée sur l'observation clinique. Pour ce qui est des affections internes, qui ne sont pas directement observables, il faut déduire leurs causes invisibles à partir des symptômes visibles, par la force du raisonnement:

"Leur obscurité ne signifie pas que nous ne puissions les maîtriser autant que cela est possible, cette possibilité n'étant limitée que par celle d'examiner le malade et de conduire les recherches. Il faut, en fait, beaucoup plus de peine et de temps pour les connaître, que si nos yeux les voyaient... Le médecin, comme il ne peut ni voir le trouble de ses yeux ni l'appréhender par ses oreilles, essaie de les trouver par le raisonnement.

Ainsi, " dans la pratique médicale, on doit s'en remettre tout d'abord, non à des théories plausibles, mais à l'expérience, combinée avec la raison.".

Le traité Sur la médecine ancienne est une véritable Introduction à la médecine expérimentale à la façon de Claude Bernard, grand médecin français du XIXe siècle. Pour comprendre l'homme, il faut tenir compte de son milieu naturel, social et politique. C'est ce que fait l'auteur du traité Airs, eaux, lieux, précédant Montesquieu (1689-1755) et Taine (1828-1893). Le climat, la géographie, le régime des eaux et des vents, la nourriture, le régime politique déterminent en grande partie sa complexion (sa nature). L'École de Cos créa aussi la déontologie (théorie des devoirs) médicale. Les étudiants en médecine d'aujourd'hui répètent encore le serment d'Hippocrate.

La médecine hippocratique aboutira, à l'époque alexandrine, à l'oeuvre d'Hérophile qui pratiquait la dissection, véritable fondateur de l'anatomie, et à l'oeuvre d'Érasistrate rival d'Hérophile qui distingua les nerfs moteurs des nerfs sensitifs, véritable fondateur de la physiologie. Ils voyaient l'organisme humain comme une machine.

8. La science de l'esthétique et la théorie des propositions

Le rationalisme grec, qui crée les sciences mathématiques et les sciences de la nature, se retrouve dans les créations artistiques. Celles-ci ne sont pas dominées par la magie, comme l'art monumental et figuratif des Égyptiens. Bien que les monuments grecs étaient vivement colorés, les oeuvres d'art ne consistent pas en un chatoiement de couleurs, comme chez les Orientaux. Elles sont assujetties à la science des nombres et résultent de l'ordre concerté des parties. Dans l'ordonnance d'un temple grec se révèlent les harmonieux linéaments (traits à l'état d'ébauche) des rapports et des proportions, qui sont le squelette abstrait de la beauté sensible.

Tout comme ils ont mathématisé l'univers, les Grecs ont mathématisé l'esthétique. Leur sculpture obéit à des canons, ceux de Polyclète et de Lysippe. Polyclète par exemple jugeait que le corps d'un homme totalisait la hauteur de 7 têtes. C'est donc par la mesure que les Grecs cherchaient la beauté parfaite du corps qu'ils aimaient tant; leur architecture à des tracés régulateurs, ceux d'Eupalinos et de Vitruve, romain qui codifia dans son De Architectura toute l'architecture hellénistique; leurs cités à des plans, ceux d'Hippodamos de Milet, le fondateur de l'urbanisme. C'est lui qui proposa des rues à angles droits comme on en a un si grand nombre dans nos villes modernes. Avant lui, les rues épousaient sinueusement les hasards des constructions et les configurations du terrain. Leur musique repose sur l'étude arithmétique et géométrique des intervalles et des accords musicaux, entreprise par Pythagore, Archytas, Platon, Aristoxène, et elle fait refluer la conception harmonique et symphonique de la musique dans l'architecture et dans les arts plastiques.

Ouvrons le seul De Architectura qui nous soit parvenu de l'Antiquité, celui de Vitruve. Nous y lisons ce passage révélateur: "La symétrie consiste dans l'existence d'une commune mesure entre les différentes parties d'un ensemble, et entre ces parties et le tout. Comme dans le corps humain, elle découle de la proportion (celle que les Grecs appellent l'analogie) entre chaque partie et l'ensemble. Cette symétrie est réglée par le module, étalon de mesure commun, que les Grecs appellent le Nombre... Lorsque chaque partie importante de l'édifice est convenablement proportionnée, de par l'accord entre la hauteur et la largeur, entre la largeur et la profondeur, et que toutes ces parties ont aussi leur place dans la symétrie totale de l'édifice, on parvient à l'eurythmie (qui éthymologiquement veut dire "bon rythme").

Les modules employés pouvaient être des modules simples, tels les nombres entiers, ou des modules incommensurables appelés par Vitruve géométriques, telle la fameuse section d'or des pythagoriciens, qui, au lieu de la simple répétition statique, introduisaient des correspondances réglées par des lois de similitude dynamique, comme celles qui gouvernent la croissance des êtres vivants.

Mais, qu'il s'agisse de modules commensurables ou incommensurables, donnant lieu à des symétries arithmétiques, géométriques ou dynamiques, la symétrie (non pas, comme l'entendent les Modernes, la répétition d'éléments identiques, de part et d'autre d'un axe ou d'un plan, mais, comme l'implique l'étymologie même du mot, la commune mesure entre tous les éléments d'un ensemble décoratif ou architectural) reste la clé de l'esthétique antique. Les traités d'architecture grecs ou latins que cite Vitruve sont presque tous intitulés Traité de Symétrie.

Quand le plus grand théoricien de l'architecture de la Renaissance, Leone Alberti, renouvelle cette science humaniste dans son De re aedificatoria, en 1485, il s'exprime comme Vitruve: «L'harmonie architecturale consiste en ce que les architectes se servent des surfaces simples, qui sont ses éléments, non pas confusément et pêle-mêle, mais en les faisant correspondre les unes aux autres par l'harmonie ou la symétrie ». Le Doryphore de Polyclète, le temple de la Concorde à Agrigente, la voûte de Sainte-Sophie à Byzance, un vase grec, une colonne dorique, un entablement, une architrave, le moindre dessin décoratif obéissent à des proportions à ce point rigoureuses que Vignole, le maître de l'architecture moderne, après avoir mesuré soigneusement les proportions des plus beaux édifices de la Rome antique, trouvait entre elles une correspondance harmonique si exacte que « par les moindres moulures on peut exactement déduire la mesure de toutes les parties » a, tout comme Cuvier reconstituait les espèces antédiluviennes (avant le Déluge, donc très ancien...) en partant d'une simple molaire.

Les Grecs ont découvert les lois mathématiques de la beauté, comme ils ont pressenti les lois quantitatives du cosmos, les artistes Mnésiclès et Phidias qui imposaient à leurs oeuvres des règles de stricte proportion n'ont été possibles que grâce au mathématicien Pythagore et à l'astronome Eudoxe (-406 à -355) et aux savants de même calibre. C'est ce dernier qui calcula le premier les très exacts 365 ¼ jours de l'année; il proposa le premier système astronomique rationnel, fait de sphères homocentriques qui devaient ressembler à des cloches superposées.

Mais ces Grecs n'étaient pas que des savants éblouissamment imaginatifs et créateurs. Ils furent aussi des hommes intensément passionnés. Toutes ces passions, tous ces excès et ces audaces, ils les mirent au service de leur intelligence, dans le cadre de la Cité. Ils ne s'enfermaient pas dans des monastères ou des mosquées pour fuir le monde des hommes, mais bien au constraire pour s'y frotter, durement, virilement, mais avec une telle fécondité d'idées et d'oeuvres originales, qu'on se demande encore aujourd'hui comment ils ont pu faire tant en si peu de temps.

II-- LE RATIONALISME GREC:

   LA DÉMOCRATIE, L'ÉCONOMIE MONÉTAIRE

   ET LA SCIENCE DE L'ÉTHIQUE

1. L'avènement de la démocratie: le gouvernement de la loi

La révolution que les Grecs opèrent dans les sciences et les arts, ils la réalisent dans les rapports sociaux. La démocratie athénienne (le peuple se commande lui-même) est, au même titre que la géométrie déductive, le résultat du rationalisme grec (la raison seule décide de ce qui est vrai et juste) .

La démocratie se définit, pour les Grecs, comme le gouvernement de la loi de tous les hommes égaux et libres entre eux, par opposition au gouvernement des hommes par un seul (monarchie ou autocratie) ou par quelques-uns (oligarchie ou aristocratie).

Parce qu'ils vivent sous le règne de la loi, les Athéniens se déclarent des hommes libres. À la différence des Perses, des Barbares, qui vivent sous la férule du Grand Roi, ils ne sont pas soumis à la volonté discrétionnaire d'un despote, au caprice d'un tyran, à l'arbitraire des féodaux. À la différence du bas peuple à Jérusalem qui demeure sous la coupe des prêtres qui le méprisent et le traitent de "racaille qui ignore la loi [de Dieu], des maudits" (Jean, 7:49). Les Grecs, eux, se disent libres et s'affranchissent des pouvoirs arriérés.

Les lois de Solon ont assuré aux Athéniens, pour toute la durée de leur histoire, la liberté civile, en interdisant la prise de corps (l'emprisonnement) des débiteurs insolvables.

Les lois de Périclès ont assuré l'égalité politique, en instituant le paiement des fonctions publiques, qui les rend accessibles à tous les citoyens, même les plus humbles, à la seule exception de celle de stratège, la plus haute magistrature. Dans le respect des lois, chacun est libre de vivre à sa guise, de mener ses propres affaires comme il l'entend. Il y avait bien sûr des limitations à cette liberté, mais tout citoyen avait le pouvoir et le droit de les faire modifier à l'assemblée des citoyens, dite Ecclésia. C'est là une des grandes innovations dans l'histoire des sociétés humaines.

Il faut lire, dans Hérodote, la discussion qui oppose Darius et les deux mages, Otanès, Mégabyze, sur les mérites respectifs de la démocratie, de l'aristocratie et de la monarchie. «Le régime monarchique est celui où un homme, qui n'a de comptes à rendre à personne, agit suivant son bon plaisir.» Bien vite il est saisi par la démesure (ubris), et ne tarde pas à commettre une multitude d'actions coupables, les unes par excès d'orgueil, les autres par envie.

Le régime oligarchique ou aristocratique est celui où le pouvoir n'appartient qu'à la classe restreinte des possédants et des riches, qui oppriment le peuple à leur avantage, pour conserver leurs privilèges.

«Au contraire, dit Mégabyze, le gouvernement du peuple porte d'abord le plus beau de tous les noms, isonomia (égalité de tous devant la loi). En second lieu, ce gouvernement n'agit en rien comme le monarque: les magistrats sont tirés au sort, chaque magistrat doit rendre des comptes, toutes les délibérations sont portées devant le public. » L'isonomia, c'est l'égalité devant la loi; c'est pour tous les citoyens, riches ou pauvres, l'égalité des droits civils et politiques. Aristote déclare après Platon: « Le fondement du régime démocratique est la liberté », ce qui ne peut guère être réalisé que « dans l'égalité pour tous ».

La conception grecque de la démocratie a été admirablement exprimée dans le discours que Thucydide prête à Périclès, sur la tombe des guerriers morts pendant la guerre du Péloponnèse (-431 à -404):

« Notre Constitution n'est faite sur le modèle d'aucune autre, mais elle est plutôt un modèle pour les autres. Comme elle recherche l'utilité du plus grand nombre, et non l'avantage de quelques-uns, son nom est démocratie. Dans les différends qui s'élèvent entre particuliers, tous sont égaux devant la loi. La considération ne s'accorde qu'à celui qui se distingue par son mérite, et, si la Cité dispense des honneurs, c'est pour récompenser la vertu, non pour consacrer le privilège (...). Quiconque est susceptible de rendre service à l'État n'est pas repoussé, si modestes que soient sa naissance et sa fortune; mais tous, nous sommes appelés à exprimer notre avis sur les affaires publiques. »

« Libres dans notre vie publique, nous ne scrutons pas avec une curiosité soupçonneuse la conduite privée de nos concitoyens, nous ne leur reprochons pas de vivre à leur guise; mais nous sommes respectueux de l'ordre public; nous obéissons à nos magistrats et à nos lois, surtout à celles qui, pour ne pas être écrites, ont pour objet la protection des faibles.

« Nous faisons usage de notre richesse non pour en faire étalage, mais pour agir. Chez nous, ce n'est pas une honte d'avouer sa pauvreté, mais ce qui en est une, c'est de ne rien faire pour en sortir. On voit ici les mêmes personnes s'occuper de leurs affaires privées et des affaires de l'État. C'est que nous considérons que le citoyen qui se tient à l'écart des affaires publiques n'est pas seulement un homme qui manque d'ambition, mais un inutile. Nous savons découvrir par nous-mêmes et juger sainement de ce qui convient à l'État. Nous ne croyons pas que la parole nuise à l'action, mais ce qui nous paraît déraisonnable, c'est de passer à l'action sans délibération préalable...

Pour tout dire, Athènes est l'école de la toute Grèce qui demeure en grande majorité royale ou aristocratique. Cela veut dire, qu'à Athènes seule, la masse des citoyens était assez instruite pour se commander elle-même.

Une Cité régie par la loi est ce que les Grecs appellent une polis.

Dès son avènement, entre le -VIIe et le -VIe siècle, en Grande Grèce et en Sicile, à Locres et à Catane, la codification des lois vint limiter l'arbitraire des sentences, « torses » dit Hésiode, que les Eupatrides, membres de l'aristocratie terrienne qui s'étaient substitués aux rois, rendaient en faveur de la classe dirigeante, au nom de la prétendue volonté divine.

La loi écrite, qui soumettait tous les citoyens à son empire, se soumettait elle-même à leur raison. Dès qu'elle fut votée par l'Assemblée des citoyens ou Ecclésia, elle modifia tous les rapports humains, et créa une nouvelle vie sociale en substituant à l'obéissance hiérarchique la discussion entre des égaux, à la cohésion du corps social obtenue par la force, celle obtenue par la persuasion.

La puissance nouvelle qui fait alors son apparition, c'est la puissance de la parole, dont les Grecs font une divinité: Peitho, la force de la persuasion.

Mais il ne s'agit plus de l'efficacité sacrale des mots doués d'un pouvoir magique, comme dans les incantations religieuses, les formules rituelles, ou les "dits" des rois homériques lorsqu'ils prononcent souverainement le droit (la thèmis). Il s'agit de la vertu de l'argumentation dans une libre discussion, qui entraîne la conviction, et, par cela même, la décision. Toutes les questions, que les prêtres ou les rois se réservaient de régler sans appel, sont soumises à l'Assemblée ou Ecclésia, qui pèse le poids des argumentations opposées, et, par son vote, tranche le débat.

Un second caractère de la polis (la Cité) est la publicité donnée aux manifestations les plus importantes de la vie sociale. Au lieu du décret du roi, prenant ses décisions en son for intérieur ou en son Conseil, les grandes questions qui intéressent la Cité sont exposées au grand jour et soumises à la discussion. À coté de la sphère des intérêts privés, s'en constitue une autre, celle des intérêts publics, pour lesquels les groupes se passionnent. L'accès aux grandes affaires, à la vie politique, réservé au départ à une aristocratie restreinte de caractère sacerdotal ou militaire, se généralise, à mesure que la qualité des citoyens s'applique à des groupes de plus en plus étendus.

Un troisième caractère est le contrôle incessant de la communauté des citoyens sur l'exercice des magistratures de l'État, de quelque façon que les titulaires soient nommés: par le tirage au sort, par le vote, par cooptation, ou de toute autre manière. C'est la notion de «reddition de comptes», (le magistrat sortant doit rendre des comptes à ceux qui l'ont élu) qui s'oppose au bon plaisir du roi de droit divin ou du tyran, le monarque ou le tyran n'ayant de comptes à rendre à personne.

Un quatrième caractère, c'est l'isonomia, le sentiment qu'a chaque citoyen d'être l'égal de tout autre devant la loi. Aux liens de subordination se substituent des liens de réciprocité. Tous ceux qui participent à la gestion de l'État se proclament et se sentent des homoioi: des semblables; puis, d'une façon plus abstraite, des isoi: des égaux.

Il en résulte une sécularisation (élimination du sentiment religieux) de la vie politique. Mais cette sécularisation ne fut jamais totale parce que les Grecs vénéraient la déesse Athèna protectrice de la Cité.

La religion officielle, à l'origine intimement liée aux affaires humaines, prend ses distances. Elle devient un décor de la vie sociale. Les rites, comme le sacrifice, ou le serment auquel restent soumis les magistrats au moment de leur entrée en charge, constituent un cadre formel auquel les Grecs croient encore sincèrement, et non plus le ressort explicatif et intellectuel de la vie publique. Le prêtre est un fonctionnaire d'État, qui n'a aucun dogme à enseigner, mais seulement des pratiques à accomplir. Ces pratiques visent à chasser les mauvais présages, comme un serviteur chassant les mouches autour d'une table bien garnie. Sa religion n'est qu'une technique magique, dont il saura bientôt se moquer, mais dont il n'osera jamais se débarrasser complètement comme le font la plupart de nos contemporains.

Avec la démocratie naît une force nouvelle: le patriotisme, conçu non comme le loyalisme à la personne d'un prince dont on est le féal (fidèle obligé et client), mais comme le sentiment qu'en défendant la Cité, on défend un bien commun, et par conséquent, un bien propre.

Les Grecs sont persuadés que plus les hommes sont libres, plus ils sont forts. Les guerres médiques, celles qu'ils gagnèrent contre les Perses Darius en -490 et Xerxès en -480, les ont confirmés dans cette conviction. Comment ne l'eussent-ils pas eue, alors que la petite armée de la démocratique Athènes a battu, dans la plaine de Marathon, l'énorme machine de guerre de l'empire perse, et détruit sa flotte à Salamine et à Mycale.

Parce qu'il est devenu un citoyen, le Grec est devenu un patriote, à la différence des hordes de mercenaires qu'un despote asiatique fait avancer à coups de fouet. De là la clameur des marins de Salamine dans Les Perses d'Eschyle: «Ô fils de la Grèce, allez ! Délivrez votre patrie, délivrez vos fils, vos femmes, vos temples, et les tombeaux de vos ancêtres. » Le Grec combat volontairement, parce qu'il combat pro aris et focis.

2. L'économie monétaire

Le même rationalisme qui conduit les Grecs à créer la science démonstrative, à créer la démocratie athénienne, se retrouve dans l'organisation de la vie économique.

Le -Ve et le -VIe siècle furent une époque d'importants progrès techniques dans la navigation et le commerce en général. Ceux-ci virent naître une classe nouvelle d'artisans et de marchands, qui se substitua à celle des propriétaires fonciers dans le gouvernement des Cités. Cela fut particulièrement vrai à Athènes. Afin de favoriser cette classe montante, seule susceptible de mettre fin à l'antique conflit entre paysans et propriétaires terriens, Solon « honora les métiers ». Il fit une loi, que rappelle l'architecte romain Vitruve pour la louer, selon laquelle un fils n'était tenu d'entretenir son père dans sa vieillesse que si celui-ci lui avait appris un métier . On honorait Anacharsis le Scythe pour avoir amélioré les ancres des vaisseaux, inventé le soufflet et le tour du potier. Il en était de même pour Glaneus de Chio, inventeur du fer à souder; pour Théodore de Samos auquel on attribuait le levier, l'équerre, le tour, l'art de couler le bronze. Le discrédit pour les arts mécaniques ne viendra qu'après, avec le développement de l'esclavage se substituant au travail de l'homme libre, et avec les philosophes post-socratiques: Platon, Aristote qui assimilèrent le travail mécanique à un travail servile, celui des esclaves. En fait, le Grec travaillait beaucoup, mais avec sa tête...

Au -Ve siècle, il y a encore peu d'esclaves à Athènes. Le gouvernement athénien engage par contrat des citoyens ou des étrangers établis dans la Cité pour réaliser des travaux d'utilité publique. Même l'exploitation des mines d'argent du Laurion, toute proches d'Athènes, ne fit appel, au début, qu'à des travailleurs libres. Ces mines permirent aux Athéniens de battre monnaie et de créer ainsi les bases d'une économie commerciale, faites d'échanges entre eux et avec les étrangers qu'ils eurent l'intelligence de prendre domicile à Athènes.

Des cultures sélectionnées, le développement de l'artisanat et de l'industrie amenèrent le développement du commerce d'exportation et de la marine marchande. Au -Ve siècle, le Pirée devint l'entrepôt de la Grèce et joua, dans le monde méditerranéen, le rôle de la Cité de Londres dans le commerce et l'économie du XIXe siècle.

Cette primauté, Athènes la doit d'abord au respect scrupuleux de la propriété individuelle. Tous les ans, l'Archonte athénien, important magistrat, à peine installé, rappelle ce que chacun possède et dont il restera le possesseur et le maître absolu. On le voit, ce droit de propriété était accompagné d'un contrôle très strict de l'État pour que chacun paie ses impôts, et détienne son rang politique au prorata de sa fortune, car il y avait 5 classes économiques de citoyens à Athènes. Et chaque classe avait des devoirs et des prérogatives selon son rang. Les plus riches payaient plus d'impôt. Malheur à ceux qui voulaient échapper à l'impôt. La peine de mort les attendait. Athènes savait faire payer ses riches. Il n'y avait pas comme aujourd'hui des "évasions fiscales", ou de trous dans la loi fiscale elle-même pour que les riches, amis et soutiens du gouvernement en place, puissent se soustraire à l'impôt que tous leurs autres compatriotes paient avec honnêteté.

Cette primauté dérive aussi d'une grande rigueur monétaire. Suivant la tradition, c'est en Lydie, au confluent des grandes routes d'Asie et du monde méditerranéen, que le roi Gygès (-687 à -648) aurait frappé les premières pièces. Mais ce furent les cités grecques: Argos, Égine, Corinthe, Samos, Athènes, qui en répandirent l'emploi. Les mines du Laurion fournirent à Athènes ses fameuses drachmes d'argent. Un artisan spécialisé gagnait une drachme par jour. Or, jamais au cours de son histoire, dans quelque difficulté qu'Athènes se trouvât, elle ne consentit à altérer le titre légal de sa monnaie, c'est-à-dire à déprécier sa monnaie. C'est pourquoi les fameuses « chouettes » athéniennes (les tétradrachmes attiques où une chouette, symbolisant Athéna, était frappée sur la monnaie) devinrent une monnaie internationale, ayant cours sur toutes les places commerçantes, comme la livre anglaise au XIXe siècle, jusqu'au jour où Alexandre institua une monnaie unique, fondée sur l'unité attique, qui servait également de base au denier romain, réalisant ainsi l'unité monétaire. Disons aussi que le minerai était quand même rare et difficile d'extraction. Sa rareté fondait et préservait la valeur de la monnaie frappée sur lui.

Alors que la plupart des Cités grecques vivent encore d'une économie de subsistance, c'est-à-dire où chaque paysan consomme presque tout ce qu'il produit, vit de la récolte de son champ et du travail de sa maisonnette doit s'en contenter, Athènes passe à une économie monétaire. À côté de la richesse foncière apparaît la richesse monétaire, avec une nouvelle classe d'hommes. Ses changeurs deviennent des banquiers, qui prennent des dépôts, font des prêts sur gage, et émettent des lettres de change.

Athènes crée un droit commercial, inaugure un système de mesures, et tout un corps d'inspecteurs, appelés agronomes et métronomes, pour vérifier l'exactitude des poids et la bonne qualité des marchandises.

Grâce à cela, Athènes put passer d'une économie régionale à une économie d'exportation pouvant lui permettre d'importer son blé du Nord et voir grossir sa population. Dès le -VIe siècle, les fermiers de l'Attique spécialisèrent leurs cultures, développant celles de la vigne et de l'olivier. Vers -450, Athènes fournit le premier exemple d'un État décidé, comme dans l'époque moderne l'Angleterre, à devenir tributaire pour ses produits alimentaires des pays d'outremer, afin de se consacrer aux cultures et aux fabrications les plus appropriées à ses ressources naturelles et à l'habileté de ses habitants: mines d'argent du Laurion, carrières de marbre du Pentélique et de l'Hymette, fines argiles de l'Attique, précieuses pour la céramique.

Au -IVe siècle, Athènes importe quatre fois plus de céréales qu'elle n'en produit, mais elle bénéficie de termes d'échange favorables, en exportant des produits finis: vases, poteries, bijoux, armes, tissus, contre les matières premières et les denrées alimentaires qui lui manquent: métaux, or de Thrace, pourpres de Phénicie, cuirs de l'Euxin, papyrus de Syrie, blé de Scythie et d'Égypte. L'exportation des poteries attiques prend l'allure d'un grand commerce; on les trouve dans les steppes de la Russie, dans l'Europe danubienne, dans le sud de l'Allemagne. Les échanges internationaux sont encore facilités par l'absence de droits de douane, remplacés par des taxes fiscales très faibles à l'entrée et à la sortie.

Les progrès de la navigation, tant par le tonnage accru des bâtiments, l'usage des trirèmes (bateaux à 3 rangs de rameurs) en particulier, que par une meilleure connaissance des routes maritimes, assurent à Athènes l'empire des mers, à quoi viennent s'ajouter des revenus extérieurs: les tributs des alliés.

On peut dire qu'Athènes réalise presque toutes les conditions de l'économie de marché. C'est ce qui lui assure une primauté incontestable, qu'elle maintiendra même après sa défaite, même après la perte de la plus grande partie de son empire. Elle s'en consolera, parce qu'elle n'aura pas perdu pour autant sa richesse.

L'économie commerciale, industrielle et monétaire dont Athènes donna ainsi l'exemple le plus éclatant, eut un autre effet d'ordre sociologique et politique. Elle précipita, dans les cités où elle s'installa, l'avènement de la démocratie.

À côté de la richesse foncière, en faisant apparaître la richesse monétaire, elle créa une nouvelle classe sociale. Dès l'instant où les ressources d'un chacun s'évaluèrent en monnaie, un rapprochement se fit entre tous ceux qui devaient à leur travail une certaine aisance. Ainsi s'inséra, entre les pauvres paysans et les riches propriétaires terriens, une bourgeoisie moyenne (les misoi d'Aristote) qui, en revendiquant des droits politiques et l'accès aux magistratures, instaura la démocratie.

3. La science de l'éthique

Le rationalisme ne régit pas seulement les démarches de la pensée des Grecs; il tend aussi à régler leurs actions, et la conception qu'ils se font de la morale. Ce rationalisme conduit à l'intellectualisme en morale. Socrate enseigne que la vertu est une science, et qu'il suffit de connaître le bien pour vouloir le pratiquer. Le péché est une erreur de jugement; aussi faut-il s'appliquer « à ne jamais se tromper, déclare Épictète, à ne jamais juger au hasard, en un mot à ne donner son assentiment qu'à bon escient » . Aristote bien sûr n'était pas d'accord et prétendait que la vertu c'est aussi la volonté d'obéir à une loi morale reconnue comme bonne par la raison. Car, disait-il, un voleur sait que le vol est mauvais et il vole quand même. Mais les Sophistes et Socrate, par la voix de Platon, disent que le mal vient encore plus gravement et encore plus souvent par l'ignorance et par les raisonnements fautifs.

C'est pourquoi les stoïciens rattachent la morale à la logique, par le lien le plus étroit. Puisque « se tromper est une faute » , il convient, pour éviter toute faute, d'apprendre à bien raisonner. Il faut s'appliquer à l'étude des syllogismes, à la dialectique, à la résolution des apories (difficulté d'ordre rationnel paraissant sans issue). La morale étant une science, il est toujours loisible de l'enseigner et de ramener au bien le méchant. « Si tu ne peux corriger les méchants, dit encore Épictète, ne les accuse pas, car toute méchanceté est corrigible, mais plutôt prends-t'en à toi-même, qui ne trouves pas en toi assez d'éloquence et de persévérance pour les amener au bien . » Formés dans une éducation où les modèles étaient les valeureux guerriers de l'Iliade et le courageux Ulysse, ils ne concevaient pas que de nombreux hommes sont veules et lâches. Pour ces Grecs, de la connaissance venait tout naturellement l'action volontaire.

Le but de la morale est de réaliser le souverain bien ici-bas, en vivant conformément à sa nature. Or le propre de l'homme, c'est d'être raisonnable. Une vie morale est donc une vie conforme à la raison (logikos). Aussi la vertu que les Grecs prisent par excellence, c'est la sumfrosunh, qui consiste à tempérer les passions et à subordonner toutes ses facultés au contrôle de la raison. C'est l'art de se comporter en toutes choses avec tact et mesure, metrios, sans rien de trop. Socrate enseigne à Polémarque que « la modération, le juste milieu, l'à-propos » sont le premier des biens. Sculpter sa statue intérieure, rester maître de son destin, n'être jamais surpris par l'événement; pouvoir, au dernier beau jour de sa vie, donner comme mot d'ordre, tel Antonin le Pieux à son lit de mort, aequanamitas voilà le vrai style de la vie selon la sagesse.

Hors de 1à, tout est outrecuidance, déraison, hyperbole.

Et, par opposition, le crime inexpiable, c'est l'esprit de démesure, l'ubris, (démesure) homérique, qui conduit l'insensé à vouloir s'égaler aux dieux. « Les êtres démesurés et vains » chante le vieil Homère à propos d'Ajax, qui pensait pouvoir se passer des dieux tutélaires, «tombent dans de lourdes infortunes, lorsque, n'ayant par leur naissance que la nature mortelle, ils oublient leur condition humaine ». La violence orgueilleuse est le premier don de Zeus à ceux qu'il veut perdre. Si aujourd'hui on doit combattre la paresse, les Grecs anciens, les chanceux! devaient combattre le défaut contraire, l'excès dans la vaillance que sont l'audace, la témérité, la démesure.

Si, de l'individu, nous passons au citoyen, la vertu politique par excellence, c'est la justice. Platon définit la justice à l'aide de 3 autres vertus: la tempérance, le courage et la prudence, non comme leur somme, mais comme le principe d'unité qui établit entre elles l'accord parfait. « Elle veut, écrit Platon, que d'abord l'homme répartisse bien, à chacune des parties de l'âme, sa fonction propre; qu'il prenne le commandement de lui-même, et qu'il établisse en soi l'ordre et la concorde; qu'il mette entre les 3 parties de son âme un accord parfait, comme entre les 3 tons extrêmes de l'harmonie, l'octave, la quarte et la quinte; qu'il accorde ensemble tous les éléments qui la composent, et malgré leur diversité, qu'il soit un, mesuré, plein d'harmonie... »

L'harmonie, qui fait la bonté de l'âme, fait aussi la beauté des corps. Pour le Grec, le beau est la splendeur du bien; et la kalodagaqia, une belle âme dans un beau corps, est l'expression de l'humanisme antique. L'humanisme, c'est quand l'homme devient pour lui-même le centre de sa pensée et de ses préoccupations, et non plus Dieu, les dieux ou quelque autre puissance surnaturelle.

4. La démocratisation de la culture due à l'alphabétisation de l'écriture.

Une série de chances heureuses expliquent l'émergence du génie grec. Une des plus notables fut l'alphabétisation de l'écriture, au -XIIe ou -XIe siècle avant notre ère.

L'alphabet phénicien, créé pour les commodités du commerce, enrichi de voyelles par les Grecs subtils, devint l'instrument nécessaire et parfait de l'expression de la pensée et de la démocratisation du savoir. Vingt-quatre lettres suffisent pour transcrire, avec quelques accents toniques, toutes les modulations de la langue parlée des Grecs. Dès lors, sans grand effort, la lecture devint accessible au plus grand nombre, et les connaissances purent se conserver et se propager avec facilité. Quelle différence avec l'Égypte et Sumer où un nombre considérables de signes, représentant autant de choses et d'idées différentes, devaient être mémorisés!

L'écriture des anciens Égyptiens se composait de plusieurs centaines de caractères idéographiques, syllabiques, consonantiques, qu'il fallait mémoriser. Son acquisition demandait donc un apprentissage prolongé, qui ne pouvait être que le fait d'une classe relativement restreinte: celle des scribes (scribo, en latin, veut dire "J'écris"), au milieu d'une vaste population d'illettrés. Cette profession bénéficiait d'une situation privilégiée, car qui s'y adonnait pouvait espérer remplir les plus hautes fonctions.

Le Nouvel Empire (-1580 à -1085) nous a laissé, sous forme d'un Éloge des Lettres , les conseils d'un père à son fils pour l'engager à devenir scribe: « Cultive la maîtrise de l'écriture, afin d'échapper aux dures besognes et de devenir un magistrat hautement considéré. Le scribe est affranchi des tâches manuelles; c'est lui qui commande » Une description suit des durs métiers: celui du forgeron, du menuisier, du tailleur de pierre, du tisserand.

Ces métiers s'enseignaient par la pratique, et étaient indignes d'être incorporés dans la tradition littéraire. Il en était autrement des mathématiques, de la chirurgie, de la médecine, de l'astrologie, de l'alchimie, qui firent l'objet de traités écrits. Ces sciences ou pseudo-sciences étaient enseignées dans des écoles annexées aux temples qui étaient en soi presque des villes. Elles étaient censées avoir été révélées par les dieux, ce qui leur conférait un caractère sacré et liturgique, dénué donc de toute base rationnelle. Dès lors les lettrés égyptiens, comme les scoliastes du Moyen Age, comme les mandarins en Chine, ne concevaient le savoir que livresque, livré par les dieux, au détriment de l'expérience pratique et de l'étude de la nature.

Loin de les tenir à jour, en y incorporant de nouvelles connaissances ou de nouveaux procédés, plus les livres étaient anciens, plus ils étaient intouchables et révérés. Un des manuscrits le plus précieux qui nous soit parvenu est le papyrus de Rhind. Il nous fait connaître les procédés de calcul et les rudiments de géométrie des scribes et des arpenteurs de la vallée du Nil. Or le scribe, un certain Ahmès, qui l'a écrit sous la XVIIIe dynastie, au -XVe siècle s'empresse de déclarer qu'il l'a rédigé d'après un manuscrit de l'époque du roi Aménemhat, du -XIXe siècle. Pareillement, un des traités du papyrus médical d'Eber s'intitule: « Le livre de la guérison des maladies, trouvé en écriture ancienne dans un coffre aux pieds du Dieu Anubis, à l'époque du roi Ousaphaïs » (monarque de la 1ère dynastie, vers -3000).

Diodore de Sicile, au sujet des médecins égyptiens, prêtres pour la plupart, nous a fait une révélation significative: « Ils établissent le traitement des malades d'après les préceptes écrits, rédigés et transmis par un grand nombre d'anciens médecins célèbres. Si, en suivant les préceptes du livre sacré, ils ne parviennent pas à sauver le malade, ils sont exempts de tout reproche. Si, au contraire, ils agissent contrairement aux préceptes écrits, ils peuvent être accusés et condamnés à mort, le législateur estimant que peu de gens sont capables de trouver une méthode curative meilleure que celle observée depuis si longtemps, et établie par les meilleurs hommes de l'art. » De ce fait, la médecine et la chirurgie demeurèrent ce qu'elles étaient quelque 2800 ans jusqu'à la perte de l'indépendance de l'Égypte quand César la conquit en -52.

Ce qui est vrai pour l'Égypte peut se répéter pour Sumer et l'écriture cunéiforme. De 2000 signes à l'origine, en composant les mots on passa à 800 en l'an -3000, à 600 en -2500. En dépit de ces réductions, l'écriture demandait, comme dans la vallée du Nil, de longues études pour mémoriser tous les signes et assimiler les lois de leurs combinaisons. Ce fut l'office des prêtres et des scribes, formés dans des écoles annexées aux temples. Comme en Égypte, ils copiaient avec soin de vieux textes tombés depuis longtemps dans l'oubli.

Lorsque le savoir est véhiculé par une écriture qui demeure, du fait de sa difficulté, l'apanage (le privilège) d'une caste, rapidement il se sclérose. À l'étude de la nature, à l'esprit de recherche et d'invention, bien vite se substituent tradition et routine. Le savoir devient livresque et rituel. La lettre tue l'esprit. Jalousement gardé par ses détenteurs, le savoir devient ésotérique (obscur parce que réservé à des initiés ou à des spécialistes). Les premiers penseurs de la Grèce, en mal d'égyptomanie, en firent à leur détriment l'expérience. Les prêtres accueillaient avec grande défiance ces intarissables questionneurs, et les soumettaient à de véritables ordalies (jugement irrationnel pratiqué aussi au Moyen Age, du genre "Mets-ta main au feu et si elle ne brûle pas tu es innocent").

Porphyre, philosophe néo-platonicien (234 à 305) raconte les tribulations de Pythagore, adressé par le roi Amasis aux prêtres de la ville Héliopolis, renvoyé à ceux de la ville de Memphis, qui s'en débarrassèrent sur ceux de Diospolis. Ces derniers lui firent subir maintes avanies (traitements humiliants), dans l'espoir de le décourager. Pareilles mésaventures advinrent à Platon et à Eudoxe. Ils eurent à patienter treize ans pour vaincre les réticences des prêtres d'Héliopolis, et encore, ajoute Strabon, « ces Barbares retinrent cachée par devers eux la meilleure part de leurs connaissances ».

Une science sacerdotale est inévitablement une science conformiste, livresque, fermée aux nouveautés. En plus, elle est totalitaire et prétentieuse, souvent vaine et dépassée. Quelle différence avec les libres discussions qui se passent à Athènes, souvent sur l'agora(place publique à Athènes), entre les sophistes, les rhéteurs (professeurs d'éloquence), les philosophes, avec leurs écoles largement ouvertes, comme l'Académie fondée par Platon et le Lycée fondé par Aristote. Quelle différence avec ce libre commerce des esprits qui fait que Platon écrit à son cher Archytas, à Tarente; que, de Syracuse, Archimède envoie ses précieux manuscrits à ses collègues d'Alexandrie: Dosithée et Ératosthène; qu'Apollonius de Perge adresse son traité des sections coniques à Eudoxe de Rhodes, qui enseigne à Pergame; qu'Alexandre expédie des collections d'animaux à son maître Aristote. C'est, d'une cité à l'autre, une sorte de fermentation incessante d'idées de problèmes que l'on échange, de défis que l'on se lance, comme le feront les savants du XVIIe siècle. Les Grecs dès lors étaient-il plus intelligents, plus créatifs ou simplement plus disciplinés et qui s'étaient obligés à devenir vaillants et créatifs? Qui sait?

Grâce à l'écriture alphabétique, les hommes en Grèce peuvent s'instruire en dehors des écoles de prêtres et de scribes. Et si la science grecque progresse, c'est qu'elle ne connaît ni tabou ni mystère. En fait, il y avait bien les mystères à Éleusis, près d'Athènes mais c'était assez marginal et on en sait très peu sur ces mystères dont les adeptes volontairement cachaient tout. On peut même dire que la science grecque devient internationale, c'est-à-dire entre les Grecs de différentes cités. La mesure de la terre par Ératosthène, la carte du ciel par Hipparque, la géographie de Ptolémée supposent une véritable collaboration scientifique, que facilita la diffusion de la langue grecque comme langue scientifique internationale, et la création à Alexandrie de la célèbre bibliothèque et du Musée, où mathématiciens, astronomes, médecins, philosophes, philologues et poètes vivaient en commun, aux frais des Ptolémée qui gouvernaient l'Égypte conquise par Alexandre.

Cessant d'être la chasse gardée d'une classe conservatrice de prêtres et de scribes, les connaissances se vulgarisent dans le monde grec. Dès la fin du -V siècle et au début du -IVe siècle , on trouve, dans les fragments des Présocratiques et dans les Dialogues de Platon, la mention d'une série de manuels qui constituent une véritable encyclopédie Larousse si ce n'est pas trop exagéré: traités de médecine, de diététique, de cuisine, de sport, d'équitation, d'urbanisme, de peinture, de sculpture, de décoration scénique, de musique, de rythmique et d'harmonie, de rhétorique, d'art oratoire.

Sans la révolution due à l'alphabétisation de l'écriture, la science, réduite à un ramas de techniques magico-empiriques, serait demeurée confinée, comme en Orient, dans une caste de prêtres et de scribes qui se la transmettaient jalousement sous le signe de l'arcane (préparation mystérieuse préparée pour des adeptes d'une secte).

Sans cette alphabétisation, le pouvoir, entre les mains de théocraties (pouvoir totalitaire aux mains des religieux) revêtues d'un caractère sacral, ne se serait jamais démocratisé: jamais on n'eût vu, comme dans les cités grecques, des communautés de citoyens rejeter les diktats (ordres très autoritaires) des dieux et des rois, pour ne se soumettre qu'à des lois préalablement discutées et librement votées.

Sans elle, la civilisation occidentale eût été impossible.

Ce qui est vrai de l'écriture pour le langage courant le sera pareillement de l'écriture scientifique. Les mathématiques ont été handicapées, dans l'Antiquité, par l'absence du zéro et par le manque d'un système de numération pratique tel que le système décimal de position, introduit en Europe au cours du XIIIe siècle par Léonardo de Pise, qui l'empruntera aux Arabes. L'accélération du progrès mathématique au XVIIe siècle sera due à l'algèbre symbolique de Viète qui fut le créateur du calcul algébrique, inaugurant l'ère des mathématiques modernes.

5. La liberté de la pensée due à l'absence de tout dogmatisme religieux

Un dogme, c'est une vérité imposée par une autorité qui refuse qu'on la conteste. Le dogmatisme, c'est généraliser cette pratique d'imposer à tous ceux qui veulent penser par eux-mêmes les soit-disantes vérités émises par cette autorité dictatoriale.

Une seconde chance heureuse dérive en partie de la première, celle de l'alphabétisation.

Dans le monde grec, puis à Rome, à la différence des civilisations orientales et de l'Europe chrétienne jusqu'au XVIIIe siècle, la pensée ne fut pas assujettie à une orthodoxie (corps de doctrines ou de dogmes d'une Église) religieuse imposée par une caste (groupe fermé) sacerdotale intéressée à sa conservation et munie de pouvoirs temporels, et souvent très violents, suffisants pour la faire respecter.

La mythologie au contraire était flottante, les rites archaïques, et bien vite devenus inintelligibles tant ils étaient enchevêtrés. Les religions païennes ne comportaient aucun enseignement dogmatique de nature à entraver le libre essor de la pensée. En plus, c'était des histoires (mythes) très agréables et très drôles à lire ou à écouter. Pensez à la reine du roi Minos qui fit l'amour avec un taureau et enfanta un montre, le Minotaure, qu'elle dut cacher dans un immense palais construit par Dédale pour éviter que son mari le roi le sache!

Dans les cités grecques, la religion, traitée comme une simple magistrature d'État, était purement rituelle. Il y eut bien, à Athènes, des velléités d'intolérance religieuse: mais les procès d'impiété y prirent toujours figure de procès de patriotisme à l'égard des philosophes, qui, Socrate et Anaxagore mis à part, étaient tous étrangers; et, si la loi fut parfois sévère pour les libertés de la pensée, en pratique l'esprit public le fut rarement. En fait, en un certain point leur liberté de parole était plus grande que la nôtre, car on pouvait se livrer facilement au libelle et à la diffamation; et dans un autre sens plus dangereuse parce que ceux qui étaient attaqués par vos propos pouvaient se venger durement contre vous en s'appuyant sur la loi qui demeurait assez drastique.

Les sages de la Grèce ont dénoncé, au nom des exigences de la morale et d'une conception plus transcendante (hors du temps et de l'espace) de la divinité, l'anthropomorphisme (ayant la forme humaine) des grands dieux siègeant sur la montagne de l'Olympe, les 12 Olympiens.

Pour avoir vagabondé pendant 67 ans en rhapsode (poète chantant) itinérant dans toutes les régions du monde grec, Xénophane constate que les hommes ont imaginé les dieux à leur image, suivant la diversité des peuples et des races. « Les mortels croient que les dieux sont engendrés comme eux, qu'ils ont des vêtements, une voix et un corps semblables aux leurs... Les Éthiopiens donnent à leurs dieux la couleur noire et le nez camus; les Thraces, les yeux bleus et les cheveux roux . » Le sage de Colophon, préfigurant dans ses vers l'Atta Troll de Henri Heine, poète allemand du XIXe siècle, ajoute, en manière de dérision: « Si les boeufs, les chevaux et les lions avaient des mains et s'ils savaient peindre et sculpter comme les hommes, ils représenteraient les dieux sous leur propre forme. Les chevaux les feraient à la ressemblance des chevaux, les boeufs à la ressemblance des boeufs. » Les Grecs, les premiers, s'aperçurent que les dieux ne sont que des projections agrandies d'eux-mêmes. L'homme se sentant faible utilise son imagination pour se grandir en rêve. Non seulement les humains ont prêté leur aspect physique aux Immortels, mais ils leur ont conféré leurs sentiments, leurs passions et leurs vices. Les ïambes (vers grec ou latins)de Xénophane se déchaînent contre Homère et Hésiode « qui ont attribué aux dieux tout ce qui, chez les mortels, est un sujet de honte et de blâme, qui leur ont prêté toutes sortes d'actions criminelles: le vol, l'adultère, les tromperies réciproques » . Sur ce point, sages, poètes gnomiques, dramaturges, historiens sont d'accord. Les fables des poètes sont de brillants mensonges « dus à l'enchantement de la poésie, qui seule a pu rendre croyable l'invraisemblable », suivant le mot de Pindare, car au sujet des dieux, « on ne doit proférer que de belles choses ».

Mais les dieux, même en les dépouillant des attributs «humains, trop humains », existent-ils ?

Pour Démocrite, ils sont le produit des frayeurs des premiers hommes, au spectacle de phénomènes naturels qui leur semblaient terrifiants, parce qu'ils n'en comprenaient pas les causes. «Nos ancêtres, écrit-il, à la vue des bizarreries qui se produisent dans les régions célestes, comme le tonnerre, les éclairs, la foudre, les comètes, les éclipses du Soleil et de la Lune, étaient saisis de peur. Ils pensaient que les dieux étaient les auteurs de ces phénomènes.»

Prodicos de Céos préférait invoquer les bienfaits de la nature: « Les hommes des premiers âges ont tenu pour dieux le Soleil et la Lune, les fleuves et les sources, et, d'une manière générale, tout ce qui nous est utile comme font les Égyptiens à l'égard du Nil. Voilà pourquoi on adore le pain sous le nom de Déméter, le vin sous le nom de Dionysos, l'eau sous celui de Poséidon le feu sous celui d'Héphaïstos. »

Euripide interprète les divinités d'une façon qui leur enlève toute réalité substantielle. Les Érinyes, filles de la Nuit et du Temps, absolument folles qui pourchassaient et punissaient les coupables, ne sont qu'hallucinations nées d'un cerveau malade; Aphrodite la déesse de l'amour est un nom générique qui désigne la fureur érotique qui égare la raison des mortels; Zeus le roi des dieux est l'Anankè, la nécessité des lois naturelles, ou encore l'Éther lumineux, fluide très subtil que l'on supposait régner au-dessus de l'atmosphère.

De la diversité des dieux chez les Hellènes (autre nom des Grecs) et les Barbares, révélée par les géographes, les voyageurs et les historiens, les sophistes n'hésitent pas à conclure que les dieux n'existent pas dans la nature, mais qu'ils sont l'oeuvre de la convention et de la loi. Les premiers législateurs les ont imaginés pour assurer la sainteté des contrats, le respect des serments, et maintenir l'ordre public. Les Grecs, si humains, faisaient des dieux très semblables à eux-mêmes, pleins de faiblesses et de grandeurs. Mais à la différence des autres peuples, ils furent les plus lucides à s'apercevoir que Dieu ou les dieux, c'étaient eux.

Critias, formé à bonne école dans la maison de son aïeul (qui était un rendez-vous de sophistes), disciple lui-même de Gorgias de Léontium, parent de Platon, initié aux jeux subtils de la dialectique par Socrate, expose, dans sa tragédie Sisyphe, une théorie psychanalytique de la religion: les premiers législateurs s'efforcèrent de civiliser la vie de désordres et de violences de nos premiers pères par l'institution des lois; mais celles-ci ne frappaient que les crimes commis au grand jour, elles n'atteignaient pas les fautes cachées qui se dissimulent dans le repli des consciences; c'est alors qu'un sage s'avisa, pour moraliser les hommes, de leur faire peur, en imaginant des dieux qui voyaient tout, qui entendaient tout, auxquels les plus secrètes pensées ne pouvaient échapper; il leur assigna comme demeure le ciel, d'où jaillit l'éclair et gronde le tonnerre.

« C'est ainsi qu'à l'origine un homme fort habile induisit les mortels à croire en l'existence de la race des dieux » par raison d'utilité publique: la religion n'est qu'un mensonge utile, destiné à rendre les cités gouvernables et les individus vertueux. Machiavel, fondateur dit-on de la science politique moderne, dira la même chose de la religion. C'est un système qui doit être soutenu, même menteur, car il tient les vicieux et les ignorants dans la crainte et le droit chemin.

Platon recommande d'enseigner aux citoyens « le pieux mensonge ». Même Voltaire, athée cynique et désabusé, suggérera la même politique aux Princes.

Isocrate rapporte que la religion officielle de l'Égypte se recommandait par son utilité sociale. Le législateur égyptien a créé des superstitions aussi nombreuses que méprisables « parce qu'il pensait qu'il était bon d'habituer les masses à obéir à n'importe quel ordre émanant des supérieurs », et qu'il jugeait pouvoir attendre, « de ceux qui manifestaient leur piété, qu'ils seraient également respectueux des lois dans n'importe quelle circonstance » .

Polybe, plus tard, estimera que « la superstition est à l'origine de la grandeur de Rome ». Elle doit être présente dans tous les aspects de la vie publique et privée, sous les formes les plus propres à frapper l'imagination. « Dans les États, le peuple est instable, agité sans cesse de désirs illégitimes, de colères sans raison et de passions violentes. Pour le tenir en bride, il faut faire appel à l'invisible et autres sornettes de cet ordre. Voilà pourquoi, et c'est l'unique raison, nos ancêtres ont inculqué aux masses l'idée de Dieu et de la vie future . »

Tite-Live (-64 à -10) raconte comment le roi Numa, vers -725 ayant conclu un traité d'alliance avec les peuples voisins, pour éviter que les esprits (libérés de la crainte de l'ennemi et de la discipline militaire) ne deviennent ingouvernables, « estima qu'avant tout, il fallait leur inspirer la crainte des dieux. Comme cette crainte ne pouvait descendre dans leur coeur sans l'invention de quelque miracle, il feignit d'avoir des entretiens nocturnes avec la déesse Égérie » . Moïse fera la même chose en montant sur le mont Sinaï. Même à l'époque contemporaine, l'obscurité et le mensonge séduisent les ignorants. Marx, s'inspirant du très obscur Hegel, rendit ses écrits séduisants et convaincants. Les sectes, grandes ou petites, utilisent le secret et le langage obscur pour tromper et séduire.

L'esprit critique avait conduit les esprits forts, en Grèce, comme plus tard au temps des Scipion à Rome, à l'incrédulité, soit qu'ils expliquassent l'origine de la religion par des raisons d'ordre psychologique ou d'ordre social, ou que, comme Évhémère, mythographe grec du -IIIe siècle, ils ne vissent dans les dieux que d'anciens mortels dont la mémoire avait été héroïsée et sacralisée par la piété populaire. La religion antique fut, au reste, purement rituelle, laissant la liberté à chacun de l'interpréter à sa guise. À la différence du Christianisme et de l'Islam, la religion grecque ne fut pas totalitaire pour deux raisons: Elle se déroulait en grande partie dans des centres urbains spécialisés, Delphes, Délos, Olympie, loin de la Cité de chaque citoyen. Les prêtres dès lors ne pouvaient accaparer le pouvoir politique pour persécuter les incroyants et les hérétiques. La deuxième raison est que la religion grecque était jouissive, permissive, sympathique et pleine de vie. Elle était constituée dans chaque Cité par des fêtes, des spectacles de théâtre, des comédies. Bref, cette religion exaltait la vie en montant des carnavals, des fêtes et des manifestations sportives. Finalement, comme on fêtait la déesse principale de la Cité, Athéna à Athènes, c'était aussi la fête nationale où les citoyens oublient leurs querelles et festoient ensemble.

6. Le bilan de l'hellénisme

Les Grecs étaient très convaincus de la supériorité de leur science, comparée à celle des Barbares, c'est-à-dire des Orientaux. Dans un passage célèbre de La République, Platon oppose « l'esprit curieux et avide des Hellènes » à « l'esprit utilitaire des Phéniciens et des Égyptiens ».

Certes, les Grecs sont conscients de ce qu'ils ont emprunté aux Orientaux, mais ils savent combien ils ont fait fructifier cet emprunt. « C'est une ancienne contrée, lit-on dans L'Épinomis, qui produisit les premiers observateurs. Ceux-là, grâce à la splendeur de l'été tel qu'il existe en Égypte et en Syrie, purent contempler, pour ainsi dire, les astres toujours à découvert, parce qu'ils habitaient une région du monde perpétuellement exempte de pluie et de nuages. Leurs observations, vérifiées par une suite presque infinie d'années, ont été répandues en tous pays et particulièrement en Grèce. Toutefois, remarquons que les Grecs ont perfectionné tout ce qu'ils ont reçu des Barbares. » Ils ont fait plus que perfectionner, ils ont inventé.

Personne ne s'est mieux exprimé à ce sujet que l'empereur Julien, dans le bilan qu'il dresse de l'hellénisme: « La connaissance des phénomènes célestes a été perfectionnée par les Grecs à la suite des premières observations faites par les Barbares à Babylone. La géométrie, née de la géodésie en Égypte, a fait les immenses progrès que nous voyons. Ce sont encore les Grecs qui ont élevé l'arithmétique, inventée par les marchands phéniciens, à la dignité de la science. Les Grecs, enfin, unissant ces 3 disciplines en une seule, appliquent la géométrie à l'astronomie, combinent l'arithmétique avec ces ceux-ci, et révèlent les rapports harmonieux qu'elles soutiennent mutuellement. »

Si nous nous sommes longuement étendus sur le rationalisme grec, c'est qu'il est à la base de toute la civilisation occidentale: sans lui, la révolution scientifique du XVIIe siècle, qui commande la révolution industrielle du XVIIIe siècle et l'avènement de la civilisation technicienne du XXe siècle, eût été inconcevable.

Sans lui, l'idée du gouvernement par la loi dont on a préalablement délibéré, en en pesant les conséquences, et qu'on a librement acceptée suivant une procédure consentie, n'aurait pas été le levain qui présida, au XIV siècle, à la naissance des Parlements, et qui conduira, à la fin du XVIIIe siècle et dans le cours du XIXe, à l'avènement des grands États démocratiques.

Sans lui, une certaine conception de l'autonomie de la personne humaine, appelée à développer harmonieusement toutes ses facultés et à choisir son propre destin, et qui, sous le nom d'humanisme, s'oppose à cet individu embrigadé et fonctionnarisé que les Allemands appelleront Teilmensch, aurait pu ne pas s'imposer comme un idéal et un espoir.

Sans lui, nous en serions peut-être encore à un âge mythique et magique, avec toutes ses superstitions, ses tabous et ses contraintes. Persée, le héros grec, tuant la Méduse la vieille sorcière malfaisante à la chevelure de serpents menaçants, c'est le symbole du génie grec: la raison s'affranchissant des maléfices de la fable.

Certes, à côté du rationalisme grec, et, le plus souvent en opposition avec lui, il y eut, en Grèce et dans le monde hellénique, quantité d'autres courants. À côté de l'esprit apollinien, il y a l'esprit dionysien. À côté de la philosophie, il y a la tragédie. À côté des disciplines de la sagesse, il y a les emportements de la folie: les Ménades, femmes orgiaques dans le cortège du dieu du vin et de l'ivresse Dionysos, à côté des Muses, filles de Zeus et de la Mémoire qui représentent chacune un art et une science. Clio, c'est la Muse de l'Histoire...

À côté de l'audace de la pensée des Ioniens et des Abdéritains, il y a le moralisme pratique de Socrate; à côté de l'Académie, qui s'occupe du monde intelligible des idées, à côté du Lycée, qui étudie les phénomènes naturels, il y a, à quelques stades, Éleusis où l'on sonde les mystères infernaux. À la société ouverte de Périclès qui était réelle s'oppose la société fermée de Platon qui dans La République était imaginaire; aux instituts de recherche des péripatéticiens (disciples d'Aristote) s'opposent le mysticisme (être en contact personnel avec la divinité) de Plotin et la théurgie (magie qui fait appel aux esprits surnaturels pour utiliser leurs pouvoirs) de Porphyre et de Jamblique (250 à 330) qui fit un drôle de mélange de platonisme et de religions orientales. Avec ces gens-là l'hellénisme était en train de mourir.

Chacun d'entre nous est en présence de la Grèce éternelle, comme Faust devant le miroir de la sorcière: il n'y contemple que le reflet de ses propres dilections. Pour l'un, la Grèce véritable est celle de la tragédie antique, de l'ivresse dionysiaque, du devenir héraclitéen, et du destin fatal; pour d'autres, c'est la Grèce des Muses, du laurier d'Apollon dieu de l'intelligence et des sérénités éternelles. Pour les uns, les grands précurseurs sont les physiciens d'Ionie, Empédocle, les atomistes, qui expliquent le monde par la fortune et le hasard; pour les autres, les grands initiés sont Pythagore, Platon et Plotin, qui disent le monde ordonné et divin. L'un veut que Socrate, avec sa face camuse de Silène, être paresseux, insouciant et jouisseur, et ses passions refoulées, soit le grand corrupteur de la Grèce antique; pour d'autres, en révélant la beauté intérieure, plus belle encore que la beauté sensible, Socrate est le premier Grec classique. Socrate a inventé l'homme seul face à sa conscience et contre l'État oppresseur et l'ennemi calomniateur. Les uns arrêtent leur pèlerinage au théâtre de Dionysos, au flanc de l'Acropole; d'autres l'achèvent au Parthénon, devant la cella (partie intérieure du temple) d'Athéna; mais il en est qui le poursuivent jusqu'à Sparte, en regrettant quelque lointain Thulé, la partie la plus septentrionale imaginée par les Grecs.

Pour notre propos, nous n'avons qu'à retenir les aspects de la mentalité grecque sans laquelle la civilisation occidentale n'existerait pas. D'autres types de civilisation ont élaboré des théogonies, des cosmogonies, des métaphysiques, des philosophies, des mystères, des poèmes, des drames, des architectures, des sculptures, des oeuvres d'art comparables par leur puissance évocatrice à ceux des Grecs; mais seuls les Grecs ont su donner un contenu au mot logos qui caractérise les plus hautes formes de leur comportement: celui de raison et de raisonnement, de parole et de discours, de rapport et de proportion.

Personne n'a mieux résumé le bilan de l'hellénisme qu'Ernest Renan:

«La Grèce a fondé, dans toute l'étendue du terme, l'humanisme rationnel et progressif. Notre science, notre art, notre littérature, notre philosophie, notre morale, notre politique, notre stratégie, notre diplomatie, notre droit maritime et international sont grecs d'origine Le cadre de la culture humaine créé par la Grèce est susceptible d'être indéfiniment élargi, mais il est complet dans ses parties. Le progrès consistera éternellement à développer ce que la Grèce a conçu, à remplir les desseins qu'elle a, si l'on peut s'exprimer ainsi, excellemment échantillonnés »

III-- L'ORDRE ROMAIN

1. Le droit romain.

Si la Grèce se dresse au service de la liberté, Rome se met au service de l'ordre social, hors duquel la liberté dégénère en licence et la démocratie en anarchie. Définir pour chaque homme et chaque situation son statut juridique, fixer pour chaque acte privé ou public sa procédure, c'est la garantie indispensable contre l'arbitraire, puisque chacun sait, dans chaque circonstance, quels sont ses droits, quelles sont ses obligations, et, dans les multiples rapports de la vie familiale et sociale, quelles sont les formes qui doivent être respectées.

« Ennemie jurée de l'arbitraire, écrit Ihering, le plus grand théoricien du droit romain, la forme est la soeur jumelle de la liberté. La forme est en effet le frein qui arrête les tentatives de ceux que la liberté entraîne vers la licence: elle dirige la liberté, elle la contient et la protège. Les formes fixes sont l'école de la discipline et de l'ordre, et par conséquent, de la liberté; elles sont un boulevard contre les attaques extérieures; elles savent rompre, plier jamais. Le peuple qui professe le vrai culte de la liberté comprend d'instinct la valeur de la forme, il sent qu'elle n'est pas un joug extérieur, mais le palladium (support) de sa liberté. »

La protection des citoyens contre tout arbitraire et toute illégalité exigeait que la loi fût codifiée sous une forme précise et bien ordonnée. En plein tumulte révolutionnaire au temps des Gracques et de Marius, Publius Mucius Scaevola, consul en -133, et son fils Quintus, consul en -95, s'appliquent à réunir les lois de Rome en un système intelligible.

Le plus cultivé des empereurs, Hadrien, en +117, groupe autour de lui un corps de juristes constituant son conseil privé, et les charge de remplacer les édits annuels et variables des préteurs par un édit perpétuel que tous les juges d'Italie seront tenus de respecter.

Imbu de la philosophie stoïcienne, qui proclamait que la culpabilité réside dans l'intention d'un acte plutôt que dans ses résultats, Antonin le Pieux décrète que les cas douteux sont à résoudre en faveur de l'accusé, et que tout homme doit être présumé innocent aussi longtemps que la preuve de sa culpabilité n'est pas faite.

Gaius, vers +161 , énonce que « toute loi concerne les personnes, les choses, ou la procédure », et ses Institutions deviennent le manuel de tous les étudiants.

Soixante ans plus tard, Papinien, Paul, Modestin, Ulpien portent la philosophie du droit à son plus haut sommet.

Certes, quelques législateurs comme les auteurs du Lévitique dans la Bible, comme Hammourabi et Solon, ont élaboré de petits corps de lois; mais aucun peuple n'a réalisé cette immense coordination et cette unification auxquelles se consacrèrent les juristes romains depuis les Scaevola jusqu'à Justinien. Le Code, le Digeste, les lnstitutions furent vraiment l'héritage juridique de l'Occident.

L'évolution du droit romain n'est pas moins remarquable que sa codification dans le sens de son humanisation et de son universalité. À l'origine, il y a deux juridictions, celle du préteur de la ville, qui juge les affaires entre citoyens, et celle du préteur des étrangers, qui juge les procès entre citoyens et étrangers: la première constitue le droit civil, la seconde le droit des gens (étrangers).

Le premier droit, encombré de vieilles traditions, de règles superstitieuses, grossières et étroites issues de la Loi des Douze Tables, est parfois si contraire au bon sens qu'un proverbe circule: « Summum jus, summa injuria »,(en québécois, on traduirait: "croche comme le droit!") et que les préteurs en viennent, pour corriger la loi archaïque, à juger d'après l'équité. Le second droit, affranchi de tout préjugé national et des coutumes ancestrales, s'adressant à des marchands et à des hommes de tous pays domiciliés à Rome, est plus humain, plus sensé et plus simple. Aussi, à mesure que Rome étend le pomoerium (on pourrait traduire par "banlieue") de sa Cité aux limites de son Empire, le droit des gens supplante le droit civil, et devient proprement le droit romain.

Les principes du droit romain tendent à s'identifier avec ceux du « droit naturel », que les stoïciens considèrent comme un code moral, implanté en tout être doué de raison. C'est ainsi que Gaius définit le jus gentium, comme « la loi que la raison naturelle a établie dans toute l'humanité ». Cette loi naturelle, qu'invoquait Antigone contre Créon, est valable pour toutes les nations, pour tous les hommes, pour toutes les conditions. Ulpien en déduit que les distinctions et privilèges de classe sont artificiels et accidentels, car « de par la loi de nature tous les hommes sont égaux ». Le droit romain veut ainsi à devenir « la raison écrite ».

En un texte célèbre qui inspirera toute la tradition occidentale, Cicéron a exposé cette conception: « Le droit véritable, c'est la juste raison en accord avec la nature, de portée aussi vaste que le monde, immuable, éternelle... Ce droit, cette loi, nous ne pouvons le changer, nous ne pouvons nous y opposer, nous ne pouvons l'abolir, nous ne pouvons, par aucune législation, nous affranchir de ses obligations, et, pour en trouver un interprète, il est inutile de chercher en dehors de nous-mêmes. Cette loi ne diffère pas pour Rome et pour Athènes, pour le présent et pour l'avenir... elle est et sera valable pour toutes les nations et tous les temps... Celui qui lui désobéit se renie, lui et sa nature même. » C'est de cette époque que nous vient l'idée qu'il existe une nature humaine, identique pour tous les temps et sous toutes les latitudes.

Cicéron et les grands juristes romains inspireront les théoriciens de l'école du droit naturel et du droit des gens. Grotius, Puffendorf, Vattel, Burlamaqui, juristes de l'époque moderne, proclameront « l'existence de droits qui appartiennent originairement et essentiellement à l'homme, qui sont inhérents à sa nature, dont il jouit par cela même qu'il est homme ».

Ces idées furent reprises par Locke, philosophe anglais (1632-1704) qui inspira tant les Pères fondateurs de la constitution américaine encore en vigueur aujourd'hui , les philosophes du XVIIIe siècle, et la révolution française. Elles conduiront à la première Charte de droits de l'Histoire, le Bill of Rights de Thomas Jefferson, troisième président américain, à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, dont les principes se retrouvent dans toutes les Constitutions du XIXe et du XXe siècle. On les retrouve notamment dans la Charte québécoise des droits et libertés promulguée par l'Assemblée nationale du Québec en 1975 et dans la Charte canadienne des droits adoptée en 1982.

2. L'oecuménisme romain.

Le second apport de Rome fut la création d'un sentiment d'oecuménisme (l'ensemble de l'habitat humain formant un tout, une unité) chez tous les peuples qu'elle unifia par l'administration et le droit. La Grèce n'avait conçu l'État qu'à l'échelle municipale. Elle ne sut pas s'élever à une organisation vraiment fédérale. Elle ne connut, tout juste avant que la Macédoine de Philippe ne l'asservisse, que des ligues politiques instables et en perpétuel conflit les unes avec les autres. À l'intérieur des cités, la lutte des pauvres et des riches, des démocrates et des aristocrates, finit, au bout de 10 générations, par créer le besoin d'une autorité supérieure, pour dominer les factions ennemies et rétablir l'ordre et la paix. Ce rôle, ce fut Rome qui l'assuma. Rome sut conquérir les peuples sans les asservir. Elle rendit esclaves que les combattants qui lui avaient résisté, mais non le peuple tout entier qu'elle voulait conquérir. Si quelques proconsuls abusèrent de leur pouvoir pour piller les provinces --et quelques uns furent punis tel Vérès vitupéré au Sénat par Cicéron-- la Rome impériale se comporta bien vite, non en nation conquérante, mais comme la tête d'un vaste corps embrassant 1'oikoumenia, l'espace habité. Elle laissa leur autonomie aux cités pour les questions intérieures. Rome se réservait la politique extérieure et imposait un tribut qui n'était pas exorbitant puisque les révoltes furent rares; mais leurs habitants, tout en célébrant et en ornant leur ville, s'habituèrent à tourner leur regard vers Rome, et aspirèrent à en devenir citoyens. L'admirable ne fut pas que les Romains aient fondé un Empire, l'admirable est qu'ils aient pu le conserver et rendre les anciens vaincus fidèles à son autorité. Car comme disait l'adage, avec une épée on peut tout faire sauf s'asseoir dessus! Pour ceux qui ne le comprendraient pas, il veut dire qu'un conquérant qui abuse de sa violence et qui ne commande que par la terreur ne peut fermer l'oeil, ne peut se fier à sa seule épée, ne peut "s'asseoir dessus".

Les despotes d'Asie s'entendirent, eux aussi, à subjuguer les peuples; mais leurs empires furent précaires, parce qu'ils reposaient sur la contrainte et la servitude de leurs sujets, toujours prêts à se rebeller. Si la cité de Romulus, Rome, a su construire un empire stable qui dura près de 1000 ans, étendant sur le monde l'immense majesté de la paix romaine, c'est qu'au lieu d'exterminer, d'asservir, de spolier les peuples vaincus, Rome, après la conquête, sut les traiter en associés, en alliés, en amis, accordant progressivement le droit de cité aux populations du Latium au centre de l'Italie, à celles de l'Italie entière, puis aux provinces, de la Bretagne à l'Égypte, de l'Espagne au Danube.

Demandant au Sénat le droit de cité pour la Gaule chevelue (on l'appelait ainsi à cause de ses immenses forêts), le divin Claude -les empereurs se faisaient appeler "divus"- justifie en ces termes sa requête:

« Pourquoi Lacédémone et Athènes, si puissantes par les armes, ont-elles péri, si ce n'est pour avoir repoussé les vaincus comme des étrangers ? Tandis que notre fondateur, Romulus, bien plus avisé, vit la plupart de ses voisins, le même jour, ennemis de Rome et ses propres citoyens. »

À partir du début du second siècle, l'Empire n'est plus qu'une fédération de cités, jouissant toutes des mêmes droits, groupées autour de la plus puissante d'entre elles: Rome, tutrice et législatrice de l'Univers, qui les gouverne à l'aide des mêmes lois et de la même administration. Au droit des étrangers, au droit latin, s'est substitué partout le droit romain. À l'exploitation des provinces, en vertu du droit de conquête a succédé progressivement leur sauvegarde en vertu du droit des gens qui, sous les Antonins, tend à se confondre avec le droit naturel.

C'est grâce à sa politique d'assimilation que Rome « la ville commune par essence, la cité hospitalière et civilisatrice entre toutes », au lieu d'étendre autour d'elle la solitude des déserts et le silence des nécropoles, appelle à la civilisation urbaine et raffinée des peuples autrefois turbulents et moins développés et renouvelle ses classes dirigeantes par un apport continuel de provinciaux. Quelle merveilleuse réussite! Elle coûta beaucoup de sang, c'est vrai; mais les Romains surent civiliser et protéger ce qu'ils conquirent par le fer et par le sang. Ils y répandirent thermes (bains publics), stades, théâtres, bibliothèques, routes, législation et produits de toute sorte.

Après les rudes écrivains de Latium, voici les écrivains classiques des cités de l'Italie centrale: Lucrèce, Cicéron, César et Varron; puis la suprématie littéraire émigre dans les belles campagnes de la Cisalpine (Italie du Nord, aux pieds des Alpes) avec Virgile qui écrit l'Énéide, Tite-Live l'historien, Vitruve le géographe et Catulle le poète.

Mais voici qu'entrent dans le choeur unanime la Gaule narbonnaise et l'Espagne des Sénèque. Quand leur veine est épuisée, le sceptre passe aux Africains, cependant que les lettres grecques se remettent à fleurir, sous les Antonins, dans l'Hellade et en Syrie. Rome fait de la Méditerranée, qu'elle peuple de ses prétoires, de ses thermes, de ses bibliothèques, de ses théâtres et de ses basiliques, le forum immense et pacifique où s'échangent, sous la tutelle de sa loi, les produits, les idées et les moeurs de 3 continents. La ville (Urbs) devient l'univers (orbis), parce qu'elle a su reculer les murs de son enceinte jusqu'aux limites de son empire.

Le monde perd un peu de sa dureté antique, il se détourne de ses mâles déesses, qui, au sommet des Acropoles, brandissaient leur fer de lance, pour accueillir des Muses plus sensibles et plus pacifiques. Les vers de Virgile et de Tibulle chantent les mélancolies de l'humaine tendresse.

L'assistance publique, née au temps de Nerva, se développe. L'amour du pauvre, la sympathie pour l'affligé cessent d'être traités de faiblesses, pour être loués comme des vertus. Un service médical est organisé pour les pauvres, des alimenta sont payés aux familles gênées, pour les aider à élever leurs enfants. L'eau pure est distribuée à domicile moyennant une modique redevance. Les grands jurisconsultes (conseillers juridiques) proclament que l'esclavage n'est pas de nature; la législation impériale protège l'esclave comme une personne, et crée pour lui une préture tutélaire. En détruisant le particularisme des cités, avec leur patriotisme local ombrageux et leur religion municipale exclusive, Rome créa l'idée d'une Cosmopolis universelle.

Dans son Panégyrique de Trajan, (empereur de +98 à 117) Pline le Jeune célèbre les bienfaits de l'oecuménisme romain: « Si notre empereur ne donne pas à tous les pays la fertilité, du moins il leur en assure à tous les avantages. Il sait si bien lier l'Orient à l'Occident par un échange de richesses, que les peuples, quels qu'ils soient, jouissent de tout ce que produisent les différents climats, et de tout ce qui peut flatter les désirs de l'homme: ils éprouvent combien il est plus avantageux d'obéir à un seul, que d'êtres esclaves d'une liberté qui les divise. Tant que les peuples jouissent isolément de leurs biens, ils sont seuls à supporter tout le poids de leurs maux. Dès qu'ils sont réunis, tous leurs biens, mêlés et confondus, sont à tout le monde, et les maux ne tombent sur personne. » Bien sûr, notre esprit critique voit bien que Pline est un flatteur, mais il ne devait pas être le seul à penser de la sorte. Car nombreux sont ceux dont l'idéal politique est un chef fort, à la fois autoritaire et bienveillant. C'était l'idéal des Romains pour leur empereur. Rares furent ceux qui l'atteignirent... Auguste, Trajan, Marc-Aurèle furent de ceux-là.

« Avec vous, déclare Aelius Aristide dans son Panégyrique de Rome, tout est ouvert à tous. Être Romain, ce n'est plus être d'une certaine ville, mais de toute une famille. Vous avez constitué l'administration de l'Univers, comme celle d'une seule famille.»

Lucain célèbre en vers sublimes l'homme qui ne se croit pas né pour lui seul, mais pour le genre humain.

Rome, nourricière des lois, dit le droit et crée le citoyen du monde. Tous les peuples de l'empire sont unanimes à le reconnaître.

Claudius, né à Alexandrie, compose ses poèmes en latin, de 395 à 403. Encore que ce ne soit pas sa patrie d'origine, Rome est partout dans ses vers. Il ne cesse de célébrer le génie de la race latine, son passé glorieux, ses vertus exemplaires. S'il exalte Stilicon, c'est que ce dernier défenseur de l'empire, s'il est barbare de naissance, est romain de coeur et il fut assassiné en 408 par l'empereur Honorius qui sottement perdit son plus vaillant soldat contre les Barbares qui assaillaient l'empire. C'est à lui, Stilicon, que Claudius dédie le plus beau panégyrique (discours à la louange d'une personne illustre) qui fut jamais de la ville qu'il croit encore éternelle, à la veille de sa chute:

« C'est une mère, et non une maîtresse; ceux qu'elle a soumis, elle leur a donné le titre de citoyens; elle a réuni les extrémités de la terre par des liens d'affection. Grâce à la paix qu'elle impose, l'étranger retrouve partout une patrie. Nous pouvons voyager sans crainte; c'est un jeu pour nous de visiter Thulé, (région la plus nordique connue, peut-être le nord de l'Écosse) de pénétrer dans les pays les plus lointains, d'aller boire à notre gré au Rhône (Fleuve de la Gaule) ou à l'Oronte (fleuve d'Espagne). C'est elle qui, de tous les peuples, n'a fait qu'un peuple...; elle qui a réchauffé les vaincus sur sa poitrine, et a réuni sous un même nom tout le genre humain . »

C'est Rome encore que chantera Rutilius Numatianus, ce poète gaulois probablement originaire de Toulouse, dans son fameux Itinéraire, qui le ramène de Rome à sa Gaule natale, en 416. Il aime Rome pour sa puissance et son humanisme. Nation guerrière, il lui sait gré d'avoir porté ses armes des sables du désert aux glaces du Septentrion. Humaine, il la loue surtout d'avoir su pardonner:

« Tu as donné une patrie commune à des peuples divers... et, offrant aux vaincus de partager tes droits, tu as fait du monde entier une seule Cité. »

L'Église triomphante identifia la mission universelle de Rome avec l'aspiration oecuménique de la nouvelle religion. Personne ne l'a mieux proclamé que Prudence:

« Quel est le secret de la destinée historique de Rome ? C'est que Dieu veut l'unité du genre humain, puisque la religion du Christ demande un fondement social de paix et d'amitié internationales. Jusqu'ici, toute la terre a été déchirée, de l'Orient à l'Occident, par une lutte continuelle. Pour dompter cette folie, Dieu a enseigné aux nations à obéir aux mêmes lois et à devenir toutes romaines. Maintenant, nous voyons les hommes vivre comme les citoyens d'une seule cité et comme les membres d'une même famille. Ils viennent, à travers les mers, des pays éloignés, jusqu'à un forum qui leur est commun; les peuples sont unis par le commerce, la civilisation et les mariages; du mélange des peuples, une race unique est née. Voilà la signification des victoires et des triomphes de l'empire: la paix romaine a préparé la voie à la venue du Christ . »

C'est à Rome que les peuples eurent l'idée qu'une civilisation commune était possible, quand chez les Grecs cette idée n'était partagée que par quelques intellectuels et par Alexandre dont l'entreprise oecuménique échoua. Le grand historien du droit romain, R. von Ihering, a dit le mot juste:

« Un seul mot suffit pour définir toute l'importance et la mission de Rome dans l'Histoire universelle: Rome représente le triomphe de l'idée d'universalité sur le principe des nationalités... Une nation qui s'isole, non seulement commet un crime contre elle-même (aux yeux d'un universaliste, bien entendu), puisqu'elle s'enlève les moyens de perfectionner son éducation; mais elle se rend coupable d'une injustice envers les autres peuples. L'isolement est le crime capital des peuples, car la loi suprême de l'Histoire est la communauté . » Ce Ihering élève en loi universelle de l'histoire la philosophie politique romaine. Beaucoup de peuples ont aspiré à vivre en paix, dans leur coin, sans importuner personne et sans se rattacher à quiconque. Mais l'histoire de l'humanité en a décidé autrement et ils furent dérangés, bousculés, assimilés, acculturés, voire génocidés.

Rome a créé l'oecuménisme, vers lequel les peuples, rassasiés de guerres, ne cesseront de soupirer. Elle a créé le modèle par lequel on espère voir enfin les hommes unis et pacifiques en partageant une même culture, les mêmes lois, un même État. Cette aspiration n'a jamais plus quitté l'Occidental, qui la camoufla dans toutes les autres idéologies qu'il fabriqua: christianisme, libéralisme, fascisme, communisme.

L'universalité de Rome inspire la Romania, qui tend à se confondre avec la chrétienté (l'Église associait dans sa liturgie « les ennemis du nom romain » et « les ennemis de la foi catholique »).

L'idée de Romania se transforme en prise de conscience de l'Europe avec les conquêtes de Charlemagne, choisi par Dieu pour être élevé au rang de « gloire de l'empire d'Europe, gloriae regni Europae ». La même aspiration revit dans la « Monarchie universelle » de Dante; la « République chrétienne » de Pierre Dubois (1250-1320) théoricien de l'impérialiste royal français; le « Grand Dessein» de Sully, ministre du roi français Henri IV; le « Réveil universel» de Coménius (1592-1670) qui fut le premier à proposer une fédération des peuples; la « Diète internationale » de William Penn, grand Quaker de l'époque coloniale Américaine qui dans l'État de Pennsylvanie qu'il fonda instaura la totale liberté religieuse; la « Paix perpétuelle » de l'abbé de Saint-Pierre ; dans le « Programme de la Société européenne » de Saint-Simon, l'un des premiers socialistes français du XIXe siècle; dans les Congrès de la Paix du XIXe siècle, où Victor Hugo évoque les États-Unis d'Europe tendant la main aux États-Unis d'Amérique; dans la Société des Nations (1919-1939); dans l'Organisation des Nations Unies née en 1945; dans le mondialisme prôné par Bertrand Russell, philosophe et mathématicien anglais. Aujourd'hui, curieusement, on utilise l'expression "Nouvel ordre mondial" quand on est plus que jamais proche du but recherché, l'unité de toute l'humanité réconciliée avec elle-même dans une même civilisation pacifique.

L'espace et le temps vaincus par l'aviation, l'information répandue dans toutes les régions de la terre par la traduction simultanée ou automatique, les satellites qui font de la terre entière un village global, achèvent, en recourant à la troisième dimension, ce que Rome fit avec son réseau routier. En se rétrécissant, la terre aspire à une organisation internationale, réglant par l'arbitrage et le droit, la vie de l'humanité.

3. La « pax romana ».

Les penseurs de la Grèce avaient affirmé le primat de la vie contemplative et considéré « les vertus noétiques» (valeur du savoir non utilitaire) comme vertus suprêmes, bien qu'ils aient été les inventeurs de nombreuses institutions et instruments au service du bonheur de l'homme. C'est vers la fin, vers la fin de la vie des Cités, quand le pouvoir politique direct leur échappa au profit de rois hellénistiques lointains, que les Grecs accentuèrent cette différence entre le savoir pour le pur plaisir et le savoir utile pour la Cité et pour le bonheur concret des hommes.

Les Romains pragmatiques subordonnent quant à eux les joies de la connaissance aux vertus actives. « La connaissance et la contemplation de la nature, écrit Cicéron (-106 à -43), ont quelque chose d'inachevé si elles n'aboutissent pas à l'action. Or l'action a surtout pour but l'utilité des hommes; elle est destinée à maintenir la société du genre humain. Il s'ensuit que la connaissance du vrai le cède à la pratique de la justice.» Cicéron, ne l'oublions pas, était un intellectuel passionné de politique active, si intensément passionné qu'il y laissa sa vie. Il fut assassiné par Marc-Antoine qui lui coupa les mains pour les exposer sur la place publique parce qu'elles avaient écrit un pamphlet contre lui. Ainsi finit le plus illustre et le plus courageux des écrivains romains.

Réaliser la concorde entre les peuples par l'administration du droit fut la préoccupation des grands empereurs. Les vers célèbres de Virgile résument cette mission historique:

Tu regere populos, Romane, memento.

Haec tibi erant artes pacisque imponere morem.

"Souviens-toi, Rome, que tu t'imposas la domination des peuples pour leur imposer les moeurs des arts et de la paix"

Après le despotisme oriental, après l'anarchie grecque, après les guerres civiles qui marquèrent la fin de la République romaine (-509 à -27), la paix romaine sembla inaugurer le retour de l'âge d'or chanté par Virgile dans sa IVe églogue (petit poème pastoral ou champêtre) et par Horace dans son chant séculaire.

Une inscription d'Halicarnasse, ville d'Asie mineure, en l'honneur d'Auguste, premier empereur romain (-27 à +14) célèbre le bonheur des peuples: « La terre et la mer se réjouissent à cause de la paix, les villes sont florissantes, dans l'ordre, la concorde et la richesse, et toutes espèces de biens nous sont prodiguées en abondance. »

Aelius Aristide célèbre le bonheur de vivre dispensé par la paix romaine: « Le monde entier semble en fête. Il a déposé son ancien vêtement, qui était de fer, pour se donner en toute liberté à la beauté et à la joie de vivre. Toutes les cités ont renoncé à leurs anciennes rivalités, ou plutôt, une même émulation les anime toutes: celle de paraître la plus belle et la plus charmante. Partout des gymnases, des fontaines, des temples, des ateliers, des écoles, des propylées(portiques majestueux en pierre sculptée). »

Pendant plus de 2 siècles, (de +100 à +300 environ) en dépit de la pression des Barbares sur les frontières de l'Empire, s'étendit sur l'orbis terrarum l'immense majesté de la paix romaine. Tant qu'elle fut maintenue, elle permit un prodigieux essor de la vie économique, non seulement autour du bassin méditerranéen, mais bien au-delà: des monnaies d'or romaines ont été retrouvées sur la côte de Mysore en Inde, à Ceylan, en Indochine; les chroniques chinoises parlent de l'arrivée d'une ambassade romaine, en +166, envoyée à la Cour de l'empereur Houan-Ti; le commerce s'étendit du Soudan et du Tchad, sous l'équateur, jusqu'en Scandinavie, aux confins de la Sibérie et du Tibet. Il fut facilité par l'impulsion que le gouvernement impérial donna aux grands travaux publics: l'admirable réseau de routes romaines terrassées avec une ingénérie stupéfiante, les voies maritimes débarrassées des pirates, la création de ports souvent considérables, les aqueducs, l'exploitation des carrières et des mines, l'organisation du limes (frontières protégées par des campements militaires espacés) qui protégera pour un temps l'empire contre les incursions des tribus barbares.

Beaucoup de pays riverains de la Méditerranée, en Afrique du Nord notamment, n'ont pas retrouvé, depuis 18 siècles, l'activité économique, ni la floraison culturelle, dont ils furent alors le théâtre.

Pour se rendre compte de cette expansion économique, il suffit de comparer la carte du monde que connaissait Strabon, au début du Ier siècle de notre ère , avec celle de Ptolémée, 150 ans après. Strabon ne dépasse pas l'Inde et Ceylan. Les descriptions de Ptolémée embrassent l'Indochine et le littoral méridional de la Chine. L'Empire romain constitua un cadre inespéré pour la mise en commun des expériences humaines: commerçants, artisans, fonctionnaires, officiers, esclaves, tous sillonnaient les routes de l'empire. Les soldats, recrutés dans toutes les provinces, partaient en garnison dans des contrées qu'ils n'eussent jamais espéré voir. Les missionnaires chrétiens empruntaient les mêmes chemins que les commerçants et les légions. Des ambassadeurs venus de pays lointains arrivaient à Rome, et Marc-Aurèle (121-180) envoya, dit-on, une ambassade en Chine.

« Le monde s'agrandit, déclare Tertullien (150-222), ce chrétien remarquable qui s'opposa en vain à la christianisation de la guerre, Il y a maintenant des routes partout, tout s'active, tout est en labeur. Des propriétés s'édifient là où étaient des déserts, les terres cultivées remplacent les forêts, les marais sont asséchés, la vie sauvage cède la place aux troupeaux, les terres sablonneuses sont mises en friche, il y a plus de villes qu'on comptait autrefois de demeures. »

Son prestige culturel était si grand que les puissants chefs barbares qui la renversèrent ne voulurent point la détruire mais en être les chefs, les continuateurs, les héritiers. Ce qui était impossible.

Sous les Antonins, empereurs de 96 à 192, en mettant les meilleurs à la tête du monde, on pouvait croire que le monde allait revenir à l'âge d'or chanté par les poètes: saturnia regna.(règne de Saturne qu'on disait le règne de l'âge d'or, celui où tous étaient heureux!)

Cependant, il faut mettre un bémol à cette vision juste mais un peu trop rose de la vie politique romaine. On connait la pratique de « la question », cette mise à la torture réservée aux esclaves dont on avait besoin du témoignage devant une cour de justice. Elle fut étendue par ordre de l'empereur Auguste lui-même à tous les ennemis du nouveau pouvoir impérial qu'il instaurait. Cette pratique terrifiante, désormais applicable à tous les sujets de l'empire, fut une régression effroyable dont l'Église hérita pour sa plus grande honte. Cependant, on doit être historiquement « scientifique » c'est-à-dire juste et impartial et témoigner du fait qu'elle n'a pas inventé la torture judiciaire mais qu'elle en a hérité et qu'elle s'en est servi.

Malgré cette tache, Rome fut l'archétype politique de l'Occident, voire de l'humanité tout entière. Droit, Tradition, Universalité furent son leg impérissable.

IV-- LE HANDICAP DE LA CIVILISATION       ANTIQUE: L'ESCLAVAGE

1. Pourquoi les Grecs n'ont pas réalisé la révolution technicienne qu'appelaient leurs connaissances scientifiques.

Il eût été logique que le génie grec, bénéficiant du vaste cadre que lui offrait l'Empire romain, fût en mesure de réaliser la révolution scientifique et technique qui sera l'oeuvre du XVIIe siècle et des siècles suivants.

« Si nous pensons, écrit Robert Oppenheimer (1904-1967) qui élabora en 1943 la première bombe nucléaire à Los Alamos au Nouveau-Mexique, à la culture de la Grèce antique, et à la période hellénistique et romaine qui a suivi, il semble tout à fait étrange que la révolution scientifique ne se soit pas produite alors. Les Grecs ont fait des découvertes sans lesquelles notre monde ne serait pas ce qu'il est: des étalons de rigueur, l'idée de preuve, l'idée de nécessité logique, et l'idée qu'une chose en implique une autre, sans quoi la science est pratiquement impossible.

« Faute d'une structure quasi rigide de l'implication et de la nécessité, quand un phénomène se produit qui n'est pas ce qu'on attendait, on n'a aucun moyen de découvrir où se trouve le point erroné; aucun moyen de se corriger soi-même, ni de découvrir l'erreur. Mais c'est là un instrument que les Grecs possédèrent très tôt dans leur histoire. Ils étaient curieux et inventifs; ils n'ont pas expérimenté à l'échelle moderne, mais ils ont fait bien des expériences; ils avaient, dans une mesure que nous n'avons su apprécier que récemment, un très haut degré de raffinement technique et technologique. Ils pouvaient fabriquer des instruments très subtils et compliqués; et pourtant ils n'en ont guère parlé dans leurs écrits.

« Si les Grecs n'ont pas accompli la révolution scientifique, c'est peut-être en raison de quelque défaut de communication; cependant, d'après ce que nous savons de leurs échanges, ils étaient excellents. Les Grecs formaient une petite société; ils parlaient librement entre eux, et les écrits qui nous restent de ces échanges demeurent encore aujourd'hui lecture qui inspire. Il se peut qu'il n'y eût pas assez de monde pour y prendre part . »

Selon Oppenheimer, aucune de ces réponses n'est satisfaisante.

On a dit que les Grecs, absorbés par le jeu de la pensée pure, n'étaient ni observateurs ni expérimentateurs. Mais l'astronomie d'Hipparque, la géographie d'Érathostène et de Ptolémée, les oeuvres des historiens grecs supposent le rassemblement d'un nombre considérable d'observations et d'informations.

Les expériences de Pythagore sur les intervalles musicaux, celles d'Empédocle établissant la pesanteur de l'air, celles de Stracon de Lampsaque établissant l'existence du vide, celles de Théophraste établissant que le feu n'est pas un élément; l'optique d'Euclide et de Ptolémée; la statique d'Archimède, l'hydrodynamique, la pneumatique, la mécanique de Ctésibios, de Philon de Byzance et d'Héron d'Alexandrie; le corpus des médecins grecs, d'Hippocrate à Galien; la zoologie d'Aristote, la botanique de Théophraste, l'oeuvre des agronomes latins font appel à de nombreuses expériences, décrites de façon précise et classées de manière rationnelle (celle, par exemple, de Ptolémée sur la réfraction de la lumière a été saluée comme « la recherche expérimentale la plus remarquable de l'Antiquité »).

Le réveille-matin de Platon, l'invention de la vis sans fin, de la roue à dents et de l'engrenage, de la pompe et de l'orgue à eau, des machines balistiques, de la grue à double et triple poulie, du pressoir à balancier, du moulin à eau; les instruments astronomiques, la clepsydre, (horloge par écoulement régulier de l'eau) le dioptre (surface optique séparant deux milieux de réfringence inégale), le théodolite (instrument qui sert en géodosie comme en astronomie à mesurer des angles horizontaux et verticaux), le thermoscope (instrument servant à percevoir une variation de température) ; les travaux des ingénieurs grecs, tel le tunnel de Samos, long de plus d'un kilomètre, creusé simultanément à travers la montagne à partir de deux extrémités, par Eupalinos de Mégare, ou la construction du phare d'Alexandrie par Sostratos de Cnide, attestent que les Grecs furent capables d'être de remarquables techniciens .

Pourquoi ne réalisèrent-ils pas la révolution scientifique dont parle Oppenheimer ? Il faut chercher d'autres raisons plus profondes.

2. Le discrédit des arts mécaniques, dû à l'esclavage.

La plus fondamentale est d'ordre social. Les sociétés antiques furent esclavagistes. L'esclavage empêcha le développement du machinisme et des sciences appliquées; l'insuffisance du machinisme, par un cercle vicieux inévitable, renforça la nécessité de l'esclavage, au point de le rendre statutaire.

Parce qu'accompli le plus souvent par les esclaves, le travail manuel, artisanal et mécanique, fut disqualifié. Parce que disqualifié, l'attention des savants s'en détourna, et la science prit un aspect le plus souvent théorique, spéculatif, sans aucun souci d'applications pratiques susceptibles de soulager la peine des hommes et d'améliorer leur condition.

L'esclavage fut d'abord, si paradoxal que cela paraisse, le résultat d'un adoucissement des moeurs. Dans les guerres tribales primitives, comme on le voit avec la pratique du kérem chez les Hébreux primitifs, on ne faisait pas de quartier, on passait au fil de l'épée tous les prisonniers mâles. Et dans la Préhistoire on les mangeait tout simplement. Les sacrifices aux dieux, l'eucharistie dans le christianisme sont des vestiges liturgiques et symboliques de cette anthropophagie primitive. L'esclavage fut donc une humanisation de la guerre, consistant à préférer conserver la vie du prisonnier, soit parce qu'en travaillant il rapporterait beaucoup plus que son poids, soit parce qu'on pouvait le vendre sur des marchés d'esclaves, comme à Éphèse, à Délos, dans les villes grecques de Sicile, et à Athènes une fois l'an.

Un autre moyen de recrutement d'esclaves fut la piraterie. Une autre source fut la naissance: l'enfant d'une femme esclave appartenait à son maître. Enfin, le débiteur insolvable, dans la plupart des cités grecques, pouvait être vendu comme esclave, sauf à Athènes, après la réforme de Solon qui interdit la prise de corps (la perte de liberté et de citoyenneté) pour dettes.

L'esclave n'était pas une personne humaine. Il n'avait pas d'existence juridique: il pouvait être vendu, légué, loué, donné. Il était, entre les mains de son propriétaire, une chose, et, comme le définit Aristote. « un outil vivant » , une machine qui offrait l'avantage, sur les outils inanimés, de comprendre et d'exécuter l'ordre qu'on lui donnait.

Son unique garantie était l'intérêt du maître: « De l'outil il faut prendre soin, dit Aristote, dans la mesure qui convient à l'ouvrage. » Dans le De re rustica, Caton déclare qu'il ne faut pas de bouches inutiles, et qu'il convient de vendre les vieux esclaves, comme on vend les vieilles ferrailles.

Toutefois, dans leurs rapports avec leurs esclaves, les Athéniens en particulier furent bien moins rigoureux que la loi, et plus humains aussi que les Romains dont les conquêtes avaient submergé les marchés d'esclaves. L'offre excédentaire avait déprécié l'esclave qui n'était même pas une personne aux yeux de la loi. Mais chez les Grecs surtout et souvent chez les Romains, la comédie nous montre les esclaves vêtus de la même façon que leur maître et ne craignant pas de lui dire ses quatre vérités. Ils sont admis à de nombreuses cérémonies religieuses sur un pied d'égalité. Ils jouissent de certaines garanties: la loi interdit au maître de tuer son esclave, lui fait obligation de le vendre s'il s'est réfugié dans un temple, et fixe la peine maximum qui peut lui être infligée à cinquante coups de fouet. C'est déjà très cruel, mais la loi permet de punir et non au maître d'assouvir un plaisir sadique ou nécrophile.

Dans la campagne grecque, il y eut peu d'esclaves: le petit propriétaire devait exploiter lui-même sa terre, la main-d'oeuvre servile lui coûtant trop cher. C'est avec les guerres et la piraterie, que l'esclavage se développa et qu'on put le recycler dans l'artisanat, dans les services domestiques, dans les centres urbains et dans les mines et que sa condition s'aggrava. Travaillant en équipes dans un atelier urbain, les esclaves perdirent la chaleur humaine de la vie familiale. Dans les mines, surtout, leur situation fut déplorable à cause des conditions techniques très rudimentaires (absence de ventilation, éboulis fréquents). Et surtout, on y envoyait des criminels de droit commun, forcément rudoyés et maltraités.

Au -IVe siècle, Démétrius de Phalère parle de 25 000 citoyens à Athènes et de 400 000 esclaves: chiffre certainement fort exagéré. Au début, le travail des artisans fut en honneur à Athènes, sous la protection d'Athéna Ergané. Les lois de Solon créèrent un véritable code de développement technique, réglant la protection des oliviers et du bétail, la distribution de l'eau, la sécurité des campagnes.

Une loi obligea même les Athéniens à faire apprendre à leurs fils un métier, et il existait, depuis Solon, une loi qui interdisait l'oisiveté aux citoyens.

Mais, avec le développement de la vie urbaine et l'enrichissement, les idées changèrent. À mesure que l'esclavage se développait, tout travail effectué en principe par des esclaves finissait par être considéré comme non libéral.

« Les arts mécaniques sont décriés à juste titre, écrit Xénophon qui est pourtant le fondateur de la science économique, et c'est avec raison que les gouvernements en font peu de cas. Ils minent les corps de ceux qui les exercent..., en les forçant de demeurer assis, de vivre dans l'ombre, et parfois même de séjourner près du feu. Or quand les corps perdent leur vigueur, les âmes perdent leur énergie. » Comme on le voit, ce n'était pas la paresse qui détachait Xénophon des machines, mais tout le contraire c'était l'amour d'un corps vaillant, fort et en santé qui l'en détournait.

Pour Platon, la beauté du corps, que les hommes libres cultivent à la palestre (lieu public où on s'exerçait à la lutte et à la gymnastique), va de pair avec la beauté de l'âme: une activité qui déforme le corps enlaidit donc l'âme. Elle est, de ce fait, avilissante. Platon va jusqu'à décrier l'ingénieur, qui n'a souci que d'applications matérielles. Après avoir rappelé, dans le Gorgias, l'importance des services rendus par l'ingénieur, surtout dans l'art militaire, il ajoute: « Pourtant, tu le méprises lui et son art, tu ne l'appellerais ingénieur qu'en manière d'injure, et tu ne voudrais ni donner ton fils à sa fille, ni épouser toi-même la sienne . »

Plutarque va jusqu'à prétendre que nul jeune homme bien né n'eût voulu être Phidias ou Polyclète, car l'artiste qui fait oeuvre de ses mains est un artisan comme un autre.

Platon déclare, dans La République: « Entre l'exercice d'une profession mécanique et le devoir du citoyen, il y a incompatibilité radicale. »

Aristote, de son côté, écrit: « Il ne faut instruire la jeunesse que de choses qui ne lui font pas contracter un genre de vie dégradant. Or on doit considérer comme tel, tout travail, tout métier, toute profession qui rend le corps, ou l'âme, ou l'intelligence des hommes, incapable d'acquérir la vertu, ou de la pratiquer. C'est pourquoi nous appelons dégradants tous les métiers qui tendent à altérer la bonne disposition du corps, tous les travaux dont on reçoit un salaire, car ils ne laissent à la pensée ni loisir, ni élévation. » Il déclare encore: « Les artisans sont presque des esclaves; jamais une cité bien ordonnée ne les mettra au rang de citoyens, ou, si elle les y met, elle ne leur accordera pas la plénitude des droits civiques. Ces droits doivent être réservés à ceux qui n'ont pas besoin de travailler pour vivre. » En effet, « les arts manuels ne laissent pas le temps de songer à l'État; ils ne permettent pas à l'intelligence de se cultiver et de s'élever ».

En fait, dans tous les États grecs qui connurent l'esclavage, le citoyen fut une sorte de rentier dispensé du souci de pourvoir à ses moyens d'existence, laissant à d'autres le soin de le nourrir, de le vêtir, de le loger. La loi spartiate faisait défense au citoyen de se livrer à un travail productif quelconque: c'était l'office, le travail des Hilotes qui étaient des esclaves très durement traités par les Spartiates, et des Périèques, habitants autour de Sparte et soumis à elle. À Thespies, on considérait comme une honte d'apprendre un métier et de s'adonner à l'agriculture. À Thèbes, les commerçants n'avaient accès aux magistratures que 10 ans après s'être retirés des affaires. Dans la plupart des cités aristocratiques, la qualité de citoyen était incompatible avec l'exercice d'une profession manuelle. Le préjugé contre les arts mécaniques était si fort, qu'Archimède lui-même n'y échappa pas, bien qu'il fut passionné de machines. Il fit la théorie du levier. Il inventa le boulon, formé de la vis et de l'écrou. En agençant le levier, le treuil et la vis, il trouva le moyen de tirer à sec sur le rivage une lourde galère avec son équipage et sa cargaison. Il tint en échec la flotte romaine de Marcellus pendant 3 ans qui assiégeait Syracuse, en inventant toutes sortes de machines de guerre. Et cependant, écrit Plutarque « il n'osa rien laisser d'écrit sur la construction des machines qui lui avaient acquis tant de gloire, et lui avaient fait attribuer, non pas une intelligence humaine, mais une intelligence surnaturelle... Il considérait la mécanique et toutes les disciplines similaires, qui visent à la satisfaction des besoins pratiques, comme des arts illibéraux (dignes des non-libres, comme les esclaves) et sans gloire, sa prédilection allant aux sciences dont la beauté et la perfection ne sont liées à aucune nécessité, et où la démonstration, qui entraîne la conviction, dispute de prix avec le sujet qui en fait la grandeur et la beauté » .

3. L'école des mécaniciens d'Alexandrie.

Il y eut bien une école célèbre de mécaniciens dans l'Antiquité, celle d'Alexandrie, dont le fondateur, au -IIe siècle, fut Ctésibios. Mais « le théâtre de machines » sorti de cette école concerne uniquement des inventions de physique amusante: des automates, des jouets susceptibles d'amuser les grands, des trucs dont se servaient les prêtres d'Égypte pour mystifier les foules.

Il ne vint pas à l'esprit de ces mécaniciens, très ingénieux en hydraulique et en pneumatique, de faire servir la force de l'eau, de l'air comprimé, ou de la vapeur, à actionner des machines propres à alléger la peine des hommes. Il faut dire à leur décharge qu'ils ne disposaient pas d'une nouvelle énergie, comme le charbon qui permit à l'Angleterre de commencer la révolution industrielle. Quelque machine qu'ils eussent pu inventer, des bras humains et des épaules animales devaient péniblement les mouvoir.

L'exemple le plus significatif de ces machines inutiles est celui d'un jouet: l'éolypile, « la boule d'Éole », dieu du vent. Pour l'actionner, Héron utilise le principe de la chaudière tubulaire et du robinet de Watt, dans un appareil appelé aussi Milliaron, par suite de sa ressemblance avec les bornes militaires. Or jamais l'idée ne lui vint de brancher son éolypile sur une machine-outil, d'en faire une turbine à vapeur (avec quelle énergie?)pour soulager l'effort humain. Bien loin d'y penser, après avoir écrit un ouvrage intitulé Pneumatique, se trouve la description de « la boule d'Éole », Héron en compose un autre sur la Fabrication des automates. Sa machine à vapeur lui sert à faire danser des marionnettes, à supporter un ballon au milieu de l'air, à fabriquer un oiseau chanteur et à faire jouer de la trompette à une statue. C'est le Vaucanson de l'Antiquité, ce n'en est pas le James Watt.

Si Héron d'Alexandrie ne songe pas à construire une machine à vapeur pour soulager la peine des hommes, c'est que l'esclavage est là. Une des tâches les plus dures de l'Antiquité fut celle du moulage, dévolue le plus souvent aux femmes. Déguisé en mendiant, Ulysse, de retour à Ithaque, entend la plainte d'une de ses esclaves: « Le pasteur des peuples avait en son moulin douze femmes peinant à moudre orges et blés, qui font le nerf des hommes; les onze autres dormaient, ayant broyé le grain; une seule n'avait pas achevé sa tâche: elle était la plus faible. » Or il fallut des siècles pour que l'usage du moulin à eau commençât à se répandre,

au -Ier siècle, bien que le principe de son mécanisme fût précisément décrit dans l'orgue hydraulique de Héron.

Combien il devait cependant soulager la peine des femmes, un poème de l'Anthologie palatine le décrit: « Libérez vos mains de la meule, ô filles qui, naguère, broyiez le grain. À vous désormais les longs sommeils, même si le coq annonce le jour, car Déméter, déesse des moissons, a chargé les nymphes du travail dont s'acquittaient vos mains. Elles se précipitent du haut d'une roue; elles font tourner l'axe, qui, par des vis d'engrenage, meut le poids concave des meules de Nizyra. Nous goûterons la vie de l'âge d'or, si nous pouvons apprendre à savourer sans peine les oeuvres de Déméter. »

4. La conception purement spéculative de la science.

Parce qu'il y a l'esclavage, le préjugé aristocratique veut que la science ne soit cultivée que d'une façon purement spéculative, sans aucun souci d'application pratique. Platon gourmanda Archytas de Tarente, qui avait fait voler des colombes en bois et s'adonnait à des constructions mécaniques, arguant « qu'il corrompait la géométrie, qu'il lui faisait perdre sa dignité, en la forçant, comme une esclave, à descendre des choses immatérielles et purement intelligibles, aux objets corporels et sensibles; à employer une vile matière, qui exige le travail des mains et sert à des métiers serviles ».

Le culte désintéressé des sciences a pour but de réaliser une épuration de l'âme, une véritable catharsis. « Platon, écrit Théon de Smyrne, déclare que qui veut être initié à la philosophie doit chercher la purification dans les sciences mathématiques. qui sont l'arithmétique, la géométrie, la stéréométrie et l'astronomie, car c'est par elles que l'on purifie l'âme et que l'on fait briller d'un nouveau feu cet organe qui était comme obscurci et comme éteint par les ténèbres des autres sciences. »

En pratiquant ainsi la vie contemplative, nous accédons à l'extase, véritable avant-goût de la béatitude céleste. « Celui qui s'est adonné de tous ses efforts au culte de la vérité, et qui s'est appliqué tout particulièrement à penser aux choses immortelles et divines, écrit Platon, s'il parvient au but de ses désirs, participera à l'immortalité, dans la mesure permise à la nature humaine. Comme il rend un culte continuel à la divinité, et entretient toujours en bon état le génie qui réside en lui (c'est-à-dire son Noûs), il est inévitable qu'il soit au comble de la félicité

Pour Platon, la géométrie et l'arithmétique ont pour but d'appréhender des vérités éternelles qui font partie du monde intelligible, et ne dépendent en rien de la connaissance sensible: on les dégrade en les faisant servir à des fins pratiques telles que la géodésie, les arts mécaniques, ou la comptabilité commerciale. L'astronomie n'a pas pour but de construire un calendrier et une chronologie des événements, de permettre aux navigateurs de se guider en faisant le point, de créer une géographie mathématique permettant de repérer les distances: elle a pour but de découvrir, par une vue de l'esprit, les mouvements véritables des astres dissimulés sous leurs mouvements apparents, et qui révèlent qu'ils sont des dieux. L'astronomie véritable nous achemine à la théologie, car ces astres sont divins. L'art de la médecine n'est tolérable que pour soigner les indispositions passagères de ceux qui ont une bonne constitution; quant aux autres, mieux vaut qu'ils disparaissent le plus vite possible, car ils sont impropres à jouer leur rôle dans la société telle que la comprend La République de Platon. Le but de l'institution sociale n'est pas d'accroître le bien-être du peuple, mais de rendre l'homme vertueux. En effet, le bien-être, le confort, les bonnes aises sont des concepts et des désirs très récents. L'homme antique, le citoyen de la Cité, dans son éthique, recherche les choses belles, bonnes, simples et fortes.

Les sciences de la nature, suivant les platoniciens, les académiciens, les stoïciens, les néoplatoniciens, ne pouvaient s'abaisser à l'humble office de travailler au bien-être de l'espèce humaine. Posidonius (-135 à -51) professeur de Cicéron et de Pompée qui latinisa le stoïcisme, s'étant oublié au point d'énumérer comme bienfaits redevables à la philosophie la découverte du principe de la voûte et l'usage des métaux, se voit vertement réprimandé par Sénèque. La vraie sagesse nous apprend à être indépendants de toute contingence matérielle, de toute invention mécanique:

« De mon temps, écrit Sénèque, on a fait des inventions de cette espèce: des fenêtres transparentes, des tubes qui distribuent également la chaleur dans toutes les pièces d'un bâtiment; une sténographie poussée à un tel degré de perfection que celui qui écrit peut suivre l'orateur le plus rapide. Mais inventer de telles choses, c'est digne des plus vils esclaves; la philosophie vise plus haut. Elle ne se charge pas d'enseigner aux hommes à se servir de leurs mains. Le but de ses leçons est de former leur âme. Non est inquam, instrumentorum ad usus necessarius opifex. » Et, ironisant, Sénèque ajoute qu'à raisonner comme Posidonius, « on en viendrait à faire croire que le premier philosophe était un savetier ». Il termine en déclarant: « Lequel admires-tu le plus, de Dédale qui inventa la scie, ou de Diogène qui, voyant un jeune garçon boire dans le creux de sa main, cassa aussitôt sa tasse, en disant: « Je suis bien fou d'avoir emporté si longtemps un bagage si superflu "'! » En fait, cette opposition entre les deux philosophes démontrent bien que tous les Anciens n'étaient pas opposés aux sciences utilitaires. Mais disons qu'ils ont perdu le combat contre ceux qui préférèrent les sciences spéculatives et détachées des nécessités pratiques. En outre, le pouvoir politique méprisait ce genre de discussion, car il était loin de se douter que la science, liée au savoir pratique, pourrait un jour, près de 2000 ans plus tard, décupler la puissance des armes et des armées. La puissance des armées reposait uniquement sur le nombre des soldats, la tactique et la stratégie décidées par les chefs et le moral et le bon entraînement des soldats, nullement de la qualité technologique de leurs armes.

Les philosophes ne se désintéressent pas, pour autant, des sciences de la nature; seulement ils ne s'y intéressent pas dans le but d'augmenter la puissance de l'homme. Sénèque, en particulier, s'y est beaucoup adonné. Mais la science pour lui est oiseuse (inutile) si elle ne se convertit pas en morale. Ce qu'il lui demande, c'est de détourner l'âme des soucis vulgaires, de l'élever jusqu'aux régions célestes . Dans la préface de ses Questions naturelles, il la loue de nous apprendre à sortir de nous-mêmes, à nous élever au-dessus du cercle étroit de nos préoccupations égoïstes.

La science pour la science ne mérite pas l'attention. La musique enseigne l'accord des sons, non l'harmonie de l'âme; l'arithmétique enseigne à compter ses richesses, non à s'en passer; la géométrie mesure tout, sauf l'âme humaine. En quoi servent les sciences et les techniques pour accéder à la tranquillité d'âme par la vertu ? C'est le langage déjà tenu par Socrate dans les Mémorables de Xénophon.

Pour réagir avec vigueur contre cette conception purement spéculative et éthique du savoir, il faudra attendre Bacon de Vérulam, qui exigera de la science qu'elle soit opérative, au sens grec du mot "opera", des oeuvres.

5. La justification de l'esclavage par Aristote.

Pour goûter les joies de la connaissance pure, ces joies noétiques (essentiellement de connaissance) dont Aristote disait qu'elles étaient les plus élevées et le propre de l'homme, il fallait accepter l'esclavage, qui les rendait possibles pour une petite élite. Pour le justifier, Platon et Aristote s'efforcent de prouver que cette institution est fondée sur la nature et la nécessité.

L'esclavage est de droit naturel, écrit Aristote dans La politique: « Il existe des individus aussi inférieurs aux autres que le corps l'est à l'âme, que la bête l'est à l'homme, si bien que ces individus sont nés pour être esclaves, parce qu'il n'y a rien de meilleur pour eux que d'obéir. Car, celui-là est esclave par nature, qui ne participe à la raison que dans le degré nécessaire pour éprouver un sentiment vague, mais sans jouir de la plénitude de la raison . »

Assurément, Aristote reconnaît qu'il y a deux cas: l'esclave par nature et l'esclave par accident, c'est-à-dire l'homme réduit à l'esclavage comme prisonnier de guerre si bien que beaucoup de moralistes contestent ce droit, car la guerre peut être injuste, et « c'est chose horrible que, par la violence, le plus fort puisse faire son esclave de celui qu'il est parvenu à contraindre » . Aristote réprouve cependant qu'on asservisse par violence des gens dont la valeur morale ne méritait pas ce triste sort.

Le Stagirite, on l'appelle ainsi car il est né à Stagire, passe l'éponge un peu froidement sur cette carence morale de son époque, et invoque, comme second argument qui lui semble irréfutable, la nécessité: « Sans les objets de première nécessité, il est impossible de vivre, et de bien vivre. on ne saurait concevoir de famille sans certains outils. Or parmi les outils, les uns sont inanimés, les autres vivants. L'esclave est un outil vivant, dont ni les ménages ni l'État ne sauraient se passer. »

L'unique issue, il l'entrevoit, mais n'en parle avec ironie que comme d'une utopie, d'un rêve chimérique: « Assurément, si chaque instrument pouvait, sur un ordre donné ou même pressenti, exécuter la tâche qui lui est propre, comme les statues de Dédale ou les trépieds de Vulcain, qui se rendaient seuls, d'après le poète, aux assemblées des dieux, si les navettes pouvaient tisser d'elles-mêmes la toile, si l'archet tirait spontanément des sons de la cithare, alors les architectes n'auraient pas besoin d'ouvriers, ni les maîtres, d'esclaves . »

L'histoire enseignera que c'est parce que l'esclavage disparaîtra que le métier mécanique à tisser sera inventé; que, sur un ordre donné, les machines à vapeur, les moteurs à explosion interne, les turbines, les machines cybernétiques prendront la relève de la force musculaire et du travail intellectuel de l'homme. Mais, le monde antique considère l'esclavage comme éternel, lié à la nature et de l'homme (incapable de se défendre) et de la société (incapable de s'en passer). « On ne trouve jamais exprimée, par un écrivain antique, écrit Gaston Boissier, ni comme une espérance éloignée, ni comme un souhait fugitif, ni même comme une hypothèse vraisemblable, l'idée que l'esclavage pourra un jour être supprimé . » Mais les écrits qui restent ne peuvent témoigner de tout ce que les gens de l'Antiquité ont pu penser. Spartacus n'a pas laissé d'écrits.

Là encore, l'attitude d'Aristote est significative. Il estime que la technologie et les sciences appliquées ont terminé leur tâche. Il n'y a plus rien à inventer pour rendre la vie plus agréable et plus confortable, car « l'on a satisfait presque tous les besoins du confort et du raffinement social».

Les sciences appliquées ayant épuisé leurs possibilités, Aristote invite les hommes libres et la jeunesse à s'adonner aux activités désintéressées, à la science spéculative et à la philosophie, « qui ne s'occupent ni des nécessités, ni de l'agrément de la vie », laissant aux esclaves et aux artisans, qu'il néglige, le soin d'y pourvoir. Mais peut-on reprocher aux Anciens de ne pas réfléchir comme les Modernes? Sûrement non: on ne peut leur reprocher de ne pas connaître l'avenir. Mais on peut reprocher aux Modernes de ne pas connaître la sagesse antique, qu'ils n'ont qu'à lire dans les livres.

6. Le déclin de l'esprit scientifique.

Une conséquence de l'esclavage fut l'arrêt du progrès scientifique, dû au mépris des sciences appliquées.

Les sciences physiques ne peuvent se développer que grâce aux problèmes techniques que posent leurs applications pratiques, ne serait-ce que pour la construction des appareils d'observation et de mesure nécessaires à l'expérimentation. Sans l'art de couler le verre et de le tailler, il n'y aurait ni télescope, ni microscope, ni thermomètre, ni baromètre: la physique des gaz, la théorie de la chaleur, la chimie, l'astronomie, la microphysique, la microbiologie n'existeraient pas. Il a fallu le développement des machines à feu, à la suite de la révolution industrielle du XVIIIe siècle en Angleterre, pour permettre à Sadi Carnot, (1796-1832) de créer la thermodynamique, partie de la physique qui étudie les relations entre l'énergie, la chaleur et la mécanique.

L'esprit scientifique, qui s'était épanoui pendant la période hellénistique, décline à Rome parce que l'esprit n'y est plus. L'enseignement dispensé est purement littéraire.

Lorsque le jeune Romain a épuisé les leçons du grammaticus, qui lui apprend à bien parler et à bien écrire, et l'initie à la connaissance des auteurs classiques, il va à l'école du rhéteur, qui lui enseigne l'art et la pratique de l'éloquence. Car dans la Grèce et la Rome antiques, bien parler en public était la vraie technique à maîtriser pour avancer dans la vie.

En possession de l'art oratoire, le Romain se sentait maître du monde, comme il l'était du verbe. La rhétorique lui procure «la puissance, les honneurs, les amitiés, la gloire dans la vie présente et à venir » déclare Quintilien, au Ier siècle. Au IVe, en un temps où les Barbares menaçaient l'Empire, saint Chrysostome, élève de Libanius à Antioche, ne tient pas un autre langage. Quand les pères exhortent leurs fils à l'étude de l'éloquence, on ne les entend jamais invoquer autre chose que ceci: « Regarde un tel ! Homme de rien, né de gens de rien, il a acquis un grand pouvoir grâce à son talent oratoire. Il a obtenu les plus hautes charges, il s'est rendu très riche, il a épousé une femme bien pourvue, il a bâti une maison splendide. Tout le monde le craint, il est illustre . » D'un autre point de vue, c'était une civilisation admirable qui permettait aux gens de talent de supplanter socialement les fils de riches incultes qui étaient incapables d'ouvrir la bouche pour faire une phrase complète. Lorsque Vespasien créa à Rome des chaires d'État, ce furent des chaires de rhétorique latine et grecque. Si l'on compare cet enseignement à celui que Platon exigeait pour être membre de son académie, la différence est considérable. L'enseignement des mathématiques, chez les Romains, était rudimentaire. « La géométrie, écrit Cicéron, fut en grand honneur auprès des Grecs, et pour eux, il n'y a rien de plus noble que les mathématiques. Quant à nous, nous avons borné l'usage de cette discipline aux mesures et aux applications pratiques. Nous avons, par contre, aspiré de bonne heure à être orateurs. »

Les Romains n'eurent que des arpenteurs. on calculait à l'aide du boulier, et on apprenait par coeur les théorèmes de géométrie, sans les faire suivre de démonstrations, comme on le voit par la géométrie de Boèce, dernier grand helléniste qui fut exécuté en 525 par l'empereur barbare Théodoric.

Cependant, des facilités comme on en avait jamais connues s'offraient aux citoyens de l'Empire. Les bibliothèques se multipliaient. L'administration constituait des archives. Le monde connu s'était incomparablement élargi. Le nombre des hommes instruits et dotés de loisirs n'avait jamais été si grand. Des contacts multiples s'établissaient par delà les frontières. Néanmoins, l'âge d'or de l'esprit créateur était révolu.

À la fin du -IIe siècle, l'époque hellénistique a produit ses plus grands savants: Euclide, Archimède, Apollonius, Aristarque de Samos, Hipparque, Ératosthène, Ctésibios, Philon de Byzance, Héron d'Alexandrie, Hérophile et Érasistrate. Après eux, l'esprit humain se penche sur son passé, mais ne s'ouvre pas à l'avenir. On fait le bilan de l'acquit. Il s'exprime dans d'énormes encyclopédies sans grande originalité.

Strabon, venu du nord de l'Asie mineure, écrit en grec ses Mémoires historiques, aujourd'hui perdus. Diodore de Sicile est l'auteur d'une Bibliothèque historique, qui va de la période mythique, antérieure à la guerre de Troie, jusqu'à la conquête des Gaules par César. Après les oeuvres de Varron et de Celse, Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, compile plus de 2000 ouvrages, d'environ 600 auteurs: c'est un répertoire extraordinaire, « pas moins divers que la Nature elle-même » disait son neveu, « la source la plus importante qui subsiste pour l'histoire de la civilisation antique » affirme Lynn Thorndike, mais sans esprit critique. On n'en trouve pas davantage dans les Questions naturelles de Sénèque. Au IIe et au IIIe siècle, Galien pour les sciences médicales, Ptolémée pour l'astronomie, la géographie et l'optique, Pappus pour les mathématiques, font l'inventaire du savoir.

Seul Diophante, en créant l'algèbre, réalise un apport nouveau.

C'est également l'époque des commentateurs de Platon et d'Aristote: Théon de Smyrne, Alexandre d'Aphrodisias, Thémistius, Proclus, Philopon, Olympiodore, Simplicius qui se succèdent à Athènes jusqu'à la fermeture de l'école d'Athènes jugée païenne par l'empereur chrétien Justinien qui fit ainsi régresser la culture et le savoir, en 589, puis à Alexandrie jusqu'à la conquête arabe, au VIIe siècle.

Le réveil de la science s'effectuera en Iran sassanide, à l'Université nestorienne de Jundishapur (530-580), puis sous les règnes des califes de Bagdad (750-900).

Non seulement les sciences fondamentales périclitent, mais leurs applications techniques, les inventions pneumatiques et hydrauliques de Ctésibos, de Héron et de leurs successeurs, ne sont pas exploitées. Les architectes et les ingénieurs de l'Empire romain n'apportent aucune amélioration révolutionnaire aux procédés que leur ont légués le monde hellénistique et l'Italie républicaine. Les propriétaires, les constructeurs, les exploitants préfèrent investir en machines humaines plutôt qu'en machines de bois ou de fer, étant donné l'affluence et le prix modique des esclaves. Même avec l'esclavage allant décroissant avec la fin des conquêtes et l'habitude de plus en plus répandue de l'affranchissement des esclaves, s'éteint l'esprit d'entreprise. On aurait dit une civilisation épuisée d'avoir tant créé. En fait, elle souffrait de maux graves, dont celui d'une crise démographique, d'une baisse de natalité, dont les causes sont demeurées inconnues même encore aujourd'hui.

Au IIIe et au IVe siècle, la régression scientifique s'accélère, au bénéfice des préoccupations religieuses. La dernière grande école philosophique de la Grèce, l'École néoplatonicienne, fait place à des divagations métaphysiques et mystiques qui font régresser l'esprit humain à l'âge du mythe, de la magie et de la théurgie. Les pseudo-sciences: l'astrologie, la mantique, l'alchimie, les Mirabilia fleurissent, un peu comme les sectes aujourd'hui qui sont le signe de la faillite de nos systèmes d'éducation ou d'un irrépressible besoin d'irrationnel chez l'homme, qui l'amène le plus souvent à sa perte, sinon à sa régression. Chez les Romains de l'antiquité tardive, la nature se transforme en une vaste symbolique dont il s'agit de découvrir la signification allégorique. Par exemple, le rouge d'une rose, c'est le sang de la rose! Il ne vient plus au savant l'idée que ce rouge ait des causes naturelles dans la plante. Ce sont les images moralisées du monde, chères au Moyen Age, qui s'inaugurent avec le Physiologue.C'est la fin de l'esprit scientifique.

Ce n'est pas pour rien que le christianisme typiquement oriental et irrationnel a triomphé dans l'empire romain essoufflé. La force de l'esprit grec était disparue. L'intelligence romaine désertée se fit ensorceler par la nouvelle religion et son discours irrationnel, fait de miracles et de femmes qui accouchent sans avoir couché avec un homme, qui avait fait éclater de rire les rares Grecs encore solidement rationalistes quand Saint Paul était venu leur prêcher la bonne nouvelle. "On t'écoutera une autre fois" lui avait-on répondu poliment, comme lorsqu'on éconduit un simple d'esprit importun.

7. Pourquoi l'Antiquité n'a pas eu l'idée de progrès

La conséquence de cette façon de voir fut qu'il manqua à l'Antiquité gréco-latine, comme à la civilisation chinoise, comme à la civilisation hindoue, une idée-force, nécessaire pour réaliser la révolution scientifique et technique dont parle Oppenheimer: l'idée du progrès. La seule idée que nous offrent les Anciens est celle d'une humanité qui émerge par étapes successives de la barbarie primitive, atteint un sommet, son acmé, puis décline et périclite, suivant un cycle semblable à celui de la vie des individus. Telle est l'image que nous propose Lucrèce dans le Ve livre du De natura rerum.Lucrèce montre comment, sous la triple impulsion de la pratique (usus), de l'expérience (experientia) et de la raison (ratio), les hommes ont évolué pas à pas. Il décrit l'état de nature où les primitifs, nus et sans armes, vivant dans des fourrés ou des cavernes, ne connaissaient ni lois ni règles morales dans leurs rapports. Chacun s'emparait du butin que lui offrait la chance, et ne vivait que pour lui-même.

La famille prit naissance avec la construction des premières cabanes, et la découverte du feu. À l'origine, la société n'est qu'une association de familles.

Mais, avec la vie sociale, naissent l'idée de contrat, et le règne de la justice, « sans laquelle l'humanité n'eût pu jusqu'à nos jours propager ses générations ».

Grâce à la connaissance des métaux, particulièrement du fer, commence l'industrie humaine, avec les premiers instruments, l'art du tissage, l'art de cultiver la terre, de planter et de greffer. Aux arts purement industriels viennent s'ajouter les beaux-arts. En se civilisant, l'homme devient un bâtisseur: la terre se couvre de villes, la mer se couvre de voiles, les cités et les nations se lient par des actes, analogues à ceux qui avaient lié autrefois les individus.

La conclusion que Lucrèce tire de cette magistrale esquisse de l'aventure humaine semblerait être l'affirmation de l'idée du progrès:

« La navigation, l'agriculture, l'architecture, la jurisprudence, l'art de forger les armes, de construire les chemins, de tisser les étoffes, toutes les autres inventions de ce genre; les arts mêmes, qui font l'agrément de la vie, comme la poésie, la peinture, la sculpture, sont nés du besoin, en même temps que de l'expérience et de l'activité de l'esprit: c'est le besoin et l'expérience qui les ont graduellement enseignés aux hommes, progressant pas à pas. Ainsi le temps amène peu à peu au jour toutes les découvertes, et la raison les met en pleine lumière. Nous voyons les génies briller l'un après l'autre dans les arts, jusqu'à ce que ceux-ci soient parvenus à leur plus haut point . »

Et cependant, ce tableau est très différent de celui de l'Esquisse des progrès de l'esprit humain, de Condorcet, savant qui finit sur la guillotine par amour de la liberté durant la révolution française: ce n'est pas l'idée du progrès continu et illimité.

Suivant Épicure, dont Lucrèce est le disciple, la Terre, formée par le jeu fortuit des atomes, est un organisme soumis à la corruption et à la mort. Déjà elle porte les traces de sa caducité: le sol avare, si fertile autrefois, ne répond plus que par de maigres productions au travail obstiné du paysan courbé sur la glèbe. on dirait que la terre fatiguée est comme frappée de décrépitude: «Hochant la tête, le laboureur chargé d'années soupire sans cesse à la pensée que son grand labeur est demeuré stérile, et quand il compare le présent au passé, il ne manque pas de vanter le bonheur de son père . »

C'est que Lucrèce partage avec tous les Anciens la croyance que la vie du monde est éternelle, mais qu'elle est rythmée. Elle passe sans cesse de la jeunesse à la vieillesse: sans commencement ni fin, elle est soumise à de perpétuels recommencements. Cette croyance procède de diverses origines: de la conception cyclique du temps, qui vient de l'astronomie babylonienne, et de la théorie des quatre âges de l'humanité, chantée par Hésiode.

En fait, ils étaient rationalistes avons-nous dit, c'est-à-dire ils croyaient ce qu'il était raisonnable de croire: les saisons qui reviennent toujours, les enfants qui commencent une vie qui ne différera pas de celle de leurs pères, des villes fondées et détruites toujours de la même façon, toutes ces choses qui se répétaient immémorialement les conduisaient, tout naturellement, tout rationnellement, à croire que toute chose était un éternel recommencement. Ils n'avaient pas de l'histoire, la leur même, la connaissance raffinée que nous possédons en pouvant reculer jusque dans la Préhistoire, pour que puisse jaillir en eux l'intuition que l'histoire est une sorte de marche, qui pourrait générer une amélioration, un progrès. D'ailleurs, cette idée de progrès et d'évolution ne naîtra qu'au XIIe siècle et ne se popularisera qu'au XVIIIe.

Les Babyloniens enseignaient que les phénomènes terrestres sont sous la dépendance des mouvements des astres, et que ceux-ci sont périodiques: au bout d'un certain nombre d'années, appelé la Grande Année, les planètes reprennent les mêmes positions initiales par rapport aux étoiles fixes, et le cercle des événements terrestres et de l'histoire humaine recommence. Les diverses écoles philosophiques discutaient pour savoir qu'elle était la durée de la Grande Année, et si chaque période cosmique ramenait à la vie des hommes numériquement identiques à ceux qui ont existé suivant la conception de l'Éternel Retour, ou des hommes seulement spécifiquement semblables, mais numériquement différents. Certaines écoles comme celle des péripatéticiens, disciples d'Aristote, enseignaient que cette alternance de générations et de corruptions n'affectait que le monde sublunaire, celui sous la lune c'est-à-dire le nôtre où nous vivons; d'autres, comme celle des stoïciens, l'étendaient à tout le cosmos qui s'embrasait au terme de chaque période, pour renaître sempiternellement, comme le phénix de ses cendres.

De son côté, Hésiode avait enseigné que l'humanité passe par quatre âges: l'âge d'or, l'âge d'argent, l'âge de bronze, l'âge de fer. Lors des guerres civiles qui marquèrent la fin de la République romaine vers -80, les contemporains, comme Lucrèce, se croyaient à la fin de l'âge de fer, considéré comme le plus terrible, lorsque la paix d'Auguste vers -27 sembla inaugurer le retour de l'âge d'or, chanté dans la IVe Églogue de Virgile et le Chant séculaire d'Horace.

Mais que l'on acceptât la théorie du temps cyclique des Babyloniens, ou celle de la succession alternative des quatre âges de l'humanité, la notion du progrès continu, conçue à la façon de Condorcet, était exclue.

Au surplus, Lucrèce confère à la physique une portée uniquement morale: bannir de l'âme humaine la crainte des dieux et des sanctions d'outre-tombe. Il n'attend de l'artisanat, de l'architecture et des inventions techniques aucune amélioration de la condition humaine: il préconise, comme le fera Rousseau, le retour à la simplicité primitive, plutôt qu'une lutte contre la nature en vue de la dominer. Comme les socratiques, les épicuriens et les stoïciens, il fonde le bonheur sur l'appréciation correcte des biens et des maux, la maîtrise des passions, l'élimination des besoins inutiles, le repli sur soi-même, la recherche de l'ataraxie, sorte de paix de l'âme. Il convient plutôt de refréner ses désirs que de changer l'ordre du monde. Sustine, abstine (supporte tout mal et abstiens-toi de tout plaisir), demeure la maxime de la sagesse antique. Bien que la ville de Rome vivait très bien des ressources de son empire, cette philosophie exprime l'état d'une civilisation basée sur un état de précarité économique, d'où l'idée d'une société d'abondance, grâce à l'exploitation de la nature par l'industrie humaine, est pratiquement exclue. En fait, l'homme antique était industrieux, mais il ne pouvait soupçonner jusqu'à quel point, comme aujourd'hui, son génie pouvait obtenir de la nature infiniment plus, comme il nous est impossible d'imaginer sérieusement ce que sera l'humanité dans 500 ans.

8. La revanche de Spartacus

L'esclavage, en freinant la science et la technique, fut la Némésis, fille de la Nuit et de l'Érèbe et déesse de la morale et de la vengeance, qui se retourna contre la société qui l'avait consacré comme une nécessité naturelle. Il entraîna la ruine des cités grecques, des empires hellénistiques, et, finalement, de Rome, par la création d'une plèbe urbaine désoeuvrée et turbulente qui allait grandissant, l'appauvrissement des populations rurales, la dégradation de l'économie, en un mot en empêchant de créer ce que les États-Unis réussiront: un capitalisme du peuple, capable de récupérer les classes laborieuses comme classes consommatrices, c'est-à-dire que ceux qui travaillent consomment en toute justice ce qu'ils ont produit. À Rome, c'était outrageusement plus pervers. En fait, ces appauvris, ces déclassés, devenus exigeants et vindicatifs, n'accepteront jamais de travailler. Ils exigeront Panem (du pain gratuit) et des Circenses (Jeux fastueux pour tuer leur ennui).

Le processus est à peu près partout le même. Les guerres accroissent le nombre des esclaves. Dans les villes, la concurrence de la main-d'oeuvre servile (servus = esclave) rejette le petit producteur, le petit commerçant dans les rangs du prolétariat. Dans les campagnes, le nombre des cultivateurs libres, arrachés de leurs terres par les guerres incessantes, diminue en faveur de riches propriétaires qui font cultiver leurs domaines par des journaliers, des esclaves, quand ils ne les laissent pas en friche comme les latifundia (grands domaines aux mains des nobles) en Italie. Les anciens fermiers ne trouvent pas dans l'industrie de débouchés: les mines et les fabriques où travaillent les esclaves suffisent à alimenter un marché intérieur qui s'anémie. En Grèce, à partir du -IVe siècle, les travaux publics ne sont plus confiés à des artisans indépendants, comme sous Périclès, mais à des entrepreneurs qui fournissent la main-d'oeuvre, le plus souvent servile.

Par suite de la concurrence de la main d'oeuvre servile, les salaires tombent, alors que le prix du blé double et celui des loyers quintuple. Pour éviter les frais de transport, les industries tendent à s'exporter vers les points de vente de leurs produits. Athènes, qui faisait vivre au -Ve siècle une population quatre fois supérieure à ses propres ressources grâce aux échanges et aux tributs de ses alliés, perd en partie le moyen de payer les denrées alimentaires qu'elle importe. La fortune se concentre entre des mains de moins en moins nombreuses, face à une masse grossissante de déshérités.

Rostovtzeff décrit ainsi la situation dans les cités grecques au -IVe siècle: « La vie sociale et économique présente deux caractères dominants: le glissement progressif de la masse vers le prolétariat, (très pauvre; étymologiquement, "qui ne possède que ses enfants" ) joint à une aggravation du chômage d'une part, et d'autre part, à l'insuffisance de la nourriture », d'où résulte le dépeuplement. L'esclavage, pour des raisons analogues, entraîna la chute de la République romaine (-509 à -27). L'ancien peuple romain se composait de petits propriétaires terriens qui cultivaient eux-mêmes leurs champs. Ces honnêtes paysans composaient à la fois l'armée et l'assemblée. Vivant surtout de la culture du blé, quand Rome reçut les céréales de Sicile et d'Afrique, les cours tombèrent si bas que le paysan ne put tirer de sa récolte de quoi entretenir sa famille.

Il lui fallut vendre sa terre à un riche voisin, qui, de petits champs juxtaposés, formait une grande ferme qu'il faisait cultiver par des esclaves devenus de plus en plus nombreux et bon marché, depuis que les conquêtes les multipliaient. Le paysan déplacé n'avait plus qu'à se louer comme laboureur, comme métayer, ou à venir tenter sa chance à Rome. Il venait grossir la plèbe romaine, composée de paysans ruinés, de Grecs, de Syriens, d'Égyptiens, d'Asiatiques, d'Africains, d'Espagnols, de Gaulois, arrachés à leur patrie, vendus comme esclaves, puis, plus tard, affranchis par leurs maîtres et devenus citoyens romains.

Incapable de se nourrir elle-même, cette plèbe sans cesse grossissante s'en remettait à l'État du souci de l'entretenir et de la divertir, suivant la formule consacrée: Panem et circenses comme nous l'avons déjà mentionné.

« La plupart des chefs de famille, écrit Varron (-116 à -27) dans son Traité d'agriculture, se sont glissés dans nos murs, délaissant la faux et la charrue; ils aiment mieux battre des mains au cirque que de travailler dans leurs champs et leurs vignobles. »

Leur excuse se trouve dans le tableau que Tiberius Gracchus, ce grand réformateur agraire qui comme son frère Gaius mourut assassiné en -130, réclamant vainement la loi agraire, fit de la misère des campagnards: « Les bêtes sauvages d'Italie ont au moins leurs tanières, et les hommes qui versent leur sang pour l'Italie n'y ont que la lumière et l'air qu'ils respirent; ils errent sans maison, sans demeure, avec leurs femmes et leurs enfants. Ils mentent, les généraux qui les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et leurs temples. En est-il un seul qui ait encore l'autel sacré de sa maison et le tombeau de ses ancêtres ? On les appelle les maîtres du monde et ils n'ont pas à eux une motte de terre. »

La plèbe romaine, partie la plus pauvre des citoyens romains, juste au-dessus des esclaves dénués de droits civiques, entraîna une triple corruption.

Corruption électorale: les candidats aux magistratures publiques cherchaient à gagner ses faveurs en achetant ses suffrages; pour cela, ils prodiguaient les spectacles, les repas publics et les distributions gratuites de vivres (au temps de Cicéron, il était impossible de se faire élire sans d'énormes dépenses). En fait, c'était une sorte d'impôt que l'on imposait aux riches ambitieux. Qu'ils fassent de lourde dépenses pour leurs électeurs s'ils veulent être élus!

Corruption du Sénat: la plupart des nobles, qui regardaient l'État comme leur propriété, avaient besoin, pour distribuer leurs largesses aux électeurs, pour entretenir leur train de maison, de beaucoup d'argent; les uns, envoyés comme gouverneurs, rançonnaient les provinces; d'autres se faisaient payer par les rois étrangers pour leur accorder la paix, ou même laisser battre leur armée, d'où le mot terrible de Jugurtha, roi de Numidie: « O ville à vendre, si tu trouvais seulement un acheteur ! »

Corruption de l'armée: les anciens paysans romains, quand ils devenaient soldats, restaient des citoyens, et ne combattaient que pour leur patrie, puis retournaient à leurs champs, comme Cincinnatus, ce dictateur d'une année qui honnêtement retourna à sa charrue après la victoire; avec leur disparition, Marius (-157 à -86), ce général et consul romain qui complota contre la République, commença à admettre dans les légions des citoyens indigents, qui s'enrôlaient pour faire fortune en pillant les vaincus; on ne fut plus soldat par devoir, mais par métier: les soldats s'engageaient pour vingt ans; leur temps révolu, ils se rengageaient, avec une solde plus forte, et devenaient des vétérans, qui ne connaissaient ni Sénat ni loi, et n'obéissaient qu'à leur général.

Bientôt, de simples particuliers enrichis par la spoliation des provinces, comme Pompée (-106 à-48) et Crassus (-114 à -53), purent lever des armées à leurs frais. Il y eut, en -72, à la mort de Sylla (-138 à -78), quatre armées levées et commandées par de simples citoyens. Le Sénat ayant perdu toute autorité politique et morale, il ne resta plus de force réelle que l'armée, et de puissants que ses généraux qui étaient en fait des consuls, dûment nommés par le Sénat lui-même mais qui portés par leurs soldats cessaient d'obéir au Sénat qui était la plus haute autorité de la République. Dès lors, tout était prêt pour les guerres civiles qui ensevelirent la République.

Pline l'Ancien, dans une rare lucidité sociologique, avait raison quand il disait: « Les grands domaines ont perdu l'Italie. » Remontant aux causes, il eût dû ajouter: ceux-ci furent le résultat du refus d'obéir aux exhortations des deux frères Gracques qui avaient voulu partager les terres conquises, appelées ager publicus (le champ public) également entre tous les citoyens romains. Ainsi la classe moyenne romaine ne se serait pas affaiblie et la République qu'ils soutenaient ne serait pas effondrée avec eux.

César (-101 à -44) et Auguste (-63 à -14) mirent fin à la République et aux guerres civiles. Ils dotèrent l'Empire d'une administration relativement honnête et efficace, et surtout ramenèrent la paix. Celle-ci régna à peu près pendant 2½ siècles.

Alors s'ouvrit l'ère de prospérité chantée par les poètes Virgile et Horace. Les nouvelles provinces se couvrirent de cités nouvelles, et les populations s'accrurent, en Gaule, en Germanie, en Bretagne, en Espagne, en Afrique. Un admirable réseau routier favorisa l'échange des hommes et des richesses. Les voies maritimes, débarrassées des pirates, se jalonnèrent de ports nouveaux.

Cependant l'Empire, en dépit d'une classe de riches oisifs cultivés, n'apporta presque aucune contribution essentielle aux sciences fondamentales, et la technique n'exploita pas les possibilités qui s'offraient à elle. Le préjugé aristocratique en vertu duquel seule l'agriculture et le commerce étaient des occupations avouables, alors que les arts mécaniques devaient être abandonnés aux esclaves et aux affranchis, découragea les investissements dans l'industrie. En réalité, la notion d'investissement est tout à fait moderne. On faisait avec les fortunes accumulées des dépenses somptuaires (temples, villa, spectacles, monuments de toute sorte). La loi interdisait même aux sénateurs de s'y adonner. L'exemple de l'affranchi Trimalchion, satirisé par Pétrone, auteur du Satiricon qui dut se suicider en 65 quand rata sa conjuration contre Néron, est significatif: les nouveaux riches se hâtaient d'investir dans les propriétés foncières. Si les unités de production s'agrandirent, « on ne franchit pas, écrit Rostovtzeff, le fossé qui sépare la fabrique de l'usine, et qui fait de la machine le moyen de production essentiel ». En fait, les vraies seules machines qui intéressaient les Romains étaient les machines de guerre, onagre, catapulte et autre.

Le jour où les limites de l'Empire furent atteintes, vers +150 , l'économie fut forcée de se replier sur elle-même. Pour continuer à progresser, elle aurait dû s'étendre en profondeur, donnant aux classes inférieures un pouvoir d'achat susceptible de stimuler la demande et de les intégrer dans le circuit économique. Tel ne fut pas le cas.

Dans l'industrie, la concurrence de la main-d'oeuvre servile maintenait les salaires des ouvriers libres et des artisans à un niveau très bas. Le coût des transports faisait qu'au lieu d'exporter leurs productions, les industries s'expatriaient en se régionalisant, si bien que chaque province tendait à devenir une unité économique autarcique. Les grands domaines ruraux suivaient, à leur échelle, le même exemple. Au lieu de compter sur l'industrie urbaine pour subvenir à leurs besoins, les grands propriétaires entretenaient, à l'aide d'esclaves et de métayers (locateurs de domaines pour les faire fructifier en échange de redevances aux propriétaires), les forges, les poteries, les fours à briques, les ateliers de tissage dont ils avaient besoin. L'industrie urbaine déclinait, le commerce interprovincial s'amenuisait; les villes s'appauvrissaient. La classe moyenne, craignant de retourner à la condition de prolétaire, restreignait le nombre de ses enfants.

Selon Rostovtzeff, « les progrès réalisés dans le domaine industriel au cours de la période hellénistique, ont été dus à l'accroissement de la demande. À partir de +125, le marché se réduisit aux villes et aux provinces de l'Empire. L'avenir de l'industrie dépendait de leur pouvoir d'achat. Or, si la bourgeoisie des villes était riche, le prolétariat ne cessait de s'appauvrir, et le bien-être des populations rurales n'augmentait pratiquement pas. En fait, le jour où les limites de l'oikouménè (lieu habité; oikos veut dire maison) furent atteintes, il aurait fallu exploiter plus intensément le marché intérieur, et toucher les classes inférieures. Mais cela eût exigé une modification de la structure sociale de l'empire » .

En +250, la faillite de l'économie romaine était certaine: le taux des naissances diminuait dans toutes les couches de la population. On ne connaît pas encore très bien les raisons profondes qui font qu'une population décide ou non de faire plus ou moins d'enfants, sauf lorsque les causes sont manifestes (guerres mondiales, pilules anticonceptionnelles, épidémies, etc). Dans le cas des Romains, c'est le mystère entier.

Lorsque la guerre reprit avec les Parthes, en Orient, avec les Germains, qui avaient franchi le Rhin et le Danube, il fallut lever des troupes auxiliaires dans les provinces éloignées, les moins romanisées, pour compenser les pertes démographiques. Au reste, dès le début du Ier siècle, la vieille armée civique de la République romaine était devenue une armée de métier, composée de mercenaires, commandée par des généraux mi-politiciens, mi-aventuriers. Pour entretenir cette armée, il fallut augmenter les charges fiscales, et, pour parer au déficit, la monnaie fut dévaluée, au point que partout on recourut au troc et au paiement en nature. Les classes dirigeantes des villes furent les premières atteintes: elles qui jadis briguaient les magistratures urbaines (les curiales) ne cherchèrent plus qu'à y échapper, parce que l'État les tenait pour responsables du recouvrement de l'impôt, et les obligeait à combler le déficit: devenir membre de la curie devint une charge qui pouvait conduire à la ruine, d'autant plus qu'il n'y avait plus, comme du temps de la République, de conquêtes pour garnir les coffres des généraux-aventuriers.

La situation économique s'aggrava. Commerce et communications dépérirent, villes et terres se dépeuplèrent. Pour remédier à la crise, le Bas-Empire (comme, à l'époque hellénistique, l'Égypte des Lagides) eut recours à un remède qui ne fit que retarder l'échéance fatale: l'étatisme planificateur.

Le paysan fut rivé à la glèbe, et devint un serf. Serf vient lui aussi de servus qui veut dire esclave. La différence, c'est que le serf est citoyen et il n'est pas la propriété du maître; il n'est que rivé à la terre qu'il cultive, ne peut la quitter, et le maître vend la terre avec lui. L'artisan fut rivé à sa corporation, et, souvent marqué au fer rouge, il fut obligé de se marier dans sa corporation, qui devint une caste héréditaire. Le décurion fut rivé à sa curie, l'entrée à la curie devenant obligatoire. L'Empire fut transformé en une ruineuse usine où, sous la supervision des fonctionnaires, chacun travaillait pour l'État. L'édit de Dioclétien, empereur de 284 à 313, fixa pour tout l'orbis terrarum, c'est-à-dire pour tout l'empire les salaires et les prix. Chacun fut pris dans le carcan d'une administration inquisitoriale, inefficiente et improductive.

La vie devint si insupportable, que certains au Ve siècle, comme Orose et Salvien, écrivains chrétiens , ne virent plus d'autre issue que l'appel aux Barbares et ainsi trahissaient Rome. Quand les grandes invasions se déchaînèrent et démembrèrent l'Empire, la civilisation gréco-romaine était en état d'implosion et de redressement insuffisant ou incorrect depuis plus de 150 ans.

Pour avoir préféré la solution paresseuse et injuste de l'esclavage plutôt que l'effort tendant à développer la technique, en vue de soulager la peine des hommes; pour avoir créé un prolétariat urbain d'agriculteurs et d'artisans éliminés par la concurrence servile; pour avoir confié la garde de l'Empire aux Barbares « de la même race que nos esclaves » écrivait Synésius à Arcadius), au lieu d'imposer le service militaire aux citoyens romains, on put voir sans étonnement, lors de la prise de Rome par Alaric, en +410, 40 000 esclaves passer en masse du côté du vainqueur. Parce qu'on leur avait enlevé toute espérance, les esclaves des siècles impériaux, dont Spartacus, cet esclave révolté mais maté en -71 par Crassus était sans doute leur idole, avec l'aide des Barbares, finirent par faire s'écrouler les colonnes de la Cité qui se flattait d'être éternelle.

9. Le naufrage de la civilisation antique

Enfermée derrière son limes comme derrière une muraille de Chine, Rome, pour n'avoir pas su régler le sort d'une vaste plèbe intérieure, pour n'avoir su promouvoir aucune invention technique depuis l'époque hellénistique, pour avoir réalisé à la lettre le mot de Lucain dans La Pharsale: « Paucis vivit genus humanum», Rome, minée depuis le IIIe siècle par une crise intérieure, ne sut pas résister à l'assaut des Barbares.

Un changement climatérique, sensible de la Sibérie à la Scandinavie, qui réduisit les terrains de culture et d'élevage, possible cause à la dénatalité, provoqua des invasions en chaîne, chaque envahisseur fuyant un plus fort que lui. « Les Huns se sont jetés sur les Alains, les Alains sur les Goths, les Goths sur les Taïfales et les Sarmates; les Goths, refoulés de leur patrie, nous ont refoulés en Illyrium, et ce n'est pas fini ! » s'écrie saint Ambroise à la fin du IVe siècle. Viennent ensuite les bandes des Alamans, des Hérules, des Quades, des Vandales, des Ostrogoths (Goths de l'est), des Wisigoths (Goths de l'ouest), des Burgondes, des Francs, des Lombards, qui ravagent l'Empire.

Dans quel état le laissent-ils ! L'homélie sur Ézéchiel du plus prestigieux des pontifes, de Grégoire le Grand (590-604), nous en donne l'image: « Qu'y a-t-il pour nous plaire en ce monde? Nous ne voyons partout que douleur et lamentation, les cités et les villes sont détruites, les champs sont rendus incultes, et le pays se dépeuple. Aucun paysan ne demeure pour cultiver les terres; peu d'habitants restent dans les villes; et, cependant, ces rares restants d'humanité sont encore soumis à des souffrances incessantes... Certains sont emmenés en captivité, d'autres sont mutilés, et le plus grand nombre est massacré sous nos yeux. Qu'y a-t-il donc pour nous plaire dans ce monde ? Si nous aimons encore un monde tel que celui-ci, il est clair que nous aimons, non le plaisir, mais le malheur. » Les chrétiens payaient le résultat de leur politique de ne pas avoir soutenu l'empire et la civilisation romaines qu'il méprisait même si elle leur était supérieure. N'avaient-ils pas eux-mêmes souhaité la venue des Barbares pour qu'ils abattent la Rome païenne? Ils ont désenchanté en constatant la différence qu'il y avait entre un Romain et un Barbare. C'était la différence entre la civilisation et la ruine.

Que faire ? Les modèles de vie que le pontife propose, ce sont saint Benoît, c'est-à-dire le renoncement monastique, et Job, c'est-à-dire le dénuement intégral et la résignation: « Pourquoi continuer à moissonner quand le moissonneur ne peut survivre ? » À partir de 543, la peste noire, venue d'Orient, ravage l'Italie, l'Espagne, une grande partie de la Gaule, pendant plus d'un demi-siècle. Paul Diacre en a évoqué l'horreur: « Des domaines, des villes, pleines jusqu'alors de la foule des hommes, étaient plongés dans le plus profond silence par une fuite générale. Les enfants fuyaient en abandonnant les cadavres de leurs parents, les parents abandonnaient fumantes les entrailles de leurs enfants... Le siècle était ramené au silence antérieur à l'humanité: pas de voix dans les champs... les champs étaient transformés en cimetières et les maisons des hommes en tanières pour les bêtes sauvages. » Au VIle siècle, on crut avoir atteint le fond du gouffre.

Dans ce déchaînement d'apocalypse (fin catastrophique du monde) une seule structure administrative, sociale, morale, religieuse subsiste: l'Église, à laquelle les empereurs depuis Constantin se sont convertis en désespoir de cause, et qui, passant aux Barbares, va s'efforcer de les civiliser. Cependant, il ne faut pas se leurrer. Dans la culture «barbare», surtout celle qui venait du Nord, il y avait aussi des traits de civilisation qui étaient supérieurs à ceux des chrétiens romanisés (une certaine jeunesse, un dynamisme, une adaptabilité, une égalité plus grande entre les deux sexes, l'absence de totalitarisme et de fanatisme religieux, l'absence de puritanisme sexuel, un sentiment vif de la nature) beaux traits de caractère que les Romains chrétiens avaient perdus depuis longtemps si on se les jugent par la peinture bysantine qui est profondément triste et presqu'exclusivement religieuse. Il faudra attendre Giotto, au XIIIe siècle, pour que le vent frais de la nature et de la vie souffle de nouveau dans les arts en pays chrétiens.

V-- LES MODIFICATIONS ÉCONOMIQUES,           SOCIALES ET TECHNIQUES

Le génie grec a créé, à partir de l'homo sapiens préhistorique, le premier humanisme occidental, celui qui invente la science démonstrative et organise rationnellement la cité. Il n'a pas été capable cependant de continuer l'homo faber (l'homme fabriquant l'outil) qui, par les arts mécaniques, domestique avec succès comme au XVIIe siècle les forces de la nature au service de l'homme. Pour ce faire, il faudra qu'une révolution morale et sociale se produise, qui abolisse l'esclavage, et réhabilite le travail manuel et les arts mécaniques. Cette révolution, c'est le Moyen Age qui va l'accomplir.

1. La réhabilitation morale de l'esclave

Le message chrétien n'avait pas pour but, à l'origine, de réformer la société. Car il était au fond très conservateur. Devenu religion d'État avec l'empereur Constantin en 323, il s'est moqué des déshérités en refusant les réformes socio-politiques qui eussent restauré la dignité des hommes courbés par les servitudes. Il avait pour but d'annoncer l'imminence du royaume de Dieu et la nécessité de s'y préparer par la pénitence. En fait, il se détournait de la cité terrestre et l'abandonnait à ses tristes péchés. C'est d'une façon bien détournée et inattendue que le christianisme opérera une révolution sociale. En attendant l'heure du grand règlement de comptes dans l'au-delà, chacun était tenu de demeurer dans la condition où il avait plu à Dieu de l'appeler. Saint Paul recommande aux esclaves d'être soumis envers leurs maîtres, aux maîtres d'être bons envers leurs esclaves. « Que chacun, écrit-il aux Corinthiens, demeure dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé. As-tu été appelé étant esclave ? ne t'en inquiète pas; et, quand même tu peux devenir libre, mets plutôt ton appel à profit. Car l'esclave qui a été appelé dans le Seigneur est un affranchi du Seigneur. De même, l'homme libre qui a été appelé est un esclave du Seigneur.» L'Épître aux Éphésiens recommande: " Accordez à vos esclaves ce qui est juste et équitable; abstenez-vous de menaces, sachant que leur maître et le vôtre est dans les cieux. »

Il ne vint jamais à l'esprit des Pères de l'Église, pas plus du reste qu'à celui des jurisconsultes et des philosophes païens, d'envisager la disparition de l'esclavage. Saint Jean Chrysostome (349 à 407), tout au plus, engage à se contenter d'un minimum: « Pourquoi tant d'esclaves ? De même que pour les vêtements et pour la table, on doit, en fait d'esclaves, se borner au nécessaire.» En fait, un chrétien qu'il soit libre ou esclave le laissait indifférent.

Sénèque traite ses esclaves d'« humbles amis ». La législation à leur égard s'était fort humanisée sous les empereurs païens. Sous les empereurs chrétiens, elle est en recul. Constantin par sexisme sous l'influence des religieux qui l'avait pressé d'embraser la nouvelle religion, remet en vigueur une disposition du vieux droit, selon laquelle la femme libre cohabitant avec un esclave devenait l'esclave du maître de celui-ci; celle qui vivait en concubinage avec son propre esclave était condamnée à la mort sur le bûcher. Indubitablement, le christianisme a subtilement accentué le sexisme et l'esclavagisme antiques.

Juridiquement, l'esclave antique est une chose, un meuble, res mobilis (un bien meuble), une marchandise dont le possesseur peut user et abuser à sa guise. Aristote déclare que c'est un outil vivant. Varron distingue dans l'équipement d'une exploitation rurale, « le mobilier muet, le mobilier semi-parlant, le mobilier parlant ». La douane taxe l'esclave comme un cheval ou un mulet: «servus vel animal aliud » (l'esclave ou quelque autre animal que ce soit) déclare Ulpien, grand juriste romain. L'esclave n'a pas de volonté propre. C'est un corps qui n'a pas le pouvoir de dire non: non habet negandi potestas. Il n'a pas de droits: servile caput nullum jus habet. Il n'a pas de famille: ni mariage légal, ni paternité reconnue: « Quem pater, qui servus est ? » déclare un personnage de Plaute, écrivain romain. Pour lui, il n'y a rien de honteux, lorsque le maître commande: non turpe quod dominus jubet. (il n'est rien de mauvais que le maître ne commande). Il n'a pas de religion ou n'a que des religions étrangères, et « les dieux, déclare Macrobe, ne s'occupent pas des esclaves ». Le maître peut le châtier, l'enchaîner, l'emprisonner, le mutiler, le torturer, le mettre à mort. Pline appelle les esclaves des désespérés; et Sénèque, si compatissant pour ces tristes amis, convient que, pour ceux tombés aux mains d'un mauvais maître, il n'est d'autre issue que le suicide. Il faut arriver aux Antonins, empereurs de 96 à 192, pour que soit créée pour eux une préture tutélaire (un ombudsman), qui leur donne un recours en justice contre les pires excès. Mais, si les grands jurisconsultes (conseillers juridiques), les cyniques et les stoïciens proclament que tous les hommes naissent libres, on se résigne à l'esclavage, en professant la diversité d'origine des familles humaines. Il y a les descendants des dieux et des héros d'où leur vient le droit de commander. Il y a les hommes libres, qui jouissent des droits civils et politiques, mais que la différence de fortune et de fonctions fait classer sous le Bas-Empire, en honestiores et humiliores. Il y a enfin les esclaves, par droit de nature, de conquête ou de naissance.

Le christianisme, en proclamant que tous les hommes proviennent du même couple originel, qu'ils sont tous enfants de Dieu, pareillement rachetés par les mérites de la passion du Christ, également frères et respectables, fonde la croyance en l'égale dignité de tous les hommes, sans acception de condition, de race et de nationalité. Les Romains avaient opéré un autre type de nivellement mais entre hommes libres seulement.

Il n'y a plus ni premiers ni derniers, proclame saint Paul, « il n'y a plus ni Grecs ni Juifs, ni circoncis ni incirconcis, ni esclaves ni hommes libres, ni hommes ni femmes. Tous sont un dans le Christ » L'esclave chrétien est, devant Dieu, l'égal du riche, de l'homme libre, de son propre maître. Il est admis sur un pied de parfaite égalité à l'église, aux agapes (fêtes), aux sacrements, dans les rangs de la hiérarchie religieuse, dans les catacombes où on enterre les morts. Il peut même être supérieur à son maître s'il est baptisé et si celui-ci n'est que catéchumène ou soumis à une pénitence publique. Il peut être prêtre, évêque et même pape comme Caliste, ancien esclave évadé. Son mariage est validé, sa paternité reconnue, sa pudicité défendue: la famille chrétienne est fondée. De même que le bouddhisme s'est imposé, non par sa philosophie nihiliste, mais en prêchant la suppression des castes, comment le christianisme n'aurait-il pas conquis la masse des esclaves, des petits, des pauvres, des déshérités, lui qui proclamait que le Christ, pour la rédemption des plus humbles, a pris la forme d'un esclave, est mort sur la croix comme un esclave, si bien que les plus grands pasteurs, comme Augustin, se proclament eux-mêmes les esclaves de leurs fidèles. La révolution accomplie par le christianisme est contenue dans cette parole magnifique d'Origène (185-254), torturé qui mourut des suites de ses blessures sous les persécutions de Dèce, empereur romain de 249 à 251: « Les catéchistes, les docteurs s'efforcent de montrer aux esclaves comment ils peuvent, par la religion, acquérir une âme d'homme libre.» On le voit bien: les propagandistes chrétiens ne cherchaient nullement à promouvoir socialement l'esclave mais à infiltrer le christianisme dans la masse des esclaves. Et non pour les libérer de leurs chaînes mais pour les christianiser. Ils le disaient eux-mêmes: leur royaume n'est pas de ce monde.

L'Église recommande l'affranchissement des esclaves comme la première des aumônes et la meilleure pénitence, pro remedio animae. Cependant que les dignitaires de l'Église possèdent aussi des esclaves pour leur service personnel. L'Église cherchera toujours à ce que les riches et les puissants se délaissent d'une partie des leur richesse pour qu'ils la lui donne, en échange de la rémission de leurs péchés. Elle condamne la mise en esclavage des prisonniers; elle se consacre au rachat des captifs; elle adopte les enfants abandonnés, les alumni. Elle enseigne un nouveau respect de la personne humaine: il y a des martyrs pro fide mais aussi pro castitate, et les empereurs chrétiens (en s'y prenant à plusieurs reprises, il est vrai) finirent par supprimer les combats de gladiateurs, et ces abominables jeux du cirque, où avait coulé comme une semence féconde le sang fertile des martyrs. Mais elle supprimait ces jeux pour affaiblir la culture greco-romaine qu'elle voulait supplanter. Car l'Église et le christianisme opéraient, non une révolution sociale mais une authentique révolution culturelle. Une révolution culturelle, c'est le renouvellement complet de toute la métaphysique, toute la sensibilité, toutes les perceptions, toutes les moeurs d'une société et d'une culture. Voilà pourquoi une telle opération prend plusieurs centaines d'années, en fait un millénaire.

2. La réhabilitation du travail manuel et des arts mécaniques

La proclamation de l'égale dignité spirituelle, et non sociale ou politique, de tous les hommes entraîna par imitation la réhabilitation du travail manuel et des arts mécaniques. Jésus n'était-il pas charpentier, les premiers disciples d'humbles pêcheurs, saint Paul fabricant de tentes ? C'est parmi la masse des esclaves et des ouvriers que le christianisme compta ses premiers grands succès. Le terme d'operarius se rencontre fréquemment sur les épitaphes chrétiennes. Une des recommandations de l'Église faite aux artisans fut de s'acquitter de leur travail avec conscience et diligence. Car toute nouvelle idéologie se présente comme un redressement moral.

Les Anciens considéraient que l'homme libre doit être un homme de loisirs pour pouvoir consacrer en principe toute son activité à l'État. La concurrence du travail servile avait rejeté dans les villes toute une armée de cultivateurs dépossédés, d'ouvriers et d'artisans sans travail, qui constituait une plèbe oisive vivant du trésor de l'État, de distributions gratuites, de corruption électorale, passant sa journée au théâtre, au cirque ou à l'amphithéâtre, exigeant panem et circenses (du pain et des jeux). Le christianisme proclame la nécessité du travail pour tous. «Celui qui ne veut pas travailler n'a pas le droit de manger », écrit saint Paul aux Thessaloniciens. Évêques et prêtres, -car ils ne sont pas encore arrivés au pouvoir- donnent l'exemple: la discipline primitive leur enjoint de travailler de leurs mains. Les moines d'Occident, en introduisant le travail manuel dans leurs règles monastiques -car ils étaient encore trop pauvres pour engager des ouvriers- en firent une partie de l'Opus Dei. On les vit défricher les forêts, assécher les étangs, transformer les bois marécageux en terrains de cultures, en fermes, en abbayes devenant le centre d'un village, d'un bourg et finalement d'une cité.

Si l'on veut réaliser la transformation opérée dans les esprits, il suffit de rapprocher quelques faits. Les empereurs romains, offrant un sacrifice expiatoire (pour se faire pardonner par les dieux quelque péché), faisaient écarter « les ouvriers et les esclaves » dont les regards eussent souillé l'autel et compromis l'holocauste. Au IVe siècle, par contre, le travail manuel, si méprisé hier, peut devenir un moyen d'anoblissement. Symmaque (340 à 410), dans une de ses lettres où il essayait de défendre les valeurs traditionnelles de Rome contre le christianisme, parle d'un certain Cyriades, vir clarissimus, comes et mechanicus.(homme très noble, compagnon et machiniste). On le voit bien alors c'était plutôt un changement de mentalité général dans la société du Bas-Empire qu'un trait du christianisme primitif. Le code théodosien stipule que l'exercice distingué d'un métier peut conduire à la dignité de comte de premier ordre.

Tout au long du Moyen Age, le travail manuel et artisanal fut revalorisé. Groupés en arti (artisans) en Italie, en charités, frairies, confréries, métiers, arts, corporations en France, en guildes en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, en hanses en Allemagne, les artisans ont le respect de l'ouvrage «bon et honnête », du travail bien fait, de l'oeuvre d'art. Chaque corporation forme une association religieuse, une confrérie, ayant sa bannière, qu'elle déploie au cours d'une messe solennelle, le jour de sa fête patronale. Chacune d'elles participe à l'édification d'un monument collectif: la cathédrale qui est la bible lapidaire des foules, la maison commune qui dresse son beffroi et raconte dans la brique, dans la pierre, dans le marbre les fastes de la cité. Ces cathédrales médiévales sont les chefs-d'oeuvres les plus éblouissants de toute l'histoire de l'art occidental. Jamais l'homme ne construisit d'aussi grandes merveilles.

Les corporations (associations d'artisans pour la défense de leurs intérêts) et les guildes (associations de secours mutuel entre marchands) devinrent si puissantes que, non seulement elles arrachent au roi, au seigneur féodal, à l'évêque, des franchises consignées dans des chartes, mais en France, dans les Flandres, en Allemagne, en Italie, elles prennent souvent le pouvoir, et fondent des Républiques, qui ont à leur tête des représentants des métiers et des arts. À Florence, les « Arts majeurs » (le populo grosso) prennent le pouvoir, au milieu du XIIIe siècle, contre les nobles, et Venise sera une République patricienne gouvernée par une aristocratie de marchands.

Or une cité gouvernée par des artisans et des marchands, c'est quelque chose d'inédit, quelque chose d'impensable pour la cité antique.

3. Les inventions du Moyen Age

Cette glorification du travail artisanal est un des facteurs qui provoqueront, tout au long du Moyen Age, de très utiles inventions.

Au départ, on voit se développer le moulin à eau, puis le moulin à vent. Ces 2 formes d'énergie: l'énergie hydraulique et l'énergie éolienne, vont dominer l'évolution technique jusqu'au XVIIIe siècle, celui des Lumières et de la révolution industrielle.

Entre le Xe et le XIe siècle, l'emploi de l'énergie motrice que représente le moulin à eau se généralise explosivement, grâce à l'abondance des cours d'eau. Il va provoquer un véritable essor économique et technique, basé sur la mécanisation des divers métiers. Pour adapter l'énergie hydraulique à d'autres machines, des mécanismes de transmission doivent être inventés, propres à transformer le mouvement circulaire de la roue motrice en mouvements linéaires alternatifs. Le plus simple, employé déjà dans certains automates d'Héron d'Alexandrie au premier siècle de notre ère, est l'arbre à cames. Une came est une pièce arrondie, souvent une roue, pouvant transmettre ou transformer le mouvement d'un mécanisme. En disposant des cames sur un arbre moteur, on peut actionner des marteaux et des maillets. Pour les scies et les tours, on utilise un ressort ou une poulie de rappel pour ramener l'appareil à la position initiale. Enfin, dans un carnet du début du XVe siècle, on voit apparaître le dessin de la bielle-manivelle.

Grâce à l'utilisation de la came, on voit surgir les moulins foulons, les moulins à chanvre, les moulins à tan, les moulins à bière, les moulins à fer, les moulins à papier. Le foulage à marteau hydraulique remplace l'ancien foulage à la main ou au pied. Les marteaux hydrauliques, dans les forges, avec leur soufflet, améliorent la qualité des objets forgés et stimulent l'industrie minière aidée de roues hydrauliques activant des treuils d'extraction.

La mécanisation du foulage provoque le développement de l'industrie textile. Les tours se perfectionnent. Le rouet fait son apparition, amélioré par l'adjonction d'une pédale. Devenu vertical, le métier à tisser permet des tissages complexes, qui exigent des métiers à quatre trames. Une trame, c'est un ensemble de fils en parallèle destiné à recevoir les autres fils en sens inverse qui donneront l'allure générale au tissu. Le moulin mécanique à dévider la soie fait son apparition dans l'Italie du Nord à la fin du XIIe siècle.

Les moulins à vent, que certains auteurs font remonter à Vitruve au -1er siècle, et que les Arabes ont diffusés, prennent leur essor au XIe siècle. Ils ne servent pas seulement à moudre le blé, mais sont utilisés, surtout aux Pays-Bas et dans les pays aux terres basses, pour le drainage des marécages et pour l'extraction de la tourbe. La mouture du blé fait naître le meunier et les fours banaux. L'automatisme mécanique se développe: on passe progressivement des « jouets », conçus par l'école d'Alexandrie, aux réalisations pratiques. L'horloge mécanique se substitue aux clepsydres (horloges à eau), grâce à l'échappement de Villard de Honnecourt. Au début du XVe siècle apparaît le ressort moteur, et l'on commence à construire des montres. Un métier nouveau se crée, celui d'horloger.

Lorsque l'Europe se couvre de la robe blanche des cathédrales (car à cette époque la pierre toute blanche était propre...) , après la grande terreur de l'an mille, lorsque les seigneuries édifient des châteaux-forts, la construction des cathédrales et des châteaux nécessite beaucoup d'ingéniosité de la part des bâtisseurs. Les appareils de levage les plus perfectionnés, à levier, à contrepoids et crans d'arrêt, sont utilisés. Le cric est attesté. L'album de Villard de Honnecourt, au milieu du XIIIe siècle, comporte le dessin du vérin.

Grâce aux appareils de levage et aux appareils d'épuisement, l'art des mines fait des progrès importants.

Ceux-ci modifient à leur tour la culture de la terre, en permettant de construire des charrues à roues, à versoir et avec des socs qui permettent des labours plus profonds. La pratique de l'assolement triennal (le sol reçoit 3 cultures différentes à tous les 3 ans, soit une par an) rend possible la culture des légumes, riches en protéines, permettant le transport d'une partie de la population rurale dans les bourgs et dans les villes.

Deux innovations bouleversent les transports: le collier d'épaule, qui accroît considérablement la traction animale car, avant, le collier au cou étranglait l'animal tractant. Et on invente le gouvernail d'étambot (accroché et cloué à l'arrière du bateau), qui améliore la navigation car, avant, on devait tenir le gouvernail tout entier dans ses mains. Ainsi, on peut grossir le gouvernail mais aussi le bateau qui en plus devenait plus maniable et plus sûr.

Ainsi, dans tous les domaines, dans l'exploitation agricole, dans l'exploitation du sous-sol, dans l'exploitation du monde animal, dans les techniques du feu, dans les procédés chimiques, dans l'armement, dans les grands travaux, des progrès techniques sont réalisés. Grâce à la disparition progressive de l'esclavage, grâce à la sécurité relative que procurent les grandes monarchies féodales qui se constituent à partir du XIe siècle, une civilisation technique s'esquisse et se développe, qui va modifier considérablement la vie économique et sociale, et l'attitude de l'homme en face du monde.

Mais ne confondons pas essor technique considérable comme celui du Moyen Age et révolution industrielle. La première facilite le travail et augmente le rendement. Celle-là métamorphose la vie économique et sociale, voire change même la mentalité et la civilisation toute entière.

Dans cet essor technique tout de même considérable du Moyen Age, les ordres religieux jouent un rôle très puissant, ce qui est logique, étant donné l'étendue de leurs possessions. La « Règle » par excellence, la règle de saint Benoît 480-547 que suivaient les moines de Cluny, abbaye fondée en 910 par Guillaume d'Aquitaine, déclare: « Si les frères, que ce soit par nécessité ou par pauvreté, sont obligés de travailler eux-mêmes aux récoltes, qu'ils ne s'en affligent pas, car c'est alors qu'ils seront véritablement moines, lorsqu'ils vivront du travail de leurs mains, à l'exemple de nos Pères (du désert) et des Apôtres. » Il est vrai que la somptueuse liturgie à laquelle le moine bénédictin consacrait le plus clair de son temps faisait retomber le plus souvent sur des tenanciers ce labeur qui eût dû lui être source de joie. Cette puissante Cluny soumise au seul pape, qui essaima dans toute l'Europe et où 1200 maisons dépendaient d'elle, développa puissance et attira des jalousies... De là vint la réaction cistercienne (les moines de Citeaux, en France), et le souci qu'eut saint Bernard en 1115 de mettre l'accent sur le travail manuel, pour permettre aux abbayes de subvenir à leurs besoins.

La règle de saint Bernard voulait que les abbayes cisterciennes fussent établies dans des régions particulièrement bien fournies en eau. Les cisterciens devinrent très experts en travaux hydrauliques, dans le but d'irriguer leurs terres et de fournir la force motrice nécessaire à leurs ateliers, ceux-ci étant indispensables pour subvenir à leurs constructions et à leur subsistance. Leur abbaye de Foigny possédait quatorze moulins à blé, un foulon, 2 tordoirs, 3 fourneaux pour la réduction du minerai, 3 forges, une brasserie, 3 pressoirs, une verrerie. Les premiers moulins à fer qui sont cités en Allemagne, au Danemark, en Angleterre, dans l'Italie du Sud, sans compter la France, sont tous des ateliers cisterciens qui bénéficiaient de 5 privilèges ou avantages extraordinaires: ils ne payaient pas d'impôt, n'avaient pas charge de famille, n'allaient pas à la guerre et n'étaient pas rançonnés. Au contraire, on leur confiait les richesses menacées par quelque trouble féodal, dynastiques.

En dépit de guerres interminables comme la guerre de Cent Ans et la guerre des Deux Roses, en dépit de révoltes artisanales et paysannes, en dépit de la peste noire qui fauche le tiers de l'Europe, les XIVe et XVe siècles, par suite de la vitesse acquise et d'une évolution irrésistible, voient la mise au point d'inventions techniques qui vont profondément modifier la condition du travail industriel et du commerce.

Ces 2 siècles sont de bons consommateurs de métal: pour les armures, pour les instruments agricoles et artisanaux, pour l'artillerie (qui prend son essor grâce à la poudre, laquelle vient de Chine, par l'intermédiaire des Arabes). On voit apparaître le haut fourneau, d'où les gueuses (morceaux informes) de fonte sont portées à la forge, où elles sont traitées à l'aide de puissants marteaux hydrauliques (mus par la force de l'eau). Cette technique nouvelle, qui produit le fer en 2 temps, a sa limite dans le fait que l'on se sert encore de charbon de bois, pour lequel les forêts sont dévastées. La métallurgie ne pourra vraiment se développer qu'avec la substitution du charbon de terre au charbon de bois, substitution qui commence en Angleterre à partir de 1570.

Grâce au gouvernail d'étambot (qui date du XIIIe siècle), grâce à l'astrolabe ( hérité des Arabes, genre de boussole pour déterminer la hauteur des astres au-dessus de l'horizon mais qui était tout à fait inefficace; comme une pilule placebo elle donnait par ailleurs un grand sentiment de sécurité à son utilisateur!) et à la boussole (importée de Chine), avec la construction des solides caravelles (bateaux légers avec 3 ou quatre mats avec voiles à antennes, comme les bateaux de Christophe Colomb), capables d'affronter les hautes vagues de l'océan (mais pas celles des tempêtes qui ont plus de 20 mètres!) et de filer 6 lieues à l'heure, commence la grande aventure des navigateurs espagnols et portugais, à la recherche des épices qui visaient essentiellement à tromper le goût des viandes pas toujours fraîches. Leurs découvertes vont changer l'image de la terre, créer des empires, et ouvrir le Nouveau Monde, l'Afrique (demeurée à peu près inconnue), la lointaine Asie, aux échanges avec l'Europe.

Deux autres inventions vont favoriser, au XVe siècle, la diffusion des connaissances et le commerce des esprits. Ce sont le papier de chiffons, matière première du livre (car on faisait du papier non avec de la pâte d'arbres broyés comme aujourd'hui mais avec des chiffons de tissus déchiquetés et broyés), et l'impression, inventée en 1450 par Gutenberg, à Mayence. On croit aujourd'hui que Gutenberg plagia son "invention" aux Chinois. Elles viennent à temps pour répondre à la soif de lecture des Universités, des Cours, des nobles, des bourgeois, des artisans. Cette invention et sa diffusion surtout eurent un impact considérable, peut-être le plus important avec la révolution industrielle, depuis les créations du génie grec. Le savoir, la science, l'information, leur accumulation accélérée, devenaient accessibles à tous.

Le progrès pouvait prendre son envol, accéléré, multiplié. L'impression des ouvrages de l'Antiquité, en faisant connaître la littérature profane des Grecs et des Romains, rendra possible la Renaissance. Le nouveau départ que va prendre l'Occident au XVIe siècle s'auréolera de noms prestigieux. C'est Tartaglia ce physicien qui développa l'art monstrueux de la balistique (science des canons, tirs et portée). C'est Cardan (1501-1576) qui inventa un le dispositif d'articulation à mouvement libre, une espèce de genou mécanique. C'est Stévin (1558-1620) esprit aussi brillant en comptabilité, en géométrie, en arithmétique qu'en hydrostatique. C'est Viète (1540-1603) qui fut le créateur des mathématiques modernes. Au XVIIe siècle qui poursuivit cette véritable révolution intellectuelle, c'est Kepler (1571-1630) qui avec les observations du danois Tycho Brahé découvrit 3 lois dont la 1ère est: les trajectoires des planètes autour du soleil formaient des ellipses et non pas des cercles comme on le croyait depuis l'Antiquité. C'est surtout Galilée qui découvrit la véritable première loi du mouvement. C'est Harvey (1578-1657), médecin de Charles Ier, qui découvrit la circulation du sang et développa nos connaissances du foetus et de l'embryon. Cavalieri (1598-1647) qui donna un nouveau départ au calcul intégral. C'est Descartes (1596-1650) qui établit en optique la loi de la réfraction, fonda la géométrie analytique, fonda le matérialisme mécaniste et géométrique et par son fameux "Je pense donc je suis" introduisit le Sujet en philosophie, ce qui en fait à sa façon un des précurseurs du libéralisme, car il n'y a pas de liberté sans sujet qui l'assume. C'est Pascal (1623-1662) qui conçut une machine mécanique à calculer, le calcul des probabilités, ainsi qu'en hydrostatique le principe qui porte son nom: "Dans un fluide incompressible en équilibre, les pressions se transmettent intégralement". C'et Fermat (1601-1665) qui en optique établit le principe selon lequel la lumière, pour aller d'un point à un autre, prend le chemin de durée minimale ou maximale. C'est (1629-1695) Huygens, auteur d'une théorie ondulatoire de la lumière, qui découvrit l'anneau de Saturne, la rotation de Mars et la nébuleuse d'Orion. Mais c'est surtout Newton (1642-année où mourut Galilée- 1723) qui est le plus grand de tous: il découvrit la composition de la lumière, fonde le calcul différentiel et le calcul intégral; mais surtout il découvrit les lois de la gravitation universelle.

Cet âge fabuleux du génie intellectuel des hommes fit littéralement exploser les sciences fondamentales et les techniques savantes fondées sur elles. Cette révolution intellectuelle, c'est le premier départ de la révolution politique libérale, et révolution industrielle, 2 siècles plus tard, comme les premières neiges sont le prélude aux tempêtes d'hiver.

Faut-il aller jusqu'à parler de la révolution technique du Moyen Age ? Certains l'ont pensé comme Jean Gimpel dans son livre enthousiaste La révolution industrielle du Moyen Age. D'autres ont prétendu qu'entre le XVe et le XVIIIe siècles, il n'y eut guère de progrès sensible dans l'outillage. Mais c'est une exagération. Si on veut respecter le sens des mots et conserver au mot révolution toute la puissance que recèle son sens premier et véritable, il faut réserver le mot révolution industrielle au XVIIIe siècle et appeler foisonnante floraison d'innovations techniques la période médiévale superbement riche et créative.

En tout cas, les inventions réalisées ont singulièrement allégé la peine des hommes, pour ne retenir que celles qui ont amélioré leur vie quotidienne et professionnelle: le harnais du cheval de selle, celui des animaux de trait, avec le collier d'épaule, les brancards, la disposition en file et les sabots ferrés; le moulin à eau, le moulin à vent, la scie mécanique, la forge avec les marteaux, les verres à vitre et les fenêtres vitrées, les cheminées domestiques, la chandelle et le cierge, la brouette, la charrue à roues avec versoir, le rabot, le vérin (appareil de levage formé de 2 vis), les rues pavées, le gouvernail, les lunettes, les horloges mécaniques et les montres.

En dépit des guerres, des pillages, des épidémies, des famines, du banditisme, qui ont suscité de terribles jacqueries, de siècle en siècle la condition des paysans s'est progressivement améliorée. Les esclaves, propriété sans droits, ont fait place aux serfs (personnes liées à la terre), qui peuvent ester en justice (témoigner devant un tribunal) et, sous certaines conditions, se marier légalement et disposer de leur tenure (d'un certain bien fonds, terre). Les serfs ont fait place aux tenanciers, dont les prestations en travail tendent à être remplacées par des redevances en argent, si bien que, de sujets du seigneur donc liés personnellement pour toute espèce de liens et d'obligations, ils se muent en contribuables tenus seulement à payer leurs taxes et dont ils se détachent pour le reste. Dans les villes, les artisans et les marchands s'organisent en corporations, soucieuses de faire prévaloir le juste prix et le juste salaire mais aussi souvent pour maintenir des monopoles et éloigner les concurrents!

Si les soulèvements des gens de métier, comme les jacqueries (révoltes des paysans qu'ont appelaient des Jacques, sans doute parce que ce prénom était fréquent) des paysans, sont nombreuses, sporadiques, cela indique leur volonté d'entrer dans le circuit économique, d'intervenir dans la vie publique, d'améliorer leur condition tout autant que de sortir d'une disette locale ou faire adoucir l'exploitation sévère de leur seigneur. Au XVe siècle surtout, les villes connaissent une véritable civilisation populaire, dans les manifestations de la vie spirituelle, artistique, les jeux et les divertissements. Le peuple ne peut plus être ignoré mais il se fera entendre qu'à coups de révolutions politiques sanglantes.

Lorsque la science repartira, aux XVIe et XVIIe siècles, elle le fera avec une exigence que l'Antiquité à cause de l'esclavage n'avait pas assumée avec toute la force créatrice dont elle avait été capable en tant d'autres domaines: celle d'être utile au commun des hommes, pour leur bien et non pas trop exclusivement pour la puissance de la Cité, de l'empereur ou de l'État.

4. Comment le développement des techniques médiévales suscite la recherche scientifique

Le développement des techniques suscite la recherche scientifique. Ainsi, la construction des cathédrales pose des problèmes de géométrie et de statique: Jordanus Nemorarius, qui est à la tête de l'ordre des Dominicains en 1212, écrit un livre des isopérimètres, et un Liber de ratione ponderis (traduction littérale: livre des poids rationnels) il traite de la statique. Alors que les plans de la cathédrale de Reims (1250) et de celle de Strasbourg (1275) ne sont que des élévations de façades, celui de la cathédrale de Sienne, en 1339, est un plan coté; mais aucun n'est encore un géométral (représenter un objet, mais sans perspective). La construction des bombardes (premiers canons qui n'effrayaient que les chevaux! et dès lors pouvaient mettre en l'air toute une cavalerie!) et des trébuchets (petites balances pour peser et comparer les très nombreuses différentes monnaies; mais le sens ici est: un piège pour prendre l'ennemi) conduit les ingénieurs militaires à certaines constatations chiffrées, encore loin de la balistique de Tartaglia et de Galilée.

Les esprits les plus brillants et novateurs du Moyen Age n'étaient guère moyenâgeux et religieux. Ils essayaient de faire sortir la Raison de la prison théologique où l'Église, qui avait mis la main sur les universités, tenait à l'enfermer. Des carnets de notes, comme celui de Villard de Honnecourt qui voyagea beaucoup au XIIIe siècle en dessinant les monuments merveilleux qu'il visitait, et des manuels, se répandent. À Oxford, avec Robert Grosseteste (Quel beau nom il avait! (mort en 1253), avec son disciple Roger Bacon (1214-1294), et surtout avec Pierre de Maricourt, on voit naître un véritable esprit scientifique fondé sur l'expérience. Les 2 derniers cités se flattent d'avoir pratiqué les métiers les plus divers, pour percer les secrets de la nature. C'est la méthode inductive qu'ils préconisent, en quoi ils s'opposent à la mentalité scolastique qui faisait dire à Abélard: « Rien n'est plus sûr que la raison, et rien de plus trompeur que les sens. » Au surplus, ils insistent sur la place que doivent prendre les mathématiques dans l'étude de la nature. Pierre de Maricourt mérite le nom de Dominus experimentorum que lui décerne Roger Bacon: «Il connaît par l'expérience les lois de la nature, la médecine, l'alchimie, toutes les choses du ciel et de la terre... Il a lui-même approfondi le métier de fondeur de métaux. Il a lui-même appris tout ce qui touche à la guerre, aux armes, à la chasse. Il a examiné tout ce qui se rapporte à l'apiculture, à l'arpentage et aux travaux des paysans . » C'est, au milieu du XIIIe siècle, un précurseur de Léonard de Vinci, dans sa Lettre sur l'aimant, écrite du camp de Nocéra, le 8 août 1269, non seulement il apporte une contribution capitale à la théorie du magnétisme, à l'aide d'un riche ensemble d'expériences bien conduites, mais, comme l'écrit Duhem, « il a très exactement connu la méthode expérimentale », et, dans la première partie de son livre, « il a donné un modèle digne d'être à jamais médité ». L'esprit mercantile (la cupidité s'est trouvée un métier...) exerce aussi son action sur l'esprit scientifique. La navigation, les découvertes géographiques, les transactions commerciales et bancaires donnent lieu à des traités d'art nautique, de comptabilité et d'économie politique. Dans son Esmeraldo de situ orbis (1505), le Portugais Duarte Pacheco indique de nombreuses latitudes, avec des erreurs insignifiantes. Pedro Nunez, dans son Traité de la sphère (1597), définit la courbe loxodronique (courbe suivie par un navire lorsqu'il coupe les méridiens sous un même angle). Le Flamand Mercator (1512-1594) est chargé par Charles-Quint de dresser des globes terrestres. Il fonde la géographie mathématique moderne en découvrant empiriquement la méthode de projection qui permettra d'améliorer d'une façon décisive les cartes marines. Les traités de mathématiques se sont multipliés. Le compte courant est imaginé par les Vénitiens, la comptabilité en partie double apparaît dans les comptes urbains de Gênes, en 1340. Thomas Gresham formule la loi monétaire qui le rendra célèbre. Cette loi dit: la mauvaise monnaie chasse la bonne. Jamais loi scientifique ne fut plus facile à trouver. Elle dit simplement que si vous avez un faux $10 et un vrai $10 dans vos poches, vous allez payer votre pizza avec le faux! Ne dites surtout pas que vous êtes honnêtes et que vous ne le ferez pas. Trop de gens ne sont pas aussi honnêtes que vous, et payeront avec le faux. Ce qui fait que scientifiquement cette loi est vraie. Or comme une « loi » en sciences humaines définit un comportement stable (un comportement généralement attendu), la loi de Gresham est donc vraie. Vous, qui êtes honnête, qui obéissez à la loi morale, (qui est tout autre chose qu'une loi scientifique), vous faites mentir, mais très marginalement, par votre comportement digne d'éloges cette loi scientifique. Alors, comment rendre fausse scientifiquement la « loi scienfique » de Gresham? Que tous soient honnêtes, pardieu!

C'est comme ceux qui disent que les guerres sont la « loi de l'histoire ». Ne faisons plus de guerres et la loi sera différente.

Néanmoins, les découvertes techniques du Moyen Age ont été les fruits de l'empirisme (par l'expérience pratique et sans recourir à des principes universels très abstraits), sous la pression des besoins nés de l'accroissement de la population, du climat, de la vie urbaine, du commerce et des guerres, plutôt que de la science appliquée.

Pour qu'il en soit autrement, il faudra que la science prenne son essor, à l'époque de la Renaissance, au contact des oeuvres des savants grecs retrouvées. Mais auparavant, ou d'une façon concomitante, il lui faudra remporter une bataille contre l'enseignement livresque de l'Église, tiré des Écritures et d'Aristote, qui constitue proprement la scolastique. En fait, ce n'est pas Aristote qui empêche la science de progresser. Ce sont les théologiens qui ont lu Aristote de travers et sans appliquer sa méthode. Car Aristote est un observateur assidu et méticuleux de la nature. Sa philosophie scientifique, pourrait-on dire, c'est d'observer et de rester près des choses. Il disait: "La vérité est dans les choses". Il n'aurait jamais dit qu'elle était dans la Bible. Il avait justement refusé les thèses de Pythagore, car ce mathématicien avaient enrégimenté les mathématiques dans une secte religieuse et tous ses membres, y compris Pythagore, périrent massacrés. Aristote au contraire voulait que la science serve le bonheur de l'homme. Mais comme il arrive souvent à un grand esprit, il est dénaturé et trahi par ceux-là même qui prêchent en son nom et qui se couvrent de ses découvertes ou de son oeuvre sans s'astreindre à la rigoureuse méthode d'observation ou d'expérience que le grand savant avait appliqué pour le devenir.

5. La mutation de la société médiévale

La société occidentale fut l'héritière du Bas-Empire romain (284-476). Pour asseoir le recouvrement de l'impôt, pour enrayer la fuite devant certaines charges et certains métiers, pour maintenir en poste les hommes nécessaires à une économie condamnée à vivre sur place, les derniers empereurs d'Occident avaient rendu certaines professions héréditaires et rivé les paysans à la glèbe. Un des derniers empereurs, Majorien (457-461) dénonce « les ruses employées par tant de personnes qui ne veulent pas demeurer dans l'état où elles sont nées ». La chrétienté médiévale hérita de cette mentalité tendant à l'immobilisme. Elle fit un péché du désir d'échapper à son état et de se promouvoir. Distinguons bien 2 choses: les Médiévaux ne furent pas immobiles tellement ils furent créatifs, imaginatifs et féconds en de nombreux domaines. Mais l'Église et surtout ses représentants principaux, et cela jusqu'à aujourd'hui, ont toujours voulu l'immobilisme intellectuel et social. Son discours consiste à dire qu'on guérit l'homme de ses malheurs par la soumission aux autorités même les plus stupides, par la foi même si c'est absurde, par l'espérance dans l'au-delà même si c'est incertain voire improbable, et par la charité envers les pauvres que trop peu exécutent et qui ne le méritent pas tous. C'est en ce sens là qu'on peut dire que le Moyen Age fut immobiliste, parce que la principale puissance de cette époque l'était intellectuellement et culturellement. Et encore là il faut nuancer. C'est l'Église qui construisit les somptueuses et merveilleuses cathédrales médiévales, qui s'occupa des écoles et des hôpitaux, et qui maintint vivantes l'écriture et la culture durant le rude et précaire Haut-Moyen Age (476-1000).

La dislocation de l'empire s'opéra sous le choc des invasions au IVe siècle et par la rupture des relations avec l'Orient aux mains des conquérants et des Barbaresques musulmans (on les appelait ainsi par mépris, tout à fait injustifié car l'Alhambra musulman est le monument le plus beau de toute l'histoire espagnole). Ces combats séculaires et permanents fermèrent la Méditerranée, fragmentèrent les populations du Bas-Empire en une série de petites communautés, repliées sur elles-mêmes dans une attitude de défense.

Le régime féodal qui en est issu est l'image d'une société verticalement stratifiée par des liens personnels et horizontalement cloisonnée par l'incommunicabilité des régions, où les 2 classes dirigeantes: la féodalité et le clergé, sont au sommet de la société en se considérant comme son achèvement.

Pour distendre et détruire le « lit de Procuste » (Procuste était un bandit de grand chemin qui étendait ses victimes sur un gril de fer: il étirait les petits et coupait les grands pour les faire coïncider avec les dimensions du gril...) du régime féodal, qui persistera dans certains États de l'Europe jusqu'au XXe siècle, il fallut la formation de pouvoirs centraux en lutte contre les féodaux, mais surtout le réveil de la vie économique, à partir du XIe siècle, grâce à une certaine sécurité retrouvée.

Ce réveil amena l'essor des villes, les chartes d'affranchissement, les Communes, l'avènement de la bourgeoisie urbaine, la transformation de l'économie domaniale, la spécialisation des cultures, la commercialisation des surplus agricoles, la mobilité du sol, l'émancipation paysanne, l'atténuation ou la suppression du servage, les industries rurales et urbaines, le développement des routes et des foires, l'expansion maritime, la substitution d'une économie monétaire à une économie naturelle.

À l'emprise de l'Église, qui fut à peu près totale pendant le haut Moyen Age, se substitue progressivement, avec la révolution commerciale et urbaine, une mentalité laïque nouvelle. Pour mener ses affaires, l'artisan, le commerçant a besoin de connaissances techniques. Par nécessité, il vise au concret, à l'utile, au rationnel. Grâce à l'argent, et au pouvoir qu'il lui confère, il peut réaliser ses aspirations à plus de culture, de confort et même de magnificence. À côté des écoles paroissiales, épiscopales, monastiques, puis des Universités sous la juridiction de l'Église, des écoles communales apparaissent, que les bourgeois ont reçu licence d'ouvrir. C'est dans ces parvae scolae ou scolae minores (écoles des pauvres) que les enfants de la bourgeoisie commerçante apprennent ce dont ils auront besoin: l'écriture, le calcul, la géographie, les langues vivantes. Parmi toutes les écritures, la cursive commerciale est indispensable à la bonne tenue des livres, à la rédaction des contrats. Le calcul est d'une utilité encore plus évidente. Il est significatif que, au XIIIe siècle, le plus grand mathématicien du Moyen Age soit un marchand: Léonard de Pise, dit Léonard Fibonacci, qui rapporte de Bougie, où son père exerçait des fonctions consulaires, la numération décimale de position (dite arabe, bien qu'indienne d'origine), et généralise en Occident, dans le monde des affaires, l'usage courant des chiffres arabes, indispensables pour faciliter les calculs. Son Traité de l'abaque (Liber abbaci), publié en 1202, fait florès (a un grand succès). L'abaque était une machine à calculer de l'antiquité devenue au Xe siècle un tableau à colonnes utilisant les chiffres arabes, qui sont les nôtres maintenant. Trois en chiffres romain c'est III; en chiffre arabe c'est 3.

En 1450, la Méthode de calcul de Nuremberg se répand en Allemagne. En 1494, Luca Pacioli, l'ami de Léonard de Vinci, publie sa Summa de arithmetica, qui résume les connaissances mathématiques à l'usage des commerçants. Des écoles cartographiques génoise et catalane, de l'académie de Saint-Dié, dont le cardinal Pierre d'Ailly fait un centre d'études géographiques, surgissent les admirables portulans (cartes marines des premiers navigateurs des XIVe et XVe siècles), et cette Image du monde (1410) qui, en induisant en erreur Christophe Colomb (felix culpa),(heureuse faute qui lui fit faire des merveilles) l'amènera à découvrir le Nouveau Monde. Des guides enseignent ce qu'on doit savoir quand on se rend en Angleterre ou à Cathay (nom donné à la Chine du Nord par Marco Polo). Enfin, des glossaires, des dictionnaires à l'usage des marchands apparaissent, bien qu'au début, le français ait été la langue commerciale internationale en Occident, vraisemblablement en vertu de l'importance des foires de Champagne.

Avec la création des Universités, inventions du Moyen Age, les facultés les plus fréquentées (au grand mécontentement des ecclésiastiques) sont celles qui conduisent à des professions laïques: la Faculté de Droit, qui forme des notaires, rendus indispensables du fait de la multiplication des contrats commerciaux, et la Faculté de Médecine, qui débouche sur les professions de médecin, d'apothicaire (pharmacien qui fabrique des potions et des remèdes), et même d'épicier (dont le premier sens est vendeur d'épices, produit précieux, cher et importé de loin).

Avec le développement des échanges économiques, la vie se laïcise et se rationalise. « Quelle erreur », affirme un opuscule florentin intitulé Conseils sur le commerce, « que de faire du commerce empiriquement; le commerce est affaire de calcul et de raisonnement » Il voulait dire d'étude systématique, comme on dirait aujourd'hui que la vente est devenue une vraie science, le marketing, et n'est plus une simple question de flair ou de grande gueule. De là ces Pratiques du commerce, qui décrivent les marchandises, les poids et mesures, les monnaies et les changes, les tarifs douaniers, les assurances, les itinéraires, et fournissent des formules de calcul et de calendriers perpétuels.

Au XIVe et au XVe siècle, les techniques commerciales et financières ont considérablement progressé, avec la comptabilité en partie double, les virements de comptes et endossements, les monnaies de banque, l'usage généralisé du crédit, la bourse des valeurs mobilières, le chèque et la lettre de change. Précisons que le chèque est une sorte de lettre de change, mais dont le tiré est une banque, celle où votre débiteur a déposé l'argent que vous, le créancier bénéficiaire du chèque, allez encaisser.

Des services postaux réguliers s'organisent dans la seconde moitié du xve siècle. Une législation des brevets, dont certains couvrent tous les pays d'empire, se développe à la fin du siècle. Des compagnies à filiales ou à succursales, de véritables holdings, comme celui des Médicis, la grande famille maître de Florence, et même des ébauches de cartels, comme la société que constitue le Génois Francesco Oraperio pour contrôler toute la production d'alun (sulfate double utilisé en teinture) de l'Asie Mineure et de la Grèce et en monopoliser l'exportation, se constituent. C'est la naissance de toute la technique du capitalisme moderne, qui date du jour où les transactions commerciales et financières cessèrent de s'effectuer selon les canons théologiques. L'Église méprisait la science économique mains non l'argent.

En fait, l'Église aimait l'argent pour avoir tant fait payer riches et pauvres pour ses cathédrales, églises, objets de culte et vêtements sacerdotaux d'une écrasante richesse. C'est l'institution privée qui, dans l'histoire occidentale, s'est le plus enrichie en vendant ses services. Quel capitaliste pourrait le lui reprocher, elle qui a réussi mieux que tous les capitalistes réunis! Mais dans son idéologie, elle disait mépriser l'argent et les richesses. D'une hypocrisie crevante qui ne bernait que les simples d'esprit, elle fut un frein à la croissance économique de 2 façons: en thésaurisant l'épargne dans ses constructions somptuaires et en détournant la pensée scientifique de la réflexion sérieuse et créatrice dans les questions économiques.

Toutes ces activités engagent les esprits dans des voies bien différentes de celles de l'Église. Au souci de faire son salut se substitue celui de faire des affaires. Plus exactement, on s'occupait des affaires souvent au Moyen Age afin entre autre d'acheter son salut: il suffisait de donner sa fortune à l'Église dans son testament. Aux temps modernes, on continua de faire des affaires mais on conserva sa fortune pour soi. Plus important encore que ce changement de mentalité, les puînés sans le sou, -car les aînés des familles recevaient toute la terre familiale- pouvaient désormais se lancer dans des aventures commerciales, voire coloniales, au lieu simplement de guerroyer et de rêver aux jeunes veuves fortunées. À la fin du XVe siècle, la découverte de l'Amérique précipitera la ruée vers l'or, et la vente des indulgences conduira Christophe Colomb à déclarer: « L'or est le trésor, et celui qui le possède a tout ce qu'il faut en ce monde, comme il a aussi le moyen de racheter les âmes du Purgatoire et de les installer au paradis. » Au sens de l'universel et du surnaturel, fait place l'appréhension de réalités bien concrètes. Au latin tendent à se substituer les langues vulgaires. Le cadre de l'existence est réglé de moins en moins par la liturgie et de plus en plus par les rythmes des activités laïques du commerce et des entreprises profanes. L'année religieuse commençait à une date variable, entre le 22 mars et le 25 avril: les marchands, pour la commodité des affaires, font débuter et clore leurs comptes le ler janvier et le ler juillet. L'Église déterminait les heures sur les saisons (matines, primes, angelus se réglaient sur le soleil, et variaient au cours de l'année): c'est une journée divisée en 12 ou 24 parties égales qui convient aux marchands. L'heure fut partagée pour la première fois en 60 minutes en 1345. Les horloges à sonnerie automatique remplacent les cloches rythmées sur le cadran solaire. Ce fut un gain pour la logique commerciale mais une perte sur un autre plan. La vie humaine s'écartait un peu plus de la vie de la nature, de cette belle nature fleurie, parfumée par les arbres, égayée des bruits des campagnes et des forêts, dont l'homme divorçait sans trop se rendre compte de l'importance de cette perte pour son équilibre intérieur. Il en souffrira. Il essayera de la retrouver sous une forme rêvée dans le romantisme du XIXe siècle et de l'écologisme du XXe siècle.

Une littérature profane, c'est-à-dire non religieuse, traitant de sujets du "vrai monde", se développe, dès le milieu du XIIe siècle, celle des fabliaux (petit récit en vers, plaisant ou édifiant), des dits (petite pièce traitant d'un sujet familier ou d'actualité), des moralités (courte pièce de théâtre à intention édifiante) , des soties (farce de caractère satirique). Elle relève d'une morale faite de bon sens pratique, de prudence, de respect de la propriété et de l'argent, de gai savoir. Plus tard, on la dira bourgeoise, parce que cette morale c'est justement celle que propose, accepte et valorise ceux qui travaillent, ceux qui s'activent au lieu de prier en se faisant entretenir par d'autres, au lieu de guerroyer ou pavaner comme les nobles qui taxent leurs paysans courbés sur leurs champs qui suent leur vie durant sur des champs qu'ils ne possèdent pas. Mais ce qui intéresse principalement les marchands, c'est l'histoire, les récits de voyages et d'aventures. On se met désormais à rêver, non plus au ciel mais à la terre. Le Livre des merveilles de Marco Polo est un best-seller.

L'historiographie florentine du XIVe siècle est réalisée par des hommes d'affaires soucieux d'économie politique, de statistique et de comptabilité publique. Giovanni Villani, dans sa description de Florence en 1338, aligne des chiffres, calcule la fortune des particuliers, évalue le budget de l'État, établit les rudiments de ce que nous appelons les comptes de la nation. Un Vénitien, M. Samido, au xve siècle, tente une évaluation chiffrée de la puissance de la Sérénissime (Venise).

Le XVIe siècle sera le siècle des Fugger. Une classe apparaît: celle des riches marchands et des puissants banquiers, dont l'influence politique est si grande qu'ils feront un empereur Charles-Quint à qui ils prêteront en 1519 l'argent dont il a besoin pour acheter aux grands Électeurs allemands son élection au Saint Empire romain germanique (962-1807). Ces Fugger, dans les mines et le commerce avec le Levant (empire ottoman) mettront des papes sur le trône de saint Pierre, et des reines dans le lit des rois. Avec eux, tout un mécénat (de Mécène, ami de l'empereur Auguste, qui favorisa les arts par des dons) littéraire et artistique se développe. Ils ont à honneur d'entretenir des artistes et d'embellir leurs cités, comme on le voit à Augsbourg, à Nuremberg, à Bruges, à Gand, à Gênes, à Florence, à Venise. Les arts cherchent d'autres motifs d'inspiration que ceux tirés de l'Écriture sainte et des Actes des martyrs. Au Palais communal de Sienne, dressé sur la Piazza del Campio, Ambroglio Lorenzetti peint les allégories profanes du bon et du mauvais gouvernement. Un nouvel humanisme, au contact de l'Antiquité classique retrouvée, se juxtapose à l'humanisme chrétien. En fait, les premiers humanistes étaient profondément croyants bien que très souvent anticléricale ou simplement critique envers l'Église. Ce n'est que plus tard, dans l'Europe des Lumières du XVIIIe siècle, que l'humanisme devient irreligieux et athée. À la Renaissance, une table nouvelle de valeurs, sous l'ancienne et sous sa protection, apparaît, qui va transformer la mentalité, les moeurs, l'idée que les hommes se font de l'existence.

Un nouveau printemps de l'humanité succède au long hiver, souvent lumineux, du Moyen Age: c'est la Renaissance.

(suite à 442-Une-histoire-culturelle-d'Occident-2.htm)

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