LE RÉFÉRENDUM ET L'ÉCONOMIQUE
(la souveraineté du Québec sous l'angle de l'économique)
Suivi de:
La solution constitutionnelle
Devenir Américains
Une langue à polir ou une autre langue à choisir
Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm
par Jacques Légaré
La vie politique québécoise est digne de mention, voire d'éloges, dans le concert des peuples du monde. N'avons-nous pas inventé et vécu avec sérénité, avec enthousiasme même, le concept et la pratique d'une Révolution... tranquille? Voilà qui est extraordinaire en comparaison de l'histoire d'autres peuples qui s'abîmèrent dans la pratique révolutionnaire porteuse, pourtant, de si grands espérances. Cependant, cette «révolution tranquille» des 1960s n'était qu'un peu de keynésianisme social-démocrate, colorant une démocratie libérale implantée depuis 120 ans.
Distinguons bien; il y a cinq sortes de révolutions:
Cela dit, la révolution nationale des Canadiens-français n'a jamais eu lieu. L'obtention du gouvernement responsable en 1840 et l'adhésion à la Confédération canadienne en 1967 l'ont été dans un contexte mi-colonial. Le Canadien-français les accepta par défaut, faute de mieux. À la différence de l'Américain de 1776, il n'a jamais fondé son pays. L'acte de fondation est capital dans l'adhésion d'un peuple à son pays. Il s'est accommodé d'un pays possédé par les autres. L'existence de premiers ministres francophones à Ottawa ne prouve pas que cette révolution nationale est inutile. Elle prouve plutôt que les Canadiens anglais avaient si bien réussi la leur avec la Confédération de MacDonald en 1867 qu'ils peuvent se payer le luxe de prêter la plus haute charge de l'État à une minorité qu'ils contrôlent. Les Canadiens anglais agissent ainsi avec démocratie et réalisme parce que cette minorité française occupe le centre géographique du Canada. Cependant, la nationalité géorgienne de Staline n'a jamais fait de la Géorgie un État national, ni la fonction impériale de Napoléon ne faisait de la Corse un État souverain.
Comme la fédération actuelle du Canada est sortie, petit à petit, à l'anglaise, d'une forme constitutionnelle coloniale où la mère-patrie de Londres décidait de tout, elle en garde les traces qui causent le malaise québécois. Même si cette forme coloniale évolua graduellement vers les grands acquis de la civilisation moderne que sont la démocratie, les droits de l'homme et l'économie libérale, elle ne régla pas, même sous la forme du fédéralisme actuel, les aspirations du Québec profond. Ces aspirations se nourrissent de la volonté vouée à l'échec d'universaliser sur tout le territoire les caractères du fait français. Comme cette universalisation est une impossibilité, car le Canada est et sera toujours anglais, les aspirations du Québec profond se rabattent sur l'unique territoire québécois.
Le Québécois peut choisir entre le fédéralisme renouvelé (central fort comme les partisans de Jean Chrétien; central aminci et légèrement teinté d'une vague spécificité québécoise comme l'accord de Charlottetown de Robert Bourassa; central faible comme l'Alliance démocratique), et la souveraineté pure et simple du parti québécois de Jacques Parizeau. Le partenariat économique n'est qu'un artifice électoraliste. En effet, l'adhésion du Canada et du Québec au Gatt leur offre un meilleur partenariat, sauf qu'il est négocié à Genève pour toute la planète. Ni les Canadiens anglais, ni les Québécois ne seraient assez sots pour ne pas y adhérer, et le Canada actuel y participe déjà.
Ces choix des différentes formes de liens sont très importants. La terre grouille de peuples malheureux, amputés, en proie à la dépossession d'eux-mêmes, notamment de leur identité linguistique et culturelle. Même les fédéralismes, belles créations pour appeler les peuples à vivre ensemble en paix, furent mal conçus et mal gérés parce qu'ils ne surent préserver la richesse de la diversité. Ils brassèrent toutes les identités pour les faire disparaître. Ils imposèrent un groupe à l'autre dans les décisions fédérales. Quant aux nationalismes, ils ne valent guère mieux. Ils ensanglantèrent la terre pour s'éviter, gros ou petits, la soumission ou le génocide. C'est par insécurité pour eux-mêmes que les plus gros pays génocident les plus petits. Le fédéralisme, comme le nationalisme, résolurent historiquement toujours très mal les problèmes qu'ont les peuples de vivre ensemble ou côte à côte. Le nationaliste fabrique des ennemis à sa patrie, et l'aime ainsi très mal; le fédéraliste pense l'unité des peuples mais méprise l'identité des nations, et ainsi les perd. On perd ce qu'on nie.
Cela dit, nous devons choisir, soit la fédération soit la souveraineté, en bonifiant ultérieurement le contenu et la forme que nous choisirons, pour qu'elle s'adapte bien aux peuples qu'elle chapeautera ou séparera. Si on met dans la constitution (principes, régimes et organes du pouvoir) des éléments qui ne sont pas strictement constitutionnels (droit des femmes, droits autochtones, croyance en Dieu, etc), on encombre la constitution d'éléments non-constitutionnels au sens strict et rigoureux. Les Américains commirent cette erreur en introduisant dans leur constitution des éléments hétéroclites (port d'armes, prohibition), ou le feront peut-être et encore à tort (projet de budget équilibré). On rigidifie ainsi les choix politiques secondaires en les soustrayant à l'épreuve du temps et à l'évolution des idées et des murs.
Certains, hélas, du côté du oui comme du non opposent des arguments économiques pour mousser soit l'une des formes du fédéralisme soit la souveraineté. Or, dans tous les cas, les protagonistes auront tort. Car l'économie n'est nullement influencée par une forme constitutionnelle, quelle qu'elle soit. Même ceux qui diront que le fédéralisme a enrichi le Canada auront tort, comme ceux qui diront qu'il les a appauvris. Ils confondent causes et effets, ou les mettent à la mauvaise place. En effet, le choix politique précède le choix économique. On choisit d'abord un pays (territoire et peuple), ensuite sa loi principale qui l'organise (constitution), ensuite son type d'économie (régime économique), finalement les lois et actions spécifiques pour augmenter la richesse (lois fiscales, politique industrielle, choix d'investissements). Cet ordre est un ordre logique, non un ordre historique car, dans la réalité, un peuple fait tout cela un peu en même temps. Mais quand il s'agit de décider quelle forme constitutionnelle adopter, l'économie ne doit nullement nous guider, car ce n'est pas la loi constitutionnelle qui enrichit mais les lois spécifiques à l'économie. Les lois et les actions économiques sont créatrices de richesses.
La loi constitutionnelle est créatrice de collectivités. Il faut éviter le mauvais raisonnement des citoyens français, chômeurs ou agriculteurs lésés, qui rejetèrent le traité de l'Union de l'Europe (Maastricht) pour des raisons économiques comme d'autres, mieux nantis, l'acceptèrent pour la raison inverse.
Pour choisir une constitution, il faut se voir comme peuple. Pour choisir une loi ou une action portant sur l'économie, il faut se voir dans un peuple. La loi constitutionnelle ne donne a priori aucun contenu prédestiné aux autres lois particulières (d'économie ou autre) qui découlent d'elle. Elle ne crée que le territoire ou le peuple qu'elles toucheront. Le citoyen qui choisit sa constitution ne doit pas confondre toute sa citoyenneté avec son statut socio-économique. C'est, hélas!, ce que font riches et pauvres.
Les pauvres votent pour le pouvoir quand ils sont aliénés ou directement trompés, quelque soit le type de consultation, qu'elle porte sur la constitution ou sur le choix des gouvernants lors des élections régulières. Ils votent contre le pouvoir en place quand leur frustration profonde génère, à l'occasion, leur mauvaise humeur qui est presque toujours myope. Mais leur ignorance fera qu'ils seront toujours abusés. Le décrochage scolaire doit nous convaincre amèrement qu'ils ont décidé de demeurer ignorants de leur propre Cité.
Les riches, plus éduqués à la sauvegarde de leurs intérêts, ont décidé que leur pays, désormais, c'était tout l'Occident, de Vancouver à Vladivostok, de la terre de feu à la Zemble du Nord. Leur patrie psychique est le capital. Mais ces riches commettent la même erreur que les pauvres. Ce sont les lois économiques spécifiques à leur pays qui leur ont donné cette immense liberté et, en même temps, l'illusion que leur patrie était leur fortune. Mais si la loi spécifique de leur pays concernant la répartition des richesses change, ils vont s'ouvrir les yeux sur cette réalité imparable: la forme constitutionnelle de leur pays n'y est pour rien à leur richesse. Leur richesse leur vient des lois fiscales laxistes et du rapport salariat/actionnariat. Et, si dépouillés, (que Dieu qu'ils prient les en préserve!), ils ne vous parleront pas de constitution... Preuve brutale s'il en est que l'économie, prospère ou non, ne vient pas d'une forme constitutionnelle.
Une autre raison nous démontre que la constitution et l'économie ne sont pas liées. Les collectivités différemment définies selon l'option constitutionnelle poseront après coup des gestes proprement économiques dont l'efficacité n'est pas déterminée par le cadre constitutionnel. La richesse tant souhaitée est la conséquence de leur dynamisme et de leur justesse qui sont, encore là, d'un autre ordre que l'ordre constitutionnel. Pour parler un langage familier, on ne se marie pas pour économiser un loyer ou l'épicerie. Marié ou pas, on peut être riche ou pauvre. Le politique, dont le constitutionnel est la partie la première, est beaucoup plus large et plus profond que l'économique. L'Histoire crée l'identité d'un peuple que le politique, dont le constitutionnel est une partie, protège, affirme et gère; l'économique bien après vient l'enrichir. Le dynamisme économique s'accommode de toutes les constitutions. Mais, dans la tourmente, un des pôles d'une société ou d'un pays peut s'effondrer en entraînant tous les autres parce que la panique crée souvent la déraison. Par exemple, pour simplement avoir nié les droits de l'homme, cur de l'humanisme moderne, les communistes russes perdirent en 1989 à la fois leur économie étatisée, leur forme constitutionnelle et le pouvoir. Il est à parier que, s'ils avaient respecté les droits de l'homme, leur entreprise aurait pu réussir. Mais qui sait? Cependant, la forme constitutionnelle soviétique, qui était une fédération maximalement centralisée, ne préjugeait nullement de leur prospérité économique. Leur richesse fut à la fois grande par l'immensité de leurs ressources matérielles et humaines, et médiocre par leur régime économique bureaucratique et les choix d'investissement. La Chine communiste actuelle enrichit vite certaines de ses régions par ses choix économiques spécifiquement libéraux, qui n'ont rien à voir avec sa forme constitutionnelle. Pour la même raison, mais par une action contraire et avec le résultat inverse, Cuba s'appauvrit.
La constitution crée les organes du pouvoir qui, eux seuls, détermineront le type de régime économique et social que nous aurons. Mais si ces organes décident de travers, on aura une économie de travers même avec une bonne constitution. Si on a une mauvaise constitution, comme celle de la IVe république française ou celle de l'Espagne franquiste de 1936 à 1975, l'économie pourra malgré tout prospérer. La raison en est simple: ceux qui gèrent l'État ne sont pas les mêmes que ceux qui gèrent l'économie; et c'est rendu possible parce que l'économie est distincte du constitutionnel. Même Hitler, inculte notoire en presque tout, et nécrophile en plus, fit prospérer l'économie allemande de 1933 à 1939, par une sorte de keynésianisme guerrier. Elle déclina de 1939 à 1945 parce qu'il prit la décision d'affecter les ressources du pays dans une guerre chaude qui détruisit une grande partie du capital physique et humain du peuple allemand. S'il s'était contenté d'être un dictateur paternaliste et pacifique, comme les tyrans de l'Antiquité grecque qui embellissaient leurs villes de monuments au lieu de guerroyer, l'économie allemande aurait crû comme dans l'Espagne franquiste, voire même comme dans la Russie de Staline qui amena son pays arriéré dans l'espace.
Preuve est donc faite que le constitutionnel (dictature ou démocratie) ne préjuge en rien de la richesse future. Les dictatures peuvent même durer longtemps. Elles s'appuient sur les ignares qui ne voient leur pays qu'avec la lunette de l'économie et de l'ordre public. L'Économie va, tout va, est une dicton immoral et dangereux. Les gauchistes désespérés qui croient que ce pays et ce continent n'appartiennent qu'aux riches, que cette démocratie n'est qu'une hypocrite ploutocratie, que les tenants du non sont la voix du Capital, n'ont raison qu'en apparence. La démocratie semble se ploutocratiser parce que l'ensemble des citoyens, par votes renouvelés ou par démission, ont accordé l'insupportable feu vert à l'inégalité entre eux et à la valorisation du succès économique et financier. Mais cet abandon, ce laisser-faire des "have not" ou des "have less" crée, par le vide, la prééminence sociale et politique des citoyens fortunés. Malgré la juste rage de ceux qui déplorent ce choix de leurs compatriotes, le politique préexiste donc à l'économique et à l'influence de la richesse entre les citoyens.
Finalement, la discussion sur la future monnaie d'un Québec souverain, sur les taux d'intérêts, n'est rien de moins qu'une compromission avec l'ignorance populaire qui a peur de "perdre son argent". Monnaie canadienne, québécoise, voire américaine, c'est très accessoire, du même ordre que nos modèles d'autos achetées après le référendum.
Le coût à des tergiversations constitutionnelles existe pourtant, mais il est minime et temporaire. Nos politiciens, managers à la tête de 40% du PNB en dépenses publiques, font autre chose que d'améliorer la politique économique régulière qui, toujours, vient bien après le choix constitutionnel fondamental.
Les investisseurs attendent la fin du débat parce qu'ils savent que derrière les tenants du non (les partis fédéralistes) il y a leurs représentants du libéralisme intégral et que, derrière ceux du oui, se tiennent les représentants du nationalisme et d'une timide social-démocratie un peu trop taxeuse à leurs goûts. Mais la forme constitutionnelle ne les préoccupe nullement si, bien après, les politiques économiques des uns comme des autres demeurent foncièrement libérales. Les gens d'affaires ne suivent aucune logique politique (ou constitutionnelle). Ils suivent la logique du Capital pour qui les frontières sont des coûts. À terme, le Capital vise l'abolition de toutes les frontières nationales, y compris celles du Canada...
Encore là, ces questions n'ont rien à voir avec la forme constitutionnelle. Exemple: ce n'est pas l'existence de 5 pays indépendants différents en Scandinavie qui gênent les investisseurs massifs étrangers, ce sont leurs gouvernements farouchement nationalistes et sociaux-démocrates. La richesse et la pauvreté, le nombre et la puissance, en regard de la forme constitutionnelle, ne coïncident pas. La Suède unitaire (un seul niveau de gouvernement) et la Suisse confédérale sont riches toutes les deux tout en étant petits. Les États-Unis fédéraux et l'Allemagne fédérale sont riches tous les deux tout en étant gros. Par ailleurs, l'Inde fédérale et le Brésil fédéral sont assez pauvres tous les deux tout en étant assez gros. La Chine unitaire et l'Égypte unitaire sont pauvres tous les deux tout en étant assez gros. Le Tchad unitaire et Haïti unitaire sont pauvres tous les deux tout en étant petits. On trouve donc de tout, riches et pauvres, chez les gros comme chez les petits, chez les fédérations comme chez les constitutions unitaires. Les uns comme les autres, pour être riches ou pauvres, ont pris les bonnes ou les mauvaises décisions d'ordre économique qui n'avaient rien à voir avec leur grosseur ou leur forme constitutionnelle.
Il en sera de même dans l'avenir. La tolérance du peuple québécois s'exercera aussi bien dans un cadre fédéral que dans un Québec indépendant. La civilité de nos voisins anglo-canadiens, malgré quelques bavures dans le passé (1755, 1837, 1970), demeurera aussi admirable tout autant avec nous dans la fédération que plus tard avec un éventuel Québec indépendant. Pour qu'une société civile s'organise et se gère elle-même avec bonheur, toutes ces qualités, qui sont du ressort de la qualité de l'éthique d'un peuple, l'aident à choisir le régime politique le meilleur. Elles ne lui indiquent nullement qu'elle sera la forme constitutionnelle la meilleure ou la plus appropriée à son histoire et à son caractère. Car la forme constitutionnelle crée des organes de pouvoir (Présidence, Parlement, Sénat, Congrès) dont la connaissance de leur performance optimale est, et demeure encore aujourd'hui, imprécise et inappréciable. Personne n'a pu dire quelle forme constitutionnelle, unitaire ou fédérale, camérale ou bi-camérale, républicaine ou monarchie constitutionnelle, présidentielle ou parlementaire, (ou les deux à la fois comme en France) était la meilleure. En réalité, les peuples se contentèrent de copier les constitutions enviées qui avaient le mieux réussi ailleurs, sans pouvoir vérifier qu'elle était a priori la meilleure. Seuls, à ma connaissance, les Pères fondateurs américains, dont beaucoup étaient des hommes d'étude, se seraient, paraît-il, livrer portes closes à l'exercice de la comparaison spéculative.
Dans le référendum qui s'en vient, personne ne peut scientifiquement savoir, à la manière d'un physicien ou d'un médecin, quelle est la posologie constitutionnelle le mieux adaptée aux peuples canadien et québécois. On choisira cette loi fondamentale selon que l'on s'identifie sentimentalement au Québec ou au Canada. Cependant, personne ne peut, à l'aune d'un impératif apodictique, nous indiquer hors de tout doute qu'elle sera la meilleure. À l'anglaise, on veut créer une constitution sous la forme d'un accord entre forces concurrentes. À l'anglaise, une constitution est composée de la somme des accords explicites entre groupes politiques importants. Sa constitution est un accord ou une somme d'accords hétéroclites, même désordonnés, qu'on souhaite durables.
Le francophone pense autrement. Il y a des restes de colbertisme et du mercantilisme en lui, qui lui firent accepter avec tant d'enthousiasme la politique nationale de Mac Donald en 1880 et, bien plus tard, l'État keynésien. Il veut, en outre, une constitution qui satisfasse cartésiennement et esthétiquement la raison, celle dont la forme mérite par sa beauté et sa sagesse son respect et son adhésion. En plus, il veut une constitution où il aura la force de la majorité. Voilà, psychologiquement à tout le moins, le fond du séculaire désaccord. Même Meech accepté n'aurait pas duré. Il était un ramassis de compromis entre gens qui ne veulent rien fonder de vraiment neuf. S'ils avaient voulu du neuf, du vraiment neuf, les fédéralistes canadiens eussent institué une Constituante chargée de refaire la constitution de fond en comble. Les souverainistes, si tentés par l'association économique, auraient peut-être pu s'accommoder d'une constitution fédérale vraiment novatrice, dans laquelle, par exemple, la double souveraineté eût été affirmée. L'imagination a manqué aux uns comme aux autres pour oeuvrer dans cette voie radicalement nouvelle et apparemment contradictoire. En effet, la double souveraineté est un beau paradoxe, mais elle résoudrait le malaise séparatiste qui ne vient que de 15% de la population canadienne. Mais ces 15% d'indépendantistes québécois n'ont que mépris pour ce désordre dans lequel ils se voient roulés par les lois régulières qui en émanent. Ils ont prouvé aisément que la constitution canadienne, issue d'une mauvaise digestion coloniale, est mal faite et ne suscite aucune adhésion vraiment sincère des Québécois, même fédéralistes. Un texte constitutionnel bien écrit, reflet des réalités nationales reconnues, fonde des pouvoirs respectés qui pourront oeuvrer en harmonie.
Cependant, autre chose meut à la fois les fédéralistes et les nationalistes québécois. C'est l'identité, que la raison constate et nomme, mais ne crée pas. C'est cette identité (Je suis Québécois ou Je suis Canadien) qui force à décider si on veut oui ou non partager des institutions politiques communes, et jusqu'à quel point, avec un peuple plus nombreux que nous et qui parle une autre langue. La difficulté de cet arrachement dans le cas du oui prend ses racines dans un profond sentiment d'insécurité, de dépossession et d'inégalité du fait français au Canada. En revanche, cette adhésion au Canada, dans le cas du non, porte tout entier dans le partage des valeurs occidentales et d'une histoire commune, voire même de l'érosion de l'identité française au profit de l'identité nord-américaine.
Les souverainistes savent avoir perdu le Canada en y perdant leur majorité linguistique. Les fédéralistes québécois préfèrent à terme perdre leur langue pour garder les Rocheuses. Les souverainistes préfèrent perdre constitutionnellement un pays-continent, perdre le pays qu'ils ont été, parce qu'ils jugent qu'il n'existe déjà plus pour eux. Les fédéralistes ne veulent pas perdre celui qu'ils croient toujours le leur, malgré l'évidence démographique qu'ils ne sont plus que des Hurons parlant français et faiblement vêtus d'une chemise provinciale. Ce n'est pas tout à fait aveuglement. Les fédéralistes ont une identité essentiellement politique, et les souverainistes une identité essentiellement linguistique.
Que choisir? Choisir la maison qui nous ressemble. Qui fondra ce choix? C'est la passion, élevée ou contenue, qui élimine le doute en ces matières, qui fait pencher le choix et exprime l'identité. C'est la passion de choisir quel pays nous voulons. C'est une passion identitaire. Passion, c'est-à-dire désir subi, née de l'Histoire qui nous a formés. Je suis ce que j'ai été et ce que je veux être. La raison ne peut que se limiter à dire, par choix délibéré, ce qui en fait partie, aujourd'hui ou plus tard. Le reste, si important mais second dans l'ordre logique, c'est tout ce qui relève de l'économique et des autres lois particulières.
La solution constitutionnelle
Par Jacques Légaré, ph.d.
Un pays est formé de citoyens d'une infinie diversité qui ont la volonté de partager un territoire politiquement commun. Dans l'ordre des principes qui doivent présider aux discussions et aux actions, il s'ensuit que tout caractère, qu'il soit linguistique, religieux, ethnique ou culturel est secondaire, mais la volonté commune et unanime des citoyens est première. Au Canada, comme dans tout pays, la diversité existe; à la différence des autres la volonté unanime n'existe plus, et il n'est pas certain qu'elle ait vraiment existé. La raison historique est l'ambivalence des Canadiens-français à adhérer à un ensemble politique où leur majorité s'effrita au point qu'ils devinrent minoritaires, et la réticence des Canadiens-anglais à les accepter comme peuple qui cherchait à s'épanouir comme une pleine majorité. Le temps des blâmes est révolu, les explications historiques inopérantes et les querelles constitutionnelles partisanes inefficaces. Ainsi donc, seule une solution imaginative sortira le Canada et le Québec de l'ornière constitutionnelle.
Existerait une solution constitutionnelle efficace. Elle relève des principes, d'où découlera une action génératrice de succès. La volonté commune est par delà les différences, même celle de l'identité d'un peuple ou de la réalité historique d'une nation. Par exemple, il n'y a pas de peuple ou de nation singapourienne, ou brunëienne. Mais il y a deux États pour ces deux populations. À l'autre extrême, il y a une véritable nation latino-américaine fractionnée en plus de 20 États. Le Canada obéit à la même règle. Il n'est le produit ni de la culture, ni de l'identité, ni des intérêts, mais de la volonté. Ainsi, toute nouvelle constitution ou sa modification relève de la volonté. Cette dernière prend toujours appui et se justifie sur la foi (Israël et Arabie saoudite), la langue (Pologne, Russie), la liberté (États-Unis) ou la fidélité à la couronne britannique (Canada anglais), etc. Des culées si disparates prouvent la souveraineté de la volonté en politique. En conséquence, la constitution canadienne et le sort du Québec doivent être décidés par ceux-là mêmes qui décident d'en faire partie. Loin d'être un truisme ou un poncif, ce point de départ est capital pour la réussite de toute action en vue de la solution du problème constitutionnel canadien.
Cela dit, les fédéralistes qui veulent conserver le Québec doivent en faire décider la forme constitutionnelle par les souverainistes qui veulent en sortir, et les souverainistes doivent faire définir les règles de leur pleine souveraineté par les fédéralistes qui veulent les retenir. Loin d'être la quadrature du cercle, ou la roue carrée qui roulerait sans heurt, cette nouvelle perception du mélodrame constitutionnel canadien et québécois ouvre la voie à une solution définitive. En effet, un pays ne peut être défini seulement par une forte majorité centriste ou coalisée, puisqu'il se comportera tel un camion à dix roues dont l'une serait toujours bloquée. Les pays qui n'ont aucun problème constitutionnel font l'unanimité constitutionnelle. Ainsi donc, au Canada, doivent participer décisionnellement à la refonte constitutionnelle canadienne tous les partis fédéraux et provinciaux, les premières nations, les souverainistes, et quelques autres groupes ou personnalités de premier plan. Réunis en Constituante, fondant dans une structure nouvelle toutes les contradictions de type secondaire (langues, histoire, géographie, inégalités sociales et régionales) une volonté politique constitutionnelle unanime émergerait et nous donnerait un document constitutionnel fondateur. Elle seule fonde les pays durables. Son élévation transcende les germes divisionnaires, réconcilie les amertumes passées et conforte les identités fondatrices, quelles qu'elles soient, et fussent-elles différentes.
Pour qu'un telle solution naisse en sol canadien, il faut partir des réalités politiques que sont les partis et le contentieux fédéral-provincial actuel, mais leur donner un nouveau cadre (une Constituante) et un nouveau projet (réconcilier l'antinomique). Ainsi, les chefs de partis et des provinces doivent s'ériger en Constituante avec l'obligation d'accoucher d'une nouvelle constitution conservant à la fois le principe de l'unité canadienne et de la souveraineté québécoise, sans contradiction et sans dysfonctionnement. Seule l'imagination, hors du cadre des concepts constitutionnels existants, y parviendra.
Dans ce cadre, chacun peut s'essayer à la formule adéquate, et leur diversité même illustrera que l'utopie n'est qu'apparente et peut accoucher d'une nouveauté constitutionnelle crédible et solide. En ayant à l'esprit les divisions et les retentissants revers canadiens (Lac Meech, Charlottetown) et québécois (deux référendums perdus), prêtons-nous à l'exercice avec les 3 plus importants objectifs des 2 camps actuels: la souveraineté accordée au Québec, l'égalité des provinces, la primauté du fédéral. L'effort nouveau consisterait à réconcilier ces irréconciliables historiques. La chose est possible en les acceptant, puis en les articulant les uns par rapport aux autres en vue d'une efficacité politique plausible.
Par exemple, la souveraineté accordée à quatre blocs: Ontario, Québec, l'Ouest et les Maritimes serait fondée sur les réalités régionales, et respecterait grandement le principe de l'égalité des provinces actuelles. La création d'une Chambre d'harmonisation, sans pouvoir coercitif, nommée par les législatures des 4 blocs, (ou dont la fonction pourrait être assumée par les Communes) sauvegarderait la véritable unité canadienne en harmonisant les lois issues des législatures des 4 blocs. L'harmonisation des lois établies par cette Chambre d'harmonisation serait soumise à la majorité simple des députés des 4 Blocs. Chaque bloc aurait un droit de veto. La représentation internationale, les Affaires extérieures, la monnaie, les postes, le commerce extérieur, etc. relèveraient des Communes, mais les lois fédérales devraient obtenir l'approbation des 4 blocs. Enfin, tout ce qui n'est pas exclusivement attribué aux Communes relèverait des provinces. Un projet de constitution proposé par cette Constituante serait voté à la majorité simple canadienne. Etc.
On peut continuer ainsi l'exercice ad finitum pour une constitution complète, mais là n'est pas l'essentiel de notre propos. Fonder une constitution nouvelle nécessite le travail commun des oppositionnels. Voilà la voie où le Québec et le Canada devraient s'engager s'ils ne veulent pas pérorer et batailler de constitution durant les prochains cent ans, avec des coûts très élevés, et de toute nature, que tous devinent et que personne ne peut quantifier, tant ils sont à la fois profonds et insaisissables. Cela est à souhaiter, car le Canada et le Québec sont les seules régions du monde où des populations si fabuleusement sages dans leur vie politique quotidienne, si riches et si enviées de par le monde aient pu vivre et prospérer avec une constitution aussi mal fagotée, mais dont les lois particulières qui en émanaient étaient humanistes et appropriées.
Il faut partir du réel pour que l'imagination ait quelque chance de réussir. Par ailleurs, les principaux acteurs du débat se collent trop près du réel partisan (fédéralistes vs souverainistes) qui ne nous élève pas à la hauteur de l'enjeu et à celle de sa solution. Les Québécois souverainistes veulent un lien économique avec le Canada; les fédéralistes québécois veulent l'autonomie culturelle; les Canadiens-anglais veulent sincèrement des Québécois, mais sans toute leur québécitude foncièrement indépendante, à la fois française et historique. En clair, tous ces paradoxes s'érigent en contradictions insurmontables quand la lutte partisane retranchée ne les surmonte pas par des concepts nouveaux, des approches et des visions originales. Ce n'est pas demain matin que les fédéralistes diront: «Nous acceptons la souveraineté du Québec», ni que les souverainistes diront: «Nous acceptons de faire partie du Canada». Mais si les deux s'entendaient pour le dire en même temps, avec en tête une Constituante chargée de rédiger une constitution réconciliatrice de ces apparentes contradictions, la lumière serait au bout du tunnel. Vaincre l'autre partie est historiquement impossible nous enseigne le duel bi-centenaire Canada-Québec. Oeuvrer à obtenir ce qu'on veut par delà la contradiction apparente est la victoire pour soi et la solution pour chacun.
Jacques Légaré, ph.d.
Plus tard il m'a fallu me rendre à l'évidence: il y a une troisième voie...
Devenir Américains
Par Jacques Légaré, ph.d.
À Benjamin Franklin qui leur demandait en 1776 de se joindre à la nouvelle fédération américaine, nos dirigeants répondirent du haut de leur superbe catholique que liberté politique ne les intéressait pas, au mépris d'une bonne partie de l'opinion populaire. Ils ont dû tout de même balancer entre ce beau risque terrestre et leur salut céleste.
Près de 300 ans plus tard, le beau risque a changé d'objet, non de nature. C'est le Canada ou le Québec, et non plus le Canada français et les USA. Hélas, si la souveraineté vacille ou piétine, notre canadianité s'évapore lentement. L'essentiel des grands choix politiques se décide soit au G8, soit à l'Onu, soit dans les grandes conférences internationales où les États nationaux s'obligent à des engagements négociés.
Il y a plus encore. Notre québécitude reposa tour à tour, et la plupart du temps ensemble, sur trois piliers: notre américanité, notre catholicité, notre francité. Or le catholicisme québécois n'est plus identitaire mais marginal, en voie même de disparition. Notre francité, base de l'option souverainiste québécoise, s'effrite. Montréal basculera à terme vers l'anglais, et la province de Québec sera un gros village huron parlant français. La démographie est le critère déterminant, mais il y a aussi la valeur même de ce qu'on défend. Or la langue défendue, qui est celle que l'on parle ou écrit, ne vaut pas le combat qu'on mène pour elle. La qualité de la langue québécoise est d'une telle médiocrité qu'elle est le résultat d'un abandon collectif volontaire que les intellectuels, voire deux ministères de la culture et de l'éducation, ont été incapables d'endiguer. Le peuple québécois vote chaque jour en parlant un magistral non à son identité langagière. Nous avons rejeté à la fois le notaire Le Potiron et Elvis Gratton, qu'ils parlent comme un serin ou comme une truie. Dans les deux cas nous avons expérimenté les extrêmes langagiers et nous les avons tous deux rejetés. Par ailleurs, le respectable langage radio-canadien français ne s'est guère popularisé. Il y affirmation populaire que notre belle langue française ne vaut pas l'effort d'être bien parlée ou d'être bien écrite. La stylistique de la quasi totalité des manuels scolaires québécois est une vraie misère, à tel point que son indigence même passe inaperçue chez ses lecteurs. Même leurs plus grands écrivains locaux, fussent-ils traduits et joués à travers le monde, écrivent fort mal. Leur gloire repose sur leur authenticité, car on a jamais vanté leur beauté. Nabokov, dont le français était pourtant une langue seconde, l'écrivait mieux qu'eux. Ainsi donc, la lutte pour une valeur si médiocre, pour un français si avarié, n'en vaut pas la peine. Ne vaut pas la peine au sens précis de l'expression: une belle langue améliorée, bien parlée, serait une immense peine, un colossal effort, que les Québécois refusent. Ils délaissent la qualité de leur langue comme ils ont quitté la pureté de leur foi, et pour la même raison: leur identité profonde est ailleurs. Elle réside dans leur américanité.
Notre américanité, d'abord géographique, est profondément culturelle: la liberté sauvage au service d'une promesse continentale de bien-être. La volonté de l'élite, conservatrice néolibérale (Mercier et Duplessis), ou social-démocrate keynésienne (Lesage, Parizeau) a joué tour à tour sur le catholicisme et sur la langue pour aspirer à l'autonomie provinciale (velléitaire) ou souveraine (à venir). Mais, dans les deux cas, ils ont tiré le peuple par les cheveux puisque les deux valeurs ont échoué en même temps que leur projet politique. Ils se sont appuyés sur deux valeurs identitaires faibles, à la fois réelles mais passagères. Le Québécois profond rêve de la Floride et de la Californie. Il n'est pas du terroir, il est coureur de bois. Il n'a pas voulu se battre, ni pour la France ni pour l'Angleterre, en clair ni pour sa langue ni pour la démocratie. Incroyable contradiction, les ténors du souverainisme et du fédéralisme chantent au profit de leurs deux causes opposées les nécessités de prendre le train de la mondialisation, sans en voir et tirer les conséquences. Leur américanité les y appelle, mais leur myopie analytique les empêche de saisir que la mondialisation, sur fond d'américanité, tue la légitimité de la souveraineté tant québécoise que canadienne. Incroyable que d'entendre ces adversaires dirent à l'autre un argument qui vaut tout autant pour lui: québécitude et canadianité doivent et vont disparaître, comme disparurent le colonialisme, la physiocratie, le mercantilisme et le système astronomique de Ptolémée. La québécitude n'a que le support identitaire géographique d'un continent où elle n'a plus qu'à s'y fondre, et la canadianité est une nostalgie loyaliste, aussi insoutenable au XXIe siècle que nulle dans sa qualité intellectuelle. En clair, le développement économique et l'essor de tout le progrès scientifique et technique détruisent au Québec nos deux supports identitaires (religion et langue) au profit de la seule qui nous reste: notre identité américaine. Voilà pourquoi MM. Bouchard et Charest, très respectables hommes politiques démocrates, se partagent si également le vote québécois: l'illusion québécoise a un poids égal à l'illusion canadienne, et la moitié du Québec perçoit clairement l'illusion identitaire de l'adversaire sans réaliser la sienne propre.
Notre américanité s'est toujours exprimée en niant sa pente logique de l'adhésion à l'union américaine: Traité de réciprocité, Norad, Cour suprême américanisée par Trudeau en 1982, Alena, et bientôt monnaie commune des Amériques. Nous avons été libéraux, puis keynésiens, puis néo-libéraux en imitation quasi spontanée avec nos voisins américains. Formerait un volume la litanie des traits américains au Canada et au Québec (cinéma, restauration rapide, autos, architecture de banlieue, système scolaire, le monde des affaires, etc.). Il est profondément canadien et québécois de faire les yeux fermés et sans se l'avouer ce que nous voulons réellement: être américains. Si l'école anglaise était offerte à tous, l'expérience nous a prouvé que les Québécois francophones s'angliciseraient en trois générations. Enfin nos mesures protectionnistes résiduelles sont des murs de bambous, matériau typique de nos identités factices et provisoires (foi, langue, couronne britannique). Si la peur de la souveraineté n'est rien à côté de la peur de l'assimilation absolue aux États-Unis d'Amérique, la pente douce est la voie qu'ont toujours suivie les Canadiens-français, qu'ils la descendent pour l'affirmation velléitaire et touchante du fait français ou pour l'assimilation. Ainsi, ils feront à terme ce qu'ils refusent d'envisager maintenant.
Joindre les États-Unis d'Amérique, dire adieu à la langue française dans un deuil terrible, seraient notre épopée ultime, mais conséquence des deux valeurs (foi et langue) que nous avons délaissées. Nous n'avons jamais eu le courage des Israéliens, des Palestiniens, des Vietnamiens. On a refusé le risque souverainiste par deux fois pour des pensions de vieillesse et un pétrole au prix bas. Mais nous avons cette douce bonhomie, promise au bonheur paisible d'une Amérique confortable.
Une langue à polir
Ou
une autre langue à choisir
Par Jacques Légaré, ph.d.
Les États généraux sur la langue s'ouvriront bientôt et toutes sortes d'options fuseront pour renforcer la langue française en terre d'Amérique, précisément dans le seul lieu où elle est majoritairement parlée, le Québec. Or, si le forum fourmillera de solutions variées pour son renforcement, a-t-on réfléchi en amont, en son fonds historique, sur ce qu'elle est vraiment cette belle langue française en terre d'Amérique ? Si la cause souverainiste plafonne ou piétine et si la cause fédéraliste s'arc-boute dans une résistance non victorieuse aux reculs identitaires ethniques qu'ils soient français ou autochtones, les partisans des deux camps ont-ils réfléchi sur le bien fondé de leur choix constitutionnel ?
Naguère colons français «canadiens», puis «canadiens-français», puis «québécois», les nationalistes de langue française ont eu en vérité trois fondements identitaires: par ordre historique, le catholicisme, la langue française et l'américanité. Chacun d'entre nous peut vénérer un, ou deux ou même les trois fondements identitaires à la fois et en même temps, mais dans l'action et les choix difficiles toujours un des trois a la préséance. Historiquement, nous affirmâmes comme valeur identitaire par ordre décroissant notre catholicisme, notre langue française et notre américanité.
Montréal fut fondée par des mystiques et la croix plantée par Jacques Cartier en 1534 ne fut pas un geste innocent. Il était identitaire. L'apogée du triomphalisme catholique de 1850-1930 en fut la conséquence. Mais terrassé par la philosophie libérale des Lumières, sa chute débarrassa le Québec de l'unique camisole de force qu'il se soit jamais imposée à lui-même. Ce catholicisme avait tous les vices et se parait de toutes les vertus. Qu'importe ! Sa force était de croire, car la foi même rationalisée est le feu des valeurs identitaires.
Puis dans un deuxième temps, les nationalistes québécois embrassèrent principalement la langue comme 2e fondement identitaire et leur ferveur culmina ces 30 dernières années. Or cette valeur identitaire plafonne, mais sans fondre comme neige au soleil tel le catholicisme impérieux et borné des années 1950s. La raison en est simple: nous parlons mal, nous écrivons mal une langue, une si belle langue fabriquée outre-Atlantique par des aristocrates, tout entiers à la ciseler comme un bijou pour se distinguer. Nous avons tous entendu dans la rue les jeunes mamans et les jeunes papas parler à leurs enfants dans une langue délabrée, comme si elle était en voie de décomposition. Le beau français «radio-canadien» créé pour y remédier ne s'est jamais généralisé, ni même imposé dans les écoles et les universités: la grande majorité des professeurs du réseau d'éducation québécois parlent et écrivent une langue avariée. Pire encore, la majorité d'entre eux ne le savent guère, et fiers coqs gaulois ils ne le reconnaissent même pas. En conséquence, et selon moi, un fondement identitaire laid ne peut tenir, car on ne protège, défend, étend que ce qui nous dépasse et active, voire même réalise, nos aspirations les plus fortes et les plus nobles.
Notre pauvre français ravagé perdure par son unique force d'inertie, qui se mesure exactement à l'effort d'apprendre l'anglais et de troquer cette langue dévastée pour cette autre langue universelle, érigée ainsi au sommet des nations par le génie constitutionnel des Pères fondateurs américains. Abrogeons la loi 101 et l'obligation d'envoyer nos enfants à l'école française, et la langue française démographiquement significative disparaîtra en quelques générations. Nous avons refusé d'assumer la réalité linguistique de la langue française: sa beauté aristocratique, ciselée comme un bijou. Américains d'âme, nous choisîmes d'abord de parler au lieu de bien parler. Tout comme les Américains pour qui la langue anglaise n'est pas fondatrice, mais bien la liberté, nous avons traité cette langue, par notre américanité même, comme un instrument, un outil, voire même un balai: il n'a pas besoin d'être beau mais d'être efficace. Une langue-balai pour parler et se faire comprendre. Or une valeur identitaire n'est pas une valeur utilitaire. Elle en meurt d'être utile, car on finit toujours par trouver un autre outil plus utile encore. Les Israéliens, s'ils avaient choisi utilitairement leur langue, eussent choisi l'anglais; ils choisirent identitairement de ressusciter leur langue ensevelie sous deux mille ans d'errance et de servitude. Ainsi, elle devint une force identitaire, libérée du temps évolutif qui la dénature en objet utile et adaptable, car le passé seul est fondateur, jamais le présent et encore moins l'avenir. Plus justement encore, le passé fondateur meut le présent exaltant et promet l'avenir radieux. En conséquence, notre «Je me souviens» respire une nostalgie remplie d'une grande tristesse, et trahit la faiblesse de nos deux premiers fondements identitaires, tous deux velléitaires et condamnés.
Notre 3e fondement identitaire, notre américanité, en réserve ou en toile de fond des deux autres, opère son profond travail de sape, car il est le plus fort. La liberté, valeur fondatrice de l'Amérique de 1776, nous conduit à parler (liberté), non à bien parler (exigence aristocratique de la langue française). Les partisans du laissez-faire langagier qui sont souvent, sans qu'ils y voient la moindre contradiction, partisans des lois linguistiques contre l'extension impérialiste de l'anglais, étamperont dans le coin les puristes et les gardiens de la qualité de la langue française en les soupçonnant de jouer sans effort le rôle de policiers de la langue. Ils invoqueront les différents niveaux de langue tous permissibles à leurs yeux, ou sa très naturelle évolution relâchée, et ils exhiberont les 3 siècles de lutte et de survie françaises pour récuser l'inéluctable: notre américanité aura à terme raison de notre 2e fondement identitaire (la langue) comme il a eu raison du 1e (le catholicisme) qui mit à peine 30 ans pour rendre l'âme.
L'américanité, notre 3e fondement identitaire, se compose de liberté, d'enrichissement et de démocratie, la dernière composante s'épanouit sur le tard (1776 aux USA, 1840 au Québec) comme conséquence logique de la liberté, qui devint plurielle (droits et libertés 1975, 1982) par son approfondissement et sa généralisation. Or que porte-t-elle pour nous en son sein cette américanité ? À terme, elle implique que le peuple québécois, voire même canadien, se joigne à l'union américaine, et abandonne les deux fondements identitaires précédents pour les laisser à la sphère privée (individuelle ou familiale). Insupportable, c'est vrai. Inéluctable, une quasi-certitude. Nous allons dans cette direction à petits pas (du traité de réciprocité 1854 au virage à droite dans les 1980s et bientôt au futur traité des Amériques et à la très prochaine monnaie continentale commune). Nous sommes portés par notre américanité fondatrice, et nous la vivons sur la pointe des pieds en faisant des petits pas, à contre-coeur pour ne pas être avalé par plus grand, plus fort et plus glorieux. Trudeau américanisa notre Cour suprême. Bien sûr, nous récusons la dureté de la droite américaine, mais nous acceptons ses résultats (victoires sur les totalitarismes,) leur vie sociale très hobbienne selon qui «society is a market» (Hobbes). Nous avons copié tout aussi spontanément les autres choix américains tout opposés (keynésianisme dans les 1960s, écologisme des années 1970s). Et pour bientôt la maxime néolibérale des médecins américains «We believe in the free market» (Wall Street Journal). Bref, nous sommes des Américains qui parlent français, qui habitent des bungalows dessinés au sud, etc., et toujours 6 mois plus tard. Il est temps de regarder en face ce que nous faisons aujourd'hui les yeux mi-clos, et réaliserons pleinement demain.
Ceux pour qui la politique est action et qui récusent cette dérive vers l'américanisation totale doivent, s'ils sont souverainistes, réactiver la langue française dans sa beauté et sa pureté par des politiques drastiques et populaires. Mais si le peuple n'en veut pas, mon analyse est irréfutable et ses conséquences inévitables. En revanche s'ils sont fédéralistes, ils doivent sortir des jupes de la reine Victoria et de la peur de leur américanité, peur atavique qui les amena --s'ils sont anglophones-- à faire tels les Loyalistes les mauvais choix: aller au nord, se réfugier dans les culottes de George III pour y trouver un pays plus froid, y devenir moins riches et moins puissants qu'au Sud. Le refus d'assumer la logique ultime et profondément inéluctable de notre américanité nous a tous faits distincts (langue française ou cordon ombilical britannique), mais plus faibles.
À cela s'ajoute l'impasse intellectuelle du fédéralisme canadien. Le fédéraliste canadien est incapable de résoudre cette quadrature du cercle qu'est cette minorité linguistique têtue qui veut se conduire elle-même en majorité. En science, ainsi donc en droit constitutionnel ou comme en toute autre science, on n'avance guère avec une langue affaiblie et une identité refoulée et mal assumée.
Où est donc le salut ? L'imagination créatrice d'un destin américain différent, ou joindre l'Union américaine. (http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm) Jacques Légaré, ph.d.
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