LES PUISSANCES RÉVOLUTIONNAIRES

Ou

La Révolution (nature et types)

par Jacques Légaré

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La révolution est-elle un changement politique, social et économique brutal, rapide et violent ou un mouvement circulaire qui revient sur lui-même... à la même place? Des dix plus grandes d'entre elles au millier que l'Histoire nous rapporte, sont-elles toutes porteuses de lumières, de progrès, ou sont-elles des marres de sang semblables, toujours semblables à elles-mêmes? Sont-elles trop vite et tout d'un seul coup ce que les peuples ne veulent pas faire lentement, au jour le jour? Sont-elles pour les idées nouvelles le bain de sang de l'accouchement ou le rituel archaïque camouflé des immolations primitives? Sont-elles de simples colères des masses, des explosions de fantasmes sadiques des leaders politiques qu'on pourrait émousser et diriger dans de bonnes institutions, ou l'inéluctable explosion des frustrations refoulées qui ne pouvaient sortir que d'un coup... de couteau ou de fusil?

A) Une typologie des révolutions:

Des différents types de révolutions, notamment les cinq que nous définirons plus loin, sont-ils parallèles les uns aux autres comme les strates d'un phénomène humain historique, ou s'alimentent-ils l'un l'autre, se provoquant et s'enchaînant comme les ondes d'un choc initial qu'est l'évolution elle-même? Quel est le noeud de chaque révolution autour duquel sont greffés tous les aspects secondaires qui lui donnent sa couleur originale? Chacune a ses accents, ses particularités et son poids historique. Il est aisé d'énumérer les traits distinctifs de chacune d'elles (les manuels en sont gavés), moins que de définir le modèle immuable, le canevas mécanique où toutes s'ébranlent, explosent et s'arrêtent. Nous ferons l'un et l'autre, sans faire un travail ni d'historien ou de sociologue, mais bien de philosophe qui se propose ultimement de la juger éthiquement. En tant que philosophe de l'histoire, il lui faut aussi par la connaissance de l'expérience historique que furent les révolutions affirmer ou non si l'expérience révolutionnaire doit être éthiquement valorisée en tant que moyen valable pour promouvoir l'émancipation et le bien-être général des peuples. Finalement, dans le cadre précis de cette thèse, il se doit pour chacune des plus importantes qui seront analysées évaluer leur apport, c'est-à-dire si au cours de l'Histoire le bilan révolutionnaire est globalement positif. Il nous faut donc étudier celles du passé, en sachant que les révolutions ne sont pas mortes. Elles nous ont historiquement constitués. Surtout, elles reviendront tant que l'homme n'aura pas maîtrisé les phénomènes sociaux, idéologiques, éducatifs et politiques aussi bien qu'il a maîtrisé un très grand nombre de mécanismes physiologiques de son propre corps par la médecine ou les besoins primaires fondamentaux par l'économique et la technique. En fait, elles reviendront tant qu'il n'aura pas su obtenir plus et mieux sans elles.

Dans l'évolution par à-coups des sociétés humaines dont les révolutions sont des brisures, des cassures, des crises et des explosions très limitées dans le temps, les enjeux fondamentaux et les résultats finaux diffèrent grandement l'une de l'autre. Dans la marche d'une collectivité vers la plénitude collective que définissent ses idéaux abstraits, et qui se situe dans le chemin de l'évolution de l'homme vers la paix, qu'elle conçoive cette plénitude d'une façon statique ou cyclique (à l'ère pré-moderne), ou dynamique et progressiste (à l'ère moderne), la plupart des sociétés historiques vivent des types de révolutions fort différentes:

1. La révolution politique (la plus fréquente) qui lui donne un gouvernement nouveau, dans sa forme ou dans       ses chefs dont les qualités demandées sont la justice, l'intégrité et la stabilité. On croit les voir dans la       démocratie et, à l'ère pré-moderne, dans les multiples variantes du Chef plus ou moins déifié, avec une       exception de taille pour chaque ère: la démocratie athénienne antique et le fascisme contemporain. Un       groupe dirigeant en remplace ou en renverse un autre.

2. La révolution nationale, qui permet à une collectivité de choisir des chefs parmi ses membres, quelque soit        le mode d'accession au pouvoir. Des chefs nationaux remplacent des chefs étrangers.

3. La révolution sociale, qui voit la prééminence sociale passer d'une classe ou groupe social (ordre ou caste) à     un autre; plus rarement, d'une région à une autre. Une classe sociale en remplace une autre.

4. La révolution culturelle, qui implique un changement d'idéologie, religieuse ou laïque. Moins fréquente et      plus profonde, elle renouvelle les perceptions, les sensibilités et les mentalités. Une idéologie en remplace une      autre.

5. La révolution économique,qui métamorphose son mode de vie. Elle touche les rapports de production,     c'est-à-dire la façon dont l'homme entre en contact avec la nature pour produire des subsistances et des     richesses. Un rapport de production en remplace un autre. Elle est beaucoup plus que des désordres, des     troubles économiques conjoncturels dont se nourrissent  les feux révolutionnaires politiques, et plus que les     créations économiques dont s'enorgueillissent les establishments révolutionnaires qui ont réussi. Plus profonde     que la révolution culturelle, les révolutions économiques sont plus rares. Il n'y en a eu que 3:

a) La révolution agricole, qui vit au Néolithique le passage de l'économie déprédatrice à l'économie agraire;

b) La révolution industrielle, qui vit le passage de l'économie agraire à l'économie industrielle;

c) La révolution quaternaire, encore inachevée, qui voit le passage de l'économie industrielle à l'économie            sans travail par laquelle la technologie remplace toute espèce de labeur humain.... (Plus de cours à suivre!!!)

Est-ce possible de classer toutes les révolutions de toutes les époques dans ces 5 types, tout en étant exhaustif et parfaitement exact? Non, car les variantes produites par les époques, les lieux, les personnalités, les hasards, voire les interpénétrations, sont quasi infinies. Elles appartiennent au monde de la couleur aux graduations tour à tour marquées et imperceptibles. Par exemple, la classification ci-dessus convient mieux aux révolutions récentes qu'aux révolutions anciennes ou archaïques. En effet, plus on recule dans le temps, plus les concepts des Anciens sont vagues et englobants; la critériorisation moderne rencontre la résistance qu'offre la globalité des concepts et des réalités tangibles issus des mentalités anciennes. Elle reflète mal l'objet révolutionnaire qu'elle veut expliquer. Par exemple, les révolutions culturelles à l'intérieur des sociétés animistes et primitives antérieures à l'avènement des grandes religions, sont légion. Sont innombrables aussi les révolutions sous forme d'hérésies à l'intérieur des grandes religions monothéistes, même si ces hérésies sont pour une région très souvent une révolution culturelle en bonne et due forme (les Albigeois du Languedoc; les Calvinistes de Genève). Aussi, toute grande révolution, quelque soit son type, se fractionne dans le temps et l'espace en avortons, en pastiches, en héritiers, en importations d'une infinie variété. L'Islam à lui seul comporte une vingtaine de dynasties théocratiques. Que dire du christianisme dont les hérésies forment un dictionnaire complet. Et le communisme, si jeune, s'est fractionné en révisionnismes locaux. A la rigueur, la révolution impériale romaine d'Auguste s'est multipliée par voie imitative en une infinie de guerres dynastiques sur tout le continent européen et pendant deux mille ans, tant fut forte la tradition reprise et drapé du prestige impérial romain de vouloir accéder au pouvoir par les liens du sang.

À côté des révolutions réussies, il y a les révolutions avortées, tuées dans l'oeuf, stoppées dans leur élan; elles sont innombrables. Elles prennent le nom de "troubles", "événements", "rébellions", "émeutes", "guerres paysannes", "communes", "séditions", "révoltes", "soulèvements".

À l'opposé des révolutions, il y a les contre-révolutions. Brutale, violente comme la révolution, la contre-révolution cherche plus qu'à maintenir le statu-quo. Elle veut revenir en arrière, revenir aux principes, aux archétypes et aux structures de l'Age d'or présumé, au foyer saint de la tradition parce qu'elle voit dans la nouveauté la décadence de la force ancienne. Elle ressemble dans l'imaginaire des hommes à la révolution heureuse qui fut jadis et dont celle, la révolution malheureuse à faire aujourd'hui, consiste à revenir à la première qui nous fut ravie par quelque cataclysme originel. Elle voit le salut dans le retour au paradis perdu. La contre-révolution se produit souvent lors de la phase ascendante d'une nouvelle révolution ou dans la phase descendante d'une ancienne révolution qui lui est contemporaine. L'ancienne révolution se mue en contre-révolution pour barrer la route de la victoire à la nouvelle qui se dresse contre elle. La contre-révolution n'est alors que le dernier sursaut d'une révolution ancienne qui a fait son temps. Elle jette ses dernières forces dans sa dernière bataille, en se présentant comme un renouveau, un redressement et toujours comme un retour à l'ordre (la Restauration française, le Directoire français, les Fascismes, l'empire de Napoléon III et, dans une moindre mesure, la Restauration anglaise).

Prêtons une attention particulière au vocabulaire, surtout au mot "révolution". Les mots servent à nommer les choses. Mais dans le cas du mot "révolution", le mot sert à nommer différemment une chose ancienne (le réactionnaire taxe de révolution une simple réforme), à cacher par un mot nouveau une chose qu'on ne veut pas nommer par son nom (le communiste taxe de révolution le despotisme qu'il prépare), à nommer par un nom prestigieux une chose assez banale ("cet article est révolutionnaire"); ou à s'amuser à jouer du contresens comme fait U. Comagnolo par un titre d'article: "La paix, une idée révolutionnaire". Le mot "révolution" est passé par toutes ces compromissions et toutes ces acceptions délavées. Le mot "révolution" n'était guère employé dans l'Antiquité. Pourtant, la naissance de la rationalité chez les Grecs fut la révolution la plus importante et la plus prometteuse de l'Histoire, ce qui nous obligea de ranger sa réalité sous le concept de "génie" pour respecter ses dimensions insurpassées. Les Modernes n'appelèrent le génie grec que par le nom "Renaissance" sa réapparition, que par le mot de "Lumières" sa réaffirmation définitive au XVIIIe siècle. Le mot "révolution" ne réapparut fréquemment que pour qualifier les révolutions politiques et sociales. Pourtant, certains ont parlé de la révolution intellectuelle du XVIIe siècle pour marquer l'importance des Galilée, Kepler, Descartes et Newton. On utilise aussi le mot "révolution" en guise de synonyme au changement de paradigme dans une discipline particulière. C'est à considérer. Puis, le XIXe siècle sur les barricades en prit l'habitude; le XXe en vit partout et le mot devint une incantation pour faire accoucher l'Histoire des progrès dont on la croyait porteuse. La dernière aventure du mot "révolution" fut son appropriation par les conservateurs pour enlever de la bouche des progressistes un mot qui, en soi, était devenu un slogan à vertu magique, une plate-forme-étendard (la "révolution" duvalliériste; la "révolution" islamique). Le résultat en fut sa banalisation, puis son discrédit; et le mot prit le chemin des armes démodées, voire traîtresses à leur idéal même, par l'inflation verbale, par la lassitude des slogans rabâchés et, plus grave, par le désenchantement des promesses non tenues et des idéaux trahis.

B) Leurs caractéristiques communes:

Il est reconnu que la révolution est une épreuve dans le sang. Véritable explosion dans le meurtre, la vengeance, les tortures, les pillages, les destructions et les crimes de toutes sortes. Ainsi la décrivent ceux qui l'ont vécue: "La révolution apporte la mort avec elle" dit Xénophon. Mao-tsé-toung plus féroce dit la même chose dans une formule imagée: "Il nous suffira de pousser un cri dans la direction [de l'ennemi] pour que de terreur il se jette dans le feu et soit brûlé vif". Staline, plus sibyllin, déclare: "Une fois la tête tranchée [celle des paysans riches], on ne pleure pas les cheveux". La haine, l'amour du sang, la peur, le meurtre légalisé, héroïsé en sont les marques les plus fortes dans les sensibilités des acteurs et témoins des périodes révolutionnaires. En un mot, la terreur. Elle n'est pas un accident, ni une erreur de parcours, ni un dérapage involontaire. C'est une politique délibérée d'élimination physique de l'ennemi: "Le Christ saura départager ses fidèles dans l'autre monde" dit un Croisé anti-albigeois lors de l'extermination d'un village entier suspecté d'être un repaire hérétique. N'insistons pas sur cette évidence illustrée en mille lieux, mais sans oublier qu'elle en est le fait capital. Cependant, du point de vue du révolutionnaire qui déclenche ce carnage, la répression journalière de l'ordre établi cumule dans un État répressif sur plusieurs décennies autant de volés, d'accidentés par négligence du pouvoir, d'emprisonnés, de pendus et de fusillés. L'originalité de la terreur révolutionnaire est, pour un nombre équivalent de victimes, sa concentration dans le temps.

Les préalables à toute révolution, c'est en premier lieu la faiblesse politique des autorités légales du pays: un chef à l'intelligence lente, sinon déconnectée (Louis XVI, Nicolas II, Charles X, Charles Ier d'Angleterre, George III, le Shah d'Iran, Batista) encourage l'esprit d'audace des leaders naturels de la collectivité que sont les chefs révolutionnaires, presque toujours courageux et doués d'un talent tactique remarquable (Luther, St-Paul, Washington, Robespierre, Lénine, Mao, Castro). Le pouvoir légal est très souvent affaibli par une crise financière (George III désargenté par le conflit franco-anglais de 1760; Louis XVI par celui de la révolte des Insurgents américaine de 1775). La collectivité s'est souvent appauvrie rapidement par une mauvaise récolte, ou par une guerre trop longue ou perdue (Russie de 1917 appauvrie par 1905; Chine de 1948 par l'occupation japonaise de 1936-45). En fait, les révolutions sont de véritables cas de victimologie collective par laquelle la faiblesse du pouvoir attire l'agresseur révolutionnaire, même si au début tout commence par des revendications modérées faites dans le cadre de la légalité (Cahiers de Doléances français, Douma russe). Lors de la crise préalable, le centre où une majorité aurait pu se manifester s'évanouit au profit d'une polarisation, qu'après 1789 on nommera "gauche" et "droite". La peur fait se terrer la "majorité silencieuse" ou la jette dans les émotions des discours incendiaires des jusqu'au-boutistes qui, par leur courage passionné, prennent le leadership de chaque camp. Les chefs modérés, inécoutés, débordés, désertés par la majorité haranguée plus que conduite sont évincés et souvent occis (Mirabeau, Marat, Danton).

La légalité s'effondre. Est désormais légal l'ordre impératif de chaque clan. Le citoyen ou le sujet cesse d'exister. Ils sont remplacés par l'ennemi et par le coreligionnaire. Une différence d'idée ou d'option, voire un soupçon, crée le clivage irréconciliable et mortel entre ex-citoyens d'une ex-patrie. Tous sont combattants ou... déserteurs. Il n'y a plus de droit (textes universels, règles, procédures, organismes et institutions judiciaires vraiment sûrs). Il y a une ligne de parti et une loi de la guerre. Le corps social ainsi départagé est en proie à deux forces contradictoires:

a) les forces centrifuges qui poussent la collectivité à l'éclatement: la guerre civile, la pénurie alimentaire, la forte et subite hausse des prix, la criminalité généralisée, les exilés qui complotent de l'extérieur, la lutte des minorités nationales contre le pouvoir central (les Vendéens, les Kurdes, les Ecossais), les généraux putschistes, en un mot les désordres.

b) les forces centripètes qui poussent la collectivité à une nouvelle cohésion sur de nouvelles bases: l'idéologie révolutionnaire triomphante, la menace extérieure, le désir d'un retour à l'ordre, de nouveaux chefs prestigieux sinon prometteurs, des principes politiques régénérateurs, l'absence de stock alimentaire, la mort des radicaux d'avant-scène ou des adversaires principaux du nouveau pouvoir.

Les chefs de l'ordre légal contesté sont exilés (le Shah d'Iran, Chiang-Kai-Shek, Batista, Somoza) ou exécutés (Charles 1er, Louis XVI, Nicolas II, Maximilien, Ceaucescu). Mais les chefs révolutionnaires ont une curieuse destinée. Ils sont d'abord victimes d'un débordement à gauche (de la Montagne à la Gironde, puis aux Sans-Culottes; de la révolution de Février à celle d'Octobre). Sans oublier les ultra-gauchistes qui trop peu nombreux sont écrasés par les grands chefs rebelles eux-mêmes (les chefs paysans par Luther, Michel Servet par Calvin, les niveleurs par Cromwell, les enragés par Robespierre, les égalitaristes par Staline). Ensuite, les chefs se combattent entre eux. Leur courage, durci par la lutte et par l'absence de désir de temporisation et de compromis, se retourne contre l'allié de la veille, tout aussi intraitable. Ainsi fonctionne la terreur. Quand elle a mangé ses ennemis, elle se mange elle-même (Robespierre guillotiné, Zinoviev et Kamenev fusillés, Kodzabeh l'iranien fusillé, Liu-Shao-Shi évincé, Lin-Piao disparu dans un "accident" d'avion, Cromwell enterré fut exhumé pour être pendu, Trotsky assassiné treize ans après sa démission et son exil). Apostrophes annonciatrices, ainsi les chefs révolutionnaires appelaient leurs ennemis: "Scorpions, vampires, buveurs de sang" dit Staline; "insectes" dit Lénine; "traîtres et rebelles" dit Robespierre; "hypocrites" dit Khomény. En période normale, ces politesses seraient de la pure inflation verbale pour malappris sans éducation. En période révolutionnaire, ces mots précèdent le couperet ou la balle.

L'élément militaire est si capital que la révolution a tendance à se confondre avec la guerre qui l'exprime. La guerre est l'examen final d'une révolution. La clé du succès d'une révolution, c'est la désertion de l'armée légale par le peuple majoritaire; ou une variante, quand l'armée fond dans les mains des autorités légales du pays. Bref, quand le fusil change de légitimité (France 1789; Russie 1917; Chine 1948). Plus classiquement, le gouvernement légal est carrément battu sur le champ de bataille (Naseby anglais en 1645; Yorktown américain de 1781). Mais presque toutes ont connu des tentatives putschistes de prise de pouvoir par les militaires (Monk anglais; Bonaparte, Kalédine, Kornilov, et peut-être Lin-Piao). Les Américains ne prirent pas de chance: ils élirent leur général vainqueur Président de la nouvelle République!

Dans ses rapports avec l'extérieur, la révolution attire les ennemis traditionnels de la nation, comme du miel (Autrichiens et Prussiens contre la révolution française). Souvent, des chefs menacés cherchent et obtiennent des appuis de l'extérieur (les Français de Grasset et Lafayette aident les Américains en 1778). Convulsionné par des troubles intérieurs, le peuple en révolution voit fondre sur lui ses voisins (la France à Valmy, l'Iran par l'Irak, la Russie par la Pologne en 1923, la Chine par le Japon). Mais triomphante, la révolution alors s'exporte et suscite des émules (le 1776 américain entraîne le 1789 français et le 1820 latino-américain; le 1789 français amène le 1830 et le 1848 européens; le 1917 russe prépare très directement le 1945 est-européen, le 1949 chinois, puis le 1980 nicaraguayen.

Le mythe, au sens de création imaginaire qui par la puissance de l'espoir porte les hommes à l'action périlleuse, anime d'un souffle épique et prophétique la flamme révolutionnaire. Il se résumerait ainsi: "Nous sommes tous frères, nous sommes égaux, nous sommes tous un en cassant tous ceux qui ne sont pas nous." Incohérence ou paradoxe? C'est l'amour qui se sert de la haine, ou l'amour dévoyé qui broie des êtres réels pour des solidarités imaginaires. Ensuite, la révolution veut renier le passé, dépotoir de tous les malheurs. Elle est essentiellement manichéenne; car la nuance démobilise, divise l'homme contre lui-même, contrecarre l'action rapide et extirpatrice. Le révolutionnaire ne peut se diviser lui-même par le doute. La révolution cherche à atteindre la perfection totalitaire qu'elle voit dans le semblable. Fer de lance d'une idéologie nouvelle, la révolution refait souvent le calendrier en modifiant les fêtes, s'assoit sur la collectivité dans ses institutions pour la commander. Elle emprunte beaucoup de ses traits à l'idéologie telle que nous l'avons définie. La révolution est une idéologie en colère. Elle véhicule l'idée que les lendemains chantent ("Çà ira, Çà ira" chantait-on en 89; le paradis attend tous les martyrs). Et pour cela, la révolution explose souvent en cérémonies festives (Fête de l'Être suprême, Boston Tea Party) quand les événements politiques et militaires s'espacent suffisamment pour en permettre l'éclosion spontanée.

La révolution est un tel foyer de mutation qu'elle touche les moeurs jusque dans l'art vestimentaire. Par elle, les hommes cherchent quelque mue. La mode vestimentaire le révèle symptomatiquement. Le vêtement nouveau tend à distinguer les clans les uns des autres, plus souvent l'époque révolutionnaire de l'ancienne (les têtes rondes -sans perruque- anglaises; le style néo-classique français, les chemises brunes, les chemises noires, le tchador iranien, le béret cubain, la vareuse communiste).

La révolution est un fait urbain (Paris, Pétrograd, Boston, Managua) parce que les échanges et les communications y sont plus rapides et parce que le pouvoir qu'on veut abattre y a ses assises. Conséquemment, il arrive souvent que les foyers rebelles soient dans les campagnes ou les montagnes (Yénan, Sierra Madre) ou tapis dans les faubourgs, les cafés, les salons, les clubs ou les mosquées. Mais plus révélateur encore, la révolution est le fait de la classe moyenne, d'où sortent les chefs rebelles (Robespierre avocat; Lénine fils d'instituteur, Mao-tsé-toung bibliothécaire et fils de paysan aisé). Car la classe pauvre n'a pas et ne sait pas. La classe privilégiée sait, mais a. La classe moyenne n'a pas mais sait: de cette bancalité naîtra la frustration d'où tout partira.

Les révolutions paraissent être, malgré leurs explosions incendiaires et sanguinaires, les périodes historiques parmi les plus fécondes et les plus créatrices qui soient: dans leur tourmente, sont apparus la démocratie, le fédéralisme, les droits et libertés, la décolonisation, la nation, l'internationalisme, les langues nationales, le perfectionnement du droit, la diminution de l'inégalité dans la répartition du revenu national et du patrimoine, les régimes politiques, des créations économiques (la monnaie de papier, les banques centrales), l'organisation des espaces et des collectivités, de nouvelles constitutions, des modes et des sensibilités nouvelles. Si le débat de l'attribution de toutes ces acquis de civilisation à la seule révolution est toujours ouvert, il reste le consensus minimal qu'elle les a accompagnés.

À son passif, on doit mentionner, outre les décès, les incommensurables souffrances des victimes, les destructions, le vandalisme du patrimoine, la liquidation souvent irréfléchie de l'héritage des idéologies et des révolutions qui lui sont antérieures (la perte des libertés civiles dans les pays à révolution prolétarienne; la perte du raffinement aristocratique et des notions de devoir et d'honneur royales et nobiliaires méprisées par les révolutions bourgeoises et prolétariennes, ainsi que le recul des régionalismes et des autonomies citadines et locales dans les grands ensembles nationaux). L'humanité, par la voie révolutionnaire, conserve peu; elle trie dans des mouvements enthousiastes et rageurs, sans ménagement et sans discernement. Plus tard, repentante, elle conserve précieusement au musée les restes échappés.

C) Les révolutions de l'ère pré-moderne que furent les révolutions chrétienne, islamique,   protestante: Ces révolutions sont essentiellement religieuses. De deux façons: par le clergé qui la fait ou qu'on attaque, et par l'idéologie (concepts, croyances, valeurs). L'aspect politique (conquête du pouvoir, modification du droit, classes sociales modifiées, changements territoriaux, sang versé) se déroule en gros de la même façon que dans les révolutions de l'ère moderne. Sauf que la révolution religieuse s'étend sur une plus longue période: la révolution chrétienne de 30 à 323, voire 1200 ans de plus si on considère son extension maximale sur le globe; la révolution islamique de 622 à 750 environ; la révolution protestante de 1520 à 1648. Curieusement, ces révolutions ne se savent pas des révolutions, comme étapes importantes de l'évolution humaine bien qu'elles se proclament seule vérité. Elles se conçoivent l'élément le plus important, le dernier mot de la culture et de la destinée humaine. Elles convient l'homme à revenir à elles dans une imitation rituelle du héros fondateur. Elle utilise pour cela le culte du livre, imitée sur ce point par d'autres. Ces révolutions sont religieuses parce qu'elles sont les premières que l'humanité ait connues à l'étape de l'évolution historique où le sacré envahissait tout l'espace physique et le mythe tout l'espace mental. Les naissances des sociétés et de l'univers étaient celles des dieux eux-mêmes, ou procédaient de leur volonté. Les mécanismes de toute nature que les hommes voulaient s'approprier consistaient dans les humeurs et les volontés divines qu'ils leur fallait amadouer et se concilier. Comme ces révolutions amènent avec elles les concepts sacrés de la mentalité religieuse, les dieux sont aussi présents dans la querelle que les factions politiques antagonistes elles-mêmes. On tue dans l'adversaire le mauvais dieu, ou un vrai dieu vainc le mauvais dieu ou la mauvaise conception du vrai dieu. Le vrai dieu, pour le définir, c'est le sien. Le dieu participe à la bataille, comme durant la guerre de Troie d'Homère; et si ce n'est pas le dieu lui-même, c'est sa croix dans le ciel (qui soutint Constantin à la bataille du pont Mulvius en 321) ou sa grâce, ou son fer de lance (les Croisés), ou son tribunal (Torquemada), ou ses symboles (la statue de la Vierge au siège de Constantinople en 717). Pour un esprit magique, ou chez celui qui pour des raisons intellectuelles croit à l'existence d'une transcendance hors du monde, l'imaginaire religieux est partie constituante de la réalité, comme le seront plus tard les concepts modernes de Bonheur, Liberté, Egalité. Et sur le champ de bataille s'affrontent les corps et les imaginaires.

La révolution chrétienne, en 300 ans de lente et difficile diffusion chez les peuples soumis au pouvoir romain, s'imposa à une civilisation gréco-romaine polythéiste. Un totalitarisme judaïque balaya un pluralisme idéologique? Pas exactement, puisque le culte impérial recelait des pratiques totalitaires violentes et répressives pour qui le bravait ou le méprisait ouvertement. Mais ce culte était plus un geste obligatoire de loyalisme à l'empire qu'une religion aussi mystique et prenante que le christianisme qui voulait le détrôner. En fait, un totalitarisme sans faille succéda à un totalitarisme romain tempéré. S'il régnait dans l'empire une floraison de dieux en concurrence pacifique, le christianisme à la fois plus exigeant et plus intolérant lui succéda. Ce n'est que beaucoup plus tard que le libéralisme des Lumières fera du christianisme une religion tolérante en lui ôtant ses armes séculaires, l'épée et le bûcher. La révolution chrétienne s'imposa donc à une société épuisée, en crise démographique, menacée d'envahissement par les Barbares, donc profondément insécurisée et désabusée de la Fortuna Roma qui l'avait désertée. Rome avait épuisé sans vraiment les faire vraiment progresser les réserves du fabuleux héritage grec, que peut-être l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie lui avait ravies avant que la Cité des Césars pût les assumer et s'en pénétrer créativement. La révolution chrétienne s'acharna pour ainsi dire sur un lion blessé. D'abord persécutée parce qu'elle formait une minorité issue du génie asiatique absolument incompatible avec le génie grec que Rome tentait bien lourdement de faire progresser, elle devint au pouvoir persécutrice contre tous les déviants, païens ou hérétiques. Son fondateur, auréolé du caractère de la divinité comme ses concurrents Romulus et ses successeurs impériaux, fut du point de vue strictement politique un personnage qui connut l'échec le plus horrible qui puisse accabler un personnage public, comme Boèce, Jean Huss, Jeanne d'Arc, Savonarole ou Che Guevara. Ces rapprochements ne peuvent faire sourire si les atroces douleurs de la fin de leur vie leur sert de lieu commun. Mais sa gloire et son succès posthumes sont sans égal dans toute l'Histoire occidentale, peut-être même du Monde. Seuls dans l'histoire mondiale peuvent l'approcher Bouddha, Confucius, Mahomet et Marx. Sa longévité est phénoménale: 2000 ans. La révolution chrétienne réussit à s'infiltrer dans une civilisation gréco-romaine policée mais décadente, incapable de régénération, mais séduite par toute nouveauté. Deuxième bon coup, elle réussit plus tard à dominer intellectuellement, par les restes de la civilisation gréco-romaine dont elle gardait l'héritage, des peuples nordiques, plus frustes, plus remuants et dont l'acquis culturel assez mince était vulnérable aux séductions d'une civilisation prestigieuse, raffinée, basée sur l'écrit, somptueusement drapée dans la pourpre de la Rome constantinopolitaine.

Sa caractéristique originale est la séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Ce dernier s'appuie sur le premier, mais sauve la quintessence de toute cette civilisation -sa paideia- si le rempart temporel s'écroule. C'est ce qu'il advint. En fait, cette distinction fut plus fréquente dans les concepts, les institutions et le personnel que dans le pouvoir au sens le plus large. Avec l'Islam et peut-être le communisme, elle est la révolution la plus totalitaire qui fût jamais. Elle s'arrogea non seulement la moitié des terres, mais aussi le fin fond des consciences des êtres, jusqu'aux détails de la vie intime, sexuelle ou amoureuse, jusqu'aux pensées les plus personnelles et les plus secrètes, qu'il fallait livrer en confession. Toutes les étapes de la vie devaient passer par elle (les sacrements). Par ailleurs, sa grande souplesse face aux crises et aux événements politiques, son obséquiosité face aux puissances de l'heure, sa structure cléricale hiérarchique non héréditaire, donc renouvelée par la base populaire sans les frais éducatifs supportés par la société civile, ses organisations parallèles à la société et aux pouvoirs publics mais soumises à un chef incontestable nommé à vie, sa mainmise complète sur l'institution scolaire pour y transmettre sans concurrence aux jeunes générations tout son appareil idéologique, des textes de base mythique ré-interprétables à volonté, un chef-fondateur héroïsé qui unit paradoxalement dans sa vie l'échec et le triomphe, des zélateurs d'un courage incomparable, l'incroyable promesse de la survie et la judicieuse utilisation du mot d'ordre de la bonté et du pardon, expliquent son succès et sa pérennité.

Sa puissante influence s'exerça par le canal d'institutions propres ou partagées avec la puissance publique (couvents, écoles, ordres monastiques, évêchés, clergé). Ses tentatives, très longtemps réussies, pour contrôler indirectement le pouvoir temporel ou civil passèrent par toutes les formes: du confesseur du roi à la conversion de sa femme pour finalement convertir son royal mari (Clovis), du césaro-papisme aux partis et aux syndicats nommément chrétiens. Lorsqu'elle atteint au Moyen Age sous Innocent III le faîte du pouvoir par les Croisades et l'Inquisition, elle devint le repaire de tout esprit contre-révolutionnaire. Malgré le soutien d'innombrables braves gens, elle s'identifia, sa propre révolution réussie, à la contre-révolution pour toute les autres révolutions qui voulurent avoir droit au soleil à leur tour. Elle fut un frein à la quasi-totalité des mouvements progressistes et porteurs d'avenir; les libertés fondamentales de conscience, de réunion, d'association, de presse furent interdites ou désavouées; l'instruction obligatoire des enfants combattue, de même que les danses, les jeux de hasard, voire la recherche scientifique et expérimentale elles-mêmes. Pour ce faire, elle utilisa les concepts d'amour et la peur de l'enfer, la menace des supplices et, par ses canaux sensibles, elle happa l'intelligence des êtres et mobilisa à son profit les vertus populaires classiques de dévouement et d'altruisme qu'à vrai dire elle encouragea dans une partie de ses enseignements.

Diffusée par le mode et le style du prophétisme judaïque, elle fut la révolution culturelle la plus profonde et la plus universelle de toute, mais aussi l'une des moins humaniste si l'humanisme se définit essentiellement par les valeurs des Lumières. En effet, théocentrique et conservatrice, elle fut hostile à la pensée moderne parce que mythique et dogmatique, même si de ses rangs émergèrent des savants remarquables (Mendel) parce qu'elle contrôlait toutes les institutions de haut savoir. Par ailleurs, les trésors artistiques qu'elle finança pour sa propagation et sa gloire sont d'une richesse et d'une incomparable splendeur.

La révolution protestante naquit "unicellulairement" pourrait-on dire du christianisme. Ce fut une révolution à quatre têtes (Luther, Calvin, Zwingli, Henry VIII) qui bien qu'elle ne rompait beaucoup moins profondément de la catholicité que celle-ci n'avait tourné le dos à la Roma pagana, elle bouleversa l'Europe dont elle fut la deuxième révolution culturelle puisque la rupture de 1054 avec les Orthodoxes fut plutôt un clivage géographique de deux parties distinctes qui ne faisaient déjà depuis longtemps que se juxtaposer. La révolution protestante brisa le monopole chrétien catholique si puissant, si pesant, et qui s'était déconsidérée par des outrages à ses propres principes. Créatrice à long terme bien malgré elle et quoiqu'elle n'inventa rien de neuf, elle fut idéologiquement un véritable retour en arrière, un redressement tel que se définissent d'habitude les contre-révolutions. Ses fondateurs, par leur rigorisme moral -sauf sa Majesté Henry... et sauf leur bellicisme fort peu évangélique, ont opéré un surprenant retour en arrière, presque mythique, aux simplicités des premiers chrétiens. Ils propulsèrent involontairement la civilisation occidentale vers un nouvel âge, celui qui allait naître plus de leurs actions que de leur pensée ou pour mieux dire plus involontairement que de leur esprit visionnaire qui chez eux fut inexistant. Ils engendrèrent l'âge moderne du libéralisme et du capitalisme.

À la différence de la révolution chrétienne, la révolution protestante fut l'oeuvre de gens fort instruits, lettrés, et chose inouïe pour des penseurs, sans idée vraiment nouvelle. Ce qui illustre un fait souvent répété que l'instruction et l'intuition, c'est deux. Comme la plupart des grands révolutionnaires que furent St-Paul, Jefferson, Lénine, qui trahirent respectivement le propre groupe religieux, politique ou social auquel ils appartenaient, Luther rompit de même d'avec son Èglise. La révolution protestante est la seule révolution de l'Histoire à recevoir l'appui du... pouvoir (Frédéric de Saxe). La seule révolution à se faire si officiellement au profit des riches par la répression des pauvres (guerre des paysans de 1525), la seule qui réussit à faire jouer l'un contre l'autre au point de les neutraliser le pouvoir temporel (Charles-Quint) et le pouvoir spirituel (le pape Léon X). Ce fut l'élément tactique central de sa réussite. Comme elle purifiait l'ancienne doctrine sans même prétendre la renverser, la révolution protestante est au plan idéologique une sous-révolution; mais au plan social, politique, voire économique, elle inaugurait un âge nouveau: celui de la liberté de pensée, du rejet des hiérarchies qui remontaient jusqu'à l'empereur Auguste. L'idée féconde de la séparation de l'Église et de l'État, que les révolutionnaires protestants n'ont même pas retenue, dataient pourtant de leurs illustres mais moins chanceux prédécesseurs (Wycliffe en 1378; Jean Huss en 1415). Une révolution vraiment classique qui ébranla un continent et une civilisation et qui permit aux pays nordiques et protestants pour un temps de damer le pion aux pays catholiques dans les domaines de la prospérité et des libertés.

D) Les révolutions à l'ère moderne:

La révolution anglaise (1642-1689) exprima, plus que tout autre révolution politique de l'époque moderne, ses luttes à l'intérieur de controverses religieuses. Comme les autres, elle voulait fonder une démocratie, mais elle restait enfermée dans le désir tout aussi fort de maintenir l'ordre du royaume dans la rigueur du totalitarisme religieux. Chose inouïe, les révolutionnaires étaient déjà dans le Parlement, comme plus tard les révolutionnaires français dans les États généraux, ténors de l'insurrection. Encore plus étonnant, son chef principal (Cromwell) se révélera, un autocrate. À la différence des autres révolutions, elle se fit en deux phases que départage la figure de Cromwell. Mais son fait majeur est surtout sa longueur: 47 ans. Et pour un mouvement marchant vers la liberté, elle dut se résoudre à conserver un roi nominal pour éviter le retour de la dictature d'un citoyen exceptionnel: une révolution qui n'était capable d'accoucher que d'un roi. Cette révolution provoqua involontairement, conséquence incommensurable, la naissance d'une civilisation continentale nouvelle: l'Amérique libérale. Au début, la terreur la plus forte ne fut pas le fait des chefs révolutionnaires mais du gouvernement légal lui-même (la Chambre étoilée). Plus maladroitement que tous les autres gouvernements légaux menacés, le Roi fait décapiter ses propres lieutenants (Laud et Stratford). Plus qu'en toute autre révolution, l'Angleterre en rébellion vit ses régionalismes resurgir et des parties complètes faire sécession (Ecosse, Irlande). Elle fut la seule révolution dont le leader principal tourna ses armes contre la révolution, en fait, directement contre la sienne: il attaqua son propre Parlement. La première, à décapiter un roi non pour de simples raisons dynastiques comme dans les empires romain, byzantin et ottoman, mais pour des raisons de légitimité du régime, fut la révolution anglaise. Elle fut aussi la seule à donner par une loi incidente de nationalisme et de sécurité nationale (Navigation Act) un empire colonial maritime à un peuple qui sortit d'elle renouvelé. Elle eut non comme d'autres une dictature à la fin mais en son centre, et passagère. L'originalité véritable est que la victoire démocratique n'apparut que dans la deuxième phase de la révolution anglaise lorsque un roi (Guillaume d'Orange) détrôna un autre roi (Jacques II) pour renverser ainsi l'absolutisme au profit d'une monarchie constitutionnelle et non plus absolue, mais respectueuse des droits du Parlement et des libertés civiles.

La révolution américaine est la première à survenir, parmi les grandes révolutions modernes, dans un contexte colonial et sur un continent nouveau. Les indépendances algérienne et indonésienne lui ressemblent beaucoup. Comme la révolution anglaise, elle se cristallise sur les enjeux démocratiques tels que les conçoit la tradition anglo-saxonne. Il y a un accord, voire un texte, qui unit un souverain à son peuple (Magna Carta) ou qui unit les membres de la communauté entre eux (Mayflower Compact). Le souverain ne doit pas les transgresser sous peine d'être désobéi ou renversé. Les autorités légales ultimes étaient lointaines, au-delà d'un océan. Malgré un gouvernement représentant le roi en place, un océan politique séparait les futurs protagonistes. Dans cette révolution, les éléments extérieurs (la flotte française de 7500 hommes) lui ont donné la victoire. Une victoire nationaliste gagnée par un coup de pouce étranger, à la différence des autres révolutions où le peuple insurgé est en même temps attaqué de toutes parts par des étrangers. À la différence de toutes les autres, son grand titre de noblesse fut l'absence de grandes atrocités. Il y eut bien quelques pendus ou des exactions commises à l'endroit des Loyalistes mais rien de comparable aux massacres des Vendéens et aux terreurs rouge et blanche. Il y eut des morts, des milliers, mais sur les champs de bataille entre soldats à armes égales. Une autre originalité, et non la moindre, fut que les révoltés étaient plus riches que les Anglais métropolitains. Le sujet américain moyen était trois fois plus riche que le sujet moyen anglais. D'ailleurs, les motifs à la différence des autres révolutions, étaient économiques, tout au plus politiques, mais très peu religieux et absolument pas culturels. Cette révolution voyait s'affronter deux groupes marchands, l'aîné métropolitain contre le cadet colonial, à propos d'un plat de lentilles fiscal (Sugar Act, Stamp Act) dont les fonds devaient défrayer les coûts de la protection des insurgés eux-mêmes contre...les Indiens. Les plus riches et les moins nombreux (trois millions d'Américains contre dix millions d'Anglais) furent les vainqueurs, et encore là à la différence des autres révolutions.

La révolution américaine unifia des insurgés divisés (les 13 colonies) au lieu, comme ailleurs, de diviser des insurgés unis (le serment du Jeu de Paumes; les soviets). Cette mentalité où se mêle la solidarité et le compromis explique que la mort fut épargnée à la très grande majorité des vaincus et des dissidents royalistes dont l'exil au Canada fut permis. Aussi, le chef (Washington) ne fut pas le seul penseur, -encore le fut-il vraiment?- de la révolution américaine comme dans les autres révolutions où le chef éclipse par sa personnalité les autres dirigeants. Il n'y a pas eu de duo des chefs, du genre Lénine/Staline ou Mao-tsé-toung/Chou-en-lai ou Ho-chi-min/Giap. Il y eut plutôt un primus inter pares qui arbitrait des intelligences et des cultures supérieures à la sienne (Jefferson, Hamilton, Adams, etc.), une pléiade de notables fort studieux, parmi les plus remarquables représentants des Lumières dans le domaine de l'action politique. Grande originalité, les chefs révolutionnaires ne se divisèrent pas après la victoire mais s'unirent dans un secret public (!), à huis-clos, pour écrire comme de bons élèves appliqués une constitution qui en deux phases (1781-1789) fonda les organes du pouvoir et le droit dans le nouveau pays. Cette union des chefs, hommes d'étude et d'action, et non d'arrivistes frustrés et bellicistes comme dans d'autres révolutions, évita une guerre civile et une dictature post-révolutionnaire si généralisée ailleurs. Mais l'ennemi contre-révolutionnaire anglais, comme dans le cas de la révolution cubaine (Baie des Cochons), revint une deuxième fois (1812) pour reprendre par les armes le continent perdu. La révolution américaine fut aussi la seule où l'aboutissement de la pensée révolutionnaire nécessita 84 ans plus tard une nouvelle guerre, civile celle-là (1860-65), pour donner aux Noirs le statut de citoyens, c'est-à-dire encore une fois pour le respect des droits acquis en 1776. Originalité surprenante, les belligérants étaient de même facture idéologique, ce qui fait dire à certains qu'il n'y eut pas de révolution américaine, mais une simple guerre d'indépendance. Nous solutionnons la problématique de la discussion en rangeant les guerres d'indépendance dans le type de la révolution nationale. Pourtant au départ, on ne voulait que chez soi (en Amérique) ce qu'on avait ailleurs (en Angleterre). Une révolution qui voulait non des droits sociaux mais la confirmation en terre coloniale des droits acquis. Elle ne fit pas l'erreur de ses imitatrices de vouloir opérer une révolution sociale avec le levier d'une révolution politique ou nationale. Cette révolution remarquable en demandait moins que les autres, et elle a obtenu plus que les autres: une constitution écrite et une déclaration des droits que le temps respecta, une capitale, un fédéralisme, un système de partis, la séparation de l'Église et de l'État, un régime démocratique et un pays aux promesses grandes comme un continent. Bref, la révolution américaine apparaît, selon le concept d'espace pacifié qui, meublé et conduit par une idéologie débloque occasionnellement par une période révolutionnaire des rigidités accumulées, comme la plus féconde de toutes les révolutions, et la plus mal imitée par celles dont elle fut l'épigone.

La révolution française possède l'originalité suprême de contenir tous les éléments d'une révolution classique. Elle est formellement la plus parfaite par son ampleur et sa variété même, si elle fut pour ses premiers porte-parole un terrible échec. Tout au presque qui fut fait ès révolutions se retrouve chez elle. Comme elle fut aussi un quasi-échec par le retour à la dictature (Napoléon 1er, Charles X, Louis-XVIII). Elle se répéta spasmodiquement (1830-1848-1870) parce qu'une révolution est essentiellement une idée qui explose pour s'imposer. Si elle ne s'impose pas une première fois, elle reprend ses efforts explosifs avec les mêmes moyens pour la même idée. À la différence des autres révolutions, elle réussit finalement grâce à la victoire des étrangers (Bismark) sur le sol national qu'attirent tout peuple en crise révolutionnaire. Et ce chef de guerre allemand qui fit définitivement triompher en sol français l'idée républicaine fut un valet d'autocrate (Guillaume 1er). Ses originalités sont difficiles à cerner tant elle fut imitée ailleurs. Mais elle est la seule à avoir vu fuir son roi en carrosse, déguisé, en paysan et repris comme un vulgaire déserteur. La seule qui d'abord applaudit son roi, négocia avec lui ses pouvoirs, pour finalement l'exécuter comme le fut Charles 1er et le sera Nicolas II; ailleurs, le monarque contre-attaque, perd, et meurt (ou s'enfuit et se retire). Sa caractéristique unique est dans la progression de la faillite du projet, son évolution progressive vers son échec final lors de sa première période (1789-94). La révolution française est la seule révolution moderne à vouloir instaurer une religion moderne (fête de l'Être suprême), la seule à proposer un calendrier nouveau. La seule aussi avec les révolutions russe et cubaine où l'on voit avec le plus de netteté le pouvoir révolutionnaire glisser progressivement de plus en plus vers la gauche, puis vers l'extrême-gauche. La seule où on voit avec une telle généralité se fractionner l'élite révolutionnaire, qui s'entre-tue. Plus que tout autre, les événements militaires extérieurs et les résistances régionales s'imbriquent avec le plus de complexité dans le déroulement du processus révolutionnaire rivé à son centre parisien. Fait très important, elle est probablement la première, par la bouche de l'un de ses chefs, Robespierre, à justifier la terreur: "Le gouvernement révolutionnaire (...) ne doit aux ennemis du peuple que la mort" (discours du 5 décembre 93). La violence n'est plus la répression du désordre contre les insoumis à l'ordre légal, contre les criminels de droit commun; elle est un procédé de gouvernement ordinaire d'élimination. L'originalité de ses trois phases constitutionnelles de sa première époque (la Constituante, la Législative, la Convention) qui épousent les factions du jour au pouvoir est qu'elles ne survivent pas aux réalités juridiques permanentes qu'elles établirent (abolition du régime féodal, déclaration de l'homme et du citoyen, système métrique, monnaie de papier, création de 83 départements). Révolution malchanceuse, la plus belle sans doute selon les critères esthétiques du spectacle, elle a trop voulu avec trop de précipitation, et cela, à chacune des ses reprises par différentes générations. Elle finit dans les bras de la réaction parce que ses chefs flamboyants n'étaient pas des hommes d'ordre prudents, mais des créateurs généreux et impitoyables, insensibles à l'opinion populaire et aux réalités militaires.

Les révolutions socialistes (russe de 1917 et chinoise de 1948) ont plus que d'autres été portées par l'espérance messianique qui accompagne les révolutions. Leur caractéristique principale consiste dans leur tentative de faire une révolution sociale avec les moyens d'une révolution politique. Leurs théoriciens ont pensé qu'ils avaient en tête, tout fait, un projet réalisable de société qu'ils leur suffisaient d'appliquer par les moyens ordinaires de l'autorité publique. Leurs chefs, plus qu'en tout autre révolution, avaient le sentiment que toutes les promesses de l'Histoire du monde se réaliserait enfin par leur programme politique. Comme il y eut plusieurs révolutions socialistes, nous allons les traiter avec une variante méthodologique, soit celle qui manie sous forme de comparaison les deux plus grandes révolutions, la russe et la chinoise, avec d'une part leur caractéristiques originales communes en tant que révolution socialiste et, d'autre part, les caractéristiques originales différentes en tant que révolution socialiste distincte. L'analyse vaut uniquement pour la période 1917-85 puisque l'ère gorbatchévienne constitue une réforme si radicale que le communisme par elle a définitivement cessé d'exister.

Leurs points communs sont symptomatiquement nombreux et variés. Les deux révolutions socialistes ont pu prendre le pouvoir à l'occasion d'une guerre mondiale. Les deux ont comme but fondamental le changement rapide et violent des institutions politiques, économiques et sociales du pays avec comme base théorique idéologique le marxisme. L'élimination physique des opposants forme le 1/10 environ de la population totale du pays. Elles ont utilisé le culte de la personnalité de leur chef dont la pensée et la pratique politique sont l'objet d'une sorte de culte impérial de type laïc: le léninisme et le maoïsme. Les deux ont mis sur pied des camps de travaux forcés et de rééducation pour appliquer concrètement la notion de dictature du prolétariat qui les distingue radicalement de toute les autres révolutions; car cette notion terrible englobe beaucoup plus que les opinions politiques mais aussi la classe sociale. Elles ont dû affronter d'irréductibles ennemis extérieurs, de même qu'une guerre civile dont elles sont à l'origine. L'un de leurs plus beaux titres de gloire est d'avoir toutes les deux combattu victorieusement les fascismes tout en leur étant très inférieurs en technologie militaire. Elles ont des problèmes de transmission du pouvoir au sein des équipes dirigeantes: coups d'État et révolutions de palais parsemés de purges et entourés de secret. Les deux ont le parti unique, détenteur incontestable du pouvoir, la police politique d'État, les élections à candidat unique proposé et filtré par le pouvoir, la presse soumise au parti, les déplacements à l'intérieur contrôlés et à l'extérieur interdits pour le citoyen ordinaire. Les deux ont rejeté le principe d'institutionnaliser ou de permettre l'organisation de forces d'opposition légales. Elles considèrent la collectivité travailleuse comme valeur suprême et l'individu comme valeur qui lui est subordonnée, plus précisément que la valeur de l'être humain est exclusivement lié à son appartenance de classe. Elles sont activement antireligieuses, anti-idéalistes, matérialistes, productivistes. Elles procèdent de l'esprit de système, à la différence des révolutions libérales dont les penseurs se bornèrent à spéculer et à définir des principes de gouvernement et de constitutions (Locke, Rousseau), parce que les révolutions socialistes ont été théorisées par des penseurs politiques et sociaux fortement activistes avant d'être appliquées en tant que plate-forme d'un mouvement révolutionnaire. Elles considèrent à la manière de Rousseau que le mal n'est pas dans l'individu mais dans le corps social dont l'organisation en classes sociales antagonistes par nature doit être extirpée. Pour cela, elles sont historicistes, internationalistes, à but démocratique au sens précis que le pouvoir pense pour le peuple et le contrôle, et non inversement comme dans la révolution libérale. Les deux se méfient de la monnaie et des institutions économiques autonomes. Les deux se sont lancées dans des politiques très ambitieuses de développement économique, avec l'originalité malheureuse de considérer la propriété comme un élément distinct du processus de production rétréci à ses seules dimensions techniques et organisationnelles. Ainsi était vidé de sa fantaisie imaginaire et de sa créative liberté, la dynamique économique qui, à l'Est, ne tarda pas à se laisser distancer par les économies occidentales. Ces dernières, par dogmatisme tout aussi irréfléchi que celui des communistes puisqu'elles ploutocratisèrent leur démocratie, avaient eu plus de chance ou de clairvoyance, tout au moins à l'aune du seul critère de la performance dans la production, de river inséparablement propriété libre et processus de production. Les deux ont un idéal d'autarcie économique, tempérée par l'idée de la division internationale socialiste du travail. Finalement, les deux ont tendance à laisser le parti dirigeant se figer dans la gérontocratie et leur appareil d'État et de gouvernement dans la léthargie, à peine secouée par d'obscures rivalités demeurées largement inconnues. Révolution par excellence du XXe siècle, les révolutions russe et chinoise ont rassemblé dans leur sein le plus grand nombre d'hommes, plus qu'aucune autre révolution dans l'Histoire.

Les points divergents sont tout aussi éclairants que les points communs. Ils nous permettent de saisir la difficulté de philosopher sur l'Histoire tant la diversité, l'imprévisibilité et l'étrangeté du monde peuvent aisément briser les concepts et les synthèses cohérentes que le philosophe voudrait y extraire tout en ne la déformant point. La révolution russe n'eut lieu qu'en une seule étape:1917. La révolution chinoise se déroula en deux phases: 1936-49 et une originale révolution de palais, prétentieusement nommée "révolution culturelle":1966-69 qui ne fut qu'un coup de balai de Mao dans la poussière de sa bureaucratie. La guerre civile en Russie se déroula après la prise du pouvoir par les communistes; la révolution chinoise vécut la sienne avant la prise du pouvoir, tout en en subissant une deuxième trente ans plus tard, tandis que la révolution russe n'en connut qu'une seule, mais en deux phases très rapprochées: février et octobre 17. La révolution russe est largement l'oeuvre de deux chefs: Lénine et Staline; la révolution chinoise est la glorification d'un quasi-démiurge: Mao-tsé-toung. La révolution russe a subi le choc désastreux de la deuxième guerre mondiale et d'une implacable invasion; la révolution chinoise a bénéficié de ces deux mêmes chocs qui affaiblirent le gouvernement chinois du successeur de Sun-Yat-Sen; en outre, la révolution chinoise n'a connu que des guerres locales à ses frontières (guerre de Corée, guerre du Vietnam). La révolution chinoise part d'un niveau économique beaucoup plus bas que celui d'où partit la révolution russe. La révolution russe a innové par ses structures et institutions économiques (Soviet, Gosplan). La révolution chinoise a tour à tour imité la révolution russe et tenté des variantes originales qui fusionnaient des soviets paysans et des circonscriptions territoriales: les communes. La révolution russe décapite le régime ancien; la révolution chinoise exile le régime ancien (à Formose). La révolution chinoise s'installe sur un territoire déjà national; la révolution russe étend son emprise sur la moitié de l'Europe. La révolution chinoise est paysanne; la révolution russe est ouvrière; la 1ère se joue dans les campagnes et la 2e dans les villes. Lors de la collectivisation des terres, la révolution russe enleva la terre aux paysans; la révolution chinoise ne tenta pas de déraciner le paysan et de le couper de ses liens psycho-affectifs et économiques avec la terre. La révolution russe privilégie les industries lourdes; la révolution chinoise privilégie l'agriculture et les industries légères. La révolution chinoise a pu être expérimentée en modèle réduit par son chef dans le Yunan; la révolution russe fut une improvisation théorique en perpétuel effort d'adaptation aux réalités du pays. La révolution russe fit deux pas en arrière: la NEP de Lénine en 1921 et les réformes Liberman en 1956. La révolution chinoise fut une longue fuite en avant vers le gauchisme de 1948 à 1975, avec un virage modéré vers la droite depuis la disparition de son chef-fondateur. Au début à tout le moins, la révolution russe fit perdre du territoire à la Russie (traité de Brest-Litovsk); la révolution chinoise en fit gagner à la Chine (la Mandchourie en 1945 et Port Arthur en 1954). La révolution chinoise unifia la Chine dans un ferme centralisme; la révolution russe fédéralisa administrativement la Russie. La révolution russe a cassé principalement son capitalisme; la révolution chinoise sa féodalité. La révolution chinoise s'est repliée sur elle-même jusqu'en 1972; la révolution russe a perpétué la politique étrangère de la Russie sous la forme d'un mélange d'inquiète xénophobie anticapitaliste, de messianisme internationaliste et de rivalité systématique avec l'Ouest par le financement de mouvements insurrectionnels de gauche dans les pays convoités par les deux blocs. Les voisins de la Chine ont fait eux-mêmes leur révolution; les voisins de la Russie la firent avec l'Armée rouge, plus justement l'Armée rouge la fit à leur place. Si les deux ont connu de très fortes querelles avec leurs voisins et protégés (l'URSS avec l'Albanie, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Pologne; et la Chine avec l'Inde et le Tibet), les Chinois à la différence de Soviétiques n'ont pas été capables de renverser un gouvernement communiste dissident. La révolution chinoise poursuit des objectifs plus égalitaristes que la révolution russe. La révolution russe a mis sur pied des institutions communistes internationales (Komintern, Kominform, Comecon, Pacte de Varsovie); la révolution chinoise, aucune. La révolution russe a promis, pour prendre le pouvoir la terre et la paix; elle ne peut donner ni la paix à cause de la guerre civile, ni la terre à cause de la collectivisation. La révolution chinoise a promis la guerre de libération nationale contre les Japonais qu'elle n'eut pas à mener jusqu'au bout à cause de la défaite générale des Nippons en 1945 et le retranchement, inattaqué depuis, des forces rebelles du Kuo-min-tang à Formose. La révolution russe s'est appuyée sur la bureaucratie; la révolution chinoise a voulu casser sa bureaucratie par la révolution dite "culturelle" de 1966. La révolution russe a inventé le léninisme; la révolution chinoise l'a copié. La révolution russe fut l'allié temporaire des États capitalistes, lors du dernier conflit mondial, mais jamais alliée de son propre gouvernement national capitaliste contre l'Allemagne de Guillaume II; la révolution chinoise ne fut alliée d'aucun État capitaliste mais fut l'allié de son propre gouvernement capitaliste contre les Japonais.

E) Évaluation éthique et politique de la révolution:

Devant tant de caractéristiques diverses en chaque révolution, il y a d'abord un sentiment d'impuissance à juger globalement le phénomène révolutionnaire. Cependant il est surmontable. Les révolutions ont contribué à la formation d'espaces pacifiés, mais aussi à leur destruction pour en construire de plus grands encore, comme, analogiquement, on démolit au Moyen Âge des temples grecs pour réutiliser les colonnes dans la construction des églises. Chacune eut la prétention d'apporter plus et mieux que la précédente à la construction d'une paix durable, définitive, encore aujourd'hui inachevée. Les espaces pacifiés s'attelèrent à cette tâche tour à tour pacifiquement et révolutionnairement. Les hommes historiques en ont ainsi décidé, dans une responsabilité très variable: ils n'ont pas voulu faire autrement quand il le purent; ils ne le purent quand les événements et la pression des circonstances dépassèrent leurs forces intellectuelles et morales. L'Histoire ne peut être son propre juge. Il appartient au philosophe et au citoyen qui veut y réfléchir philosophiquement de juger, ultimement, si l'expérience révolutionnaire fut et sera pour l'humanité un bien, un mal ou un bien empoisonné. Dans notre évaluation, nous jugeons qu'elle fut un mal pour la génération qui la subit, un bien pour les générations suivantes qui bénéficièrent de ses gains trop chèrement payés par ceux qui la firent ou la subirent; un bien empoisonné par ceux qui, irréfléchis, la reçurent en modèles intangibles pour guider leurs actions et orienter le devenir de l'espace pacifié qu'ils avaient reçu en héritage et qu'ils se proposaient de le quitter meilleur que lorsqu'ils y naquirent; et pour ceux qui dans les générations suivantes, en chacune d'elles, subirent les désillusions des espoirs trahis. En somme, comme une catastrophe dont on ressort plus fort, grandi par l'épreuve et l'expérience, la voie révolutionnaire est à éviter pour ceux qui, ayant réfléchi aux gains qu'elles apportèrent, savent réfléchir aux moyens de nous procurer les mêmes ou d'autres biens sans les souffrances qui furent historiquement le lot de toute révolution; et à ceux qui réfléchissent à l'éviter, il importe qu'ils sachent que l'inertie des sociétés la fabrique tout autant que l'impatience des rebelles. C'est le propre de l'homme, depuis Dédale, d'inventer et de fuir toute douleur, quand le mot progrès implique l'atteinte et la maîtrise sans douleur de cette invention. La révolution était la technique des premiers médecins-bouchers des sciences humaines. Nous sommes en cette fin de siècle tout proches d'accéder à une médecine de l'espace pacifié qui sera à la hauteur de la conception sophocléenne de l'homme qui, pour la première fois peut-être, dira de lui-même, sans être démenti par ses contemporains, que l'homme est devenu pour toujours, à ses yeux, une merveille.

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