Le parfait émule de Clausewitz: Adolf Hitler
par Jacques Légaré
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Pour protéger leur patrie, par amour de la violence, par ambition monstrueuse ou pour faire carrière, des hommes inventèrent un savoir, un art, qui est l'art de la guerre. Le plus célèbre et le plus intellectuel d'entre eux fut von Clausewitz qui écrivit un ouvrage colossal: De la Guerre. Il s'agit d'un savoir belliciste. Quel est le plus fidèle émule de la science belliciste de Clausewitz? Son compatriote Hitler sans doute, car il fut un attaquant foudroyant, plus intuitif que méthodique. Méthode ou intuition, elle aboutit de toute façon à la catastrophe la plus colossale de l'Histoire du monde. Si nous croyons que l'évolution historique est une évolution vers la paix, puisqu'il est impossible que le progrès --dont la paix fait nécessairement partie-- ne peut pas ne pas exister si l'être humain est un être foncièrement intelligent, il nous faut par ailleurs rendre compte de son contraire, l'existence de la guerre dans l'Histoire. Nous avons choisi le plus belliqueux parmi les hommes, celui qui tua le plus d'êtres humains dans l'histoire humaine: Adolf Hitler.
Il est des héros que nous voudrions imiter; mais notre velléité nous donne la sagesse de les admirer plutôt que de les suivre, l'héroïsme étant fort douloureux. Il en est d'autre qui nous fascinent pour une tout autre raison. Ils sont ce que nous craignons et haïssons. Néron, Gengis Khan, Cromwell, Hitler sont de ceux-là. Ils sont dans l'ordre de la marche espérée et voulue du progrès de l'Histoire, ses à coups et ses échecs puisqu'ils personnalisèrent les expressions les plus fortes de la haine et de la mort. Mais ces pages sombres de l'Histoire enrichissent les pages suivantes comme si la maturité collective s'enrichissait des échecs passés formant une sorte d'acquis douloureusement appris, comme si elle apprenait plus des victimes que des bourreaux. S'il est stérile de voir l'Histoire toute noire, il l'est tout autant de nier ou d'oublier les accidents et les folies furieuses de ceux qui ont porté le nom d'homme. Car Hitler est toujours parmi nous. Mais nous nous sommes tellement distingués de lui qu'il est devenu notre modèle à l'envers. Tout ce qu'il a été, même les aspects les plus innocents de sa vie privée, a constitué un objet de répulsion. Nous copions inversement tout ce qu'il n'a pas été et tout ce qu'il a combattu. Nous valorisons ce qu'il a méprisé. Nous agissons, plus que différemment, dans l'exact contraire de ce qu'il a fait, pensé et proposé. Les exemples sont légion et cocasses.
Les chefs d'État d'aujourd'hui portent-ils l'uniforme comme Hitler l'affectionnait? Si peu, de Gaulle... et Pinochet ou des chefs issus directement de l'armée comme Saddam Hussein. Nous sommes à l'Est comme à l'Ouest, enrôlés sous le drapeau démocratique, au moins dans les mots de l'idéologie officielle. Nous sommes aussi internationalistes que Hitler était nationaliste. Hitler ne connaissait rien à l'économique, et tous les discours et les tractations politiques d'aujourd'hui sont harnachés sur cette science et truffés de réalités économiques. Hitler détestait le "spécialiste", quelque soit sa discipline. Aujourd'hui, le droit de parole est donné à l'expert et, finalement, si tous peuvent pérorer sur tout, ce sera ce dernier que finalement on écoutera ou feindra d'écouter, telle que l'équipe Reagan et Pinochet à l'école de Milton Friedman et des puissants bureaucrates du Fonds Monétaire International. L'expert est la sécurité du rationnel, quand Hitler plutôt puisait la source de ses décisions les plus secrètes au foyer de l'irrationnel volontariste et intuitif. Hitler, au micro, hurlait et gesticulait; le chef d'État d'aujourd'hui joue le jeu du sage qui parle posément pour sécuriser et donner le sentiment qu'il a longuement réfléchi et, surtout, plus profondément que tous. Il veut calmer son monde dont le minimum de réflexion est requis pour obtenir l'assentiment ou l'obéissance. Hitler voulait l'exalter. A chaque décision importante qu'il prenait, il jouait le tout pour le tout, audacieux joueur qu'il était. Aujourd'hui, l'homme politique fuit le risque et, à droite comme à gauche, il joue ses coups prudemment pour ne pas perdre, comme dans l'exemple hitlérien, tous ses gains au premier faux pas. Hitler était un impatient. Il aimait agir vite, provoquer l'événement, par caractère certes, mais aussi parce qu'il se croyait l'homme providentiel typiquement clausewitzien d'un régime dont il était le tout. L'homme d'État d'aujourd'hui sait n'être qu'un homme d'un régime qu'il a servi et qui lui survivra. Il cherche à perdurer dans un régime qui l'englobe, le contrôle et le dépasse. Ce qu'il ne fait pas durant son mandat, ses successeurs le feront à sa place d'autant plus que sa réélection transforme ses actions en moyens pour cette fin.
Hitler exhibait ses atouts militaires, militariste qu'il était. Aujourd'hui, même si nos armes sont mille fois plus puissantes et plus dissuasives, on les cache un peu plus et on évite autant que possible leur étalement provocateur. Les congrès politiques hitlériens étaient des fêtes presque mystiques, unanimistes et sévères; les nôtres sont détendus, studieux, tempérés par l'esprit critique, l'analyse, la controverse agonale pour attirer les media, animés par la jovialité et la joute sportive. Hitler cachait sa quasi-femme (qu'il épousera quelques heures avant leur suicide commun). Nos chefs d'État exhibent la leur pour faire preuve, surtout en Amérique, de normalité sexuelle et familiale. Hitler, produit social de son époque encore très bismarkienne, réprimait la sensualité, faisant fusiller ses collaborateurs homosexuels (Röhm) et démettre des officiers aux moeurs légères (Blomberg). Aujourd'hui, comme si on avait la preuve historique par Hitler que le plaisir sexuel n'est pas l'allié ou le géniteur du mal, on le libère et on l'exhibe. Des historiens se sont complus à démontrer la pauvreté de sa vie intime et son rigorisme refoulé qui, croyons-nous, était aussi la règle d'une époque. Hitler a écrit un gros ouvrage historico-politique, Mein Kampf; une immense complainte dogmatique, raciste et prophétique. Aujourd'hui, quel homme politique oserait écrire une pareille brique pour en faire un credo aussi péremptoire? On se risque à de petits manifestes, à des autobiographies complaisantes et fades, puant la vanité ou l'assurance des plaidoyers pro domo, pour montrer qu'on aurait aussi été capable d'être écrivain si on l'avait voulu. On n'imite plus aujourd'hui le Coran comme Hitler l'a fait. A la différence du régime hitlérien, nos démocraties ont une peur bleue du régime policier. La moindre bavure policière secoue notre tranquillité, aiguillonne notre vigilance. Les bagarres de rues sont un tabou inviolé durant nos campagnes électorales qui se rapprochent de la kermesse et s'éloignent des mascarades cérémonieuses. Oserions-nous troquer nos macarons près du coeur pour des brassards près du poing? Hitler n'avait pas d'enfant, même si Goebells le faisait photographier les embrassant. L'essor démographique de l'après-guerre serait-il totalement étranger de cette anti-image d'un chef vomi qui se refusait d'être père? Il serait téméraire de l'affirmer mais pas si loufoque de le supposer tant le rejet est aussi radical que les engouements. On imite tellement ses héros jusque dans les moindres détails. Les collaborateurs de Lénine en étaient arrivés à imiter, consciemment ou non, sa signature! Pourquoi la contre-imitation de ses anti-héros ne serait-elle pas aussi profonde et radicale? Qui prénomme aujourd'hui son fils Adolphe?
Hitler était vaniteux et narcissique, un mauvais artiste, un presque roi? Aujourd'hui, le chef politique essaie d'effacer sa personnalité intime, son véritable caractère pour adopter une image assez neutre, presque fade, sans ses aspérités si nettes et si accusées du chef nazi. Hitler a fait sa contre-révolution par les voies légales de l'élection après le putsch raté de 1923. Aujourd'hui, les aspirants au renversement du pouvoir traditionnel et légal agissent hors de l'État en boudant le cursus honorum classique de la prise légale du pouvoir. Même nos terroristes sont anti-hitlériens. Ils ne feront pas, comme Hitler, dix ans de pied de grue dans l'antichambre du pouvoir. Hitler pointait nommément son adversaire politique, le Juif. Aujourd'hui, on ne pointe pas du doigt son adversaire aussi brutalement, sauf s'il est institutionnel ou impersonnel, surtout pas s'il est social ou collectif. On fait comme si on n'en avait pas, comme si tout le monde nous aimait ou devait nous aimer. Et pourtant, Hitler lui aussi s'est soumis au processus électoral jusqu'à la prise du pouvoir. Aujourd'hui, si les circonstances l'obligent à démasquer un adversaire en démolissant sa crédibilité, l'homme politique attaquera tout au plus les idées de l'adversaire, rarement son comportement social, jamais l'intégrité de sa personne et sa citoyenneté tant est grande la possibilité que l'adversaire en sorte renforcé en se présentant comme victime. Car l'excès du combat hitlérien lui rappelle qu'un adversaire trop implacablement attaqué devient vit une victime dont le sort nous fera peut-être rougir et qui sortira vainqueur (l'État d'Israël). A l'Ouest, on est anti-hitlérien jusqu'au bout des ongles; on a peur de faire trop mal à son adversaire. On pousse la délicatesse en le détruisant sous un flot de compliments. Jamais peur ne fut plus humaniste. C'est encore Hitler et sa haine du Juif qui a rendu nos sociétés si tolérantes et si paternalistes envers les minorités et les marginaux, comme pour éviter la pente glissante où la haine hitlérienne nous avaient entraînés.
Hitler ne négociait pas avec ses adversaires (les Tchèques restèrent à la porte de la Conférence de Munich, qui les amputa). Il les faisait chanter en les menaçant du pire. Les chefs d'État français et anglais goûtèrent à cette farine, glacés qu'ils étaient à l'idée d'un nouveau Sarajevo. Car l'homme entre dans l'avenir à reculons, les yeux fixés sur le passé tout proche qui est l'essentiel de sa mémoire et de son expérience. Les yeux fixés sur 1914, les chefs d'État de 1938 cédaient pour éviter qu'une rigidité semblable à celle de leurs homologues d'août 14 renouvelle la même catastrophe. La course aux armements de 1945-89 s'explique par Hitler: jamais une nation en rivalité avec une autre ne baissera son bouclier devant son adversaire déclaré comme le firent la France, la Russie, la Grande-Bretagne le firent à des degrés divers de 1933 à 1939. L'héritage hitlérien, sa cruelle leçon, nous ont permis de goûter une paix, par la prudence et la retenue musclées des dirigeants, qui a ressemblé à une veillée d'armes perpétuelle que nos grands-pères n'ont pas fait convenablement il y a cinquante ans.
Aujourd'hui, on négocie; bien sûr, on souhaite partir d'une position de force de préférence. Mais on cherche à négocier en acceptant des concessions que l'on juge mineures pour obtenir l'essentiel de l'objet convoité dans la négociation. Hitler, lui, n'a jamais rien cédé; il a tout exigé, et tout pris. Il a même déchiré des textes négociés où il était gagnant (Accords de Munich de 1938). Il négociait donc avec l'esprit clausewitzien qui consistait à briser la volonté, objectif que l'on obtient jamais par une négociation.
Comme un individu se définit et se construit par rapport à son père mythique ou naturel, qu'il l'ait aimé ou non, qu'il ait été aimé ou non de lui, l'imitant ou s'y différenciant, ainsi les collectivités se définissent, se remodèlent en copiant leur héros et son credo. De même, elles se redressent et construisent en prenant le contre-pied de leur grand homme déchu, honni et renié. Ainsi va l'évolution historique de l'homme vers la paix, qui s'immunise en quelque sorte contre le retour de la tornade guerrière qu'amènent avec eux les grands conquérants de l'Histoire. Mais pourquoi réapparaissent-ils avec une récurrence proprement décourageante? Hitler n'est pas revenu, car si les psychopathes aussi incultes que lui ont pu approcher le pouvoir depuis 1945, nos institutions et les groupes dirigeants, instruits par l'expérience, formés dans des régimes conscients des dérapages bellicistes, les ont écartés du pouvoir et des responsabilités ultimes, tel Chelest, secrétaire du P.C. ukrainien qui voulait bombarder la Chine et que Brejnev écarta tout comme Truman écarta MacArthur pour la même raison et comme le peuple américain écarta de la présidence le très droitiste Barry Goldwater pour encore la même raison: son flirt avec la catastrophe suprême pour augmenter sa puissance personnelle par l'agitation de cette menace proprement monstrueuse. L'Humanité a appris à se débarrasser des politiciens clausewitziens. La Paix apprend ainsi de la guerre douloureuse.
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