VIE, AMOUR ET MORT CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS

Par Jacques Légaré

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I. La vie chez les Grecs

Dès l'Iliade, la vie est affirmée avec force, car elle est celle des héros combattants. Mais elle n'est que la face d'une mort annoncée, telle celle d'Achille dont le destin est celé par une prédiction. Les Immortels participent à la bataille, comme si la mort n'existait pas parce que la gloire immortelle est son terme, son apothéose. Au début du carnage, il y a la puissance de la vie. C'est Éros qui pousse Pâris vers la belle et funeste Hélène par qui tant d'hommes mourront. Ainsi, la vie est une puissance qu'accompagne son contraire, la mort, et ses instruments que sont les peines et les souffrances. Même le désir si doux a un terme douloureux: telle est la leçon de l'Iliade héroïque.

Dans l'Odyssée, c'est tout autre. D'un monde de souffrances et de mort (le sac de Troie), on passe à un monde d'épreuves (l'errance maritime) à un terme de félicité (la réunion heureuse de l'époux avec l'épouse et le fils). Ainsi, l'Odyssée présente la vie de l'homme comme un passage du pire au meilleur, comme l'Iliade nous avait présenté la vie comme un passage en tout sens contraire (du doux désir à l'affreux carnage).

Dans la Grèce archaïque, la vie devient civique et s'ordonne autour de la Cité. Elle est le père et la mère de tout homme qui devient, par un progrès lent et batailleur, citoyen d'une ville démocratique à Athènes ou oligarchique ailleurs.

Dans la Grèce classique, cette vie est un triomphe, une exaltation juvénile d'une créativité sans pareille. Il n'y a pas d'intériorité, qui est un trait moderne. La conscience est toute extérieure, toute publique. Même si Xénophon affirme très socratiquement "Rien n'est plus à nous que nous-même", ce nous est toujours la Cité, même si la guerre fratricide du Péloponnèse en a définitivement ébranlé les bases.

Dans la Grèce hellénistique, la vie civique, en train de mourir sous les coups des rois macédoniens, se réfugie dans l'intimité de la philosophie, de plus en plus individualiste, comme si elle désespérait de la Cité qui lui a donné naissance. Enfin, la vie n'est plus dans cette Grèce avalée par Rome qui la pille; et les meilleurs Grecs (Polybe) iront chanter les gloires d'une Cité, la Rome de Romulus et de César, qui a détruit le corps d'Athènes pour singer son génie qu'elle n'aura jamais.

II. La vie chez les Romains

La vie pour les Romains est le fruit de Vénus conservé par Mars. Ces dieux sont les ancêtres de Romulus et de Rémus, et plus tard Vénus le sera de César. Ainsi, la force de Vénus est trait romain que les Caton canaliseront, les Néron débaucheront, et les Théodose réprimeront. Car le Romain met cette force au coeur de sa vie de diverses façons. Dans la Rome royale, ses 7 rois légendaires nous présentent une vie à facettes variées, voire à géométrie variable. On est constructeur (Ancius Marcus), religieux et législateur (Numa Pompilius), guerrier (Tullius Hostilius), et finalement impudique et arrogant (Tarquin le Superbe). Ainsi, le Romain mène sa vie à la fois selon son caractère et les circonstances. Voilà un des secrets de son adaptabilité. Ce Romain, dont l'uniforme militaire se couvrira de tous les emprunts de ses ennemis dépouillés, ouvrira sa ville au monde jusqu'à ce qu'elle devienne le monde lui-même (de Urbi à Orbi).

Par ailleurs, la vie possède un autre axe, celui qui unit le fils à son père, et celui-ci à son ascendance. La vie est biologique pour un Romain avant d'être, à la différence des Grecs, civique. Le sang et le sol romains se nourrissent mutuellement. Athènes était la déesse tutélaire des Athéniens. Pour les Romains, c'est un homme Romulus, dont la vie obstinée et fratricide est à l'image de toute son Histoire qui connut près d'une dizaine de guerres civiles majeures. La vie pour un Romain n'a pas l'immuabilité de la substance divine comme pour l'Égyptien ou le produit du courage civique comme chez l'Athénien. La vie d'un Romain est humaine, sujette aux changements d'où la vénération qu'il a pour Fortuna, la fortune, qui lui parait plus conciliable que l'inflexible Zeus grec. Ainsi, sa vie s'ouvrira au monde, sa capitale passera de Rome à Constantinople, et ses dieux de Jupiter au Christ. La vie romaine est le lieu des choix humains, sujets donc aux changements, aux corruptions, aux métamorphoses.

III. L'amour chez les Grecs

Aimer, quand il faut d'abord survivre, est une entreprise négligée. Ainsi, le Grec aima d'abord homosexuellement son camarade de combat, tel Achille qui pleura Hector. Le premier amour dont nous parle les Grecs n'est pas celui de Pâris pour Hélène, car nulle part dans le poème on ne vit l'un pleurer l'autre. Le rapt et la séduction ne sont pas des amours mais des conquêtes, comme les guerriers s'emparent des villes. Déjà, le Grec voyait dans l'amour, non la félicité, mais la douleur et le drame. Plus, il considérait que tout amour est une sorte de faute à l'égard de soi, un lâche abandon à une passion indigne de nous commander. Voilà pourquoi Agammennon sacrifia sa fille Eugénie, et qu'il mourut assassiné par son épouse qui ne lui avait pas pardonné cette rigueur digne d'un vrai politique. L'amour n'est pas ce pour quoi on se sacrifie, mais la chose à sacrifier. Ulysse refuse l'amour de Circé, de Calypso, de Nausicaa. Pourtant, c'est bien pour son épouse et pour son fils qu'Ulysse revient à Itaque. Par ailleurs, son royaume et son trône tenaient dans ses propos autant de place que son épouse et son fils. Agglomérés, ils étaient tous les quatre son patrimoine.

Ainsi, Éros est la vraie passion, l'Amour n'est qu'une partie du patrimoine, qu'on tient des ancêtres et qu'on doit laisser, grossi des oeuvres et d'une vie de courage, à son fils. Dans un procès, un Grec se vantait qu'il avait des prostituées pour le plaisir des sens, des courtisanes pour ajouter les plaisirs de l'esprit, et une épouse pour la continuation et la respectabilité de sa lignée. L'amour pour la Cité sera toujours le plus grand, et les femmes délaissées hurleront dans les comédies d'Aristophane la détresse que leur inflige la négligence de leur mari. Il n'y a pas d'amoureux en Grèce, il n'y a que des héros.

Pourtant, même les héros ont besoin d'amour. Ils le chercheront dans l'imaginaire, dans ces déesses qui l'accompagnent au combat, tels Ulysse sous l'égide (au sens premier du mot) d'Athèna, et Pâris d'Aphrodite. Plus tard, l'amour n'est plus. Thucydide n'en parle jamais, Platon l'évapore dans l'idéal, dans l'amour des belles âmes. Xénophon le réduit à la ménagère de l'oikos. Aristote ne juge pas l'amour digne de siéger dans la médiété, le juste milieu de la vertu. Il ne reste personne pour chanter le doux plaisir d'amour, dont un poète grec des premiers temps disait qu'il faisait ramollir les jambes des plus courageux.

IV. La mort chez les Grecs

La mort est une impasse existentielle. Le Grec ne l'accepte pas, surtout si ce sont les hommes qui se la donnent les uns aux autres. Clytemnestre n'a jamais accepté la mort de sa fille, Iphigénie, décrétée par son tout-puissant mari, Agamemnon. Elle le tue avec la complicité de son amant, le jeune Égisthe. Ils sont tous deux tués à leur tour par les bras si peu chérubins de leurs enfants, vengeant leur père.

La mort est partout dans la culture grecque. Au lieu de la nier dans la pierre comme les Égyptiens, ils l'affrontent en la banalisant: ils se la donnent comme dans un sport. Leurs guerres fratricides, permanentes, est leur manière de la rendre naturelle. Son avènement, voire sa récurrence, par la volonté humaine l'arrachent de l'absurdité quand elle nous vient de la seule nature. Ainsi, Priam et ses fils sont mis à mort par une cascade de déshonneurs à racheter. Seul Ulysse échappe à la mort, parce qu'il a brisé l'absurdité de la folie meurtrière de la guerre pour rejoindre le lieu de paix qu'était le lit nuptial. Ainsi, par un long détour, l'Iliade et l'Odyssée, apprenaient aux jeunes Grecs que la mort peut être du ressort de l'homme, à la fois parce qu'il se la donne et parce qu'il procrée la vie son contraire.

Sur les stèles funéraires, la mort est accueillie avec détachement et sérénité; on se donne un dernier au revoir, car on sait qu'on se retrouvera un jour dans le royaume des morts qui est celui des ombres. Mais si on s'appelle Antigone, la fidélité aux lois supérieures doit être payée du prix suprême, de sa propre vie. Créon son bourreau et chef d'État sait que la stabilité et l'ordre de l'État se paient du même prix. Ainsi, bourreau et victime s'entendent sur le sens même de leur tragique condition: la mort est la fin et la mesure des choses. Le tragique, invention grecque, est justement l'affrontement de valeurs fortes et contraires. La mort conclut, mais ne résout rien, car il y aura toujours et jusqu'à la fin des temps des Antigone et des Créons.

Socrate pense de même. Il obéit à la loi, comme les deux précédents, mais dans un découragement encore plus grand, car il meurt sous les coups de l'injustice et il le sait. Créon et Antigone se croyaient tous deux du bord de la justice. Socrate préfère donner la victoire à l'injustice. Une façon désespérée, cynique même, de dire par sa toute dernière décision que justice et injustice sont du pareil au même, car la loi de la Cité et la volonté de Mélitos, son accusateur et son assassin sous couvert de la loi, sont identifiés l'un à l'autre. C'est ce qu'affirmeront les Cyniques et, dans leur mépris, entraîneront la mort de la culture grecque. La mort véritable, c'est que rien ne vaut le moindre effort, le moindre souffle.

V. La mort chez les Romains

On avait beau mourir, mais la gloire immortelle venait toujours à bout de l'anéantissement. C'était depuis toujours le but des combats héroïques, même à Troie, que la gloire immortelle effaçait toute mort. C'est ainsi que Xénophon et César galvanisaient l'ardeur chancelante de leurs soldats: ils leur promettaient un tombeau somptueux, gage d'une renommée immémoriale. Mais le Romain n'aime pas l'exagération, il y voit un mortel danger. Ainsi, il chargea les trois Horaces d'en découdre avec trois Curiaces pour épargner le sang versé. L'unique Horace vainqueur ne partageait pas tout à fait son avis, et il tua sa soeur qui lui tapait sur les nerfs. Le Sénat lui pardonna en souvenir du passé. Les Athéniens avaient une mémoire moins reconnaissante et mirent à mort leurs généraux vainqueurs aux Arginuses parce qu'ils avaient négligé de secourir leurs marins en détresse. C'est dire que l'Histoire est pour le Romain la grande discipline à étudier. Elle est une façon de contourner, à défaut de conjurer, la mort. Ainsi, l'esprit utilise trois ruses pour nier l'irrécusable, l'inéluctable, l'impensable, le redoutable: l'Égyptien conserve le corps, l'Athénien la belle oeuvre, le Romain la mémoire.

Mais le Romain a un problème de plus. Il aime la mort, le carnage, le sang, la férocité la plus folle. Il y a du nécrophile en lui. Même Cicéron se délecta des jeux du cirque et dit tout son mépris pour la victime qui implore le pouce levé la grâce des spectateurs. Le doux Égyptien se refuse à l'amour de la mort, le Grec y voit une sorte d'impiété, car les dieux aiment la vie. Mais le Romain a pour le carnage une gloutonnerie à nulle autre pareille. Sa nécrophilie fait partie des mos mayorum, et cette soif de sang lui donnera un empire. Didon, la reine de Carthage avait fondé sa ville pour la vie des siens, avait péri par amour pour Énée, -ce Grec qui allait devenir Romain-, et sa ville avait été anéantie par les descendants de son amoureux ingrat. En fait, la mort des autres a nourri la vie et la gloire de Rome. César a génocidé les habitants de l'ancienne Bourges. Cléopâtre, par son geste ultime, savait comment froides les Romains aimaient leurs proies. Et Néron tue sa mère comme pour se venger d'exister. Cette nécrophilie, mafieuse, est un trait romain qui unit les descendants de Romulus à la mort. Pas étonnant qu'ils acceptèrent, avec réticence d'abord mais fanatisme ensuite, une religion proche-orientale toute centrée sur la mort de son fondateur. N'avaient-ils pas eu les mêmes goûts en faisant de Romulus l'assassin de son frère Rémus ? Ils ont été constants, de -753 à +476 dans leur amour de la mort. Chez eux, l'exigence du héros, son rapport avec la mort qui le définit héros, n'étaient plus laissés aux personnages littéraires comme chez les Grecs avec Homère, mais devenaient un ordre impérieux donné à tous les Romains, qui étaient sous les rois et sous la Républiques des Spartiates, mais des Spartiates lubriques qui se reproduisaient beaucoup, car Vénus coulait dans leurs veines.

VI. L'amour chez les Romains

Le Romain apprit à tuer tôt et à aimer sur le tard. Camille tua sa soeur, que sans doute il aimait, pour la valeur de l'honneur national qui fut, pour ses juges, une raison d'acquittement. Le dernier roi de Rome fut renversé parce que l'honneur romain avait été sali par son geste impudique, non parce qu'il avait flétri l'amour de Lucrèce envers son époux mais bien parce que son impudence avait outrepassé la volonté de celle qu'il voulait séduire. L'amour n'est qu'une convoitise, désir brute, où le sentiment tendre est une honte. Le presque spartiate soldat de la République romaine ne vibre qu'à la trompette de sa centurie, non aux douceurs de la voix féminine. Énée se moqua de Didon, et la louve romaine qui allaita Rémus et Romulus en dit long sur l'absence de la mère affectueuse dans l'éducation sentimentale de ce costaud de Romain qui verse son sang pour la République, plus tard pour ses militaires assassins de la République, puis pour l'empereur, et enfin pour sa nouvelle religion et non plus pour l'État.

Mais entre-temps un changement profond s'opéra sous sa cuirasse. Son coeur esseulé, au gré des campagnes militaires lointaines, déserta la froide et impérieuse Rome à qui tous ses sentiments étaient jusqu'alors dévolus. Il se mit à aimer son épouse, souvent 3 fois plus jeune que lui. À celle dont la tendresse lui manquait il voua le même sentiment qu'à l'inflexible Cité dont il tenait toute chose. La fidélité, la fameuse fides romaine, qui le liait à la vie à la mort à Rome et à ses compagnons d'armes, il la donna en cadeau, en cadeau d'amour, à sa jeune épousée. Ainsi naquit le mariage occidental, celui soudé jusqu'à la mort par la fides. Par un prodigieux transfert du champ de bataille à la couche nuptiale, la fidélité romaine, toute militaire, fut donnée un jour par des soldats romains à la jeune épouse par qui naissait pour eux une humanité nouvelle, une vie qui donnait sens à leurs combats guerriers tout aussi lointains qu'inhumains. Du couple mythique, Mars et Vénus, d'où descendait le peuple romain, Mars lui avait donné un empire mais Vénus lui avait donné le plaisir d'en jouir; mieux encore, le sens, la justification, la finalité ultime.

Ont servi à cette analyse les ouvrages suivants:

Jaeger, Werner, Paideia, la formation de l'homme grec, Paris, Gallimard, coll.: "Tel" 1964, 580 pages.

M.-H.-E, Meier, Histoire de l'amour grec, Paris, Guy le Prat, 1952, 312 pages

Oscar de Wertheimer, Cléopâtre, reine des Rois, Paris, Gallimard, 1966, 438 pages.

André Bonnard, Civilisation grecque, trois tomes, Paris, 10-18, 1954,

Pierre Grimal, L'amour à Rome Jean-Pierre Vernant L'homme grec.

Les numéros suivants de la revue L'Histoire:

Néron le débauché, no. 78, p. 24 Rome, la chute de la royauté, no. 110, p. 8

Caligula, l'empereur-fou, no. 73, p. 32 La passion d'Hannibal no. 89, p. 30

L'assassinat de Jules César no. 93, p.38 Les Romains et les Jeux du cirque no.158, p.24

Vendetta chez Ulysse" no. 168, p.20 La destruction de Jérusalem, no175, p. 8

Rome: la grande fête du cirque, no.169, p.14 Rome, la meilleure armée du monde no. 177, p.24

"Les noces du couple romain" no. 63, p. 47 La persécution des premiers chrétiens no.181, p. 30

"Il faut détruire Carthage" no.206, p.64


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