Le premier grand économiste occidental: Xénophon
par Jacques Légaré
« Rien n'est plus à nous que nous-mêmes » Xénophon
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Xénophon fut un homme vraiment extraordinaire. Ce n'est pas un truisme que d'affirmer cela. Éclipsée par la renommée de son illustre contemporain, le grand Platon, sa valeur fut toujours méconnue parce qu'on a comparé sa philosophie, primaire et réaliste, à la lumineuse et irréaliste?- conception du monde de Platon. Pourtant, la postérité --je pense aux intellectuels du Haut Moyen Âge-- aurait eu intérêt à mieux approfondir l'uvre de Xénophon au lieu de suivre la pensée platonicienne qui, par son vision économique et sociale typiquement spartiate, aboutit à une impasse, plus précisément à l'irréalisme utopique. Xénophon, au contraire, est un modèle d'homme recherché par tous les réformateurs sociaux, -des moines à Mao-, un homme nouveau, ni intellectuel, ni soldat, ni travailleur, mais les trois à la fois, un homme complet, total, qui aime l'aventure autant que la famille, à la fois créateur et conservateur, pieux et guerrier, moral et politique.
Il naît au tout début de la guerre du Péloponnèse qui ruina sa ville natale, la superbe Athènes. Très jeune, et de naissance aristocratique, il quitte sa patrie vers -401, un peu pour fuir la restauration démocratique, un peu pour chercher l'aventure comme des milliers de Grecs l'avaient fait avant lui quand ils colonisèrent les rives de la Méditerranée. Lui, il choisit l'Asie Mineure, le royaume perse, jadis l'ennemi juré. Le voilà mercenaire au service de Cyrus en révolte contre son frère qui occupe le trône de l'empire perse. Cyrus, sur le champ de bataille, meurt victorieux. Voilà Xénophon à la tête de mercenaires grecs qui décident de rentrer en Grèce C'est la retraite des Dix-Mille qu'il nous raconte dans l'Anabase. Plus tard, en -396 il se met au service de Sparte en guerre contre sa ville natale, Athènes, en servant le général Agésilas qui guerroie en Asie Mineure contre les Perses. Athènes le bannit et confisque ses biens, et Sparte le récompense par un vaste et beau domaine agricole, à Scillonte, où il écrit la plupart de ses uvres. En -371 il quitte cet havre de paix parce que Scillonte fur reprise aux Spartiates par Élis. Vers -368, Sparte et Athènes se réconcilient et son exil est révoqué. Un des ses fils, Grillos, mourut en combattant avec les Athéniens et les Spartiates réunis contre les Thébains, à Mantinée en -361. Il meurt à 74 ans vers -355
Xénophon n'a pas seulement écrit sur tout comme un bavard encyclopédiste. Il a tout vu, tout fait, ou presque. Il propose un nouvel ordre social comme c'était la mode à l'époque. Celui qu'il propose est extraordinaire parce qu'il ne se réduit pas à un paradis immobile, étouffant, totalitaire, mais en une cité grouillante et plurielle dans ses étages interdépendants. Pour Xénophon, la vérité n'est pas une. Peut-être ceci, peut-être cela. Ou bien... ou bien... Ineffable Xénophon !
Auteur méconnu de l'historiographie économique, Xénophon est pourtant d'une fécondité et d'une originalité extraordinaires dans les questions économiques. Faute d'avoir été présentées dans une seule uvre bien structurée et complète, ses idées économiques, un peu comme celle de Proudhon , restent éparpillées dans les 15 ouvrages de son uvre. De plus, il n'est pas exagéré de prétendre que l'uvre de Xénophon peut être instructive à plus d'un égard pour un économiste moderne. Il n'a pas de préjugé mécaniciste, ni de préjugé a-éthique comme en ont de nombreux économistes modernes qui ne veulent pas moraliser leur discipline pour chasser d'inopportuns censeurs ou d'insidieuses déformations idéologiques.
Par ailleurs, y a-t-il dans l'uvre de Xénophon un système sociopolitique quelconque axé sur des principes ou des axiomes économiques ? Platon et Thucydide voient le monde avec un il politique. Xénophon, lui, homme pourtant si religieux, serait-il un marxiste avant la lettre dont le tempérament lui ferait voir des motivations économiques dans la plupart des actions humaines? L'homo oeconomicus est-il, dans son uvre, le seul homme qui existe vraiment? Pour y répondre, il suffit de relever ses observations et ses réflexions pour saisir sa perception économique du monde et se rendre compte jusqu'à quel point il peut instruire les modernes. Au risque de présenter une mosaïque de citations, nous avons jugé préférable de laisser la parole à l'auteur athénien dont le style lapidaire enlève à la citation son caractère déraciné.
1. Xénophon et l'Histoire
Avant d'exprimer ses opinions économiques dans les grandes uvres de sa maturité, l'Économique, La Cyropédie, Les Revenus , il a perçu les causes, les motivations ainsi que les faits économiques dans l'histoire complexe de la Guerre du Péloponnèse, qui fut la ruine de toute la Grèce, et dont la cause --passée sous silence par la plupart des historien-- fut l'entêtement et l'inflexibilité bellicistes de Périclès, le chef athénien du parti démocratique.
Il faut se rappeler que le fait économique n'est pas un fait d'évidence, puisque personne avant Xénophon ne les avaient pensé distincts du fait politique. Tout est politique dans une tête grecque. Même Aristote en fait dériver l'éthique et l'éducation. Le fait économique acquiert chez Xénophon une ontologie distincte. Mercenaire, il avait une prédisposition caractérielle à voir l'argent qui traîne dans la poche des autres. En plus, il est peu doué pour les abstractions... Il vibre aux événements et perçoit leurs liens avec les biens et les valeurs de nature économique. Cette uvre d'histoire, truffée de petits faits économiques qui le fascinent, ce sont Les Helléniques. Elles racontent la guerre (de -411 à -362) entre Sparte, Athènes et Thèbes avec à l'arrière plan la pression intrigante des Perses. Bien que son sujet soit militaire et politique, Xénophon y parle constamment d'argent. L'économie de guerre, tel est le premier contact que Xénophon connut des exigences et des contraintes économiques.
D'abord une guerre nécessite des fonds. En -406, le spartiate Callicratidos quête de l'argent à Cyrus et dit que « les Grecs étaient bien malheureux d'avoir à faire la cour à des Barbares pour avoir de l'argent », ce qui ne le gênait pas, pour autant, de demander des fonds à Sparte qui, elle-même, se faisait financer par Cyrus par l'entremise de Lysandre, le général qu'elle avait envoyé en campagne. Les Grecs ne sont pas les vrais maîtres de leur combat. Le vrai maître, c'est l'or perse. Triribaze, représentant perse, paie les Spartiates pour leur flotte en même temps qu'il est l'allié des Athéniens contre Sparte. Il a la «balance du pouvoir" en terre grecque. Hermocratès se présente à Pharnabaze, général perse, et « reçoit de l'argent avant d'en avoir demandé». Ce même Pharnabaze paie la solde des Grecs. L'argent est partout. Et avec quelle efficacité ! Rappelons que 1 drachme est le salaire quotidien d'un artisan spécialisé; et 1 talent vaut 6000 drachmes, donc il faut travailler plus de 20 ans pour ramasser 1 talent par une vie de labeur. Tithrausthés envoie un émissaire en Grèce avec 50 talents (une fortune!) pour s'acheter les amitiés afin de les amener à se battre contre Sparte. Thèbes se fait payer 10 talents pour venir en aide aux Arcadiens contre Sparte. Alcibiade, à la veille de la bataille de Cyzique, dit à ses soldats: « C'est nous qui n'avons pas d'argent, tandis que nos ennemis en reçoivent tant qu'ils en veulent du Roi » . Agésilas, chef spartiate, veut, au nom de sa ville, garder une influence sur Mantinée et propose au gens de cette ville l'aide financière pour la reconstruction de leurs murailles. Les Éléens pour cela envoient aux Mantinéens 3 talents. Les frais de guerre impliquent de lourdes dépenses. « Les Athéniens aménagent les portes de l'enceinte du Pirée, mettent des navires en chantier et emploient toute leur ardeur à secourir les Béotiens, leurs alliés ». Quant aux longs murs d'Athènes, « il y eut des parties du mur que les Athéniens à leurs frais, les Béotiens et d'autres villes de leur plein gré, contribuent à rebâtir, mais la grande partie, ce fut avec l'argent perse». La flotte des Corinthiens est payée elle aussi par l'argent perse.
Une ville peut avoir de nombreuses ressources. Olynthe, par exemple, « possède des bois pour la construction des navires sur son propre territoire, des sources de revenus qui proviennent de ses nombreux ports et de ses nombreux marchés, et, enfin, une forte population due à l'abondance » . De même, Éphèse, dont « l'agora est pleine de toutes sortes de chevaux et d'armes à vendre; forgerons, menuisiers, bronziers, corroyeurs, peintres étaient tous occupés à fabriquer des armes de combat, si bien que la cité avait réellement l'aspect d'un atelier de guerre». Qu'advient-il si la fortune de la guerre ne sourit plus à la ville guerrière? Telle est la situation de Sicyone dont « les gens (...) sont très malmenés et manquent de vivres. Ils n'en persistent pas moins avec endurance dans leur alliance ''. Et ceux de Phlious qui «sont empêchés de jouir des produits de leur sol et subsistent soit de ce qu'ils prennent en sol ennemi, soit de ce qu'ils achètent à Corinthe, exposés à traverser beaucoup de dangers pour aller au marché, ayant beaucoup de mal à verser l'argent nécessaire (...) à trouver les gens pour amener les vivres (...) à fournir les garants pour les bêtes de somme qui doivent les transporter ». Non seulement les villes risquaient-elles la faillite et la famine, mais aussi le dénuement les contraint-il à de nouveaux alignements politiques. Les Argiens attaquant les Phliasiens « espèrent toujours que le manque de vivres les rangera de leur côté ». Pallier au désordre économique coûte très cher: « Très gênés par le manque de blé, puisqu'ils n'avaient pas pu durant deux ans récolter sur leur territoire, les Thébains envoient deux trières à Pagas pour y chercher du blé avec 10 talents » . Athènes négocie, car elle manque de blé. Les problèmes d'argent et les questions religieuses liaison très xénophonienne... risquent de faire sauter une alliance, la ligue arcadienne en l'occurrence. « En voyant les richesses sacrées utilisées par les magistrats arcadiens et servant à entretenir les Éparites, les gens de Mantinée .. interdisent, par un vote, qu'on s'en serve. Et pour leur compte, ils tirent des ressources de la ville la part de la solde des Éporites qui leur incombe et l'envoient aux magistrats ».
Les soldats sont au centre de ce vaste marchandage politique, économique et militaire. Ils sont à surveiller, car en -405 une tentative de révolte des soldats spartiates mal payés, si elle avait réussi, aurait été désastreuse pour Sparte. Le soldat est payé une drachme par jour. Le soldat avec Cyrus passe de 3 à 4 oboles par tête et par jour pour les matelots. Lysandre, de son côté, fixe la solde à 1 drachme attique par matelot et dit qu'une telle somme désembauchera les marins athéniens eux-mêmes. L'argent attise les énergies encore plus que le patriotisme civique. Agésilas remet au chef des mercenaires de Clétor un mois de solde. Les mercenaires, c'est du prolétariat vigoureux, candidats à la boucherie en vue d'une félicité dorée, ou d'outre-tombe. Sparte finance des mercenaires pour écraser Thèbes. Euphron en -366 en a 2,000. Jason de Phères, maître de la Thessalie, se vante d'en avoir 6,000 « contre lesquels aucune cité ne peut facilement se mesurer ». Il les récompense par une « double, triple, quadruple solde .. sans compter les soins en cas de maladie et les honneurs rendus aux funérailles ». Quand Thrasybule parle à ses troupes, même la mort est bien payée:
Ces hommes-là, il faut se les attacher à tout prix: « Euphron de Sicyone a vite fait de s'assurer la fidélité de certains de ses mercenaires par des bienfaits. De plus, il s'en procure d'autres en prodiguant de l'argent pris dans les caisses de l'État et des temples.» Il se finance aussi à même les biens des bannis. Jason de Phères, dont les ambitions sont dignes du futur Philippe de Macédoine et de son fils Alexandre depuis qu'il a été élu suzerain de Thessalie, grossit son armée à 8,000 cavaliers et 20,000 fantassins. Qu'on s'imagine les difficultés qu'entraîne une telle soldatesque quand la solde fait défaut ! Diphridos fait un rapt pour obtenir une rançon afin de payer ses soldats. Souvent les troupes désuvrées louent leurs services aux villes pour les travaux des champs. Il est surprenant que le brigandage ne soit pas la règle exclusive. Encore plus peut-être la promesse d'égalité d'impôt en échange de leur concours armé pour vaincre l'ennemi. Il arrive que la guerre exerce une action de nivellement social, mouvement inverse de celui qui anoblit des familles rehaussées par le courage du sang versé. Les Spartiates en -369 arment les Hilotes, leurs esclaves, ce qui leur donne une peur bien compréhensible. Après leur défaite à Leuctres, les Spartiates voient avec effroi la défection de beaucoup de Périèques, ces citoyens des alentours mais aux droits inférieurs, et de Hilotes qu'ils ont persécutés implacablement. L'effort de guerre extrême ébranle les bases sociales de la cité lacédémonienne.
Un petit pays pénétré de toutes parts par la mer, ne peut vivre, encore moins guerroyer, sans bateaux. Pour Athènes, le problème est crucial. « C'est entièrement de la mer que dépend votre salut » lui dit Proclès de Sparte. Heureusement pour elle qu'« aucune ville ne saurait faire sortir de ses arsenaux plus de trières d'un seul coup qu'elle» . En effet, Sparte a une flotte de 60 navires environ tandis qu'Athènes en -374 en réunit 75 contre Corcyre. Les Athéniens envoient 60 vaisseaux contre le Péloponnèse et affrontent les 50 navires spartiates. Cette suprématie athénienne est contestée par les alliés de Sparte qui disent: « Ne peut-on pas, en équipant beaucoup plus de vaisseaux que les Athéniens, réduire leur ville par la famine » . Ils équipent 60 trières et bloquent le blé athénien à Gératos.
De son côté, la flotte de Corcyre réunit jusqu'à 90 vaisseaux. Et la bataille des Arginuses force Athènes à rassembler 150 vaisseaux. Les Athéniens organisent une douane à Chrysopolis et lèvent la dîme sur les vaisseaux qui viennent du Pont-Euxin. La puissance maritime d'Athènes suscite des jalousies. Jason de Phères dit qu'« avec la possession de la Macédoine, d'où précisément les Athéniens font venir leur bois, nous serons en mesure de construire beaucoup plus de vaisseaux qu'eux». Les vaisseaux sont l'instrument et quelquefois l'enjeu des combats. Leur construction est exigée comme prévue aux villes et aux particuliers, ce que fit Agésilas en Asie Mineure. Que fait-on avec des soldats et des bateaux ? On pille.
Une guerre s'accompagne de pillage; plus justement, une guerre vue par Xénophon a pour raison fondamentale le pillage. Les personnages historiques dont Xénophon décrit les péripéties n'ont pas d'intériorité. Ils ont des vaisseaux, des armes et des soldats. Ils pillent, détruisent et tuent. Ils sont tout en actes et en ont plein les mains. Thrasyllos en Asie, Alcibiade en Bythinie, Conan à Samos et les Spartiates à Lesbos. C'est la règle. L'harmoste de Thespis, Sphodrias, « rafle les troupeaux et pille les habitations ». Phoibidos fait piller les propriétés des Thébains, corps et biens. Téleutias le Spartiate galvanise ses soldats: «En temps de guerre [il y a] un abondant butin, non seulement de la nourriture, mois aussi de la gloire aux yeux de tous les hommes". Il faut la guerre pour avoir du butin, du butin pour payer ses hommes, des hommes pour faire la guerre. « Attaquons Mantinée, dit Épaminondas, car tous les troupeaux de Mantinée sont dehors ainsi que tous les habitants, surtout à cause de la moisson ». Les valeurs économiques ont donc une influence sur les tactiques de guerre. L'assassin d'Euphron accuse Euphron post mortem d'avoir dévalisé les temples «pleins d'or et d'argent », ce qui est plus scandaleux qu'un assassinat. Le héros de Xénophon, Agésilas, qui ne se gêne pas non plus pour piller, consacre au dieu « la dîme de son butin qui ne se montre pas à moins de 100 talents ». Il ne s'agit pas seulement de rafler mais aussi de détruire. Agésilas ravage le territoire des Acarnaniens à cause de leur refus de quitter leur alliance avec les Athéniens. Il s'empare de leur bétail et le vend. Les destructions sont la règle générale. Agésilas brûle Thespies. Il coupe et brûle les récoltes des Acarnaniens. « Plus ils auront semé, plus ils auront envie de la paix», dit-il avec un cynisme qui ne verse aucune larme à notre cher Xénophon, qui d'ailleurs n'en a jamais versé une seule dans tous ses livres de guerre. La compassion est chrétienne, elle n'est pas très grecque.
Les prisonniers connaissent des sorts divers. Les étrangers sont revendus, les exilés sont égorgés. Autrement dit, on tue ceux qu'on hait, on vend ceux qu'on méprise. Certaines exécutions ont pour objet la convoitise des biens des condamnés. Xénophon en tire la conclusion que « toutes les révolutions apportent la mort avec elles ».
La guerre se nourrit du bien qu'elle convoite: l'argent, bien que nous sommes convaincus que l'argent n'est pas la cause des guerres, mais plus subtilement sa couverture: il est moins honteux de laisser voir qu'on aime l'argent plutôt que de laisser paraître qu'on aime tuer. Le tribut est imposé aux vaincus. « Alcibiade lève sur les habitants de Cyzique une grosse contribution ». Sparte propose à ses alliés --au lieu d'une contribution en soldats-- de l'argent, soit 3 oboles par homme (6 oboles = 1 drachme). S'il y a défection, il y a aussi une amende. Il est quand même curieux qu'aucune indemnité monétaire ne fut exigée des Athéniens de la part des Spartiates après leur grande victoire de -404.
La compassion, la considération pour les faibles, n'est pas une vertu grecque. Nous touchons là une des faiblesses de l'hellénisme. Que penser du pillage et du butin à la guerre? . Xénophon accepte l'un et l'autre comme une nécessité de la guerre. « Partout où nous (les soldats) arrivons, et ne trouvons pas de marché, soit en pays barbare, soit en pays grec, nous y prenons des vivres non pour insulter les habitants, mais par nécessité ». Cette «nécessité", c'est en général justement le but des expéditions guerrières. Même Agésilas, le héros flagorné par Xénophon, « marche contre les gens de Pirceos apprenant que des Corinthiens mettaient tout leur bétail en sûreté à Piraeos ». Seuthès, lui aussi, « vivait du brigandage ». Agésilas « avait rempli (ses soldats) de l'espoir de biens sans nombre s'ils se montraient valeureux au combat ». Le prétexte économique des guerres est ainsi avoué sans gêne, car il s'agit bien d'un prétexte. Au fond, qui fait la guerre aime tuer, et s'enrichit au passage comme pour maquiller de richesses son mobile originel. En effet, la plupart de riches s'enrichissent sans être homicides. Par ailleurs, c'est un honneur que de dépouiller l'ennemi, un déshonneur d'en recevoir des présents. Cette phrase si moralisante: « si l'on est attaché aux richesses, il en coûte beaucoup moins de garder son bien que de prendre celui qui ne nous appartient pas, » vaut pour le citoyen, non pour le soldat. Xénophon n'est pas contre le pillage mais contre le pillage prématuré et désordonné. « Gardez-vous d'une chose qui a souvent renversé la fortune des vainqueurs: ne vous mettez pas à piller; le pillard n'est plus un homme, c'est un goujat (...). Il n'est rien de plus profitable que la victoire ». Ces paroles de chef conviennent bien à la bande d'aventuriers qu'était la soldatesque des Dix Mille de l'Anabase. Aucune pitié ne peut être ressentie de la part des attaquants ni de la part des assiégés. « Les vaincus perdent à la fois leur personne et leurs biens » comme si les biens avaient encore quelque importance...
Pourtant l'humanité est toujours possible. Agésilas ne vend pas les enfants et les vieillards. La piété aussi garde ses droits. Agésilas « fait un tel butin qu'en deux ans, il consacra aux dieux de Delphes, comme dîme, plus de cent talents » dans sa campagne d'Asie. Le flux de marchandises et les transactions sont donc énormes.
Les soldats « sortaient chaque jour avec leur attelage et leurs esclaves et rapportaient sans courir aucun risque du blé, de l'orge, du vin, des légumes, du millet, des figues, car il y avait toutes sortes de bonnes choses en ce pays, sauf de l'huile. Toutes les fois que l'armée restait au camp et se reposait, il était permis d'aller à la maraude et ceux qui sortaient gardaient ce qu'ils avaient pris (...). Il y avait maintenant abondance de tout ».
Quelles lignes de force sous-tendent d'après Xénophon les événements politiques et militaires? Est-ce l'interdépendance économique, qu'a si brillamment élaborée Jason de Phères? Celui-ci prétend qu'Athènes peut lui être soumise à cause de sa dépendance économique à l'égard de la Macédoine dont il est le chef et qui fournit à Athènes le bois et le blé. Ou est-ce cette idée originale qu'un continent Thessalie, Grèce, Orient rend plus riche que des îles égéennes que domine Athènes? Et bien non. La principale raison découle de la volonté divine, dit notre superstitieux Xénophon. La cupidité et la cruauté des hommes ne sont que des épiphénomènes, des frissons sur la peau du destin, que sanctionnent les dieux. « Les dieux n'oublient pas ceux qui violent les lois divines et humaines » . C'est justement la cause de la défaite spartiate aux mains des Thébains. La deuxième raison vient des hommes eux-mêmes « C'est au pouvoir qui a le premier manifesté sa force que tous s'associent le plus volontiers ». Même dans le malheur et au bord de la défaite, le courage humain garde ses droits: « À des hommes désespérés, rien ne peut résister ». Dans la retraite des Dix Mille l'Anabase, le problème est spécial. Il s'agit tout bêtement de retourner chez soi. L'approvisionnement est crucial: « nous allons là où l'armée doit trouver à manger ». On doit piller le pays où l'on passe si ses habitants n'ouvrent pas de marché. Xénophon est charmé par la diversité des peuples, de leurs coutumes et de leurs productions. Il constate sans trop le déplorer les destructions qui accompagnent le passage d'une armée, ce qui lui fait dire plus tard que la paix, non la guerre, crée la richesse. Cependant, nécessité fait loi. « Partout où nous serons en force, nous serons à même d'assurer notre salut et de nous procurer des vivres; mais que l'ennemi nous trouve plus faibles que lui, il est bien clair que nous tomberons au rang des esclaves ».
Les soldats, épine dorsale de l'État, doivent être bien payés. On les paie à même les tributs extorqués aux nations vaincues, comme dans cet exemple fictif de 100 talents somme fabuleuse à la mesure des rêves de Xénophon perçus du roi d'Arménie, chef vaincu par Cyrus. Même si l'argent est un moyen utilisé pour dominer les peuples, voire conquérir toute la terre, le dernier mot de la science de la domination, ce sont les armes et les soldats bien aguerris. « Plus on est près de ses armes, mieux on s'assure la possession de ce qu'on veut ». Quant à la science de la guerre, « gardons-nous d'en faire part à nos tributaires ». Le secret militaire est une des rares entorses que Xénophon permet à son amour de la connaissance, de la clarté, et de la vérité. Peut-être aussi celle-ci: « Si nous voulons engager les soldats à revendiquer des richesses qui seraient en d'autres mains . . ., ce serait de leur montrer qu'elles appartenaient à leurs pères et qu'elles sont à eux ». Le climat socio-économique de l'armée est spécial: piller pour vivre et s'enrichir en pillant. « Tant que durera la guerre, je vous donnerai une solde (...) la paix faite (...) je vous donnerai des terres, des villes, des serviteurs, des femmes ». Les motiver, les conscientiser dirait un moderne.. « Il ne faut pas être comme un laboureur négligent qui ne tirerait rien de sa terre, ni laisser l'armée oisive. Il faut lui fournir le nécessaire pour qu'elle nous serve volontiers même s'il n'y a pas de charge plus lourde pour les citoyens que les mercenaires. Un bon moyen de les faire accepter par la population serait d'en faire des policiers. La Cyropédie parle de 120 000 cavaliers, 2 000 chars à faux, 600 000 fantassins, ailleurs de 31 000 hommes. Le chef d'État devenu empereur se doit d'enrôler comme soldat les peuples les plus belliqueux. Il se fait un devoir de dépenser son argent à honorer ses soldats et à veiller à ne pas en manquer. Il enrôle « les hommes les plus riches dans toutes les villes du pays et les charge de nourrir des chevaux. Il fait proclamer que quiconque fournira un cheval, des armes et un homme éprouvé serait exempt de service personnel ». Les nations vaincues se doivent de payer tribut et d'être astreintes au service militaire obligatoire. Le but ultime de cette dureté thucydienne, c'est la conquête. « La divinité en a ordonné ainsi: à ceux qui ne veulent pas s'imposer la peine de gagner les biens, à ceux-là elle donne d'autres hommes pour maîtres ». Le travail et l'effort, soutiens de la liberté, conduisent à la domination, la paresse à la soumission. « Ce n'est ni le nombre, ni la force qui donnent la victoire à la guerre. Ce sont ceux qui avec l'aide des dieux, marchent contre les ennemis avec le plus de résolution ''. Cette conception stratégique perdurera jusqu'aux carnages de 1914. Quand la victoire nous est acquise, que faut-il faire? « Nous avons, dit Xénophon, deux choses à faire, c'est d'abord de nous rendre maîtres de ceux qui possèdent ces biens, ensuite de les faire rester chez eux; car un pays habité est une possession de grand prix; sans habitants, il est aussi sans productions » . Pour consolider une domination, il suffit de leur faire croire à un danger qui les amène à se ranger sous ta protection et d'adoucir ces liens de suzeraineté par des présents et de l'argent. Il faut même pousser la douceur du commandement à un tel degré qu'il force même l'amour des peuples soumis à l'égard de leur nouveau maître:
Xénophon préconise l'établissement d'un empire modelé sur la complémentarité économique et l'amour du roi (la foi en une idéologie dirait un moderne, comme la fraternité socialiste, la croyance au Christ, ou la sauvegarde de la « liberty »). Si un peuple se rebelle, il faut l'appauvrir « afin de le rendre aussi humble et aussi souple que possible », bien que la souplesse soit recommandée envers une ville grecque. La Cyropédie qui eut autant d'empires avant elle qu'après elle, est le premier traité de l'impérialisme, le premier vade-mecum du parfait conquérant, le premier livre, avec le Hiéron, son complément, du despotisme éclairé: la patte douce, car c'est moins cher, la cravache ensuite si nécessaire. Dans les Helléniques et dans la Cyropédie, les éléments humains qui scande la marche belliqueuse de l'histoire sont, par ordre, l'ambition impérialiste, l'art militaire et l'argent. L'histoire est une scène où les héros et les cupides s'affrontent et s'entre-tuent pour quelques heures de gloire. Voilà l'environnement social et politique de Xénophon. Que tire le disciple de Socrate de ce désordre sanguinaire, qui était aussi son métier ? Et quel type de régénérescence propose-t-il à ses concitoyens? Un char à deux roues les sortira de l'impasse: la quête de la richesse par l'argent et la vertu.
2. La psychologie et les concepts économiques de Xénophon
Xénophon ne perçoit pas la réalité économique comme un ensemble de mécanismes, encore moins de type mathématique, dont s'entichent si fièrement les théoriciens modernes. L'économie est constituée surtout des dispositions constantes du comportement quand l'être humain est confronté à des biens, à de l'argent ou à des valeurs matérielles. Chez lui, la valeur est relative. « Les demi-faveurs du plus puissant ont bien plus de poids que le présent entier du particulier » . Il pressent la loi de l'utilité décroissante quand il dit que « plus le superflu abonde en un repas, plus la satiété vient vite ». Il précise que « ce n'est pas la quantité d'une somme qui la rend considérable ou légère, ce sont les facultés de l'homme qui la paye et la lève ». Amateur profond du paradoxe, il craint autant la richesse qu'il envie que la pauvreté qu'il méprise. « Il est moins fâcheux, dit-il, de ne pas acquérir un bien qu'il n'est affligeant de le perdre ». Les maladies du bonheur du XXe siècle (obésité à faible coût et toxicomanies pas chères) disparaîtraient si on suivait son habitude de « ne jamais surcharger son estomac, car c'est une charge pénible à porter et d'aider sa digestion par l'exercice. C'est, dit-il, le meilleur moyen de conserver sa santé et d'accroître ses forces ». Pour lui, la sagesse vient de l'occupation de choses utiles, au sens étroit de l'utilité que lui donnait son maigre Socrate. Il favorise l'économie ouverte, l'économie d'échange, celle qui discrédite la thésaurisation qu'il assimile à une sorte d'enterrement. Cette préoccupation de savoir bien acheter lui commande de « saisir l'occasion d'acheter à vil prix ». L'idée d'épargner ne lui est pas étrangère, car chez lui l'homme est derrière tout acte économique.. « C'est quand tu seras le moins dépourvu qu'il faudra prendre tes précautions au lieu d'attendre la disette. Car tu obtiendras davantage de ceux dont tu auras besoin, s'ils voient que tu n'es pas dans le dénuement». On ne prête qu'aux riches était vrai il y a 2400 ans... Le maître doit convaincre les parents que leurs enfants avec lui seront plus économes. Dans ses pérégrinations avec les 10,000 soldats de l'Anabase, Xénophon se défend de s'être fait acheter par Xeuthès, l'homme qui avait loué les soldats dont Xénophon était le chef et qui tardait à verser la solde promise. Xénophon se défend devant ses soldats en disant que Xeuthès ne pouvait l'avoir acheté parce que Xeuthès « n'entendait pas perdre ce qu'il lui donnait et rester votre débiteur, à vous soldats, pour le surplus ».
Xénophon connaît l'aspect militaire et moral des questions d'argent tout autant que leur aspect politique. Cependant sa pensée économique est dirigée, pourrait-on dire, par la sagesse socratique elle-même chapeautée par une valeur suprême: la religion.
Pour Xénophon, la richesse vient des dieux. Il dit à Xeuthès: « Après les dieux, ce sont mes soldats qui t'ont rendu illustre et riche ». Religion à l'antique, du donnant-donnant entre le dieu et le suppliant, quand celui-ci attend secrètement, comme un rêve, que des richesses lui soient promises par l'augure. Il nous assure que son beau domaine de Scillonte est dédié à Artémis: « Ce terrain est consacré à Artémis. Que celui qui le possède et le récolte lui offre la dîme chaque année en sacrifice. Sur le surplus, qu'il entretienne le temple. Si l'on y manque, la déesse y pourvoira ».
Les accidents agricoles grêle, gelée, sécheresse sont des punitions divines. La richesse en dernière analyse est un cadeau des dieux. Mais Xénophon est loin d'être fataliste puisqu'« il ne faut demander aux dieux les biens que lorsqu'on a acquis les qualités d'instruction, de vaillance et d'ordre ». Même l'État se doit de « sacrifier aux frais du Trésor une grande quantité de victimes et le peuple qui prend part aux banquets se partage les victimes en les tirant au sort». L'égalité économique par le tirage au sort et la responsabilité religieuse de l'État découlent logiquement du fait que l'État est responsable de ses citoyens. Xénophon ne prône pas l'égalitarisme. Il n'a guère de mots encourageant pour les esclaves. Il a soin de stimuler le travail de chacun par des présents et de cadeaux. « Une bonne solde, dit-il, pour payer et récompense les soldats les plus dignes » est nécessaire. Il préconise sur une haute échelle l'emploi de prix d'émulation pour la guerre, l'agriculture, l'équitation, les churs, la discipline et la loyauté commerciale. « Considère, dit-il au chef d'État, qu'il n'y a pas de denrée à meilleur marché que celles qui s'achètent par ces prix ». En clair, la fierté est sa propre récompense. Xénophon va plus loin et dit que « pour des prix de médiocre valeur (une médaille) on se donne des peines infinies et on fait de grosses dépenses ». Il énonce une règle capitale de la psychologie économique. L'argent ne doit pas être et n'est pas effectivement le seul mobile et le plus puissant stimulant des efforts humains. À tout le moins, par lui on cherche autre chose. Par delà l'amour des honneurs publics et des richesses, Xénophon convie l'activité économique de l'homme à un objectif supérieur: « Le bien le plus beau et le plus précieux du monde: tu seras heureux ».
Xénophon dit en substance que parmi les choses de la vie les plus importantes sont, par ordre: la religion, la sagesse, l'amitié et l'argent. Homme singulier que ce Xénophon qui parle très peu de religion, un peu de la sagesse, un peu plus de l'amitié et très souvent d'argent. Bien sûr qu'il a été un disciple de Socrate, tour à tour un aristocrate campagnard et un aventurier convoitant dans les périls la richesse et la gloire, mais il n'a pas trahi Socrate, en ce sens qu'il n'a pas trop dévié de l'idéal du grand maître, au contraire d'Alcibiade par exemple qui fut le plus brouillon et le plus néfaste à sa Cité des politiciens de l'histoire grecque. Lors de la retraite des Dix-Mille, Xénophon se plaint, bien hypocritement, de n'avoir que son cheval. Mais à Scillonte, domaine que les Spartiates lui ont donné pour y joué le rôle de proxénos (ambassadeur) pendant près de 20 ans, il dit « N'est-il pas juste que j'aie la réputation d'un homme heureux ? ». Il est cupide, mais pas suffisamment pour s'en faire une réputation comme Ménon de Thessalie. Il vit dans une cité où l'argent a la force d'une loi. « Certains prétendent que si l'on se présente au Sénat l'argent à la main, on est sûr d'une réponse ». Il est donc amené à évaluer le rôle et la valeur de l'argent à la lumière de son éducation socratique et de ses préjugés aristocratiques. Ainsi, il peut enrichir la science économique moderne modelée depuis deux siècles sur des modèles mécanicistes. Elle n'est pas dénuée d'éthique, car elle la croit implicite à sa démarche. Mais elle l'exclut en la ravalant au niveau du banal jugement de valeur, ou du choix politique qui n'est pas son domaine. Le socratique Xénophon pense autrement. Il dit que l'argent n'a pas de valeur en lui-même. Il n'est qu'un moyen de s'assurer des amitiés. L'argent est moyen, non fin. D'après lui, la cupidité conduit à la mort. Il importe non de s'enrichir mais de se rendre meilleur, plus précisément prendre plus de plaisir à faire du bien qu'à s'enrichir puisque l'amitié est un présent supérieur à la fortune. On ne peut comprendre pareil idéalisme sans avoir en tête l'indéfectible sentiment qui a toujours uni des soldats qui ont affronté la mort ensemble. En d'autres vies plus banales, combien sacrifieraient une amitié pour $10 000 000...? L'enseignement de Socrate est oublié, sauf de Xénophon qui affirme net que « ce sont les amis que j'enrichis qui sont des trésors pour moi ». Chez le Grec antique, le sentiment cède le pas à l'intelligence qui doit rester maîtresse de tout. Cette amitié-trésor relève moins de l'amour que de l'intelligence, puisqu'elle s'inscrit dans une quête de la sagesse: « Sans la sagesse toutes les autres vertus deviennent entièrement inutiles ». L'argent n'est qu'une courroie d'étranglement à la gorge des hommes si manque « la plus belle parure pour un homme, que sont des amis bien parés » par nos soins. Un homme vertueux « s'il est prospère, (...) a des gens pour partager; s'il lui arrive malheur, il ne manque pas d'amis pour lui venir en aide ». l'intérêt économique est dans la générosité qui s'apparente, chez Xénophon, non à la dilapidation mais à la retenue. « Pour moi, ce qui importe le plus, c'est de se modérer au milieu des plus grandes jouissances » afin que, ajoute-t-il, proportionnant sa dépense à son revenu on ne soit pas obligé de commettre des injustices pour se procurer de l'argent. De toute façon, la faim, non les mets en soi, détermine l'appétit et le plaisir à manger. Il va même jusqu'à dire qu'il est bon de ne faire qu'un repas par jour, mauvais de s'emmitoufler et de soigner sa coquetterie. Jouant sur un paradoxe jusqu'à frôler la contradiction, ce mercenaire professionnel prétend qu'il vaut mieux « apprendre à posséder moins que plus ». N'est-ce pas manier le concept de rareté mieux que les modernes. Nous avons déprécié par l'abondance ce qui valait cher par sa rareté. Mais cette idée qui conduit à l'ascèse contredit sa saine conception de l'acquisition des biens. Xénophon en fait plus une boutade qu'une règle, bien que chez lui la frugalité soit un idéal quand il dit qu'« il est bien plus beau de rendre son âme imprenable aux richesses, aux plaisirs et à la crainte ». Pourtant, il veut que l'État rende l'homme juste plus riche que le voleur et que toutes les richesses des citoyens soient exposées à la vue de tous afin de conquérir la réputation d'honnête homme. Ainsi, il sera aisé de récompenser les gens dignes et d'aider les amis en difficulté. L'État, personnifié très souvent par le monarque Cyrus, ne doit pas jalouser ceux qui montrent ostensiblement leurs richesses mais mettre la main sur celles que l'on cache. « Pour un chef, il n'y a pas de richesses plus glorieuses et plus brillantes que la vertu, la justice et la générosité » . L'économique se dissout dans l'éthique, comme l'économie sans elle s'était dissoute dans la guerre. La ploutocratie ne doit pas exister dans un État dont les assises doivent être la vertu, la justice et non l'argent. Comme l'argent ne remplace pas l'instruction que seules donnent les pensées des sages, il faut admettre que « les richesses sont dépourvues de raison ». Même si les hommes préfèrent la fortune à l'amitié, l'éducation consiste à devenir « bon politique et bon économe », comme cet Agésilas qu'admirait tant Xénophon parce qu'il avait trouvé un trésor et pour cela même était devenu meilleur économe A, 10, p. 461. Cet aristocrate clame que « si nous vivons en vue de la mollesse et du plaisir comme des lâches qui tiennent le travail pour le comble du malheur et l'oisiveté pour une jouissance . .., nous serons dépouillés de tout bien ». N'est-ce pas le sort réservé à toutes les aristocraties qui exploitent le travail des autres au lieu de travailler elles-mêmes ? Le travail est honorable, dit Xénophon à un jeune pensionné en difficulté financière. Le travail valorise mais l'argent avilit. Cette crainte, voire cette haine de l'argent l'amène à dire que « l'uvre du cur » doit prévaloir sur « l'uvre de la richesse ». Ce soldat, qui perdit deux fils à cette guerre qui fut son gagne-pain apprit sur le tard que « l'obéissance paraît être le meilleur moyen d'acquérir les richesses ». Il fait de ce commandement le fondement de la discipline collective que l'autorité doit diriger en vue du bien commun. Cette discipline doit être sauvegardée par l'autorité qui doit punir moins les crimes que les omissions. L'idéal social de Xénophon, fascisant avant la lettre peut-on déplorer, lui fait dire: « Lorsque les hommes vénèrent les dieux, s'exercent à la guerre, s'entraînent à l'obéissance, n'est il pas naturel que tout respire des plus belles espérances ? ».
Sa science psychologique, quoique sommaire et assez peu intériorisée, n'est pas dépourvue de réalisme. Elle identifie les besoins primaires (la protection contre la faim et le froid qui dépendent de la nature) et les besoins secondaires (or, amour) qui dépendent de la volonté. La volonté, et non quelque passion aveugle et incontrôlable, permet à l'homme de dominer l'argent. Xénophon souligne l'ambivalence, l'instabilité de la richesse et les embarras qu'elle cause. La richesse d'après lui crée des devoirs et des ennuis supérieurs à la pauvreté. Mais cela pour Xénophon est relatif, car l'homme pauvre peut devenir l'intendant de l'homme riche et le riche se décharge sur son intendant des obligations de sa condition. Cette démission du riche n'est pourtant pas l'idéal de Xénophon. Il valorise le travail et le juste salaire qui l'accompagne. « Ne vous faites jamais servir à manger sans avoir travaillé et ne donnez point de fourrage à vos chevaux avant de les avoir exercés ». Ce soldat a vu tant de riches que leur paresse avait tués.
Par ailleurs, cette idée d'égalité qui germe au fond de toute valorisation du travail ne fait pas de Xénophon un égalitariste. Il ne voit rien d'anormal à ce qu'il n'ait que les parents « qui peuvent nourrir les enfants sans travailler qui les envoient à l'école et que ceux qui ne le peuvent pas ne les envoient pas ». Il y a chez Xénophon une rudesse certaine, celle qu'affectionne le soldat qui lui doit la vie. Homme abrupt pour qui la richesse est affaire de méthode et pour qui la pauvreté vient du désordre et de la négligence E. 20, 2. Que dit-il maintenant à propos de l'État ?
3. La politique économique de l'État
Il réfléchit sur les affaires de sa ville natale. Puisqu'avec un revenu annuel de 1000 talents et 300 trières elle a perdu la guerre, il conclut que l'argent, nerf de la guerre, dit-on depuis toujours, ne détermine pas la victoire. Le courage seul compte. « Je préférerais poursuivre avec moitié moins de troupe que de reculer avec le double ». Tour à tour exilé, riche propriétaire foncier et patriote athénien, il a vu les excès de la démocratie athénienne qui, devenue tyrannique, exploitait ses propres alliés. En Asie Mineure, il veut fonder une ville avec ses soldats, mais Thorax le Béotien lui rétorque qu'« il est ridicule quand la Grèce offre tant de terres fécondes d'en chercher chez les Barbares ». Curieuse réponse quand on sait qu'« elle rendait justement la semence qu'elle avait reçue, et avec la semence un intérêt qui n'était pas élevé; parfois dans un moment de générosité elle rendait le double de ce qu'elle avait reçue». L'idéal xénophonien de l'État et de la société est formé d'une alliance de monarchie avec les murs spartiates. Ce roi aurait un très grand pouvoir mais à l'intérieur de lois constitutionnelles afin d'éviter la tyrannie. « Un bon chef d'État doit d'abord s'y connaître en finances, en guerre, en mines, en approvisionnement en blé ». Il ne doit pas « balancer à dépenser pour le bien commun une partie de sa fortune particulière. Car les dépenses faites pour l'État sont plus nécessaires que celles faites pour le tyran » et « le meilleur, c'est celui qui augmente les ressources de l'État ». Xénophon dénie à tout citoyen tout droit similaire au futur Habeas Corpus. L'autocrate ne doit pas tolérer qu'un citoyen ne lui fasse la cour et il doit, si cela se produit, « lui enlever ses biens et les donner au bon courtisan». Ce bon chef d'État, despote éclairé avant la lettre, puisque de toutes façons les lois qu'il promulguera devront avoir reçu la sanction divine, doit enrichir ses amis afin de s'enrichir lui-même. Par contraste, Machiavel préconisera la ladrerie chez un chef d'État: « C'est un des vices qui le font régner » dit-il.
L'éthique, il faut le rappeler, a précédé l'éclosion des autres sciences humaines. Elle était présente dans les mythes et les religions antiques. Xénophon demeure attaché à ce lien de l'éthique avec toutes les autres sciences. L'idée civilisatrice de la pensée économique, fait reposer le pouvoir sur les actions bonnes et généreuses qui renforcent les sujets. Le pouvoir doit transformer ses sujets en amis. Le mauvais chef d'État « ne se réjouit pas de paraître plus riche que les hommes privés, mais il s'afflige de voir d'autres tyrans plus opulents que lui » et « plus ses sujets sont pauvres, plus il espère les trouver soumis ». Pour Xénophon, il est inconcevable d'affaiblir ses sujets pour dominer. Il faut les enrichir pour se les attacher, et c'est seulement au Xxe siècle qu'on axera la pédagogie moderne sur le plaisir plutôt que sur la peine... Pourtant Xénophon admire que le législateur « Lycurgue ait défendu aux hommes libres de toucher à l'argent ». Ce demi-communisme qui permet de se servir en cas de besoin de la propriété d'autrui domestiques, voire épouse légitime si on les remet après usage lui sourit un moment. Il prétend cependant que si la monarchie vertueuse à la Cyrus ne parvient pas s'imposer Cyropédie, il faut faire fonctionner les institutions existantes en les développant Les Revenus tout en orientant les esprits vers un type d'économie agricole. Des finances en bon état nécessitent une « organisation semblable à celle de l'armée » , c'est-à-dire une planification généralisée, car les collectivités laissées à elles-mêmes oublient des choses aussi banales que des cordes pour les bagages et l'attirail nécessaire en cas de maladie. Les finances publiques ne différent que par le nombre des affaires privées, à la différence de ce qu'en pensent les modernes: « Elles se ressemblent. Ni les unes, ni les autres ne peuvent se traiter que par des hommes. Ceux qui font des fautes dans les uns en font dans les autres ». Comme tout homme doit entretenir des amis au cas où il en aurait besoin, toujours d'après Xénophon, « la république a besoin d'argent si elle veut avoir quelques alliés. » Ce mépris, toute lacédémonienne, de la démocratie chez cette génération d'Athéniens, Platon en tête, lui fait tenir des propos désobligeants sur les classes populaires: « Des foulons, des cordonniers, des charpentiers, des trafiquants du marché qui ne pensent qu'à vendre cher ce qu'ils ont acheté à bas prix, ce sont tous ces gens-là qui composent l'assemblée du peuple ». Ils admiraient une cité sur le déclin Sparte en ne voyant pas la splendeur de celle Athènes qui les avait faits si grands.
Xénophon cherche à civiliser l'amour du gain pour augmenter le bien-être général. Si « la sagesse commande d'augmenter son bien », il « excuse le peuple d'être démocrate, car tout le monde est excusable de rechercher son avantage » d'autant plus que « l'ignorance, la turbulence et la méchanceté du peuple lui viennent de sa pauvreté, de son défaut d'éducation». Même s'il le déplore, jamais il ne désespère du peuple. Il veut l'encadrer par une élite soucieuse du bien commun. Par delà ,et pour surmonter les divergences d'intérêt économique entre les citoyens, il connaît et favorise leur tout aussi réelle complémentarité économique. Il va jusqu'à préconiser l'élargissement des droits militaires et économiques de métèques. Il veut aider les pauvres en stimulant l'industrie et le commerce, c'est-à-dire, comme font les modernes, non mieux répartir le PNB mais enterrer le problème sous les flots de la croissance. Il ne faut jamais, « vu la pauvreté de la masse, manquer à la justice à l'égard des autres États » et leur faire la guerre, car c'est plutôt la paix et non la guerre qui crée la richesse. Chez Xénophon, il faut le dire, l'idée de la paix lui vint bien tardivement, à la fin de sa vie. Sa pensée économique est ouverte, exempte de toute xénophobie... Il faut établir des lois favorables aux riches étrangers. Certains pays modernes appliqueront ce bon coup démographique avec profit, à Le Penser bien. Les États-Unis accueilleront près de 50 millions d'étrangers, car pour eux depuis Hobbes society is a market. Xénophon dégage avec une netteté extraordinaire la spécificité économique des États et il formule ce qu'on pourrait appeler l'embryon de la théorie des avantages comparés des pays en vue du commerce extérieur (mines, climat, position géographique). Comme « il n'est pas de cité qui n'ait besoin d'importer ou d'exporter », il propose qu'Athènes exploite sa situation particulière. « Comme le commerce du bois et du cuivre ne peut se faire par terre », Athènes doit imposer sa thalassocratie pour arriver à dominer le commerce maritime puisque « tout ce qu'il y a de délicieux (...) afflue sur un marché grâce à l'empire de la mer ». La mer, plus que la terre, rend une ville capable de résister aux fléaux économiques qui s'abattent sur les récoltes parce que ces calamités ne frappent pas toutes les régions en même temps. L'État doit imiter les gens qui s'enrichissent et les concurrencer. Nous sommes loin du communisme et cela rejoint l'idée chère à Xénophon de l'émulation entre les hommes.
« En effet, dit-il, je ne vois rien de plus injuste au monde que de reconnaître les mêmes droits (part du butin en l'occurrence) aux lâches et aux vaillants ». Son idée du juste salaire lui commande, bien qu'il soit un autocrate monarchiste, d'affirmer qu'il est « plus juste (...) que les pauvres et le peuple jouissent de plus d'avantage que les nobles et les riches parce que c'est le peuple qui fait marcher les vaisseaux et qui donne à la cité sa puissance ». Pour Xénophon, le peuple travaille et paye. Les vertus du peuple, toutes xénophontiques qu'elles soient, ne lui donnent pas droit pour autant au pouvoir. « Le travail mène à une vie heureuse », voire « la faim sert d'assaisonnement » simplement parce que « les grands plaisirs, les grands biens se procurent par l'obéissance, l'endurance et les dangers affrontés ». La valeur de toute chose, encore plus celle de l'argent, vient de l'homme. « Certains avec une petite fortune ont suffisamment pour vivre et font même des économies sur leurs revenus et certains autres avec une fortune considérable n'ont pas assez pour vivre ». Comme le plaisir et la valeur sont relatifs à l'activité et à la mentalité de l'homme, l'exercice des vertus socratiques nous donnera à la fois la richesse et la conscience d'être riche. Pensée truffée de paradoxes que la sienne: « Il faut s'enrichir puisque c'est un acte de sagesse que de combiner le plaisir et le profit. Mais on se doit, comme Socrate, de refuser un salaire parce qu'on se donne un maître et qu'on se condamne ainsi à la plus honteuse servitude. La chose est faisable si « on ne peut manger plus que l'estomac ne peut contenir et se couvrir de plus de vêtements qu'on en peut porter ».
Xénophon a sur les femmes de rares remarques sexistes. La femme est le second rameur. Elle n'est rien en elle-même. Elle existe par rapport à l'homme. Suprême outrage à sa liberté et à son intelligence, il va même l'injurier: « Elle jouit des efforts de son mari sans prendre part aux combats ». Elle est attachée par la nature et la divinité à rester confinée à la maison dans le rôle d'intendante du foyer, de la maison et des enfants comme le fait si bien la Reine chez les abeilles. Dans l'historiographie économique, la Reine du foyer était née. « Il n'y a pas de place au monde plus sacrée, plus douce, plus chère que le foyer ». L'avantage du système de Xénophon, c'est que l'homme a dans le couple un pouvoir limité par l'activité économique de la femme. La femme a une supériorité sur l'homme dans son art féminin spécifique. « Dans le travail de la laine (...) les femmes même commandent aux hommes parce qu'elles savent comment il faut faire et que les hommes ne savent pas ». Comme « il faut se pourvoir de choses utiles en cas de maladie », la femme s'est vue attribuer par Xénophon ce rôle de médecin de famille. Quant aux hommes privés de foyer comme les eunuques, « il en est ainsi pour qu'ils n'aient qu'un amour, le prince qu'ils servent ». Ces hommes ont l'avantage sur les gardes salariés dont l'attachement au prince est trop souvent proportionnel à leur salaire. Le danger vient du fait qu'« ils peuvent recevoir en un moment beaucoup plus d'argent en tuant le prince qu'ils n'en reçoivent par de longs services ».
Quand un ouvrage d'histoire économique veut souligner l'apport de la division tayloriste du travail et ses conséquences capitales sur la croissance, elle cite d'emblée le célèbre texte d'Adam Smith sur la manufacture d'épingles. Mais c'est Xénophon qui a écrit le premier texte sur les avantages de la division du travail à une époque où le machinisme n'existait pas. Adam Smith voit les conséquences de cette production sur la quantité accrue de production. Xénophon, lui, voit plus profondément le phénomène. Cette division du travail est liée à la grosseur des villes et elle amène une qualité supérieure de la production. Les Grecs anciens, qui n'ont pas connu la consommation de masse tenait l'objet, la chose, en belle estime, comme l'a montré R. Romeyer-Derby dans son ouvrage d'une grande beauté Les choses mêmes. La pensée du réel chez Aristote. C'est tout à l'opposé du monde moderne pour qui l'objet est un futur déchet. La pensée économique moderne s'en ressent, elle construit la loi de l'offre et de la demande sur la quantité, et elle évacue la qualité d'un objet à la périphérie de son champ de vision, dans la fabrication «à la main" et à la pièce par un seul ouvrier. Pour Xénophon, cette qualité en était le centre. Voici en entier ce texte capital:
Cette division du travail n'est pas seulement économique mais aussi sociale et politique. Les fonctions vitales stratège, chef de cavalerie sont laissées aux gens très compétents. Les fonctions mercantiles « qu'on exerce en vue d'un salaire ou pour enrichir sa maison (...) sont briguées par le peuple ». Ce préjugé aristocratique est accepté par Xénophon. Il n'y trouve que des avantages. Il déplore simplement que les critères socratiques d'utilité et de perfectionnement moral soient mal respectés dans l'attribution des charges supérieures. Xénophon, en outre, est productiviste bien que frugal et économe. Aucun fatalisme économique ou autre à l'exception des lois divines ne vient obscurcir sa sereine attitude face au changement. Sous l'action des hommes, le changement devient moteur de la perfectibilité de la condition humaine. « Si l'auteur d'une invention utile n'était pas sans récompense, cette certitude engagerait beaucoup de gens à se faire une étude de chercher quelque amélioration ». Lumineuse idée qui porte en elle les prémisses de fulgurants progrès ! La misère de l'Antiquité et du Moyen Âge réside dans le fatalisme économique, plus clairement dit dans l'absence de quête inventive. L'invention trop rare ou trop isolée ne générait pas une passion de l'invention. Les enfants des usines anglaises du XVIIIe siècle sauront, eux, révolutionner la manufacture grâce à leur malléabilité et réceptivité exceptionnelles. On déplore par contre chez Xénophon le mépris tout aristocratique encore, non de l'invention, mais de la machine. « Les arts mécaniques dégradent le corps et brisent l'âme », car la beauté s'obtient par les exercices et l'effort pour être en santé. Non le clinquant et le brillant mais dans l'ordre de la beauté des choses et de celle des hommes, il faut voir et montrer les objets tels qu'ils sont, jusqu'au mépris de tout artifice. Cet utilitarisme étroit, peu artiste, lui vient outre de son maître Socrate qui voulait même soumettre le beau à l'utile, de sa formation militaire qui lui enseigna à se débarrasser du superflu.
Le volontarisme de Xénophon entend « prouver aux Grecs qu'ils sont pauvres parce qu'ils le veulent ». Il n'en tient qu'à eux d'assouvir leur soif de richesse. Les Grecs envient le royaume des Perses, « l'étendue et la nature de leur pays, l'abondance de leurs provisions, le nombre de leurs serviteurs, la quantité de leur or et de leurs vêtements ». Cette convoitise pourrait être assouvie si le prédateur s'instruit des expériences d'Agésilas et des Dix Mille. Bientôt, vers -330, elle s'assouvira dans la fantastique épopée d'Alexandre le Grand. Xénophon pour sa malchance est né 50 ans trop tôt.
Xénophon est un amateur de chevaux. Cet animal représente de son temps une grande valeur économique, comme le jet privé d'aujourd'hui le cheval était une sorte d'étalon... de mesure à l'appartenance à l'aristocratie. Xénophon a écrit un traité équestre De l'équitation qui n'a pas trop vieilli. Il y suggère que le propriétaire du cheval exige du dresseur un écrit attestant ses tâches futures de dressage avant de le payer. C'est un contrat de travail. Xénophon suggère que l'État dépense 40 talents pour entretenir environ 658 cavaliers prêts au combat et payer une drachme chacun. Il s'agit aussi de se conformer à une vieille coutume qui veut que « la cavalerie se recrute parmi ceux qui ont la plus grosse fortune et qui prennent le plus de part aux affaires ». L'hipparque commandant de la cavalerie doit contraindre, c'est-à-dire imposer son pouvoir aux forces sociales les plus riches. « Pour acheter des chevaux (il croit) que les fonds seraient fournis par ceux qui répugnent à servir dans la cavalerie et qui désignés pour ce service consentent à payer pour y échapper; il pense aux riches que leur mauvaise santé rend incapables et aussi les orphelins qui ont des maisons opulentes. Il faudra que l'hipparque soit incorruptible et zélé.
Pour l'homme d'action Xénophon, le bien se situe entre plusieurs choses possibles, même quelquefois contraires. Ce n'est pas la marque d'un relativisme stérile qui conduirait au nihilisme, mais le sens tout à fait propre à son caractère, qu'une chose peut être bonne sous un rapport et mauvaise sous un autre. Il a dû évoluer aussi dans sa vie, et la chronologie de ses uvres nous échappe. Ainsi donc, on ne sait s'il a évolué ou s'il s'est contredit. Mais on sait une chose, sa grande expérience des hommes et des événements l'avait immunisé contre le dogmatisme qu'on retrouve le plus souvent dans le monde des idées, non dans celui des choses humaines si fluctuantes, si déconcertantes. Pour exemple, Xénophon dévalue la cavalerie en disant à ses Dix Mille soldats apeurés de ne pas avoir de cavalerie: « 10 000 cavaliers ne sont que dix mille hommes. Personne dans une bataille n'a jamais péri d'une morsure ou d'un coup de pied de cheval ». Raisonnement typique du soldat qui minore sa peur pour la vaincre.
Ni cruel, ni compatissant, plutôt insensible, Xénophon réfléchit vraiment peu sur le problème des esclaves pour la bonne raison que, pour lui, il n'y a pas de problème dans l'esclavage. L'esclave est un homme privé de droits civiques, mais qui est généralement bien traité, fait partie de la famille et à qui la maîtresse de maison doit des soins s'il tombe malade; il n'aurait pas à se plaindre de son sort... Il faut bien traiter ses esclaves. Ce n'est pas tant une question de générosité que d'intérêt bien compris. Pour Xénophon, l'intérêt ne divise pas les hommes. S'il est bien compris, au contraire, il les unit: « Dans un pays Athènes dont la marine fait la puissance, l'intérêt de notre fortune nous oblige à de grands ménagements pour nos esclaves si nous voulons toucher les redevances qu'ils perçoivent pour nous ». En termes économiques, la révolte est un coût, mais Xénophon n'en parle pas, et son vieux maître Socrate lui-même ne l'a pas payé.
Les abus d'autorité conduisent au désordre autant que la paresse. Il faut aussi accorder aux métèques une « liberté de parole, car l'État en a besoin pour une foule de métiers et sa marine ». N'a-t-il pas favorisé l'ouverture de la cavalerie aux métèques à cause de leur fiabilité consciencieuse? Il va même jusqu'à préconiser la ploutocratisation de la vie politique athénienne en donnant aux métèques des avantages considérables dans son programme de politique économique, Les Revenus. Xénophon, sans trop y penser peut-être, brise l'ethnocentrisme de la Cité grecque traditionnelle en voulant la renforcer et l'enrichir, ce qui n'était pas du tout lacédémonisant.
La pensée de Xénophon n'est ni un système, ni même une philosophie cohérente. C'est un mélange de naïveté, de moralisme socratique, de vertus communes ou aristocratiques, de cynisme militaire, et couronné par une conversion tardive à l'idée de paix. L'économique n'est pas distinct de l'art militaire, de la politique et de la vertu, autant sur le plan pratique à l'instar des modernes que dans la théorie à la différence des modernes. Ses deux grandes uvres strictement consacrées à l'économique, Les Revenus et l'Économique n'expriment pas toute sa pensée sur le sujet, bien qu'elles en forment la part la plus importante. Les Revenus préconisent une économie commerciale, ouverte et croissante; l'Économique une économie agricole fermée et morale. Les Revenus, c'est le monde moderne moins le machinisme et la science physique. L'Économique, le monde ancien moins tyrannie et le palais. L'Économique est la vision idéale d'un gentilhomme campagnard, guerrier et vertueux. Les Revenus, le programme économique d'un citadin actif et mercantile. Cette dernière uvre est la contribution la plus moderne de Xénophon à la science économique. Tout dans ce petit chef-d'uvre respire la croissance, l'élan vers la prospérité et la liberté sociale Il est curieux et dommage qu'on ait réduit la pensée économique de Xénophon à l'éloge moralisant de l'agriculture. La modernité de son uvre consiste dans la grande part du rôle de l'État dans l'économie, non comme un simple stabilisateur à la manière keynésienne mais comme moteur de développement et créateur des industries, un colbertisme dirions-nous. Développer les mines, le commerce et instituer un capital national avec les parts souscrites par les citoyens sont des programmes économiques productivistes dignes d'un homme du XIXe ou du XXe siècle.
Dans la pensée de Xénophon, il n'y a pas un système mais bien trois: celui de la Cyropédie-Hiéron-Agésilas (impérialisme monarchique), celui de l'Économique (croissance d'un foyer agricole) et Les Revenus (commerce et développement urbain). Les trois sont animés par la pensée socratique faite de mesure et de chaleur, et la vigueur militaire faite de volonté et d'action. Ils ne sont pas basés sur des mécanismes économiques institutionnels tels que les construisent les auteurs modernes, mais sur une vision toute harmonieuse de l'homme, à la manière grecque. Pour Aristote incidemment, l'éthique et l'éducation découlent de la forme de la Cité, de sa constitution. De même chez Xénophon, l'économique relève de l'éthique, et la sienne est celle de Socrate qu'il a teintée de lacédémonisme (admiration pour la rigueur spartiate), et d'une admiration pour la vigueur de l'homme exceptionnel (Cyrus, Lysandre, Xeuthès). Sa morale économique pourrait nous donner quelques bonnes leçons sur des points précis, en éducation notamment, lui qui fut élevé dans l'admiration des héros d'Homère, et cette idée troublante que les grandes choses sont déjà connues. Pour Xénophon, l'homme n'est pas un animal cupide, asservi à quelque machine, courbé devant quelque potentat, empêtré devant quelque règle bureaucratique, mais un être qui connaît l'art de commander aux hommes et à l'argent pour le bien de la Cité qui s'exprime dans l'abondance et la gloire.
Jacques Légaré,
Maître en Histoire, PH.D. en philosophie
Professeur d'Économique et d'Histoire, Saint-Augustin-de-Desmaures, rés. 1-418-878-3661
N.B. Nous avons suivi l'édition Garnier-Flammarion des uvres de Xénophon. Abréviations des références:
C = Cyropédie Hi = Hipparque E = Économique Hie = Hiéron A = Agésilas R = Revenus
An = Anabase RL = République des Lacédémoniens /Spartiates RA = République des Athéniens
H = Helléniques M = Les Mémorables La République des Athéniens: Nous présumons que cette uvre est de Xénophon.
Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm