La science grecque

Analyse anthropologique des rapports entre la science et les réalités sociopolitiques dans le monde grec

par Jacques Légaré

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Pour connaître bien, il faut voir d'une certaine façon. Antérieur à la connaissance de la science -savoir rationnel organisé-, il y a chez les Grecs une perception cognitive des choses, et non plus uniquement ou principalement sensitive, jouissive et passive. Déjà le vieil Homère expliquait le caractère et le comportement en termes de connaissance: " Oidev polema erga " ( ils savent faire la guerre ), et non pas plus directement ( ils font la guerre ). La tendance rationalisante et réaliste des Grecs était telle qu'ils ne disaient pas j'ai fait un rêve mais " je vois " et " j'ai vu un rêve ". Il y a de nombreux exemples de cette attitude qui s'est hissée jusqu'à l'intuition quasi-freudienne, nous dit Dodds, de l'interprétation platonicienne des rêves.

Appréhender le monde par la vue est une chose, mais les Grecs le firent dans un rapport particulier avec le temps. D'abord, il y a ce désir d'ordonner, dont les deux acceptions en français (commander et mettre en ordre ) révèle une influence militaire assez claire, selon un plan chronologique linéaire. Il a fallu d'abord unir ce qui se ressemble " Le dieu mène toujours le semblable vers le semblable ", dit Homère. Unir selon le plan chronologique linéaire , comme nous le propose analogiquement le temps d'une vie, un peu comme quand l'enfant naît et le vieillard meurt, d'une façon prosaïquement réaliste, qui devient dès lors objective. Il ne faut surtout pas unir les choses autrement, non pas émotivement et psychologiquement comme les Asiens (Égyptiens, Babyloniens, et autres), mais tel Homère qui raconte chronologiquement, sauf en quelques flash back, la geste de Troie et les aventures d'Ulysse. Cependant, ce temps grec n'est pas encore le temps (moderne) du génie grec, ce temps vide mesuré par l'horloge. Le temps grec conserve encore des traces de son prédécesseur asiatique et reste toujours un peu humain. Il demeure un temps logique chez Thucydide, un temps impressionniste, situationnel chez Hérodote et un temps impassible et pesant chez les dramaturges. La pensée grecque l'organise et, de ce fait, elle ne s'y soumet pas encore complètement. Pourquoi? Parce qu'elle le hait: un Grec se définit comme un mortel. L'homme grec se définit psychologiquement par son terme, qui n'est pas rose. Ce temps grec lié dans sa définition à la condition humaine trouvera sa solution, bien naturelle, dans sa disparition. Comment peut-on faire disparaître le temps ? Par le concept d'éternité. On échappe au temps si on a toujours été, et on n'est pas vieux si on est immortel.

D'autres civilisations n'ont pas dépassé ce premier stade du plan chronologique linéaire. Les Sourates du Coran ne sont pas classés selon l'ordre de composition du Prophète, mais de la plus petite à la plus longue. De même les Védas, les textes du Tao ou les écrits de Confucius, où chaque oeuvre peut avoir une conception particulière du temps. Elle ne se soumet pas à son flux horloger. Faire du temps le premier étalon du savoir est l'étape primordiale. Cependant la Bible, malgré son plan -assez tardif- relativement chronologique, démontre bien que cette condition à l'avènement d'un savoir scientifique n'est pas suffisante. Il faut une dynamique intérieure à ce temps, rivé à lui comme une énergie qui le fait avancer. C'est chez Hésiode qu'on la trouve.

Hésiode, le poète et le théologien, est le père de la science. Il introduit la lutte comme principe énergétique de structure du monde qu'il imagine basée sur le modèle familial. Il est étonnant qu'on ne range pas Hésiode parmi les Présocratiques dont certains étaient aussi religieux que lui. Chez Hésiode, c'est le savoir luttant, se libérant de ce qui n'est pas lui. Hésiode inaugure la première étape: la mise en ordre sur le modèle du temps linéaire. Il y ajoute le principe de la génération familiale, de la lutte féroce que chacun des éléments familiaux (Père, mère, fils, filles) se livrent pour se libérer de l'antécédent dont il procède et qui l'oppresse. C'est parce qu'elle n'en pouvait plus que Gaïa la Terre-Mère projeta au ciel son fils et amant Ouranos qui se collait à elle. Un immense complexe d'Oedipe, ou de Caïn, agite tout un peuple sur des siècles et il donne naissance à la science et à la démocratie. Homère déjà l'avait esquissé (Achille vs Agammemnon; les jeunes prétendants contre Ulysse). Mais Hésiode, lui-même personnellement meurtri dans un conflit sérieux avec son frère à propos d'un héritage, convie la psyché grecque à se voir dans le miroir atroce de sa Théogonie: " Cronos saisit la longue et grande faux aux dents acérées et, violemment, il coupa le membre viril de son père Ouranos ". Pire, c'est sa femme Gaïa la Terre qui avait fabriqué la faux pour la donner à son fils. Plus tard, la femme de Cronos aida, --comme Clytemnestre aidera Egiste à tuer Agammemnon--, son jeune fils Zeus à liquider son cruel père qui mangeait ses enfants. Cronos, le temps, mange ses enfants: conception bien grecque du temps. Ce temps évolue mais il est porté par la lutte que l'amour et la haine entraînent, comme par un jeu de pédales. Toutes ces histoires horribles ne sont pas des faits divers. Elles sont le terreau où germe la paideia grecque (la culture, au sens d'une pédagogie d'un peuple à ses descendants). Ces histoires fabuleuses tissent la trame et fournit les concepts par lesquels elles se font connaître. Mais ce temps, fil tendu et souillé de sang, n'est pas encore suffisant pour le grand Logos (la Science) qui va s'épanouir bientôt.

On va toujours chez Hésiode du plus indistinct au plus distinct, du plus obscur au plus clair: " De Chaos naquit Erèbe et Nuit sombre. De Nuit naquit Ether et Jour "; et du plus simple au plus complexe et au plus nombreux. En effet, un seul père engendra une très nombreuse progéniture. Déjà les éléments axiaux de la science grecque sont là, en germes, dans l'enveloppe sacrée que la raison rationaliste n'avait plus qu'à ouvrir.

À cette étape-ci, l'Histoire sort du mythe pour entrer dans l'actualité, c'est-à-dire les poètes cèdent la place aux historiens. Par eux, on apprend que la science grecque une création sociale liée aux luttes sociopolitiques du peuple grec, à la construction de son espace pacifié (la Cité). Ils sont en symbiose obscure et certaine. La lutte politique et militaire donna au peuple grec une place au soleil en Méditerranée orientale, mais elle lui donna aussi la science.

La science grecque naquit de la religion, et lentement se sépara d'elle mais pas complètement, tant la force du sacré et la crainte des dieux tutélaires étaient puissantes. Le mysticisme fut évincé hors des murs de la Cité, à Éleusis, par la religion civique. La science, passant du rituel au poétique, du poétique aux rigoureuses démonstrations, n'a jamais vraiment pu se libérer d'une religion qui désormais était une institution de l'État. Les tensions politiques et sociales alimentaient et portaient à bout de bras le développement scientifique. Le citoyen-soldat, le sophiste, le devin discourraient des mêmes choses. La religion était coincée entre les pressions et pulsions mystiques et les efforts rationalistes naissant qui la dissolvaient. Pour se sauver du Chaos où l'eussent entraînée les premières et de la mise à mort promise par les hautains sarcasmes des deuxièmes, la religion choisit de sauter dans les bras de l'État, qui la convertit en fête patriotique et civique.

Religion et science étaient intimement liées. La religion était le premier savoir et la science se préparait à prendre sa place, mais toutes deux se nourrissaient aux mamelles du pouvoir et pouvaient subir son courroux. Une guerre civile, à la manière d'une querelle byzantine des Images, n'était pas exclue. On connut d'ailleurs --mais beaucoup plus tard-- de véritables guerres sacrées et des châtiments pour crime d'impiété. Cette guerre civile religieuse, comme à Byzance au Ixe siècle et dans l'Europe du XVIe, n'eut pas eu lieu parce que la science grecque essaya presque toujours de conserver la respectabilité du sacré dont elle était, pour ainsi dire, née. La pudeur ultime de Socrate envers Asclépios --sur son lit de mort il exige qu'on lui sacrifie un coq-- l'illustre assez bien. Ce type de respect va dans les deux sens. Quant à la religion officielle elle témoigne, par ses rares écrits et sentences, des compromis ambigus dont elle était passée maître. Par exemple, à Delphes, on pouvait lire:

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"Comprends ta condition d'homme" et "Fais ce qu'ordonne le père"

et ces deux énoncés dans une même phrase. Elle semble vouloir dire: "Unis ton présent (1) à ton passé (2) et surtout cesse la lutte au profit de la réflexion". Dans la mythologie, premier savoir organisé en touchantes histoires, le même processus conciliateur apparaît, bien que les deux termes opposés restent plutôt face à face, dans le respect de leur irréductible différence. Il s'agit d'Appolon dieu de la raison, calme et serein et de Dionysos, dieu du délire et du vin, tous deux fils de Zeus. Ces deux dieux opposés avaient cette fonction de faire cohabiter dans une même Cité non seulement deux tempéraments (le réfléchi et le jouisseur) mais surtout comme le dit la petite phrase de Delphes où Apollon s'installa, les deux attitudes radicalement opposées en face du savoir: obéir (2) ou réfléchir (1), en d'autres termes ressasser la tradition ou innover. La religion disait obéir (2) et la science naissante, bien ingrate envers la première, disait réfléchir (1). Comme la phrase tout entière ornait le fronton du temple delphique, on voit bien qu'en Grèce science et religion s'opposaient, mais comme deux frères respectueux l'un de l'autre, tels Apollon et Dionysos. Le combat antigonéen qu'elles se livrèrent se trouvait ailleurs, dans le politique.

Les premiers savants ioniens faisaient de la politique, le savoir étant lié au devenir très prosaïque de ces sociétés ouvertes aux échanges par la proximité de la mer, comme leurs rivales les Tyr et Sidon phéniciennes. Thalès n'aurait-il pas découvert la façon de mesurer la distance qui sépare un bateau en mer du rivage ? Zénon se révolta contre le Tyran de sa ville Élée et il participa à la gestion municipale. Mélissos étant commandant de flotte de guerre. Empédocle, personnage populaire, fut, comme Thémistocle, banni de sa ville Agrigente par des factions. Anaxagore le premier aurait voulu détacher la science de la politique et mal lui en prit. Seul Démocrite, anticipant la bohémie socratique et l'anarchisme méprisant de Diogène, se retira des luttes politiques partisanes. Ces savants sont les émules du dieu des enfers, Hadès, fabricant de boucliers pour dieux. À cette époque, le savant était valorisé parce que la société était commerçante, ouverte aux personnes, aux idées comme aux produits étrangers. Leur puissant voisin, le royaume de Lydie, à l'est, laissait une relative liberté aux savants et aux faiseurs d'opinion. L'or qu'il tirait du Pactole créait les conditions économiques par lesquelles la pensée personnelle originale, tel un luxe délivré de la tache sclérosante de célébrer et d'encenser un monarque insécure, honorait la Cour sans provoquer les forces conservatrices d'une religion palatiale, cléricale et totalitaire. La façon dont Ulysse fut si bien accueilli par ses hôtes semble illustrer un climat d'hospitalité assez général en Ionie. Un subtil équilibre entre une résistance à des forces oppressives, propres aux sociétés primitives fermées, et une ouverture commerciale et intellectuelle vers l'extérieur de la Cité semble avoir permis un espace, rempli de libertés conflictuelles, propice à l'éclosion d'une science toute neuve.

Ces sociétés, gouvernées par des tyrans assez libéraux qui ne font que " couper les épis qui dépassent " nous rapporte Aristote de l'un d'eux, animées par des aristocraties tumultueuses, bâtissaient un savoir nouveau sur le modèle de la famille et de l'armée. Elles intégraient la rage oedipienne révélée par Hésiode et la gloriole chantée par Pindare qui clamait bien haut: " Le succès est le prix de la lutte ". Les savants étaient portés, comme les dieux du stade ou de la plaine guerrière à rechercher le but social de tout Grec: " La gloire éternelle " (Héraclite). Cette quête de l'immortalité par la gloire est une constante du tempérament grec. Xénophon allait jusqu'à payer ses soldats, défaillants de peur avant la bataille, par la promesse d'un très beau tombeau qui les rendrait immortels.

Existe une authentique mimétique entre le modèle social de l'armée et la constitution psychologique de la science grecque. En effet, le but militaro-intellectuel est de " connaître la pensée qui gouverne tout et partout ". La célèbre phrase héraclitéenne " La guerre est la mère de toute chose." n'est pas une généralisation hâtive et exagérée pour un Grec, ni un cas isolé. Nous la retrouvons métamorphosée chez d'autres penseurs, en d'autres termes dans toute l'histoire scientifique grecque. N'est-il pas significatif que l'arkè, veuille dire à la fois commandement et commencement ? Dans une ténébreuse et profonde unité... con-naître et commander se confondaient.

Chez eux, ce qui est premier commande, comme le père dans maison, ou le tyran dans sa ville, ou le Grand Roi en Perse, ou le stratège dans une armée. L'armée plus qu'autre chose, car tout geste du commandement militaire est suivi d'obéissance mécanique, tel que les Grecs imaginaient l'arkè qui commande à l'être, c'est-à-dire par nécessité. Mais avancer dans la connaissance, c'est affronter la complexité, comme dans la bataille l'armée en ordre se disperse dans la confusion. Comment ont-ils pu la surmonter au lieu de s'en effrayer comme un flux submergeant la raison organisatrice ? Au lieu de mépriser cette confusion et la prendre pour l'ultime réalité des choses devant laquelle valait mieux capituler, l'esprit grec lui tint tête, à la différence de la pensée asiatique qui régla ce problème en proposant l'idée d'une seule substance, en continuum, à peine troublée par les apparences qui passent sur la substance unique, comme des frissons. Le stratège grec savait qu'après la confusion, là où les dieux ont tout le loisir de donner la victoire à qui ils veulent bien, se dessine à l'horizon, en pleine clarté, le destin des héros. Ce sera la même chose pour la science grecque: tenir tête à la confusion des choses et des idées pour faire triompher la claire raison.

Chacun y va de ses solutions. Devant la complexité orageuse, Empédocle choisit l'Amour et la Haine, comme principes unissant dans des sens opposés, l'Un et le Multiple, malgré les vieux restes asiatiques que sont ses Métempschychoses que les Grecs assez vite abandonnèrent. La pensée asiatique ou orientale en Grèce, dont nous sommes sûrs de l'influence puisque Dionysos appartient à un cycle de gestes indoues, a provoqué la raison grecque. Le champ de bataille, à Marathon et aux Thermopyles, avait vu le triomphe du Grec sur le Barbare, de même l'esprit asien allait être terrassé par le Logos grec. Voilà pourquoi cette incroyable création que fut la science grecque ne pouvait pas ne pas avoir quelque relation avec le Perse asiatique qu'elle rejetait et avec les modes intellectuels qui naissaient de cet effort. Le Grec allait dire, affirmer, proposer tout le contraire de ce que disait, affirmait, proposait l'Asien. Un génie allait naître d'un autre en lui tournant le dos, après l'avoir vaincu face à face.

Cette victoire ne s'obtint pas sans peine. Il eut eu d'abord l'éclosion en Ionie, suivie d'un terrible échec. Pourquoi la science ionienne s'effondra-t-elle en terre d'Ionie? Parce que Crésus, le roi lydien de l'État-tampon entre Ioniens et Perses, vint à tomber sous les coups de ces derniers. L'Ionie envahie perdit ses savants que la Grèce continentale accueillit. Ce fut un premier coup, une brisure dont l'originalité socratique est la marque. À quoi sert la science si la patrie tombe? Voilà la question essentielle que se pose la Cité, et dont dépend la survie de l'activité scientifique. La science en effet est le produit et l'apanage d'une classe sociale dominante ou d'un groupe social éminent. Si ce groupe ou cette classe s'effondre militairement, sa science s'en trouve contestée, voire tombe avec lui, parce qu'elle lui est liée, sociologiquement rivée comme la religion antique est vissée à l'identité de la collectivité (Athèna-Athéniens). On doute immanquablement de ce qui nous amène à la défaite; inversement, on survalorise, jusqu'à la suffisance et l'arrogance, ce qui nous donne la victoire. La science ionienne est morte des guerres médiques, ce qui prouve encore qu'une culture, qu'un pays, est tout autant une communauté intellectuelle qu'une communauté d'hommes.

Ce lien ombilical de la science grecque au militaire est tel qu'il tisse les énoncés scientifiques eux-mêmes. Chercher le principe, c'était penser en militaire, comme chercher la victoire de ses idées et de ses arguments. En outre, la découverte des nombres irrationnels fit tomber le pytagorisme parce qu'ils impliquaient une absence de soldats réels, comme si, asiatistement, les nombres réels créaient des soldats réels. La science a hérité de la religion du devoir, très archaïque et très asiatique. Il s'agit non seulement d'illustrer le réel et de le rendre compréhensible, mais aussi de lui donner existence, de le diriger, tout comme il a fallu au soldat de protéger la patrie menacée. Platon bientôt assumera la même exigence quand il cherchera le commandement sur l'ensemble du savoir. Il le trouvera dans l'éthique.

Empédocle le faiseur de miracles, le dieu fait homme et ses émules n'ont pu éviter le naufrage ionien. Chassée d'Ionie, la science grecque va s'épanouir en sol continental. Elle reprend en terre continentale grecque, en Attique et en Sicile, parce que les Grecs viennent de battre le Grand Roi perse. Cette guerre demande de telles énergies qu'elle précipite le déclin de la royauté et de l'oligarchie. Le processus de la lutte sociale virulente, au sein de la famille, dont la tragédie de la famille des Atrides est l'éclatant reflet, sert de toile de fond privée au débat public que nous raconte La Constitution d'Athènes d'Aristote. L'individu victorieux sur le champ de bataille revient dans la Cité. Il conquiert sa liberté politique face à la tribu, à la phratrie, au genos, les trois espaces concentriques où il est enfermé. L'individualisation de la liberté fait naître, ou amplifie, la culpabilité personnelle. La dramaturgie grecque en fera ses choux gras. La dialectique se nourrit de ce dialogue entre l'individu et le collectif, comme le théâtre est né du détachement du choeur d'un acteur (Thespies), puis de deux (Sophocle), puis de trois et plus (Euripide). Seule l'égalité permet le dialogue dialectique; l'inégalité conduit inversement au monologue, comme l'ancienne Pythie. Les Grecs poussent l'égalité jusqu'à l'élection de leurs chefs par leurs soldats, nous apprend l'Anabase. La science s'approfondit dans ce mouvement, encouragée par le dépérissement de l'autorité paternelle, puis collective, qu'est le Roi. Ce déclin du Roi-Dieu amène le relatif effacement de la religion, qui sort du politique puisqu'on la rejette en quelque sorte hors de la Cité, hors du politique dans des centres géographiques fort loin des lieux décisionnels importants (Delphes, Olympie, Délos). Et les magistratures (Aéropage) qui s'occupent des questions religieuses deviennent politiquement marginales. On jette dehors le sacré et on garde la fête carnavalesque, car le fêtard se contrôle mieux que le mystique... On organise ces fêtes sur un mode éducatif et compétitif. Dans l'opération, les concepts se désacralisent. Ils servent désormais à la philosophie et à la science. Logos était un mot religieux. Il va se recycler dans la logomachie qui s'en vient.

La dialectique et ses créations sont parallèles au déclin du symbole paternel. La trame hésiodique se déroule implacablement: les pères sont haïs et tués (Agammemnon), les tuteurs poursuivis en justice (par le jeune Démostène), les dieux outragés (le scandale des Hermès), le chef d'État assassiné (Hipparque) ou contesté (Créon). Dans l'imaginaire comme dans la réalité, le père muselé ou disparu, les enfants se mettent à parler entre eux selon la mode ionienne qu'ils viennent d'accueillir; on impose le silence à son reliquat dépouillé (épistate des prytanes), ou exilé (Thémistocle), ou mutilé (Oedipe); car les enfants-citoyens sont libres. Ce qu'ils se disent entre eux, entre égaux, n'est plus qu'une vision possible, contestable, améliorable. L'arêtè faite exclusivement de courage guerrier dans laquelle ils avaient été élevés du temps d'Archiloque et de Pindare s'étend à la notion de culture et d'humanisme. Ils sont conçus comme le faisceau fleuri de toutes les vertus possibles dont l'homme puisse rêver l'atteinte. En chemin, il est vrai que le scepticisme, le cynisme seront au rendez-vous, mais ils viendront beaucoup plus tard, au soir de toutes les défaites.

Plus grave encore que cet affranchissement oedipien, la liberté populaire devient totalitaire. Elle se dévore elle-même. L'Ecclèsia met à mort ses généraux vainqueurs pour une peccadille. " Les magistrats [pourtant élus par le peuple] sont des aigles mangés par les poux " dira-t-on. Par cette libération de l'individu, les sophistes et tous les savants et créateurs de cette époque feront émerger le génie grec de la civilisation. La science demeure toujours liée, intimement attachée aux turbulences sociales et politiques. Puis, le malheur militaire vient ébranler la société athénienne et la science en même temps. La décomposition intérieure s'accélère. La liberté s'anarchise. Elle s'acharne sur ses anciennes valeurs et idoles au lieu de dresser fièrement, comme durant l'époque archaïque, les nouvelles valeurs qu'elles pourraient proposer. Platon, et d'autres comme Xénophon, tentent d'enrayer le processus de désintégration sociale et morale, causes selon eux des défaites militaires et du péril national. Les mots ne sont pas exagérés pour décrire de tels maux. On tue à la ciguë le meilleur d'entre eux, en le traitant de pédéraste intellectuel (corrupteur de la jeunesse). On porte en triomphe à Athènes le plus grand brouillon et le plus grand traître de toute l'histoire grecque, Alcibiade. Invraisemblable, il était en outre l'élève du plus grand philosophe qu'Athènes eût connu. Le monde à l'envers. Donc, la science aussi versa, toute portée vers le rationalisme matérialiste qu'elle était, dans l'idéalisme, sorte de fuite, de refuge et de remède impuissant. . Cette virée ne s'est pas fait d'un coup sec à la manière d'un coup d'État mais l'inflexion était donnée et le prétexte trouvé dans l'exemple spartiate. Platon et Xénophon avaient désespéré que l'arêtè (la vertu d'excellence) ancienne, uniquement courageuse et aristocratique, n'avait pu se transmettre intacte au petit peuple démocratique pour sauver une démocratie devenue moralement trop exigeante pour lui.

La question posée était la suivante: à quoi sert la science si elle fabrique le pire (Alcibiade et la défaite)? Platon, humilié par la mise à mort de son maître Socrate, vocifère contre la démagogie cupide des sophistes, reprend la pensée socratique née de l'aphorisme delphique et crée une hiérarchie entre les sciences. Désormais, il faudra s'instruire de toute science en vue de la principale d'entre elles, l'arkè des sciences, soit la science morale (l'éthique) qui cesse de n'être qu'une sagesse populaire ou religieuse et qui prend le commandement de tout le savoir. Il faut désormais contempler les essences, fuir le politique, dissocier l'intelligible du visible, museler le non-sage. Qu'est-ce à dire ?

Cette entreprise réactionnaire de redressement lacédémophile était dans l'air. On valorise les causes du succès d'autrui, fût-il à nos dépens. La cause la plus visible du succès spartiate et de la défaite athénienne est, croient nos philosophes pro-lacédémoniens, non dans la qualité du soldat spartiate en regard de celle du soldat athénien, mais la constitution politique qui les a formés. En effet, pour un Grec, l'éthique, l'humanité même, découlent de la constitution politique d'une Cité. Socrate, Thucydide, Xénophon ont été des soldats. Platon place les soldats au deuxième rang de sa république. De ce désordre sanguinaire qu'est la guerre du Péloponnèse qu'il raconte dans ses Helléniques, Xénophon tire les leçons qui le mèneront à fonder la science économique dans ses deux courts traités l'Economique et les Revenus . Dans le premier, la guerre nous est présentée comme une activité économique enrichissante; dans le deuxième en revanche, elle est fortement déconseillée. Cette volte-face chez ce soldat qui perdit deux fils à la guerre est révélatrice d'un changement de philosophie politique à l'égard de la guerre. Le modèle militaire (comprendre avec les catégories de la guerre) est toujours à l'oeuvre mais il a orienté le choix éthique ultime des philosophes dans la voie pacifiste. Chacun de son côté cherche à réorganiser la science au service de la patrie. En ce sens, ils poursuivent l'oeuvre des sophistes qui exaltaient la technique, notamment oratoire; la technique, non au sens moderne de manchinisme, mais au sens grec d'agir des hommes sur les hommes. La rhétorique (l'art oratoire) est cette technique éminente, qui a remplacé celle des aèdes, des poètes. Mais Platon et Xénophon, à la différence de Thucydide qui lui demeure très attaché à la technique, la mépriseront parce qu'elle se met au service du mensonge et de la manipulation. Les sophistes étaient des hommes de pouvoir, les socratiques des hommes de morale. Mais leur cause à tout deux étaient perdues parce que la patrie, militairement, avait perdu: c'est Aigos-Potamos (-405) et Chéronée (-338).

Les savants fuient: Platon en Sicile, Xénophon en Perse, puis à Scillonte; ou, s'ils arrivent ce sont des étrangers du Nord, tel Aristote. Le discrédit tombe sur la science parce que ceux qui l'avaient créée, ceux qui l'avaient développée, les Athéniens, en drainant les intelligences de leur empire né de leurs victoires sur les Perses, sont désormais les vaincus. Le savoir de l'arétè fondé sur le courage est né de la guerre, de même la défaite va discréditer un tel savoir. Les Grecs ne sont pas les seuls à subir une inflexion de leur science à la faveur d'événements politiques majeurs. Les Juifs de la Bible, beaucoup plus souvent vaincus que vainqueurs devant leurs voisins petits ou gros, infléchirent eux aussi leur savoir. Dans leur cas, on perçoit une modification de leur éthique dans un sens plus pacifique et plus moraliste dont le christianisme sera la continuation. Les Athéniens, aux victoires plus nombreuses qu'Israël, ne purent échapper à la règle que les victoires et les défaites militaires font et défont les savoirs. La patrie gravement affaiblie voit la science grecque donner à l'humanité ses derniers fleurons: Aristote et son école. La science personnaliste, narcissique de l'Épicurisme et du Stoïcisme, sombre dans le moi impuissant faute d'avoir saisi et maîtrisé la puissance des choses.

Elle renaîtra la dialectique, au retour d'Aristote au XIIe siècle, et surtout à la Renaissance, dans ces petites cités marchandes italiennes qui rappellent symptomatiquement celles de l'Ionie. Menacées comme Milet par de grands ensembles royaux, elles réinventèrent la liberté, la science qui sauve la Cité. Léonard de Vinci se présenta souvent à d'éventuels mécènes en leur promettant une science pourvoyeuse de richesse et d'indépendance pour leur État.

Les naissances se ressemblent, mais les vies diffèrent. Depuis les Lumières, la science ne s'est plus effondrée. Cette fois, ce fut pour les mêmes raisons, mais en sens inverse: la science donna la victoire aux Cités qui l'accueillirent, la protégèrent et la développèrent. Elle leur donna la technologie et l'invention réussie qui avaient fait la gloire de Dédale ou de Prométhée. Sauver la science en l'arrimant à l'éthique n'est pas suffisant, il faut l'arrimer à la liberté et à toutes les activités de la Cité, ce qui fut fait par l'industrie moderne et le système scolaire. C'est la science dite moderne qui permit la reconstitution de l'espace pacifié (l'État-Nation moderne, et l'Occident d'aujourd'hui) sur des bases encore plus solides qui sont l'esprit démocratique fait d'égalité, de liberté et d'épanouissement personnel.

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