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Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 12
Carthage
CHAPITRE XII
CARTHAGE
Tout ce qu'on sait de Carthage, des centaines d'années de sa vie fébrile, tient en quelques pages. Pourquoi? Parce qu'elle ne s'est pas donné d'historiens. Elle n'a eu aucun Hérodote, Thucydide, Salluste, Tite-Live, Tacite, Polybe ou Suétone. Et si elle en a eu, les cendres de la destruction ont emporté leur mémoire.
La Phénicie est une guirlande de petits ports adossés à la montagne, situés sur des péninsules, sur des îlots, comme s'ils voulaient être étrangers au continent trop souvent hostile. Tyr, aujourd'hui rattachée à la terre ferme par des alluvions, était bâtie sur une île étroite. La ville y trouvait l'essentiel: une défense efficace; deux ports, l'un au nord qui lie la ville à Sidon, l'autre au sud pour les trafics en direction de l'Égypte; enfin, dans la mer, une source bouillonnante d'eau potable, captée au milieu de l'eau marine. Tout le reste, les vivres, l'huile, le vin, les matières premières, c'était aux marins de l'apporter.
Des villes de ce genre ne peuvent vivre que de commerce et d'industrie. Pour acheter à l'étranger les vivres qui leur manquent, pour compenser le déséquilibre permanent qui en découle, les villes phéniciennes sont obligées de commercer et d'exporter les produits de leurs propres industries. Elles ont des artisans, des forgerons, des orfèvres, des constructeurs de navires. Leurs tissus de laine sont réputés et non moins, extraites d'un coquillage, le murex, leurs teintures qui allaient du rose au pourpre et au violet.
De plus, en ce carrefour où ils se trouvent, les Phéniciens sont en bonne place pour imiter tous les styles, toutes les techniques des autres, les faïences bleues ou les verreries polychromes d'Égypte, par exemple. Ce qui ne les empêche pas de vendre partout indifféremment les produits étrangers.
Leur commerce prend dans ses mailles tout le Levant, il atteint la mer Rouge, plonge vers l'océan Indien. Quand l'Ouest aura été prospecté, il s'étendra jusqu'à Gibraltar et s'aventurera dans l'Atlantique. Un passage de la Bible indique, semble-t-il, que tel navire équipé par le roi Salomon et mêlé à la flotte phénicienne ira jusqu'à l'Espagne lointaine, jusqu'à Tartessos et en reviendra en 3 années. De ces succès, le courage, l'habileté des hommes ont été des facteurs décisifs.
Mais la technique a eu sa part, en particulier l'utilisation du bitume de la mer Morte pour calfater les coques des navires. Le bitume était d'ailleurs utilisé à Carthage pour goudronner à l'extérieur les murs d'argile des maisons et Pline a parlé des toits de poix de la ville. Voilà qui expliquerait l'affreux incendie de -146. Les Romains auraient-ils pu détruire la vaste cité par le feu jusqu'au ras du sol sans le bitume, combustible de choix dont le fouilleur aujourd'hui retrouve de petites nappes dans la couche de cendres sous laquelle est ensevelie la ville punique ?
Dans la liaison entre Tyr et l'Espagne, Carthage n'a longtemps été qu'un relais. La Phénicie gardait le rôle de métropole. Mais le système se dérègle au -VIIe siècle.
Les Phéniciens ne rencontrent plus le vide méditerranéen, comme au temps des premières réussites, mais la concurrence des étrusques, plus celle des Grecs. En outre, la Phénicie est soumise aux violences des Assyriens, installés à Chypre dès -709. Arados, Byblos, Sidon et Tyr résistent, mais tout est perdu avec l'occupation de l'Égypte par les Assyriens en -671.
Dès lors, les rois des villes phéniciennes se soumettent. Yakimlu, roi d'Arados qui est au milieu de la mer "(Arados occupe, en effet, une île)," qui ne s'était pas soumis aux rois mes ancêtres", dit un texte d'Assourbanipal, "je le plaçai sous mon joug. Sa fille, avec une riche dot, lui-même me l'apporta
à Ninive pour qu'elle me servît de concubine et il me baisa les pieds."
Le Baal de Tyr a dû livrer, lui aussi, une de ses filles et ses nièces, même son fils qu'Assourbanipal lui renvoie. En -574, alors que l'Empire assyrien a été abattu depuis plus de 30 ans et que chacun pourrait respirer à l'aise, le Babylonien Nabuchodonosor emporte Tyr.
Ces guerres, les troubles des villes, les interruptions des liaisons commerciales vont pousser Carthage à devenir majeure. Le centre de la vie phénicienne passera finalement chez elle, à la jointure presque exacte des deux Méditerranées. Et la civilisation phénicienne s'y continuera, semblable et différente, comme la civilisation européenne, plus tard, en Amérique.
À cette différenciation ont travaillé la distance et non moins les ethnies mêlées de la ville. Carthage, ville nouvelle, poussée à l'américaine, a été un lieu privilégié des mélanges. Américaine, elle l'est aussi par sa civilisation terre à terre, qui préfère le solide au raffinement. Son dynamisme a d'ailleurs attiré vers elle marins, artisans et mercenaires de tous les horizons. Carthage a été franchement cosmopolite.
Elle n'en continue pas moins de vivre fortement à la phénicienne. D'abord parce qu'elle continue à vivre sur la mer et de la mer. Elle perpétue même la tradition des découvertes maritimes de Tyr. Par la mer Rouge, les Tyriens avaient sans doute accompli, vers -600, le périple de l'Afrique sur les ordres du pharaon Nechao. Des navires carthaginois, à la recherche de l'étain, ont, vers -450, sous la conduite d'Himilcon, reconnu les côtes atlantiques de l'Europe jusqu'aux îles britanniques (les îles Cassitérides). </|> de siècle plus tard, Hannon reconnaissait, vers le sud cette fois, les côtes atlantiques de l'Afrique, à la recherche de la poudre d'or, jusqu'au Gabon et au Cameroun actuels.
La différence, c'est que Carthage, à l'inverse des villes de Phénicie, n'était pas menacée sur ses arrières par des Empires puissants. Les escales de la côte française, qu'elle a peu à peu contrôlées, Collo, Djidjelli, Alger, Cherchell, Gouraya, Ténès, d'abord simples comptoirs, sont devenues des bourgades ou des villes, qui entretiennent des relations avec l'arrière pays.
Il y a donc une symbiose grandissante de Carthage et des autres villes maritimes avec l'Afrique du Nord. Celle-ci, à peine sortie de l'âge de la pierre, aura reçu presque tout de ses maîtres: des arbres fruitiers (olivier, vigne, figuier, amandier, grenadier), des procédés de culture, de vinification et nombre de techniques artisanales.
Carthage a été l'éducatrice et son imprégnation a été profonde. Au temps de saint Augustin, quand l'Empire romain s'effondre, les paysans d'Afrique parlent encore le punique et se disent Cananéens: "Unde interrogati rustici nostri quid sint, punice respondentes Chanani. . .
l'articulation des deux Méditerranées, l'occidentale et l'orientale, Carthage a profité d'une énorme dénivellation économique. L'Ouest est barbare, sous-développé; Carthage y puise tout à bon compte, y compris les métaux: l'étain des Cassitérides et de l'Espagne du Nord-Ouest; le plomb, le cuivre, et surtout l'argent d'Andalousie et de Sardaigne; l'or en poudre de l'Afrique noire --y compris les esclaves, partout où ils peuvent être saisis, même en pleine mer. Le marchand carthaginois apporte à l'Ouest ses produits manufacturés et ceux d'autrui, plus les épices et les drogues venues des Indes par la mer Rouge.
Les échanges se font par troc. Dans ces conditions, la monnaie apparaît tard, pas avant le -Ve siècle dans la Sicile punique, au -IVe seulement à Carthage même. Faut-il s'en étonner outre mesure ? Non, car il ne peut s'agir d'ignorance crasse. Sidon et Tyr avaient eu leurs monnaies. Une seule explication est possible : Carthage n'en éprouva pas le besoin.
C'est ce qui se passera «mutatis mutandis» pour la Chine : si inventive en ce domaine-là (elle connut tôt l'artifice de la monnaie, même celui du papier-monnaie), elle fut très lente à s'en servir. N'avait-elle pas, comme Carthage, autour d'elle, au Japon, en Indochine, en Insulinde, des économies balbutiantes, faciles à dominer et qui vivaient du troc ?
Cela ne veut pas dire que, face à des économies concurrentes, l'absence de monnaie n'ait pas, finalement, été une faiblesse. Si dès le -Ve siècle, l'escalade économique des Grecs est évidente, et à Carthage même, conquise par la bimbeloterie de ses concurrents, leur supériorité monétaire est une des explications possibles.
De même, certains auteurs s'étonnent du faible développement de la métallurgie carthaginoise alors que la ville contrôle tant de mines. Carthage, prise dans le va-et-vient prodigieux de sa navigation, aurait eu le tort de choisir les solutions offertes par les facilités de sa vie marchande et, trop souvent, de vendre les produits manufacturés par les autres.
Est-ce vraiment une faiblesse ? Les Hollandais, eux aussi rouliers des mers, maîtres de l'Europe au XVIIe siècle, n'agiront pas autrement, achetant ici, vendant là. Comme eux, les Carthaginois ont été des transporteurs, des intermédiaires, achetant d'une main, vendant de l'autre. Comme eux, ils ont su défendre leurs positions en particulier leur monopole sur les mines d'Espagne (interdites aux étrusques, aux Grecs, puis aux Romains), défendre leurs escales maritimes, leurs industries de luxe, un puissant commerce en gros du blé.
Certes, ni la vie, ni l'art de la grande ville n'ont su se protéger de l'immense contamination culturelle qui hellénise toute la Méditerranée. N'est-ce pas une tradition phénicienne que d'adopter le style dominant (jadis l'égyptien)? L'influence des formes helléniques se reconnaît aussi bien sur la côte de Phénicie qu'à Carthage. Celle-ci a importé sans hésitation la maison grecque avec cour centrale, les vases ornés, le ciment hydraulique, les sarcophages et des dieux bien sûr (Déméter et Koré, vers -396), mais aussi les idées pythagoriciennes.
C'est l'exemple d'Alexandre le Grand qui inspirera Amilcar, le père d'Hannibal, quand il entreprendra la conquête de l'Espagne. Hannibal lui-même est pétri de culture grecque. Même l'utilisation des éléphants couverts d'étoffes bariolées, terreur du soldat romain, est un emprunt au monde hellénistique.
La mort de Carthage, détruite en -146 par les Romains, n'a pas été une mort ordinaire. La ville incendiée a été rasée jusqu'aux fondations. Par la suite, une ville latine s'est construite sur elle. Si bien que l'archéologie ne permet guère de reconstituer grand-chose de la vie de la société carthaginoise.
À peine imaginera-t-on la ville elle-même, la colline de Byrsa (l'actuelle colline de Saint-Louis), avec ses temples, ses hautes maisons à plusieurs étages comme presque toutes les villes phéniciennes, ses citernes et la source captée, dite aux Mille Amphores, dont les belles voûtes, malgré un fort remaniement romain, sont le seul reste de l'architecture authentique de Carthage.
Cependant, des fouilles récentes ont dégagé, à 3 ou 4 m au-dessous de la ville romaine, un quartier de la cité punique. La preuve est faite que Carthage possédait des rues rectilignes, pas trop étroites, avec des escaliers de raccord, plus un système d'égouts analogues à ceux des villes siciliennes.
Sur la plage de Salammbô, voici les deux ports --ressemblant aux si nombreux ports doubles de l'Antiquité: Cnide, Délos, 10 autres-- le rectangulaire où abordent les navires de commerce, et le circulaire où les bateaux de guerre sont souvent tirés au sec, sous les voûtes de l'Arsenal.
D'énormes murailles, doubles ou triples du côté de la terre, entourent la ville forte établie sur la Byrsa, ses quartiers populeux groupés autour du port. À mi-chemin du port et de la Byrsa, une place publique évoque une sorte d'agora. Vers le nord, le faubourg de Mégare égrène jardins, vergers, villas aristocratiques.
La population est énorme, peut-être 100 000 personnes. À côté de quelques riches qui gouvernent, s'entasse une plèbe d'artisans, de manoeuvres, d'esclaves, de marins, à l'occasion de soldats mercenaires.
Autour de la ville, d'admirables campagnes. Chez les riches, il y a, de toute évidence, un goût de la terre bien cultivée, des beaux jardins, des arbres greffés, des animaux sélectionnés. Un agronome carthaginois, Magon, dont des passages nous sont indirectement parvenus, donne 100 recettes sur la façon de planter la vigne pour la préserver de la trop forte sécheresse, sur la fabrication des vins de choix, la culture des amandiers, la conservation des grenades dans de l'argile, sur les qualités à rechercher dans les races de boeufs, etc. Il ajoute, à l'intention du propriétaire rural, un conseil tout de même significatif: "Qui a fait l'acquisition d'une terre doit vendre sa maison de crainte qu'il ne préfère sa résidence citadine à celle des champs. "
Les fouilles conduites sur le site de Carthage n'ont retrouvé par milliers que des morts, incinérés ou inhumés, et les objets qui les accompagnent dans leurs tombes. Des centaines, voire des milliers de cippes et stèles funéraires énumèrent de façon monotone les noms des dieux. C'est bien peu pour atteindre le coeur d'une religion dont l'étrangeté horrifia les Romains (l'horreur n'était pas seulement de commande) et dont nous ne connaissons ni la mythologie, ni la théologie, ni la vision du monde . D'autant que l'on connaît mal la religion phénicienne dont dérive la carthaginoise.
Généralement, le panthéon phénicien est dominé par une triade qui, sous des noms variables de ville à ville, groupe un roi des dieux, une déesse mère de la fécondité, un dieu jeune dont c'est le sort, chaque année, de naître, mourir et renaître, comme la végétation au cours des saisons.
Cette religion plonge dans le très vieil univers de l'imagination sémite, proche de la terre, des montagnes, des eaux; ses rites cruels et simples sont ceux qu'un peuple de nomades célébrait jadis en plein air.
La vie religieuse de Carthage à l'origine suit plus ou moins le modèle tyrien. Le dieu dominant est Baal Hammon; la déesse mère, soeur d'Astarté ou de l'Ishtar mésopotamienne, c'est bientôt Tanit dont le nom presque inconnu ailleurs pose l'insoluble problème; le dieu jeune, dieu du disque solaire ou de la végétation, c'est soit Melqart, le dieu tyrien-- soit Eshmun, le dieu guérisseur, confondu avec Apollon et Asclépios à la fois, comme Melqart par la suite avec Héraklès.
La concurrence entre les deux cultes n'aboutit à l'exclusion ni de l'un ni de l'autre. Melqart sera par excellence le dieu de la grande famille des Barcides où les noms fréquents de Bomilcar, Amilcar sont calqués sur celui du dieu. Lc temple d'Eshmun, sur l'acropole de la Byrsa, le plus beau de Carthage, sera, en -146, le dernier bastion des défenseurs.
La grande particularité de la religion carthaginoise, c'est la montée envahissante du culte de Tanit qui, à partir du -Ve siècle, écarte le vieux dieu Baal Hammon. Carthage vit alors sous le "signe de Tanit" : un triangle surmonté d'un disque et, entre les deux, une ligne horizontale. Le tout évoque aisément une silhouette humaine, surtout quand la ligne horizontale se redresse aux extrémités comme deux bras levés.
Ce qui est certain, c'est le poids obsédant de la religion carthaginoise, religion terrible, dominatrice. Les sacrifices humains --accusation souvent répétée par les Latins, qui en faisaient eux-mêmes quelques uns...-- ne sont que trop réels: le tophet, le sanctuaire de Salammbô, a livré des milliers de poteries contenant des ossements calcinés d'enfants. Lorsqu'elle voulait conjurer un péril, Carthage immolait à ses dieux les fils de ses citoyens les plus distingués.
Ce fut le cas quand Agatoclès, au service de Syracuse, porta la guerre sur le sol même de Carthage. Des citoyens illustres ayant alors commis le sacrilège de substituer à leurs fils des enfants achetés, un sacrifice expiatoire de 200 enfants fut décidé.
Le sang de ces victimes macule-t-il le nom de Carthage ? En fait, toutes les religions primitives ont connu de telles pratiques. On retrouve le même rite avec Isaac, Iphigénie, Rémus, voire Ali ou Jésus. L'étonnant, cependant, c'est qu'à Carthage, la vie économique courre vers l'avenir alors que la vie religieuse s'attarde à des siècles en arrière, que ses révolutions mêmes --celle du culte de Tanit au -Ve siècle-- ne la dégagent nullement de cette inhumaine et terrifiante piété. Le contraste est flagrant avec l'ouverture grecque qui accorde l'homme avec le monde extérieur. Ici, une vie d'affaires intense, d'esprit capitaliste même, dit sans hésitation un historien, s'accommode d'une mentalité religieuse rétrograde. Qu'en eût pensé l'historien Max Weber, qui expliqua la naissance du capitalisme par l'avènement du protestantisme?
Nous avons dit nos raisons de mettre en lumière l'expansion phénicienne, de lui donner la vedette avant de la rendre à la colonisation mieux connue des cités grecques. Mais une autre raison, c'est que l'histoire phénicienne témoigne aussi au-delà d'elle-même.
Elle n'est, en effet, qu'un chapitre de l'histoire de l'autre Méditerranée, celle qui s'articule au long des rivages sahariens de la mer Intérieure, du Proche-Orient aux Colonnes d'Hercule. Une histoire que les récits ordinaires ne saisissent pas toujours dans sa puissance singulière et dans son unité, et qui met en cause d'autres paysages et d'autres réalités humaines que les paysages et les réalités humaines de la Méditerranée classique, celle des Grecs et des Romains, celle qui deviendra l'Occident, notre Méditerranée.
Les Assyriens s'emparant de l'Égypte, en -671, marquent la 1 ère tentative réussie d'unification de l'espace oriental. La 2e tentative, plus large, qui durera davantage, c'est la conquête perse de l'Égypte, en -525.
Or, si vous ajoutez à l'immensité perse l'espace carthaginois, vous avez très exactement l'univers qui sera et qui est aujourd'hui encore celui de l'Islam. L'espace phénicien, c'est l'antenne maritime de l'expansion du Proche-Orient.
À un certain moment, il eût été possible aux forces liguées de l'Orient de saisir la Méditerranée entière. Les cités grecques, rivales directes des Phéniciens dans toute l'étendue de la mer, ont lutté inlassablement contre le péril de cette conquête. Pourtant, seuls les Romains, en -146, ont eu la force nécessaire pour briser la tentative, abattre Carthage et même finalement se retourner en conquérants contre le Proche-Orient.
Mais Rome n'est pas née dans le vide. Elle a soumis un à un, souvent du dedans, les peuples que les colonisateurs grecs et phéniciens, sur les côtes italiennes, gauloises et ibériques, n'ont fait que regarder d'un peu loin. Des peuples qu'on connaît mal, en partie parce que la culture romaine les a rapidement recouverts, en partie parce que longtemps l'histoire s'est intéressée d'assez loin à ces barbares qui certes connaissaient l'agriculture, mais qui, au temps de la Mésopotamie, de l'Égypte, de Troie, de la Crète, des Cananéens, des Hittites, n'avaient pas encore accompli leur propre révolution urbaine, ni la grande révolution des échanges maritimes du Proche-Orient, ni celle de l'écriture.
De là à considérer que tout ce qu'ils ont laissé de remarquable était simplement un emprunt à l'Orient civilisé, il n'y avait qu'un pas, qui fut franchi bien à tort, comme le prouve la nouvelle chronologie fondée sur l'analyse du radiocarbone. Ainsi, les extraordinaires temples de Malte, ainsi les "nouraghi "de Sardaigne et des Baléares, les murailles et les grandes sépultures mégalithiques de l'Espagne méridionale --pour ne pas parler des mégalithes semés tout au long de la côte atlantique jusqu'au Danemark et à la Norvège-- tout cela qu'on avait considéré comme le reflet d'une influence mycénienne, ou le résultat d'une première colonisation sporadique par le Proche-Orient, au -II millénaire, tout cela se révèle aujourd'hui beaucoup plus ancien que Mycènes, parfois même que les monuments de l'Égypte elle-même. Le livre provocateur de Colin Renfrew sur cette pré civilisation européenne le dit de façon convaincante .
La présence concrète de ces peuples a été illustrée de façon exemplaire par les fouilles poursuivies depuis une dizaine d'années en Sardaigne, cette île qui encore aujourd'hui, reste tellement à part et dont l'art étonnant, au -1er millénaire (en particulier de très expressives statuettes de bronze), a toujours posé des problèmes aux archéologues par sa singularité même. À Tharros, où les Phéniciens possédaient une base importante, ont été découverts récemment un tophet, le sanctuaire où s'effectuaient les sacrifices d'enfants, et des murs grandioses, cyclopéens, qui protègent la ville non pas du côté de la mer, où la ville n'avait rien à redouter, mais du côté de la terre.
Mieux encore, on a retrouvé une série de forteresses intérieures, qui montrent que les Phéniciens ont voulu contrôler l'intérieur de la Sardaigne et ses mines d'argent, et qu'ils n'ont pu le faire qu'en construisant une sorte de frontière fortifiée contre les autochtones.
De l'autre côté de la ligne des forteresses se trouvait, en effet, un peuple à la culture très ancienne, qui avait autrefois construit les fameux "nouraghi", ces tours du haut desquelles on pouvait surveiller l'horizon.
Les populations sardes (de Sardaigne) ont donc défendu leur indépendance matérielle et culturelle. Les récentes découvertes d'une série de petits bronzes phéniciens en Sardaigne indiquent de façon évidente que l'art célèbre des fondeurs de bronze sardes a trouvé son origine dans l'inspiration et peut-être les techniques métallurgiques des Phéniciens et des Carthaginois. Mais ils en ont fait leur chose, un art qui, loin d'imiter, traduit dans son propre langage une culture vivace et indépendante.
Carthage aussi, comme toutes les villes antiques, faisait remonter son origine à une sorte, de miracle, et racontait son histoire comme un roman. Selon ce roman, c'était Didon qui l'avait fondée en -814 (ou -663?) avant d'être plus tard vénérée par ses concitoyens comme une déesse, fille du roi de Tyr. Restée veuve, par la faute de son frère qui avait tué son mari, elle s'était mise à la tête d'un groupe de fidèles en quête d'aventures et, de l'extrémité orientale de la Méditerranée, était partie vers l'ouest avec eux à bord d'un navire. En cabotant le long de la côte septentrionale de l'Afrique, elle avait dépassé l'Égypte, la Cyrénaïque, la Libye. Arrivée finalement à une dizaine de km à l'ouest du lieu où s'élève aujourd'hui Tunis, elle avait débarqué en déclarant à ses amis: " Voilà. C'est ici que nous allons construire la Nouvelle Ville". Et ce fut ainsi qu'ils l'appelèrent "la Nouvelle Ville" : tout comme Naples (contraction de "Néa" "nouvelle" "polis" "ville"), New York, ou de Nouvelle-France; dans leur langage, cela se disait Kart Hadasht, que les Grecs traduisirent par Karchedon et les Romains par Carthage.
Naturellement, les choses ne se sont pas passées exactement comme ça. Mais il est difficile de savoir comment elles se sont passées en fait, parce que de Carthage aussi, qui a eu le malheur de se trouver sur leur chemin, les Romains ont fait ce qu'ils avaient fait de l'étrurie: ils la réduisirent en une telle bouillie qu'il est presque impossible aujourd'hui, faute de matériel même archéologique, de faire une exacte reconstitution de son histoire et de sa civilisation.
Certainement, ceux qui la fondèrent furent les Phéniciens, peuple de race et de langue sémitiques, grands marchands, grands navigateurs qui sillonnaient la mer de leurs barques en achetant et en vendant un peu de tout, et à qui le diable même ne faisait pas peur. Ce furent les premiers marins du monde qui dépassèrent les "Colonnes d'Hercule", c'est-à-dire le détroit de Gibraltar, pour redescendre Atlantique le long de la côte de l'Afrique et le remonter le long des côtes espagnoles et portugaises. Sur tout cet itinéraire, à l'époque ou Rome naquit, ils avaient déjà fondé bien des bourgades qui ne durent être, au début, autre chose qu'un chantier ou un bazar, c'est-à-dire un marché. Leptis Magna, Utique, Bizerte, Bône ont certainement cette origine. Et Carthage fut une de leurs soeurs, peut-être bien l'une des plus humbles, jusqu'au moment où les circonstances firent d'elle la plus cossue de toutes.
Ces circonstances furent avant tout le déclin militaire et commercial de Tyr et de Sidon qui eurent la malchance de se trouver sur la route d'Alexandre de Macédoine, lequel, alors que Rome n'était encore qu'un village, voulait devenir empereur du monde, et peu s'en fallut qu'il n'y réussît. Menacés par ses armées, les millionnaires de cette ville qui, comme tous les millionnaires, étaient plus froussards que les autres, leur or frissonne en même temps que leur peau, songèrent à mettre à l'abri leur personne et leurs capitaux. Et, comme c'est aujourd'hui la mode de se réfugier en Suisse ou dans les paradis fiscaux des Caraïbes, ce fut alors la mode de se réfugier à Carthage. La ville s'accrut de nouveaux habitants remplis de sous et pleins d'initiatives. Ils refoulèrent de plus en plus vers l'intérieur la population indigène faite de pauvres nègres dont beaucoup furent pris comme serviteurs ou comme esclaves. Et ne se contentant plus du commerce et de la mer, ils se consacrèrent également à la terre et à ses labours. Le détail est intéressant parce que, jusqu'alors, on avait toujours pensé les Juifs réfractaires à la terre de par leur constitution même. Ceux de Carthage démontrèrent le contraire. Ils furent grands maîtres en beaucoup de cultures: la vigne, l'olivier et les fruits en particulier, et non du blé ou des céréales, car le soleil y est plus abondant que l'eau. Les Romains eux-mêmes eurent beaucoup à apprendre d'eux. Un Carthaginois, Magon, fut le plus grand professeur d'agronomie de l'Antiquité.
C'était une économie parfaitement équilibrée que celle de Carthage. Dans la ville prospérait une excellente industrie métallurgique fournissant les meilleurs instruments pour travailler la terre, la canaliser, la transformer en potagers et en jardins. Une grande partie de ces produits étaient chargés sur les navires de Carthage, les plus grands du monde, et envoyés vers l'Espagne ou la Grèce. Les armateurs finançaient les explorateurs pour qu'ils découvrissent de nouveaux marchés. L'un deux, Hannon, descendit sur sa galère solitaire le long des côtes de l'Afrique sur 2000 km, 2000 ans avant Vasco de Gama.
D'autres commis voyageurs battaient les itinéraires terrestres à dos de mulet, de chameau et d'éléphant. Ils trouvèrent de l'or et de l'ivoire, et les rapportèrent dans leur patrie. Ils traversaient le Sahara avec la même aisance que nous autres, Québécois, nous traversons le Saint-Laurent l'hiver avec nos canots au Carnaval de Québec. À la suite de leurs rapports, le gouvernement, comme devait le faire plus tard Venise en Méditerranée orientale et Paris en Nouvelle-France, envoyait une petite flotte ou une petite armée prendre possession des points stratégiques.
Leur système économique et financier était le plus avancé du temps. À l'époque où Rome avait à peine commencé de frapper de grossières pièces de monnaie, Carthage avait déjà des billets de banque: des bandes de cuir estampillées de façon différente suivant leur valeur. Ces bandes de cuir étaient dans tout le bassin méditerranéen ce que devait devenir plus tard la livre sterling </c> et plus tard encore le dollar $. Leur valeur nominale était garantie par l'or dont les caisses de l'état regorgeaient. Il connaissait donc que qu'on nommera plus tard le "régime étalon-or", dans lequel l'or est la véritable monnaie qui est représentée dans la poche des gens par un autre support (cuir comme à Carthage, papier comme à l'époque moderne). C'est qu'en effet, dès qu'elle avait fait une nouvelle conquête, la 1 ère chose qu'imposait Carthage au vaincu, c'était un tribut (somme d'argent régulièrement exigée et payée par un vaincu au vainqueur), qui n'était pas léger. Leptis, par exemple, payait le grand honneur d'être la vassale de Carthage 365 talents par an, un talent, c'est entre 20 et 27 kg). Le tribut était donc aussi élevé que nos taxes actuelles ou que les dividendes que nous payons aux investisseurs étrangers. Autre temps autres mots, mais réalités bien similaires...
Cette façon d'exploiter son réseau commercial, qui tendait à devenir un empire colonial, fut probablement une des raisons de la défaite de Carthage quand elle entra en conflit avec Rome. Mais tant que cette menace ne se dessina pas, elle garantit à la ville phénicienne un épanouissement qu'elle n'avait jamais connu jusque-là. Elle avait alors 200 ou 300 habitants qui n'habitaient pas des cabanes, comme à Rome. Les plus pauvres logeaient dans des "gratte-ciel" comptant jusqu'à 12 étages (sans eau et sans toilettes, à la merci des incendies fréquents), les riches dans des palais entourés de jardins et de piscines. Il existait d'innombrables temples et d'innombrables bains publics. Le port avait 220 môles (ouvrage en maçonnerie pour protéger l'entrée d'un port) et 440 colonnes de marbre pour l'embellir, avec leurs différents types ou ordres: ionique, dorique, corinthien, toscan et composite. Au milieu des maisons d'habitation, il y avait la "City", "comme à Londres, où se trouvait le ministère des Finances. Tout autour, un triple bastion de murs avec des tours, sorte de "ligne Maginot", qui s'avéra tout aussi efficace qu'elle...," "pouvant contenir jusqu'à 20,000 soldats avec tout leur armement, 4000 chevaux et 300 éléphants.
Sur le peuple et ses moeurs, le seul témoignage qui nous reste est celui des écrivains romains qui, naturellement, ne peuvent pas être impartiaux à leur égard. Leur langue devait être très proche de la langue hébraïque; en effet, leurs magistrats étaient appelés "shofetes, "ce qui vient certainement de l'hébreu "shofetim. "Leurs traits mêmes trahissaient leur origine sémitique. C'étaient des gens de teint olivâtre, portant généralement de longues barbes, mais sans moustaches, et coiffés du turban dès cette époque. Les plus pauvres, issus probablement de mélanges avec l'élément indigène, avaient en conséquence la peau plus sombre: ils s'habillaient de ce qu'on appelle en Égypte la djellâba: vaste blouse flottante tombant jusqu'aux pieds chaussés de sandales. Les riches, par contre, suivaient la mode grecque, comme on suit aujourd'hui la mode américaine; ils portaient d'élégants vêtements brodés de pourpre (un beau rouge vif, extrait d'un mollusque, le murex), ainsi qu'un anneau dans le nez comme les punks d'aujourd'hui... qui ne connaissent sûrement pas très bien les Phéniciens. La condition des femmes était inférieure à celle des Athéniennes, mais supérieure à celle des Romaines. En général, elles étaient voilées et restaient confinées dans leur maison; mais la carrière ecclésiastique leur était ouverte, car la déesse de l'amour et de la fécondité était prééminente chez les Phéniciens. Les femmes phéniciennes pouvaient y atteindre des grades élevés. Elles pouvaient aussi s'adonner à la prostitution, métier extrêmement florissant comme dans tous les ports et les cités maritimes et ouvertes. Ce métier de prostitué (e) était estimé, en tout cas nullement disqualifié, comme naguère chez les Amérindiens ou aujourd'hui encore dans certains pays asiatiques, où l'érotisme constitue une forme d'hospitalité. Le sexe y est reconnu comme un plaisir normal et naturel, à l'égal de tous les autres types de besoins et de services.
Polybe et Plutarque, historiens soucieux de flatter leur public nationaliste romain, assurent d'un commun accord qu'à Carthage le niveau moral était bas. Cela nous surprend quelque peu étant donné qu'il s'agit d'un peuple de race sémitique: les moeurs de ces peuples sont généralement sévères, voire puritaines. Ils nous les présentent comme gros mangeurs, grands buveurs, fêtards impénitents, toujours prêts à faire ribote dans leurs "clubs "" "et dans leurs tavernes. En fait, c'était parce qu'ils étaient riches. C'est tout l'inverse d'aujourd'hui, où les riches formés à l'éthique protestante sont bien rangés, comme la pile de leurs actions de compagnie dans leur filière de bureaux; et les pauvres avec leur joint et leur bière payés par le bien-être social font figure de débauchés paresseux. Dans l'Antiquité, les historiens et moralistes antiques nous présentent souvent le tableau inverse de riches pervertis par la richesse et des pauvres fortifiés par la privation. Platon disait: "L'or et la vertu sont deux plateaux d'une même balance, l'un s'élève quand l'autre baisse" . Dans le monde d'aujourd'hui, des études ont démontré que la corruption est plus forte dans les états du Tiers Monde que dans les états riches. On dit même que le bas niveau général de l'éthique en ces pays est l'une des causes de leur sous-développement chronique. Une chose est certaine: aux deux époques, il y avait partout des riches et pauvres, des vertueux et des corrompus...
La "fides punica", "c'est-à-dire la parole des Carthaginois, est restée, en latin, synonyme de trahison. Une mentalité commerciale est plus souple qu'une mentalité militaire..., au sens qu'on ne peut tuer qu'une fois mais on peut voler deux fois le même homme. Mais il ne faut pas oublier que cette histoire des trahisons carthaginoises, ce sont les historiens romains qui l'ont écrite. Il cherche à dénigrer les Carthaginois pour donner bonne conscience aux Romains qui ont génocidé la cité de Didon. Plutarque nous présente ces anciens, ces irréductibles ennemis de Rome comme "serviles avec les supérieurs, et balançant entre la couardise dans la défaite et la cruauté dans la victoire". Polybe ajoute que, chez eux, tout se mesurait d'après le profit. Mais on sait que Polybe était l'ami de Scipion, celui qui détruisit Carthage en l'incendiant.
Naturellement, les Carthaginois avaient, eux aussi, leurs dieux. Ils les avaient amenés avec eux de leur mère patrie, la Phénicie, mais en changeant leurs noms. Au lieu de Baal-Moloch et Astarté comme on les appelait à Tyr et à Sidon, ils les appelèrent Baal-Haman et Tanit. Au-dessous d'eux, ces dieux avaient Melkart, ce qui veut dire "clef de la Ville ", Eshmun, "seigneur de la richesse ""et de la bonne santé "" ", enfin Didon, la protectrice de la ville, qui occupait à Carthage la position de Quirinus à Rome.
Tous ces dieux, on leur offrait des sacrifices, particulièrement dans les moments de besoin. Pour les dieux mineurs, il s'agissait de chèvres ou de vaches. Mais quand il fallait apaiser ou se rendre propice Baal-Haman, on sacrifiait des enfants, comme chez les Grecs de l'époque archaïque. On raconte que le roi de Mycènes, Agamemnon, avait dû sacrifier sa fille Iphigénie aux dieux pour obtenir de Poséidon qu'il lève le vent pour le départ des bateaux pour Troie. Sur une forme atténuée, on " sacrifiait " la virginité des jeunes Vestales pour obtenir la faveur des Dieux, en la leur consacrant.
Dans les années 1950s, au Québec, une jeune fille dont le père était alcoolique disait avec grande ferveur: "" Je m'abstiens de boire de l'eau l'été quand il fait très chaud en guise de sacrifice pour que mon père cesse de boire"" ! La pensée magique, c'est exactement çà. À Carthage, on plaçait les enfants entre les bras de la grande statue de bronze qui le représentait, et on les laissait rouler de là dans le feu allumé au-dessous. Atroce religion, dont les formes atténuées aujourd'hui sont le "sacrifice" des différentes formes du plaisir en général. Au cours d'une journée, il arriva à Carthage de brûler jusqu'à 300 enfants au milieu d'un grand vacarme de tambours et de trompettes destiné à couvrir leurs cris. Et les mères étaient tenues d'assister à la scène sans une plainte, sans une larme. Il semble que les familles riches, quand on leur demandait de fournir un enfant à cuire sur la grille, avaient pris l'habitude d'en acheter un à des familles pauvres. Mais quand Agathoclès de Syracuse assiégea la ville, rendant ainsi nécessaire non seulement le secours des dieux, mais aussi le bon accord des classes sociales, cet usage fut interdit pour ne pas donner aliment à la haine entre riches et pauvres. L'infanticide était une pratique fréquente dans l'Antiquité. On cherchait à limiter le nombre de bouches à nourrir, c'était un avortement... tardif, en même temps qu'un moyen de faire un sacrifice aux dieux. On tentait d'atténuer l'effort par un avantage compensatoire. Un peu comme aujourd'hui quand on se serre la ceinture (épargner) pour économiser de l'impôt.
Dans l'ensemble, le régime politique n'était pas très différent de celui de Rome. Aristote en a fait un grand éloge, ce qui prouverait que Carthage n'était pas si corrompue que Plutarque a voulu le faire croire. Aristote admirait ces cités ouvertes et opulentes, propices à la liberté. Comme à Rome, l'organe supérieur était le Sénat; comme à Rome, le Sénat se composait de 300 membres dont la majorité fut d'abord fournie par l'aristocratie terrienne, puis devint celle de l'argent, c'est-à-dire une ploutocratie ("ploutos "= riche; "cratein "= commander). Le Sénat à Rome prenait les grandes décisions et en confiait l'exécution aux consuls romains. Ce n'est que lorsque ceux-ci ne parvenaient pas à se mettre d'accord qu'on demandait son avis à une sorte d'Assemblée, les Comices, qui avaient licence de dire "oui " ou "non ", mais ne pouvaient pas faire de propositions pour son propre compte.
Lui aussi, le Sénat était théoriquement un collège électoral. Mais, dans la pratique, comme il avait tous les leviers de commande, il réussissait toujours, soit par la corruption, soit par l'intrigue, à imposer ses candidats. Il n'existait au-dessus de lui qu'une sorte de Cour constitutionnelle, formée de 144 juges contrôlant un peu tout: non seulement la constitutionnalité des lois, mais jusqu'aux comptes de l'administration. Au cours des guerres avec Rome, c'est cette Cour qui devint peu à peu le vrai gouvernement.
Pour l'armée, Carthage n'en faisait pas grand cas, pour la simple raison que ses voisins d'Afrique ne l'inquiétaient pas. Les Carthaginois n'aimaient guère les casernes; celles-ci n'étaient pleines que de mercenaires, recrutés parmi les indigènes, principalement les Libyens. Il faut donc attribuer presque exclusivement le mérite des exploits accomplis par l'armée au cours d'un siècle de luttes avec Rome au génie de ses Hannibal, Amilcar, Asdrubal, qui comptent parmi les plus brillants généraux de l'Antiquité.
Sur mer, au contraire, Carthage était forte: c'était la plus forte des puissances maritimes de l'époque. Sa flotte" "comptait, en temps de paix, 500 "quinquérêmes ", (bateau à 5 rangs de rameurs superposés) qui étaient un peu les cuirassés d'aujourd'hui, mais allègrement peinturlurées, de rouge, de vert, de jaune, comme on le voit encore sur les pittoresques petites barques des vieux pêcheurs méditerranéens. Les amiraux qui la commandaient savaient leur métier: sans compas ni boussoles, ils connaissaient la Méditerranée comme Gretsky sa patinoire. Dans la moindre anfractuosité des côtes espagnoles et françaises, ils avaient des chantiers, des dépôts de ravitaillement, des informateurs. Leur Institut cartographique était le plus moderne et le mieux au courant. Tant que Rome, entièrement occupée à consolider son hégémonie dans la péninsule, n'eut pas de flotte à elle, la flotte carthaginoise n'accepta l'intrusion de personne, entre Carthage et Gibraltar. Quel que fût le navire étranger qui passât à portée des leurs, ils le capturaient ou le coulaient, noyant les matelots, sans s'informer d'où il venait, ni quel pavillon il battait. La liberté des mers est une idée moderne toute récente, qui ne triompha définitivement qu'au XIXe siècle. Dans l'Antiquité, le commerce ne s'était pas encore distingué de la razzia et de la piraterie. Un bon marin faisait l'un et l'autre sans complexe.
Telle était, en gros, Carthage, lorsque les Romains, après s'être débarrassés de tous leurs rivaux italiens, les uns après les autres, et après avoir unifié sous leur pouvoir la péninsule, commencèrent à s'occuper d'affaires maritimes.
Notons que tout ce que nous venons de dire est reconstruit sur des bases bien fragiles. Scipion, quand il mit la ville à feu et à sang sans y laisser une seule pierre debout, y trouva, entre autres choses, bon nombre de bibliothèques, comme à Rome où il y en avait une trentaine à la fin de l'empire. Mais au lieu d'emporter les livres à Rome, il les distribua à ses alliés africains (chose étonnante chez un homme aussi cultivé que lui). Distinguons bien: il y a culture et culture. Pensons à ces deux évêques dont l'un brûla les oeuvres de la poétesse Sapho et l'autre les textes sacrés des Aztèques. Ils avaient pourtant beaucoup étudié pour devenir prêtre, mais il est vrai que ce n'était qu'en théologie...
Les militaires romains s'intéressaient donc peu à la lecture et les laissèrent disparaître. Voilà pourquoi nous ne possédons même pas un manuel d'histoire carthaginoise et devons-nous contenter du peu qu'ont pu reconstituer Salluste et Juba. Quelques fragments de Magon et le témoignage, de saint Augustin nous garantissent toutefois que Carthage eut une culture à elle, et d'excellente qualité, comme l'est toujours celle des peuples marins et marchands, ouverts à tous les courants, toutes les modes et toutes les influences. Les Grecs le démontraient déjà, comme plus tard l'illustreront à merveille les Hollandais, les Génois et les Vénitiens.
Les Grecs, qui avaient pourtant Athènes sous les yeux, disaient que c'était une des plus belles capitales du monde. Mais ce qui nous reste d'elle ne peut suffire à nous le confirmer. La jalousie exterminatrice de Rome a tout détruit. Les vestiges les plus importants sont ceux que les archéologues ont déterrés dans les Baléares, ou les Carthaginois avaient fondé une colonie et où, peut-être, certains d'entre eux se réfugièrent au moment du massacre en y emportant quelques oeuvres d'art. Tout le reste est rassemblé au musée de Tunis, où les archéologues continuent d'accumuler ce qu'ils déterrent petit à petit, à 10 km à l'ouest, là où se dressait la ville.
On peut y admirer quelques échantillons de sculptures, provenant de sarcophages. Le style est un mélange des styles grec et phénicien. Puis les poteries habituelles, mais sans grande valeur: des ustensiles utilitaires fabriqués en série. Rien ne nous reste des créations de ce qui semble avoir constitué la gloire de Carthage: l'artisanat. On dit que ses orfèvres, en particulier, étaient des maîtres. Malheureusement, à toutes les époques, la joaillerie, l'orfèvrerie ont été le butin de guerre le plus recherché.
Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 13
Régulus
CHAPITRE XIII
RÉGULUS
Par le pacte qu'ils avaient stipulé avec Carthage en --508 au moment où ils se trouvaient pris entre la révolution à l'intérieur et la guerre avec les étrusques, les Latins et les Sabins à l'extérieur, les Romains s'engageaient à ne jamais envoyer, sous aucun prétexte, leurs navires au-delà du canal de Sicile et à ne débarquer en Sardaigne et en Corse qu'en cas de "force majeure", c'est-à-dire pour une nécessité de ravitaillement ou quelque réparation dans un chantier.
C'étaient là de graves entraves. Mais Rome n'en avait pas beaucoup souffert parce que sa flotte n'en était encore qu'à ses débuts et se trouvait entièrement aux mains des armateurs étrusques que la constitution de la République avait privés et de leur argent et de leur influence politique. Sur la mer, dont les sénateurs latino-sabins, tous terriens, se moquaient pas mal, Rome, en ce temps-là, ne comptait guère; c'était donc à ce qu'elle n'avait pas qu'elle renonçait. La diplomatie romaine avait donc roulé Carthage. Peut-être même Rome ignorait-elle les grands changements qui s'étaient produits dans ce qu'on pouvait appeler "l'équilibre des puissances navales" en Méditerranée. À la différence des Grecs, les Romains étaient des paysans terriens. Ils n'avaient ni la mentalité ni la connaissance de la mer. Même du temps d'Auguste qui créa la 1 ère flotte permanente, même s'ils obtinrent de nombreuses victoires maritimes déterminantes pour leur histoire et leur survie, les Romains recherchèrent peu le service sur les bateaux, sans doute parce qu'il était entaché d'infamie par ces esclaves et criminels qu'on envoyait aux galères. Cependant la vie même sur mer évoluait et les Romains durent s'adapter. Examinons, en gros, ces changements.
Dans le bassin oriental, à l'est du canal de Sicile, pendant des siècles, il y avait eu état de guerre entre les flottes phénicienne et grecque; maintenant, la situation tournait en faveur de la dernière. D'abord la mer Égée, ensuite la mer Ionienne étaient tombées aux mains des Grecs. L'Italie ne s'en aperçut que lorsque les vainqueurs se mirent à débarquer de plus en plus nombreux sur les côtes méridionales italiennes et de Sicile et à y fonder des colonies qui devinrent par la suite un véritable empire, la Grande Grèce. Catane, Syracuse, Héraclée, Crotone, Messine, Sybaris, Reggio, Naxos furent, pour l'époque, de splendides métropoles. Malheureusement, en même temps que leurs dieux, leur Philosophie, leur théâtre et leur sculpture, ces pionniers amenaient avec eux, de la mère Patrie, leur incorrigible et funeste esprit querelleur. C'est ce défaut qui devait les perdre dans leur lutte avec Rome, comme il les avait perdu dans leur lutte contre Philippe de Macédoine. Mais, pour l'instant, c'étaient eux les maîtres des parages.
Dans le bassin occidental, au contraire, c'étaient les Phéniciens qui l'avaient emporté grâce à la plus jeune de leurs colonies: Carthage. Colonie qui, à son tour, en avait fondé une infinité d'autres non seulement sur la côte nord de l'Afrique, mais encore sur les côtes portugaises, espagnoles, françaises, corses, sardes, si bien qu'elle avait fait de toute la Méditerranée occidentale un lac carthaginois.
Quand Rome, sous les rois, avait été maîtresse de l'étrurie, et par conséquent de la flotte étrusque, elle était entrée plusieurs fois en contact avec Carthage; il est probable que ces contacts n'avaient pas toujours été des plus courtois. À cette époque, la "course" c'est-à-dire la piraterie, était courante, et n'engageait que les capitaines et les équipages qui la faisaient. Un navire en attaquait un autre, même de compatriotes, le dépouillait, jetait ses marins à la mer. Tout s'arrêtait là. Platon, et plus tard César, furent capturés ainsi par des pirates et durent payer forte rançon pour être libéré. Mais César se vengea et supplicia son ravisseur.
Ensuite, Rome avait disparu en tant que puissance méditerranéenne. Il n'était plus resté que les Grecs de la Grande Grèce et les Phéniciens de Carthage, face à face: les uns à l'est, les autres à l'ouest de la Sicile, dont ils s'étaient partagé les côtes: les côtes orientales de la Sicile restaient grecques, les côtes occidentales carthaginoises. Les deux puissances se regardaient de travers, et c'était entre elles un perpétuel régime de "guerre froide" avec des épisodes de guerre chaude, suivis d'armistices et de détentes, un peu comme les Turcs et les Grecs à Chypre ou les Juifs et les Arabes en Palestine aujourd'hui. Les uns et les autres n'ignoraient pas qu'il leur faudrait en venir tôt ou tard à un règlement de comptes; mais ils n'imaginaient guère que ce serait au bénéfice d'un tiers. Nul ne pourrait dire avec certitude si Rome savait ce qu'elle faisait et mesurait les conséquences, de son geste quand elle décida d'accepter les offres des Mamertins.
Il y avait une vingtaine d'années que ces gens-là en faisaient voir à leurs voisins de toutes les couleurs. Ils traversaient le détroit pour incendier et détruire les villages de la côte calabraise située en face d'eux. Ils avaient harcelé Pyrrhus, ils avaient harcelé les Romains. Maintenant, à la fin de l'année - 270, ils se trouvaient assiégés par Hiéron de Syracuse qui voulait en finir avec eux une fois pour toutes.
C'était, au début, une bande de mercenaires, racolés dans toutes les parties de l'Italie par Agathocle de Syracuse pour combattre les Carthaginois. Au moment de leur mise en congé en -269, au lieu de rentrer chez eux où les attendait peut-être un ordre d'arrestation, ils formèrent une bande, attaquèrent Messine, la saccagèrent, en exterminèrent la population et s'y établirent en maîtres, prenant dès lors ce nom ridicule et présomptueux de "Mamertins" qui signifiait ni plus ni moins que: "fils de Mars" .
Pour se soustraire à un châtiment qui eût été certainement exemplaire, c'est-à-dire épouvantablement sévère, les Mamertins demandèrent l'aide des Carthaginois. Ceux-ci leur envoyèrent une armée et occupèrent Messine. Voyant que l'adage "un clou chasse l'autre" avait bien fonctionné, les Mamertins voulurent l'appliquer une fois de plus et appelèrent aussitôt les Romains pour se faire délivrer de leurs "libérateurs" carthaginois. Comme des rats appelant des bouledogues affamés pour se protéger de la souris à qui ils avaient volé du fromage, ils vont tous finir comme le fromage... dans le ventre des bouledogues.
C'était l'an -264. 2</}><*7> siècles s'étaient écoulés depuis que Rome et Carthage avaient conclu un pacte d'alliance solennel qui, somme toute, avait bien fonctionné, et qui avait été solennellement confirmé, 20 ans plus tôt, lorsque Carthage avait offert son aide à Rome et -- ce fut sa principale et mortelle faute stratégique de son histoire-- l'avait soutenue dans sa guerre contre Pyrrhus.
Mais, pour les Romains, la Sicile, sur laquelle il s'agissait de débarquer, c'était l'Eldorado. Ceux qui y avaient
été n'arrêtaient pas d'en célébrer les richesses et les beautés, comme les Américains à Sainte-Anne de Beaupré. L'invite des Mamertins était de celles auxquelles il est difficile de résister.
Peut-être, toutefois, eut-elle été déclinée si les sénateurs avaient été libres de prendre la décision tout seuls: ils savaient où les conduirait cette intervention. Mais, désormais, certains choix devaient être réservés à l'Assemblée des centuries, où dominaient les classes les plus affairistes et les plus cupides de Rome, celle des commerçants et des profiteurs de guerre auxquels les rapines et les conquêtes avaient toujours porté profit, si bien que ces classes se montraient nationalistes et patriotardes à outrance. Ceux qui n'avaient rien, ni argent ni morale, espéraient bien obtenir quelque chose, ne fût-ce qu'une ferme dans quelque colonie nouvelle. Ceux qui avaient quelque chose savaient que ce quelque chose se multiplierait; c'est naturel puisque la cupidité ne se satisfait jamais de ce qu'elle a puisqu'elle se nourrit de ce qu'elle espère. Et il est difficile de faire des objections à des gens qui parlent --ou disent parler-- au nom de la Patrie et d'un Destin inéluctable.
L'Assemblée des centuries (les Comices centuriates) décida d'accepter l'offre et confia l'exécution de l'entreprise au consul Appius Claudius. Au printemps de l'an -264, après quelques vaines tentatives, une petite flotte romaine sous le commandement du tribun Caïus Claudius réussit à traverser le détroit, entra par surprise à Messine avec l'aide des Mamertins et fit prisonnier le général carthaginois Hannon en ne lui laissant qu'une alternative: la galère ou le retrait de ses hommes. Cet Hannon devait être un homme accommodant. Quelques mois auparavant, il avait renvoyé à Appius Claudius certaines trirèmes romaines qu'une tempête avait fait naufrager sur les côtes siciliennes comme pour lui dire : "Allons ! Ne faites pas de bêtises!". Devant une alternative aussi menaçante, il n'hésita pas et, à la tête de sa petite armée, rentra chez lui ou on le crucifia en guise de récompense. Carthage, évidemment, n'était pas disposée à accepter un tel affront. De fait, elle mit tout de suite un nouvel Hannon à la tête d'une nouvelle armée.
Le nouveau général débarqua en Sicile, et la 1 ère chose qu'il fit, ce fut de chercher à bien s'entendre avec les Grecs. Il tomba tout de suite d'accord avec ceux d'Agrigente, et aussitôt après, à Sélinonte, reçut une ambassade d'Hiéron de Syracuse qui acceptait une alliance avec lui. Il était clair que les Grecs préféraient leurs anciens ennemis aux nouveaux."
Appius Claudius, qui avait compté sur la discorde séculaire des Grecs et des Phéniciens, se trouva pris à l'improviste, le gros de son armée étant encore en Calabre. Alors il eut recours à l'astuce. Il fit répandre le bruit que la nouveauté de cette situation l'obligeait à rentrer à Rome pour y prendre des ordres, et envoya effectivement quelques navires faire voile vers le nord. Rassurés, les Carthaginois relâchèrent leur surveillance dans le détroit. Appius en profita pour faire débarquer ses forces, 20,000 hommes, un peu au sud de Messine, en vue du camp syracusain qu'il attaqua.
Le tyran de Syracuse, Hiéron, s'en tira assez bien. Mais la brusque apparition de cette armée lui fit soupçonner une trahison de la part d'Hannon qu'il planta là pour rentrer à toute vitesse à Syracuse. Ayant ainsi isolé les Carthaginois, Appius se jeta aussitôt sur eux, mais cette fois sans réussir. Alors, laissant un détachement cerner Messine, il eut l'idée de courir derrière l'autre ennemi qu'il considérait comme le plus faible. Hiéron était un bon capitaine; c'est une rude défaite qu'il infligea à son ennemi. Appius ne sauva sa peau que par miracle; et force lui fut de se rendre compte que l'entreprise était moins facile qu'on ne le pensait à Rome. Laissant une partie de ses forces surveiller Hannon, il s'en revint dans l'Urbs rendre compte de la situation et demander des renforts.
Des renforts, c'est surtout la diplomatie qui lui en donna en renouant des relations avec Hiéron et en le ramenant aux Romains. Coup habile. Mais après Syracuse, il fallait avoir Agrigente; la, la diplomatie ne pouvait rien faire parce qu'il s'y trouvait une garnison carthaginoise. Les Romains assiégèrent la ville en -262: au bout de 10 mois ils contraignirent les assiégés à tenter une sortie désespérée et les battirent.
Aussitôt, les Carthaginois mirent en ligne une seconde armée qu'ils confièrent à Amilcar (rien de commun avec son homonyme, père d'Hannibal). Amilcar comprit qu'il ne serait pas le plus fort avec les Romains sur terre, et se mit à attaquer avec sa flotte toutes les places fortes maritimes, remportant victoire sur victoire.
C'est là qu'on vit ce qu'était Rome. Elle n'avait ni navires ni marins. En quelques mois, grâce à l'effort unanime des citoyens, elle mit au point 120 unités confiées au consul Duilius. Amilcar, qui en avait 130, se porta à leur rencontre sans penser même à prendre les mesures de prudence habituelles. Il se trouva en face des "corbeaux", bizarres engins que les Romains hissaient à la proue de leurs navires et qui empêchaient les vaisseaux ennemis de manoeuvrer. Amilcar en cette bataille de Myles en -260 perdit XXXXXXX de ses forces -- et s'enfuit.
Quand on apprit la chose à Carthage, les Carthaginois, convaincus comme ils l'étaient de pouvoir, sur mer, en remontrer
à tous, furent bouleversés. À Rome, on fut rempli d'orgueil. Les Romains décidèrent de traverser la Méditerranée et de porter la guerre au coeur de l'ennemi. À la 1 ère flotte, ils en adjoignirent une seconde, ce qui faisait en tout 330 navires portant 150,000 hommes, sous les ordres du consul Attilius Régulus. Carthage mit en ligne une autre flotte de force équivalente, sous les ordres d'Amilcar. La rencontre eut lieu en -256 au large de Marsala. Les Romains payèrent leur victoire incertaine par la perte de 24 navires; les Carthaginois leur défaite bien marquée par la perte de 30. Mais Attilius Régulus put débarquer en Afrique, au cap Bon.
C'était maintenant au tour de Carthage de montrer ce qu'elle valait. Et elle le montra. Elle manifesta, d'abord, quelque flottement devant les premiers succès des Romains, arrivés, avec l'aide des Numides révoltés, à 30 km de la ville. Elle envoya des ambassadeurs pour demander la paix aux Romains. Régulus prit sous son bonnet d'imposer à Carthage des conditions inacceptables. Alors les Carthaginois se préparèrent à un duel à mort. N'ayant plus confiance en leurs généraux, ils confièrent le commandement de leur armée à un Grec de Sparte, genre "grosse bolle de Valcartier": Xantippe, de son petit nom. Celui-ci réorganisa l'armée par des méthodes expéditives, en en "plantant quelques uns dans le mur", et y apporta dans l'emploi de la cavalerie et des éléphants, de nouvelles tactiques dont, par la suite, Hannibal saura profiter admirablement.
La bataille décisive eut lieu près de Tunis. De l'armée romaine, il y eut tout juste 2000 hommes qui se sauvèrent, en se retranchant au cap Bon. C'était en --255.
À Rome, il fallut 5 ans pour rattraper, matériellement et moralement, ce désastre causé par la guerre de Sicile. Au cours de ces 5 ans, il v eut différentes vicissitudes; mais, d'une façon générale, le sort fut favorable aux Carthaginois. Un beau jour, enfin, un de leurs généraux, Asdrubal, au cours d'une tentative faite pour reprendre Palerme, fut battu et laissa 20,000 hommes sur le terrain; Carthage, fatiguée, pensant que son adversaire devait l'être aussi, tira Régulus de prison et l'expédia à Rome en -249 avec ses propres ambassadeurs pour appuyer les propositions de paix qu'elle faisait. Et là il se passa quelque chose d'incroyable. En pleine guerre, un citoyen romain allait porter à son zénith la "fides", à son sommet la perfection morale républicaine romaine. Il sera cité pendant des siècles comme l'exemple du courage le plus sublime qui puisse exister. Si les propositions de paix de Carthage étaient refusées par Rome, Régulus donnait sa parole à ses geôliers carthaginois qu'il reviendrait. Rendu à Rome, le Sénat l'invita à donner son avis, en présence des plénipotentiaires ennemis. Régulus soutint dans un discours enflammé qu'il fallait continuer la guerre. Après avoir vu son conseil de guerrier intraitable suivi par la très digne et très puissante assemblée sénatoriale, il reprit la route de Carthage malgré les supplications de sa femme. On le tortura en l'empêchant de dormir jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ainsi mourut fidèle à sa parole le plus stoïque des Romains. À Rome, ses fils prirent 2 prisonniers carthaginois de grande naissance et les tinrent éveillés jusqu'à ce qu'ils en mourussent. çà aussi c'était romain. Ce Régulus fut le symbole qu'on martela sur la tête des jeunes Romains à chaque génération. Il est l'exemple de la "fides "romaine, ce mot qui signifie bonne foi, droiture, parole donnée. Elle garantit la loyauté des rapports entre les hommes. Plus tard, on en réduira le sens à foi religieuse, et une maison d'édition québécoise porte ce nom. L'idéal moral du vieux Romain, celui que voudront retrouver les deux Caton, Cicéron, Auguste et d'autres encore, c'était cet ensemble moral que formaient la "fides", la "pietas" et la "virtu", trois mots qui d'ailleurs furent personnalisés et divinisés, avec des temples pour les célébrer. La "virtu", (dont le radical est "vir "= homme, d'où notre mot "viril",) signifie virilité, initiative, dynamisme, maîtrise de soi, discipline morale et intellectuelle, sens de la dignité et surtout courage, mépris de la mort et de la douleur. Chez les Romains de la République, la grandeur morale, réduite à ses trois vertus, avait la beauté et la force du fer, toutes asservies à la volonté de puissance.
La guerre fut reprise; mais, du côté carthaginois, un nouveau personnage fit son apparition: Amilcar Barca, le père d'Hannibal, chef suprême de l'armée et de la flotte. Il fut l'inventeur de ce qu'on appelle aujourd'hui les "commandos" qu'il lança avec des effets dévastateurs, jusque sur les côtes de la péninsule, donnant de la sorte aux Romains l'impression qu'il allait y débarquer. Le Sénat, atterré, ne voulait pas risquer une nouvelle flotte contre lui. Les levées militaires touchaient à leur fin; les caisses du Trésor étaient vides. C'est alors que les plus riches d'entre les citoyens constituèrent, de leur poche, une escadre de 200 navires et la mirent à la disposition du consul Lutatius Catulus qui bloquait les ports de Drépane et de Lilybée. Les Carthaginois, de leur côté, en envoyèrent une autre de 400 navires, (à titre de comparaison, le débarquement de Normandie, le 6 juin 1944 comportait 11000 navires, dont 500 de guerre) bourrée de renforts, d'armes et de ravitaillement. Si elle parvenait à débarquer, c'était la fin des Romains en Sicile. Contrairement aux ordres du Sénat, qui lui interdisaient toute initiative navale, Catulus, bien que gravement blessé, donna l'ordre à son escadre d'attaquer aux îles Égates en -241. Appesantis par leur charge, les vaisseaux carthaginois commandés par Hannon furent dans l'impossibilité de manoeuvrer; 120 d'entre eux furent coulés; les autres durent reprendre la route de Carthage en laissant 10 000 prisonniers. Amilcar se trouvait coupé de la mère patrie, après tant de succès, il ne lui restait plus qu'à solliciter la capitulation.
Lutatius Catulus ne voulut par rééditer l'expérience de Régulus; il accepta tout de suite la proposition en accordant à Amilcar les honneurs de la guerre, en lui permettant de se retirer avec ses hommes, et en s'en remettant à la compétence du Sénat romain pour les autres conditions à poser.
Certains, à Rome, reprochèrent à Catulus sa longanimité et proposèrent de reprendre les hostilités jusqu'à ce qu'on appellerait aujourd'hui une "capitulation sans conditions" de l'ennemi. Mais ces capitulations sans conditions sont presque toujours une sotte prétention et le Sénat eut tout à fait raison d'en repousser l'idée. Il demanda aux Carthaginois d'abandonner la Sicile, de rendre leurs prisonniers sans rançon, et de payer en 10 années 4400 talents, ce qui était la lune pour des commerçants. Mais encore moins coûteux que de payer pour sa défense une armée de mercenaires pendant 10 ans, donc Carthage accepta. La Sicile devenait en -241 la 1 ère province romaine, cela voulait dire qu'elle était propriété du peuple romain et soumise à l'impôt en nature ou en argent. Le général qui vient de la conquérir fixe la charte de la province, modifiable à volonté par les édits des gouverneurs. Rome applique la diversité des régimes entre les provinces afin de mieux diviser pour régner . Les villes libres et les villes fédérées jouissaient de l'autonomie, de l'exemption d'impôts, battaient monnaie. Les autres villes ou "municipes" payaient l'impôt. Puis les villes sujettes reçoivent du gouverneur (préteur ou consul) leur constitution. Le gouverneur n'est limité que par la loi des provinces édictée par Rome et s'entoure d'amis, d'un questeur qui pompe l'argent de la province, et de troupes qui empêche toute rébellion. Les Romains de -241 à -29 vont conquérir 17 provinces des 114 conquises pendant toutes leur histoire.
Ainsi finit la 1 ère guerre Punique, qui avait duré près de </|> de siècle : de -265 à -241.
Mais, tant à Rome qu'à Carthage, chacun savait que cette "paix" n'était qu'une trêve.
Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 14
CHAPITRE XIV
HANNIBAL
Des deux côtés, les combattants sortirent amochés de ce </|> de siècle de guerre, un peu comme les Russes d'aujourd'hui après 46 ans de guerre froide; mais les conséquences en étaient plus graves pour Carthage que pour Rome. Non seulement il lui fallut céder toute la Sicile, s'engager à payer une lourde amende et accepter la concurrence du commerce romain dans toute la Méditerranée, mais des luttes intestines la firent tomber dans l'anarchie.
Son gouvernement avait refusé de payer les "arrérages" des mercenaires qui avaient servi sous Amilcar. Ceux-ci se révoltèrent sous la conduite de Mathon, une sorte de caporal qui connaissait son affaire, et trouvèrent tout de suite un appui dans les peuples soumis à Carthage, particulièrement les Libyens, qui se révoltèrent et formèrent une armée sous le commandement de Spendius, un esclave napolitain. Tous ensemble, ils assiégèrent la ville.
Les riches marchands de Carthage tremblèrent et pressèrent Amilcar de les délivrer de cette menace. Amilcar hésitait; combattre ses anciens soldats lui déplaisait. Mais quand ils eurent coupé les mains et brisé les jambes à son collègue Cescus et enterré vivants 700 Carthaginois, il se décida à agir. Il appela aux armes tous les jeunes gens qu'il trouva dans l'enceinte de la ville assiégée, les soumit à un entraînement militaire dur et complet, attaqua avec 10,000 hommes l'ennemi qui en avait 40,000, rompit l'encerclement, les refoula dans une étroite vallée dont il obstrua les 2 sorties, et attendit qu'ils mourussent de faim. Ils mangèrent d'abord leurs chevaux, puis leurs prisonniers, puis les esclaves. Enfin, désespérés, ils envoyèrent Spendius demander la paix. Pour toute réponse, Amilcar le fit crucifier. Les mercenaires tentèrent une sortie, et furent massacrés. Mathon, prisonnier, fut tué lentement à coups de fouet." "Ce fut", dit Polybe, "la guerre la plus sanglante et la plus impie de l'Histoire". Elle dura plus de 3 ans. Quand elle eut pris fin, Carthage apprit qu'en plus de la Sicile, Rome avait occupé la Sardaigne. Elle protesta; mais Rome, sachant la situation carthaginoise très mauvaise, lui répondit par une déclaration de guerre. Pour éviter la guerre, Carthage accepta la perte de la Sardaigne à laquelle elle dut ajouter celle de la Corse, et se résigna à payer encore 1200 talents. C'est-à-dire que, pour éviter la guerre, elle accepta purement et simplement la défaite. Cette fois-là, elle ne protesta pas.
Rome aussi pansait ses blessures à cette époque. L'armée n'avait pas beaucoup d'hommes et la monnaie avait
été dévaluée de 83 %. La politique militaire inaugurée dans la péninsule avait donné dans l'ensemble de bons résultats, car aucun des peuples soumis n'avait mis à profit les malheurs de l'Urbs pour se révolter. Mais la frontière du Nord n'était pas sûre. Les Ligures, incapables de fonder un état, étaient tout à fait capables, par contre, de caboter avec leurs barques tout le long de la mer Tyrrhénienne, s'opposant au trafic et saccageant les côtes, en particulier les côtes toscanes. Dans le Nord de l'Adriatique, les Illyriens, embusqués au milieu des récifs de la Dalmatie, faisaient de même. Et de Bologne aux Alpes, dans toute la plaine du Pô, les Gaulois cisalpins augmentaient leurs forces grâce à l'arrivée de leurs frères de France transalpins qui, ne connaissant pas les Romains, n'avaient pas peur d'eux. Si on les laissait faire, on pouvait s'attendre à les voir dégringoler à nouveau sur Rome, comme du temps de Brennus.
Une fois la Sicile nettoyée de tout ce qui restait de Carthaginois et occupée par des garnisons et des colonies, sauf le royaume de Syracuse qui fut laissé au fidèle Hiéron, les Romains la proclamèrent "province" . Elle fut la 1 ère des nombreuses provinces qui, plus tard, constituèrent l'empire. La 2e fut formée en -231 par la réunion de la Sardaigne et de la Corse. (Remarquons tout de suite que, sauf la Corse qui est aujourd'hui française, les 2 premières provinces de Rome forment, avec le reste de la "botte", toute l'Italie d'aujourd'hui. Ayant instauré de la sorte un certain ordre administratif, l'Urbs décida de l'étendre au-delà de l'Apennin toscan, qui constituait sa frontière septentrionale.
Elle commença par les Ligures, qui étaient les plus isolés et les moins dangereux. Peut-être ne s'agit-il même pas avec eux d'une véritable guerre, mais d'une série d'opérations "amphibies", c'est-à-dire menées simultanément sur terre et sur mer. Ces opérations durèrent 5 ans, de -238 à -233 et n'exigèrent pas de Rome ses habituels épisodes héroïques. Lorsqu'elles prirent fin, les Ligures étaient devenus des vassaux et n'avaient plus une seule barque pour troubler les trafics de Rome avec la Sardaigne et la Corse.
Ensuite, ce fut le tour des Gaulois qui, en fait, avaient déjà pris l'initiative des hostilités en organisant avec l'aide de leurs frères de France une armée de 50,000 fantassins et 20,000 cavaliers. Les Romains n'avaient jamais eu beaucoup de sympathie pour ces soudards que Polybe nous décrit "grands et beaux, toujours assoiffés de guerre où ils combattaient nus, à part des colliers et des amulettes" . Les historiens ont toujours la fâcheuse habitude noircir les ennemis de leur patrie. On ne saura jamais ce que pensaient les Gaulois des Romains... Toujours est-il que le Sénat fut tellement atterré par cette nouvelle attaque que, revenant à une coutume tombée en désuétude, il décida de gagner la faveur des dieux par un sacrifice humain. Les régressions se produisent régulièrement sous l'effet d'un choc psychologique intense, comme ceux qui rentraient en religion à cause d'une peine d'amour ou ceux qui se mettent à boire (substitut du sein maternel) après un divorce pénible). Dans le cas des Romains, ils enterrèrent vives 2 victimes, ce qu'ils faisaient dans le bon vieux temps quand ça allait mal. Ces victimes, on les choisit parmi les Gaulois... ce qui n'était plus tout à fait un "sacrifice" au sens strict. Quoi qu'il en soit, les dieux, qui n'en avaient plus vu depuis longtemps, furent satisfaits, car, à Talamona, les légions romaines réussirent à cerner l'ennemi et, pratiquement, le détruisirent à jamais. 40,000 Gaulois restèrent sur le terrain, 10,000 furent faits prisonniers. Toute l'Italie, jusqu'aux Alpes, restait à la merci de Rome, laquelle appela "Gaule Cisalpine" cette nouvelle et très riche province, qui fut la 3e. Elle occupa sa capitale, Mediolanum (Milan), et y fonda 2 fortes colonies: Crémone et Plaisance.
Ensuite, elle se tourna vers l'Est, et, en quelques années, par ses expéditions semblables à celles qu'elle avait organisées contre les Ligures, elle réduit à la condition de peuple tributaire (qui doit payer tribut, tribut = $$$) l'Illyrie de la reine Teuta. Elle mettait ainsi pour la 1 ère fois le pied sur l'autre rive de l'Adriatique, qui devint sa base de lancement pour les conquêtes qu'elle devait faire plus tard en Orient.
Tandis que Rome complétait ainsi sa prise de possession de la péninsule et se mettait en sécurité à l'Est et au Nord, à Carthage Amilcar était tout feu toute flamme pour préparer sa revanche. Dès qu'il eut maté la révolte, il supplia son gouvernement de lui donner une armée pour restaurer en Espagne le prestige ébranlé des Phéniciens et y constituer une base d'opérations contre l'Italie. Il avait pour lui les classes moyennes, désireuses de reconquérir dans la Méditerranée un monopole d'où dépendait leur sort, et, contre lui, l'aristocratie terrienne qui ne voulait plus risquer ses privilèges en cas d'aventures dangereuses.
On en vint à un compromis en accordant à Amilcar non pas un corps d'armée mais une simple division. Cela lui suffit. Amilcar était réellement un grand général; ce n'était pas pour rien qu'on lui avait donné le surnom de "Barca" qui signifie, en phénicien, "la foudre" . Avant de partir à la tête de ces hommes, il conduisit au temple ses "lionceaux", ainsi qu'il appelait son gendre Asdrubal et ses 3 fils: Hannibal, Asdrubal et Magon. Il leur fit jurer, devant l'autel de Baal-Haman, qu'ils vengeraient un jour Carthage. Après quoi il les embarqua avec sa troupe et les emmena à sa suite.
En quelques mois, il réduisit à l'obéissance les villes espagnoles qui s'étaient révoltées, et se mit à recruter des indigènes pour constituer une véritable armée. Sa patrie ne remua pas le bout du petit doigt pour l'aider: Amilcar agit entièrement seul. Il creusa des mines, y prit du fer, travailla ce fer pour en fabriquer des armes, et monopolisa le commerce pour financer tout cela. Malheureusement, la mort le surprit encore jeune, au cours d'un combat contre une tribu rebelle. En expirant, il recommanda qu'on lui donnât comme successeur son gendre Asdrubal. Asdrubal garda le commandement pendant 8 ans sans qu'on regrettât jamais son beau-père. Il construisit une ville entièrement neuve, celle qui porte aujourd'hui le nom de Carthagène, dans le district minier. Lorsqu'il mourut à son tour sous le poignard d'un assassin, les soldats acclamèrent général en chef Hannibal, l'aîné des 3 fils d'Amilcar. À ce moment, il avait 22 ans, dont 10 passés sous la tente avec les soldats. Mais il se souvenait parfaitement du serment que lui avait fait faire son père. Ce serment militaire, comme chez les Romains, donne droit au soldat de porter des armes et de les utiliser. Il crée un lien de nature religieuse et personnelle entre le soldat et son chef qui, le recevant, détient par ce serment un droit absolu de vie et de mort sur le soldat. Des deux côtés, la vie du soldat était héroïque. Le Carthaginois affrontait le Romain qui, nourri de blé, de lard, de fromage et de vin, était payé de 3 as par jour, portait 40 kg sur son dos et traînait 17 jours de vivres dans des étapes quotidiennes de 25 km. En guise d'exercice, on faisait faire au soldat romain 3 fois par mois 30 km, la
1/2 au pas, la 1/2 à la course.
Hannibal fut, sinon le plus grand dans un sens absolu, tout au moins le plus brillant capitaine de l'Antiquité. Beaucoup le mettent au niveau de Napoléon. Avant que son père l'emmenât en Espagne, il avait reçu une parfaite éducation militaire et nationaliste. Parfaite pour l'époque bien entendu, et sans aucun vidéo. Il savait l'Histoire et les langues (le grec et le latin); et les récits d'Amilcar lui avaient donné une idée suffisamment claire de Rome, de sa force et de ses faiblesses. C'est ainsi qu'il était convaincu qu'une défaite en Italie ôterait à l'Urbs ses alliés, parce que c'était ce qui s'était produit à l'époque de son père. Il ignorait complètement que la politique romaine n'était plus fédéraliste. Il était robuste, frugal, d'une ruse et d'un courage sans limites. comme il sied aux gens de sa famille. Tite-Live raconte qu'il était toujours le 1 er à entrer dans la bataille et le dernier à en sortir. Peut-être nourrissait-il une confiance excessive dans ses facultés d'improvisation. Les historiens romains, y compris Tite-Live, ont beaucoup écrit sur son avarice, sa cruauté, son absence de scrupules. En effet, les pièges qu'il tendit aux Romains furent infiniment nombreux et diaboliques. Mais c'était en partie pour cela que ses soldats l'adoraient et avaient en lui une confiance aveugle. Il n'avait pas besoin de galons pour affirmer son prestige. Son caractère en tenait lieu. Il était habillé comme les soldats, et partageaient leurs misères, qui étaient aussi celle de toute son enfance et son adolescence puisqu'il avait toujours accompagné son père. Il n'avait pas besoin, comme les soldats d'aujourd'hui recevoir une formation militaire. Il l'avait reçue comme vie de famille. Il ne fut pas seulement un stratège extraordinaire, mais un diplomate et un maître en fait d'espionnage. Il est curieux qu'on trouve plus de qualités au vaincu (Hannibal) qu'à son vainqueur (Scipion), comme on en donne plus à Lee (le vaincu sudiste) qu'à Grant (le vainqueur nordiste), plus à Napoléon vaincu qu'à Wellington son vainqueur. Pourtant, à la guerre, n'est-ce pas le résultat qui compte? C'est qu'on admire dans ces vaincus les rebelles contre l'ordre établi que nous sommes tous un peu au fond de nous-mêmes. Pourquoi alors n'admirons-nous pas Hitler le vaincu? Parce qu'on ne peut admirer l'ignoble.
Ignoré comme il l'était des ses compatriotes, chez lesquels il n'avait pas remis les pieds depuis l'âge de 9 ans, Hannibal ne pouvait certes pas espérer d'eux qu'ils consentissent à l'ouverture des hostilités. Donc, la guerre, il fallait ne pas la déclarer. C'est pourquoi, en -215, il attaqua Sagonte.
Sagonte était une ville alliée de Rome qui, néanmoins, dès le temps d'Asdrubal, s'était engagée à reconnaître comme zone d'influence carthaginoise tout le pays au sud de l'Ère. Comme la ville se trouvait précisément dans cette zone, il fut aisé pour Hannibal de repousser la protestation rédigée en termes comminatoires (au dictionnaire... mes petits copains!) qu'il reçut de Rome, qui restait convaincue que Carthage était encore la ville, apeurée et bouleversée, des révoltes mercenaires. C'est ainsi que commença cette seconde campagne: par beaucoup d'adresse d'un côté, beaucoup de légèreté de l'autre.
Hannibal passa 6 mois devant les murs de Sagonte, haut perché sur un superbe promontoire, un peu comme Québec, avant de la prendre. Il ne voulait pas laisser derrière lui cet excellent port ouvert à la flotte romaine. Maintenant sur place son frère Asdrubal avec ordre de faire bonne garde et de préparer des renforts, il traversa l'Èbre avec 40 éléphants, 80 000 fantassins, et 10 000 cavaliers. Presque tous ces soldats étaient espagnols et libyens: il n'y avait aucun mercenaire parmi eux.
Des difficultés commencèrent dès qu'ils eurent franchi les Pyrénées. Les tribus gauloises alliées de Marseille, laquelle, de son côté, était l'alliée de Rome, se moquant pas mal du sort que Rome avait réservé à leurs soeurs de la vallée du Pô, lui résistèrent. Et 3000 de ses hommes refusèrent de le suivre, quand ils surent qu'Hannibal voulait traverser les Alpes. Barca ne les força pas à le faire. Bien mieux, il délia de leur engagement 7000 autres soldats qui hésitaient et les renvoya chez eux. Allégé de la sorte des peureux et des irrésolus, il fit une pointe sur Vienne et commença l'escalade de ces montagnes colossales.
On ne sait pas de façon précise par où il a passé. Les uns disent par le col Saint-Bernard haut de 2188 m. La plupart pensent, qu'après avoir longé la Durance, il atteignit Briançon et passa le col du nom de Mont Genèvre, haut de 1850 m. Quoi qu'il en soit, il atteignit le sommet du col les premiers jours de septembre de -218, le trouva couvert, de neige.
était-il parti un peu tard ou avait-il été ralenti par ces éléphants? Il accorda à ses hommes 2 jours de repos. Il avait déjà perdu quelques milliers de soldats, tués par le froid, la fatigue, les précipices et les guerriers celtes harceleurs. Après cette halte, il commença la descente, qui fut encore plus difficile, en particulier pour les éléphants. Les nerfs même des téméraires craquèrent. Ils connurent des heures de crise et de désespoir. Hannibal les calma en leur montrant là-bas, dans le lointain, la belle plaine du Pô baignée d'une chaude lumière qu'il leur promettait comme butin. Ceux qui arrivèrent au bout de ces casse-cou n'étaient plus que 26,000 sur 85,000 du début qui étaient partis. Par compensation, les Boïes et les autres Gaulois les accueillirent amicalement, les ravitaillèrent et s'allièrent à eux, massacrant et mettant en fuite les Romains de Crémone et de Plaisance.
Épouvanté par cette audace, le Sénat se rendit compte immédiatement que cette guerre s'annonçait comme bien plus dangereuse que la 1 ère. Il arma 300,000 hommes et 14,000 chevaux, dont il confia une partie au 1er des nombreux Scipions qui devaient rendre célèbre le nom de leur famille. Ce Scipion affronta Hannibal sur le Tessin (fleuve qui prend sa source en Helvétie (Suisse)), laissa crever son front par la cavalerie numide et perdit la bataille. Il y eût également perdu la vie, grièvement blessé comme il l'était, s'il n'avait été sauvé par son fils qui, 16 ans plus tard, devait venger son père à Zama. C'était le mois d'octobre de l'année -218.
Deux mois seulement s'étaient écoulés, et déjà Rome envoyait une autre armée affronter Hannibal sur la Trébbia, affluent du Pô. Seconde bataille: seconde défaite romaine. 8 autres mois s'écoulèrent. Contre Barca, désormais maître de toute la Gaule Cisalpine, ce fut le consul Caïus Flaminius qu'on envoya, à la tête de 30,000 hommes. Il était tellement sûr de lui qu'il traînait derrière lui toute une charge de chaînes à passer aux pieds des prisonniers. Hannibal donna l'impression de vouloir éviter la bataille rangée. En réalité, par un jeu savant de patrouilles et d'escarmouches, il attira l'ennemi, en -217 dans une plaine au bord du lac Trasimène, tout entouré de collines et de bois, derrière lesquels il avait dissimulé sa cavalerie. Il enveloppa les Romains dans ce réseau de manière inextricable, et les attaqua de flanc et par derrière. Presque aucun n'y survécut, pas même Flaminius. Hannibal n'épargna que les Italiens dans l'espoir de les détacher de Rome.
Tite-Live raconte que la nouvelle suscita à Rome une panique. Mais le Sénat fit face à la situation avec une fermeté, virile pouvait-on se permettre de dire à cette époque. Le préteur Marcus Pomponius n'essaya pas de la minimiser. Il monta sur les "Rostres", cette tribune ( 24 m x 10 m, et 3 m de haut) aux harangues (discours publics) où, en -338, C. Maenius après la victoire à Antium déposa les éperons ("rostra") des navires pris à l'ennemi. Il lut, du haut des Rostres, le communiqué annonçant la défaite. "Nous venons de perdre une grande bataille", dit-il. "Le danger est grave". On fit appel aux dieux. On offrit à 12 d'entre eux, représentés par des effigies et des mannequins qu'on coucha sur le côté, un repas olympien capable de gonfler une Vénus en Ginette Reno.
Mais tout n'était pas rose pour Hannibal non plus. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de Rome, il se rendait compte que l'espoir de séparer l'Urbs de ses alliés était vain. En Toscane et en Ombrie, les villes se fermèrent devant son armée qui ne savait comment se ravitailler. C'est en vain qu'il rendit la liberté à ses prisonniers non Romains et les renvoya chez eux. De l'Apennin au Samnium, tout le pays faisait bloc avec l'Urbs qui l'avait naguère subjugué. Ce n'était certes pas la reconnaissance qui les guidait, mais le fait indubitable qu'une domination carthaginoise serait pire que la domination romaine qui tendait avec les années à devenir de plus en plus supportable. Un peu comme ces Québécois qui ont accepté de se battre contre Hitler aux côtés des Anglais. Ce n'est pas par amour des Anglais qu'ils le firent mais par crainte et haine de l'hitlérisme.
Il est possible qu'Hannibal s'y prit très mal pour convaincre les Latins de trahir les Romains. Il devait être meilleur stratège que subtil diplomate. Hannibal n'eut d'autre ressource que d'obliquer vers l'Adriatique, en quête de terres plus hospitalières. Après 3 batailles consécutives, ses soldats étaient las; lui-même souffrait à un oeil d'un trachome aigu (conjonctivite d'origine virale). Maintenant qu'ils s'éloignaient de leurs régions, ses alliés gaulois, qui n'y voyaient pas plus loin que leur nez, commençaient à déserter. Hannibal envoya des messagers à Carthage pour demander des renforts: on les lui refusa. Il en envoya à Asdrubal; mais celui-ci était cloué en Espagne par les Romains qui, entre-temps, y avaient débarqué comme pour le copier dans sa stratégie de lui faire perdre des alliés dans cette Espagne carthaginoise. Il reprit sa marche vers le sud, mais se trouva en face d'un nouveau et bien embarrassant stratège.
Quintus Fabius Maximus avait été consul d'abord en -233 et -228 et nommé "dictateur" (qui est une magistrature spéciale pour une situation urgente) après le désastre du lac Trasimène et avait inauguré la "magistrale inaction" qui l'a fait passer à l'Histoire sous le nom de Fabius Cunctator "le temporiseur" . Au grand désespoir de Minucius Rufus son maître de cavalerie, il engageait des escarmouches, tendait des embuscades, mais ne se laissait pas attirer dans une bataille. Il attendait que les difficultés, la faim, la fatigue, exerçassent leur action sur les soldats de l'ennemi, lesquels se sentaient, en effet, tout proches du désespoir. Imaginez que ça faisait 16 ans (de -219 à -203) qu'Hannibal couraillait l'Italie de ville en ville, de coups de mains en coups de mains, sans victoire finale. Le mal du pays, la lassitude, le vieillissement aussi, virent à bout de leur vaillance. Malheureusement, les Romains se lassèrent avant eux: ils voulaient une victoire, et tout de suite. Aussi prêtèrent-ils une oreille complaisante aux méchancetés de Minucius Rufus, lieutenant de Fabius et son détracteur. Fabius fut privé de son commandement qu'on partagea entre 2 consuls fraîchement nommés: Terentius Varron et Paul-Émile. Ce dernier, consul en -219 et -216, était un aristocrate d'excellent jugement, bien convaincu que contre la stratégie d'Hannibal, la stratégie romaine n'avait encore trouvé rien d'adéquat. Sans doute qu'Hannibal disposait, à la différence des Romains, de soldats expérimentés par ses combats en Espagne. Varron était un plébéien meilleur patriote que bon général; il voulait ce que voulaient ses électeurs: un succès rapide. Parlant au nom de l'orgueil et du nationalisme, il eut raison, comme c'est la règle. Il conduisit donc ses 80,000 fantassins et ses 6000 cavaliers contre Hannibal qui, bien que ne disposant que de 20,000 vétérans, de 15,000 Gaulois peu sûrs et de 10,000 cavaliers, poussa un soupir de soulagement. Il ne redoutait que Fabius Maximus.
La bataille, (Y insérer le plan page 140 du manuscrit )qui fut la plus gigantesque de l'Antiquité, eut lieu à Cannes en -216 sur l'Ofanto. La tactique d'Hannibal fut et demeure un classique de l'art militaire, mille fois enseigné dans toutes les écoles de guerre et à toutes les époques. Pourquoi? Il démontra que le meilleur stratège est plus fort que l'adversaire plus nombreux. Barca, comme d'habitude, attira l'ennemi sur un terrain plat se prêtant aux manoeuvres de la cavalerie. Puis il disposa ses troupes en plaçant les Gaulois au centre, dans la certitude qu'ils décamperaient. C'est ce qu'ils firent. Varron se précipita dans la brèche, et les ailes d'Hannibal se replièrent sur lui. Paul-Émile, qui n'avait pas voulu cette rencontre, combattit en brave et tomba ainsi que 45,000 autres Romains parmi lesquels 80 sénateurs, dont l'un des 2 consuls commandant l'armée. Varron réussit à sauver sa peau en même temps que le Scipion qui avait déjà
échappé à la mort sur le Tessin. Il se réfugia à Ghiusi, et, de là, rentra à Rome.
Le peuple en deuil l'attendait aux portes de la ville. Quand il le vit paraître, il se porta à sa rencontre, les magistrats en tête, et le remercia de n'avoir pas douté de la patrie. C'est ainsi que l'Urbs répondit à la catastrophe. Elle aurait pu, comme on le faisait à Sparte, comme Staline le fit contre ses généraux, se venger sur leur personne de la défaite de leur armée. Elle ne commit pas cette vengeance expiatoire, aussi indigne que futile.
Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 15
Scipione
CHAPITRE XV
SCIPION
À en croire les gens compétents, Cannes est resté, dans l'histoire de la stratégie, un exemple (faire mine de céder au centre, y faire pénétrer l'ennemi et le prendre en tenailles par les ailes) qui n'a jamais été dépassé, tout en étant mille fois copié sans le même résultat. Hannibal, l'unique capitaine ayant été capable de battre les Romains 4 fois de suite, n'y perdit que 6000 hommes, dont 4000 étaient des Gaulois. Mais il y perdit aussi le secret de son succès que l'ennemi finit par comprendre: la supériorité de la cavalerie.
Au moment même, la victoire de l'envahisseur sembla définitive. Les Samnites, les gens des Abruzzes, les Lucaniens, sentant le vent tourner, se soulevèrent. À Crotone, à Locris, à Capoue, à Métaponte, la population massacra les garnisons romaines; Philippe V de Macédoine s'allia avec Barca; Carthage, reprenant toute sa fierté, annonça l'envoi de renforts; et quelques jeunes patriciens romains déjà corrompus par la culture hellénique, eurent l'idée, comme ces jeunes Américains fuyant au Canada leur enrôlement pour la guerre au Vietnam, de s'enfuir en Grèce --leur patrie idéale.
Mais ces derniers cas furent des cas isolés. Le jeune Scipion, né en -235, appartenait à la plus illustre famille romaine de cette époque et qui allait exercé 15 fois le consulat de -259 à -146. édile curule à 22 ans, "P. Cornélius Scipio Africanus" part en Espagne et à 26 ans s'empare de Carthagène. Lui qui avait appris l'art oratoire, de retour des 2 défaites du Tessin et de Cannes, il dénonça ces hommes avec des paroles de feu. Le peuple accepta en -205 de l'élire consul et de lui fournir de nouveaux tributs et de nouvelles levées de troupes. Les nobles matrones, dont les utérus n'avaient pas chômé pendant toutes ces dures années, apportèrent en plus du produit de leurs entrailles qui faisaient de bons soldats, leurs bijoux au Trésor et balayèrent de leurs cheveux le pavement des temples; le gouvernement ordonna un nouveau sacrifice humain, non pas de 2 mais de 4 victimes. Il enterra vifs 2 Gaulois et 2 Grecs, comme pour apprivoiser la mort qu'ils allaient ou donner ou connaître. Les soldats refusèrent leur solde pour que l'argent ainsi économiser serve l'équipement des armées. Et des maisons on vit partir des volontaires, de 13 et 14 ans pour grossir la frêle garnison qui se préparait à défendre Rome dans sa dernière bataille contre Hannibal.
Mais Hannibal ne se montra pas; aujourd'hui encore on se demande pour quelles raisons il ne se risqua pas. Comme Hitler après Dunkerque, ce grand soldat qui avait tant de courage dans la bataille ne trouva pas celui d'affronter le dernier obstacle devant les portes de Rome, bien qu'il la sût presque dépourvue de défense. Eut-il l'illusion qu'il allait recevoir de gros renforts à temps pour la grande entreprise? Espéra-t-il que l'ennemi allait demander la paix? Ou bien Rome, quoiqu'il l'eût battue à 2 reprises, lui inspirait-elle encore un respect révérenciel? Quoi qu'il en soit, au lieu d'exploiter l'énorme succès de Cannes, il décida de se reposer. Il renvoya chez eux les prisonniers non romains. Pour les Romains, il offrit à l'Urbs de les lui rendre contre une petite indemnité. Cela ressemble beaucoup à quelqu'un qui souhaite faire la paix. Orgueilleusement, le Sénat refusa. Hannibal, après en avoir envoyé un certain nombre à Carthage comme esclaves, consacra les autres à des jeux de gladiateurs pour l'amusement de ses soldats. Puis il s'approcha à quelques km de Rome qu'il fit trembler, mais obliqua à l'est, vers Capoue.
Sur le moment, les Romains ne lui donnèrent pas la chasse. Ils mettaient péniblement sur pied une nouvelle armée de 200,000 hommes. Quand celle-ci fut prête, ils en confièrent une partie au consul Claudius Marcellus pour qu'il ramenât l'ordre en Sicile parce que l'île s'était révoltée, en gardèrent une partie pour la défense de la ville, expédièrent la 3e, composée des plus âgés, en Espagne sous la conduite d'un des Scipions, pour y clouer sur place Asdrubal.
L'année suivante, Claudius Marcellus avait conquis Syracuse, laquelle, après la mort du fidèle Hiéron, avait trahi son alliance avec Rome et tenté de lui résister grâce aux inventions d'Archimède, le plus grand mathématicien et technicien de l'Antiquité. Archimède avait inventé entre autres les " mains de fer" qui, d'après les descriptions ahuries et "confuses des historiens, devaient être des grues soulevant les navires romains, et des "miroirs brûlants", qui les incendiaient en concentrant sur eux les rayons du soleil. Peut-être ces trouvailles n'ont-elles été autre chose que de brillantes idées restées sur le papier. Car la ville n'en tomba pas moins et Archimède lui-même fut tué. On raconte qu'un soldat romain le trouva tout absorbé dans un problème de géométrie. Archimède ne voulant pas être dérangé, envoya promener la brute, qui le tua sur-le-champ. Ainsi mourut, bêtement, l'une des plus belles têtes de l'Antiquité occidentale.
<:#3336> À ce succès militaire de la prise de Syracuse qui releva le prestige de Rome dans le Sud vinrent s'ajouter ceux des deux Scipions qui battirent à plusieurs reprises Asdrubal en Espagne, et la reconquête de Capoue qui tomba en -211, à un moment où Hannibal s'en était éloigné dans l'espoir de tromper les Romains en feignant de marcher contre l'Urbs. Le châtiment de la ville infidèle fut exemplaire, absolument effrayant: tous ses chefs furent mis à mort, et sa population déportée en masse et vendue comme esclave. Dans toute l'Italie, la terreur se répandit en même temps que la confiance dans le "libérateur" Hannibal vacilla.
C'est juste à ce moment que surgit le grand capitaine qui devait venger toutes les humiliations de Rome. Bien que victorieux, les deux Scipions qui guerroyaient contre Asdrubal étaient tombés au cours des combats. On envoya pour les remplacer, bien qu'il eût à peine 20 ans, leur fils et neveu respectif, Publius Cornélius, de retour du Tessin et de Cannes. Il n'avait pas encore atteint l'âge requis pour un si haut commandement; mais le Sénat et l'Assemblée furent d'accord pour faire une dérogation à la loi dans des circonstances aussi graves. Cela prouve que les Romains même à la guerre étaient superstitieux. Ils croyaient dur comme fer à la déesse Fortuna, qui donne à qui elle le veut bien la défaite ou la victoire. Le nom de Scipion avait prouvé par les victoires récentes qu'il était béni des dieux; leur fils devait lui succéder même si son jeune âge inexpérimenté le déconseillerait à tout politique rationnel.
Publius Cornélius Scipion avait été un valeureux soldat et un excellent commandant de phalange et de cohorte. Rentré avec Varron à Rome au moment le plus tragique, celui qui avait suivi la défaite de Cannes, il avait été l'animateur de la résistance. Il était beau. Il était éloquent. Il portait un grand nom. Il avait la réputation d'être pieux, courtois, juste. Il n'entreprenait jamais rien, ni de public ni de privé, sans demander conseil aux dieux en se recueillant dans leur temple. De plus, il avait réussi à se faire considérer par ses compatriotes comme favorisé par la chance, c'est-à-dire très bien vu des dieux.
En effet, à peine arrivé en Espagne, où il trouva l'armée en train d'assiéger Carthage, il donna aussitôt la preuve de la faveur particulière dont il jouissait auprès des dieux. Pour prendre la ville, il était nécessaire de traverser un étang communiquant avec la mer. La profondeur de l'eau était telle qu'on ne pouvait le faire qu'à la nage. Opération impossible pour des hommes alourdis par leur cuirasse, leur casque et leurs armes. Un beau matin, Publius Cornélius convoque ses soldats et leur raconte que Neptune lui est apparu en songe et que le dieu lui a promis de l'aider en faisant baisser le niveau de l'étang. Les soldats ne sont peut-être pas bien convaincus. Mais quand ils voient leur général se précipiter dans l'étang, et le traverser au pas de gymnastique, ils crient au miracle, se précipitent derrière lui, et, plus encore pour se montrer dignes du dieu que pour se montrer dignes de lui, ils conquièrent d'un seul coup la position.
En fait, il n'y avait là rien de miraculeux. En parlant avec des pêcheurs de Tarragone, Publius Cornélius avait tout simplement appris l'alternance de la haute et de la basse marée que ses vétérans ignoraient parce qu'ils étaient tous des terriens. Mais l'énergie et l'enthousiasme d'une armée redoublent quand elle est persuadée que son général est dans les petits papiers de Neptune. On chuchotait déjà de Publius Cornélius que son père n'était pas le moins du monde Scipion, mais bien un monstrueux serpent, métamorphose qu'avait choisie Jupiter en personne. On dit un peu la même chose aujourd'hui d'une célébrité au talent très performant: on dit qu'elle est géniale. Plus miteux encore était ce Publius: ce devait être lui qui l'avait chuchoté. Les publicistes de nos jours utilisent des trucs à peine différents pour mousser produits et personnalités. On parle du "Coke qui garde jeune". En ce temps-là, pour avoir la victoire, les Romains étaient prêts à faire une mauvaise réputation même à leur mère. Quoi qu'il en soit, le tour était joué.
Ce coup fit tomber presque toute l'Europe aux mains de Rome. Asdrubal, qui n'avait plus aucune raison d'y rester, parvint à s'enfuir, et lança son armée sur les traces de son frère, pour le rejoindre en traversant la France et les Alpes. Mais un message de lui à Hannibal, où il lui annonçait son arrivée et le chemin qu'il allait suivre, tomba aux mains des Romains qui connurent de la sorte tout son plan d'opérations. Deux nouvelles armées furent rapidement organisées. L'une, que commandait Claudius Néron, s'occupa d'immobiliser en Apulie Hannibal, qui ne bougea pas, parce qu'il n'était au courant de rien. L'autre, sous les ordres de Livius Salinator, attendit Asdrubal et les siens à l'endroit le plus favorable, sur le Métaure, fleuve de l'Italie centrale de 110 km et qui se jette dans l'Adriatique, près de Sinigallia -- et les extermina. On raconte que la tête du général, tombé sur ce champ de bataille en -207, fut coupée de son corps, portée dans les Abruzzes et lancée par-dessus les murs de la tranchée, dans laquelle Hannibal s'abritait avec les siens. Le trachome avait déjà fait perdre un oeil au Carthaginois. Mais celui qui lui restait suffit à lui faire reconnaître ce misérable débris d'un frère qu'il avait aimé comme un fils. On ne sait si l'anecdote est authentique. En tout cas, c'est ce genre de chose que les jeunes Romains apprenaient à l'école.
Hannibal, désormais, se sentait fini. Philippe de Macédoine, après une déclaration de guerre toute platonique, s'était laissé reconquérir par la diplomatie de Rome: il avait fait la paix. C'est bien la preuve que dans le malheur, tout le monde vous lâche. Effrayés par le précédent de Capoue, les rebelles italiens montraient à Barca de la sympathie, mais ne l'aidaient pas. Sur les 100 navires chargés de renforts que Carthage lui avait envoyés, 80 avaient coulé à pic sur les côtes de la Sardaigne. Les "délices de Capoue", qui passèrent en proverbe, avaient amolli, physiquement et moralement, la fière armée de Cannes. "Les dieux", avait déclaré à Hannibal un de ses lieutenants quand le Carthaginois avait refusé de marcher sur Rome, "les dieux ne prodiguent pas tous leurs dons à un seul homme. Tu sais vaincre, Hannibal; mais tu ne sais pas profiter de tes victoires". Il y avait beaucoup de vrai dans cette réflexion. Hannibal avait refusé, dit un proverbe, de "battre le fer quand il est encore chaud".
En -204 Scipion, qui revenait après ses victoires espagnoles, fut mis à la tête d'une armée plus puissante, embarquée et dirigée sur les côtes de l'Afrique. D'offensive, la guerre devenait défensive pour Carthage. Effrayée, elle rappela en toute hâte son Hannibal pour qu'il la défendît. Mais l'homme qui revenait, après 36 années d'absence, à demi-aveugle, usé par les fatigues et les désillusions, était toujours, sans doute, un grand général, mais non plus le démon déchaîné qui, à 28 ans, avait pris son élan à Carthagène. La moitié de ses troupes refusa de le suivre à Carthage. Les historiens romains disent qu'il fit tuer 20,000 hommes pour désobéissance, chiffre sûrement exagéré. Il débarqua avec les autres en --202 et ne reconnut qu'avec peine la ville qu'il avait quittée âgé tout juste à 9 ans. Il vint se ranger, avec les vétérans qui lui restaient, dans la plaine de Zama, à une cinquantaine de 80 km au sud de Carthage.
Les 2 armées étaient à peu près équivalentes en force. Elles restèrent à s'observer pendant de nombreux mois, chacune des deux renforçant ses positions, tant la crainte l'une de l'autre était oppressante. Puis le Romain trouva un auxiliaire, Massinissa, roi de Numidie, dépossédé par son rival Syphax qui était un ami et un protégé des Carthaginois, vint se ranger avec sa cavalerie aux côtés de Scipion. Or c'était dans la cavalerie, comme toujours, qu'Hannibal avait mis tout son espoir et tout sa force.
Peut-être est-ce là la raison pour laquelle il voulut, avant la rencontre, tenter la carte d'un arrangement amical. Il demanda un entretien à son adversaire, qui le lui accorda. Les 2 grands généraux se rencontraient enfin familièrement. Leur conversation fut brève et, semble-t-il, extrêmement courtoise. Les 2 interlocuteurs constatèrent l'impossibilité d'un accord; mais la suite des événements semble montrer qu'ils éprouvèrent l'un pour l'autre une vive sympathie (pour ce qui est de l'estime réciproque, elle ne pouvait leur faire défaut). Ils se quittèrent sans rancune, et, aussitôt après, engagèrent le combat.
Pour la 1 ère fois de sa vie, Hannibal, loin d'imposer son initiative, dut subir celle de l'ennemi qui, pour le battre, fit usage de sa propre tactique: celle de la tenaille. Scipion innova pour annuler la force de frappe des éléphants. La cohorte (600 hommes) de la légion (6000 hommes) qui avait devant lui un éléphant s'espaçait pour le laisser passer, et une autre cohorte lui courrait par derrière pour l'abattre. Devant le désastre, le Barca, qui avait alors 45 ans, retrouva l'énergie de ses 20 ans. Il attaqua Scipion, qui lui avait 20 ans, en duel individuel -- et le blessa. Il attaqua Massinissa. Il forma et reforma 5, 6, 10 fois ses phalanges désorganisées pour les entraîner à la contre-attaque. Mais il n'y eut rien à faire. Il laissa morts sur le terrain 20,000 des siens. Il ne lui resta plus qu'à enfourcher un cheval et galoper dans la direction de Carthage. Il y parvint couvert de sang, réunit le Sénat, annonça qu'il avait perdu non pas une bataille, mais la guerre -- et conseilla l'envoi d'une ambassade pour demander la paix. Ce qui fut fait.
Scipion se montra généreux. Il voulut qu'on lui livrât toute la flotte carthaginoise, à l'exception de 10 trirèmes, que l'ennemi renonçât à toute conquête en Europe, que nul reconnût Massinissa dans une Numidie indépendante et qu'il lui payât une indemnité de 10,000 talents. Mais il laissa à Carthage ses possessions de Tunisie et d'Algérie, bien qu'en lui interdisant d'en adjoindre d'autres à celles qu'elle avait déjà, et renonça à se faire livrer Hannibal que le peuple romain eût pourtant bien voulu voir enchaîné derrière le char de son vainqueur le jour du triomphe.
Hannibal ne trouva chez ses compatriotes absolument rien de cet esprit chevaleresque dont son ennemi faisait preuve envers lui. Le traité de paix n'était pas encore ratifié que déjà certains Carthaginois informaient secrètement Rome qu'Hannibal préparait sa revanche et s'était donné corps et âme à l'organiser. En réalité, il cherchait qu'à remettre un peu d'ordre dans sa patrie; à la tête du parti populaire, il tâchait de détruire les privilèges d'une oligarchie sénatoriale et mercantile corrompue, qui était la vraie responsable de la défaite.
Scipion, bon militaire mais piètre politique, usa de toute son influence pour dissuader ses compatriotes de demander la tête de son grand ennemi. Mais ce fut en vain. Pour ne pas être arrêté et libre, Hannibal s'enfuit nuitamment à cheval, fit au galop plus de 200 km jusqu'à Tapsos et, là, s'embarqua pour Antioche. À ce moment, le roi Antiochos hésitait entre la paix et la guerre avec Rome. Hannibal lui conseilla la guerre et devint un de ses conseillers militaires. Malgré son expérience, Antiochos fut battu en -192 à Magnésie, et les deux frères Scipion, entre autres conditions, lui imposèrent de leur livrer Barca. Celui-ci dut encore s'enfuir: d'abord en Crète, puis en Bithynie. Les Romains ne lui accordèrent pas de trêve et finirent par cerner son refuge en -183. Le vieux général préféra mourir plutôt que tomber entre leurs mains. Tite-Live raconte qu'en portant un poison à sa bouche, il déclara ironiquement: "Rendons la tranquillité aux Romains, puisqu'ils n'ont pas la patience d'attendre la fin d'un vieillard comme moi." Il avait 67 ans. Quelques mois plus tard, son vainqueur et admirateur, Cornélius Scipion, dont le méfiant Sénat avait terni la réputation en l'accusant d'avoir détourné du butin, le suivait dans la tombe.
Ce fut cette seconde guerre Punique (-218 à -201) qui décida pour des siècles et des siècles du sort de la Méditerranée et de l'Europe occidentale. La 3e (-148 à -146) ne put qu'un post-scriptum entièrement superflu. C'est la seconde qui donna à Rome l'Espagne, l'Afrique du Nord, la domination de la mer et la richesse.
Mais ces gains furent aussi le point de départ d'une transformation de la vie romaine qui ne devait pas être bienfaisante pour l'Urbs. Elle avait laissé sur le terrain 30,000 hommes en tout: l'élite de l'armée et de l'agriculture. 400 villes avaient été détruites par les ravages causés par les périples d'Hannibal dans la péninsule italienne. La moitié des propriétés rurales avaient été saccagées, particulièrement dans l'Italie méridionale qui, depuis lors, ne s'est jamais complètement rattrapée.
Les Romains, 200 ans plus tôt, eussent facilement apporté remède à ces malheurs en quelques dizaines d'années. Mais les modifications socio-économiques étaient irréversibles et leurs successeurs ne les valaient pas, au sens où l'éthique héroïque traditionnelle s'était altérée, voire n'existait plus. Ce qui tentait ces nouveaux Romains gavés de conquêtes, ce n'était plus le travail de la campagne; c'était le commerce international dans les deux ports d'Ostie et de Pouzzoles. Rome se gardait d'exporter les denrées alimentaires (blé, huile) mais importait le fer et les produit de luxe (parfums, épices, tissus, pierres précieuses). La richesse, au lieu de la gagner péniblement, avec patience, avec ténacité au moyen d'une vie économe et frugale, il était plus commode d'aller la chercher toute faite en Espagne, par exemple, où il suffisait de gratter la terre pour trouver du fer et de l'or. La spoliation des peuples soumis avait rempli les caisses du Trésor, déposé dans le temple de Saturne au pied du Capitole et géré par 2 questeurs. Les tributs de millions de talents que payaient chaque année les vaincus faisaient pratiquement de chaque Romain un rentier, cupide, dégoûté du travail et vulnérable aux discours de toutes les surenchères des démagogues.
Ce "boom "économique, fait de blé et d'esclaves pas chers, dans une totale liberté des prix, bouleversera la société, rendant vermoulue la charpente qui l'avait soutenue jusqu'alors. Même si le commerce était interdit aux sénateurs, une nouvelle aristocratie de chevaliers et de publicains (hommes d'affaires chargés des travaux publics et de la perception des impôts) se constitua, faite de trafiquants et d'entrepreneurs, à qui d'ailleurs les magistratures étaient interdites. Les moeurs s'adoucirent et se relâchèrent. On vit naître ce qu'on appellerait aujourd'hui "une vie culturelle", avec des salons intellectuels et progressistes. La foi dans les dieux s'affaiblit, comme la foi qu'on avait dans la République.
Laquelle, aux moments dangereux, avait dû, pour sauver la patrie, faire appel aux dictateurs et aux "pleins pouvoirs" .
La crise ne s'accentua pas aussitôt. Mais c'est au cours des années qui suivirent la catastrophe de Carthage qu'elle commença.
Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 16
Graecia Capta...
CHAPITRE XVI
GRAECIA CAPTA ...
(La Grèce captive...)
Un des premiers butins que Rome ramena de Grèce, quand elle se fut décidée à lui faire la guerre, ce fut un groupe de près de mille intellectuels, qui s'étaient distingués dans leur résistance à l'Urbs. Parmi eux, il y avait un certain Polybe, qui avait la passion de l'Histoire et qui enseigna aux Romains comment l'écrire. "Par quels systèmes politiques, "se demanda-t-il en arrivant-- "cette ville est-elle arrivée à subjuguer le monde en moins de 53 ans, alors que nul n'avait jamais réussi dans cette entreprise "
En réalité, Rome y avait mis beaucoup plus de 53 ans. Mais, pour le Grec Polybe, le monde, c'était uniquement la Grèce, dont la conquête, en effet, n'avait pas demandé plus d'un demi-siècle. À vrai dire, ce n'avait pas été le moins du monde les astuces politiques du Sénat romain et des généraux romains qui avaient rendu ce succès si facile, mais le fait que la Grèce, avant de se laisser conquérir, s'était déjà détruite elle-même. Sa désintégration était venue de l'intérieur, par ses querelles intestines: Rome s'était bornée à en recueillir les fruits.
Les premiers rapports de l'Urbs avec la Grèce étaient récents. Aristote qui a mentionné des centaines de constitutions, ne parle pas une seule fois de Rome. Ces 1ères relations gréco-romaines remontaient en effet à l'époque de Pyrrhus, c'est ce dernier qui avait pris l'initiative de les nouer en débarquant en Italie, en -281, avec ses soldats et ses éléphants pour défendre de l'agression des Romains Tarente et les autres villes grecques de la péninsule Mais dès ce moment-là, la Grèce avait déjà cessé d'exister en tant que nation; ou, plus exactement, elle avait déjà abandonné tout espoir de devenir une nation, concept très moderne inaccessible pour des gens pour qui le politique, la communauté, se réduit et doit se limiter à la Cité. Les différentes villes dont se composait le groupe parlant grec, les Hellènes, passaient leur temps à s'entre-combattre: aucune d'entre elles n'était capable de maintenir les autres unies pour la défense des intérêts communs. Et aucune d'elles n'acceptait le principe d'égalité de droit qui s'opposerait à l'inégalité des puissances, pour l'équilibrer, comme le font entre eux par exemple les différents états américains.
La dernière tentative de créer une nation grecque était venue de l'extérieur, c'est-à-dire de la Macédoine, province que les Grecs d'Athènes, de Corinthe, de Thèbes, etc., considéraient comme étrangère et comme barbare. En fait, elle n'avait pas grand-chose de grec. Les chaînes de montagnes inaccessibles qui l'enfermaient au sud avaient barré le passage à la culture et aux moeurs, c'est-à-dire à la civilisation des métropoles de la côte, civilisation par ailleurs trop citadine et mercantile pour pouvoir s'acclimater dans cette contrée fruste et sévère aux vallées closes, aux troupeaux épars, aux villages archaïques et solitaires. Par compensation, sa population essentiellement paysanne s'était conservée saine, rude et forte. Elle ne savait ni la grammaire ni la philosophie: elle croyait à ses dieux et obéissait à ses maîtres. Ceux-ci formaient une aristocratie de gros propriétaires fonciers dont la seule occupation était l'administration de leurs terres et dont les seules distractions étaient les tournois et la chasse. À Pella, leur capitale, ils n'allaient que rarement et à contrecoeur, non seulement parce que le voyage était fatigant, mais parce que c'était dans cette bourgade champêtre et sans attraits que résidait le roi dont ils voulaient rester le plus possible indépendants. Seuls Philippe et son fils Alexandre réussirent à désarmer leur méfiance et à les unir pour une grande aventure de conquête Chacun d'eux amena dans l'armée commune son propre contingent de forces dont il fut le général; tous ensemble, sous le commandement unique du père d'abord, du fils ensuite, ils occupèrent la Grèce, y mirent de l'ordre, et tâchèrent de coordonner leurs forces avec les forces du Macédonien pour la conquête du monde.
Ce ne fut autre chose qu'une merveilleuse aventure, qui ne survécut pas à ses 2 héros. Lorsqu'en -323, âgé de 33 ans seulement, Alexandre mourut, à Babylone après avoir conduit son armée de victoire en victoire jusqu'en Égypte et en Inde à travers l'Asie Mineure, la Mésopotamie et la Perse, son royaume éphémère vola en éclats. Ses généraux, rassemblés à son chevet, lui demandant lequel d'entre eux il désignait comme son héritier, il répondit: "Le plus fort" Mais il oublia de préciser lequel c'était: peut-être bien ne le savait-il pas lui-même. Aussi, partagèrent-ils son héritage en 5 parties. Antipater eut la Macédoine et la Grèce, Lysimaque la Thrace, Antigone l'Asie Mineure, Séleucos Babylone et Ptolémée l'Égypte. Et tout de suite, naturellement, ils se firent la guerre entre eux.
Laissons ces "Diadoques" (qui veut dire "successeurs"), ainsi qu'on les nomma par la suite, à leurs disputes qui, toutes, devaient contribuer à l'avantage définitif de Rome. Bornons-nous à rappeler celles qui éclatèrent tout de suite à l'intérieur même de ce royaume d'Antipater, qui devait maintenir unies Macédoine et Grèce. Si cette union s'était faite, l'os, pour Rome, eût été bien plus dur à ronger. Mais les Grecs n'en voulaient pas et firent tout pour la saboter. Quand Alexandre mourut, raconte Plutarque, le peuple d'Athènes, qui n'avait jamais reçu de lui que des bienfaits, sauf la perte de sa liberté... forma des cortèges dans les rues pour chanter des hymnes de victoire, "comme si c'était lui qui avait abattu le tyran" . Démosthène, qui avait été le champion de la "Résistance" -- une résistance toute en mots -- eut son moment de gloire et incita ses compatriotes à organiser une armée pour résister à Antipater. L'armée fut organisée; bien entendu, elle fut battue par le nouveau roi de Macédoine, lequel, ignorant comme il l'était, n'eut pas les faiblesses d'Alexandre pour cette Athènes ultra civilisée, et la traita comme il avait l'habitude de traiter ses soldats quand ceux-ci lui désobéissaient. Lorsque Antipater mourut à son tour, laissant le trône à son fils Cassandre, Athènes se révolta de nouveau. De nouveau, elle fut battue et punie. Pendant des dizaines d'années, ce ne furent que révoltes et dépressions. Puis Démétrios" Poliorcète" (qui signifie "preneur de villes"), fils d'Antigone, vint d'Asie Mineure chasser les Macédoniens de la Grèce.
À Athènes, on l'accueillit comme un triomphateur et on lui meubla un appartement au Parthénon, qu'il remplit d'éphèbes et de prostituées, après quoi, il se fatigua de ces loisirs, se proclama roi de Macédoine et, en tant que tel, abolit l'indépendance grecque qu'il avait lui-même rétablie, remettant la ville au pouvoir d'une garnison macédonienne.
De ce régime d'anarchie qui dura un siècle et fut encore compliqué d'une terrifiante invasion de Gaulois, la Grèce sortit politiquement finie. Dans le sillage de sa flotte marchande et sur la pointe des épées de Philippe, d'Alexandre et de leurs Diadoques, sa civilisation avait pénétré partout: de l'Épeire à l'Asie Mineure, à la Palestine, à l'Égypte, à la Perse et jusqu'à l'Inde: partout, les classes dirigeantes et intellectuelles étaient grecques ou grécisantes. La philosophie de la Grèce, sa sculpture, sa littérature, sa science, transplantées dans ces pays conquis, y créaient une nouvelle culture. Mais, politiquement, la Grèce était morte parce que la Cité était morte, et devait rester telle 2000 ans.
Quand Rome, après s'être débarrassée de Carthage, tourna les yeux vers elle, elle ne vit qu'une Voie lactée de tout petits
états en querelle perpétuelle les uns avec les autres, comme ceux de l'ancienne Italie. Polybe n'a aucune raison de s'étonner qu'elle ait mis si peu de temps à les conquérir. En réalité, elle eût pu le faire bien plus vite.
Tout commença par la faute de Philippe V, roi de Macédoine. Cet état, qu'Alexandre avait rendu exsangue, n'était plus le même qu'autrefois. Mais il restait le plus solide de toute la Grèce. Celle-ci était divisée à ce moment entre 2 ligues, la Ligue achéenne et la Ligue étolienne, qui ne faisaient la paix entre elles que pour s'unir contre Philippe.
En -216, quand il apprit qu'Hannibal avait écrasé les Romains à Cannes, Philippe signa un pacte d'alliance avec lui et demanda aux Grecs de l'aider à détruire Rome, qui pouvait devenir dangereuse pour tous. Une conférence eut lieu à Naupacte, lieu symbolique d'où étaient partis les navires pour Troie, où le délégué des étoliens, Agésilas, parlant au nom de tous les assistants, incita Philippe à se mettre à la tête de tous les Grecs pour cette croisade. Mais aussitôt après, dans Athènes et dans les autres villes de Grèce, le bruit se répandit qu'Hannibal, en échange de l'aide du Macédonien, allait lui laisser les mains libres quant à elles. Du coup, les méfiances momentanément assoupies ressuscitèrent et la Ligue étolienne envoya des messagers à Rome pour lui demander son aide contre Philippe. Lequel, pour faire face à la Grèce, dut renoncer à l'Italie et conclure lui aussi un pacte avec Rome, mettant ainsi fin à cette 1 ère guerre de Macédoine avant de l'avoir commencée. Jamais a-t-on vu des Ligues aussi bébêtes.
Après Zama (-202), ce furent Pergame, l'Égypte et Rhodes qui appelèrent l'Urbs au secours contre Philippe qui les molestait. L'Urbs, qui avait de la mémoire et se rappelait la tentative du roi de Macédoine au moment de Cannes, envoya contre lui le consul Quintius Flamininus et son armée qui l'écrasèrent à Cynocéphales en -197. Une fois ce bastion abattu, la route de la Grèce était ouverte.
Mais Flamininus était un étrange personnage. De famille patricienne, il avait fait ses études à Tarente, il avait appris le grec et il était épris de la civilisation hellénique. De plus, il nourrissait des idées "progressistes" . Loin de mettre à mort Philippe, il le rétablit sur son trône, en dépit des protestations de ses alliés grecs, lesquels prétendaient que c'étaient eux qui l'avaient battu à Cynocéphales, comme, aujourd'hui, certains Russes ou Français prétendent que ce sont eux qui ont battu l'Allemagne nazie. Puis, à l'occasion des grands Jeux Isthmiques qui réunissaient à Corinthe les délégués de toute la Grèce, il proclama que tous les peuples et toutes les villes de Grèce étaient libres, qu'ils ne devaient être soumis à aucune garnison, à aucun tribut mais pouvaient se gouverner selon leurs propres lois. Ses auditeurs, qui s'attendaient à voir le joug des Romains se substituer à celui des Macédoniens, furent abasourdis, car ils ne pouvaient imaginer un phihellène à ce point. Et Plutarque raconte qu'ils éclatèrent en des cris d'un tel enthousiasme qu'un vol de corbeaux croisant au-dessus de leurs têtes tomba mort. Si Plutarque raconte toutes ses histoires avec le même souci de vérité, là on se fait vraiment avoir.
Les sceptiques d'Athènes et des autres villes n'eurent pas le temps d'élever des doutes sur les honnêtes intentions de Flamininus, car celui-ci les mit tout de suite en pratique en retirant de Grèce son armée. Mais, après l'avoir salué comme "Sauveur et Libérateur", les Grecs trouvèrent à redire au fait qu'il eût emporté avec lui un riche butin de guerre sous forme d'oeuvres d'art et qu'il eût émancipé de la Ligue étolienne quelques villes qui n'en faisaient partie qu'à leur corps défendant. Alors ces villes appelèrent Antiochos, le dernier héritier de Séleucos, roi de Babylone, pour les redélivrer. Les redélivrer de quoi, on ne saurait le dire, étant donné que Flamininus les avait laissées complètement libres.
Pergame et Lampsaque se trouvaient plus près d'Antiochos; elles savaient donc à quoi s'attendre de sa part et demandèrent du secours à Rome; Et le Sénat, qui n'avait jamais cru à l'expérience libérale et progressiste de Flamininus, leur expédia une autre armée sous les ordres du héros de Zama Celui-ci, à la tête d'un petit nombre d'hommes, attaqua Antiochos à Magnésie, le mit en déroute, en dépit des sages conseils stratégiques que lui avait donnés Hannibal, son hôte, et assura à Rome presque toute la côte méditerranéenne de l'Asie Mineure. Après quoi, il se tourna vers le nord, battit les Gaulois qui bivouaquaient encore dans les parages et rentra en Italie sans toucher aux villes grecques.
Pendant quelques années, Rome persista à leur égard dans cette politique de tolérance et de respect, très semblable à celle que les États-Unis ont pratiquée en Europe après la seconde guerre mondiale. Elle n'intervenait dans leurs affaires intérieures que si elle en était sollicitée, s'efforçant d'y consolider l'ordre constitué. C'est pourquoi elle récoltait l'antipathie de tous les mécontents qui l'accusaient d'esprit réactionnaire.
Persée, roi de Macédoine, qui avait succédé à Philippe en -179, crut pouvoir mettre à profit cet état d âme des " masses" et les appela à la rescousse pour une guerre sainte contre l'Urbs. Il avait épousé la fille de Séleucos, l'héritier d'Antiochos. Séleucos s'allia à lui, entraînant à sa suite l'Illyrie et l'Épeire. Ce 2 derniers états furent les seuls qui lui prêtèrent pratiquement main-forte quand une 3e armée romaine, conduite par Paul-Émile, fils du consul tombé à Cannes, survint et, à Pydna, en -171, mit en déroute Persée qui perdit 20 000 morts et qui fut transporté, avec 5000 autres prisonniers parmi lesquels l'historien Polybe, à Rome et couvert de chaînes pour orner le char du vainqueur
Les archives secrètes du vaincu, entre autres choses, tombèrent entre les mains d'Émile. On y trouva des documents relatifs à la conjuration avec la preuve des différentes responsabilités. Comme châtiment, 60 villes macédoniennes furent rasées, l'Épire et l'Illyrie dévastées; Rhodes qui, sans prendre une part active à la guerre, avait conspiré, fut privée de ses possessions d'Asie Mineure.
C'était déjà signe que le Sénat, renonçant aux illusions de Flamininus et des autres philhellènes (qui aime la Grèce) de l'Urbs, au nombre desquels se trouvaient les Scipions eux-mêmes, avait vaincu son complexe d'infériorité à l'égard de la Grèce et revenait à ses systèmes traditionnels de traiter les vaincus. Et, cependant, cette fois-là encore, les Grecs turbulents ne voulurent pas comprendre. Au bout de quelques années, on vit accéder au pouvoir, dans différentes villes, des classes prolétariennes mêlant socialisme et nationalisme. La Ligue achéenne se reconstitua et, quand elle sut Rome engagée dans une 3e guerre contre Carthage, appela toute la Grèce à la libération.
Mais alors, Rome pouvait tranquillement mener une guerre sur 2 fronts. Tandis que Scipion émilien (fils de Paul-Émile et né en -184) s'embarquait pour l'Afrique, le consul Mummius fondit sur Corinthe, une des villes les plus agitées. Il l'assiégea, la prit, tua tous les hommes, réduisit les femmes en esclavage, embarqua pour Rome tout ce qui était transportable et livra la ville aux flammes. Grèce et Macédoine furent réunies en une seule province, (que les Grecs de 1994 tentent de nouveau, mais en vain!) sous l'autorité d'un gouverneur romain, à l'exception d'Athènes et de Sparte à qui fut reconnue une certaine autonomie. La Grèce avait enfin trouvé sa paix: la paix dans la soumission. La 3e et dernière guerre Punique fut voulue par Caton le Censeur et provoquée par Masinissa: ni l'un ni l'autre n'en devait voir là fin.
Masinissa fut un des plus étranges personnages de l'Antiquité. Il vécut jusqu'à 90 ans, eut son dernier enfant à 86; à 88, il galopait encore à la tête de ses troupes. Après Zama (-202), il avait réoccupé son trône en Numidie et, comme Carthage s'était engagée avec Rome à ne plus lui faire de guerre, n'arrêtait pas de harceler Carthage par des incursions et des pillages. Carthage protestait, mais Rome la faisait taire. Toutefois, quand elle eut payé la dernière des 50 indemnités qu'elle devait annuellement à l'Urbs; elle se révolta contre ces abus et attaqua Masinissa.
À Rome, à ce moment, le parti dominant était celui de Caton, lequel terminait toujours ses discours, quel que fût leur sujet, par ce refrain: "Quant au reste, je pense qu'il faut détruire Carthage". Un nécrophile, à ne pas en douter. Dans cet incident, le Sénat, poussé par lui, vit une bonne occasion. Non seulement il interdit aux Carthaginois de prendre aucune initiative, mais il exigea, à titre d'otages, 300 enfants de familles nobles. Les enfants furent livrés, malgré les gémissements des mères, dont certaines se mirent à suivre à la nage les navires qui les emmenaient et périrent. Tout de suite après, voyant que cette provocation n'avait pas suffi, les Romains demandèrent qu'on leur remît toutes les armes, toute la flotte et une bonne partie du blé. Une fois qu'on eut encore consenti à ces conditions, le Sénat, qui révéla ainsi l'impitoyable cruauté dominatrice de Rome, exigea que toute la population se retirât à 10 milles de la ville, qui devait être entièrement rasée. Vainement, les ambassadeurs carthaginois objectèrent qu'on n'avait jamais vu, au cours de l'Histoire, d'atrocité semblable, et se jetèrent à terre en s'arrachant les cheveux, offrant leur vie en échange.
Rien à faire. Rome voulait la guerre; il lui fallait la guerre à tout prix.
Quand on sut la chose à Carthage, la foule, folle furieuse, lyncha ses dirigeants qui avaient livré les enfants, les ambassadeurs, les ministres et tous les Italiens qui lui tombèrent entre les mains. Fous de rage et de haine, les Carthaginois appelèrent tout le monde aux armes, y compris les esclaves, firent de chaque maison une forteresse et, en 2 mois de travail fébrile, préparèrent 8000 boucliers, 18,000 épées, 30,000 lances et 120 navires.
Le siège et par terre et par mer dura 3 ans.
Né en -184, Scipion émilien était fils naturel de Paul-Émile et fils adoptif du fils du vainqueur de Zama. Consul en -147, il conquit une gloire de qualité douteuse, en finissant par prendre la ville où, 6 jours encore, rue par rue, maison par maison, le combat continua. Guetté par les francs-tireurs lançant leurs projectiles des toits et des fenêtres, Scipion détruisit tous les édifices.
Ceux qui finirent par se rendre n'étaient plus que 50,000 sur les 500,000 habitants de Carthage. Tous les autres étaient morts. Leur général, qui s'appelait Asdrubal --pour changer-- implora pour lui la miséricorde (mot peu familier des Romains) de Scipion, et l'obtint. Sa femme, de honte, se précipita avec ses enfants dans les flammes d'un incendie.
Scipion demanda au Sénat l'autorisation d'arrêter le carnage. Il lui fut répondu que non seulement Carthage devait être détruite, mais encore toutes ses dépendances. La ville continua de brûler 17 jours. Les quelques survivants furent vendus comme esclaves. Son sol fut déclaré "sacer" qui veut dire "maudit", et on y versa du sel pour que rien n'y repousse. Son territoire devint dorénavant une province désignée par le nom générique d'Afrique.
Il n'y eut point de traité de paix parce qu'on n'aurait pas su avec qui le stipuler. Les ambassadeurs carthaginois avaient raison: jamais on n'avait vu, au cours de l'Histoire, d'atrocité semblable, sauf du temps bien oublié des Assyriens.
Caton et Masinissa, par bonheur, ne pouvaient pas avoir de remords, vu qu'ils étaient déjà sous terre.
Deuxième Partie: La Rome républicaine Chap. 17
Caton
CHAPITRE XVII
CATON
En -195, aussitôt après la 1 ère guerre punique, les femmes de Rome se formèrent en cortège, se rendirent au Forum et demandèrent au Parlement l'abrogation de la loi Oppia, promulguée pendant le régime d'austérité imposé par la menace d'Hannibal, et qui interdisait au beau sexe les ornements d'or, les robes de couleur et l'emploi de voitures.
C'était la 1 ère fois dans l'histoire de Rome que les femmes jouaient un rôle quelconque, prenaient une initiative politique, en somme affirmaient leurs personnalités et faisaient craquer l'austère et machiste loi qui les gardait éternelles mineures. Pendant 5</}><*7> siècles, depuis les débuts de Rome, l'Histoire avait été une histoire d'hommes dans laquelle les femmes, masse anonyme, jouaient rôle de coeur et d'utérus fournisseur d'hommes vigoureux. Les quelques femmes dont on connaisse le nom: Tarpéia, Lucrèce, Virginie, n'ont peut-être jamais existé, n'incarnant, un peu comme dans la Bible avec Esther ou Marie-Madeleine, pas des personnalités authentiques, mais sont des monuments à la Trahison ou à la vertu. La vie publique romaine était uniquement masculine. Les femmes ne comptaient que dans la vie privée, dans le cercle de la maison et de la famille, où leur influence était liée exclusivement à leur fonction de mère, d'épouse, de fille, de soeur des hommes.
Au Sénat, en sa qualité de "censeur" magistrat important chargé à la fois de la classification économique (le cens) des citoyens et de la surveillance des moeurs, Marcus Porcius Caton, né en -234 et qu'auréolait une belle carrière militaire contre les Carthaginois, s'opposa en à leur requête. Son discours, que nous a conservé Tite-Live, en dit long sur les transformations de la vie familiale et sociale de l'Urbs au cours des années précédentes.
"Si chacun de nous, messieurs, avait gardé l'autorité et les droits du mari à l'intérieur de sa maison, nous n'en serions pas arrivés à ce point. Maintenant, voilà où nous en sommes: la tyrannie des femmes, après avoir anéanti notre liberté d'action dans la famille, est en train de nous détruire au Forum. Souvenez-vous de la peine que nous avons eue à garder nos femmes en main et à refréner leur licence, lorsque les lois nous permettaient"" de le faire. Imaginez ce qui se produira désormais si ces lois sont révoquées et si les femmes sont mises, même légalement"", sur un pied d'égalité avec nous. Vous les connaissez, les femmes! Faites-les vos égales, tout de suite elles vous monteront sur le dos pour vous commander. Nous finirons par voir ceci: les hommes du monde entier qui, dans le monde entier, gouvernent les femmes, sont gouvernés par les seuls hommes qui se fassent gouverner par les femmes: les Romains." Qu'aurait pensé ce brave Caton de ce professeur féminin qui, au Québec en 1993, faisait laver le pupitre des jeunes filles par les jeunes garçons pendant la récréation...
Caton pouvait réussir pour un temps à freiner l'évolution à Rome, car né en -234 il représentait cette génération de Romains qu'avaient auréolés les campagnes contre Carthage. Mais il n'a pas réussi comme Lycurgue à Sparte. Sa spécialité était de protéger les moeurs traditionnelles romaines contre la corruption grecque, surtout celle inoculée par ces philosophes grecs qui posaient des questions impertinentes sur la loi, l'autorité, la liberté, la justice et les dieux. Sa tâche fut un peu celle de nos curés des XIX et XXe siècles qui s'étaient donnés la tâche d'empêcher que nos bons vieux Québécois nouvellement urbanisés ne succombent aux péchés du libéralisme. Dans les 2 cas, ils ont perdu. Mais il y a des Catons à toute époque. L'un deux, en 1994, a décrit dans le Devoir un billet sur la jeunesse d'aujourd'hui, bien sûr, pour s'en plaindre: "Depuis que le monde est monde, les fils se veulent différents des pères. Mais rarement a-t-on vu dans l'histoire, une jeunesse, en si grande rupture avec ses aînés"". La faille culturelle donne le vertige: césure brutale d'une tradition par l'anémie des hiérarchies parentales" (il veut dire par là que vous rentrez à la maison à n'importe qu'elle heure...)," scolaire "(vous envoyez promener vos professeurs), "civiques" (vous arrachez les arrêts-stop), "et qui fait que la jeunesse ne trouve même plus quoi à désobéir; énorme conversion de l'écrit à l'image; perte des repères nationaux par l'imprégnation cosmopolite de la culture rock et de ses dérivés; affaissement des tabous chrétiens; désarroi des enfants du divorce; changements profonds des modes de vie adolescents depuis la pilule contraceptive et l'extension de l'union libre juvénile. En </|> de siècle, c'est un séisme!" C'est ça, un Caton. Il a oublié de dire que les jeunes d'aujourd'hui, sondés, se sont dits heureux. Qu'est-ce qu'un Caton alors? Lui va comme un gant la définition qu'en a donnée un auteur récent du Puritain américain du XVIIe siècle: "Quelque qui est malheureux de voir que les autres sont heureux."
La lutte contre l'injustice entraîne toujours des injustices contraires; les victimes d'hier se font à leur tour bourreaux. Toujours est-il que les gens de l'Antiquité ont raté l'occasion d'émanciper la femme, qui ne le sera vraiment que dans la 2e partie du XXe siècle, après 3 siècles au moins de luttes d'accès à l'égalité. À Rome, on ne parlait pas, comme aujourd'hui, de la violence faite aux femmes par leur mari: elle devait être de toute évidence généralisée et régulière dans ces sociétés guerrières qui valorisaient la force et la victoire. Et aucune source historique n'en parle. Sur ce point, hellénisme, romanité, christianisme ont échoué lamentablement.
Les manifestantes romaines submergèrent notre Caton sous leurs rires, chose à laquelle, du reste, il était habitué comme tous ceux qui disent la vérité. La "loi Oppia", qui visait plus à l'économie pour l'effort de guerre que la punition sexiste des femmes, fut abrogée. C'est en vain que Caton, qui voulait dévier la loi Oppia dans un sens sexiste, tenta de se rattraper en décuplant les taxes pesant déjà sur les articles de luxe. Quand certains vents se mettent à souffler, ce n'est pas la barbe d'un censeur qui peut les arrêter, comme les bonne âmes offusquées ne purent arrêter la pornographie en Occident ou les ministères de la Santé ne purent stopper le marché de la drogue.
Et les "suffragettes "du temps de Caton (nom qu'on donnera au XIXe siècle aux femmes qui exigeront le droit de vote, dit "suffrage"), maintenant qu'elles avaient pris l'initiative, n'avaient pas l'intention de la lâcher. Peu à peu, elles obtinrent à Rome le droit d'administrer leur dot, ce qui les rendait économiquement un tout petit peu plus indépendantes, et libres, comme on dirait aujourd'hui, de "vivre leur vie ", puis celui de divorcer d'avec leur mari et, de temps en temps, si elles n'y parvenaient pas, de l'empoisonner. De plus, elles se livrèrent à des pratiques malthusiennes (de "Malthus", démographe anglais qui prônait l'arrêt de la croissance démographique) c'est-à-dire toute sorte de pratiques très dangereuses pour provoquer des avortements.
Quels étaient les adversaires de notre vertueux Caton? Ceux qu'il s'était fabriqué lui-même dans ces nouveaux cercles et salons littéraires auxquels appartenaient les Scipions. Constitué autour de la mère de deux Gracques, Cornélie, ils se rencontraient pour discuter autant de politique, de moeurs que de philosophie. C'étaient Laeliuis, surnommé le Sage, Térence, Lucilius, Polybe l'historien, Panétius le stoïcien. Tout au cours de l'histoire romaine, ces cénacles de gens cultivés entendaient être des lieux de pensée pour infléchir à distance le destin de Rome. Caton s'opposait à eux, peut-être parce qu'on l'en avait exclu, mais certainement parce que son vieux fond conservateur rebutait à ces nouveaux esprits délicats qui savaient goûter la culture grecque.
Contrairement à ce qu'on croit, et à la façon dont on nous l'a peint, l'homme qui s'efforçait de barrer le passage à ces nouvelles modes, toutes d'origine grecque, n'était pas le moins, du monde un insupportable moraliste à la bouche amère, au foie en désordre. Il s'en fallait de beaucoup. Marcus Portius Caton était un paysan plébéien des environs de Rieti, plein de santé et de bonne humeur, qui vécut jusqu'à 85 ans (âge presque légendaire pour l'époque) et ne mourut qu'après s'être passé toutes ses fantaisies, y compris celle qui lui tenait le plus au coeur, celle de se faire des tas d'ennemis.
C'est le hasard qui avait fait de lui un homme politique de marque, peut-être bien le personnage le plus intéressant de cette période. Questeur, édile, préteur, consul, il réussit même à pacifier l'Espagne troublée par des révoltes, haut fait d'armes pour lequel il reçut le triomphe. Il croyait la République menacée par les personnalités trop populaires comme les chefs victorieux tel Scipion l'Africain et par la classe sénatoriale trop instable à son goût. Il écrivit beaucoup et il avait comme idéal le vieux romain, genre Régulus et Cincinatus. C'était une sorte de Claude Ryan. Il vivait une vie d'une simplicité stoïque, dans sa petite terre qu'il cultivait de ses propres mains quand vint habiter près de chez lui un sénateur en retraite, Valérius, qui s'était retiré là en raison du dégoût que lui donnait la corruption de Rome, un peu comme un gars venu de Saint-Féréol qui se ferait accoster par les filles du quartier Saint-Roch. C'était un patricien à la mode de jadis, c'est-à-dire de ceux qui avaient les raffinements en horreur; il prit tout de suite en amitié ce garçon aux mains calleuses, aux moeurs frustes, aux cheveux roux, aux dents écartées, qui lisait bien les classiques grecs, mais en cachette, car il rougissait de cela comme d'un vice presque honteux; mais c'est d'eux qu'il avait appris à écrire et à parler dans un style pur et sec. Caton et Valérius devinrent amis sur la base d'habitudes et d'idées communes. Et c'est Valérius qui poussa Marcus -- qui s'appelait Porcius parce que sa famille avait toujours élevé des porcs, et Caton parce que tous ses ancêtres avaient été des malins -- à se faire avocat; peut-être bien le sénateur le lança-t-il dans cette carrière avec le but précis, l'espoir déterminé d'avoir un héritier dans la polémique anti-moderniste que son âge ne lui permettait plus de continuer, comme ces vieux religieux qui veulent attirer les jeunes dans la leur.
Caton s'essaya à plaider une dizaine de causes devant le tribunal local et les emporta les unes après les autres. Avec une clientèle assurée, il ouvrit un cabinet, comme on dirait aujourd'hui, à Rome, se présenta aux élections et suivit "la filière des honneurs" (le "cursus"" honorum") à une allure hannibalesque. édile à 30 ans, en -199, préteur en -198, 3 ans plus tard, il était consul Ensuite il recommença: tribun en -191, censeur en -194. Pratiquement, il continua d'exercer magistrature sur magistrature jusqu'à la plus extrême vieillesse, se distinguant surtout en temps de guerre quand il changeait ses chevrons civils pour ses galons militaires. Le camp lui convenait mieux que le Forum parce qu'il pouvait mieux y faire appel à la discipline qu'il considérait comme la condition des valeurs morales. C'était vrai, sauf qu'aujourd'hui on y rajoute la libre volonté d'accepter ou non cette discipline. Pour un Romain de la République, au contraire, c'était lâcheté et mollesse de ne pas l'imposer, surtout à la jeunesse. Il semble que ce fut un général pointilleux. Mais ses soldats le lui pardonnaient parce qu'il marchait à pied comme eux, combattait avec un courage tranquille, et, au moment du saccage et du pillage qui faisait partie des droits du vainqueur, accordait à chacun de prendre une livre (327g) d'argent sur le butin -- qu'il remettait ensuite intégralement au Sénat sans en prélever une once lui. Imaginez un étudiant, qui s'est vu attribuer à tort 5 points en trop, demander au professeur de la lui enlever pour la donner au plus vaillant de la classe. Si cela s'est déjà produit, c'est que nous sommes encore du temps de la République romaine!
C'était là une règle que les généraux romains avaient presque toujours observée, jusqu'aux guerres Puniques, mais qui, depuis quelque temps, constituait une exception. Le gouvernement ne regardait plus de trop près la part que le vainqueur empochait quand la proie était riche. Quintus Minucius avait rapporté d'Espagne 35,000 livres d'argent et 35,000 deniers; Manlius Vuslon avait ramené d'Asie 4500 livres d'or; 400,000 sesterces avaient été extorqués à Antiochos et à Persée... Sous cette pluie d'or, il était naturel de voir sombrer l'honnêteté des généraux et des magistrats romains étroitement liée à leur pauvreté. La bataille menée par Caton pour empêcher ce naufrage était destinée à l'échec, comme celle du pape contre les relations sexuelles avant le mariage. Mais les papes et les Caton n'écoutent qu'eux-mêmes et ne désarment jamais.
En -187, alors qu'il était tribun, il demanda à Scipion émilien et à son frère Lucius qui revenaient d'Asie en triomphateurs, de rendre compte au Sénat des sommes versées par Antiochos comme indemnité de guerre. C'était une requête parfaitement légitime, mais qui surprit Rome parce qu'elle mettait en doute la correction du vainqueur de Zama, laquelle, en fait, était au-dessus de tout soupçon. On ne comprend pas bien qu'elle est la raison qui poussa Caton à faire cela. Il ne pouvait certes pas ignorer l'intégrité de l'Africain et son immense popularité. Peut-être voulut-il simplement rétablir le principe, qui commençait à tomber en désuétude, que les généraux, quels que fussent leur nom et leur mérite, eussent à rendre des comptes? Peut-être y avait-il là-dessous une violente antipathie pour le "clan" ou la gens des Scipions, esthétisant, hellénisant et modernisant? Car une des fautes que l'homme antique réprouve le plus, à la différence de nous les modernes, c'est le tort d'innover. Froisser une tradition est une injure à la Cité et aux dieux. L'ordre social est la réplique de l'ordre divin du Cosmos. Perturber le 1er attirera sur les hommes la foudre du second.
Peut-être aussi les 2 raisons jouèrent-elles? Quoi qu'il en soit, une pareille prétention coalisa, contre celui qui l'avançait, cette oligarchie de familles dominantes, qui, dans le milieu de l'aristocratie sénatoriale, détenait pratiquement le monopole du pouvoir. Caton courait à l'échec, car le pouvoir de la vertu est plus faible que le pouvoir de l'argent
Note bas page
Comme les mafias d'aujourd'hui
vendeuses de stupéfiants et leurs $800 milliards de recettes annuelles, que la majorité des citoyens et leur gouvernement laissent prospérer dans l'ombre.
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, à moins que celui-ci soit si perverti qu'il accule la Cité à la ruine mortelle. Là, et là seulement, les intellectuels purs et durs ont quelque chance de le renverser. Jusqu'à Sylla, l'histoire romaine, car nous sommes tributaires des écrits des anciens historiens romains comme Tite-Live, se résume en l'histoire de quelques dynasties. Ce sont les mêmes noms qui se représentent continuellement. Sur les 200 derniers consuls de la République, la </}><*7> n'appartient qu'à 10 familles, l'autre moitié à 16. Parmi ces familles, celle des Scipions était peut-être la plus illustre, depuis celui qui était tombé sur la Trebbia jusqu'à celui qui avait triomphé à Zama, et qui était le père adoptif de celui qui, plus tard, détruisit Carthage.
Scipion L'Africain, bien que blessé dans son orgueil, se préparait à répondre. Mais son frère Lucius l'en empêcha. Tirant du dossier les documents attestant ce qui avait été touché et ce qui avait été versé, il les mit en pièces devant le Sénat. Ce geste le fit traduire devant l'Assemblée et condamner pour fraude. Mais le châtiment lui fut épargné de par le veto d'un tribun, un certain Tibérius Sempronius Gracchus dont nous entendrons bientôt reparler. Ce tribun, ne fût-ce que pour confirmer cette règle que nous venons de citer, était apparenté avec l'accusé puisqu'il avait épousé Cornélia, fille de Scipion l'Africain. Le héros de Zama fut convoqué devant l'Assemblée pour être soumis à un jugement. Il interrompit le débat pour inviter les auditeurs à se rendre au temple de Jupiter pour célébrer l'anniversaire de sa grande victoire, qui tombait précisément ce jour-là. Les assistants l'y suivirent, assistèrent aux cérémonies qui s'y déroulèrent, mais, revenant à l'assemblée, y convoquèrent de nouveau l'ancien consul et chef des armées romaines. Celui-ci, cette fois-là, refusa de se présenter; rempli d'amertume, il se retira dans sa villa de Literne où il résida jusqu'à sa mort. Ses persécuteurs le laissèrent enfin en paix. Mais Caton déplora -- et il n'avait pas tort -- que, pour la 1 ère fois dans l'histoire de Rome, les mérites de guerre d'un accusé fissent obstacle à la justice, dénonçant dans cet épisode la 1 ère infiltration d'un individualisme et d'une cupidité cachée en raison desquels la société se corromprait par le culte du héros, et la démocratie serait détruite. Ce conservateur puritain qu'était Caton avait vu loin et juste. Avait-il lu Aristote qui l'avait dit avant lui? L'éthique détruite par la corruption entraîne dans la faillite tous les régimes. Les faits devaient se charger de lui donner entièrement raison.
D'aucuns pourront se demander comment, ayant contre lui les femmes et la gang des familles aristocratiques, cet infatigable empêcheur de danser en rond, cette espèce de Claude Ryan, est parvenu à se maintenir et à réussir aux
élections chaque fois qu'il était candidat à quelque magistrature. En effet, il y avait peu de gens qui l'aimaient, mais on le savait solide et honnête. Son honnêteté, à cette époque de corruption, son ascétisme en ces temps de mollesse -- tout le monde les sentait comme un remords. Il représentait ce que tout le monde eût dû, peut-être même eût voulu être, et n'était plus depuis que l'or des conquêtes les avait ramollis, voire corrompus. Mais c'est précisément pour cela que, tout en le détestant, on le respectait et on votait pour lui. De plus, c'était un grand orateur, comme Claude Ryan mi-bedeau mi-comptable est un bon politicien sage et sans idée vraiment originale. Chose assez étrange, car Caton avait débuté dans les lettres par un traité contre les rhéteurs où il devançait la fameuse phrase de Verlaine: "Prends l'éloquence et tords-lui le cou." Mais justement à force d'enseigner aux autres comment il ne fallait pas parler, il avait appris lui-même à très bien parler. Le peu qui nous reste de ses discours suffit à nous faire constater qu'il est plus grand que Cicéron, lequel est certainement plus poli, plus digne, littérairement plus parfait, mais moins direct, moins efficace et moins sincère. Ce qui nous montre bien qu'il n'y a pas d'éloquence, comme il n'y a pas de littérature, comme il n'y a rien, sans une force morale et une conviction authentique comme soutien.
Caton assaisonnait d'humour même ses plus sévères réquisitoires. Quand, par exemple, en tant que censeur, il fit expulser du Sénat Manilius, pour avoir embrassé sa femme en public. Quelqu'un lui demandant si, lui, il ne l'avait jamais fait, il répondit: "Si, mais uniquement quand il tonne. C'est pour cela que le mauvais temps me met toujours de bonne humeur". Même lorsqu'on lui intentait des procès, ce qu'on fit, semble-t-il, 40 fois, il ne se départait pas de sa bonne humeur, et riait autant qu'il mordait. Avec ses sarcasmes toujours prêts, ses saillies populaires, sa figure zébrée de blessures, ses cheveux roux et ses dents espacées, il n'était pas agréable de l'avoir en face de soi comme adversaire. Nul ne fût jamais parvenu à le désarçonner si lui-même, à un certain moment, ne s'était pas lassé de cette inutile bataille et ne s'en était pas retiré spontanément pour écrire des livres, occupation qu'il méprisait dans son for intérieur.
S'il fit cela, c'est parce qu'il voulait opposer quelques textes écrits en latin à ceux que "désormais, tous les lettrés s'étaient mis à écrire en grec, langue qui risquait de s'assurer le monopole de la culture romaine. Et en effet, le "De Agricola", "l'unique ouvrage qui nous soit resté de lui, est le 1er vrai livre en prose qui soit né à Rome. C'est un curieux manuel pratique où se mêlent, à des idées vaguement philosophiques, des conseils pour soigner la diarrhée et les rhumatismes. Quant à ses critères pour l'exploitation des terres, les voici: "Le mieux", dit-il", c'est un fructueux élevage de bétail. Et après? Un élevage moyennement profitable. Et après? Un élevage même pas moyennement profitable. Et après? Après.., après: l'agriculture et les semailles" . Si le style c'est l'homme, alors l'homme devait être aussi têtu que borné, comme beaucoup de gros moralisateurs. Caton ne voulait pas faire retour à l'agriculture, mais au temps des bergers, encore plus colon et plus creux. Ce qui ne l'empêchait pas d'être intelligent et perspicace. Personne n'eut d'une façon plus vive que lui le pressentiment de la décadence de Rome, et personne ne diagnostiqua mieux que lui le foyer d'infection: la Grèce. Il avait étudié la langue grecque: cultivé, averti comme il l'était sous ses grossiers vêtements, il avait compris que la culture hellénique était bien trop supérieure, bien trop raffinée pour ne pas corrompre la culture romaine. Il traitait Socrate de "vieille fille bavarde" ; et approuvait les juges qui avaient condamné à mort ce saboteur des lois et du caractère d'Athènes. Mais s'il le haïssait, il ne cessait de l'admirer, car il se rendait compte que ses idées conquerraient jusqu'à l'Urbs. On avait pu génocider Carthage, mais la culture grecque était invincible tant elle était, tant elle est encore, éblouissante avec sa créativité incontournable. Le Sénat lui avait déjà cédé en bannissant deux philosophes épicuriens, Alicios et Philiscos. Le stoïcisme, passe encore, mais l'épicurisme! Caton, jaloux et méfiant, conservateur sans fantaisie et sans art, le savait: "Crois-moi sur parole, "écrivait-il à son fils," si ce peuple parvient à nous contaminer avec sa culture, nous sommes perdus. Il a déjà commencé avec ses médecins, qui, sous prétexte de nous soigner, sont venus ici détruire les barbares " (que nous sommes à leurs yeux). "Je t'interdis d'avoir affaire à eux." Il aimait mieux le voir mort plutôt que guéri par les aspirines et les vitamines grecques.
C'est probablement cette terreur qui a dû lui suggérer l'insistance qui l'a rendu célèbre du "delenda Carthago" ("Il faut détruire Carthage"). Plutôt qu'à empêcher une renaissance de la ville phénicienne, il visait à distraire Rome de la tentation de conquérir la Grèce. Il voulait que sa patrie regardât du côté de l'Occident, et non pas du côté de l'Orient d'où ne pouvaient lui venir, à son idée, que des vices et des malheurs. Peut-être fut-il très déçu de la rapidité avec laquelle Scipion mena l'entreprise à bout. Il eût préféré une guerre défensive contre 10 Hannibals à une offensive contre l'Hellade. Quand il vit les consuls Marcellus, Fulvius et Paul-Émile (le fils du 1er Paul-Émile tombé à Cannes) revenir de là avec des chars chargés de statues, de peintures, de coupes de métal, de miroirs, de meubles de prix et d'étoffes brodées, et le peuple se presser autour de ces merveilles non sans parler de modes, de styles, de petits bibelots, de sandales, d'argenterie et de cosmétiques, il dut s'arracher les cheveux. Il préférait la tradition à la nouveauté, ce qui dénote chez ce probable nécrophile une sorte de préférence pour la mort, car la vie engendre le divers et le nouveau.
Il mourut en -149 sans n'avoir jamais vu de ses yeux la ruine de Carthage, alors que le Sénat avait déjà décidé d'envoyer le dernier Scipion "ad delendam Carthaginem "(pour détruire Carthage). Peut-être ce geste lui donna-t-il un souffle d'espoir; à tout le moins nous plaît-il de le croire. S'il avait encore vécu si peu que ce fût, il se serait aperçu que la destruction de Carthage n'avait servi exactement à rien, si preuve doit être encore à faire que détruire ne sert à rien. Bien mieux, à peine cette ville eut-elle disparu de la face de l'Afrique et de la Méditerranée, sous l'effet de la ténacité nécrophile de Caton, que les Romains n'eurent plus d'yeux, d'oreilles ni de pensée que pour Phidias, Praxitèle, Aristote, Platon, la cuisine, les fards, et les hétaïres d'Athènes. Les Romains las des misères et des souffrances de la guerre allaient découvrir ce qu'ils ne connaissaient pas encore: l'art de vivre.
Partie: La Rome républicaine Chap. 18
... Ferum victorem cepit
CHAPITRE XVIII
...FERUM VICTOREM CEPIT
(... conquit son vainqueur)
Horace, beaucoup plus tard, confirma a posteriori les craintes exprimées a priori par Caton, avec les vers fameux: "Greacia capta ferum victorem cepit" qui veut dire: "la Grèce conquise conquit son barbare vainqueur".
L'influence grecque utilisa plusieurs canaux: la religion et le théâtre pour la plèbe, la philosophie et les arts pour les classes supérieures, qui n'étaient pas encore cultivées et le devinrent progressivement, mais d'une façon bien différente que celle de Grèce.
Polybe, quand il fut fait prisonnier, eut l'impression qu'à Rome la religion était encore solide. "Le caractère," écrit-il, "en raison duquel, à mon avis, l'Empire romain est supérieur à tous les autres, c'est la religion qu'on y pratique. Ce qui dans d'autres nations, serait considéré comme une superstition blâmable, constitue presque à Rome le ciment de l'état. Tout ce qui se rapporte à la religion est revêtu d'une telle pompe et conditionne à tel point la vie publique et privée que rien ne pourra jamais lui faire concurrence. Je crois que le gouvernement fait cela exprès, pour les masses. Cela ne serait pas nécessaire avec un peuple composé exclusivement de gens éclairés; mais, pour les foules qui sont toujours obtuses et enclines aux passions aveugles, il est bon qu'au moins la peur (de quelque dieu, même stupide) leur serve de frein".
On voit bien dans ces phrases tout l'esprit délié et riche du Grec, bien différent de la tête de ciment de notre Caton de tout à l'heure. Sur un homme comme Polybe, tout frais arrivé de Grèce où le scepticisme et l'incrédulité étaient sans bornes, il est compréhensible que les Romains, qui conservaient encore une lueur de foi, fissent l'effet très spécial que font sur nous les moines quand nous les voyons dans leur style de vie sévère et borné. En fait, chez les frustres Romains du début de la République, la religion était en somme leur unique spectacle. Il n'avait que cela, d'où cette sorte de plaisir à assister aux cérémonies religieuses qui nous déconcerte aujourd'hui quand on regarde la platitude ennuyeuse des nôtres. En plus, cette religion romaine comme la grecque de jadis était une religion nationale et patriotique, quand pour nous, modernes, religion et patriotisme sont sans aucun rapport commun. Bref, la religion romaine était à la croisée des chemins de la psyché collective, voire individuelle, de Rome et de ses citoyens. Polybe s'en étonnait, car en Grèce le rationalisme avait fini par avoir raison de la religion traditionnelle grecque encore en vigueur chez leurs puissants et frustres conquérants. Mais, réellement, il ne s'agissait plus là que d'une lueur, même si la force de d'habitude faisait respecter encore certaines formes liturgiques ( "la pompe", comme dit Polybe). Caton qui, pourtant, s'efforçait de sauver toutes les anciennes moeurs et toutes les vieilles croyances, se demandait, dans un discours public, comment pouvaient bien faire les augures qui connaissaient les trucs les uns des autres pour ne pas être saisis de fou rire quand ils se rencontraient dans la rue. Quand les plus pieux trouvent leur religion hypocrite, elle n'est pas loin de prendre la porte. Sur la scène, Plaute devait impunément ridiculiser Jupiter en tant que séducteur d'Alcmène et présenter Mercure comme un clown. Ces augures étaient très importants dans la vie quotidienne des Romains. On ne faisait rien d'important sans consulter ces prêtres interprètes de la volonté des dieux. Numa Pompilius en avaient institué 3, puis ils furent 16 vers -50. Ils étaient suffisamment craints pour qu'on décide un jour de les élire. La crosse de nos évêques vient d'eux, car les augures portaient une baguette recourbée en spirale dont ils se servaient pour tracer, comme Romulus, un carré dit "templum "dans le ciel pour observer le vol des oiseaux et d'autres signes divins tels la météo, les entrailles des animaux ou les mouvements de animaux.
Le peuple qui applaudissait ces comédies impies était le même qui, quelques années plus tôt, quand il avait appris le désastre de Cannes, s'était précipité sur la place en criant: "Quel est le dieu que nous devons prier pour le salut de Rome?"
Évidemment, ce n'est qu'aux moments de danger que les Romains se souvenaient qu'ils avaient un dieu, mais, au milieu de tous ceux qui peuplaient leur paradis, ils ne savaient pas quel était le plus efficace à prier. La réponse du gouvernement fut curieuse: il décida de confier le salut de l'Urbs non pas à un dieu romain comme cela s'était fait jusqu'alors, mais à une déesse grecque, Cybèle introduite à Rome en -204, et ordonna que la statue de celle-ci fut apportée à Rome de Pessinonte en Asie Mineure, où elle se trouvait. Attale, le roi de Pergame, consentit à ce voyage. C'est ainsi que "Magna Mater "la grand-mère), comme elle fut rebaptisée, arriva un jour à Ostie où l'attendait Scipion l'Africain, à la tête d'un comité de nobles matrones. À Rome, on répandit le bruit que le navire s'étant ensablé à l'embouchure du Tibre avait été dégagé et convoyé le long du fleuve jusqu'au coeur de la ville par la vestale Virginia Claudia, par la seule vertu de sa chasteté. On ne sut jamais comment elle fit. Tous, qu'ils y crussent ou non, brûlèrent, de l'encens sur le passage de la déesse, que les matrones portèrent en procession jusqu'au temple de la Victoire. Le Sénat fut quelque peu scandalisé et perplexe quand il apprit que la grand-mère devait être gardée par des prêtres ayant pratiqué l'autoémasculation. (Ils s'étaient eux-mêmes coupé les testicules). Étrange coutume qui pourrait avoir comme explication que le castré veut transférer par piété le pouvoir de procréation sur le dieu. Il investit une part de lui-même dans son dieu. Ce qui prouve encore mieux que les dieux sont des projections des fantasmes des hommes.
De ces prêtres émasculés, il ne s'en trouvait pas dans les collèges sacerdotaux de Rome. On finit par en découvrir parmi les prisonniers de guerre, qu'on fit prêtres à cette occasion. Ce furent les "quindecimviri", littéralement les "15 hommes"...
À partir de ce moment, la liturgie grecque se répandit; elle fut appliquée non seulement aux dieux venant de là-bas mais également aux dieux romains. Le résultat fut que d'austère et plutôt lugubre qu'elle avait été jusqu'alors, elle devint joyeuse et carnavalesque.
Quand des nouveautés arrivent trop brutalement dans une société traditionnelle, elles dérangent beaucoup de monde. Rien à Rome n'a été plus "dérangeant" que le dieu grec du vin Bacchus quand il débarqua à Rome. Cet événement s'appelle les BACCHANALES.
Au début, ce ne fut qu'une rumeur, des accusations vagues et mal formulées que la médisance publique eut tôt fait de parer des plus sombres couleurs. Puis il y eut un fait divers qui, pour une sordide affaire d'héritage, mit en scène une mère indigne, un jeune homme naïf, une prostituée au grand coeur.
Enfin il y eut un scandale qui ébranla toute l'Italie. au moment même où Rome, après 5a victoire sur les Carthaginois, menait contre la Grèce et l'Orient les premières expéditions qui lui assureront l'empire du monde méditerranéen.
En -186, une banale affaire de moeurs mobilisa les plus hautes autorités de la République, entraîna un campagne de répression qui, pendant près de 5 ans, multiplia les arrestations et les condamnation à mort, l'implication de plus de 7 000 personnes; c'est ainsi que l'on peut résumer l'affaire des Bacchanales, connue de nous par le décret voté par le Sénat et par un seul récit, écrit 2 siècles après par l'historien Tite-Live. L'objet du scandale fut un de ces cultes orientaux à mystères qui, depuis quelques décennies, pénétraient à Rome et faisaient concurrence à la religion officielle.
La première divinité orientale implantée à Rome fut Cybèle, la Grande Mère des dieux, adorée en Asie Mineure. En -205, sous la pression d'une partie de l'aristocratie, le Sénat romain décida, pour s'assurer la victoire sur Carthage, d'aller chercher officiellement en Phrygie la pierre noire symbolisant la déesse. Accueillie avec des honneurs considérables, elle fut installée sur le Palatin avec son clergé de Galles, des prêtres eunuques et prophètes, dont les accoutrements bariolés, les mutilations sexuelles rituelles, les musiques stridentes scandalisèrent les esprits conservateurs.
À l'opposé de cette pénétration officielle, commandée par l'urgence de la situation, les autres divinités orientales furent importées clandestinement par les esclaves ou les étrangers. Les réactions officielles à leur encontre furent plus ou moins hostiles: si certains cultes se propagèrent dans une quasi-indifférence, d'autres furent l'objet de répressions dont la plus brutale toucha les fidèles de Bacchus
.
La personnalité même du dieu Bacchus-Dionysos était complexe: d'origine douteuse, peut-être phrygienne, il joua un rôle privilégié en Grèce, puisque les processions en son honneur donnèrent naissance au théâtre, principalement à Athènes.
Dieu du vin et du délire extatique, Bacchus était aussi honoré par des groupes de fidèles "ou thiases, "célébrant des cérémonies orgiastiques: dans ces Bacchanales, propres à exalter les imaginations des profanes, les femmes. sous l'emprise du vin et peut-être de certaines drogues, parcouraient les bois en poussant des hurlements.
Vêtues de peaux de panthère ou de faon costume traditionnel des Ménades accompagnant Bacchus, et brandissant leurs thyrses, de longs javelots surmontés d'une pomme de pin elles se livraient à des rituels bizarres et sanglants: elles démembraient à mains nues le gibier qu'elles avaient chassé et en consommaient sur-le-champ les chairs crues. Prétexte aux folies spectaculaires des bacchantes, les mystères dionysiaques permettaient aux initiés d'obtenir la garantie du bonheur dans l'éternité.
C'est en venant de la Grande-Grèce c'est-à-dire de Sicile et du sud de l'Italie, que les cérémonies orgiastiques en l'honneur d Bacchus s'infiltrèrent dans la péninsule toute entière. Le succès rencontré par le dionysisme chez les populations grecques de Campanie et de Tarente avait entraîné des modifications profondes dans le recrutement des fidèles et le déroulement des cérémonies. Alors que les femmes étaient jusque-là traditionnellement les seules à participer aux orgies, les hommes furent admis à fréquenter les chapelles dionysiaques et purent même exercer le sacerdoce; les cérémonies originellement diurnes se déroulèrent la nuit et les jours d'initiation furent multipliés dans l'année.
Le prosélytisme des prêtres missionnaires de Bacchus gagna tout d'abord l'Étrurie, au nord de Rome: un prêtre grec, un "diseur de bonne aventure ", comme le juge dédaigneusement Tite-Live, installa dans cette région des chapelles fréquentées par une foule d'hommes et de femmes, de jeunes et de vieux.
Bien que, à cause du secret rigoureux auquel étaient tenus les initiés, peu de renseignements aient filtré sur le contenu des mystères, les premières rumeurs concernant l'immoralité des chapelles dionysiaques prirent naissance dans les villes d'Étrurie.
Ce furent tout d'abord les voisins qui se plaignirent du tapage nocturne: comme tous les cultes orientaux, les orgies étaient accompagnées de la musique stridente des cymbales et des tambourins; leur vacarme, les ululements des bacchantes et leurs danses bruyantes exaspéraient les habitants d'alentour; on pouvait parfois aussi voir les bacchantes plonger dans les fleuves des torches enflammées qu'elles retiraient de l'eau tout allumées, acte diabolique et suspect qui s'expliquait par le mélange inextinguible de soufre et de chaux vive dont ces torches étaient enduites.
On chuchotait encore que les bacchantes possédaient des machines infernales capables d'engloutir dans les abîmes de la terre leurs victimes; il s'agissait en fait de machineries empruntées aux accessoires de théâtre, qui servaient dans les cérémonies d'initiation à simuler une descente aux enfers.
De fil en aiguille, les suppositions les plus monstrueuses prirent naissance et la rumeur publique prêta à ces réunions nocturnes des buts inavouables: on commença par imaginer des scènes de débauche inouïes et de folie collective, le déchaînement effréné des instincts les plus pervers, le viol des garçons et des jeunes filles entraînés malgré eux dans le repaire des bacchantes.
Puis les accusations s'étoffèrent: le vacarme des réunions n'avait d'autre fin que de couvrir les cris de ceux que les bacchantes assassinaient pour pouvoir ensuite se repaître de leur chair.
Bien que l'affaire fît grand bruit dans les villes d'Étrurie, elle n'aurait peut-être pas eu de conséquences tragiques, si des dévots missionnaires n'avaient fait pénétrer le culte à Rome même. Au pied de l'Aventin, au bord du Tibre, se trouvait un petit bois consacré à une divinité latine, au nom prédestiné de "Stimula", que l'on confondit facilement avec Sémélé, la mère mythique de Dionysos. C'est dans ce bois que les bacchantes installèrent une chapelle.
Une prêtresse campanienne, Paccula Annia, modifia les mystères primitifs en y apportant les innovations déjà notées dans d'autres villes d'Italie. En initiant ses deux fils, elle ouvrit le sacerdoce aux hommes; elle autorisa l'initiation des jeunes gens âgés de moins de 20 ans; elle institua 5 jours d'initiation par mois au lieu de 3 par an. Enfin les cérémonies furent nocturnes.
Rapidement l'activité des dévots suscita les mêmes rumeurs que partout ailleurs; aux reproches de débauche et de perversion succédèrent les accusations d'escroquerie, puis de crime. Tout était prêt pour le dernier acte de l'affaire: la condamnation par l'état romain du dionysisme et la réglementation du culte de Bacchus.
Le fait divers qui entraîna l'action publique rappelle l'intrigue de ces comédies de Plaute, dont les spectateurs romains faisaient alors leurs délices: les acteurs en sont empruntés au théâtre ou au roman-feuilleton: un jeune homme dont l'héritage est convoité par une mère et un beau-père peu scrupuleux, une sombre machination destinée à compromettre cet innocent jeune homme, une courtisane au coeur noble qui fait passer son amour avant ses intérêts professionnels. Ce scénario romanesque a souvent fait douter de la véracité du récit de Tite-Live; mais, si, pour piquer la curiosité de son lecteur, il a enjolivé quelques épisodes de l'affaire, le fondement même ne peut être mis en doute.
Le premier acteur de l'histoire est un jeune homme, Publius Aebutius, né dans l'ordre équestre et appartenant donc à une famille riche et des plus honorables. Après la mort de son père, survenue sans doute alors qu'il était encore enfant, et celle de ses tuteurs légaux, il était passé sous la tutelle de sa mère, Duronia et du second mari de celle-ci, Rutilius Sempronius.
Le couple, qui avait largement et malhonnêtement profité de la fortune laissée au jeune homme par son père, se trouva dans l'impossibilité de rendre des comptes de tutelle à Aebutius, lorsque celui-ci atteignit sa majorité légale. Quel expédient trouver pour éviter un procès et une condamnation probable ?
Duronia et Rutilius songèrent un moment à supprimer leur pupille, mais se heurtèrent aux difficultés de mener à bien un crime parfait. Duronia eut alors l'idée machiavélique d'initier son fils aux mystères de Bacchus: déshonoré par les pratiques infamantes et lié par le secret de l'initiation, le jeune homme deviendrait ainsi une proie toute désignée pour le chantage et serait bon gré mal gré à la merci de ses tuteurs.
Aebutius relevait de maladie et sa mère feignant d'avoir fait le voeu pour obtenir sa guérison de le consacrer à Bacchus, lui donna quelques recommandations pour se préparer à son initiation: qu'il observe 10 jours de chasteté et, le 10e jour, après les ablutions purificatoires, il sera admis au nombre des mystes (adepte des mystères).
Sans méfiance et parce que l'affaire pour lui ne prêtait guère à conséquences, le jeune homme accepta.
Entre en scène le second personnage du drame, Hispala Fecenia. Prostituée dès son enfance par sa maîtresse, cette ancienne esclave avait continué, après son affranchissement, à exercer le métier de courtisane pour son propre compte. Aucune comparaison possible entre cette hétaïre de haute volée et les misérables filles qui, dans le quartier populaire de Subure, s'offraient à la clientèle des lupanars. Grâce à sa réputation de beauté et à ses talents, Hispala avait amassé une fortune confortable et menait une vie brillante dans sa maison sur le mont Aventin.
Séduite par la jeunesse d'Aebutius, son voisin, elle lui avait fait des avances et une liaison n'avait pas tardé à s'établir entre eux. Aebutius trouvait dans l'affranchie à la fois une maîtresse et une femme riche qui, bien loin de lui faire payer ses faveurs, l'entretenait avec générosité.
Hispala était à ce point entichée de son jeune amant qu'elle avait obtenu des autorités judiciaires d'en faire par testament son légataire universel.
Lorsque, à la suite de la conversation qu'il a eue avec sa mère, Ebutius se rend chez sa maîtresse, il lui annonce en plaisantant que, pendant 10 jours, il leur faudra faire chambre à part et, devant la mine étonnée d'Hispala, il explique comment, pour exaucer le voeu de sa mère et de son beau-père, il va se faire initier aux mystères de Bacchus. La réaction de la courtisane est explosive: elle se répand en imprécations véhémentes contre les parents du jeune homme, ce qui prouve qu'elle était vraiment et sincèrement amoureuse. Aebutius la conjure de s'expliquer.
-- "Ne vois-tu pas", s'exclame-t-elle, "qu'ils en veulent à ta réputation et à ta vie?"
Et, suppliant les dieux de lui pardonner si elle trahit son serment de silence, elle poursuit:
-- "Ne sais-tu pas ce qui se passe dans le sanctuaire de Bacchus ? Lorsque j'étais esclave, j'ai accompagné ma maîtresse dans ce repaire de débauche et je peux t'assurer que tu seras la victime des prêtres qui te feront d'odieuses"" violences."
Troublé par ces révélations, Aebutius promet à Hispala de refuser l'initiation prévue. Et c'est bien ce qu'il fait, lorsque Duronia et Rutilius Sempronius reviennent à la charge. Une violente scène éclate alors: Duronia reproche à Aebutius de ne pouvoir se passer pendant 10 jours des caresses empoisonnées de cette vipère d'Hispala; Rutilius menace son beau-fils et, au comble de l'exaspération, le chasse de sa maison.
Suivi de 4 esclaves, Aebutius se réfugie chez sa tante paternelle, Aebutia, une vieille dame tout à fait convenable et honnête ravie au fond d'elle-même de pouvoir se venger de son ancienne belle-soeur, dont le remariage lui a fort déplu.
Sur ses conseils, Aebutius va trouver secrètement le consul Spurius Postumius Albinus pour lui raconter toute l'affaire. Le consul, fort prudemment, après avoir écouté le récit d'Aebutius, le congédie en lui ordonnant de revenir le surlendemain; puis, méthodiquement, par étapes, il mène sa propre enquête.
Il lui faut d'abord rechercher s'il convient d'ajouter foi aux déclarations du jeune homme. Il trouve une précieuse auxiliaire dans sa propre belle-mère, Sulpicia, qui, après lui avoir donné les meilleurs renseignements sur l'honorabilité de la famille d'Aebutius, invite chez elle la vieille tante.
Comme par hasard, pendant cette visite, le consul survient chez sa belle-mère et fait tomber la conversation sur Aebutius, toujours comme par hasard. Aebutia se répand alors en lamentations sur le sort de son neveu, sur la perfidie de Duronia, et le consul, convaincu que le jeune homme lui a dit la vérité, entame la seconde phase de son enquête.
Sa belle-mère, une nouvelle fois, joue les intermédiaires et convoque chez elle Hispala. L'affranchie, en recevant le message de Sulpicia, est fort troublée: que peut lui vouloir cette femme de l'aristocratie? Son émotion s'accroît lorsqu'en pénétrant dans le vestibule de Sulpicia, elle se heurte au cortège du consul: ses collaborateurs, ses esclaves et surtout ses licteurs, ces gardes armés du faisceau de verges, insignes judiciaires et pénaux de cette magistrature suprême.
C'est intentionnellement que Postumius a imaginé cette mise en scène, propre à impressionner la malheureuse affranchie qui conduite devant Postumius et Sulpicia, se voit intimer l'ordre de dévoiler tout ce qu'elle sait sur les mystères de Bacchus.
Sa confession est difficile à obtenir; les pires châtiments étaient en effet promis aux initiés qui révélaient le contenu des cérémonies et elle craignait tout autant les représailles des bacchants que la colère divine. Elle nie tout d'abord et feint de traiter à la légère les révélations d'Aebutius.
Mais Hispala est une affranchie; le consul n'est pas tenu envers elle aux mêmes égards auxquels ont eu droit Aebutius, citoyen romain, et sa tante. Il la menace, la brutalise même, puis use de chantage, lui promet enfin l'impunité.
Étourdie, terrorisée, Hispala s'effondre enfin et révèle tout ce qu'elle sait: les modifications apportées dans les initiations par la campanienne Paccula Annia, les noms des grands prêtres, et, avec un grand luxe de détails, les horreurs commises dans le sanctuaire: l'ivresse, les débauches nocturnes, le viol des jeunes gens, les hommes possédés par le dieu qui prophétisent frénétiquement, les femmes, ayant perdu toute pudeur, qui s'abandonnent à la fureur divine comme aux orgies sexuelles, les crimes monstrueux enfin:
Ne rien tenir pour sacrilège (tout se permettre), voilà ce qui est le comble de la dévotion pour les bacchants. Leur nombre est déjà considérable et leur secte forme un second peuple dans le peuple romain. La contagion gagne même les hommes et les femmes de la noblesse. Aucun âge n'est préservé, puisque, depuis 2 ans. l'âge maximal pour l'initiation a été fixé à 20 ans.
Le consul <-!>"Postumius avait donc en main tous les éléments pour dévoiler au grand jour le scandale. Plus que par les accusations de débauche ou de crime, il avait été troublé par les dernières révélations d'Hispala: les dévots de Bacchus, niant les interdits de la religion traditionnelle, mettaient en péril Rome tout entière; le nombre et la composition de ce second peuple constituait une menace d'atteinte à la sûreté de l'état.
En homme énergique et comme le lui ordonnaient sa charge et son serment de consul, Postumius prit immédiatement les dispositions qui s'imposaient. Tout d'abord la sécurité de ses informateurs dont le témoignage était essentiel: Aebutius fut confié à un client du consul; Hispala se vit cloîtrée dans un appartement au 1er étage de la demeure de Sulpicia, où, par mesure supplémentaire de sécurité, on condamna l'escalier donnant sur la rue. Ainsi l'affranchie, témoin principal à charge, se trouvait-elle à l'abri de toutes représailles éventuelles.
Sans perdre un instant, le consul se rendit ensuite au Sénat où il fit un rapport détaillé sur tout ce que son enquête lui avait appris. Ce fut la consternation dans les rangs des sénateurs, effrayés de la menace
que faisaient peser sur Rome les associations clandestines des bacchants; de plus, à titre privé, chacun craignait de découvrir des coupables dans sa propre famille. La moindre hésitation pouvait être prise pour un aveu de complicité.
Aussi, à l'unanimité, l'assemblée vota-t-elle des remerciements au consul Postumius, l'ouverture d'une information extraordinaire sur les adeptes de Bacchus, l'interdiction de toute réunion. Pour plus de sécurité, tous les magistrats furent chargés de la surveillance des rues de Rome, chaque quartier quadrillé par des gardes et toutes les mesures prises pour maintenir la cité dans un véritable état de siège.
Une fois ces dispositifs mis en place, le plus difficile était sans doute de révéler l'affaire au grand public et de prévenir tout mouvement de sympathie de la part du peuple romain où les bacchants comptaient de nombreux adeptes ou amis.
Une fois encore, l'habileté de Postumius fit merveille: ayant convoqué le peuple au Forum, le consul récita une prière solennelle aux dieux nationaux, puis s'adressa aux Romains dans un long discours par lequel il suscita simultanément la crainte et la réprobation de ses auditeurs. Il mit d'abord en avant le danger que présentait pour l'avenir du pays le jeune âge des initiés. Comment ces adolescents, dégénérés et efféminés par la débauche, pourraient-ils devenir ensuite les vaillants soldats dont Rome avait besoin pour ses guerres? Il insista ensuite sur le péril immédiat couru par tous: alors que les seules réunions licites et contrôlables étaient les assemblées populaires convoquées par les magistrats, les thiases des bacchants, anarchiques et clandestins, menaçaient l'état.
Et le consul conclut en adjurant le peuple romain d'accepter avec sérénité la campagne d'épuration que, pour le bien de tous, il se voyait contraint de mener. Puis on donna lecture des "senatus consultes "qui promettaient des récompenses aux indicateurs et interdisaient à quiconque de venir en aide aux bacchants en les cachant ou en favorisant leur fuite.
Immédiatement un vent de panique souffla sur la ville. Nombreux furent ceux qui, la nuit même, tentèrent de fuir, mais ils furent refoulés par les gardes postés aux portes de Rome. Certains échappèrent à la répression par le suicide, ce qui n'empêcha pas l'arrestation de plus de 7000 adeptes, à commencer par les 4 grands prêtres, 2 Romains de la plèbe et 2 Italiens, originaires de Campanie et d'Étrurie.
Les mêmes scènes d'épouvante se reproduisirent dans toutes les villes d'Italie, car les consuls en personne firent une tournée dans les municipes (villes soumises d'Italie) pour mener l'enquête et veiller à l'application des poursuites judiciaires. Ce fut une véritable terreur que l'on organisa dans tout le pays.
Les exécutions furent si nombreuses que les autorités, recourant à la tradition qui donnait au "pater familias "droit de vie et de mort sur tous les membres de sa famille, remirent les femmes condamnées à leur père ou à leur mari pour qu'ils se chargent eux-mêmes de l'exécution à domicile.
Il est impossible de dénombrer exactement les victimes de cette persécution sanglante qui sévissait encore en -181, soit 5 ans après les révélations d'Hispala. Toutes les chapelles bachiques furent rasées, toutes les installations servant aux mystères détruites.
Enfin, un "senatus consulte, "sans supprimer le culte de Bacchus (car on ne voulait pas offenser ce dieu), le réglementa étroitement pour éviter la reconstitution des thiases. Le texte fut affiché dans toute l'Italie, et nous en possédons une copie.
Si Tite-Live, dans son récit, met bien l'accent sur l'ampleur qu'avait prise en quelques années le mouvement dionysiaque en Italie et à Rome, il n'en resta pas moins que son témoignage doit être considéré avec prudence. L'historien, pour relater cette affaire, n'a disposé que des pièces du dossier d'accusation et
la version officielle qu'il a suivie a gommé tout l'arrière-plan politique.
Il est incontestable que les pratiques dionysiaques, l'ivresse rituelle, le délire prophétique répugnaient
à la mentalité romaine et il ne fut certes pas difficile de monter en épingle l'immoralité de certaines pratiques orgiaques. Elles étaient morales dans les temps très archaïques, mais la vie urbaine des Cités les avaient déclassées et rendues immorales.
Les autorités romaines redoutèrent aussi à n'en point douter le danger que faisaient courir à la sécurité publique les associations secrètes et le très grand nombre des adeptes exigeait des mesures énergiques. Au moment où Rome menait ses premières campagnes contre la Macédoine et l'Orient méditerranéen, on pouvait craindre aussi le noyautage des thiases par des Grecs et des infiltrations étrangères, inquiétantes en temps de guerre.
Mais il y a plus: l'affaire des Bacchanales constitue un épisode de la lutte que se menèrent au -IIe siècle les grandes familles favorables à la pénétration de l'hellénisme et celles qui préconisaient un retour aux traditions.
Les Scipions, les Aemilii, entre autres, avaient contribué, à la fin de la 2e guerre punique, à propager les croyances et les moeurs venues de Grèce ou d'Orient. 20 ans plus tard, les milieux traditionalistes avaient repris suffisamment d'autorité pour imposer au pays une réaction nationaliste. Ce n'est certainement pas un hasard si la censure de Caton l'Ancien, célèbre dans l'antiquité par sa rigueur, date de l'année qui suit l'affaire des Bacchanales.
Plus qu'une affaire de moeurs, le scandale doit donc être considéré comme l'épisode le plus sanglant du conflit entre philhellènes et conservateurs et, à travers les bacchants, c'est en fait toute une partie de l'élite romaine gagnée par les courants novateurs qui était visée.
En outre, dans les Bacchants 3 autres enjeux étaient en cause: la libération sexuelle, l'égalité des sexes ou la libération de la femme, l'affranchissement individualiste et communautaire envers le pouvoir traditionnel. Dans cette "nuit des longs couteaux" que furent ces Bacchanales écrasées dans le sang, nul doute que ces 3 libérations furent stoppées pour longtemps, et Rome n'a pu se doter et apprendre à gérer ce type de liberté que se donneront bien plus tard les Modernes.
Par ailleurs, les conservateurs pouvaient craindre si les Bacchants s'installaient à Rome le retour au primitivisme que véhiculait le rite de Bacchus, et que les Athéniens avaient érigé en philosophie avec les Cyniques. En somme, on ne sait plus trop qui étaient les "modernes", les conservateurs à la Caton ou les bacchants à la Bacchus.
Canalisé et réglementé, le culte de Bacchus n'en continua pas moins à subsister, mais ne fit plus parler de lui.
Que devinrent les deux acteurs principaux de cette histoire? En récompense du service éminent qu'ils avaient rendu à Rome, chacun d'eux reçut du Trésor public une somme de 100 000 as. Aebutius fut dispensé du service militaire. Quant à Hispala, elle obtint tous les droits d'une femme de naissance libre, et en particulier la possibilité d'épouser un citoyen romain. Mais l'histoire ne dit pas si ce fut Aebutius qu'elle choisit comme mari.
Les moeurs du peuple romain étaient-elles vraiment à l'agonie? Certains le croyaient en allant au théâtre, qui devenait le vrai temple de Rome. C'est une réplique du théâtre grec, sauf qu'il n'était pas systématiquement adossé à une montagne. En plus, le fond de scène était occupé par un majestueux "mur de scène", permanent et en pierre, figurant la façade d'un palais à 4 ou 5 portes monumentales et richement ornées. Sous l'empire, il y en aura dans toutes les villes d'importance.
Le spectacle laïc concurrençait la pompe religieuse, d'où la rage meurtrière des esprits conservateurs.
Le 1er essai de spectacle avait été celui de Livius Andronicus, le prisonnier de guerre tarentin d'origine grecque qui, en -244, avait mis en scène, récité et chanté en vers "saturniens" grossiers l'Odyssée. Cela, en plus, devait être drôle, puisque les acteurs portaient une perruque, blanche pour les vieillards, rousse pour les esclaves et noire pour les jeunes hommes. Comme nous l'avons dit, le public et le gouvernement en avaient été si charmés qu'ils avaient permis aux acteurs de se constituer en corporation et d'organiser pour les grandes fêtes de l'année ce qu'on appela les "jeux scéniques" . Livius Andronicus on ne sait trop s'il était sincère ou flagorneur pour avoir flatté ses maîtres romains dans cette Odyssée assez spéciale où il vante le génie romain. Par lui, il y eut chez ses lecteurs une prise de conscience de l'hellénisme romain. Cela lui réussit, car il fut affranchi par son maître.
5 ans après cette première historique, un autre prisonnier de guerre, napolitain celui-là, Cneus Naevius (-260 à -200), fit une autre comédie tournant en ridicule les abus et les hypocrisies de la société romaine dans le style d'Aristophane. Le peuple s'amusa. Mais les familles influentes, qui se sentaient visées, protestèrent. Elles étaient trop frustes et rustaudes pour accepter la satire, qui ne trouve sa place que chez les peuples très civilisés, qui ont appris à se détacher tant soit peu de leurs propres travers. Le pauvre Naevius fut arrêté et dut se rétracter. Il écrivit une autre comédie, bien certainement dans l'intention de ne blesser personne; mais, comme c'était un homme plein d'esprit, il n'y réussit pas. Quelques malices échappées à sa plume le firent condamner à la déportation. C'est ainsi que Rome perdit à la fois un bon auteur de comédies capable de donner le départ à une production originale et non plus calquée sur les modèles étrangers, et un humoriste capable d'enseigner à son peuple lourd et sombre l'art de sourire, de se rendre compte de ses propres défauts et d'y porter remède. Exilé, Naevius ne cessa pas de composer. Il avait la rage d'écrire si fréquente chez certains écrivains. Voulant gagner sa vie à tout prix dans ce métier, il se mit à flatter son public, gonflé à bloc par l'affrontement avec le Punique. Il eut la bonne idée commerciale de composer une épopée en vers qui chanterait l'histoire glorieuse de Rome. Il réussit son pari commercial par ce vilain poème dramatique sur l'histoire romaine, "Guerre Punique" révélant chez lui un patriotisme forcené et chauvin, qui aurait plu à notre ethnocentrique de Caton.
À partir de ce moment, le théâtre romain continua d'imiter le théâtre grec jusqu'au jour où un 3e étranger vint lui donner un souffle d'originalité. Quintus Ennius était un homme des Pouilles, né en -239 de père italien mais de mère grecque. Il avait fait ses études à Tarente où on représentait les tragédies d'Euripide dont il était féru. Ensuite, il était allé faire son service militaire; et, en Sardaigne, il avait attiré par son courage l'attention de Caton, qui était là comme questeur et qui l'avait emmené à Rome. Ses "Annales, "histoire épique de Rome, d'Énée à Pyrrhus, furent, jusqu'à Virgile, le poème national de l'Urbs. Mais sa passion était le théâtre, pour lequel il écrivit une trentaine de tragédies où il s'en prenait particulièrement au zèle des bigots, un peu comme fait Jeannette Bertrand avec un médium différent. Voici quelles sont ses convictions religieuses (exprimées par un de ses personnages): "Je vous assure, mes amis, que les dieux existent. Mais ils se moquent de ce que font les mortels. Autrement, comment expliqueriez-vous que le bien ne soit pas toujours payé par le bien et le mal par le mal?" La richesse rendait les hommes plus exigeants envers leur religion à qui ils ne demandaient plus seulement la protection comme aux temps jadis, mais l'éradication du mal radical dans le monde. Les religions elles-mêmes crèvent de pas donner aux hommes ce qu'ils demandent en les fabriquant. Cicéron, qui rapporte cette phrase où percent déjà les théories d'Épicure, dit l'avoir entendu déclamer de ses oreilles et qu'elle fut saluée des applaudissements sonores du parterre.
Ennius conseillait à ses disciples de faire un peu de philosophie, dans leurs comédies, mais pas trop. Malheureusement, il fut le 1er à ne pas tenir compte de ce sage principe. Pythagorien, donc croyant à la réincarnation, il se croyait la réincarnation d'Homère. Il voulut écrire des pièces pour démontrer quelque chose, des pièces "à thèse" comme on dit aujourd'hui, qui sont toujours les plus plates, car elles prennent le public pour un enfant d'école. Le public, ennuyé, lui tourna le dos pour courir voir les farces de Plaute, le 1er véritable auteur de comédies à Rome.
Plaute était arrivé d'Ombrie en -254, et déjà son nom faisait rire. "Titus Maccius Plautus" voulait dire: Titus, le paillasse aux pieds plats. Il commença sa carrière comme figurant, économisa quelques sesterces, les plaça dans une affaire peu sûre et les perdit. Ruiné, il devint même esclave chez un meunier. Alors, pour manger, il se mit à écrire. Tout d'abord, il adapta des comédies grecques en y introduisant des boutades sur les événements de l'actualité romaine. Quand il vit que c'étaient surtout ces boutades qui faisaient rire le public romain, il abandonna ses modèles étrangers et se mit à composer des pièces originales dont il empruntait le canevas à la chronique de la ville, en inaugurant un véritable "théâtre de moeurs" . On a conservé que 20 pièces des 100 qu'il écrivit, et elles reprennent constamment la même histoire. Un jeune homme libre aime une courtisane ou une esclave et, pour l'acheter, il a besoin d'argent. Un esclave rusé et pas trop scrupuleux lui en procurera. Après bien des obstacles et des complications, on s'aperçoit que l'esclave ou la courtisane sont de naissance libre, et la pièce peut donc avoir une heureuse issue. Dans le style et les sujets, c'était du pur Ding et Dong. Plaute devint vite l'idole du public qui raffolait de sa bonne humeur cordiale et de son gros rire rabelaisien. Son marketing était le respect de la coutume, la défiance envers la passion amoureuse, le sens du devoir civique, le mépris pour le mode de vie des Grecs. Il avait trouvé le filon qui fait courir les foules au théâtre: être en accord avec la morale commune et montrer qu'elle est bien lourde à supporter. Le public, s'y reconnaissant comme dans un miroir, éclate de rire! Son "Miles gloriosus" faisait délirer de joie le parterre. Tout le monde l'aimait; cela fit accepter "l'Amphitryon" qui contenait une irrévérencieuse satire de Jupiter, présenté comme un vulgaire don Juan qui, pour séduire Alcmène, se fait passer pour son mari, s'invoque lui-même, se fait à lui-même des sacrifices. Aucun auteur d'aujourd'hui ne pourrait se permettre de se moquer de Jésus ou d'Allah, tant il serait ou lapidé ou crucifié, mais les Romains et les Grecs, si. Pourquoi ce paradoxe, cette différence de gens antiques plus religieux et plus moqueurs et d'autre part des modernes plus sceptiques et plus respectueux? Bien fin celui qui pourrait le dire.
L'année où mourut Plaute, en -184, on vit arriver à Rome "Térence", esclave carthaginois, qui eut la chance de tomber dans la maison de Terentius Lucanus, un sénateur cultivé et affable qui découvrit le talent de son esclave et l'affranchit, selon la procédure suivante: Un citoyen s'approcha de Térence et, en présence du maître et du magistrat, lui dit solennellement: "Je dis que cet homme est libre ". Térence, qui s'appelait primitivement Publius Afer, lui emprunta son nom par gratitude. Quand il eut écrit sa 1 ère comédie, "Andria, "il s'en fut la lire à Caecilius Statius, auteur qui s'était affirmé et faisait fureur à ce moment, mais dont il ne nous reste rien. Suétone, ce secrétaire de l'empereur Hadrien et historien (75 à 160) qui adore les détails croustillants et malveillants, raconte que Statius fut si frappé du talent de son visiteur qu'il le retint à déjeuner, bien que vêtu comme un mendiant. Térence, au style pur et racé, fréquenta les salons et devint à la mode dans les hautes classes; mais il n'atteignit jamais la popularité de Plaute, car les pièces de Térence ont un ton plutôt sérieux; il s'intéresse aux problèmes moraux particulièrement l'éducation des enfants, et son théâtre relève de la comédie psychologique qui ne sera jamais aussi populaire que
"Terminator". Sa seconde comédie, "L'Hécyre", tomba parce que le public, apprenant qu'au cirque le combat d'un gladiateur contre un ours venait de commencer, abandonna le parterre en masse. C'est avec "l'Eunuque "que la fortune lui sourit; 2 spectacles, donnés le même jour, lui rapportèrent 8000 sesterces, de quoi rendre jalouse Céline Dion.
À Rome, on chuchotait que le véritable auteur de ces oeuvres était Laelius, le frère de Scipion, grand ami et grand protecteur de Térence. Celui-ci, avec beaucoup de tact et de finesse politique, car il ne pesait pas lourd à côté d'un Scipion, s'abstint également de démentir ou de confirmer ce commérage. Peut-être fût-ce pour s'y soustraire qu'il décida de partir pour la Grèce. Il ne devait pas en revenir. Sur la route au retour, une maladie le fit succomber en Arcadie.
<:#5522> Les milieux intellectuels et sophistiqués d'alors eurent pour Térence la passion que les Québécois ont pour Michel Tremblay, mais pour des raisons esthétiques bien contraires. Cicéron l'a défini: "le poète le plus exquis de la République" . César, qui s'y connaissait en littérature parce que le futur dictateur avait écrit lui-même une tragédie, des poèmes et même un traité de grammaire, considérait Térence sur la scène comme un parfait styliste, surtout comme un "imitadatus Menander" "un Ménandre coupé en 2. Effectivement, ses comédies ne tombent jamais dans les grossièretés de Plaute. Leurs personnages sont plus complexes et plus nuancés, leur dialogue plus concentré et riche de sous-entendus. Malheureusement, sa langue n'est plus celle du peuple. Celui-ci sentit l'artifice, ou se sentit snobé comme le sont les têtes épaisses devant le beau langage, et le siffla. Ce Térence a écrit l'une des 5 plus belles phrases écrites par un écrivain. C'est celle-ci: "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger".
Le peuple allait au théâtre en rangs de plus en plus serrés, -- ne fût-ce que parce qu'on ne payait pas de billet d'entrée. Les locaux étaient rudimentaires, on ne les arrangeait qu'à l'occasion des fêtes, après quoi on ôtait ce qu'on y avait mis. Ce qu'on y mettait consistait en une charpente de bois soutenant la scène, devant laquelle était un "orchestre" circulaire pour les danses, sortes de sauts et de bonds, qui accompagnaient le spectacle. Pompée fit construire le 1er théâtre en pierre en -55 pour recevoir 22,0000 personnes. Ceux-ci étaient en partie debout, en partie étendus par terre, en partie assis sur des escabeaux qu'ils apportaient de chez eux. Un peu comme les Québécois qui assistent à un maxi-spectacle sur les Plaines d'Abraham. Ce n'est qu'en -145 que l'on construisit un théâtre stable, toujours en bois et dépourvu de toit, mais avec des sièges fixes disposés en cercle, tout autour de la scène, selon le style grec. Tout le monde y était admis, même les esclaves qui, toutefois, n'avaient pas le droit de s'asseoir, même les femmes qui, toutefois, étaient reléguées au fond. Le magistrat payait la totalité du spectacle, car il dérive de la religion qui est une institution publique et prise en charge par l'état.
Dans les prologues que l'acteur récitait avant le lever du rideau qui dévoilait les costumes souvent somptueux des acteurs, on trouve des recommandations aux mères de moucher leurs enfants avant le début du spectacle ou de ramener à la maison ceux qui pleurnichent. Ce n'est plus comme ça aujourd'hui où on n'ose pas dire à l'auditeur qui a payé son billet de se retenir de ne pas mélanger sa toux aux notes de Beethoven. Les Romains avaient plus fort à faire. Il devait s'agir de parterres indisciplinés et bruyants, interrompant souvent la représentation par des saillies mordantes et des plaisanteries grossières, et ne s'apercevant même pas, dans bien des cas, de la fin du spectacle puisque celui-ci s'achevait par une invite à applaudir. Les textes dramatiques ne laissaient pas dans l'intrigue suffisamment transparaître la fin comme dans nos histoires modernes où le méchant meure et le bon embrasse sa dulcinée.
Les acteurs étaient, en général, des esclaves grecs, à part le personnage principal qui pouvait être un citoyen romain. Toutefois, en prenant cette carrière, un citoyen perdait ses droits politiques, comme ce fut le cas en France jusqu'au XVIIIe siècle. C'étaient des hommes qui jouaient les rôles féminins, ce qui dans le cas d'une comédie devait augmenter d'un décibel l'hilarité des spectateurs. Tant que le public fut restreint, ils se contentèrent d'un peu de maquillage. Mais quand les parterres débordèrent de spectateurs, au -1er siècle, pour distinguer les personnages, on employa les masques qu'on appelait "personae", du mot étrusque " phersu. Dramutis personae " signifie à proprement parler "masques du drame "". "Peut-être cette étymologie explique-t-elle les deux sens contradictoires du mot français "personne". " "Lorsqu'il s'agissait de tragédies, les acteurs portaient des "cotturni, "sortes de bottines; lorsqu'il s'agissait de comédies, ils portaient le "soccus, "c'est-à-dire un soulier bas.
Alors, comme aujourd'hui, il y avait de continuels conflits entre le goût du public et la censure, qui surveillait attentivement la production. Au début du XXe siècle, les baisers étaient interdits au cinéma américain. Aujourd'hui, la tolérance a pour limite la pornographie infantile et la torture explicite. Les Romains connurent aussi pareille progression dans la liberté des moeurs, bien avec des tabous et des interdits tout différents. ç'avait été en vertu d'une loi des Douze Tables qui interdisait la satire politique et prévoyait même pour elle la peine de mort, que le pauvre Naevius avait été banni. Pour ne pas subir son sort, ses successeurs empruntaient tout à la Grèce, les scènes, les caractères, les situations, les costumes, jusqu'au nom des pièces de monnaie. Les critères dont s'inspirait cette censure policière étaient, comme toujours, bureaucratiques et bornés. Elle permettait n'importe quelle obscénité, pourvu qu'on ne fît pas de critiques au gouvernement ou à des citoyens en vue. Un peu comme chez nous, et surtout aux États-Unis, où n'importe qui ou à peu près peut acheter des armes pour tuer, mais les censeurs officiels de la télévision ont peur de voir à la télévision ce sur quoi ils sont assis toute la journée.
Par bonheur, les édiles, qui préparaient ces spectacles pour plaire aux masses -- et gagner leurs voix--, étaient toujours du côté des auteurs et les protégeaient, un peu comme Louis XIV protégeait Molière. Plaute a dû en avoir pour lui un bien puissant pour se permettre tout ce qu'il se permit. Sans lui, le théâtre romain ne fut même pas né. Il serait resté l'imitateur du théâtre grec, et nous n'y trouverions pas ce miroir de la société qu'il nous fournit tant bien que mal. Mais nous connaissons les Romains par lui comme une personne du futur connaîtrait le Québec en visionnant les différents" Bye Bye".
Mais si ce relâchement des freins politiques sur la censure se produisit, c est surtout parce qu'il soufflait un vent de "libre pensée" . Ceux qui l'avaient amené, c'étaient les " graeculi" ", "comme les appelaient les Romains par dérision et que la décence nous interdit de traduire en le séparant pas les 2 mots qui composent cette injure grossière. Une dérision qui n'empêchait pas de les prendre pour maîtres. Prisonniers de guerre importés en qualité d'otages et d'esclaves, ce furent en effet eux les premiers grammairiens, rhéteur et philosophes" "ayant ouvert des écoles à Rome. Le Sénat, en -172, découvrit parmi eux des disciples d'Épicure, et les bannit. Quelques années plus tard, Cratès de Mallos, directeur de la bibliothèque d'état de Pergame, vint à Rome en qualité d'ambassadeur, se cassa la jambe et, en attendant sa guérison, se mit à faire des conférences. En --155, Athènes envoya en mission diplomatique 3 Philosophes (elle n'avait plus que des philosophes, désormais): Carnéade le platonicien, Critolaos l'aristotélicien, Diogène le stoïcien. Eux aussi firent des conférences. Quand Caton entendit Carnéade affirmer que les dieux n'existaient pas et que la justice et l'injustice étaient une question de pure convenance, il courut au Sénat et demanda le rapatriement des 3 Athéniens.
Il l'obtint, mais cela n'eut pas grande utilité, attendu que la pensée et la culture grecques étaient protégées par un grand nombre de Romains, et des plus influents, qui les avaient déjà absorbées. Irrésistibles culture et civilisation grecques! Tous les peuples à son contact direct et fort ont succombé à ses beautés et à son intelligence inégalée. Flamininus avait, dans sa maison, une galerie remplie de statues de Polyclète, de Phidias, de Scopas et de Praxitèle. Paul-Émile, consul en -168, avait prélevé sur le butin pris à Persée la bibliothèque du roi qui lui servait à l'éducation de ses fils confiés à des philosophes grecs. Le plus jeune de ceux-ci, à la mort de Paul-Émile en -160, fut adopté par Cornélius Scipion, fils de Scipion l'Africain. Scipion émilien fut l'émule de son grand-père Cornélius Scipion en détruisant Carthage et devint le chef de cette puissante famille qu'il convertit tout à l'hellénisme. Beau et riche comme il l'était, de manières affables, d'une intelligence vive et d'une honnêteté incorruptible, (à sa mort, il ne laissa que 33 livres d'argent et 2 d'or), il était particulièrement indiqué pour devenir l'idole des salons qui commençait à pulluler. C'est dans sa maison que Polybe vécu pendant des années, tous les jours, on voyait aussi dans cette même demeure Panétius, autre Grec de Rhodes, de sang aristocratique, appartenant à l'école stoïcienne. Son livre "Sur le Devoir, "(le titre, qui a donné son nom au journal québécois fort connu, Le Devoir nous renseigne indubitablement sur l'influence 2 fois millénaire du stoïcisme en Occident) probablement inspiré, suggéré par Scipion, fut le texte sur lequel se forma la "jeunesse dorée" de Rome. À la différence des stoïciens anciens, ces stoïciens modernes ne préconisaient pas la vertu absolue et ne demandaient pas une complète indifférence au bonheur et au malheur. Ils proposaient seulement une adaptation, pleine de compromis, mais décente, à une foi qui, désormais, ne soutenait plus les moeurs de Rome. Un peu comme au Québec irréligieux et hédoniste d'aujourd'hui, l'indulgence se substituait au puritanisme sévère de jadis.
Le salon de Scipion, très hellénisé, eut une influence énorme. On y distinguait, outre Flamininus, Caius Lucilius et Caius Laelius dont la fraternelle amitié avec le maître de maison inspira à Cicéron son livre "De Amitia" . "On y débattait des idées ailées, c'est-à-dire d'une grande élévation comme dans les dialogues de Platon, par opposition aux idées basses et cupides du pouvoir et de l'argent et des idées banales et terre à terre, de psychologie de 15 </b> de nos téléromans. On s'y enthousiasmait pour le Beau. C'était une obligation que d'y avoir des façons raffinées, des idées originales et précieuses, et surtout une langue pure, polie, sans accent: la langue qui, maniée par Catulle, lequel fréquentait ces milieux, devint la langue littéraire et cultivée de Rome. Un peu comme ces Québécois des années 50s qui se mirent à parler à la française pour se distinguer des "crisse de tabarnak" des gros colons de la campagne comme ils s'annonçaient ainsi trop souvent eux-mêmes. Un compromis fut trouvé vers la fin des années 60s: le beau parler sage de Radio-Canada. Chez les Romains qui sortaient des guerres puniques et de l'extrême insécurité et dureté de la vie, on cherchait à se divertir, à embellir sa vie. La langue n'échappa pas à ce désir de régénération culturelle. Mais, en l'entendant dans la bouche des personnages de Térence, le public la sifflait parce qu'il la sentait artificielle et loin de la sienne. Peut-être était-il le Jean-Louis Roux ou l'Edgar Fruitier de Rome? Toujours est-il que si la Grèce conquit son vainqueur par la puissance et le génie de sa culture incomparable et insurpassée, elle ne réussit pas à faire du Romain un Grec. Comme un cours d'histoire ne fait pas d'un étudiant un historien ou un intellectuel; mais s'il décide de devenir comptable, entrepreneur ou ingénieur, il en sera un meilleur. La culture est un soleil qui rend plus vives les couleurs, plus déliée une intelligence, plus humain un caractère, plus agréable un mode de vie, plus subtil un art de vivre.
En fait, cette culture grecque fut un ajout, et non un remplacement. L'hellénisme n'était que toléré à Rome. Deux philosophes épicuriens, Alcios et Philiscos, tinrent école mais furent expulsés sur ordre du Sénat. D'autres reviennent et sont de nouveau expulsés en -161 par le préteur Pomponius. Même les rhéteurs se font jeter dehors: le lourd Romain croit encore que les discussions sont une perte de temps. Mais en -159, le grammairien Cratès de Malos donne des conférences qui connurent un vif succès. Puis la triple ambassade en -155 des Grecs Carnéade, Diogène et de Critolaos venus demander de l'aide pour Athènes tourna au scandale. Carnéade démontra aux sénateurs que la justice était à la fois bonne et mauvaise; décontenancés, nos sénateurs les expulsèrent. Finalement, la philosophie grecque eut droit de cité à Rome, officiellement quand Panétius de Rhodes est admis en -140 dans le "Cercle des Scipions" où il aura une grande influence. De tous les courants philosophiques grecs, c'est le stoïcisme qui plaira le plus aux Romains, car c'est le seul courant qui a des atomes crochus avec les idées de Caton.
L'activité centrale, mythique même, autour de laquelle s'étaient greffés presque tous les autres divertissements étaient la chasse. Elle était divertissement sportif et spectacle. On chassait les oiseaux par les pièges, les appâts, la glu. On attrapaient les quadrupèdes à pied, à cheval, aidé par des chiens qui les dirigeaient vers des filets. L'empereur Hadrien, grand voyageur, fit de grandes chasses coloniales en Mysie, Égypte où l'ours et le lion avaient sa préférence. Les Romains de la capitale, friands d'exotisme, exigeaient qu'on reproduisît dans l'arène de grandes scènes de chasse avec des animaux venus de partout. C'est Fulviuis Nobilior qui inaugura les chasses-spectacles en -186 pour célébrer sa victoire sur l'Étolie, mise en scène d'un cadre naturel où hommes contre bêtes, bêtes contre bêtes s'entre-dévoraient. Des empereurs dans l'arène, devant tous, se faisaient chasseurs et devenaient aux yeux de leur sujets de nouveaux Hercules. Ces chasses-spectacles avaient un sens religieux, car Tibère, Néron, Commode étalaient leur puissance personnelle et triomphaient symboliquement des forces du mal. Cette mystique impériale prenait le relais d'un vieux rite agraire où on lâchait dans l'arène des chèvres, des lièvres et des renards dans un rituel de protection des récoltes. Même les chasses dans la nature étaient précédées et suivies de prières avec consécration des dépouilles et des armes. De même l'empereur, en tuant bêtes, criminels et gladiateurs étrangers, protégeait tout Rome de ses ennemis. Les combats de gladiateurs sont la continuation de ces rites anciens où les sacrifices humains étaient réguliers. Ils n'avaient, semble-t-il, pas pu être remplacés efficacement par ces mannequins, appelés Argées, qu'on jetait dans le Tibre le 15 mai en présence des magistrats, des Vestales et des pontifes en substitut des anciennes victimes humaines. Pour une cause de psychologie des foules difficile à cerner, les sacrifices humains continuèrent sous la forme d'un spectacle. Le christianisme par la Passion continuera, anthropologiquement parlant, le même modèle de cette exigence religieuse de la mise à mort d'autrui pour le salut commun. Dans nos sociétés modernes, les batailles entre joueurs sur la glace ou au soccer en Europe, télévisés de surcroît, en sont les banals reliquats.
CHAPITRE XIX
LES GRACQUES
Ce fut dans un de ces salons hellénisants que se prépara une sorte de réforme sociale révolutionnaire. Contrairement à ce qu'on croit, la révolution ne naît jamais dans les classes prolétariennes (ignorantes, inorganisées et pauvres), mais dans les hautes classes (connaissantes, expérimentées et critiques); elles fournissent les leaders de la révolte et c'est par la suite que les prolétaires lui fournissent la main-d'oeuvre. Et ce sont les hautes classes qui en font les frais par la suite, si elle réussit. C'est toujours plus ou moins une forme de suicide causé par un mélange d'incurie qui provoque une explosion, comme un fumeur qui fume au lit. Les classes riches qui dominent ont tendance à laisser les problèmes s'accumuler sous leur lit doré. Il arrive un moment où son discours qui vise toujours à endormir le peuple, qui supporte en dessous la douleur des problèmes accumulés, ne suffit plus à le faire tenir tranquille.
Cornélie, fille de Scipion l'Africain, avait épousé Tibérius Sempronius Gracchus, le tribun (magistrat qui pouvait opposer son veto aux mesures conservatrices des consuls presque toujours d'origine patricienne) qui avait opposé son veto à la condamnation de Lucius, le frère du héros de Zama, avait été une manifestation de népotisme (pratique qui favorise les membres de sa famille dans l'attribution de postes). Ce népotisme était à rebours puisqu'en agissant de la sorte c'était l'oncle de sa femme que Tibérius sauvait. En dépit de cette faiblesse compréhensible, Sempronius avait continué de jouir, d'une réputation d'intégrité qu'il méritait. élu censeur, puis, à 2 reprises, consul, il avait administré l'Espagne selon des critères libéraux et avec des méthodes éclairées. Cornélie lui avait donné 12 enfants, dont 9 morts tout jeunes. Quand il mourut à son tour en -153, Cornélie n'avait plus que 3 enfants: 2 garçons, Tibérius et Caïus, et une fille, Cornélie, née infirme ou devenue telle à la suite d'une paralysie infantile.
Madame Cornélie mère fut une veuve exemplaire et une grande éducatrice. Ce devait être aussi un beau brin de femme puisque, à en croire Plutarque, un roi d'Égypte demanda sa main, et surtout pas pour en faire une momie si on en croit ce qu'il faisait avec les femmes. Elle lui répondit orgueilleusement qu'elle préférait rester la fille d'un Scipion, la belle-mère d'un autre Scipion et la mère des Gracques. En effet, à cette époque, Cornélie, sa fille, avait déjà épousé le destructeur de Carthage. Il ne semble pas que ç'avait été un mariage d'amour: c'était un de ces mariages de convenance et d'affaires qu'on avait l'habitude de conclure dans cette société de familles et de dynasties pour en renforcer les alliances. On mariait des patrimoines plus que des personnes.
Mais Cornélie était aussi quelque chose qu'à Rome on n'avait jamais vu jusqu'alors, une grande "intellectuelle" et une délicieuse maîtresse de maison, un peu comme l'Aspasie de Périclès ou madame Rolland de la Révolution française, ou si vous préférez un mélange de Jeannette Bertrand et de Denise Bombardier. Son salon (mot anachronique mais la réalité existait), où se réunissaient les plus illustres personnalités de la politique, des arts et de la philosophie, ressemblait à celui de certaines dames françaises du XVIIIe siècle et joua petit à petit le même rôle. Ceux qui y dominaient, ne fût-ce que pour des raisons de parenté, c'était "le cercle des Scipions", sorte de clan Kennedy, avec Laelius, Flamininus, Polybe, Caius Lucilius, Lucius Scevola, Métellus le Macédonien. Tout ce qu'il y avait de mieux à Rome à cette époque, par le sang, par l'intelligence, par l'expérience. Mais combien ces nouvelles personnalités influentes étaient différentes de leurs papas et de leurs grands-papas! D'abord, ils acceptaient comme inspiratrice une femme. Puis ils prenaient un bain, tous les jours disent certains tous les 8 jours disent d'autres, tenaient beaucoup à leurs vêtements et ne semblaient pas convaincus du tout que Rome devait donner des leçons au monde entier. Bien mieux, ils étaient persuadés du contraire: que c'était à eux de se mettre à l'école. À l'école de la Grèce. Un peu comme nos gestionnaires affolés qui veulent se mettre à l'école du Japon, sans jamais parler des salaires plus bas des chefs d'entreprises japonais...
Les propos qu'on tenait dans ce salon n'étaient pas révolutionnaires, mais bien certainement progressistes, comme en tiennent tous les dirigeants intelligents qui veulent à la fois régler les problèmes et conserver le pouvoir. Ils devaient vaguement ressembler à ceux qui se tiennent actuellement entre sociaux-démocrates, libéraux keynésiens et néo-libéraux. Comme tous avaient en main la queue de la poêle, ils savaient ce qu'ils disaient, et ce qu'ils disaient avait un écho au Sénat et auprès du gouvernement. Ils reprenaient sans doute les bonnes idées de Flaminius, ce malheureux consul tué en -217, mais dont le tribunat en -232 avait fait voter des lois agraires favorables à la plèbe. Dans les milieux progressistes romains, on comptait bien reprendre sa politique sociale plus urgente que jamais.
Effectivement, la situation de Rome, même victorieuse et précisément parce qu'elle l'était, n'était pas gaie: elle prêtait flanc aux plus grandes critiques et aux prévisions les plus noires. L'Urbs digérait mal l'énorme empire qu'elle avait dévoré avec une telle rapidité. Le blé de Sicile, de Sardaigne, d'Espagne et d'Afrique déverse à bas prix sur ses marchés parce que produit à bas prix par le travail gratuit des esclaves, menait à la ruine cette Italie rustique de cultivateurs, de petits et moyens propriétaires, qui avait constitué le meilleur rempart contre Hannibal et fourni les meilleurs soldats pour le battre. Incapables d'affronter la concurrence, ces cultivateurs vendaient leurs modestes fermes que les grandes propriétés absorbaient. Une loi de -220, qui interdisait le commerce aux sénateurs, les obligeait à investir dans l'agriculture les capitaux que le butin de guerre avait fait s'accumuler entre leurs mains. Une grande partie des terres réquisitionnées sur l'ennemi étaient accordées à des spéculateurs pour leur rendre l'argent prêté à l'état. Mais ni ces spéculateurs ni les sénateurs n'étaient plus des "gentlemen farmers". C'étaient de grandes propriétés, des latifundia, d'immenses domaines ruraux que Licinius Stolon en -376, les Gracques en -133, Apuleius Saturnius en -100, Drusus en -91, tous tribuns, ont tenté de distribuer au petit peuple pour constituer une vraie classe moyenne romaine, ils échouèrent tous, même les empereurs Auguste, Nerva, Trajan qui tentèrent des réformes agraires similaires. Habitués à vivre en ville, centre du pouvoir politique, au milieu des facilités et des mollesses de cette ville, pris par la politique et les affaires, ces grands propriétaires terriens n'avaient point la moindre intention d'aller à la campagne pour revenir à la vie simple et frugale de leurs ancêtres à la Caton. Ils se comportent comme se comportent les P.D.G. des grandes entreprises modernes avec leur jet "de fun et d'affaires" à $25 millions l'appareil. Mais à une différence près importante. Après avoir acquis une grande propriété, ils la confiaient à un régisseur qui, par le travail gratuit des esclaves, s'efforçait de la faire fructifier à court terme le plus possible sans la protéger ou l'engraisser, pour son maître et pour lui, en exploitant au maximum la fatigue de l'homme et les ressources du sol, sans penser au lendemain. À la différence du capitaliste d'aujourd'hui qui utilise gérants et franchises parce que les entreprises et les affaires sont devenues trop grosses pour un seul homme, les Anciens confiaient les affaires à d'autres, parce qu'ils n'aimaient pas les affaires. Leur idéal, c'était la politique et l'oisiveté.
Sur cette crise du management romain qui enfainéantisait la classe dirigeante en la transformant en rentiers genre 6-49, était venue s'en greffer une autre crise, sociale et morale: celle d'une société qui, après avoir reposé sur ses petits et libres cultivateurs, en venait de plus en plus à faire confiance au pillage à l'extérieur, à l'esclavage à l'intérieur. En fait d'esclaves, c'était un torrent qui se déversait sans arrêt sur Rome. 40,000 Sardes y furent importés d'un seul coup en -177. 150,000 épirotes 10 ans plus tard. César en -50 en rapporte 1 000 000 de la "Gaule chevelue " (Gaule Transalpine, moins la Provence et le Languedoc conquis en -120). Les "grossistes" de cette marchandise humaine marchaient derrière les légions qui la procuraient et qui désormais, après la catastrophe de l'empire grec et de l'Empire macédonien, étaient arrivés en Asie, sur le Danube, et jusqu'aux frontières de la Russie (dont le nom n'existait pas encore). Il y en avait une telle abondance que la loi de l'offre et de la demande jouait à plein. Les transactions de 10,000 têtes d'esclaves à la fois étaient normales sur le marché méditerranéen de Délos, vendus individuellement ou par lots. Le prix descendait jusqu'à 3 à 5 sesterces l'esclave. Une belle fille ou un esclave doué ou très instruit pouvait valoir assez cher. À Rome au -IIe siècle, 2 des 5 millions d'habitants présumés étaient esclaves. Si Caton, consul en Espagne, n'avait que 3 esclaves, l'enrichissement fut tel que les riches romains après les conquêtes pouvaient en posséder 200, 300, jusqu'à 4000. Des marchands les exhibaient nus, hommes et femmes, sur la place, pour qu'apparaissent leurs défauts ou leurs qualités corporelles; les acheteurs les examinaient et les palpaient comme on fait avec les légumes du marché. Une tablette attachée à son cou indiquant sa nationalité et son état de santé. Une garantie était donnée à l'acheteur que l'esclave affiché n'était ni volé, ni enclin au suicide ou au meurtre. L'état en possédait aussi comme fonctionnaires et les payaient, et leur condition semble avoir été meilleure que celle des esclaves privés. De nombreux esclaves étaient très instruits et servaient de pédagogues, médecins, musiciens, secrétaires. Leurs enfants recevaient une éducation orientée vers leur futur service.
En ville, c'étaient les esclaves qui fournissaient la main-d'oeuvre dans les boutiques des artisans, dans les bureaux, dans les banques, dans les fabriques, condamnant au chômage et à l'indigence les citadins qui y étaient employés auparavant. Leurs rapports avec leurs employeurs-propriétaires variaient selon le tempérament de ces derniers. Certains, bien qu'ils ne fussent tenus à rien envers les esclaves, tâchaient de les traiter humainement sous l'influence grandissante du stoïcisme. Le maître avait droit de vie et de mort sur son esclave; il pouvait le maltraiter à sa guise, le plus cruellement du monde, sans être inquiété par la loi. Mais la loi économique des prix et de la concurrence mettait une limite à ces bonnes dispositions caractérielles du maître, quand elles existaient. Elle voulait qu'on exigeât toujours davantage et qu'on accordât de moins en moins, comme le fait de nos jours encore la loi de l'offre et de la demande sur le marché du travail.
À la campagne, la misère de l'esclave était encore plus marquée depuis qu'avaient pris fin les temps où il était une marchandise rare, et où, une fois qu'on l'avait pris dans une maison, il finissait par en faire partie comme un parent pauvre, soumis au hasard de sa relation affective, bonne ou mauvaise, avec le maître. La modestie des propriétés et le manque de bras rendaient alors directes et humaines les relations de l'esclave avec son maître. Mais dans les grandes propriétés où les esclaves étaient engagés par véritables bataillons, le maître ne se faisait pas voir; celui qui tenait sa place était un garde-chiourme recruté parmi les pires canailles, et qui tachait de faire des économies impossibles sur la nourriture et les guenilles, unique salaire donné à ces malheureux pour le maintenir en vie pour qu'ils continuent à travailler. Rien n'est pire qu'un minable sous-chef qui veut se faire bien voir du patron en exploitant ses subordonnés. Pire qu'une face à claques, ils suscitent les haines les plus virulentes en raison des exactions insupportables qu'il impose. Si les esclaves désobéissaient ou se plaignaient, ils étaient chargés de chaînes et jetés dans un "ergastule" souterrain pour y mourir à terme dans ses propres excréments. Au mieux, pouvait-il être envoyé aux galères ou dans l'arène des gladiateurs, pour y mourir de toute façon. Les fuyards repris étaient marqués au fer rouge au front d'un stigmate ("stigma", ou marque). Il n'y avait aucun esclave dans l'armée; c'est compréhensible, on ne voulait pas qu'ils apprennent à se défendre.
En -196, il s'était produit une révolte d'esclaves en Étrurie. Ils furent tous tués par les légions; beaucoup furent crucifiés, supplice qui leur était spécialement réservé. 10 ans plus tard, une autre révolte éclatait en Apulie; les quelques hommes qui survécurent à la répression furent internés dans des mines. En -139, éclata une véritable guerre servile commandée par Eunus, qui massacra la population d'Enna, occupa Agrigente, et, rapidement, à la tête d'une armée de 70,000 hommes, tous esclaves révoltés, s'empara de toute la Sicile, et battit une armée romaine. Il fallut 6 ans pour en venir à bout. Mais le châtiment fut, comme toujours, proportionné à l'effort. Effroyable. Crucifixions massives.
C'est précisément l'année de cette défaite des esclaves, en -133, que Tibérius Gracchus, fils de Sempronius et de Cornélie, fut élu tribun. Déjà en -137 sa questure avait fait bonne impression et son nom était auréolé du prestige de ses campagnes africaines en -147 sous le commandement du glorieux Scipion émilien. Ce jeune tribun de 29 ans se dirigeait vers une gloire tragique.
Dans le salon de sa mère, il avait été élevé avec des idées radicales qui lui avaient été confirmées encore par son percepteur Blossius, un philosophe grec de Cumes au sud de Rome. À l'âge où on pense aux jeunes filles, lui, déjà, ne pensait qu'à la politique, un peu comme Mario Dumont. Mais lui, il était ce qu'on appelle communément un idéaliste, non un carriériste. Mais jusqu'à quel point ses idées, qui étaient excellentes, n'étaient pas au service de son ambition qui était fort grande --et vice versa-- il l'ignorait lui-même, comme c'est d'ailleurs le cas de tous les idéalistes comme de tous les ambitieux qui ont quelque sincérité. L'être humain est ambigu... La situation du pays, il la connaissait un peu parce qu'on en avait toujours parlé dans l'atrium de sa mère, avec beaucoup de compétence, un peu parce que, selon ce que nous dit son frère, il était allé l'étudier personnellement en Étrurie, d'où il était revenu horrifié. Il comprit que l'Italie s'écroulerait si l'agriculture tombait définitivement aux mains des spéculateurs de la classe des chevaliers, celle en-dessous de celle des sénateurs, et de leurs outils esclaves; et qu'à Rome même aucune saine république ne pouvait triompher avec un prolétariat qui se corrompait tous les jours davantage en recevant gratuitement du pain et des jeux ("panem et circenses") et en restant oisif. L'unique remède à apporter à l'extension, du travail des esclaves, à la vie citadine et à la décadence militaire, il crut l'avoir trouvé dans une audacieuse réforme agraire qu'à peine élu, il proposa à l'Assemblée des Comices. Elle consistait en 3 propositions:
- aucun citoyen ne devait posséder plus de 100 hectares; ces 100 hectares ne pouvaient devenir 200 que s'il avait au moins 2 enfants;
- toutes les terres distribuées ou louées par l'état, dites de l'"ager publicus" (champ public) devaient lui être rendues au même prix, moins le remboursement des améliorations éventuellement apportées;
- ces terres devaient être divisées et redistribuées entre les citoyens; pauvres par lots de 5 à 6 hectares, avec engagement de ne pas les vendre, et à charge d'un modeste impôt.
En outre, il réservait aux chevaliers la perception des impôts d'Asie, comme pour diviser ses adversaires. Il proposait assez curieusement de faire baisser le prix du blé. Mesure bonne pour ses élections mais très mauvaise pour le petit cultivateur dont il voulait restaurer l'assise terrienne et les revenus agricoles.
C'étaient là des propositions raisonnables, parfaitement en harmonie avec les lois Licinia qu'on avait approuvées. Mais Tibérius, qui s'adressait de par sa charge à une foule plébéienne et frustre, eut le tort de les assaisonner d'une éloquence démagogique et d'un style de barricade qui effraya les classes possédantes de Rome même si lui en faisait partie. En effet, tout comme actuellement, ces progressistes de haute extraction, qu'ils fussent nobles ou grands bourgeois, n'échappaient pas à une contradiction entre leurs habitudes de vie raffinées et artificielles et leurs positions politiques plébéiennes et populaires. Son éloquence percutante affirmait haut et clair du haut des Rostres qui est une tribune décorée d'éperons (rostra) de navires: "Nos généraux," "vous excitent à combattre pour les temples et les tombes de vos aïeux. C'est un appel oiseux et faux. Vous n'avez pas d'autels de vos pères. Vous n'avez pas de tombes ancestrales. Vous n'avez rien. Vous ne combattez et ne mourez qu'afin de procurer du luxe et de la richesse aux autres". C'est aussi vrai aujourd'hui qu'hier; voilà pourquoi dans toute l'Europe et dans toute l'Amérique, il n'y a pas une seule rue qui s'appelle Gracchus. Quelle Cadillac, quelle Mercedes oserait y circuler...
C'était bien dit parce que, malheureusement, Tibérius était un excellent orateur. Mais c'était là un sabotage porté à son extrême limite. Le Sénat proclama les propositions illégales, accusa leur auteur d'ambitions dictatoriales et décida Octavius, l'autre tribun, à leur opposer son veto. Tibérius répondit par le projet d'une loi en vertu de laquelle, lorsqu'un tribun agissait contre la volonté des Comices populaires, il devait être immédiatement déposé. Le Sénat approuva la proposition, et les licteurs de Tibérius chassèrent Octavius de son banc. Après quoi, le projet de loi fut voté et les Comices tributes, ayant des craintes pour la vie de Tibérius Gracchus l'escorta jusque chez lui.
Nous avons l'impression qu'il ne dut pas être accueilli ce jour-là avec l'enthousiasme unanime auquel il s'attendait sans doute. Peut-être bien Cornélie seule continua de le reconnaître comme un de ses " joyaux" ainsi qu'elle les avait définis un jour, Caius et lui. Il s'était isolé lui-même de sa propre classe sociale sans vraiment avoir, comme le feront si bien les révolutionnaires modernes, d'un parti, d'un groupe social de rechange pour s'y appuyer avec confiance. Les autres devaient être quelque peu ébranlés, non pas tant par la loi qu'il avait imposée et qui correspondait en plein aux vues politiques et sociales du "salon", que par les moyens anticonstitutionnels dont il avait usé contre Octavius. Tibérius voyait bien que ses mesures de restauration sociale et morale de la République l'entraînait à une impasse constitutionnelle, car une constitution poursuit toujours 2 buts, l'un avoué l'ordre public et l'autre inavoué le maintien des privilèges du groupe social dominant. En tout cas, ses maigres supporteurs furent certainement scandalisés, eux les Romains pointilleux sur le respect des règles de droit, et se désolidarisèrent de lui quand, en dépit d'un règlement précis qui l'interdisait, que Tibérius brigua pour la seconde fois le tribunat.
Il était obligé de le faire, car le Sénat menaçait de lui intenter un procès dès qu'il ne serait plus en charge. Mais c'était un geste de rébellion. Abandonné de la sorte par les amis de la maison, Tibérius tourna de plus en plus à gauche (vers l'accentuation de ses projets progressistes pour le peuple) pour gagner la faveur de la plèbe, électrice aux Comices. Il promit, au cas où on le réélirait, d'abréger le service militaire, d'abolir le monopole des sénateurs dans les jurys des tribunaux, et comme à ce moment-là, Attale III de Pergame venait de mourir en laissant son royaume à Rome, il proposa de vendre ses propriétés mobilières pour aider les paysans à équiper leurs terres. Là, du point de vue des sénateurs et des chevaliers, Tibérius tournait à la pure démagogie, qui veut dire faire de très grosses promesses au peuple. Pire, il ameutait ses adversaires et les montaient encore plus fermement contre lui.
Le jour des élections, Tibérius fit son apparition au Forum avec une garde armée, et vêtu de deuil pour faire comprendre que l'échec de sa candidature équivalait à une condamnation à mort (pour lui ou pour ses adversaires, l'ambiguïté demeure). Mais, au moment où on procédait au vote, un groupe de sénateurs armés de gourdins, conduits par Scipion Nasica, fit irruption dans le Forum. Le prestige dont jouissait encore le Sénat, et que Gracchus avait peut-être sous-estimé, nous est attesté par le fait que les amis de Tibérius s'effacèrent respectueusement devant ces toges patriciennes et leur livrèrent passage, laissant Tibérius seul. Il fut tué d un coup de gourdin sur la nuque, un peu comme on fit en 1919 à la socialiste Rosa Luxembourg. Son corps fut jeté dans le Tibre avec celui de quelques centaines de ses amis comme on le faisait de tous les criminels. Si Tibérius avait raté sa réforme sociale dans le cadre des lois et en croyant en elles, le Sénat avait réussi sa contre-révolution au mépris des lois, dont l'inviolabilité des magistrats est la plus importante dans la constitution républicaine romaine.
Son frère Caïus demanda la permission de le repêcher pour lui donner une sépulture. L'autorisation lui fut refusée tant la haine ou la peur des Sénateurs envers sa mémoire et sa politique agraire était forte.
Ces faits se produisirent en -131. 7 ans plus tard, c'est-à-dire en -124, le second des "joyaux" de Cornélie avait remplacé son frère comme tribun. Nous le connaissons mieux et l'estimons davantage parce qu'il nous semble avoir possédé un esprit plus réaliste que celui de son frère, et avoir été plus sincère. En fait, il avait une preuve que son frère n'avait pas. Il savait lui que ses adversaires, fussent-ils au Sénat, étaient rien de moins que des criminels. Lui aussi fut un magnifique orateur, Cicéron le considérait comme le plus grand de tous (après lui, bien entendu). Il avait combattu courageusement sous les ordres de son beau-frère Scipion-Émilien à Numance en -133, et possédait une grande maîtrise de soi-même. De fait, il procéda graduellement, se refusant à commencer par des mesures outrancières, ou à tout le moins, trop radicales. Il croyait qu'obtenir petit à petit, morceau par morceau, serait plus efficace.
Au cours de ces 7 années, les lois agraires de Tibérius que le Sénat n'avait pas osé abroger après en avoir tué l'auteur, avaient donné de bons fruits, bien que leur application eut rencontré beaucoup de difficultés comme toutes les lois agraires de l'Histoire en rencontrent. Ce qui fait dire aux néo-libéraux que l'absence de toute loi, soit le libre marché absolu, est la meilleure des lois. C'est certain que lorsqu'on accepte la loi du plus fort (plus riche, plus fin, plus gros, plus retors), elle est toujours respectée. Toujours est-il que le service du recensement enregistra 80,000 nouveaux citoyens, devenus tels précisément parce qu'ils avaient reçu une terre. Mais les anciens propriétaires avaient élevé bien des protestations. Ils ne voulaient ni démembrements ni confiscations et confièrent leur cause à Scipion émilien. On ignore pourquoi Scipion accepta la défense de ces intérêts contraires à ses idées. Il se pourrait bien que ce fut précisément à cause des raisons de famille qui auraient dû le faire s'en abstenir. Ses rapports avec sa femme Cornélie la jeune n'avaient pas cessé d'empirer. Un matin de -129, on le trouva assassiné dans son lit. L'assassin resta toujours inconnu mais, naturellement, les commérages des maisons aristocratiques, où elles étaient haïes, accusèrent l'épouse et la belle-mère.
Élevé au milieu de tant de malheurs, dans une maison abandonnée par les meilleurs amis, Caius n'appliqua qu'avec prudence les lois de Tibérius; il entreprit de grands travaux pour enrayer le chômage, il créa de nouvelles colonies agricoles dans l'Italie du Sud et en Afrique, conquit les soldats en décidant qu'ils seraient dorénavant équipés aux frais de l'état, assigna au blé un "prix politique" : la </}><*7> de celui du libre marché. Grâce à cette dernière mesure, qui fut, plus tard, la meilleure arme entre les mains de Marius et de César, il eut pour lui tout le petit peuple de l'Urbs.
Armé de ces succès, Caïus put postuler le tribunat l'année suivante sans payer de sa vie sa candidature, comme c'était arrivé à son frère, et être élu. Pour renforcer la base sociale de son action, il mit de l'avant des mesures favorisant les chevaliers pour les avoir comme alliés contre les patriciens. Alors il crut pouvoir jouer de grosses cartes; et c'est là qu'il se trompa. Il proposa d'ajouter aux 300 sénateurs de droit 300 autres sénateurs élus par les Comices, comme l'étaient les tribuns de la plèbe, et d'étendre les droits de citoyen libre à tous les habitants du Latium non esclaves et à une bonne partie de ceux du reste de la péninsule. Ces Gracchus voyaient grand avec de petits moyens. Les patriciens avaient accordés à la plèbe que très progressivement des droits politiques: création des tribuns de la plèbe en -491, mariage permis entre patriciens et plébéiens en -445, droit d'accès au consulat en -367, droit d'accès aux sacerdoces en -300. Mais ils refusaient toujours un homme un vote dans les comices et à plus forte raison le partage de la richesse économique nouvelle des terres conquises. Les idées progressistes des Gracques en avance sur 2, voire 3 siècles, se réaliseront un jour; mais il faudra une armée, des coups d'état et une guerre civile pour y parvenir. C'est comme si un politicien se présentait aux élections, en Amérique, pour proposer un salaire égal pour tous. De deux choses l'une: ou bien il ne se fera pas élire, ou bien il finira dans le Saint-Laurent, comme ce syndicaliste Hoffa dans le fond du lac Michigan.
La Rome républicaine ne ronronnait pas comme nos démocraties modernes où les partis se font une compétition polie avec des dépenses remboursées par l'état. C'était des groupes opposés, moitié factions ("factio") moitié parti ("partes"). Les uns comme les autres étaient liés par la "fides", la fidélité romaine qui implique confiance, loyauté, respect de la parole donnée, protection et assistance réciproque. On ne vote donc pas pour les idées du candidat mais pour celui à qui on est lié par la fides. La "factio "unissait donc les clients, les amis, la parenté. Plus larges, les "partes "(partis) ressemblent à nos partis d'opinion: le parti de Marius, de César, de Sylla, etc., fortement liés à un groupe social (plébéien ou patricien). Sauf que de nombreux chefs de partis populares venaient du groupe sénatorial ou nobiliaire comme les Gracques ou Pompée.
Caïus n'avait pas pensé à l'égoïsme de la plèbe romaine, qui se moquait pas mal de leurs frères de misère du Latium. Le Sénat se hâta avec une ruse d'une grande habilité de mettre à profit cette erreur tactique de son adversaire. Il poussa l'autre tribun, Livius Drusus, à des propositions encore plus radicales. Abolition des taxes imposées par la loi de Tibérius aux nouveaux propriétaires. Distribution à 1000 individus de Rome, dépourvus de tout bien, de terres nouvelles dans 10 nouvelles colonies. Immédiatement, les Comices tributes approuva le projet. Et quand Caius revint, il se trouva que c'était Drusus qui monopolisait toutes les faveurs de la plèbe.
Il se présenta une 3e fois aux élections et fut battu. Ses partisans déclarèrent que l'élection de son rival avait été frauduleuse; mais il leur conseilla la modération.
Quand il s'agit de faire face à des engagements qu'il n'avait pris que pour liquider Caius, le Sénat se trouva dans l'embarras et s'efforça de tergiverser. Les Comices comprirent, comme de gros lourdauds qui comprennent toujours trop tard, que c'était là un 1er pas pour saboter la législation des Gracques; et les partisans de ceux-ci vinrent en armes à la séance suivante. L'un d'eux mit en pièces un conservateur qui avait prononcé des paroles menaçantes contre Caius.
Le lendemain, les sénateurs se présentèrent en tenue de bataille, chacun suivi de 2 esclaves. Les partisans des Gracques se retranchèrent sur l'Aventin. Caïus voulut intervenir pour rétablir la paix. Comme il n'y parvenait pas, il se jeta dans le Tibre pour le traverser à la nage. Arrivé sur l'autre rive, au moment où ses poursuivants allaient le rejoindre, il ordonna à un de ses serviteurs de le tuer. Le serviteur obéit, puis, retirant son poignard teint de sang de la poitrine de son maître, le plongea dans la sienne. Un partisan de Caïus coupa la tête du cadavre de ce beau fils de Cornélia, la remplit de plomb et la porta au Sénat qui l'avait mise à prix pour son poids d'or. Il empocha la prime et se refit une virginité politique. Le peuple, qui l'avait tant applaudi, ne leva pas le bout du petit doigt devant l'assassinat de son héros. Il était bien trop occupé à piller sa maison. Ainsi finissent, dit Machiavel, les prophètes sans armée.
Cornélie, mère de 2 fils tués et d'une fille soupçonnée d'assassinat, prit le deuil. Le Sénat lui interdit de le porter. Comme pour la punir de les avoir si mal élevés, ou comme s'ils n'étaient pas vraiment morts...
Troisième Partie: La guerre civile Chap. 20
Marius
TROISIÈME PARTIE
LA GUERRE CIVILE
CHAPITRE XX
MARIUS
Avec Caïus Gracchus, on tua 250 de ses partisans. On en arrêta 3000 autres, et on ne sait ce qu'il leur advint. Au moment même, on eut l'impression que les conservateurs (patriciens et chevaliers) avaient gagné la partie contre la plèbe; et on s'attendit à une répression totale. Mais la répression ne vint pas. Le Sénat mit de côté la réforme agraire mais ne toucha pas au prix fixe pour le blé et n'essaya pas de restaurer le monopole de l'aristocratie dans les jurys des tribunaux. Il comprenait bien qu'en dépit de cette victoire momentanée, la situation ne permettait pas une réaction radicale. D'ailleurs, les Romains ne furent jamais tentés par les retours en arrière comme les fondamentalistes des époques modernes. Jamais ils ne rêvassèrent à revenir au temps de Romulus. Leur sens pratique et politique aurait trouvé la chose non seulement dangereuse, mais idiote.
Pendant quelques années, on vécut au jour le jour sans substituer aucun remède à celui que, prématurément sans doute et avec nombre d'erreurs de tactique, les Gracques avaient tenté d'apporter. Sous prétexte de favoriser encore davantage les nouveaux petits propriétaires créés par les lois agraires, on leur permit de vendre les terres qui leur avaient été assignées. Comme ils étaient restes privés de toute aide, ils le firent. Et les grandes propriétés se reformèrent sur la même base du travail des esclaves. Appianus, républicain bien modéré, constate qu'au cours de ces années-là, il y avait dans Rome entière environ 2000 propriétaires, pas davantage. Tous les autres étaient dépourvus de toute propriété et leur condition empirait de jour en jour. De -193 à -28, la population passe de 143 704 à 4 063 000, et dans ce chiffre les esclaves se sont multipliés 5 fois plus que les citoyens. À la différence remarquable des États-Unis d'Amérique qui conserva la même constitution avec une croissance démographique du même ordre, celle de la Rome républicaine était bloquée quelque part, et craquait sous cette pression.
La goutte qui fit déborder le vase et fournit un prétexte à la grande révolte fut ce qu'on appela "le scandale d'Afrique" qui commença en -112.
Micipsa, qui avait succédé à Masinissa sur le trône de Numidie et qui était mort 6 ans avant, avait laissé Jugurtha, son fils naturel, régent du royaume et tuteur de ses 2 héritiers légitimes encore mineurs. Jugurtha, qui voulait à la fois le pouvoir absolu et l'indépendance totale de sa Numidie, tua l'un des deux et fit la guerre à l'autre. Ce dernier appela au secours l'Urbs, protectrice du royaume. L'Urbs envoya une commission d'enquête que Jugurtha acheta au moyen de forts pots-de-vin. Convoqué à Rome, il corrompit les sénateurs (ce qui aurait été impensable avant les guerres puniques) qui devaient le juger. En somme, il fallut attendre l'élection du consul Quintus Métellus médiocre mais honnête, pour trouver un général disposé à faire la guerre à l'usurpateur au lieu de se laisser graisser la patte .
Bien qu'en ce temps-là les journalistes n'existassent pas collés aux talons des politiciens toute la journée, les gens
étaient informés les ouï-dire et les rumeurs, et connaissaient donc assez bien et les faits et ce qui se passait dans les coulisses. La rumeur était la reine de la rue. Les jacasseries de balcons valaient tous les téléphones. La haine qui couvait contre l'aristocratie depuis le meurtre des Gracques éclata violemment lorsqu'on sut que Métellus, bien qu'il fut l'un des meilleurs de cette classe patricienne, s'opposait à l'élection au consulat de Caius Marius, un de ses lieutenants, uniquement parce qu'il n'était pas un patricien. Sans trop savoir qui était Marius, les Comices votèrent pour lui en masse en -107 et lui confia le commandement des légions. De fait, à ce moment, on répétait à Rome ce qu'on a toujours répété dans tous les lieux et à tous les instants quand la démocratie entre en agonie: "Il nous faut un homme".
Le hasard fit que cet homme-là, on le trouva. C'était un homme nouveau, sociologiquement nouveau. C'était la 2e fois qu'était élu un homme qui n'avait pas d'ancêtre qui ait obtenu une magistrature majeure, dite curule. On l'appela l'"homme nouveau". Caton avant lui (-197), Cicéron après (-63) lui seront ces hommes nouveaux, trop peu nombreux pour réussir à régénérer la République. Marius était un personnage à l'ancienne, comme on n'en trouvait plus, désormais, qu'en province. De fait, il était né en -157 à Arpinum, comme Cicéron; il était fils d'un pauvre journalier; la caserne où il était entré tout jeune lui avait tenu lieu d'école. C'est au siège de Numance qu'il avait gagné ses grades, ses médailles et les cicatrices qui lui tatouaient tout le corps, et pour lesquelles il était très fier. En rentrant, il avait fait un bon mariage, comme c'était encore possible à cette époque. Il avait épousé une certaine Julie, soeur d'un certain Caius Julius César, qui n'était pas d'une famille extraordinaire puisqu'il n'appartenait qu'à la petite aristocratie terrienne. Mais Caius avait déjà pour fils un second Caïus Julius César destiné celui-là à faire parler de lui pendant des millénaires. Grâce à ses exploits militaires, Marius avait été élu tribun. Il en avait profité non pas pour faire de la politique et y montrer toute son incapacité, mais pour revenir, avec des pouvoirs accrus, à la tête de ses soldats, sous le commandement de Métellus. Avait-il compris ce qui avait fait la faiblesse des Gracques? Sans doute pas, car Marius n'avait pas la réputation d'un homme de vision ou de finesse politique. Son chef hiérarchique, Métellus faisait traîner la guerre contre Jugurtha. Quand il apprit que son subordonné voulait aller à Rome pour briguer le consulat, il s'en scandalisa comme d'une prétention déplacée pour un pauvre paysan comme lui: il était vrai que le consulat était accessible même aux plébéiens, mais c'était la de la théorie...
Marius, susceptible et rancunier, tout plébéien qu'il était, fut froissé. Une fois élu, il réclama la place de Métellus, qui dut la lui céder. La guerre qui durait depuis -111 prit tout de suite un autre rythme. En quelques mois, Jugurtha fut obligé de se rendre en -105: il orna le char de son vainqueur Marius qui le fit exécuter après la cérémonie du superbe triomphe que Rome lui réserva. La ville conquérante voyait en lui son champion. Ce peuple-là ne savait pas que le coup décisif à l'usurpateur de Numidie, ce n'était pas Marius qui l'avait porté, mais un de ses questeurs du nom de Sylla, né en -138, qui était un peu par rapport à Marius ce que Marius avait été par rapport à Métellus. Et Sylla tentera le même croc en jambe à son chef Marius que Marius avait fait au sien. Belle famille.
En attendant, pour le moment, c'était Marius le héros de la ville. Laquelle, ignorant une Constitution à l'agonie et voyant en lui "l'homme qu'il fallait", lui confirma son consulat pour 4 années consécutives de -104 à -100. Ce qui était une entorse à la constitution républicaine, car les magistratures étaient annuelles. En effet, le danger extérieur n'avait pas pris fin avec Jugurtha; au contraire, il était plus grave que jamais, en raison des Gaulois qui revenaient en masse à l'offensive. Cimbres et Teutons redonnaient signe de vie, plus nombreux, plus agressifs que jamais, déferlant de Germanie en France. Une armée romaine qui les avait rencontrés en Carinthie avait été détruite. Ils en détruisirent une 2e sur le Rhin, puis une 3e et une 4e, jusqu'à ce que le Sénat en envoyât une 5e sous les ordres de 2 aristocrates, Servilius Caepio et Manlius Maximus, qui ne trouvèrent rien de mieux que de se chamailler entre eux, par jalousie, chacun des deux détruisant ce que l'autre faisait. À Orange, 80,000 légionnaires, le prestige de l'aristocratie d'où sortaient ces 2 généraux ineptes et 40,000 auxiliaires restèrent sur le terrain. La terreur de voir ces hordes se déverser sur elle coupa le souffle à Rome. Grâce à Jupiter, au lieu des Alpes, ce furent les Pyrénées qu'elles choisirent d'escalader pour saccager l'Espagne. Quand elles revinrent sur leurs pas pour attaquer l'Italie, Marius, consul depuis 4 ans, était prêt à les recevoir.
Il avait préparé une nouvelle armée, qui constitua sa grande et véritable révolution, celle qui devait fournir par la suite ses armes à son neveu César. D'abord, il substitua la cohorte (600 à 800 hommes), plus maniable, au manipule (120 à 200 hommes) comme unité tactique. La cohorte, commandée par un centurion, était divisée en 3 manipules qui forment 3 lignes de profond faisant face à l'ennemi. 10 cohortes formaient une légion. L'empereur Auguste pourra compter sur une armée permanente de 25 légions, soit 150,000 hommes en tout, astreints à un service militaire de 25 ans. Le résultat en était que, comme sur un jeu d'échec, il y avait plus de "pièces" avec des fonctions spécialisées et déplaçables à volonté sur le champ de bataille, au hasard des besoins en cours de combat.
Les Romains ont perfectionné la vie de camp, qui est l'ancêtre de nos bases militaires comme celle de Val-Cartier. Le camp (550 m x 800 m) était une mini-ville dans un environnement hostile. On fonde un camp, comme on fonde une ville, avec un rituel religieux strict. On fixe un point d'où partent perpendiculairement une ligne nord/sud et une ligne est/ouest, d'où seront placées en parallèle les rues secondaires. Rectangulaire ou carré, on divise le camp en 4 parties délimitées par de rues à angles droits, avec deux portes: l'une de "bonne augure" pour sortir au combat, l'autre de "mauvais augure" que n'emprunte que les soldats fautifs qu'on va mettre à mort. Le centre est occupé par la tente du consul, l'autel, le tribunal, le forum, l'intendance et la trésorerie. Des ateliers et l'infirmerie complètent l'installation de ce camp que borde une levée de terre consolidée par une palissade de pieux précédée d'un fossé.
Quand on sortait du camp pour affronter l'ennemi, on brandit très haut les enseignes de sa légion ou de sa manipule, sorte de hampe bien droite au sommet de laquelle se trouve soit un aigle pour la légion, soit une botte de foin, un feuillage ou une main dans une couronne pour le manipule. Ces enseignes servent à se reconnaître de loin ou dans la fureur du combat.
Le réformateur militaire Marius avait compris qu'on ne pouvait plus compter sur les citoyens qu'on déclarait "bons pour le service" uniquement parce que, inscrits à l'une des 5 classes, ils étaient tenus de faire ce service militaire (mais n'auraient pas voulu le faire). Il s'adressa aux autres, aux indigents, aux désespérés qu'il attirait par l'espoir d'une bonne paie et d'un bon lot de terres après la victoire. C'était substituer une armée mercenaire à l'armée nationale, c'est-à-dire une armée de soldats payés à une armée de citoyens. Il professionnalise l'armée. Opération risquée, car ce fut une réussite militaire qui devint une catastrophe politique, que la décadence de la société romaine avait rendue possible. Rome avait fabriqué une armée qui allait se retourner contre elle. Cette armée de prolétaires que justement les Gracques n'avaient pas eue.
Marius conduisit de l'autre côté des Alpes ses recrues prolétariennes encadrées de sous-officiers vétérans, les endurcit en leur faisant faire des marches, les entraîna à la bataille au moyen d'escarmouches et d'objectifs mineurs. Il finit par leur faire construire un camp retranché dans les environs d'Aix-en-Provence, point de passage obligatoire pour les Teutons. Ceux-ci défilèrent devant le camp 6 jours de suite, tant ils étaient nombreux. Par dérision, ils demandèrent aux soldats romains qui montaient la garde en haut des remparts s'ils voulaient leur donner des messages pour leurs femmes restées au pays. Ils ressemblaient aux mêmes Germains 3 siècles plus tôt: grands, blonds, très forts, très courageux, mais sans aucune notion de stratégie, sans quoi ils n'eussent pas laissé subsister derrière eux des ennemis de cette envergure. Ils payèrent cher cette erreur. Quelques heures plus tard, Marius leur tombait dans le dos et en exterminait 100,000. Plutarque raconte que les habitants de Marseille firent des palissades avec leurs squelettes et que les terres, engraissées par tous ces cadavres, donnèrent cette année-là une récolte inouïe. Plutarque aurait ajouté que les choux avaient poussé grands, blonds, très forts et plus courageux qu'on l'aurait cru.
Après cette victoire, Marius rentra en Italie et attendit les Cimbres près de Vercelli, là où Hannibal avait remporté son 1er succès. Eux aussi, comme leurs frères Teutons, montrèrent plus de courage que d'intelligence. Ils avancèrent tranquillement, nus dans la neige, se servant de leurs boucliers comme de traîneaux pour se laisser glisser sur les Romains, du haut des pentes glacées dans un joyeux brouhaha, comme s'il se fut agi d'un exercice sportif. Là encore, comme à Aix, bien plutôt qu'une bataille, ce fut une monstrueuse boucherie.
À Rome, Marius fut accueilli en -101 comme "un second Camille". En témoignage de gratitude, on lui accorda tout le butin pris à l'ennemi. Il devint ainsi très riche, propriétaire de terres " grandes comme un royaume" . Et, pour la 6e fois de suite, on l'élut consul.
Dans le jeu de la politique qu'il lui fallait à présent affronter pour la 1 ère fois, le héros --c'est quelque chose qui arrive souvent aux héros-- se montra moins éclairé que dans la conduite des légions. Il avait fait à ses soldats des promesses, dont les Gracques auraient été fiers, qu'il fallait tenir. Pour les tenir, il dut s'allier aux chefs du parti populaire: Saturninus, tribun de la plèbe, et Glaucias, préteur. C'étaient deux canailles, très au courant de toutes les astuces parlementaires, et qui, à l'ombre du populaire Marius, voulaient tout bonnement faire leurs affaires. Les terres furent effectivement distribuées en application des lois des Gracques mais, en même temps, pour gagner des votes à leur parti, le prix du blé, déjà des plus bas, fut encore diminué des 9/10. Mesure absurde, qui mettait en danger le budget de l'état qui achetait ce blé à distribuer. Parmi les populaires eux-mêmes, les plus modernes hésitaient. Le Sénat amena un tribun à opposer son veto. Mais, violant la Constitution, Saturninus n'en proposa pas moins la loi. Des incidents se produisirent. Pour le consulat de l'année -99, comme candidat au poste de consul à côté de Marius, les populares présentèrent Glaucias et les conservateurs Caius Memmius, un des rares aristocrates qui fussent encore respectés. Mais ce dernier fut assassiné par les bandes de Saturninus. Alors, le Sénat recourut au sénatus-consulte des cas d'urgence et donna ordre à Marius de faire justice et de rétablir l'ordre. Le Sénat pensait habilement faire faire le nettoyage des plébéiens par un plébéien. Marius, voyant le piège, hésita. Il ne faisait pas autre chose, du reste, depuis qu'il s'était fourré dans la politique. Il avait vieilli; il avait engraissé; il buvait beaucoup. Il s'agissait de choisir entre une révolte ouverte et la liquidation de ses amis. Il choisit la seconde solution et laissa les conservateurs --qu'il commanda lui-même en la circonstance-- lapider à mort Saturninus, Glaucias et leurs partisans. Puis, se rendant compte qu'il était désormais odieux à tout le monde: à l'aristocratie qui ne voyait en lui qu'un allié peu sûr et à la plèbe qui le considérait comme un traître, à coup sûr, il se retira plein de rancune et partit faire un voyage en Orient.
Deux années ne s'étaient pas encore écoulées depuis que Rome l'avait accueilli triomphalement comme "un second Camille" . S'il avait accepté cette ingratitude avec un peu plus de philosophie, il serait resté dans l'Histoire avec un nom immaculé. Mais il était fruste, passionné, plus convaincu que jamais qu'il était "l'homme qu'il fallait". Aussi, quand les événements le rappelèrent sur la scène, s'y présenta-t-il sans hésitation aucune, pour y jouer un rôle quelque peu ambigu. Il est l'exemple parfait d'un homme avec un pouvoir inégalé (celui de la fortune militaire) et qui n'a pas d'idée. Aucune vision, aucun projet, aucune idéologie articulée à promouvoir ou de réforme à réaliser, encore moins de révolution à opérer. Tant d'autres ont tout le contraire: des idées à bouleverser la planète, et pas un sesterce en poche.
En -91, Marcus Livius Drusus fut élu tribun. C'était un aristocrate, fils de celui qui s'était opposé à Tibérius Gracchus, et père d'une fille qui épousera plus tard un certain Octave, destiné à devenir plus tard César Auguste, justement celui qui aura à la fois les idées et les moyens... Ce Marcus Livius Drusus proposa aux Comices 3 réformes fondamentales: distribuer de nouvelles terres aux pauvres, rendre au Sénat le monopole dans les jurys, mais en lui adjoignant 300 membres, et faire citoyens romains tous les Italiens libres. Les Comices approuvèrent les 2 premiers projets. Le 3e ne fut pas discuté parce qu'un assassin inconnu en supprima l'auteur.
Immédiatement après, toute la péninsule était en "armes. On continuait de la traiter, après 2 siècles d'union avec Rome comme une province conquise. On la pressurait d'impôts, on l'écrasait de levées militaires. Rome mobilisait 273,000 hommes, les colonies 85,000 et les alliés 294,000. On soumettait les provinces à des lois approuvées par des Assemblées (Comices ou Sénat) où elle ne possédait aucune représentation. Et le plus grand travail des préfets romains dans les différents chefs-lieux avait été d'exciter l'antagonisme des riches et des pauvres de manière à les entretenir dans un désaccord perpétuel. Seuls quelques millionnaires avaient obtenu le titre de citoyens romains, à force d'intrigues et de pourboires, un peu comme au Canada nos immigrants investisseurs de Hong Kong ou d'ailleurs. Mais en -126, les Comices avaient interdit aux Italiens de province d'émigrer à Rome (il y venait pour le blé gratuit ou à bas prix), et en -95, elles avaient expulsé ceux qui s'y trouvaient déjà." 320 000 des 450 000 citoyens de Rome en -70 vivaient du blé gratuit, qui coûta 10 millions de sesterces en -75, puis 77 millions en -46.
La révolte, dite guerre sociale de -90 à -88, s'étendit avec une rapidité foudroyante sauf en Étrurie et en Ombrie, provinces qui restèrent fidèles. Une armée fut recrutée, forte plutôt de désespoir que de lances et de boucliers, formée surtout d'esclaves qui unirent tout de suite leur sort à celui des rebelles. Ceux-ci proclamèrent une république fédérale ayant sa capitale à Corfinium. La "guerre sociale" et la "guerre servile" ne furent plus qu'une seule et même chose. La panique qui s'empara de Rome, où on ne se faisait aucune illusion sur les projets de vengeance que ces déshérités devaient couver contre eux qui les écrasaient depuis si longtemps, fit ressusciter le mythe de Marius, "l'homme qu'il nous faut" . Avec ces qualités d'administrateur militaire habituel, celui-ci improvisa une armée, qu'il conduisit de victoire en victoire mais sans faire attention aux frais, en dévastant et massacrant toute la péninsule. C'est lorsque près de 300,000 hommes furent tombés de part et d'autre que le Sénat se décida à donner le titre de citoyens romains aux étrusques et aux Ombres comme récompense de leur fidélité, et à tous ceux qui étaient prêts à lui jurer cette fidélité, pour leur faire déposer les armes. Le titre de citoyen complet, pour lequel on s'était tant battu comprenait les droits civils (celui de se marier devant la loi), le droit commercial (celui de faire des actes juridiques), le droit politique (celui de voter et d'être élu à une magistrature). En compensation, le droit de citoyen entraîne l'obligation du service militaire et du tribut. La paix qui suivit en -88 fut celle d'un cimetière, et n'est guère à l'honneur de Marius qui l'imposa. De plus, Rome ne tint parole qu'en englobant les nouveaux citoyens en 10 nouvelles "tribus, "lesquelles ne devaient voter "qu'après "les 35 tribus romaines qui formaient les "comices tributes, "c'est-à-dire sans la moindre possibilité de s'élever contre les verdicts de celle-ci. Pour obtenir de pleins droits républicains, il leur fallut attendre César qui en -49 donna le titre de citoyens romains à toute l'Italie; c'est pourquoi on ouvrit les portes à celui-ci avec tant d'enthousiasme, sans se rendre compte que c'était la fin de la république, car la république ou la démocratie était directe. On n'avait pas songé qu'elle pût être indirecte ou représentative, avec des députés, comme la nôtre. Une république trop grande, trop populeuse n'était pas viable, pas gérable, dans ce mode de représentation directe. L'année suivante, la guerre reprenait. Non plus "servile ", non plus "sociale " mais "civile ". Et, cette fois-là, Marius ne se borna pas à en profiter: convaincu qu'il était encore "l'homme qui fallait", il la provoqua. En effet, il fallait un homme, hélas! Mais ce n'était plus lui. C'était celui qu'eux aussi, par hasard, les conservateurs avaient trouvé, comme c'était arrivé aux populaires: l'ancien subordonné et questeur de Marius en Numidie: Sylla.
CHAPITRE XXI
SYLLA
Sylla fut élu consul en -88, c'est-à-dire peu de temps après la fin de la révolution sociale et servile réprimée par Marius, d'une façon conforme à la Constitution et aux habitudes puisqu'il tombait sur un homme n'ayant pas suivi le "cursus honorum "régulier. Rappelons que cette expression désigne l'ordre, et l'âge minimum du postulant, dans lequel les magistratures peuvent être obtenues: questure (à 25 ans), édilité (27 ans), préture (30 ans), consulat (43 ans), et dans tous les cas un minimum de 10 ans de service militaire.
Lucius Cornélius Sylla provenait de la petite aristocratie pauvre et s'était toujours montré réfractaire aux deux grandes passions de ses contemporains: l'uniforme et le forum. Il avait eu une jeunesse débauchée. Entretenu par une prostituée grecque plus âgée que lui, il l'avait trompée et maltraitée. Il ne s'était jamais occupé de politique ni de choses sérieuses; peut-être même n'avait-il jamais fait d'études régulières. Mais il avait beaucoup lu, connaissait fort bien la langue et la littérature grecques et possédait un goût raffiné en matière d'art. Un vrai gars de sciences humaines.
Dans l'armée de Marius en Numidie où il s'était inscrit parce qu'il était pauvre, il commandait environ 600 hommes puisqu'il y en avait 60 dans une légion qui en comprend 6000 hommes. Ses qualités de fonds, qui étaient énormes, n'eussent peut-être jamais émergé si, élu questeur on ne sait comment, il ne s'était pas trouvé directement impliqué dans la liquidation de Jugurtha. Ce fut lui, en effet, qui persuada Bocchus, roi des Maures, à lui livrer l'usurpateur. C'était là une brillante opération venant couronner celles qu'il avait déjà faites l'épée à la main. Sylla s'était révélé un commandant magnifique: froid, rusé, extrêmement courageux, et jouissant d'un grand ascendant sur les soldats par sa puissante personnalité. Il commença de s'intéresser à la guerre: elle l'amusait parce qu'elle impliquait le jeu et le risque, deux choses qui lui avaient toujours plu. Aussi suivit-il Marius dans ses campagnes contre les Teutons et les Cimbres et contribua-t-il puissamment à ses victoires.
Rentrant à Rome en -99 avec ces mérites à son actif, il eut fort bien pu poser sa candidature à des magistratures plus élevées. Rien du tout; il s'était lassé. Pendant 4 ans, il se replongea dans sa vie d'avant au milieu des prostituées, des gladiateurs du cirque, des poètes maudits et d'acteurs besogneux. Puis, brusquement, il posa sa candidature à la préture et fut blackboulé. S'était-il rendu compte qu'il postulait la magistrature de la justice, lui le meilleur client de tous les bordels. Alors piqué par un sentiment d'orgueil qui jouait, chez lui, le rôle de l'ambition, il se présenta comme édile (c'était mieux, car il connaissait si bien sa ville...), fut élu et charma les Romains en leur offrant à l'amphithéâtre le 1er combat de lions. Naturellement, l'année suivante, il était préteur, et comme tel, obtenait le commandement d'une légion en Cappadoce, dans l'Asie Mineure sud, pour réduire à l'obéissance le roi de ce pays, qui s'était révolté. Il donna à Rome, en plus de la victoire, un gros butin. Mais il semble bien que celui qu'il empocha pour son propre compte était encore plus grand. Il était las des dettes, et préférait financer lui-même ses campagnes électorales plutôt que de dépendre d'une faction liée soit aux plébéiens soit aux chevaliers, soit aux patriciens. En effet, il n'était inscrit à aucun, parce qu'il avait l'esprit indépendant, un peu comme aujourd'hui ceux qui n'appartiennent à aucune secte, aucun parti, aucune religion, outre autre regroupement grégaire du genre. Ni aristocrate, mais pauvre, il nourrissait la même indifférence et le même mépris pour l'aristocratie qui l'avait "snobé" et pour la plèbe qui ne le considérait pas comme un des siens parce qu'il était plus dégrossi qu'elle. Il avait toujours vécu pour lui-même, avec des gens en marge de la société traditionnelle. Sa querelle avec Marius ne vint pas de questions politiques, mais simplement, du fait qu'il s'était fait offrir par Bocchus un bas-relief d'or représentant le roi des Maures livrant Jugurtha à lui, Sylla, et non pas à Marius. Des vétilles.
Lorsque Sylla se présenta au consulat en -88, ce n'était pas pour faire de la politique, mais pour avoir le commandement de l'armée qu'on formait afin de combattre Mithridate dans l'éternelle turbulente province d'Asie Mineure, où il avait déjà combattu contre Ariobarzane de Cappadoce. C'est surtout grâce aux femmes qu'il fut élu. En effet, il divorça de sa 3e femme, Clélia, en la couvrant de bijoux, pour en épouser une 4e, Cécilia Métella, veuve de Scaurus, et fille de Métellus de Dalmatie, grand pontife et prince (c'est-à-dire président) du Sénat. En raison de cette alliance avec une des familles les plus puissantes, l'aristocratie commença de considérer Sylla comme son champion, favorisa son élection et lui donna tout de suite après le commandement auquel il aspirait.
Le tribun Sulpicius Rufus s'efforça d'invalider ces nominations et proposa leur transfert à Marius qui, bien que presque septuagénaire, briguait encore des postes, des charges et des honneurs. Mais Sylla n'était pas homme à renoncer. Il courut à Nola où l'armée s'organisait. Et, au lieu de l'embarquer pour l'Asie Mineure, il la dirigea sur Rome, où Marius en avait improvisé une autre pour lui résister. Sylla eut une victoire facile et rapide. Marius s'enfuit en Afrique en cette année -88, et Sulpicius fut tué par un de ses esclaves. Sylla exhiba sa tête coupée sur les Rostres, donc en plein forum romain, et récompensa l'assassin d'abord en l'affranchissant en récompense du service rendu, puis en le tuant pour prix de la trahison commise. Plus cynique que ça, tu meurs.
Après cette 1 ère restauration, il n'y eut plus ou guère plus d'autres représailles. Avec ses 35,000 hommes campés sur le Forum, Sylla proclama que, dorénavant, aucun projet de loi ne pouvait être présenté à l'Assemblée sans le consentement préventif du Sénat, et que, dans les Comices, le vote devait être donne par centuries, selon la vieille Constitutian de Servius. Ensuite, après s'être fait confirmer son commandement militaire avec le titre de proconsul (qui lui permettait de gérer la province, et y puiser des richesses à volonté...), il consentit à l'élection de 2 consuls pour dépêcher les affaires de Rome: l'aristocrate Cnéius Octavius et le plébéien Cornélius Cinna. Et il partit pour l'entreprise qui lui tenait au coeur.
Il n'était pas encore en vue des côtes grecques que, déjà, Octavius et Cinna s'empoignaient. Et que, derrière eux, descendaient dans les rues, d'un côté les conservateurs ou "optimates", de l'autre les démocrates ou "populares". La guerre sociale et servile de 2 ans plus tôt aboutissait à une guerre civile. Ce fut Octave qui l'emporta, et Cinna qui s'enfuit, mais une seule journée avait suffi pour entasser sur le pavé de l'Urbs plus de 10,000 cadavres.
Marius revint précipitamment d'Afrique en -87 pour rejoindre Cinna qui parcourait la province pour y susciter la révolte. Il se présenta d'une façon mélodramatique, la toge en lambeaux, les sandales éculées, la barbe longue, les cicatrices de ses blessures bien en vue. Il révélait ainsi son caractère profond: un punk. En un clin d'oeil, il rassembla une légion (6000 hommes), presque tous esclaves, avec lesquels il marcha sur la capitale, restée sans défense. Ce fut un massacre. Octave attendit la mort avec calme, assis sur son tabouret de sénateur. Les têtes des sénateurs, hissées sur des piques, furent promenées dans les rues. Un tribunal révolutionnaire condamna à la peine capitale des milliers de patriciens; Le Sénat payait sa dette envers les Gracques... Il avait laissé pourrir la situation sociale qui lui sautait à la face sous la forme de militaires populistes, arrivistes, voire déments. Caecilia seule: échappa parce qu'elle réussit à s'enfuir et à rejoindre son mari en Grèce. Sous le nouveau -- et 7e-- consulat de Marius et de Cinna, la terreur continua, implacable. Vautours et chiens dévoraient dans les rues les cadavres auxquels on avait refusé la sépulture. Les esclaves libérés continuèrent à tout saccager, à tout incendier, et à tout piller jusqu'à ce que Cinna,
à l'aide, d'un détachement de soldats gaulois, les eut isolés, cernés et massacrés jusqu'au dernier. Ce fut la 1 ère fois dans l'histoire de Rome qu'on se servit de troupes étrangères pour rétablir l'ordre dans la ville.
Et ce furent là les derniers exploits de Marius, qui mourut dans son lit au beau milieu du massacre, rongé par l'alcool, par les rancoeurs, par un complexe d'infériorité, par les ambitions déçues que ce complexe lui avait inspirées. Dommage, pour un aussi grand capitaine qui, avant de la plonger dans la guerre civile, avait tant de fois sauvé sa patrie. Rome, pour survivre, puis pour construire un empire, avait fait de ses enfants des soldats, et trop uniquement des soldats. Voilà ce que ça donnait.
Marius fut enterré, comme on le faisait pour tous les défunts, hors de la ville, le long de la route, car dans l'Antiquité on craint les âmes du royaume de Pluton. Une belle exception, les Vestales, ces jeunes filles vierges au service du culte. On ne voulait pas se séparer de leur jeunesse et de leur beauté, même par delà la mort.
Restait Cinna, pratiquement dictateur, parce que Valérius Flaccus, élu en remplacement de Marius, fut envoyé en Orient à la tête de 12,000 hommes pour y déposer Sylla.
Coupé de la mère patrie, celui-ci était en train d'assiéger Athènes, qui s'était alliée avec Mithridate, et Mithridate arrivait d'Asie avec une armée 5 fois supérieure à la sienne. C'était une situation presque désespérée et qui pouvait devenir sans issue s'il se laissait surprendre à la fois par Mithridate et par Flaccus sous les murs de la ville. Mais ceux qui connaissaient Sylla disaient bien qu'il y avait à la fois chez lui un lion et un renard, et que le renard était beaucoup plus dangereux que le lion. Il avait sans doute appris des tas de femmes qu'il avait "saluées" dans sa vie toutes les ressources qu'on sait inventer quand la force physique nous manque. Un certain nombre de "miracles" artificiels, provoqués par lui, avaient persuadé ses soldats qu'il était un dieu et, comme tel, infaillible. Bien entendu, c'était tout simplement un général formidable qui connaissait parfaitement les hommes et les moyens de leur faire rendre le maximum en exploitant, par un calcul d'une froide lucidité, leur force et leurs faiblesses. Comme il se trouvait sans argent, il avait " payé " ses troupes en les laissant mettre à sac Olympie, épidaure et Delphes, 3 sanctuaires richement ornés de temples remplis à craquer d'oeuvres d'art de toute sorte. Mais tout de suite après, il avait rétabli la discipline. Il prit l'imprenable Athènes par surprise. "On ignore combien de gens furent tués", dit Plutarque. "Mais le sang courut à flots, dans les rues, inondant jusqu'aux faubourgs."
Après des jours et des jours de massacre, Sylla qui, avec tout l'amour qu'il avait pour la Grèce en raison de sa culture et de son art, y avait assisté avec un entier détachement, déclara qu'au nom des morts, il fallait pardonner aux vivants. Il réorganisa les phalanges et les conduisit contre l'armée de Mithridate qui avançait sur Chéronée et Orcomène. Au cours d'une bataille magistrale, il battit Mithridate et poursuivit les débris de son armée à travers l'Hellespont jusqu'au coeur de l'Asie. C'est alors qu'il se préparait à anéantir définitivement les dernières forces de l'ennemi que Flaccus survint avec l'ordre de le destituer de son commandement.
Les deux généraux se rencontrèrent. Au terme de leur conversation, non seulement Flaccus avait renoncé à exécuter cet ordre, mais il s'était mis spontanément sous le commandement de Sylla, ce qui démontre sa personnalité séductrice d'une habilité consommée. Son lieutenant Fimbria tenta de se rebiffer. Alors Sylla offrit une paix avantageuse à Mithridate, en lui garantissant le respect de son royaume avec ses anciennes frontières et en exigeant seulement, à titre d'indemnité, 80 navires et 2000 talents pour payer ses troupes et les rapatrier. Après quoi il se dirigea vers la Lydie à la rencontre de Fimbria, mais n'eut pas besoin de le combattre parce que, dès que les hommes de celui-ci l'aperçurent, ils s'unirent aux siens, en raison du prestige de son nom. Fimbria, reste seul, se tua, comme firent après lui tant d'autres Romains soucieux de la légalité républicaine.
Sylla revint sur ses pas sans négliger de piller les trésors et de tirer de l'argent dans toutes les provinces où il passait. Il traversa la Grèce, embarqua son armée à Patras sur le golfe de Corinthe et arriva à Brindisi sur l'Adriatique italienne en - 83. Cinna se précipita à sa rencontre mais fut tué par ses propres soldats. Comme la République patricienne les avait écartés des richesses de l'empire, les citoyens prolétaires de Rome, enrôlés dans les armées, donnaient désormais leurs suffrages aux chefs de guerre. La République était perdue.
Sylla rapportait au gouvernement un beau butin 15,000 livres d'or (4905 kg) et 100,000 (32,700 kg) d'argent. Mais le gouvernement, resté aux mains des "populares "conduits par le fils de Marius, Marius le Jeune, le proclama ennemi public et envoya à sa rencontre une armée pour le combattre. Beaucoup d'aristocrates fuirent l'Urbs pour s'unir à Sylla. Apeurés, ils se réfugiaient chez le plus fort. L'un d'eux, Cnéius Pompée, né en -106 et considéré comme le représentant le plus brillant de la "jeunesse dorée" (qui est, soit dit en passant, le titre d'un radio-roman québécois des années 1950s, et qui veut dire beau, riche et bien éduqué), lui amena une petite armée personnelle, exclusivement composée d'amis, de clients et de serviteurs de sa famille.
Au cours de la bataille, Marius le Jeune se fit battre avec éclat. Mais avant de s'enfuir à Préneste, il donna l'ordre à ses partisans de Rome de tuer tous les patriciens restés dans la capitale. Le préteur, comme c'était son droit, convoqua le Sénat. Et tous les sénateurs figurant sur la "liste noire" furent égorgés sur leur tabouret. Après quoi, les assassins évacuèrent la ville pour rejoindre Marius et les dernières forces populaires qui se préparaient à jouer leur dernière carte contre Sylla. La bataille de la porte Colline fut une des plus sanglantes de l'Antiquité. Sur les 100,000 hommes et davantage de Marius, plus de la moitié restèrent sur le terrain, 8000 prisonniers furent indistinctement massacrés. Les têtes coupées des généraux, hissées sur des piques, furent portées en procession sous les remparts de Préneste, dernier bastion de la résistance populaire, qui devait se rendre peu après. Marius s'était déjà tué, le suicide étant pas immoral dans la philosophie stoïcienne. Sa tête aussi fut coupée, expédiée à Rome et hissée au milieu du Forum.
Le triomphe que la capitale réserva à Sylla, les 27 et 28 janvier de -81, fut immense. Le général était suivi du cortège enthousiaste des Romains proscrits par Marius: tous, couronnés de fleurs, l'acclamaient comme le père et le sauveur de la patrie. Et les soldats, cette fois-là, ne blaguaient plus leur général. Eux aussi poussaient des hourras! Sylla célébra les sacrifices rituels au Capitole, puis harangua la foule sur le Forum en retraçant avec une modestie hypocrite l'incroyable série de succès qui l'avaient mené jusque-là, et en les attribuant uniquement à la Fortune en l'honneur de laquelle il demanda ou plutôt exigea qu'on lui reconnût le titre de "felix, "mot qui, littéralement, signifiait " heureux", mais dans ce cas voulait dire favorisé par le sort, parce que les Romains liaient plus que nous le bonheur à la chance. Ce jeune débauché sans le sou des faubourgs mal famés était devenu "l'homme de la Providence". Le peuple s'inclina et décida de lui ériger, en signe de gratitude, en bronze doré, la 1 ère statue équestre qu'on ait jamais vue à Rome où on n'avait jamais toléré que nul fut représenté autrement qu'à pied, tant le souci égalitaire était vif dans la mentalité républicaine.
Ce ne fut pas la l'unique nouveauté introduite par Sylla pour indiquer le caractère absolu de son pouvoir. C'est lui le véritable inventeur du "culte de la personnalité" . Mais en fait c'est plus une résurgence archaïque qu'une invention. Les potentats égyptiens et mésopotamiens ne connaissaient que cette formule pour conserver leur pouvoir. Rome, donc, régressait. Sylla fit frapper de nouvelles monnaies portant son profil et il introduisit dans le calendrier, comme fête obligatoire, celle "de la victoire de Sylla" . Il se fit appeler "Felix", dont le sens est "favorisé par les dieux", premier pas vers la divinisation des futurs empereurs. Du haut de sa dictature personnelle, il traita Rome comme une quelconque ville conquise, la laissant sous la garde de son armée en armes et la soumettant à une répression féroce, qui prit le nom de "proscriptions" . 40 sénateurs et 1600 chevaliers qui avaient pris le parti de Marius furent condamnés à mort et exécutés. Des primes très élevées furent distribuées à ceux qui livraient, vif ou mort, un proscrit fugitif. Le Forum fut gaiement orné de têtes décapitées comme on garnit aujourd'hui une place de petits ballons de couleur. La nécrophilie (amour pervers pour les cadavres et la destruction), pathologie fort répandue chez les Romains, donnait là libre cours à son épouvantable et terrible spectacle. "Des maris", dit Plutarque, "furent égorgés dans les bras de leur femme, des fils dans les bras de leur mère". Beaucoup même de ceux qui s'étaient efforcés de louvoyer (sans prendre parti pour personne) furent supprimés ou déportés, en particulier quand ils étaient riches, Sylla ayant besoin de leur patrimoine pour engraisser ses soldats. Un de ceux qui étaient désignés pour être supprimés était un jeune homme né en -102 du nom de Caius Julius César, neveu de Marius par la femme de celui-ci, il s'était refusé à renier son oncle. Des amis communs s'interposèrent, et le jeune homme s'en tira par une condamnation au bannissement. En signant la commutation de peine en -83, Sylla dit, comme en parlant tout seul, à voix basse: "Je fais une bêtise, il y a, dans ce jeune homme, l'étoffe de plusieurs Marius."
Il n'en signa pas moins, tout en ayant vu juste.
Quelques jours après avoir définitivement pris le pouvoir, Sylla, dans une cérémonie publique, se trouva en face d'un geste d'insubordination d'un de ses plus fidèles lieutenants, Lucrétius Ofella, le conquérant de Préneste, un brave soldat, mais indiscipliné et fanfaron. Devant les troupes, qui, pourtant, l'adoraient, Sylla le fit poignarder par un garde, comme, 2000 ans plus tard, Hitler devait le faire avec Rehm, et Staline avec des douzaines de ses collaborateurs.
Sylla gouverna en autocrate pendant 2 ans. Pour combler les vides provoqués par la guerre civile dans les rangs des citoyens romains, il accorda le titre de citoyens romains à des étrangers, des Espagnols et des Gaulois en particulier. Jouant les Gracques en ayant le pouvoir sans la légitimité, il distribua des terres à plus de 100,000 vétérans, particulièrement dans la province de Cumes où lui-même avait une ferme. Pour arrêter la congestion des villes, il abolit les distributions gratuites de blé. Il diminua le prestige des 10 tribuns et rétablit la nécessité d'un laps de 10 ans pour briguer une seconde fois le consulat dont l'âge minimal requis fut porté à 42 ans. Il infusa au Sénat, vidé par les proscriptions, un sang nouveau, en portant le nombre de 300 à 600 membres qui furent tirés des chevaliers ou des paysans aisés, choisis parmi ses fidèles. Sylla lui restitua tous les droits et tous les privilèges dont il jouissait avant les Gracques. C'était réellement sur le plan constitutionnel une "restauration aristocratique", tempérée par une redistribution des richesses terriennes, par les dons de terres de l'ager publicus, au profit d'une petite partie de masses populaires. Il fit cette réforme jusqu'au bout, et mit l'armée en congé, décrétant que, dorénavant, aucune force armée ne pourrait plus bivouaquer en Italie. Après "quoi, considérant sa mission terminée, à la stupéfaction générale, il remit son pouvoir aux mains du Sénat, et rétablit le gouvernement populaire. Comme un simple particulier, il se retira dans sa villa de Cumes.
À cette époque, Cécilia Métella était morte. Elle était tombée malade peu de temps après le triomphe de son mari, et, comme il s'agissait d'une maladie infectieuse, celui-ci l'avait fait transporter dans une autre maison pour l'y laisser crever, comme une chienne galeuse.
Un peu avant son abdication, Sylla qui, désormais, frisait la soixantaine, avait fait la connaissance de Valéria, belle fille de 25 ans. Le hasard, ou bien c'est elle le hasard, l'avait placée au Cirque à côté de lui. Elle vit un cheveu sur la toge du dictateur et le lui ôta en se servant, délicatement, de son pouce et de son index. Sylla se retourna pour la regarder, surpris premièrement de son effronterie, secondement de sa beauté et de son charme. Elle avait réussi sa drague comme une vraie professionnelle... "Ne t'en fais pas, dictateur", lui dit-elle," moi aussi je veux partager ta chance, ne serait-ce que pour la valeur d'un cheveu". Il semble que ç'ait été là l'unique amour réel et désintéressé de Sylla, bien trop égoïste pour nourrir des sentiments semblables. En fait, la façon dont elle l'avait abordé, directe et intéressée, démontrait qu'elle lui ressemblait comme deux gouttes d'eau. Et l'amour ne marie bien que les alter ego. Il l'épousa peu après, et nul ne saurait dire jusqu'à quel point le désir de jouir entièrement de la compagnie de cette jeune et jolie femme n'a pas influé sur ses projets d'abdication, comme 2000 ans plus tard le général Boulanger fit à peu près la même chose pour l'amour d'une femme. Mais chez Sylla, il y a autre chose. Il s'est comporté assez curieusement comme un vrai républicain! Comment? Eh! bien! Il a exercé le pouvoir comme un vrai dictateur temporaire comme la République de Cincinnatus en nommait régulièrement pour des tâches extrêmes et difficiles. Comme Sylla, ils retournaient aux champs la tâche terminée. L'abdication de Sylla et ses réformes mi-conservatrices mi-plébéiennes en font de lui un dictateur autoproclamé, parce que la République repue des patriciens, à la différence des Grecs qui firent appel à Solon pour régler exactement le même problème social et constitutionnel, n'y avait pas pensé.
Le jour où ayant dépouillé le pouvoir et les insignes du pouvoir, il rentra chez lui comme un particulier quelconque au milieu du silence épouvanté des passants, l'un de ceux-ci, courageux ou tête brûlée, se mit à le suivre en l'injuriant. Sylla ne se retourna même pas quand le grossier personnage fit à son adresse des gestes offensants, comme frapper son avant-bras en le repliant vers le haut. Mais il dit aux quelques amis qui l'accompagnaient: "Quel imbécile ! Après ce geste-là, il n'y aura plus un seul dictateur au monde pour abandonner le pouvoir!" Encore une phrase prémonitoire. Tous ceux qui lui succéderont mourront au pouvoir, 4 fois sur 5, cloués à leur trône par une lance.
Sylla passa les dernières années de sa vie à faire l'amour avec Valéria, à chasser, à parler philosophie avec ses amis et à écrire ses "Mémoires "dont il ne nous est reste que des bribes. Le "Fortuné" semble avoir été fortuné pour de bon au cours de ce crépuscule de son existence, laquelle avait été bien remplie en victoires, sans désillusions ni regrets, et encore moins de remords dont il était incapable. Parmi ses vétérans de Cumes, il resta jusqu'au bout actif et robuste, s'opposant à leurs chamailleries, de manière, comme toujours, impérieuse et expéditive. Un certain Granius lui ayant désobéi au sujet d'une bagatelle, il le fit venir dans sa chambre et étrangler par ses serviteurs, comme à l'époque où il était dictateur. Son orgueil, sa volonté de domination ne cédèrent même pas quand il se trouva face à face avec la mort qui frappait à sa porte sous forme d'un ulcère malin -- peut-être bien un cancer. Avec ses yeux bleu clair froids sous une chevelure dorée, avec ce pâle visage qui avait l'air "d'une baie de mûrier"" blanc saupoudrée de farine", comme dit Plutarque, il continua de cacher ses souffrances sous un joyeux sourire et de plaisanter. Avant de mourir, il dicta son épitaphe:
"Aucun ami ne m'a jamais rendu service, aucun ennemi ne m'a jamais fait d'offense -- que je ne les aie entièrement payés?"
C'était vrai, mieux encore, c'était désolant. La grandeur éthique avait déserté les institutions romaines et les hommes qui leur donnaient vie. Au moyen de leurs coups sanglants, arrivistes et cyniques, Rome construisait une civilisation, un ordre nouveau, aux qualités réelles d'organisation et de rassemblement payés d'un coût exorbitant, qui allaient paver le chemin à notre conception politique du monde.
CHAPITRE XXII
UN DÎNER À ROME
La restauration de Sylla avait un défaut fondamental: celui, précisément, d'être une restauration, c'est-à-dire quelque chose qui niait les nécessités, les pressions qui avaient provoqué la révolution. Sylla avait été un dictateur républicain qui n'avait pas compris qu'il fallait réformer la société. Ce qui manquait à son auteur, pour faire oeuvre viable et durable, c'était l'élément le plus nécessaire: d'avoir confiance dans les hommes. Les hommes ne la méritaient pas, cette confiance; mais ils l'exigeaient de ceux qui se proposaient de les conduire. Sylla ne croyait à rien; moins qu'à toute autre chose, à la possibilité d'améliorer ses semblables. L'amour qu'il avait pour lui-même était si grand qu'il ne lui en restait pas pour les autres. Il les méprisait. Il était convaincu que l'unique chose à faire avec eux était de les maintenir dans l'ordre. C'est pour cela qu'il avait créé un formidable appareil policier dont il avait donné la charge à l'aristocratie. Non qu'il estimait celle-ci: mais il était convaincu que les autres, les populares, étaient encore plus méprisables et que toutes leurs réformes n'eussent fait qu'aggraver la situation. La conséquence de cela, c'est que 10 ans après sa mort, son oeuvre politique avait volé en éclats.
Les patriciens qui s'étaient retrouvés avec tout ce pouvoir entre les mains, loin d'en user pour ramener de l'ordre dans le gouvernement et dans la société, en profitèrent pour voler, pour corrompre et pour tuer. Tout, désormais, se réduisait à une question d'argent. Juvénal disait lucidement qu'à son époque: "La majesté sainte entre toutes, c'est la majesté de l'argent"
.
Acheter une charge était devenu une opération normale; il y avait une industrie spéciale pour procurer des voix, employant à cela des techniciens spécialisés: les "interprètes", les "diviseurs" et les "séquestres". Pompée, pour faire élire son ami Afranius, invita les chefs des tribus dans son Palais et leur marchanda leurs suffrages comme des sacs de pommes. Dans les tribunaux, c'était encore pire. Lentulus Sura, absous par les jurés à 2 voix de majorité, déclara en se frappant le front: "Zut! J'en ai acheté un de trop! Avec la hausse des prix!..."
Tout dépendait de l'argent qui était devenu l'unique préoccupation de tous. Parmi les bureaucrates, il se trouvait encore, bien entendu, des fonctionnaires honnêtes et capables. Mais la majeure partie étaient des pillards incompétents en tout autre chose et qui, pour avoir un poste dans l'administration d'une province, non seulement renonçaient à tout traitement, mais payaient ce poste, sûrs qu'ils étaient d'avoir rattrapé abondamment leurs frais au bout d'un an. Cela s'appelle la "vénalité des offices". Il est certain qu'ils les rattrapaient: par les taxes, par la rapine, par la vente des habitants comme esclaves. César, quand on lui assigna l'Espagne en -63, devait à ses créanciers 3 fois sa tête. En un an, il avait tout payé. Cicéron mérita le titre d' "honnête homme" parce que, au cours de l'année où il fut gouverneur en Cilicie, il ne mit de côté que 60 millions et le proclama dans toutes ses lettres comme un fait exemplaire. Belle galette avec laquelle il se paya 9 villas.
Les militaires ne valaient guère mieux. Après ses exploits en Orient, Lucullus revint chez lui milliardaire. Des mêmes régions, Pompée ramena aux caisses de l'état un butin de 6 ou 7 milliards et de 15 à sa caisse privée. La facilité de multiplier son capital dès qu'on en avait suffisamment pour s'acheter une charge était telle que les banquiers prêtaient à 50 % à ceux qui n'avaient pas d'argent.
Disons un petit mot des banquiers. Dans la Rome antique, la profession de banquier était partagée entre 2 fonctions: celle de "nummularius "et celle «d'argentarius». Les «nummularii», ou changeurs, ceux-là même que le Christ chassa du temple, avaient le devoir de contrôler la pureté et le poids des pièces de monnaie, une prestation indispensable, compte tenu de la détérioration de la monnaie que connurent la République finissante et l'époque plus troublée encore de l'Empire.
Les activités de «l'argentanus» se rapprochaient des opérations bancaires proprement dites: c'est lui qui procurait des crédits et prenait des sommes en dépôt, que ce soit pour les garder ou pour les faire fructifier. Il s'occupait également des paiements de ses clients, réglait des chèques et effectuait des placements fiduciaires
Dans le courant de l'Empire, les 2 professions tendirent à se rejoindre et Constantin les réunit en une seule corporation, celle des «coilectani». Bien que ni les pouvoirs public ni la population n'aient pu se passer de leurs services, les banquiers à l'exception des milieux de la haute finance, politiquement très influents étaient décriés. L'empereur Auguste lui-même faisait l'objet de railleries parce qu'il était le petit-fils d'un «nummulanus». Il est toutefois remarquable que le système bancaire romain ait déjà posé les jalons des activités financières modernes, voire du secret bancaire. Lorsque, dans un procès, un banquier était dans l'obligation d'ouvrir ses livres pour tirer au clair les exigences des parties en litige, la personne qui avait demandé cette divulgation n'avait le droit de consulter que la partie qui la concernait personnellement.
Le Sénat interdit à ses membres de pratiquer cette ignoble usure de 50%. Mais on tourna la mesure en usant de prête-nom. Même des hommes d'une grande dignité comme Brutus s'associaient à des usuriers qui géraient leur argent en le prêtant à ces... modestes conditions. Entre les mains d'une classe de dirigeants aussi corrompus, Rome n'était plus qu'une pompe aspirant sans relâche tout son empire afin de permettre à une catégorie de satrapes une vie de plus en plus fastueuse, un luxe toujours plus insolent.
Certain soir, Cicéron se mit à railler Lucullus sur sa réputation de gourmet raffiné. Cicéron était un jeune avocat d'Arpinum, fils d'un cultivateur aisé qui lui avait donné une bonne éducation. À peine âgé de 27 ans, encore presque inconnu, il avait affronté un procès célèbre, et des plus dangereux pour lui: il s'agissait de défendre Roscius contre Chrysogone, grand favori de Sylla, encore dictateur à cette époque. Un discours magistral lui valut la victoire. Ensuite, craignant peut-être bien quelque représaille de la part de Sylla, il partit pour la Grèce où il resta 3 ans à étudier la langue, l'éloquence de Démosthène et la philosophie de Posidonios, médiocre épigone de Socrate et des Stoïciens.
Quand il revint 3 années plus tard, Sylla était déjà mort. Il épousa Térentia et sa dot --laquelle était considérable-- et, en même temps que sa profession d'avocat, cultiva la politique qui lui était, du reste, étroitement liée. Immédiatement, il eut entre les mains un autre procès éclatant, celui qu'on faisait à Verrès, un sénateur qu'on avait envoyé gouverner la Sicile et qui avait commis la toutes sortes de voleries et de canailleries, mais que toute l'aristocratie soutenait. Cicéron avait contre lui Hortensius, le prince du Forum romain, l'avocat de confiance de l'aristocratie et du Sénat. Cette cause fut un peu l'affaire Dreyfus de l'époque avec les patriciens d'un côté et le peuple, mais plus encore la grande bourgeoisie équestre de l'autre. Encore une fois, Cicéron; l'emporta, détrônant Hortensius, et devenant ainsi l'idole d'une classe sociale dont il était né lui-même.
Lucullus était un ex-lieutenant de Sylla dont il avait continué l'oeuvre en Orient pendant 10 ans en combattant Mithridate. Il sortait d'une famille aristocratique pauvre et mal famée. On disait que son père s'était fait corrompre par les esclaves révoltés de Sicile, que son grand-père avait volé des statues, que sa mère avait plus d'amants que de cheveux sur la tête. Peut-être bien n'était-ce là que des calomnies. Quoi qu'il en fut, Lucullus, dans sa jeunesse, n'avait laissé voir aucun de ses vices: il avait simplement une grande ambition, et toutes les qualités nécessaires pour lui donner satisfaction: l'intelligence, l'éloquence, la culture et le courage. Tant que Sylla, qui avait un faible pour lui, avait vécu, sa carrière avait été facile. Une fois son protecteur mort, il n'avait pas hésité, pour la continuer, à gagner les bonnes grâces d'une femme, Praecia, à qui ses intrigues amoureuses avaient donné beaucoup de puissance; C'est grâce à elle qu'il obtint le proconsulat de la Cilicie, c'est-à-dire la possibilité de continuer à commander, à guerroyer, à vaincre et à s'enrichir des dépouilles de l'ennemi. Pour arriver, comme capitaine, au niveau des Marius, des Sylla et des César, une chose lui faisait défaut, une seule: l'intuition. Il mena ses soldats de victoire en victoire mais les lassa au point de les voir se mutiner. De même qu'il avait obtenu son poste grâce à l'intrigue, c'est par l'intrigue qu'il le perdit. Rappelé à Rome, il se retira des affaires publiques et ne fit plus que jouir de ses richesses, qui étaient immenses, et les étaler insolemment. Sa villa du cap Misène lui avait coûté une fortune. Une villa, c'est un vrai domaine, comprenant ferme, parcs, gymnase, piscine. Sa ferme de Tusculum comptait plus de 20,000 hectares; le palais qu'il s'était fait construire au Pincio était célèbre par sa galerie de statues, par les manuscrits précieux sur lesquels il avait fait main basse en Orient, par les jardins où il cultivait avec le soin d'un botaniste passionné des plantes jusqu'alors ignorées à Rome, comme le cerisier, et surtout par sa cuisine, laboratoire des raffinements les plus exquis. La nourriture des premiers Romains était frugale, par nécessité, et le demeura pour certains sous l'influence des philosophes... et de leur médecins. Les Québécois ont leur poutine, les Romains avaient leur "patina", sorte de pâte consistante à base de légumes, ou de poissons, mêlée d'oeufs. Ils se nourrissaient aussi de hachis de poissons ou de viande, auquel on mélange parfois des fruits. Ils affectionnaient les morceaux de viande frits ou en brochette, car ils préféraient la viande aux légumes. Dans leur cuisine domine les plats bouillis plutôt que rôtis, l'emploi de sauces compliquées, l'usage outrancier des épices et des condiments et, chose étonnante pour nous, le mélange du sucré et du salé, comme le gibier servi au miel. Cette diversification de la nourriture grâce aux conquêtes et à l'enrichissement les amenèrent à composer des livres de recettes, comme Apicius qui était célèbre du temps d'Auguste. La 1 ère grande gastronomie occidentale est justement née à Rome, tant de partout y affluaient tous les produits alimentaires dont se gavaient les Romains devenus avec le temps des jouisseurs invétérés."
Donc, un soir, Cicéron, dans une réunion d'amis, commença à plaisanter Lucullus sur sa réputation de gourmet déclarant qu'il s'agissait là d'une pose et pariant que, si on allait chez lui sans prévenir les cuisiniers, on n'y trouverait qu'un repas frugal, pour soldats ou pour paysans. Lucullus releva le défi et invita tout le monde à venir se rendre compte des faits, demandant simplement la permission de donner l'ordre à ses serviteurs de mettre le couvert pour tout le monde dans la salle d'Apollon. Cela suffit pour faire comprendre à son personnel de quoi il s'agissait. Dans la salle d'Apollon, un repas ne pouvait pas coûter moins de 200,000 sesterces. La paye d'un soldat était d'environ 900 sesterces.. On y avait obligatoirement, comme hors-d'oeuvre, des fruits de mer, des petits oiseaux aux asperges, du pâté d'huîtres, de crevettes. Ensuite venait le repas proprement dit: du filet de cochon de lait, du poisson, du canard, des perdrix de Phrygie, des murènes de Gabès, de l'esturgeon de Rhodes, des fromages, gâteaux et vins. C'était mieux que ce que mangeait le citoyen ordinaire, avec sa bouillie de légumes épaisse faite de grains de froment ou d'épeautre torréfiés et concassés cuits avec de l'eau dans un chaudron de bronze. Sous l'effet des importations, la nourriture se diversifie. On l'agrémente d'une grande variété d'épices pour relever des plats souvent bouillis (câpres, céleri, basilic, menthe, thym, marjolaine, serpolet, pignons de pins; et les importés: poivre, gingembre, sumac, nard, cannelle). On s'en servait même comme médicaments. Si Caton se contentait de faire tremper une livre de farine, la mélanger avec 3 livres de fromage, avec </}><*7> livre de miel et un oeuf pour faire cuire le tout jusqu'à consistance épaisse, Cicéron lui voyait plus grand. Il faisait cuire un gros poisson salé, sans les arêtes, dont il mélangeait la chair avec des cervelles cuites, des foies de volaille, des oeufs durs et du fromage. Puis il faisait cuire le tout à feu doux après avoir arrosé d'une sauce de poivre, livêche, gousse de rue, origan, vin, miel et huile. Finalement, il liait le tout avec des jaunes d'oeufs crus et le garnissait de graines de cumin. Pas mal pour un écrivain.
Tout cela serait incomplet sans la musique. Le Romain l'utilise dans les banquets, les funérailles, les jeux, au théâtre pour accompagner les récitatifs de comédies. Il l'utilisait même à la guerre pour transmettre les ordres! La musique romaine doit tout à la grecque: notation, modes, rythmes et types d'instruments. Cithare, lyre, orgue hydraulique, trompette et tambour accompagnaient la vie sociale, mais non l'éducation comme chez les Grecs. Le Romain n'a pas développé cette savoureuse éducation par laquelle, chez soi, on joue de son instrument préféré. Il préférait écouter les concerts à l'odéon ou, quand il était riche, embaucher les musiciens à venir chez lui ou s'acheter un esclave musicien.
Chaque jour n'est pas fête, et le Romain en général était frugal avec son unique repas par jour, la «cenna» (la cène) prise vers 14h et 15h. La cenna a 3 parties: hors d'oeuvre (fromage avec vin miellé), la cenna proprement dite avec 2 à 3 services, puis le dessert de fruits et de gâteaux.
Plutarque, qui nous raconte cet épisode du repas de Cicéron, ne nous dit pas qui prit part au banquet où tous étaient à demi-couchés sur des matelas de plumes. Couronnés de fleurs et parfumés, ils se faisaient servir par des esclaves, bien qu'ils mangeassent sans fourchette ni couteaux. Ils ne manquaient pas de faire des «libations», c'est-à-dire qu'ils jetaient au feu les prémices de chaque met, en guise d'invocation aux dieux. Ce devait être l'élite de la société romaine. On y voyait certainement Marcus Licinius Crassus, un aristocrate né en -114 d'un fameux lieutenant de Sylla, qui s'était tué plutôt que de se rendre à Marius. Sylla avait récompensé l'orphelin en lui laissant acheter à des prix de liquidation les biens des partisans de Marius proscrits, et en lui permettant d'organiser le 1er corps de pompiers qui ait existé à Rome. Quand un incendie éclatait, Crassus accourait sur les lieux; au lieu d'éteindre les flammes, il commençait à marchander immédiatement l'édifice, en train de brûler, avec le propriétaire, toujours fort heureux de s'en débarrasser. Ce n'est qu'une fois qu'il l'avait acquis qu'il mettait ses pompes en marche. Autrement, il le laissait brûler. Les affaires sont les affaires...
Un autre qui y prit certainement part était Titus Pomponius Atticus qui, bien que d'ascendant équestre, représentait un type d'aristocrate plus raffiné. Il n'avait pas besoin de se salir dans des affaires louches parce qu'il était déjà très riche par sa famille; aussi n'avait-il eu d'autre souci que d'aller perfectionner sa culture à Athènes. Là, Sylla fit sa connaissance et fut tellement séduit par lui qu'il voulut le prendre comme collaborateur. Mais Atticus renonça à cette collaboration pour continuer ses études. Ensuite, il investit son patrimoine" dans l'achat d'une ferme destinée à l'élevage du bétail en Épire, dans l'acquisition d'appartements à Rome, dans une école de gladiateurs et dans une maison éditant des livres de haute culture. Cicéron, Hortensius et beaucoup d'autres grands personnages de l'époque l'utilisaient non seulement comme conseiller financier, mais comme dépositaire de leurs fonds. Tels étaient l'estime et le prestige dont il jouissait que, bien que menant une vie frugale, en véritable épicurien, il n'y avait pas de salon de la société romaine où il ne fut invité en permanence, où de fête à laquelle il ne prit part."" Sa bibliothèque personnelle regorgeait de beaux livres que ses esclaves recopiaient en si grand nombre qu'il fut le 1er véritable
éditeur romain.
Les livres, il y en avait de 2 sortes, tous deux désignés par le mot «liber» : de papyrus introduit au -IIIe siècle et de parchemin introduit au +1er siècle. Les feuilles de papyrus collées bout à bout étaient entourées autour d'une baguette et on les déroulait pour les lire. Les feuilles de papyrus étaient écrites sur une seule face. Les rouleaux comprenaient 20 feuillets. Les dernières écrites sont les premières enroulées de sorte que, pour lire, on tenait le rouleau dans la main droite pour le dérouler de la main gauche. Fragiles, on les rangeaient dans des coffrets. Plus résistants et plus commodes, les livres de parchemin se présentaient sous la forme de nos livres actuels. De peau de chèvre ou de mouton, on pouvait écrire sur le deux côtés, le plier et le relier. On l'appelait "codex ". Les Romains aimaient écrire pour conserver. Ils avaient ce respect du passé qui commence par conserver le présent. Ils notaient presque tout. Dans les livres pontificaux, il y a avait non seulement la liste des pontifes, mais les documents adressés aux magistrats ou aux particuliers pour l'interprétation du droit, les comptes rendus de leurs activités, la chronique des événements annuels, dites les "Annales". Arrêtés en -133 par un tribun qui trouvaient qu'ils faisaient double emploi avec les livres des historiens, elles forment 80 livres. Il y avait aussi les livres sibyllins, ceux que Tarquin l'ancien, dit la légende, aurait achetés à la sibylle de Cumes et qui consignaient ses propres oracles. Un collège de 2, puis de 15 membres étaient chargés de les étudier pour préserver Rome de certains dangers. Ils étaient conservés dans une pièce souterraine du temple le plus important de Rome, Jupiter Capitolin. Ces livres étaient des sortes de mini Coran ou de mini Bible pour nos Romains, mais jamais les Romains ne se laissèrent écraser par la lettre de leur contenu, jamais ils n'en firent des dogmes ou ne persécutèrent leurs compatriotes pour défendre le contenu de ces livres.
Dans ce salon, rempli de beaux livres disions-nous, devait sûrement s'y trouver Pompée, favori et gendre de Sylla, qui, non sans un peu d'ironie, rappelait le Grand. Lui aussi de famille équestre, c'est-à-dire bourgeoise au sens d'aisé et de mercantile, il était le Prince Charmant de la jeunesse dorée de Rome. Il avait gagné une bataille et mérité un triomphe avant d'être majeur. Il était si beau que la courtisane Flora disait qu'elle ne pouvait le quitter sans le mordre un peu. Il passait pour un jeune homme honnête et l'était, en effet, pour son époque. Il s'efforçait de faire du bien à tous avec autant d'ardeur qu'il travaillait à son bien propre. On lui attribuait des ambitions variées. En réalité, il n'en avait qu'une seule: être en tout au-dessus de tous. Plutôt qu'une ambition, c'était chez lui une vanité. Il avait même dit un jour: "Je n'ai qu'à frapper la terre du pied: il en sortira des légions".
Autant de personnages qu'on n'eut pas rencontrés dans la Rome stoïque de 3 siècles plutôt. Non seulement en raison de l'allure raffinée de leurs vêtements, des plats qu'ils mangeaient, des propos qu'ils tenaient dans un beau latin pur et poli, assaisonnés d'allusions littéraires, mais encore parce que les femmes, sorties quelque peu de leur sujétion, prenaient part à ces fêtes. Il était déjà loin le temps où Caton pouvait dire: " Le mari est juge de sa femme. Si elle a bu du vin ou si elle a commis l'adultère, qu'il la tue". Claudia, la femme de Quintus Cecilius Métellus, était en ce temps-là la "première dame" de la ville et donnait le ton aux autres femmes. Elle était féministe avant la lettre, sortait seule le soir et, quand elle rencontrait un homme de connaissance, au lieu de baisser pudiquement les yeux comme ç'avait toujours été l'usage, l'embrassait affectueusement. L'histoire ne dit pas si l'heureux passant pouvait en espérer plus mais la suite nous ferait penser que oui. Mais Claudia invitait des amis à dîner en l'absence de son mari affirmant le droit de pluralité pour les femmes comme pour les hommes, et le mit largement en pratique en prenant des amants par douzaines et en les plaquant avec beaucoup de grâce, mais sans remords. Quand les hommes sont libres, politiquement comme sexuellement, il est impossible que des femmes, non la majorité mais un bon nombre, ne le soient pas aussi. L'un des amants de Claudia fut le poète Catulle qui ne réussit pas à l'oublier, se rongea de jalousie et donna libre cours à cette jalousie dans ses vers, où il la chante sous le nom de Lesbie, ce qui laisse croire que la belle Claudia aimait aussi le corps des femmes. Caelius, un autre abandonné, l'accusa devant le tribunal d'avoir voulu l'empoisonner et l'appela publiquement «Quadrantaria», c'est-à-dire «de centime», le tarif des prostituées pauvres. (Au carré d'Youville, au début des années 60s, se tenait tous les soirs une demoiselle que de médisants Québécois surnommaient «Ange Aimée trente sous»). Claudia fut condamnée à payer une amende; non qu'elle fut coupable, mais elle était la soeur de Publius Claudius, un des chefs du parti radical détesté des aristocrates alors tout-puissants, et ennemi juré de Cicéron qui soutint la cause de Caelius tout en disant qu'il lui répugnait d'accuser une femme, et particulièrement celle-là qui s'était montrée si bonne amie de tant d'hommes.
Avec des exemples semblables sous les yeux, il était difficile aux jeunes filles de devenir de bonnes mères de famille. Uniquement dictés par des calculs politiques ou par des calculs d'intérêt, les mariages se faisaient et se défaisaient le plus facilement du monde. Aujourd'hui, la même chose se fait et se défait, mais pour des questions de sentiments. On n'arrête pas le progrès. Toujours est-il que Pompée, pour avancer, divorça d'avec sa 1 ère femme pour épouser Émilia, la belle-fille de Sylla. Une fois veuf, il épousa Julia, la fille de César, lequel changea 5 fois de femme, et les trompa toutes régulièrement. On disait de lui qu'il était "le mari de toutes les femmes... et la femme de tous les maris". Cette ville, disait Caton. n'est plus qu'une agence de mariages politiques corrigés par les cornes. Métellus, le Macédonien, dans un discours désolé où il invitait ses compatriotes à apporter de l'ordre dans leur vie de famille, leur disait: "Je me rends bien compte qu'une épouse n'est pas autre chose qu'un ennui." Cela devait être vrai avec le type d'instruction débile où on les emmurait. Le mariage "avec la main", c'est-à-dire la forme de mariage qui excluait le divorce, avait pratiquement disparu, précisément pour permettre aux conjoints, homme comme femme, de revenir sur leur mariage dès qu'ils le voudraient. Une simple lettre suffisait. Les enfants, on n'en voulait pas, parce que c'était une gêne. Ils étaient devenus un luxe que seuls les pauvres pouvaient se permettre. Les femmes mariées échappant aux gestations, à l'allaitement et aux bouillies cherchaient l'évasion et il n'y avait ni téléroman ni roman Arlequin. Les plus brillantes la trouvaient surtout dans les aventures et dans la culture qui commençait à devenir une plante mondaine de salon.
Les goûts littéraires de cette société riche et frivole ne s'orientèrent pas vers le plus grand écrivain et le plus grand poète du temps, Lucrèce (-99 à -55). L'auteur de «De rerum natura» fut probablement un aristocrate; mais il vécut très retiré, ne fût-ce que pour raisons de santé. Il semble avoir été atteint de dépressions cyclothymiques et son inspiration était trop haute, trop tragique et trop profonde pour devenir à la mode. Le Grec, plus intellectuel, pouvait faire de Socrate une vedette, pas le Romain de Lucrèce. Le Romain superstitieux ne pouvait accepter la physique matérialiste d'Épicure contenue dans les 6 chants de «De la Nature». Lucrèce entreprend de rassurer ses contemporains sur les phénomènes terrifiants de la nature qu'ils attribuent aux dieux. La connaissance de la nature libère l'âme de ses terreurs permettant ainsi l'atteinte de la sagesse. La mort n'est qu'une libération des atomes en vue de nouvelles associations. Cette conception, partagée par la science moderne, est celle du XXe siècle. L'au-delà n'est qu'un mythe, leur dit-il. Il y a, dans le poème de Lucrèce, des analyses psychologiques, une imagination et une sensibilité qui en font un chef-d'oeuvre. Trop élevé pour ses contemporains.
Celui qui faisait fureur, c'était Catulle, poète facile et sentimental, quelque chose d'intermédiaire entre Julio Iglesias et Roch Voisine, si on peut y trouver de la place. C'était un bourgeois de Vérone, la ville des futurs Roméo et Juliette, avare et cossu, pleurant constamment misère, mais ayant sa maison à Rome, une villa à Tivoli et une autre sur le lac de Garde. Il plaisait aux dames parce qu'il parlait uniquement d'amour et avait rendu salonnarde et veloutée une langue qui ne semblait faite que pour des codes, des harangues et des bulletins de victoire. Enfin, il la faisait faire autre chose de plus agréable.
Catulle (-82 à -52), fils de bonne famille, eut une jeunesse brisée. Son père fut un ami personnel de César qui a côtoyé les milieux politiques les plus en vue. Sa Clodia est la soeur du démagogue Clodius, qui finira mal. Il noue avec elle une liaison orageuse pendant 4 ans (-62 à 58). Il se ruine et finit par rompre avec elle. Il écrit 116 poèmes, presque tous pour elle, dangereusement séduisante. Il écrit, même s'il fut influencé par le Grec Callimaque, une poésie essentiellement personnelle, dénuée de toute considération épique ou nationale. Avec lui, le coeur parle, et parle seul. Il est le 1er vrai poète, à la fois brutal et sincère, cru et personnel, émouvant et libre.
Avec Catulle, ceux qu'on considérait comme très grands étaient Marcus Caelius, un aristocrate sans le sou, sympathisant communiste, Licinius Calvus, un poète et orateur dilettante qui n'était pas sans talent, et Helvius Cinna qu'on prit, après la mort de César, pour un de ses assassins, si bien que la foule le tua par erreur. Tous étaient des ""intellectuels de gauche"" dirions-nous aujourd'hui, qui s'opposaient à la dictature sans rien faire pour défendre la République. S'ils eurent une influence peut-être supérieure à leurs mérites, c'est qu'en plus des salons et des femmes, ils avaient à leur disposition une véritable entreprise d'éditions.
On écrivait à l'origine sur des bandes de lin, puis sur des tablettes de bois endure de cire teinte en noir et écrites au poinçon sur une seule face. Pour effacer, on gratte la cire avec l'extrémité plate du poison. Aussi on emplit le papyrus d'Égypte. Une lettre écrite sur papyrus s'appelle «charta», d'où notre mot «charte». Les lettres sont roulées, scellées et cachetées. Atticus avait introduit à Rome le parchemin (qui est une peau de mouton grattée); il en faisait des volumes, c'est-à-dire des rouleaux, composés de 2 ou 3 colonnes manuscrites. Ceux qui devaient les remplir à la main étaient des esclaves spécialisés auxquels on ne payait que leur entretien. Les auteurs mêmes n'avaient d'autre rétribution que quelque don occasionnel; par conséquent, en pratique, seuls les riches pouvaient se consacrer à la littérature. Une édition se composait presque toujours d'un millier d'exemplaires qu'on distribuait aux libraires, chez lesquels les amateurs venaient les acheter. Ce fut un de ces amateurs, Asinius Pollion, politicien, militaire et hommes de lettres, qui constitua en -39 la 1 ère bibliothèque publique de Rome, qui en eut une bonne trentaine à la fin de l'empire. Remémorons-nous qu'après la chute de Rome les bibliothèques publiques disparaîtront pour ne renaître qu'à l'époque moderne.
Ce progrès technique stimula la production. Terentius Varron publia ses essais sur la langue latine et sur la vie rustique, à l'imitation d'Hésiode. Salluste (-85 à -35), ce plébéien qui fut questeur et tribun, entre 2 batailles politiques, fit éditer ses Histoires magnifiquement écrites mais quelque peu partisanes. C'est de lui qu'on tient l'explication de la chute de la République par la baisse de la moralité. Cela est d'autant plus drôle que le Sénat, en -50, l'avait justement expulsé pour immoralité. Pour que cela survienne, il avait dû s'en taper. Il n'est pas étonnant non plus qu'il ait été un protégé de César qui ne donnait pas sa place dans les basses moeurs. César lui donna le gouvernement de la Numidie, où il s'engraissa comme faisaient tous les promagistrats et, après la mort de son protégé, Salluste eut la sagesse de se réfugier dans ses superbes jardins, à Rome même, pour écrire l'histoire de son époque tourmentée. Il expliquait aussi l'histoire par l'énergie des grands hommes nourrie de leur "virtu", idée qui n'est plus à la mode aujourd'hui, sans doute parce qu'on n'a plus envie d'être grand. L'énergie physique et la vigueur morale crée le grand homme, dit Salluste. La volonté d'être grand fut romaine. Salluste l'a dit à sa manière: «La beauté physique, la richesse, la force physique passent en peu de temps, mais les productions éclatantes de l'esprit sont, comme l'âme, immortelles» Salluste parlait pour lui, car on le lit encore aujourd'hui dans toutes les universités du monde.
Cicéron, devenu désormais le «maître» par excellence de l'art oratoire, transforma ses harangues en sesterces: 57 seulement d'entre elles nous sont parvenues. Mais heureusement plus de 900 lettres nous le révèlent extraordinairement humain, l'homme que l'on approche le plus près de toute l'Antiquité tant il s'y livre longuement et dans tous ses états. Notamment ses états financiers...
En somme, la culture n'était plus le monopole de quelques spécialistes solitaires. Elle commençait à se répandre dans cette société qui, désormais, tournait résolument le dos aux moeurs rudes et à la saine ignorance de la 1 ère républicaine. On était proche de ce qu'on a coutume l'appeler «l'âge d'or» de Rome. Lequel, comme tous les âges d'or, n'était qu'un prélude à l'agonie de sa civilisation.
CHAPITRE XXIII
CICÉRON et RABIRIUS
Pompée et Crassus, que nous avons rencontrés au chapitre précédent, n'étaient pas seulement des brasseurs d'affaires et de bons vivants, mais des hommes politiques qui prétendaient jouer un rôle de 1er plan. Ils y réussirent; mais tous deux le payèrent de leur vie.
Favoris de Sylla, ils eurent, au début, une carrière facile. En effet, quand le dictateur se retira, c'est à eux que le Sénat fit appel en les mettant à la tête de 2 armées destinées à dompter les révoltes d'Espagne et d'Italie.
L'Espagne s'était déjà rebellée bien des fois contre les malversations de ses gouverneurs romains. Mais voilà qu'aux malversations étaient venues s'ajouter d'inutiles cruautés. En -98 le général Didius, imitant en cela l'exemple de son prédécesseur Sulpicius Galba, attira dans son camp toute une tribu d'indigènes en leur promettant de leur distribuer des terres et les extermina. Un de ses officiers, Quintus Sertorius, indigné par des barbaries aussi inutiles, déserta, appela aux armes les autres tribus, constitua avec elles une armée et, pendant 8 ans, conduisit cette armée de victoire en victoire contre les Romains. Comme Métellus, le général que le Sénat avait envoyé le combattre, ne parvenait pas
à en venir à bout, il promit une très forte somme d'argent et 10,000 hectares de terre à celui qui réussirait à le tuer. Perpenna, autre réfugié romain du camp de Sertorius, le poignarda. Mais au lieu d'aller toucher sa prime, il préféra prendre la succession du mort et continuer la guerre pour son propre compte. Alors le Sénat lui expédia Pompée, qui prit 5 ans (-77 à -72) à battre le renégat, à s'emparer de lui et à le supprimer -- faisant retomber l'Espagne sous le régime des malversations de ses gouverneurs.
Plus grave était la révolte qui, à la même époque, inondait de sang l'Italie. Lentulus Basiatus avait à Capoue une école de gladiateurs, fréquentée naturellement par des esclaves qui s'y préparaient, pratiquement, à mourir au cirque pour l'amusement des spectateurs. Un jour, 200 d'entre eux tentèrent de s'enfuir, 78 y réussirent, saccagèrent les environs et se choisirent comme chef un Thrace du nom de Spartacus qui devait être un homme de bonne origine et de qualités notables. Spartacus lança un appel à tous les esclaves d'Italie, dont le nombre atteignait 2 000 000, en organisa 90,000 qui formèrent une armée assoiffée de liberté et de vengeance, leur enseigna à fabriquer des armes et battit les généraux que le Sénat envoya contre lui.
Ces victoires ne le grisèrent pas. C'était un politicien avisé, une tête réfléchie. Il savait fort bien que sa victoire ne pouvait pas durer, que c'était une victoire sans espoir. C'est pourquoi il conduisit sa troupe vers les Alpes dans l'intention de la congédier et de renvoyer chacun chez soi. Du moins est-ce que raconte Plutarque. Mais ses auxiliaires voulurent revenir sur leurs pas et commencèrent à saccager villes et campagnes. Spartacus, qui devait être un homme de conscience, et qui cherchait à s'opposer à ces rapines, n'eut pas le courage de les abandonner. Il perdit une bataille, puis en gagna encore une autre contre Cassius. Finalement, il se trouva face à face avec l'Urbs terrifiée à l'idée de voir tous les esclaves d'Italie et ceux de Rome même -- qui constituaient à l'intérieur de la ville une redoutable 5e colonne -- s'unir aux insurgés et devenir une avalanche. Sur 5 millions d'habitants, 2 étaient esclaves. Une révolte d'esclaves réussie eut métamorphosé la société romaine.
Alors le commandement fut donné à Crassus et toute la fleur de l'aristocratie s'enrôla volontairement sous ses drapeaux. Spartacus se rendit compte que c'était l'Empire tout entier qu'il avait en face de lui; il se retira vers le sud dans l'espoir de faire passer ses forces d'abord en Sicile, ensuite en Afrique. Crassus le suivit, entra en contact avec ses troupes, détruisit son arrière-garde, le poursuivit. Pendant ce temps, Pompée amenait ses légions d'Espagne à marches forcées. Conscient que la fin était venue, Spartacus attaqua en mars -71, se jeta en pleine mêlée, tua 2 centurions et fut lui-même tellement criblé de coups qu'il fut impossible, ensuite, d'identifier son cadavre. La majeure partie de ses hommes périrent avec lui. La vengeance de Rome fut à la mesure de la peur que lui avait inspirée Spartacus: environ 10,000 esclaves, qu'on trouva dans les bois, furent crucifiés le long de la voie Appienne.
Les 2 généraux victorieux, de retour à Rome, ne congédièrent pas leurs armées, comme le voulait la loi et comme le désirait le Sénat. Ils ne s'aimaient pas entre eux; ils étaient bien trop riches, avaient bien trop de chance, étaient bien trop ambitieux. Mais quand le Sénat refusa à Pompée le triomphe et aux vétérans de Pompée la distribution de terres qu'il leur avait promises, ils s'allièrent et firent camper leurs hommes menaçants dans les alentours immédiats de la ville.
Aussitôt, les «populaires» ( ou plébéiens) qui, depuis la mort de Sylla, attendaient le moment de pouvoir se venger des abus de l'aristocratie, se rangèrent autour d'eux, en firent leurs champions et les élirent consuls pour l'année -70. Pompée et Crassus n'étaient aucunement des populaires; ils appartenaient par leur naissance à la haute classe patricienne. Mais l'égoïsme aveugle de l'aristocratie avait eu pour conséquence de pousser la haute bourgeoisie aux côtés du prolétariat. Et de fait, les 1ères mesures que prirent les 2 Consuls furent de restaurer le pouvoir des tribuns, dont Sylla les avait dépouillés, et d'enlever aux patriciens le monopole du jury dans les tribunaux en y réadmettant les chevaliers. Après quoi, ils renouvelèrent leur alliance pour se répartir les avantages personnels. Pompée devait avoir le commandement suprême des armées en Orient où il remplacerait Lucullus, en ajoutant à ses pouvoirs de général ceux d'un amiral pour la répression des pirates de la Méditerranée qui rendaient peu sûres les routes de l'Asie Mineure. Par compensation, il s'engageait à rouvrir les marchés orientaux aux investissements des banquiers, alliés de Crassus, qui devenait ainsi le maître suprême de ces marchés.
Au sein du Sénat, qui s'opposa unanimement à cette mesure, une seule voix s'éleva pour la défendre, celle d'un jeune homme encore peu aimé et pas très bien vu de ses aristocratiques collègues: Jules César. L'Assemblée l'approuva avec la même unanimité, entraînée qu'elle fut par la voix d'un autre jeune homme: Cicéron. La victoire de l'Assemblée et de Pompée marqua la fin de la suprématie, des patriciens et de la restauration de Sylla, qui reposait sur elle. Elle eut des conséquences décisives sur la suite des événements. Immédiatement après le départ de Pompée en -67 à la tête de 125,000 hommes, de 500 navires et de 150,000,0000 de sesterces, le commerce reprit avec l'Orient, ce qui fit tomber le prix du blé, revenu principal de l'aristocratie terrienne.
Un seul événement vint troubler ce paisible et progressif retour apparent à la république. Nous ne connaissons Lucius Catilina que par les portraits qu'en ont faits ses ennemis, en particulier Salluste et Cicéron. Ce dernier nous le dépeint comme un louche individu perpétuellement en querelle avec les dieux et les hommes, ne pouvant trouver de repos ni en éveil ni dans le sommeil: de là son teint terreux, ses yeux éjectés, son allure d'épileptique, en somme son aspect de fou . Le malheur est que Cicéron était, par sa femme, demi beau-frère d'une Vestale que Catilina était accusé d'avoir déflorée; tout un exercice. Catilina avait été absous par les juges. Mais on disait dans les salons que c'était vrai et que cela n'avait rien d'étonnant, car il avait déjà assassiné un de ses fils pour faire plaisir à une maîtresse.
Peut-être fût-ce en raison de cette hostilité qu'il rencontrait partout que Catilina, quoique de naissance aristocratique (en -108), passa du côté des populaires les plus excités avec une forte couleur de jacobinisme ou de communisme révolutionnaire. Son programme était radical, il réclamait l'abolition de toutes les dettes pour tous les citoyens. Il avait ramassé autour de lui des citoyens déçus, des propriétaires ruinés et des anarchistes. Tout de suite, on chuchota qu'il avait déjà organisé une bande de 400 crève-la-faim pour tuer les consuls et s'emparer du gouvernement. Un mélange d'Alcibiade et de Spartacus.
En réalité, personne ne vit jamais cette fameuse bande, et Catilina se contenta de présenter fort démocratiquement sa candidature au consulat, dans l'espoir que son nom ferait l'unanimité anti-sénatoriale qui avait bien fonctionné pour Crassus et Pompée. Mais l'ordre équestre et les commerçants, auxquels appartenaient les créanciers, et qui se méfiaient fortement de cette espèce de communiste, ne marcha pas cette fois-là. Ils étaient avec la plèbe quand il s'agissait de diminuer les monopoles de l'aristocratie; mais ils étaient avec l'aristocratie et, par conséquent, avec le Sénat dès que l'état et leurs sesterces étaient en jeu.
On le vit bien à l'attitude de Cicéron, qui opposa sa propre candidature à celle de Catilina et le battit en prônant la «concorde des Ordres», c'est-à-dire la Sainte Alliance de l'aristocratie patricienne avec l'ordre équestre commerçant, dont il fut, cette année-là, le grand interprète.
Coulé aux élections, Catilina commença d'organiser en -65 sa fameuse conjuration, en rassemblant secrètement quelques milliers de partisans à Fiesole et en constituant une 5e colonne (nom qu'on donne à des groupes d'espions) à l'intérieur de la ville même. Dans cette 5e colonne, il y avait un peu de tout, des esclaves, des sénateurs et des préteurs: Céthégus et Lentulus. Voilà qui était très inhabituel. épaulé par ces forces, il se représenta aux élections l'année suivante et, pour être bien sûr du résultat, prépara l'assassinat de son rival et de Cicéron.
Telle est au moins la version des faits que donna Cicéron quand il se présenta au Champ-de-Mars pour le dépouillement des votes avec une suite d'hommes armés. Catilina fut encore battu.
Le 7 novembre de l'an -63, Cicéron dit qu'au cours de la nuit des assassins étaient venus chez lui pour le tuer, mais qu'ils avaient été repoussés par ses gardes. Et, le lendemain, rencontrant au Sénat Catilina, il prononça contre lui la fameuse harangue («Quosque tandem»... «Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience?») qui a fait les délices des latinistes (?) et surtout le désespoir des dizaines de générations qui faisaient du latin. Il ne lui suffit pas d'un jour pour ce réquisitoire-là: il lui en fallut 3, où il déclama ses 4 fameuses Catilinaires. Ce fut son chef-d'oeuvre. Il y a répandu, en proportions égales, les trésors de son éloquence arrondie et chantante, de sa vanité et de son cabotinage.
Le 3 décembre, il réussit à obtenir un mandat d'arrestation contre Lentulus, Céthégus et 5 autres conspirateurs de haut vol. Mais il n'osa pas en faire autant pour Catilina qui sortit sans bruit et s'en fut rejoindre ses troupes en Toscane. Le 5, Cicéron demanda que les prisonniers fussent condamnés à mort. Solanus et Caton le Jeune l'appuyèrent. De nouveau, pour défendre les accusés, il ne s'éleva qu'une voix, jeune et fraîche, celle de César, fidèle avocat des "populares" qui demanda que la peine se limitât à une simple détention. Contrairement à celle de Cicéron, son éloquence était sobre et dépouillée. Quand il eut fini de parler, quelques jeunes aristocrates essayèrent de l'assassiner. César réussit à s'enfuir, tandis que Cicéron se rendait à la prison pour faire exécuter la sentence, et que l'autre consul, Marc-Antoine, père d'un garçon destiné à devenir plus fameux que lui, partait à la tête de l'armée pour anéantir Catilina.
La bataille eut lieu près de Pistoie; aucun des insurgés ne se rendit. écrasés par le nombre, ils combattirent jusqu'au dernier homme autour de leur drapeau: les aigles de Marius, et autour de Catilina, qui suivit leur sort et fonçant désespéré dans la foule des combattants adverses pour trouver la seule mort qu'il jugeait digne d'un Romain.
Le 1er à être surpris et enthousiaste de l'énergie qu'il avait montrée fut Cicéron, qui ne s'en serait jamais cru autant. Dans un discours qu'il fit devant le Sénat, il déclara modestement que l'exploit qu'il avait accompli était si grand qu'il dépassait les limites permises aux hommes. Posant ainsi sa candidature à la divinisation, il ajouta qu'il se fut comparé à Romulus si le sauvetage de Rome n'eut été beaucoup plus glorieux que sa fondation. Il aimait ce genre de blagues que les gros bonnets se font entre eux.
Les sénateurs sourirent de ces paroles, mais lui décernèrent volontiers le titre de "Père de la Patrie" . Et quand, à la fin, de l'année -63, Cicéron quitta sa charge, ils l'escortèrent en signe d'hommage jusqu'à sa maison. Tout cela ne fit qu'enfler davantage la tête du grand orateur, qui se considéra désormais l'arbitre de Rome. Toute sa vie il fut ainsi: un intellectuel engagé dans l'action politique, avec des idées justes sans les moyens pour les faire triompher, sauf dans l'affaire Catilina parce qu'il avait eu affaire à une tête brûlée. Il possédait des villas à Arpinum, à Pozzuoli et à Pompéi, une ferme de 50,000 sesterces à Formies, une autre de 500,000 à Tusculum, et un palais de 3,500,000 sur le Palatin. Le tout avait été acheté à l'aide de prêts consentis par ses clients, parce que la loi interdisait à des avocats de recevoir des honoraires. C'étaient les prêts --qu'on ne remboursait pas, bien entendu -- qui les remplaçaient. Mais Cicéron imagina, pour s'enrichir, un nouveau moyen: les testaments dans lesquels il se faisait désigner comme héritier. En 30 ans, il hérita de sa clientèle 20,000,000 de sesterces, quand le salaire d'un fonctionnaire pouvait varier entre 60,000 et 200,000 sesterces. <-!> La volumineuse correspondance du grand politicien et orateur que fut Marcus Tullius Cicéron nous donne un aperçu de ce qu'a pu être la préoccupation d'argent dans le monde antique.
Cicéron(-106 à -43) l'homo novus qui a réussi, en -63, à se faire admettre dans le cercle très fermé de la haute aristocratie romaine, est né à Arpinum où sa famille, qui appartenait à l'ordre équestre, était établie depuis toujours et possédait du bien au soleil. Au cours de sa carrière et par son mariage il a pu acquérir un patrimoine qui lui aurait assuré une assise financière confortable s'il n'avait tenté de copier le style de vie de la vieille noblesse romaine.
La propriété foncière est la base de toute fortune. Dans la Rome antique, la propriété foncière était la base même de la fortune. Les sénateurs, classe dirigeante de la nation, étaient d'ailleurs contraints de posséder des terres, la loi leur interdisant tout investissement lucratif, tel le commerce maritime. Le second ordre, «ordo equestris», auquel les grands marchands appartenaient, était placé dans une situation analogue: les grands commis de l'état étaient des "fermiers" de l'état, c'est-à-dire qu'ils tenaient à ferme les revenus de l'état, c'est-à-dire encore qu'ils étaient tenus de présenter au fisc des garanties sous forme de propriété foncière pour les taxes qu'ils étaient chargés de percevoir pour l'état. C'est le sens de l'expression, «l'affermage des impôts».
La fortune de Cicéron reposait elle aussi sur ses biens; à Arpinum, qu'il a hérité de sa famille, il a ajouté au cours du temps des villas à Tusculum, Formiae, Pompéi et Antium. De toutes ces propriétés, le patrimoine d'Arpinum était sans doute, du point de vue économique, le plus important.
Il n'est guère possible d'établir avec exactitude si ses autres possessions étaient aussi de bon rapport. Toutefois, sachant que les Romains possédaient un sens particulièrement aigu des affaires, on peut penser que ces biens n'étaient pas uniquement des villégiatures, mais qu'ils s'assortissaient de nombreuses métairies (des métayers à salaire y louaient la terre). Même dans le «suburbanum» de Tusculanum, le jardin était loué.
Le second pilier, considérable, de la fortune de Cicéron était constitué par les immeubles locatifs de l'Aventin, à Rome, et d'Argiletum, que son épouse Terentia avait apportés en dot. La Ville éternelle, qui comptait déjà à l'époque près d'un million d'habitants, se composait pour l'essentiel de clapiers . Ce sont elles, et non les palais romains d'architecture classique, qui donnaient son caractère à la ville. Construites pour la plupart dans une optique spéculative, elles offraient, dans d'étroites venelles, des logis souvent sordides à des loyers élevés. Les propriétaires encaissaient quelque 2000 à 3000 sesterces par an et par locataire.
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À titre de comparaison, la solde annuelle d'un légionnaire de Jules César s'élevait à 960 sesterces, avant d'être portée à 1800 sesterces au début de la guerre civile. Les centurions gagnaient 3600 sesterces par an. Sous Auguste, les légionnaires recevaient de l'état 24 000 sesterces à titre de retraite . Enfin, le salaire journalier d'un ouvrier non qualifié était de 3 sesterces.
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C'était ça aussi le résultat de l'inachèvement démocratique de la République romaine.
Dans l'ensemble, Cicéron tirait un revenu annuel d'environ 80 000 sesterces de ses immeubles. Sa correspondance nous renseigne sur la qualité de l'habitat dans ses bâtiments. À la question de son ami Atticus, qui lui demande pourquoi il avait fait appel à l'architecte Chrysippe, Cicéron répond que 2 de ses baraques s'étaient écroulées et que les autres présentaient déjà des fissures, ajoutant que les locataires et même les souris les fuyaient. Il précise également qu'il ne pense pas avoir subi de pertes, mais qu'au contraire, les immeubles étaient devenus plus rentables. L'effondrement lui avait sans doute permis d'ajouter quelques étages aux nouvelles constructions.
Ces renseignements nous permettent de penser que nous avons affaire à un homme qui, né dans une famille prospère et ayant fait un bon mariage, disposait de revenus opulents et stables: ses propriétés foncières lui rapportaient des fermages confortables, ses immeubles des loyers, et quelques héritages sont encore venus arrondir sa fortune. En d'autres termes, Cicéron ne connaissait pas de soucis financiers. Or, cette première impression est trompeuse. Sa correspondance mentionne constamment ses SOUCIS d'argent, ses difficultés à honorer ses engagements, ses prêts et ses dettes, la mauvaise volonté des débiteurs à remplir leurs obligations et l'opiniâtreté des créanciers à réclamer leur dû. À maintes reprises, il prie son ami et banquier Atticus de lui procurer les fonds nécessaires à n'importe quel prix. Ainsi, Cicéron nous offre l'image d'un grand seigneur que son style de vie amène constamment au bord de la faillite.
En décembre -62, il avoue que l'achat de la maison de Crassus, sur le Palatin, l'a si lourdement endetté qu'il serait prêt à envisager de fomenter une conjuration (Les conjurations ainsi celle de Catilina s'accompagnaient toujours d'une promesse de remise des dettes, c'est ainsi qu'on payait les conjurés complices endettés!), mais qu'à titre de débiteur, il jouit d'une excellente réputation. Deux ans plus tard, il se plaint à Atticus que l'acquisition de ses maisons de campagne de Tusculum et de Pompei lui a mis la corde au cou.
Les dettes qu'il avait contractées auprès des personnes au pouvoir lui pesaient particulièrement. Leur remboursement entraînant pour lui de grosses difficultés, il offrait une prise au chantage politique, ce qui explique peut-être ses étranges revirements.
Pourquoi Cicéron se trouvait-il si souvent dans des impasses financières ? À quoi dépensait-il son argent? Son train de vie était surtout destiné à souligner sa «dignitas», son rang, sa réputation. Ses dépenses les plus importantes étaient liées à l'achat et à l'aménagement somptueux de biens et de maisons. Il acquérait des propriétés à chaque fois que l'occasion s'en présentait, sans jamais se préoccuper de leur financement. Pour ses fréquents voyages, il avait besoin de possibilités d'hébergement en chemin. C'est ainsi que, pour son confort, il acheta la maison d'un certain Canuleius pour 30 000 sesterces.
La mort de sa fille Tullia, survenue en -45, le bouleversa de façon poignante. Il voulut lui ériger un monument funéraire et chercha un terrain approprié, de préférence un jardin au bord du Tibre, qu'il était prêt à payer n'importe quel prix. À différentes reprises, il prie Atticus de l'y aider, sans regarder à la dépense. S'il écrit qu'il ne sait pas où prendre l'argent, il se déclare décidé à payer au comptant sans proposer d'échange de propriétés. Il ajoute qu'il lui est impossible de supporter toute réduction de ses revenus, dont il a besoin pour financer son train de vie; qu'il dispose de 600 000 sesterces en liquide et qu'il pourra obtenir la même somme d'Hermogène, un de ses débiteurs. Enfin, il envisage de demeurer lui-même débiteur du montant résiduel jusqu'à l'échéance de sa créance envers Faberius.
Cicéron aimait à orner ses villas d'une abondance d'oeuvres d'art. Les statues destinées à celle de Tusculanum lui coûtèrent 20 400 sesterces, ce qui ne l'empêcha pas, dans le même temps, de commander des Hermès en marbre blanc de Pentélique, des reliefs en stuc pour les murs de son atrium et 2 fontaines sculptées. À peine les statues de Tusculanum furent-elles livrées qu'il se mit à rêver de l'aménagement de sa maison de Caieta. Il cédait généralement à ses envies, que la caisse soit pleine ou dégarnie.
Ses 2 enfants occasionnèrent à Cicéron des dépenses énormes. Sa fille, Tullia, fut mariée 3 fois. Demeurée veuve de son 1er époux, elle divorça des deux autres. À chaque mariage, il fallut la doter, ce qui ne fut pas sans créer des problèmes. Après les deux divorces, il eut beaucoup de mal à récupérer la dot de Tullia. Ses gendres, Crassipe et Dolabella, appartenaient certes à la vieille aristocratie romaine, mais ils se révélèrent être des personnages douteux et de mauvais payeurs.
Les études de son fils Marcus à Athènes, un cursus obligatoire pour les jeunes Romains de bonne famille, lui coûtèrent une fortune. Il consacra au séjour athénien de son fils le revenu de ses maisons de l'Aventin et d'Argiletum, soit environ 80 000 sesterces par an.
Lorsque, pour des raisons que nous ignorons, Cicéron divorça de Terentia après 30 ans de mariage pour épouser une toute jeune fille, Publilia, il dut restituer la dot de son épouse. Ces circonstances se reproduisirent lorsqu'il renvoya Publilia à ses parents après quelques mois de vie commune.
Contrairement à ce que pourrait laisser penser son comportement en matière de finances privées, Cicéron fut un gouverneur irréprochable de la province de Cilicie. Alors qu'habituellement les grands commis de l'état considéraient leur province comme une source d'enrichissement personnel et saignaient à blanc leurs administrés dans leur propre intérêt et dans celui de leur suite, il ne se contenta pas d'éviter aux contribuables toute dépense inutile, mais veilla aussi à ce que son entourage suive ce principe. Il s'évertua à assainir les finances des communes lourdement endettées et à guérir les plaies que leur avait valu la gestion fâcheuse de son prédécesseur, Ap. Claudius Pulcher. Ce faisant, il réussit également le tour de force de satisfaire le fisc sans traiter ses administrés de façon injuste.
À examiner la vie de Cicéron à la lueur de ses propres écrits, on s'aperçoit que, dans sa vie privée comme sur le plan politique, il n'a jamais eu le succès que, toute sa vie, il a prétendu connaître. Quoi qu'il fît, il ne parvint jamais à se défaire de sa susceptibilité d'arriviste accepté de justesse ni à régler son train de vie sur celui des nobles dont il se croyait l'égal. Ses principes moraux lui interdisant de les imiter jusque dans leurs méthodes d'enrichissement, l'exploitation sans vergogne des provinces, sa vie fut comparable à un perpétuel exercice de corde raide. En matière de placements, il n'eut pas non plus la main heureuse: ses débiteurs étaient souvent en retard de paiement. Seul son fidèle ami Atticus, grand admirateur de son talent d'orateur et de son rôle de propagateur et de praticien de la philosophie hellénique, le préserva de la ruine en calmant ses créanciers et en lui procurant les moyens nécessaires à son somptueux train de vie.
Il était logique qu'un homme semblable prêchât la «concorde des ordres» (patricien, équestre et plébéien), qu'il cherchât un équilibre qui ne fut pas l'aveugle réaction d'une caste aristocratique à laquelle il n'appartenait pas; mais point non plus le progressisme de gens intéressés à un nivellement général. Mais entre le statu quo et la réforme sociale en profondeur, Cicéron a été incapable d'innover. Il idéalisa la République des Caton et des Cincinnatus. Il voulait simplement que les 2 ordres, équestre et patricien, s'unissent républicainement et fassent tenir tranquille les prolétaires, quitte à les envoyer se faire tuer aux frontières pour agrandir l'empire. Riche comme il l'était, prince du Forum et "Père de la Patrie", on eut cru que rien ne lui manquait. Il lui manquait la chose la plus importante de toutes: la paix en famille. Térentia était une épouse vertueuse et insupportable qui lui empoisonna la vie avec sa nervosité, ses rhumatismes et une éloquence qui ne le cédait en rien à celle de son mari. Deux orateurs dans la même maison, ça fait trop merci. Le prince du Forum, dans la sienne, cédait le sceptre à sa femme qui l'employait à tort et à travers pour se plaindre continuellement de quelque chose. Quand elle finit par se décider à le laisser veuf, Cicéron la remplaça à 61 ans par Publilia qui lui apporta une dot égale à celle de la pauvre défunte. Mais il dut bientôt la renvoyer, parce qu'elle n'avait pas l'heur de plaire à sa fille Tullia, son unique affection réelle et désintéressée. Cet homme de lettres avait plus de talent avec les voyous (Verrès, Catilina) qu'avec les femmes.
Après l'affaire Catilina, son astre politique commença à décliner, bien qu'il lui fut réservé de jeter encore quelques lueurs sous César dont il fut tour à tour l'ami et l'ennemi, comme nous le verrons, mais à qui il ne pardonna pas le fait d'être un orateur au moins aussi grand que lui quoique dans un tout autre style. Ses loisirs littéraires devinrent de plus en plus intenses; nous leur devons quelques unes des plus belles pages de la langue latine. Ce qui nous plaît surtout, en raison de leur caractère direct, ce sont ses lettres, pleines d'anecdotes autobiographiques. Il en écrit à profusion, plus de 900, et s'y est dépeint tel qu'il était: un travailleur assidu, un tendre père, un administrateur avisé des finances publiques et des siennes propres, un bon ami pour les amis qui pouvaient qui être utiles, un vaniteux si peu conscient de sa vanité qu'il l'a immortalisée dans une prose impeccable avec une sorte de candeur qui rachète le défaut et en fait presque une qualité. Il toucha un peu de la philosophie en puisant sans vergogne dans les ouvrages grecs dont il tenta la synthèse des différents courants, comme il le faisait en politique où l'extrémisme lui répugnait. Il puisa tour à tour dans le stoïcisme et l'épicurisme des éléments hétéroclites pour y puiser ce que son caractère de bon conservateur y trouvait d'intéressant. Il en dégagea une morale pratique qui conciliait les devoirs de l'homme privé et du citoyen. On le voit bien, son caractère équilibré, éduqué, et fondamentalement sain, était aux antipodes de ces brutes sanguinaires qui convoitaient le pouvoir suprême pour jeter à terre la République qu'il chérissait.
Cicéron était de l'ordre équestre et fit fortune par l'éloquence et la politique. Un autre, de l'ordre équestre aussi, fit la sienne dans les affaires: c'est Rabirius.
RABIRIUS, HOMME D'AFFAIRES ROMAIN
En -54, au premier jour des calendes de mars, un vaisseau partit avant l'aube de Canope, port égyptien situé à l'est d'Alexandrie.
Son équipage était formé de 6 pirates, commandés par un Chypriote, Gondoras. Quoique 13 ans plus tôt le grand Pompée eût débarrassé la Méditerranée de cette sorte de gens, quelques-uns, échappés au massacre, continuaient comme ils pouvaient leurs petites affaires. Et si un endroit était favorable pour recruter leurs services, c'était bien la louche Canope, ville de débauche, de jeux, d'orgies, où, à condition de payer, tous les vices trouvaient leurs auxiliaires et tous les mauvais coups leurs hommes de main.
Plusieurs centaines de caissettes de bois scellées de plomb, d'un poids important semblait-il, avaient été chargées nuitamment sur ce bateau. Mais ni Gondoras ni ses pirates ne purent en approcher. La cargaison était surveillée par 6 hommes en armes, commandés par un inconnu des plus discrets, et l'on avait interdit à l'équipage de porter aucune arme. Le vaisseau cingla vers le nord-ouest. Les jours suivants il longea la côte crétoise et le littoral occidental du Péloponnèse, doubla l'île de Corcyre et, entrant dans l'Adriatique, finit par accoster sur une des îles qui forment archipel au large de la côte dalmate.
C'était un récif désert, nommé Tirsia. Sous le commandement de l'inconnu, Romain à en juger par son langage, les gardes armés déchargèrent les caissettes, ainsi que des pioches et des truelles, et disparurent sur l'île pendant un jour entier. Les pirates ne doutèrent plus qu'il s'agissait d'un trésor certainement des lingots et se promirent de revenir afin de mettre la main dessus.
Au retour de l'expédition dans l'île, le Romain décréta un banquet. Un excellent vin de Campanie fut offert en abondance à Gondoras et à ses marins, qui burent à en crever. De fait, ils en crevèrent. Le vin de Campanie contenait un de ces subtils et implacables poisons d'Orient dont nulle saveur suspecte ne trahit la présence. On jeta à la mer leurs corps lestés de pierres, et le bateau reprit sa route vers le sud.
Le Romain et ses séides (assassins), toutefois, ne voulaient pas se risquer à accomplir seuls la traversée de la mer intérieure. Et puis les rameurs, quoique demeurés enchaînés pendant toute la durée de l'opération, pouvaient parler à leur retour. Vaisseau et rameurs furent donc vendus à Pylos, en Grèce. Et ce fut sur une galère louée pour leur seul usage qu'ils regagnèrent l'Égypte. Ils débarquèrent à Alexandrie.
Un son de flûte, porté par la légère brise, parvenait sous la haute galerie ornée de bas-reliefs peints d'ocre, de pourpre et de bleu. Guidée par cette mélodie grecque, suave et mystérieuse, la jeune fille s'avança sous la colonnade et descendit les 6 marches qui la séparaient des jardins.
Elle aperçut bientôt le groupe, au centre d'un élégant hémicycle végétal de buis taillés mêlés à des rosiers: 4 esclaves étaient assises au sol sur des coussins, les jambes repliées de côté; le Grec Ochlos, en tunique blanche à lisérés d'or, se tenait debout; leurs regards convergeaient vers un grand fauteuil d'osier, où était assis le roi d'égypte, Ptolémée.
C'était un homme malingre, aux cheveux noirs indociles, vêtu lui aussi à la grecque. C'était lui qui jouait l'air de flûte, avec application. Ochlos, son maître de musique, hochait la tête en cadence, affichant un air ravi.
Hautaine, la jeune fille s'approcha, saluée aussitôt avec le plus grand respect par les esclaves et le professeur de flûte. Ptolémée s'interrompit. Un sourire mou apparut sur son visage: «Mais voici ma perle, mon trésor, ma jolie petite princesse...» «Père, dites à ces gens de s'en aller».
La jeune voix tintait comme un verre précieux; il s'y marquait une énergie et une autorité cinglantes, exaspérées. Ptolémée baissa les yeux, et, d'un geste, congédia le musicien et les esclaves, qui disparurent à pas rapides.
L'adolescente, debout, contemplait le spectacle somptueux des jardins, qui descendaient devant eux, par larges terrasses ornées de colonnes, de pergolas, de bassins, de vastes escaliers, jusqu'au bas de la colline. Là, amarrés à un quai pavé de marbre, deux bateaux d'apparat somnolaient sur le Nil.
Elle se retourna.
«Qu'as-tu donc à me dire?» murmura Ptolémée, à la fois ennuyé et légèrement craintif
«Ptolémée XII, Philopatôr, Philadelphe Néos Dionysos..», énuméra-t-elle.
C'étaient les noms officiels du 12e monarque égyptien, depuis le temps où Ptolémée, lieutenant d'Alexandre, avait reçu l'Égypte en partage.
"Dites-moi quel est ce bateau qui est parti de Canope voici peu de jours, affrété, chargé et surveillé par des hommes de la garde royale commandés par votre Romain. Dites-moi ce qu'il contenait. Dites-moi quelle était sa destination".
Ptolémée leva les sourcils, ouvrit la bouche, et finalement choisit de sourire.
«Mais ma petite princesse a-t-elle besoin de connaître les secrets de l'état?»
«Ce vaisseau contenait de l'or.» dit-elle.
Ptolémée se racla la gorge et soupira, puis considéra sa fille. À 16 ans, l'impétueuse enfant suivait les affaires politiques avec une dureté et une sagacité qui l'emplissaient à la fois d'agacement et d'admiration. Elle prélevait de l'or sur sa cassette personnelle afin de payer des agents qui espionnaient et soudoyaient, puis venaient lui rendre un compte fidèle de leurs observations. Si elle avait pu avoir vent de l'expédition de Canope, montée pourtant dans le plus grand secret, c'est que son système était redoutablement efficace.
D'un seul coup la colère juvénile explosa: «Ptolémée Philopatôr, Philadelphe, Néos Dionysos, joue du pipeau avec un esclave grec, pendant que Rabirius, ministre des Finances, pille et rançonne mon peuple, et expédie sur les mers de pleins bateaux d'or pour son enrichissement personnel!»
Habitué aux fureurs de sa fille, Ptolémée continuait de la fixer avec la même fascination. La colère la rendait encore plus belle. Mince et gracile comme l'adolescente qu'elle était encore, elle avait déjà la dignité, le port altier d'une reine. Son cou long et gracieux, son visage parfait, ses magnifiques cheveux noirs, ses grands yeux étincelants, son caractère indomptable, tout la destinait à exercer sur son entourage et sur les hommes un empire dont il savait qu'elle userait jusqu'au bout.
«Allons», dit-il, sans espérer la convaincre. «Tu sais très bien que sans le chevalier Rabirius, toi, moi et tes jeunes frères, nous serions des exilés. C'est grâce à lui que les triumvirs de Rome, surtout César et Pompée, ont permis que nous soyons rétablis sur le trône.»
«Ramenés par la légion syrienne, au mépris d'un peuple qui vous hait, mon père, et qui vous charbonne sur les murs sous les traits d'un faune grotesque, soufflant dans une flûte! Et moyennant ces services, Rabirius fait main basse sur les richesses de vos sujets!»
Ptolémée la considéra avec commisération, secouant la tête dans une dénégation peu convaincue.
Mais elle continuait: «Mon père, je veux que Rabirius soit destitué, et qu'il expie dans sa prison le mal qu'il a fait à l'Égypte!»
«Mais l'Égypte n'est plus rien, petite princesse..».
«L'Égypte est ma patrie.»
«Et que peut-elle faire, ta patrie, devant Rome, devant Pompée, devant César?»
«Pompée? César?»
Elle sourit ironiquement et se campa en face du monarque, cambrant la taille, levant le menton avec un adorable orgueil: «Qu'ils viennent à Alexandrie. S'ils font peu de cas de Ptolémée Aulète, ils baiseront le sable derrière les pas de Cléopâtre!»
Ptolémée Aulète, César, Rabirius: ce sont en effet les 33 protagonistes d'une affaire qui s'est nouée 5 ans plus tôt, à Rome, dans les coulisses de la politique et des affaires financières. Corruption, jeux d'influences, trahisons: rien n'y manque pour illustrer l'imbrication complète et immorale, aux derniers temps de la République, de l'argent et du pouvoir.
Ptolémée est monté sur le trône égyptien, 21 ans plus tôt, en -80, à l'âge de 15 ans. Du point de vue dynastique, il n'est un Lagide qu'à moitié, étant le fils bâtard de Ptolémée IX Sôtêr. La lignée légitime, celle de son oncle, Ptolémée X Alexandre, s'est éteinte avec l'assassinat du fils de ce dernier après 21 jours de règne.
Ce n'est plus grand-chose que cette Égypte du 1er siècle avant notre ère. Un pays à la traîne, sans économie, sans armée, tout juste bon à fournir du blé, mûr pour devenir une simple province romaine. Son seul prestige est culturel: ornée par les Lagides d'admirables monuments le Phare, le Sérapéion, Alexandrie est le principal foyer de la civilisation hellénistique. Savants et intellectuels de toute la Méditerranée viennent étudier et débattre dans son université, et fréquentent sa célèbre bibliothèque, riche de 700 000 volumes: tout le trésor philosophique et scientifique de l'Antiquité.
Roi sans autorité de ce pays promis à la servitude, Ptolémée n'a qu'une idée en tête: obtenir le soutien de Rome, dont chacun sait désormais, depuis l'écrasement de sa grande rivale Carthage, qu'elle est destinée à l'empire du monde. Que Rome l'aide à maintenir l'ordre: en échange il veut bien ne plus être qu'un roi de pacotille, qui fera en tous points, docilement, la politique décidée au Sénat. L'Égypte deviendrait alors une sorte de protectorat, une vraie colonie sous les apparences d'une monarchie sans pouvoir, mais qui suffirait à son ambition. Dans ce but, les observateurs et ambassadeurs discrets qu'il a envoyés dans la capitale italienne ont rapidement localisé l'homme à convaincre: César.
À 42 ans, ce politicien ambitieux, issu d'une vieille famille patricienne qui prétend descendre d'Énée en droite ligne, est en pleine ascension. Du parti populaire en dépit de ses origines, il a été préteur en -62, propréteur d'Espagne l'année suivante. De retour à Rome, il s'est allié avec l'homme fort du moment, le vainqueur de Mithridate et de l'esclave Spartacus: Pompée. Avec un 3e arriviste, Crassus, ils entendent (pour l'instant) se partager le pouvoir. C'est le triumvirat. César, au moment où Ptolémée s'intéresse à lui, vient d'être nommé consul.
Et comment agir sur César? Un seul moyen: l'argent. César vise à établir son pouvoir présent et futur sur l'assentiment populaire. Pour cela il lui faut le prestige militaire, qu'il ira bientôt chercher dans les Gaules. Mais il lui faut aussi créer et entretenir une clientèle électorale, un réseau actif de partisans. Ce qui signifie des libéralités, jeux du cirque, distribution de vivres; et puis une solide équipe se consacrant en permanence aux contacts et à la propagande. Tout cela coûte cher. Ptolémée a entrevu à partir de là la possibilité d'une alliance discrète, mais fructueuse, et conforme à ses intérêts comme à ceux du triumvir.
Pour la conclure, il lui faut l'aide d'un intermédiaire bien introduit, connaissant tout ce qui compte dans Rome, habitué aux négociations délicates, et surtout financièrement assez solide pour endosser l'opération. Car, Ptolémée s'en doute, le prix à payer excédera assez largement ce qu'il peut arracher à la pauvre Égypte...
L'homme est bientôt trouvé: ce sera le chevalier (de l'ordre équestre) Caius Rabirius.
Les chevaliers forment un ordre intermédiaire dans la société romaine, entre aristocratie et plèbe. À l'origine, on désignait jadis ainsi ceux qui, lors des recensements, se déclarent en état de s'enrôler dans l'armée avec des chevaux leur appartenant. Traditionnellement, ils se sont tournés vers la carrière sénatoriale. Mais, au fur et à mesure des conquêtes de Rome, une partie d'entre eux se sont lancés dans les affaires pour le compte de l'état.
Rome en effet ne se contente pas de conquérir: elle administre. Elle lève des impôts, construit villes, casernes et routes, exploite des mines, des salines, des carrières. Pour toutes ces tâches, de même que pour faire sortir du sol les aqueducs, fortifications, thermes et amphithéâtres qu'elle laissera à l'admiration des siècles, elle a pris l'habitude de recourir aux adjudications (action de déléguer un service public à des particuliers), et ce sont des chevaliers qui se sont spécialisés dans ces tâches, avec l'agrément de l'état.
Ceux-ci, pour pouvoir mener à bien des opérations souvent gigantesques, avaient besoin d'énormes capitaux. Aussi les a-t-on autorisés non seulement à prendre des associés en nom, mais aussi à émettre des actions, nommées «partes». Quiconque dispose d'un peu d'argent peut le placer de cette façon, exactement comme un salarié d'aujourd'hui qui s'offre des REA ou des actions boursières. En contrepartie, les chevaliers se sont vu attribuer la collecte de l'impôt (dit aussi l'affermage des impôts) le «publicum», d'où leur nom de «publicains» et la concession d'activités minières ou autres.
Au dernier siècle avant notre ère, leur puissance est à son comble. La destruction de Carthage, c'est-à-dire à la fois la mainmise romaine sur l'Afrique du Nord et la maîtrise absolue de la mer, a enrichi Rome dans des proportions gigantesques. Tout est à faire dans cet empire neuf, et les chevaliers sont au centre de tout. Un exemple de leur rôle: lorsque, à la chute de Mithridate, l'essentiel de l'Asie tombe sous la domination romaine, ce sont quelques-uns de ces hommes d'affaires qui vont monter une énorme société pour la ferme des impôts dans tous les territoires conquis.
C'est à Rome que leurs multiples sociétés ont leur siège et centralisent leurs capitaux. C'est là qu'ils réalisent au gré des besoins ou des opportunités, exactement comme les grands patrons d'aujourd'hui, fusions, concentrations, participations croisées, joint-ventures ... Un maillage serré de messagers et de directeurs provinciaux leur permet d'opérer rapidement à travers toute l'Italie, mais aussi en Espagne, en Grèce, en Syrie, partout où les légions ont planté les aigles romaines. Chaque jour, leurs commis trottent entre le siège social et les banques, implantées pour la plupart sur le Forum. Chaque soir la foule surexcitée des actionnaires se presse à l'entrée des basiliques, vastes salles couvertes où confluent les informations, où se nouent et dénouent les stratégies, où s'achètent et se revendent les "partes "au gré des événements et souvent des rumeurs.
Une différence essentielle toutefois avec nos systèmes modernes: tout cela n'existe qu'à l'ombre de l'état, dont le monopole est omniprésent, et qui seul décide, oriente, confie les marchés et les contrôle. C'est dire la complexité des intrigues, des trafics, des dessous-de-table et des «amitiés» politico-financières qui président au fonctionnement du système, au carrefour de l'utilité publique et de l'intérêt privé. Il y a bel et bien deux pouvoirs concurrents dans Rome: l'un officiel, celui du Sénat, des consuls, et celui des grands chefs militaires. L'autre, le 3e, le petit doigt tout de même, celui des chevaliers, est complémentaire aux 2 autres.
Pour ce qui est de Rabirius, nous ignorons le détail de ses affaires, de ses intérêts, de ses sociétés et de sa fortune. Ce que nous savons, et qui en dit long sur sa puissance de feu, c'est le montant de la transaction qui va être passée en bonne partie avec ses deniers personnels entre Ptolémée et le triumvir César: 6000 talents. Des centaines de millions de dollars aujourd'hui.
En -59 donc, pressenti par les émissaires du Lagide (le pharaon), Rabirius accepte de s'entremettre. Province romaine ou pas, se dit-il, l'Égypte, par son commerce, par sa position géographique, se situe désormais, qu'elle le veuille ou non, dans la mouvance romaine. Tôt ou tard, Rome mettra la main dessus militairement afin d'en faire une province parmi d'autres. Mais elle a le temps. L'Espagne soumise après la révolte de Sertorius, le vieux Mithridate dompté à l'Orient, l'objectif prioritaire est à présent la Gaule. César peut donc acquiescer à un arrangement avec Ptolémée, lucratif pour lui et qui n'hypothèque pas les intérêts futurs de Rome.
Quant à son intérêt à lui, Rabirius, il est évident. Quel que soit dans l'avenir le statut politique de l'Égypte, cela ne changera rien à la réalité: elle est appelée à se développer à la romaine, avec des routes, des ports, des aqueducs, des travaux d'irrigation. Ptolémée son débiteur et César son obligé, il peut espérer devenir l'intermédiaire officieux mais incontournable entre Rome et cette monarchie satellite: voilà un magnifique placement à faire.
Il est bien loin, à ce moment-là, d'imaginer dans quelle aventure il s'est embarqué...
Notre homme d'affaires, qui connaît tout ce que Rome compte de manieurs d'argent et de commis politiques, de la plus basse valetaille aux intrigants de haut vol experts en lobbying dans les gradins du Sénat, prend donc langue avec les hommes de César. Très vite il les sent appâtés. Jules César, en effet, s'active alors pour obtenir le proconsulat de la Gaule cisalpine et de la Narbonnaise, excellente base de départ pour des opérations militaires de grande envergure dans la «Gaule en braies» et dans la Gaule chevelue. Mais tout cela risque de durer quelques années, et entre-temps Pompée et Crassus seront à Rome. Il lui faut donc laisser derrière lui des hommes sûrs, disposant de gros moyens pour préserver ses intérêts. Quant à Ptolémée... Le principal est de toucher l'argent. Après cela, ni le politique ni l'ambitieux ne s'estiment tenus au respect des engagements pris.
L'affaire se conclut à la campagne, dans les propriétés de Rabirius, qui a invité les amis de César à assister à quelques combats de bêtes en compagnie d'autant de jolies femmes que de beaux garçons. Le soir venu, cependant qu'un bataillon d'esclaves dispose les tables du festin, on parle sérieusement, en flânant autour du grand bassin des cygnes. Le nouveau proconsul de la Narbonnaise accepte l'offre. Les 6000 talents devront être versés en 2 fois: 4000 dès cette année, le solde dans 1 an. En échange, César s'y engage, Rome fera savoir à l'univers qu'elle reconnaît en Ptolémée le maître légitime de l'Égypte, et qu'elle n'entend intervenir militairement que dans le cas où quiconque s'attaquerait à Ptolémée.
Rabirius engage dès ce moment 3000 talents, remboursables sur de futures affaires à réaliser en Égypte, telles que fermes d'impôts ou administration des greniers à blé. Il a pris ses assurances et dispose d'écrits officiels, cachetés sous le sceau du Lagide.
A-t-il surestimé la position politique, dans son propre pays, du malheureux joueur de flûte? Ou l'influence de César sur les affaires romaines? Ou encore la bonne foi de ce dernier?...
La catastrophe, en tout cas, suit de fort peu la conclusion du marché. À peine César est-il entré en possession de ses 4000 premiers talents qu'au début de -58, les légions romaines de Grèce débarquent à Chypre, qui tombe comme un fruit mûr. L'île est aussitôt annexée à l'empire.
Or, Chypre, depuis la fondation de la dynastie lagide, appartient à l'Égypte. Et Ptolémée Aulète, loin de se rebeller contre cet outrage qui anéantit les accords passés, s'incline.
C'en est trop pour son peuple. L'émeute explose dans Alexandrie accablée d'impôts, contre ce roi dont on soupçonne qu'il est en train de se vendre aux Romains, lui et avec lui son pays. Ptolémée s'enfuit avec ses 3 enfants, quelques esclaves, sa flûte et son professeur de musique. Il débarque à Pouzzoles, gagne Rome et vient frapper à la porte de Rabirius.
Celui-ci est effondré. Il a engagé 3000 talents. Il récolte un roi sans trône et sans un sou.
C'est le moment où sa vie bascule.
Jusque-là c'était un gros brasseur d'affaires et d'argent, expert en manoeuvres financières et en intriques politiques. Son opération à l'appui du roi d'Égypte était certes une combine plus grosse et plus risquée que les autres, mais du même ordre. Le coup de force de Chypre, dont personne ne l'a prévenu (il ne saura jamais si César était au courant), a totalement modifié la donne. Il aidait un roi fragile, mais encore crédible. Il a maintenant sur les bras un roi en exil, vomi par son pays. Son seul espoir de revoir ses 3000 talents est que l'Aulète retrouve son trône; il ne voit pas comment. Il pourrait laisser tomber, mettre une croix sur son argent. Il décide au contraire de relever le défi et d'épouser la cause de Ptolémée. Désormais les heurs et malheurs de sa vie vont être jusqu'au bout indissociables de ceux du Lagide.
La première chose à faire, juge-t-il, est de l'éloigner. Qui à Rome se souciera de venir en aide à ce personnage falot, incertain, versatile? Mieux vaut qu'on ne le connaisse pas trop, et que ce soit lui, Rabirius, qui s'occupe de ses affaires. Rabirius fait louer à Éphèse, loin de Rome et pas trop loin de l'Égypte, une somptueuse demeure, digne d'un roi en exil, dans laquelle il l'expédie en lui recommandant de mener aussi grande vie qu'il voudra. Tout cela à ses frais, bien entendu.
Et puis il se met en devoir d'intriguer pour obtenir que Rome rétablisse dans ses droits le monarque déchu. Autrement dit d'acheter les politiciens.
Dans l'intervalle, César, qui se moque bien du malheureux Ptolémée, est parti pour la Gaule. Reste Pompée. Rabirius l'approche. Les nouvelles d'Égypte sont consternantes. L'anarchie s'installe, il devient clair que sans intervention armée, jamais Ptolémée ne reverra Alexandrie. Rabirius plaide auprès de Pompée de la même façon qu'il a convaincu César: à moins que la République ne décide de conquérir l'Égypte, le mieux à moindres frais ne serait-il pas d'y rétablir le flûtiste, qui ne risquera pas de gêner Rome?
Pompée hésite. Il n'a guère envie de tremper dans une histoire de ce genre. Rome conquiert des provinces et y nomme des proconsuls; il n'est pas de tradition qu'elle fasse (ou refasse) des rois. Finalement, il reconnaît tout de même le bien-fondé des arguments de Rabirius, qui au demeurant est prêt à le subventionner comme il l'a fait pour César. On coupe la poire en deux: le magnanime conquérant de l'Asie lui fait savoir qu'on fermera les yeux au cas où par exemple des légions cantonnées non loin de l'Égypte donneraient un coup de main à Ptolémée. Mais que Rabirius ne compte pas sur un ordre officiel de Rome.
Aussitôt, nanti de ces assurances verbales, Rabirius envoie à Ptolémée suffisamment d'argent pour qu'il s'adresse à Gabinius, proconsul de Syrie, lequel, après bien des tergiversations, accepte d'entrer en lice.
En -55, enfin cela fait 3 ans que Rabirius se multiplie en intrigues et voit son argent partir en fumée dans les mains de l'égyptien, la légion syrienne marche sur Alexandrie. Ptolémée, à Éphèse, fait affréter une somptueuse galère sur laquelle il s'embarque avec la maison royale. Quand il débarque à Alexandrie, les troupes de Gabinius ont rétabli l'ordre. Un peuple muet, abasourdi par la terreur romaine, ignorant des intrigues qui l'ont ramené là, le laisse gagner son palais. Le trésor est vide. Rabirius, lui, est déjà arrivé, la main tendue. Ne sachant comment s'en défaire, Ptolémée Aulète lui propose de le nommer ministre des Finances. Rabirius accepte c'est cela ou rien ce poste qui devrait en effet lui permettre de rentrer dans ses fonds.
Pourrait-il deviner qu'il va trouver devant lui cette gamine: Cléopâtre? L'indolent monarque aurait dû prendre davantage au sérieux la fureur de la jeune princesse. Elle n'avait pas le pouvoir, mais, on l'a dit, elle disposait d'agents dévoués, qui savent investir leur talent dans la jeunesse...
Dans les jours qui suivirent le mystérieux voyage de Rabirius à l'île de Tirsia, la rumeur se répandit dans Alexandrie, provenant on ne sait d'où, qu'un navire bourré d'or, conduit par des pirates sous le commandement du Romain, avait quitté Canope, peu de temps auparavant, pour une destination inconnue.
De nouveau la colère gronda dans la capitale du Lagide. La légion romaine était repartie depuis quelques mois: le peuple commençait à relever la tête. Une nouvelle fois, les émeutes se multiplièrent. Alors ministres et conseillers du roi, peu soucieux de voir se reproduire une débandade analogue à celle connue 5 ans plus tôt, vinrent en délégation se prosterner devant l'Aulète et le conjurèrent de se débarrasser une bonne fois pour toutes de ce Romain compromettant.
Il est vrai que le financier du Forum, devenu ministre des Finances du roi d'Égypte, n'avait pas perdu de temps depuis un an qu'il était là. Il avait d'autorité confié à des hommes de paille égyptiens des fermes d'impôts, des monopoles sur les stocks portuaires, toutes sortes de prébendes, avec l'approbation débonnaire du roi. Le produit de ces accaparements variés partait, jour après jour, pour l'Italie. On l'avait toléré, eu égard aux services rendus. Mais qu'il se permît à présent de faire main basse sur le Trésor, voilà qui passait la mesure!
Ptolémée écouta, les yeux baissés, ces remontrances aussi respectueuses que fondées.
Qu'auraient-ils dit, tous ces bons serviteurs, s'ils avaient su la vérité! C'était bien pire qu'ils ne l'imaginaient.
La mort dans l'âme, non tant par amitié pour Rabirius à qui il devait son trône, que par lâcheté devant la nécessité de dire des choses désagréables, il convoqua en privé son ministre des Finances.
«Rabirius...»
«Je sais, Majesté: tout est découvert.»
«C'est extrêmement fâcheux, Rabirius.»
«J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté.»
«Bien sûr. Mais tout le monde croit que ce bateau naviguait à ton profit.»
Pâle, le financier attendit la suite. Il avait compris. Il allait servir de bouc émissaire pour dissimuler un scandale plus grand que celui qui révoltait Alexandrie. «Je n'ai pas le choix, Rabirius. Ils réclament ta tête. Rassure-toi, je ne la leur donnerai pas. Mais le temps que cela se calme, je suis obligé de t'emprisonner. Et de demander à Rome la saisie de tes biens.» Ruiné, jeté au cachot, Rabirius maudit la fortune inconstante.
À 12 ans, il avait entendu les argousins de Sylla, triomphant dans Rome, entrer avec fracas dans la grande maison que son père, opposant au féroce dictateur de l'aristocratie sénatoriale, avait fait bâtir sur les pentes de l'Aventin. Alors qu'on l'entraînait avec sa mère pour fuir par une porte secondaire, il avait eu le temps de les voir s'emparer de son père. Il ne les avait pas vus l'égorger sur le pavé de l'atrium. Sa mère et lui s'étaient réfugiés chez un oncle, qui ne figurait pas sur la liste des proscrits. Celui-ci s'était arrangé, par la suite, pour faire racheter en sous-main une partie des biens du malheureux, de sorte qu'à sa majorité, Caius avait tout de même disposé d'une petite fortune.
Il revit ces sombres jours de son enfance; puis les jours fastes. Il se demanda s'il retrouverait jamais l'atmosphère surchauffée des basiliques, la Porcia, la Sempronia, où se traitaient les affaires. Des lieux d'opulence et de luxe. Du bronze, des statues, des fresques. On négociait les contrats sur des comptoirs de bois précieux, on effectuait ses dépôts à des guichets grillagés d'or. Des courtisanes fardées riaient à grand bruit avec de gros marchands provinciaux ravis. On se rencontrait aux thermes, on causait politique chaque matin devant les journaux muraux...
Au 11e jour de son incarcération, la princesse Cléopâtre en personne vint le visiter.
Il avait toujours évité tout contact avec elle. Il savait qu'elle le haïssait et faisait son possible pour monter les autres ministres contre lui et ruiner son crédit dans l'esprit du roi. Elle avait eu ce qu'elle voulait: sa chute. Il avait pris ses informations et n'en doutait plus. C'était là sans doute sa première victoire politique. Elle le toisa de ses magnifiques yeux noirs, un sourire dégoûté aux lèvres, les ailes du nez frémissantes.
«Si j'en avais le pouvoir», dit-elle, «je te ferais mettre nu et fouetter avec des chaînes. Je te ferais torturer sous mes yeux pour que tu me dises où tu as emmené l'or égyptien.»
Rabirius, plongé dans la stupeur machinale des prisonniers, s'interrogeait sur ce qu'elle voulait. Elle s'accroupit près du bat-flanc où il était à demi allongé.
«Tu peux sortir d'ici», murmura-t-elle. «Tu n'as qu'un mot à dire à ton gardien et je te fais sortir d'ici. Mais je veux savoir où est l'or.»
Ce soir-là Rabirius réfléchit intensément.
Ce n'était sans doute pas essentiellement pour sa valeur propre que Cléopâtre désirait récupérer la précieuse cargaison. Plutôt pour s'attirer la faveur populaire. Depuis le retour au pouvoir de son père ce dernier devait bien être le seul à l'ignorer elle avait un par un approché et séduit les grands du royaume. Plusieurs étaient déjà convaincus que Ptolémée Aulète n'était plus en état de sauver le trône égyptien. Encerclé par Rome, celui-ci ne pouvait espérer tenir qu'avec la faveur de ses sujets. Restait à Cléopâtre, dans sa stratégie vers le pouvoir, à se faire aimer du peuple. Déjà, elle avait bien dû s'arranger pour qu'on pût savoir, dans Alexandrie, son rôle dans la chute du Romain détesté. Qu'elle réussît à organiser avec suffisamment de publicité le retour du bateau de Gondoras, ou plutôt de son contenu, et ce serait à moitié fait. Le peuple aime les justiciers.
Dans ce contexte, ce qu'elle lui proposait était tout simple: il révélait où était l'or, en échange de quoi il recouvrait la liberté.
«La liberté», murmura-t-il tout seul. «Et quoi d'autre?»
À supposer en effet qu'elle tînt sa promesse et ne le fît pas assassiner purement et simplement, ce qui était déjà fort incertain, il se retrouverait libre, mais les mains vides. Ses possessions en Italie étaient peut-être d'ores et déjà sous séquestre en vue d'un dédommagement à l'Égypte. Ses concurrents ne perdraient pas une si belle occasion de mettre la main sur les affaires que lui avait confiées l'état, et obtiendraient qu'on accède à la requête de Ptolémée.
Il résolut de ne pas donner suite à la proposition de la princesse. Personne d'autre que lui ne savait toute la vérité sur le bateau de Gondoras. Il garderait son secret autant qu'il le pourrait. Il redoutait la torture. Si Cléopâtre n'en avait pas le pouvoir, Ptolémée, lui, n'allait-il pas vouloir rentrer en possession de la cargaison? En ce cas Rabirius n'échapperait pas au bourreau.
La réalité fut moins brutale, mais plus inquiétante. Elle consista en une clé, dissimulée à l'intérieur du pain de froment qui accompagnait son repas de prisonnier. Cela faisait alors 75 jours qu'il était enfermé. Quelqu'un (Cléopâtre? Ptolémée?) voulait qu'il s'évade. Ou du moins qu'il essaie. Il trembla. Cela pouvait être une excellente occasion de l'assassiner proprement à peine aurait-il mis le nez dehors. Puis il rejeta cette hypothèse: Ptolémée, s'il désirait sa mort, choisirait plutôt un supplice officiel et public susceptible de calmer le peuple. C'était donc pour une autre raison.
Il ne pouvait y en avoir qu'une: mieux que la torture, l'évasion était un moyen de percer son secret.
Il décida de jouer la partie.
Au milieu de la nuit, il s'empara de la clé et ouvrit la porte de son cachot. Le couloir était vide. À l'extrémité de celui-ci, les robustes croisillons de bois d'un soupirail béaient. Il se hissa jusque-là et se coula dehors. Là, bien en évidence devant lui, il vit un manteau roulé en boule, une bourse et un pain. La bourse contenait de l'or. Ses déductions étaient donc justes: on ne voulait pas l'assassiner. Au contraire.
Il marcha vers la ville, loua une monture et prit la route de Canope. Il y parvint à l'aube et descendit au port. Il chercha un bateau en partance pour l'Italie et embarqua le jour même, en se demandant qui, du père ou de la fille, lui avait ainsi permis de recouvrer sa liberté.
Et qui, parmi les passagers du navire, était là pour l'accompagner.
«Ta situation est très simple, Caius. Pompée a nié fermement avoir autorisé l'expédition du proconsul de Syrie à Alexandrie. Gabinius a été rappelé à Rome, jugé, et renvoyé sur ses terres. Sa carrière politique est terminée. Entre-temps, ton rôle dans cette histoire a été découvert.»
À demi couché sur un lit de repos, Rabirius croquait des amandes, et de temps à autre portait à ses lèvres une coupe de verre bleuté contenant du vin résiné de Grèce. Son ami Marcus Tullius était face à lui, assis sur un fauteuil droit, à armature de bronze.
«Par conséquent je serai traîné au tribunal dès que mon retour à Rome sera connu?»
«Oui.»
«Me défendras-tu?»
«Pourquoi pas...»
Rabirius nota l'embarras avec lequel le grand avocat avait proféré cette réponse vague.
«Je suis en état de te payer, Marcus. À condition d'être de nouveau libre de mes mouvements. Je veux dire qu'il te faudra seulement attendre un peu.»
«Je vois... Les affaires égyptiennes, n'est-ce pas?»
Rabirius s'abstint de toute autre réponse qu'un vague signe de tête qui pouvait passer pour un oui.
«Parce que ici», continua Marcus Tullius Cicéron, «il ne faut pas espérer grand-chose. Dès que tu as été reconnu coupable, tes adjudications ont été attribuées à d'autres: ils ne te les rendront pas.»
«Normal.»
Rabirius n'avait pas escompté autre chose de la part de ses anciens associés ou confrères.
«Et pour le reste?» demanda-t-il.
«Pour le reste...»
L'avocat eut un petit geste de la main, qui chassait cette question comme une simple mouche.
«Aucun problème; je me charge de ton acquittement.»
«Mais à une condition et j'en serai garant: tu te retireras des affaires. Il y a beaucoup de gens à Rome qui jugent les chevaliers un peu trop influents dans la politique. Ton cas, j'en ai bien peur, va apporter de l'eau à leur moulin...»
Ainsi que le lui avait prédit son avocat, Rabirius fut acquitté sans peine. Qu'il eût versé des pots-de-vin à César et à Pompée n'était pas l'objet du procès. Quant au proconsul de Syrie, c'est le roi égyptien qui l'avait acheté. Cicéron n'eut aucun mal à faire valoir que Gabinius, déjà châtié, était le seul fautif. Pouvait-on reprocher à Rabirius le fait que ce fût son argent qui avait servi à corrompre le proconsul?
On relaxa donc, avec un peu de pitié et beaucoup de dédain, ce pauvre diable d'homme d'affaires si mal avisé. Rabirius paraissait serein. Il vendit ses derniers biens, la villa où il avait reçu naguère les partisans de César, s'installa à Rome dans sa maison sur l'Aventin, et patienta.
Ils étaient toujours là. Il avait eu le temps de les repérer. Il faisait comme s'il ne les voyait pas et, au fond, se réjouissait de cette surveillance qui corroborait ses déductions: il était le seul homme au monde à savoir où se trouvait entreposée la cargaison de Gondoras. Le délicat joueur de flûte, en effet, avait pour plus de sûreté fait mettre à mort, dès leur retour en Égypte, les hommes de l'escorte. Avait-il ou non envoyé quelqu'un sur l'île choisie de concert avec son ministre des Finances? De toute manière, il n'avait d'autre solution que de pister Rabirius, dans l'espoir que celui-ci le mènerait au trésor.
Deux années durant, Rabirius ne franchit pas les portes de Rome. Ses anges gardiens étaient toujours là.
Puis en -51, on apprit que Ptolémée Aulète était mort. Rabirius se demanda si la surveillance continuerait et se décida à faire un test.
Ostensiblement il quitta Rome pour la cité étrusque de Vulsinies, au nord. De là il monta sur Ravenne. Ils étaient toujours là. Fort bien, se dit-il. Ptolémée est mort. Cléopâtre règne et attend à son tour que je la conduise jusqu'à l'or paternel...
Il les sema à Ravenne; à Aquilée, au nord de l'Adriatique, ils le retrouvèrent. À Tergeste, il prit place sur un bateau de transport de marchandises dont le patron, dûment rétribué, clama haut et fort qu'il allait à Ravenne. Mais ce fût à Ancône, plus au sud, que le bateau déposa Rabirius.
Il ne voyait plus ses poursuivants.
Il traversa de nouveau la mer Adriatique, se rendit à Salone, puis redescendit à Delminium, en Dalmatie. Personne. Il loua les services d'un patron pêcheur et se fit conduire sur l'île de Mysara.
3</}><*7> ans plus tôt, à Alexandrie, penchés sur une carte, Ptolémée et lui avaient choisi cet îlot.
«Je ne prononcerai pas son nom devant les hommes de l'escorte», avait dit Rabirius. «Vous seul et moi le connaîtrons.»
Cléopâtre, ses espions, les ministres, le peuple d'Alexandrie, tout le monde s'était trompé sur ce voyage. Jamais Rabirius n'aurait eu l'imprudence de se servir aussi abondamment dans le trésor égyptien. C'est Ptolémée qui, pour le cas où il se verrait contraint à une nouvelle fuite et à un nouvel exil, avait décidé de mettre à l'abri ce magot 6 mois d'impôts volé à ses sujets. Le principe de l'île déserte avait été adopté. À cette époque les Sarunètes, Tigurins et autres Sambrons, tribus de la sauvage Helvétie, ne s'étaient pas encore lancés dans la banque.
Puis le coup avait été éventé, et Rabirius, maître d'oeuvre de l'opération, avait payé de son emprisonnement l'existence de ce royal secret.
Il prit donc pied sur le rivage de Mysara. Il monta au sommet d'un promontoire rocheux et observa la mer.
Rien.
Il chemina jusqu'au point culminant de l'île. Au-dessous de lui béaient les ouvertures informes de quelques dizaines de grottes. Il apercevait tout en bas la barque du pêcheur, et le petit feu que celui-ci, sur son conseil exprès, avait allumé. Si les espions de Cléopâtre, par impossible, étaient encore sur ses traces, il fallait tout faire pour qu'ils se manifestent maintenant.
Rabirius redescendit sur le rivage et attendit jusqu'au lendemain. Rien ne se produisit. Alors il donna l'ordre de remettre la barque à la mer, et quitta l'île de Mysara où il n'était jamais venu. Il ordonna à son nautonier de cingler vers Tirsia. Tirsia où, au fond d'une grotte, l'or de Ptolémée gisait sous une grossière maçonnerie de rochers. Tirsia, où le pirate Gondoras et ses mariniers s'étaient soûlés pour la dernière fois.
Une vingtaine d'années plus tard.
Dans une somptueuse propriété des environs d'Athènes, vivait un Romain d'une soixantaine d'années, entouré d'une profusion d'esclaves et de femmes, propriétaire de vastes exploitations agricoles. Il était l'ami de tout ce qui comptait à Athènes, notamment du richissime Hipparque, qui possédait quelque chose comme 100 millions de sesterces. Il organisait des fêtes, s'enivrait gaiement, invitait quelquefois ses amis à séjourner sur son île privée. On s'y rendait sur une magnifique galère en écoutant concerts ou pièces de théâtre à la lueur de centaines de flambeaux. Cet agréable amphitryon suivait les affaires romaines et les commentait avec une grande pertinence et beaucoup de scepticisme. Il avait contracté à Alexandrie, où, disait-il, il avait vécu, le goût des oeuvres d'art et de la littérature. Il faisait grand cas des écrits de Marcus Tullius Cicéron, qu'il avait connu; un grand esprit, en vérité. Il faisait copier les traités "De l'Amitié" ou "De la Vieillesse "de son grand orateur préféré pour les offrir à ses amis dans de magnifiques étuis de cuir espagnol, gaufré à l'or fin. Enfin c'était un homme charmant que ce Caius Rabirius.
On ne savait pas au juste d'où provenait son immense fortune. Nul ne songeait à se le demander: il avait de hautes relations, il était devenu l'ami personnel du proconsul de Grèce, auquel il donnait de judicieux conseils pour ses placements financiers. Celui qui l'avait échappé belle se la coulait douce.
CHAPITRE XXIV
CÉSAR
C'est au moment de la chute de Catilina qu'arriva à Rome Métellus Nepos, lieutenant et avant-garde de Pompée, lequel revenait d'Asie Mineure après toute une suite de brillantes victoires. Métellus Nepos avait avancé son voyage pour poser sa candidature à la charge de préteur afin de favoriser, une fois élu, une nouvelle candidature de Pompée au consulat.
Il atteignit son 1er objectif grâce aux voix des «populares», mais se trouva le collègue de Marcus Caton, représentant des conservateurs les plus intransigeants. Ceux-ci, après l'écrasement de Catilina, se croyaient redevenus maîtres de la situation. Ils ne virent pas pour quelles raisons ils devaient appuyer Pompée. Celui-ci n'eut pas demandé mieux que de devenir leur champion. S'ils l'avaient choisi, peut-être se fussent-ils sauvés. Tout au moins eussent-ils retardé leur défaite, étant donné le prestige dont jouissait Pompée. Mais la majeure partie d'entre eux l'enviaient en raison de sa richesse et de ses succès, et pensèrent qu'ils n'avaient pas besoin de lui. Encore une fois, au Sénat, une seule dissonance au milieu du choeur: la voix de César, lui aussi préteur en -62, qui appuya Pompée. L'assemblée, ce jour-là, fut tumultueuse. César, destitué en même temps que Métellus Nepos, fut sauvé par la foule qui vint le protéger et qui voulait se soulever. Il la calma et renvoya les gens chez eux. Pour la 1 ère fois, le Sénat s'aperçut que ce jeune homme avait quelque valeur (la foule derrière lui...) et revint sur sa destitution.
Caius Julius César avait alors 25 ans et sortait, comme Sylla, d'une famille aristocratique et pauvre qui faisait remonter son origine à Ancus Marcius et à Vénus: toutefois, après ces ancêtres putatifs, elle n'avait plus donné de personnages illustres à l'histoire d Rome. Il y avait eu des Julius préteurs, questeurs et même consuls. Mais sans particulière envergure. Leur maison était située dans Suburre, le quartier populaire et mal famé de Rome; c'est là que César naquit, (les uns disent en -100, les autres en -102) et où il dut aussi faire la connaissance de Catilina.
Nous ne savons rien de son enfance, sinon qu'il eut pour précepteur un Gaulois (fait très symptomatique), Antonius Grifo, qui lui enseigna peut-être, en dehors du latin et du grec, quelque chose de très utile sur le caractère de ses compatriotes. Il semble qu'à l'époque de la puberté, il fut affligé de maux de tête et d'attaques d'épilepsie et que son ambition ait été alors de devenir écrivain. Il fut chauve de très bonne heure, et, comme il en avait très honte, car il était un tantinet fierpette, il s'efforça de ramener ses cheveux de la nuque presque sur le front, perdant bien du temps chaque matin à cette opération compliquée.
Suétone dit qu'il était grand, grassouillet, la peau claire, les yeux noirs et vifs. Plutarque dit qu'il était maigre et de taille moyenne. Peut-être ont-ils raison tous deux. Le 1er le décrit jeune, l'autre mûr, à l'âge où, généralement, on s'alourdit un peu en prenant à la taille une roue de char d'amphithéâtre. Ses longues périodes de vie militaire durent le rendre plus robuste. Il fut dès l'enfance excellent écuyer; il galopait souvent les mains croisées derrière le dos. Mais il marchait aussi beaucoup à pied à la tête de ses soldats, dormant dans les chars, mangeant sobrement, conservant toujours son sang-froid et la lucidité de son cerveau. Son visage n'était pas beau. Sous ce crâne pelé et un peu trop massif, on voyait un menton carré, une bouche amère, dont la lèvre inférieure faisait saillie sur la lèvre supérieure. Il n'en eut pas moins toujours beaucoup de chance avec les femmes. Il en épousa 4 et en eut pour maîtresse une infinité d'autres, ce qui dans les deux cas à cette époque n'était pas très dangereux. Ses soldats l'appelaient «moechus calvus», «l'adultère chauve», et quand ils défilaient dans les rues de Rome, à l'occasion d'un triomphe, ils criaient: «Holà! les hommes! Enfermez bien vos femmes chez vous! Le séducteur pelé est de retour!» César était le 1er à en rire, car c'était une sorte de compliment, et de publicité.
Contrairement à une certaine légende qui le revêt d'une grave et digne solennité, César était un parfait homme du monde, galant, élégant, sans préjugés, plein d'humour, capable d'encaisser les plaisanteries d'autrui et d'y répondre par de mordants sarcasmes. Il était indulgent pour les vices des autres parce qu'il avait besoin que les autres le fussent pour les siens. Cicéron, qui devait le jalouser, l'appelait le «mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris». Et l'une des raisons pour lesquelles les aristocrates le haïssaient, c'est qu'il séduisait immanquablement leurs femmes. Lesquelles, à vrai dire, se laissaient séduire à qui mieux mieux, surtout celles qui trouvent les chauves irrésistibles, et encore plus nombreuses, les hommes généreux. Parmi elles figure Servilia, demi-soeur de Caton, ce qui est une des raisons pour lesquelles celui-ci se montra irréductiblement hostile à César. Servilia lui était tellement dévouée que lorsque les années la contraignirent à la retraite (un euphémisme pour dire que l'âge l'avait rendue moins désirable), elle lui sacrifia jusqu'à sa fille Tertia, la laissant la remplacer quand l'âge l'obligea à se retirer. César récompensa cette abnégation de la mère en lui faisant attribuer les biens de certains sénateurs proscrits à un prix qui était le tiers de leur valeur. Cicéron, qui s'y connaissait en affaires de ce genre, fit même à ce sujet un jeu de mots en déclarant que cette vente à bas prix avait été faite «Tertia deducta.» Pompée lui-même, quoique plus beau, plus riche et à ce moment-là, plus fameux que César, se fit voler sa femme par lui et la répudia. César se fit pardonner la chose par Pompée en lui donnant sa propre fille en mariage. Même si César et bien d'autres ambitieux insatiables comme lui étaient des bêtes de sexe, il n'en demeure pas moins que l'affection inaltérée que Tertia lui témoigna et la reconnaissance que César eut pour elle démontrent que cet homme était capable de sentiments profonds dont la fidélité de coeur est la plus grande, la seule qui compte vraiment.
Cet extraordinaire personnage autour duquel, désormais, toute l'histoire de Rome et du monde entier commence à graviter était donc bien, quant à sa moralité sexuelle ou amoureuse, le fils de son temps. En effet, ses débuts ne promettaient rien de bon. Il termina ses études à 16 ans environ (dans son cas, ce n'était pas un abandon de cours; il n'y avait plus rien à apprendre à l'école après cet âge). Puis, il partit à la suite de Marcus Termus qui allait en Asie faire une des nombreuses guerres qui eurent alors lieu. Mais loin de devenir un brave soldat, il devint un favori de Nicomède, roi de Bithynie, qui avait un faible pour les jolis garçons. Rentrant à Rome à l'âge de 18 ans, il y épousa Cossutia parce que telle était la volonté son père. Dès que celui-ci mourut, il la répudia et la remplaça par Cornélie, fille de ce Cinna qui avait jadis pris la succession de son oncle Marius. Il renforça de la sorte les liens qui l'unissaient déjà au parti des populares (plébéien).
Sylla, quand il commença sa dictature, lui intima l'ordre de divorcer. Bien qu'habitué à changer de femme comme on change de costume, César refusa audacieusement; ce fut l'unique occasion où il risqua sa vie pour une femme. Il fut condamné à mort lors des fameuses proscriptions de Sylla et la dot de Cornélie fut confisquée. Après quoi, des amis communs s'interposèrent et Sylla, peut-être touché par son jeune âge, le laissa partir en exil. César le remercia de ce geste de clémence en le qualifiant de «connerie» . Mais il se trompait. Sylla avait fort bien compris la connerie qu'il faisait; et le dit à quelques intimes. «Ce garçon vaut beaucoup de Marius!» Peut-être éprouvait-il pour lui une sympathie secrète, paternelle. Un jeune homme ambitieux comme il l'avait été, lui.
Quand le dictateur se fut retiré, César rentra à Rome. Mais comme il trouva la ville encore aux mains des réactionnaires patriciens qui le détestaient parce qu'il était le neveu de Marius et le gendre de Cinna, il repartit pour la Cilicie. En mer, des pirates s'emparèrent de sa personne et demandèrent comme rançon 20 talents, une fortune. César leur dit insolemment que c'était un prix trop bas pour sa valeur et qu'il préférait leur en donner. Il envoya ses serviteurs se procurer cet argent et trompa l'attente en écrivant des vers et en les lisant à ses ravisseurs qui ne les goûtèrent pas du tout. César les traita de barbares et de crétins, et leur promit de les faire pendre à la prochaine occasion. Il tint parole, parce qu'à peine délivré, il courut à Milet, loua une flottille, poursuivit et captura ces flibustiers, leur reprit son argent ou plutôt l'argent de ses créanciers -- à qui il se garda bien de le rendre-- et, comme manifestation de clémence, leur coupa le cou avant de les pendre. L'histoire ne dit pas où il passa alors la corde
C'est lui-même qui raconte cette aventure dans certaines lettres à ses amis et nous ne jurerions pas qu'elle est authentique. À ce moment-là, César n'était pas encore le sobre, le faussement impartial écrivain du «De Bello Gallico» («De la guerre des Gaules», où il tient le journal de sa conquête -58 à -50) qui, ayant effectivement gagné beaucoup de batailles, n'avait pas besoin de trop les romancer. Encore jeune, il forçait un peu trop la note, comme les jeunes filles de 13 ans qui se mettent trop de rouge à lèvres. C'était à coup sûr un mauvais garçon et un bavard, arrogant et dissipé; un autre Catilina mais plus intelligent et plus prudent. Quand il se présenta comme préteur, à son retour à Rome, en -68, il était déjà criblé dettes. Il en aura toute sa vie. Il avait contracté ces dettes avec Crassus, dont il séduisit également la femme, Tertulla. Avec l'argent emprunté, il acheta des électeurs, fut élu, eut un gouvernement et un commandement militaire en Espagne, combattit les rebelles et revint à Rome avec la réputation d'un brave soldat et d'un administrateur avisé, c'est-à-dire un pilleur méthodique.
En 65, il se représenta aux élections, fut élu édile et remercia ses électeurs en finançant des spectacles comme on n'en avait jamais vu. Mais il fit encore autre chose: il ramena au Capitole les trophées de Marius que Sylla en avait expulsés. Trois années plus tard, il fut nommé propréteur en Espagne. Ses créanciers se réunirent et demandèrent au gouvernement de ne pas le laisser partir avant qu'il eût payé ses dettes. Lui-même reconnut qu'il devait à ces créanciers 25,000,000 de sesterces, toute une galette. Comme d'habitude, ce fut Crassus qui les lui prêta. César retourna parmi les Ibères (qui donnèrent leur nom à la péninsule ibérique), les soumit presque complètement et rapporta à Rome un tel butin que le Sénat lui décerna le triomphe. Peut-être bien le Sénat lui accorda-t-il cet honneur uniquement pour l'empêcher d'être candidat au consulat, le candidat devant être présent quand il posait sa candidature, et la loi défendant au triomphateur de rentrer à Rome avant son triomphe. Mais César, laissant son armée aux portes de la ville, n'en vint pas moins à Rome. Et c'est précisément au cours de cette campagne électorale que commence sa grande action politique.
Les conservateurs détestaient César, qui avait défendu Catilina, replacé les trophées de Marius au Capitole et, maintenant, se présentait comme chef des populaires. Ils pouvaient fort bien empêcher son succès en lui opposant un homme du prestige de Pompée qu'au contraire ils déçurent, comme nous l'avons déjà dit, parce qu'ils étaient jaloux de ses victoires et de ses richesses. Ces dernières étaient telles qu'elles lui permettaient d'avoir un armée à lui, celle qui avait manqué aux Gracques, à Spartacus, à Cicéron et à tous ces «prophètes désarmés»: celle qui débarqua à Brindisi en revenant d'Orient, et qui eut pu l'élire dictateur par la force. Généreusement, Pompée congédia cette armée et ce ne fut qu'avec une suite réduite d'officiers qu'il entra à Rome et y célébra son triomphe. Très courageux dans la bataille, Pompée était très timide en fait de responsabilités politiques: il ne voulait jamais rien faire contre la légalité et le "règlement", un vrai prof. Le Sénat le savait: il en profita pour le traiter froidement et refusa de distribuer à ses soldats les terres que celui-ci leur avait promises. César vit là une bonne occasion pour l'attirer de son côté et du côté de Crassus.
Ce chef-d'oeuvre de diplomatie fut scellé en -60 par un accord tripartite: le 1er triumvirat (de «trium» = trois et de «vir» = homme). Pompée et Crassus mettaient leur influence --qui était grande et leurs richesses qui étaient immenses --au service de César pour le faire élire consul l'année suivante. Le petit doigt, le plus futé, se faisait pistonner par les 2 pouces, car César à cette époque n'était auréolé que de son prestige d'Espagne. César, une fois consul, distribuerait les terres dues aux soldats de Pompée et accorderait à Crassus les adjudications auxquelles celui-ci aspirait.
C'est ainsi que fut brisée la «concorde des Ordres» chère à Cicéron, c'est-à-dire l'alliance de l'aristocratie patricienne et de la haute bourgeoisie équestre. Cette dernière, qui voyait en Crassus et en Pompée ses légitimes représentants, ne s'en allia pas moins au populaires de César. Et l'aristocratie, convaincue dans son arrogance et sa stupidité qu'elle n'avait pas besoin de secours, et qu'elle n'avait à partager ses privilèges avec personne, resta isolée. Elle présenta comme candidat un personnage insignifiant: Bibulus -- qui fut élu. Mais elle ne put empêcher qu'en même temps on élise César, personnage d'un tout autre relief.
César tint les engagements qu'il avait pris avec ses alliés. Il proposa immédiatement la distribution des terres et la ratification des mesures adoptées par Pompée en Orient. Le Sénat s'y opposa. Alors César porta les projets de loi devant les Comices. C'était ce qu'avaient fait les Gracques. Ils y avaient laissé leur peau. Mais les temps avaient changé. Bibulus opposa son veto en disant que les dieux avaient été interrogés et qu'ils s'étaient montrés hostiles au projet. Les Comices lui rirent au nez et un "populaire" lui renversa sur la tête un pot de chambre (chez les Romains, il n'y avait pas de toilettes à eau courante que remplaçaient donc les pots de chambre). Cela donne une idée de la grosse épaisseur des plébéiens. Les projets furent approuvés à une grosse majorité, Pompée devint le gendre de César en épousant sa fille Julia; chevaliers de l'ordre équestre et plébéiens se donnèrent une grande accolade et, pendant des mois et des mois, on s'amusa aux frais des triumvirs qui offraient au cirque de magnifiques spectacles.
Dans cette atmosphère de faveur populaire, il fut facile à César de réaliser ses réformes économiques et sociales, qui étaient celles des Gracques. Le Sénat, formé de patriciens égoïstes et bornés, les entrava toutes et envoya régulièrement Bibulus déclarer que les dieux leur étaient contraires. Les Comices se moquaient bien des dieux. Elles riaient au nez de Bibulus qui finit par se terrer chez lui et ne plus se montrer. L'usage voulant qu'on baptisât l'année du nom des 2 consuls, les Romains appelèrent l'année -59, non l'année de «Bibule et de César» mais l'année «Jules et César.»
Jules César acheva son année en faisant élire pour lui succéder en -55 Gabinius et Pison, et il épousa la fille de Pison après avoir régulièrement divorcé d'avec sa 3e femme Pompéïa qui était sur le point d'être attaquée en justice pour outrage à la pudeur et à la religion: on l'accusait d'avoir introduit son amant Clodius déguisé en femme dans l'enceinte consacrée à la déesse Bona, dont elle était prêtresse. Le fait était réel. Clodius, jeune et bel aristocrate ambitieux et sans scrupules, fréquentait la maison de César dont il admirait la politique mais plus encore la femme. Ce qu'on ignore, c'est si celle-ci était sa complice quand on le surprit en train de se livrer à cet acte impie. D'habitude, faire l'amour dans une église n'est guère apprécié des curés. César, cité comme témoin, proclama l'innocence de Pompéïa. Comme le juge lui demandait pourquoi, dans ce cas-là, il avait divorcé, il lui répondit: "Parce que la femme de César ne doit même pas être effleurée"" par un soupçon" . Il témoigna aussi en faveur de Clodius en déclarant qu'il ne le considérait pas capable d'un geste semblable bien qu'il se fût avéré qu'il en avait fait de bien pires, par exemple séduire sa propre soeur Clodia, femme de Quintus Cecilius Métellus, celle que Catulle appelait Lesbie et que Cicéron persécutait en mauvaise langue qu'il était. Rancunier et faiseur d'histoires, le grand avocat vint témoigner contre le frère comme il avait témoigné contre la soeur. Mais César mit en mouvement Crassus qui acheta les juges, et Clodius fut absous.
La raison pour laquelle César tenait tellement à sauver ce débauché sans envergure qui avait déshonoré sa femme, donc en faire un cocu, on l'a comprit tout de suite après, lorsque Clodius, soutenu par César, posa sa candidature pour être tribun de la plèbe. évidemment, après avoir fait consuls son beau-père et un ami intime, César voulait un débiteur à lui à la tête des plébéiens. L'honneur conjugal, César s'en moquait, car dans les moeurs de l'époque l'honneur était ailleurs. Avec cette histoire, Clodius lui avait rendu le service de le débarrasser d'une femme qui ne lui servait plus à rien pour la remplacer par une autre dont la parente devait lui être fort utile. Au moment de quitter ses fonctions, il s'était lui-même nommé en -59 proconsul pour 5 ans en Gaule Cisalpine et Narbonnaise. C'est de ce moment précis que date le fait que nous parlons et lisons ce français latin qui est le nôtre. Comme la loi interdisait de faire stationner des troupes au sud de l'Apennin, l'homme détenant le commandement des troupes au nord de l'Apennin était, pratiquement, le maître de la péninsule. C'est ce que, désormais, César voulait être.
Il savait fort bien que le Sénat ferait tout ce qu'il pourrait pour l'en empêcher. Mais il avait démontré qu'on pouvait gouverner sans le Sénat, en faisant approuver les lois directement par les Comices. Au cours des derniers temps, il était même allé plus loin: il avait imposé que toutes les discussions ayant lieu au sein de cette solennelle, de cette aristocratique Assemblée fussent enregistrées et publiées chaque jour. Ainsi naquit le 1er journal! Il s'appela «Acta diurna». Tous les jours devaient être publiés les procès-verbaux des réunions du Sénat et des assemblées ainsi que les comptes-rendus de événements importants. Les originaux allaient dans les archives, car plus que tout autre peuple, plus que les Grecs encore, les Romains avait une passion et un respect pour l'Histoire. Le journal était sans publicité et sans pages sportives, mais avec une chronique mondaine qui le rendait très populaire: on ne le vendait pas, on l'affichait sur les murs, au forum et dans la ville, afin que tous les citoyens pussent lire et contrôler ce que faisaient et disaient ceux qui les gouvernaient. Cette invention, si peu reconnue par la suite, avait une portée immense: elle sanctionnait le plus démocratique de tous les droits. Le Sénat, qui tirait son prestige du secret, fut dorénavant soumis à la surveillance de l'opinion publique. Il ne se releva jamais de ce coup-là.
Avec Gabinius et Pison comme consuls pour l'épauler, avec un aventurier facile à faire chanter comme Clodius à la tête de la plèbe, avec l'amitié de Pompée et l'aide financière de Crassus, avec un Sénat maté et obligé de rendre compte de ses décisions, César pouvait s'éloigner de Rome pour se procurer ce qui lui manquait encore: la gloire militaire et une armée fidèle.
CHAPITRE XXV
LA CONQUÊTE DE LA GAULE
Lorsque César y arriva en -58, la France, qui n'acquit ce nom que 1000 ans plus tard, au Moyen-Âge, n'était pour les Romains autre chose qu'un nom: «Gallia». Les Romains n'en connaissaient que les provinces méridionales, celles dont ils avaient fait des vassales pour s'assurer leurs communications par terre avec l'Espagne. Ils ignoraient les terres qui se trouvaient plus au nord.
Plus au nord, il n'existait pas ce qu'on appelle aujourd'hui une nation, notion qui date plutôt des Temps Modernes. Les Anciens qui connaissaient souvent des réalités ethniques similaires utilisaient le mot «peuple», et encore là pas très souvent. Ils se nommaient du nom de leurs dieux comme Assur pour Assyriens, comme Athéna pour Athéniens, ou de leur fondateur vite déifié comme Romulus pour Romains. Des tribus de race celtique vivaient éparpillées dans les différentes régions, et passaient leur temps à guerroyer les unes contre les autres. Il n'y avait pas d'état. César qui avait, entre autres qualités, celles d'un grand journaliste et possédait le don de l'observation, vit que chacune de ces tribus était divisée en 3 classes, qui est celle apparemment de tous les peuples indo-européens: les nobles, ou chevaliers, qui avaient le monopole de l'armée, les «druides», qui avaient le monopole de l'idéologie religieuse, de l'instruction et de la justice, et le peuple, qui avait le monopole du travail manuel, de la faim et de la peur. César pensa que, pour dominer ces tribus, il suffirait d'y maintenir leur division et que, pour maintenir leur division, il suffirait d'opposer les chevaliers aux chevaliers. Voulait-il y reproduire ce qu'il avait vu à Rome même? Chacun, pour combattre l'autre, entraînerait à sa suite une portion du peuple. Il n'existait qu'un seul danger: que les druides s'entendissent entre eux et constituassent le centre spirituel d'une unité nationale. Il fallait donc que Rome les eût tous pour elle.
César avait, pour les Gaulois, de la sympathie, et cela pour 2 raisons: tout d'abord parce que c'était un Gaulois qui avait été son 1er précepteur, puis parce que les Gaulois étaient frères par le sang de ces Celtes du Piémont et de la Lombardie que Rome avait déjà soumis et qui constituaient ses meilleurs fantassins. S'il réussissait à soumettre toute la Gaule, il trouverait d'inépuisables ressources en soldats.
César n'avait pas les forces nécessaires pour une conquête. Pour cet énorme territoire, on ne lui avait donné que 4 légions: 30,000 hommes tout au plus, mais c'était tout proche des 40,000 dont disposait Alexandre le Grand pour la conquête de tout l'empire perse. Et au moment précis où il en prenait le commandement, 400,000 Helvètes (les Suisses), venus de Suisse et poussés par leurs ennemis germains inondaient la Gaule Narbonnaise qu'ils menaçaient de submerger, et 150,000 Germains traversaient le Rhin pour venir renforcer dans les Flandres leur confrère Arioviste qui s'y était établi 13 ans auparavant. Toute la Gaule, effrayée, demanda aide et protection à César qui, sans même avertir le Sénat, enrôla à ses frais 4 autres légions et enjoignit à Arioviste de venir discuter un arrangement avec lui. Arioviste refusa; pour affermir son prestige aux yeux de ses nouveaux sujets, force fut à César de lui faire la guerre et de faire la guerre aux Helvètes à qui il avait refusé le droit de quitter leur Helvétie.
Ce furent là 2 campagnes téméraires et foudroyantes. Les Helvètes, battus malgré leur énorme supériorité numérique, demandèrent qu'on les laissât regagner leur patrie; César consentit à condition qu'ils se reconnussent vassaux de Rome. Il voulait dire rien de moins que leur capitulation en échange de leur vie. Les Germains furent littéralement anéantis près d'Ostheim. Arioviste s'enfuit, mais mourut peu après. Le don Juan, l'incorrigible faiseur de dettes se révélait, sur le champ de bataille, un formidable chef de guerre.
Profitant de ce succès qui avait abasourdi la Gaule, César lui proposa de s'unir tout entière sous son commandement. Mais on pouvait demander aux Gaulois n'importe quoi, un peu comme aux Grecs, sauf de s'unir entre eux. De nombreuses tribus se révoltèrent et appelèrent au secours les Belges (appelés ainsi, même si la Belgique ne naîtra qu'en... 1648!) qui accoururent. César les battit en -56, puis battit ceux qui les avaient fait venir, et annonça à Rome, quelque peu prématurément, que toute la Gaule était soumise. Le peuple jubila, les Comices poussèrent des vivats, le Sénat fit la grimace; il se savait la «prochaine Gaule». César flaira que les patriciens conservateurs devaient lui préparer quelque vilain tour. Il rentra en Italie et convoqua à Lucques Pompée et Crassus afin de renforcer, pour leur défense commune, le triumvirat.
En effet, depuis que César n'était plus consul, Rome était en proie à des convulsions. Jusqu'alors, le champion des aristocrates avait été Caton, réactionnaire assez obtus, mais honnête homme, qui descendait de l'autre avec à peu près les mêmes idées. Peut-être eut-il eu des idées plus larges s'il n'avait par porté le nom de son grand-père, le grand Caton, qui les avait eu si bornées. C'est ce nom qui le perdit en l'obligeant à jouer une comédie à laquelle, peut-être, il ne croyait pas. Pour défendre l'austérité des moeurs de jadis, on le voyait rader pieds nus et sans tunique, grognant sans cesse contre les moeurs nouvelles. Un vrai témoin de Jéhovah. Le 1er Caton l'avait fait aussi; mais il avait un heureux caractère avec des idées sévères. Le vieux Caton mêlait à ses grogneries de bonnes rigolades sonores, des sarcasmes piquants, de grosses platées de haricots et de grandes lampées de chiati. Son neveu, le jeune Caton, avait le caractère de ses idées, ce qui est toujours dangereux, car il devient dès lors plus difficile de changer d'idées. Caton le jeune avait le visage hargneux et crispé, le teint d'un curé rabougri qui pense aux femmes qu'il n'a pas eues, la bouche amère d'une vieille fille hantée de péchés non commis. Peut-être n'embêtait-il tant les autres que parce qu'il s'embêtait lui-même, à faire sans arrêt ce métier de moraliste trouble-fête. Sans compter que c'était un moraliste à sa façon, un genre de Claude Ryan, mais moins intelligent et moins respecté. C'est ainsi qu'il ne trouva rien à objecter au fait que sa femme Marcia, excédée elle aussi d'un mari aussi excédant --qui pourrait lui jeter la pierre, à la pauvre femme?-- prit pour ami l'avocat Hortensius, beau garçon rempli d'éloquence. Bien mieux, quand il s'en aperçut, il déclara à l'amant: «Tu la veux? Je te la prête.» Indifférence ou générosité? On en discuterait longtemps. C'est au moins ce que raconte Plutarque. Ce n'est pas tout. Hortensius étant mort peu de temps après, Caton reprit Marcia chez lui et continua de vivre avec elle comme si rien ne se fut passé. On pencherait pour la générosité.
Cet homme curieux avait, d'ailleurs, ses qualités. Avant tout, il était honnête. C'est bien ce fait qui explique qu'à une époque où tout était à vendre, et particulièrement la voix des électeurs, il n'arriva jamais à une charge plus haute que celle de préteur. Les sénateurs dont il défendait le monopole politique et qui ne tenaient pas du tout à l'honnêteté, eussent préféré le voir lutter avec des armes mieux adaptées à la corruption générale et à l'ennemi devant lequel ils se trouvaient: ce Clodius qui, depuis le départ de César était devenu le maître de Rome et avait obtenu, entre autres choses, des Comices qu'on envoyât Caton à Chypre en qualité de haut-commissaire. Caton obéit, et les conservateurs se trouvèrent privés de leur chef.
Heureusement pour eux, Clodius était plutôt un grand démagogue qu'un grand politicien: aussi n'avait-il pas le sens de la mesure. Dans sa haine aveugle de Cicéron, il se mit en -58 à le persécuter, le contraignit à fuir en Grèce sous l'accusation d'avoir fait condamner illégalement les complices de Catilina, confisqua son patrimoine et fit raser son palais sur le Palatin. Cicéron, qui aimait beaucoup l'argent, devait en être très douloureusement affecté.
Or, Cicéron n'était pas à Rome tout ce qu'il croyait être. Toutefois, il n'en représentait pas moins une sorte d'institution nationale; si bien que Pompée et César furent les premiers à désapprouver ces mesures. Clodius ne voulut rien savoir, se révolta contre ses 2 puissants protecteurs, enrôla une bande de matraqueurs et se mit à terroriser la ville. Quintus, le frère de Cicéron, qui avait demandé aux Comices le rappel du proscrit, fut victime d'un attentat dont il ne se tira que par miracle. Pour faire accueillir sa requête, Pompée dut recruter lui aussi une bande de hors-la-loi sous les ordres d'Annius Milon qui avait déjà été tribun en -57. Celui-ci était un aristocrate partisan du Sénat contre les populaires et dénué d'argent et de scrupules tout comme Clodius auquel Milon déclara la guerre. Rome devint alors ce qu'était Chicago il y 60 ans ou Washington aujourd'hui.
Cicéron, accueilli à son retour par de grandes manifestations de joie, devint l'avocat des triumvirs qui l'avaient sauvé, soutint leur cause devant le Sénat, fit accorder à César de nouveaux fonds pour ses troupes de Gaule et à Pompée un commissariat avec pleins pouvoirs pendant 6 ans pour résoudre le problème alimentaire de la péninsule. Mais en -57 Caton revint de Chypre après s'être brillamment acquitté de ses fonctions; sous sa direction, les conservateurs reprirent leur lutte contre les triumvirs. Caius et Catulus remplirent Rome d'épigrammes à leur adresse. En présentant sa candidature au consulat pour l'année -56, l'aristocrate Domitius fit de la révocation des lois agraires de César le centre de sa campagne électorale. Cicéron prit le vent, comme d'habitude, s'imagina qu'il soufflait pour les droites, se rangea aux côtés de Domitius et dénonça Pison, le beau-père de César, comme coupable de malversation.
C'est pour remédier à tout cela que les triumvirs se rencontrèrent à Lucques où ils décidèrent que Crassus et Pompée se représenteraient au consulat en -55, et qu'après leur victoire, ils confirmeraient César dans sa charge de gouverneur de la Gaule pendant 5 ans encore. Leur consulat fini, Crassus aurait la Syrie et Pompée l'Espagne. De la sorte, à eux 3, ils seraient maîtres de toute l'armée. En fait, ils cherchaient, par le compromis et le marchandage sur la base des personnes et des intérêts particuliers, la solution qui ne pouvait être que constitutionnelle et sociale. Un nouveau pacte social et une nouvelle constitution, voilà ce qu'ils étaient incapables de voir ou de réaliser.
Le plan s'effectua parce que les richesses de Crassus et de Pompée, auxquelles vint s'ajouter la contribution de César, qui avait maintenant en main le commandement et les richesses de la Gaule entière, suffirent à l'achat d'une majorité. C'est ainsi que le proconsul put revenir dans ses provinces où se produisait maintenant une nouvelle invasion germanique. César massacra la plupart des intrus, repoussa les survivants de l'autre côté du Rhin, puis, à la tête d'un petit détachement, traversa la Manche ou Pas de Calais, «ce pas unique entre le sublime et le ridicule» a dit un pince-sans-rire. C'est avec César que, pour la 1 ère fois, les Romains ont foulé le sol «anglais» (qui ne prit ce nom qu'au Moyen-âge à l'arrivée des «Angles»). On ne sait pas très bien pourquoi il alla en Angleterre; peut-être simplement pour voir comment c'était. Il n'y resta que quelques jours dans ce pays au détestable climat, battit les quelques tribus qu'il rencontra sur son chemin pour chasser sa mauvaise humeur, prit quelques notes, car c'était un écrivain... et revint sur ses pas. Mais, l'année suivante, il tentait de nouveau l'aventure avec des forces plus importantes, battait une armée indigène commandée par Cassivelaunus, poussait jusqu'à la Tamise et serait peut-être allé plus loin si la nouvelle ne lui était venue de Gaule que la révolte y avait éclaté. Le chat parti, les souris dansent.
César crut tout d'abord qu'il s'agissait là d'une chose sans importance particulière. peine débarqué sur le continent, il mit en déroute les éburons qui avaient pris l'initiative de l'insurrection et, laissant dans leurs provinces nordiques le gros de son armée pour les surveiller, regagna la Lombardie avec une petite escorte seulement. Mais à peine y était-il arrivé qu'il apprenait que toute la Gaule, unie pour la 1 ère fois sous les ordres d'un chef habile: Vercingétorix, était en ébullition. César connaissait Vercingétorix; c'était un guerrier de l'Auvergne, pays de montagnards robustes et batailleurs, fils d'un certain Celtill qui avait aspiré à devenir roi de toute la Gaule: aussi les siens l'avaient-ils fait périr. Peut-être le jeune homme avait-il nourri les mêmes ambitions que son père et l'espoir de recevoir l'investiture de César, dont il s'était montré l'ami. Mais, plus judicieux que les autres, il faisait appel au sentiment national et s'était assuré l'aide des druides (une sorte de clergé gaulois) qui lui avaient donné leur appui politico-religieux.
Pour l'instant, Vercingétorix se tenait avec de grosses forces entre César au Sud et son armée au Nord. La situation ne pouvait être pire. César l'affronta avec son audace habituelle. Avec ses maigres détachements, il retraversa les Alpes en -52 et remonta en Gaule, pays qui lui était entièrement hostile. Il marcha à pied jour et nuit, à la tête de ses soldats, à travers les neiges des Cévennes, dans la direction de la capitale ennemie. Vercingétorix y accourut pour la défendre. César laissa le commandement des troupes à Décimus Brutus et, avec une escorte de quelques cavaliers seulement, s'insinua à travers les lignes ennemies vers le gros de ses forces. Il rassembla ces forces, battit séparément les Avares et les Cénabes et saccagea leurs villes. Mais devant Gergovie, il dut reculer, talonné par les Éduens, qu'il avait considérés comme les plus fidèles de ses alliés et qui l'abandonnaient.
Il s'aperçut qu'il était seul --1 contre 10-- au milieu d'un pays hostile et se considéra comme perdu. Jouant le tout pour le tout, il marcha sur Alésia, où Vercingétorix avait entassé son armée, et l'assiégea. Aussitôt, les Gaulois accoururent de tous les côtés pour délivrer leur capitaine. Ceux qui se concentrèrent contre les 4 légions romaines s'élevaient au nombre de 250,000. César ordonna aux siens de dresser 2 tranchées, l'une dans la direction de la ville assiégée; l'autre en face des forces qui venaient au secours de la ville. C'est entre ces 2 bastions qu'il retrancha ses soldats ainsi que les quelques armes de jet et les quelques vivres qui leur restaient. C'était très original et très risqué à la fois, comme une tranche de fromage qui se glisse entre 2 tranches de pains pour mieux les maîtriser.
Après une semaine de résistance désespérée sur les 2 fronts, les Romains se trouvèrent réduits à la famine, mais les Gaulois, eux, étaient tombés dans l'anarchie et commencèrent à se retirer en désordre. César raconte que si les Gaulois avaient combattu un jour de plus, ils étaient vainqueurs.
Vercingétorix en personne sortit de la ville, à bout de forces, pour demander grâce. César fit grâce à la ville; mais les rebelles devinrent la propriété des légionnaires qui les vendirent comme esclaves et s enrichirent avec eux. L'infortuné capitaine fut conduit à Rome où, l'année suivante, il suivit, chargé de chaînes, le char du triomphateur qui le sacrifia aux dieux, comme on disait à l'époque. Il dut attendre 9 longues années au fond d'un cachot avant d'être étranglé, comme par pitié. «Vae Victis», disait-on à Rome, dit veut dire sèchement «Malheur aux vaincus».
César passa le reste de l'année en Gaule pour liquider les restes de la révolte. Il le fit avec une sévérité inhabituelle chez lui, qui s'était toujours montré généreux avec un adversaire vaincu. Il tua 50,000 habitants de la ville de Bourges qui avait voulu résister. Mais après avoir châtié la rébellion en supprimant ses chefs, il revint à ses méthodes de clémence et de compréhension. équilibrant ainsi judicieusement la main de fer et le gant de velours, il fit des Gaulois un peuple respectueux et attaché à Rome, comme on le vit au cours de la guerre civile contre Pompée: les Gaulois ne firent pas la plus petite tentative pour secouer le joug encore oscillant qui les maintenait dans la sujétion. étaient-ils «reconnaissants», ou simplement assommés et terrorisés quand dans la seule ville de Bourges César fit massacrer 50 000 personnes? Ce ne sont pas les historiens romains qui vont nous le dire.
Rome ne se rendit pas compte de la grandeur du don que son proconsul lui faisait. Elle ne vit dans la Gaule qu'une nouvelle province à exploiter, 2 fois plus grande que l'Italie, et peuplée de 5 millions d'habitants. Elle ne pouvait certes pas supposer que César y avait fondé une nation destinée à répandre et à perpétuer sa langue et sa civilisation dans toute l'Europe. D'ailleurs, à ce moment, elle n'avait guère le temps de s'occuper de ces histoires-là, prise comme elle l'était par ses discordes.
Crassus, après son consulat, était parti pour la Syrie comme on l'avait décidé à Lucques. Dans son avidité de gloire militaire, il avait déclaré la guerre aux Parthes (peuple semi-nomade d'origine iranienne qui fonda un empire qui dura jusqu'en +224). Il s'était fait battre par eux à Carre, et tandis qu'il parlementait avec le général vainqueur, avait été tué par celui-ci qui avait envoyé sa tête coupée au théâtre, pour orner une scène d'Euripide. Pour Pompée, après s'être fait donner une armée pour gouverner l'Espagne, il était resté en Italie avec cette armée, et son attitude n'annonçait rien de bon. Le lien le plus fort l'unissant à César avait disparu avec la mort de Julia. César lui offrit de la remplacer par sa petite-fille Octavie. Le veuf ayant refusé, César proposa à Pompée d'épouser lui-même sa fille à la place de Calpurnia avec laquelle il divorcerait. À Rome, c'était le plus aisément du monde qu'on passait ainsi d'une situation de beau-père à une situation de gendre. Pompée refusa encore cette proposition: il ne tenait pas à contracter avec César des liens de parenté parce qu'il avait fini par se mettre d'accord avec les conservateurs dont il était devenu le champion. Sachant que le proconsulat de César devait prendre fin l'année -49, il fit prolonger son propre proconsulat jusqu'à -46. Il resterait ainsi le seul des deux à avoir une armée. Mais en ce moment, les deux avaient une armée. Et dans leur mentalité, il ne pouvait y en avoir qu'un seul.
La République romaine qui n'était pas une démocratie mais une aristocratie tempérée par le vote presque démocratique des Comices, agonisait sous les coups de Clodius et de Milon qui l'avaient réduite à une question de matraques, à des bagarres de rues. Milon en -52 finit par occire Clodius tout de suite après que celui-ci eut brûlé sa maison. De vrais mafieux. La plèbe honora le défunt comme un martyr, porta son cadavre au Sénat et mit le feu au palais où celui-ci siégeait. Pompée fit appel à ses soldats pour apaiser le tumulte, et resta ainsi maître de la ville. Cicéron le flagorneur salua en sa personne le «consul sans collègue». La formule plut aux conservateurs qui l'adoptèrent, parce qu'elle permettait d'attribuer à Pompée des pouvoirs de dictateur en évitant le mot, qui sonnait mal. Pompée fit bivouaquer dans Rome toute son armée, et c'est à l'ombre de cette armée que les Comices tinrent leurs assemblées et que les généraux jugèrent les procès. Parmi ces procès, il y en eut un fameux: celui de Milon, qui fut condamné pour l'assassinat de Clodius, en dépit de la défense de Cicéron qui publia plus tard sa harangue. Car le bel orateur n'a pas osé prononcer son discours de défense tant il était intimidé par les forces militaires déployées au forum par ses adversaires. Quand Milon la lut, après avoir été forcé de s'enfuir à Marseille, il déclara: «Oh! Cicéron, si tu avais réellement prononcé les paroles que tu as écrites, je ne serais pas en train de manger du poisson ici.» Les autobiographies, c'est comme ceux qui peuvent se donner le salaire qu'ils veulent: il est toujours trop élevé.
Pompée présenta de nouveau la loi exigeant, pour être élu consul, la présence en ville du candidat. Gardée par ses troupes, l'assemblée des Comices approuva la loi. Elle excluait ainsi César, qui ne pouvait revenir avant le jour fixé pour son triomphe. C'était en -49; la charge de César prenait fin le 1er mars; mais Marcus Marcellus soutint qu'il fallait avancer cette date. Les tribuns de la plèbe opposèrent leur veto à cette proposition; mais le veto présupposait une légalité républicaine qui n'existait plus. Et Caton toujours aussi morose renchérit en proclamant qu'on devait faire un procès à César et le bannir d'Italie.
Comme remerciement pour la conquête de la Gaule, on ne pouvait trouver plus mesquin.
CHAPITRE XVI
LE RUBICON
Les hésitations de César avant de déchaîner la guerre civile (ou la faire reprendre si on la fait commencer à Sylla, sinon aux Gracques) ont fait la joie de nombreux écrivains et la fortune d'un pauvre petit ruisseau dont, sans cela, nul aujourd'hui ne connaîtrait le nom: le Rubicon. Le Rubicon marquait, près de Rimini, la frontière séparant la Gaule Cisalpine (sise aux pieds des Alpes; et légèrement au sud, la plaine du Pô), où le proconsul avait le droit de faire séjourner ses soldats, et l'Italie proprement dite, où la loi interdisait de les conduire. Pour éviter la lutte entre Romains, il avait accepté toutes les propositions de Pompée et du Sénat qui, désormais, ne faisaient plus qu'un: d'envoyer une de ses bien maigres légions en Orient pour y venger Crassus; d'en restituer une autre à Pompée qui la lui avait prêtée pour les opérations en Gaule. Mais, quand le Sénat lui donna une réponse définitive qui l'empêchait de se présenter au consulat et lui posait l'alternative de congédier son armée ou d'être déclaré ennemi public, il comprit que s'il choisissait la 1 ère solution, il se livrait sans armes à un état qui voulait sa peau. Il fit encore une dernière proposition, que ses lieutenants Curion et Antoine vinrent lire au Sénat, sous forme de lettre, qu'il était prêt à licencier 8 de ses 10 légions si on lui prolongeait sa charge de gouverneur de la Gaule jusqu'en -48. Pompée et Cicéron (on voit par là qu'ils étaient modérés et cherchaient le compromis) se prononcèrent en faveur de cette proposition; mais le consul Lentulus chassa les 2 messagers de la salle; et Caton et Marcellus demandèrent au Sénat, qui n'y consentit qu'à contrecoeur, de conférer à Pompée tous pouvoirs «pour empêcher qu'un préjudice fût causé à l'état» : C'était Ia formule instituant l'application de la dictature sous la forme républicaine qu'avait déjà obtenue Sylla; mais cette fois au bénéfice de Pompée pro-sénatorial. Le Sénat mettait définitivement César au pied du mur.
C'est le 10 janvier de cette année -49 qu'il jeta les dés comme il dit plus tard lui-même, («Alea jacta est!» «Les dés sont jetés!») c'est-à-dire qu'il passa le Rubicon avec cette légion: 6,000 hommes, pour affronter les 60,000 que Pompée avait déjà rassemblés. 10 fois plus, à peine croyable. La XIIe le rejoignit à Picenum, la VIIe à Cofrinius. Il en constitua 3 autres avec des volontaires régionaux, qui n'avaient pas oublié Marius et voyaient en César, neveu de Marius, son continuateur. Les villes s'ouvrent devant lui et le saluent comme un dieu, devait dire Cicéron, qui n'était plus très sûr d'avoir fait un bon choix en se déclarant pour les conservateurs. En réalité, l'Italie était lasse de ceux-ci et n'opposait aucune résistance au rebelle. Lequel l'en récompensait avec une clémence pleine de prévoyance: pas de saccages, pas de prisonniers, pas d'épurations.
Au cours de cette avance sur Rome sans effusion de sang, César continuait de chercher un compromis, tout au moins de se donner l'air d'en chercher un. Il écrivit à Lentulus l'irréductible sénateur pour lui exposer les désastres que Rome pouvait se préparer par une lutte fratricide. Il écrivit à Cicéron pour lui dire de faire savoir à Pompée qu'il était prêt à se retirer de la vie publique si on lui garantissait la sécurité. Sincères ou trompeuses ces avances de bonne volonté? Qui le saura jamais. Mais sans attendre les réponses, il continuait d'avancer vers Pompée, lequel progressait, lui aussi. Mais vers le Sud.
Tout en repoussant les offres de César, les conservateurs avaient abandonné Rome, en déclarant qu'ils considéreraient comme des ennemis les sénateurs qui y resteraient. Chargés d'argent, de prétentions et d'insolence, chacun accompagné de serviteurs, d'épouses, d'amies, d'éphèbes, (beaux garçons), de tentes de luxe, de linge de lin, d'uniformes et de panaches, ces aristocrates faisaient bruyamment cortège à Pompée et lui cassaient la tête de leurs babillages. Pompée n'avait jamais eu beaucoup de caractère, même à l'époque où il était jeune et mince. Il était toujours sur la défensive. Il n'avait pas le caractère du gagneur, du fonceur, du lion qu'avaient au contraire tous ces aspirants au pouvoir suprême. Maintenant, vieilli et replet, le peu qu'il avait eu, il l'avait bien perdu. C'est pour ne pas affronter une décision qu'il se retira jusqu'à Brindisi, où il embarqua toute son armée et lui fit traverser la mer pour l'emmener à Durazzo. Curieuse tactique pour un général dont l'armée était double de celle de son adversaire. Mais il déclara qu'il voulait l'entraîner et la discipliner, cette armée, avant d'affronter la bataille décisive.
César entra à Rome le 16 mars, laissant son armée hors de la ville. Il s'était révolté contre le Sénat, mais n'en respectait pas moins les règlements. Il demanda le titre de dictateur --qui était pourtant une magistrature républicaine--, que le Sénat lui refusa. Il demanda qu'on envoyât des messages de paix à Pompée, et le Sénat refusa. Il demanda de pouvoir disposer du Trésor, et le tribun Lucius Métellus lui opposa son veto. «Il m'est aussi difficile de prononcer des menaces qu'il m'est facile de les exécuter», dit César. Aussitôt, le Trésor fut mis à sa disposition. Avant de le vider pour alimenter les caisses de ses régiments, César y versa tout le butin qu'il avait accumulé au cours de ses dernières campagnes. Le vol, d'accord. Mais avant tout: la légalité.
Les conservateurs préparèrent leur contrecoup en accumulant 3 armées: celle de Pompée en Dalmatie (Albanie), celle de Caton en Sicile, et une autre en Espagne. Ils comptaient sur la famine pour faire capituler César et l'Italie sans avoir besoin de livrer une bataille qui leur faisait peur. César envoya en Sicile 2 légions sous le commandement de Curion, lequel poursuivit Caton qui s'était embarqué pour l'Afrique. Curion l'attaqua sans s'être suffisamment préparé cette attaque, fut battu et mourut au cours du combat en demandant pardon à César du tort qu'il lui causait. C'est César en personne qui partit contre l'Espagne afin de s'assurer son ravitaillement en blé. Il croyait l'armée de Pompée moins forte qu'elle n'était et se trouva en face de difficultés imprévues. Mais c'était dans les moments de danger que César donnait le meilleur de lui-même. Un jour qu'il était assiégé, il détourna une rivière et devint assiégeant. L'ennemi capitula; et l'Espagne fut à nouveau sous le contrôle de Rome. Le peuple délivré du cauchemar de la disette l'acclama. Le Sénat lui donna le titre de dictateur. Mais, cette fois, ce fut César qui le refusa: il lui suffisait de celui de consul que lui conférèrent les électeurs.
Avec sa rapidité habituelle, il remit de l'ordre dans les affaires intérieures de l'état, mais sans procès, ni bannissements, ni confiscations. Dans sa jeunesse, César avait souffert des proscriptions de Sylla . Ses temporisations, ses appels du pied au compromis démontrent qu'il voulait la même chose que Sylla, mais par des moyens différents. Après quoi, il réunit son armée à Brindisi, embarqua 20,000 hommes sur les 12 navires qu'il avait à sa disposition, et les d&