QUATRIÈME PARTIE (suite de 406-Histoire-de-la-Grece-antique-2.htm

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LA FIN D'UNE GRANDE ÉPOQUE

CHAPITRE PREMIER

LA GUERRE DU PÉLOPONNÈSE

À écouter tout autant les mauvaises langues que les esprits avertis de l'époque, Périclès aurait causé le malheur d'Athènes en cherchant querelle à Mégare et déclenché par manque de prudence et crânage inconséquent la guerre du Péloponnèse qui ruina toute la Grèce et l'hellénisme. Eh! Bien!, c'est vrai. Et le tout pour une niaiserie: parce qu'autrefois quelques Mégariens avaient vexé sa concubine Aspasie en soustrayant deux filles à sa maison de tolérance! Dès ce temps, les gens s'amusaient déjà à expliquer l'Histoire par le nez de Cléopâtre qui, parce qu'elle l'avait long, avait séduit pour rien César et Marc-Antoine. Elle y perdit et son royaume et sa vie.

Il se peut fort bien que le prétexte contre Aspasie et Périclès fut une calomnie. Mais Thucydide est clair. Il nous montre un Périclès sûr de sa force militaire, de son bon droit et de sa victoire. Aveuglement dont la Grèce périra. D'autres disent qu'il a tenté de réconcilier tous les Grecs en agitant l'épouvantail perse et que les Spartiates n'avaient rien voulu de son projet. En tout état de cause, la lecture de Thucydide nous le présente très arrogant et très sûr de lui, incapable d'imaginer le moindre compromis avec Sparte.

En réalité l'affaire de Mégare, qui fut le début de la catastrophe non seulement pour Athènes, mais pour toute la Grèce, a des origines beaucoup plus lointaines et beaucoup plus complexes. Cette affaire ne dépendait pas le moins du monde de la volonté d'un homme, non plus que d'un gouvernement ou d'un régime. Périclès n'a pas fait une politique étrangère différente de celle qu'eut faite à sa place n'importe quel autre. Pour Athènes, il fallait ou bien être un empire ou bien ne rien être: pas d'autre alternative. Enfermée du côté du Continent, ne possédant que quelques kms d'une terre aride et pierreuse, le jour où il lui fût devenu impossible d'importer du blé et quelques autres matières premières, elle serait morte de faim. Pour être en mesure de les importer, il lui fallait rester maîtresse de la mer. Et pour rester maîtresse de la mer, il lui fallait tenir en respect par sa flotte tous les petits États amphibies que les Grecs avaient fondés sur les côtes de leur péninsule, sur les côtes de l'Asie Mineure et dans les îles grandes et petites qui parsèment la mer Égée, la mer Ionienne et la Méditerranée.

L'empire d'Athènes portait le nom de Confédération. Mais la réalité que dissimulait ce nom hypocritement démocratique et égalitaire était le contrôle commercial et politique d'Athènes sur les villes faisant partie de la Confédération. Méthone, quand la sécheresse et la disette vinrent l'affliger, n'obtint pas sans peine d'Athènes la permission de se servir de ses navires pour importer un peu de blé. Athènes prétendait répartir elle-même les matières premières, ne fût-ce que pour garantir le monopole des frets à ses armateurs. Mais aussi pour garder en mains une arme lui permettant d'affamer les petits États de la Confédération au cas où des aspirations à l'autonomie s'y fussent manifestés.

Malgré son libéralisme, Périclès ne relâcha jamais ce contrôle. En bon diplomate qu'il était, il défendait au nom de la liberté le droit d'Athènes à la suprématie maritime. Il disait que sa flotte assurait l'ordre, ce qui. en un certain sens, était vrai. Mais il s'agissait là d'un ordre uniquement athénien. Ainsi, comme ses prédécesseurs, il refusa régulièrement d'expliquer comment on avait utilisé les fonds perçus sur les différentes villes pour financer les campagnes contre la Perse: en réalité, il s'en était servi pour reconstruire Athènes de fond en comble et pour en faire la grande métropole qu'elle était devenue avec lui. En -432, il a déjà reçu des États confédérés la jolie somme de 6000 talents qui grossissent chaque année de 600 (1 seul talent [= 6000 drachmes] embauche 6000 hommes par jour payés 1 drachme par jour). Pour la « cause commune » bien entendu, et pour la flotte qui était une garantie de paix. Mais cette flotte de 300 trières était strictement athénienne, et la paix donnait à Athènes la possibilité de conserver son hégémonie. Mais elle n'a que 26,000 hoplites et 1200 cavaliers, contre 60 à 100,000 combattants spartiates et alliés (dont seulement 4000 sont spartiates), 1600 cavaliers et 100 trières alliées. Les citoyens de la Confédération n'avaient pas les mêmes droits que les Athéniens. Lorsqu'un Athénien se trouvait engagé dans des démêlés judiciaires, seuls les magistrats d'Athènes avaient le droit de juger, régime caractéristique du colonialisme.

En somme, la démocratie de Périclès avait des limites. Dans la ville, elle était le monopole d'une petite minorité de citoyens; métèques et esclaves en étaient exclus. Et dans les rapports avec les États confédérés, rien ne pouvait faire songer à une démocratie. En -459, la flotte athénienne avait tenté une expédition en Égypte, pour en chasser les Perses qui s'y étaient installés. Bien que vaincus, ils constituaient encore un danger, et l'Égypte --outre les bases navales de premier ordre qu'elle possédait -- était le grenier de ce temps-là. Il n'était pas nécessaire pour la Confédération de l'annexer: de toute façon, Athènes finirait bien par s'emparer de son blé. Et cependant, la Confédération dut financer l'entreprise, qui échoua.

La mauvaise humeur, qui couvait déjà depuis longtemps contre l'oppression du Maître athénien, éclata à Égine, puis à Eubée, enfin à Samos en -440. Et la flotte, qui devait servir à la « cause commune », et par conséquent, entre autres, à celle de ces trois États qui s'épuisaient à l'entretenir, servit au contraire à les écraser au cours d'une violente répression. Les 44 trières athéniennes vainquent les 70 vaisseaux ennemis. Athènes est une puissance incontestable de la mer.

Les répressions ne sont jamais un signe de force, mais un signe de faiblesse: Et c'est ainsi que Sparte interpréta celles d'Athènes. Sparte, enfermée dans ses montagnes, n'était pas devenue une grande ville cosmopolite. Elle n'avait pas de littérature, pas de maisons d'intellectuels, pas d'universités. Mais elle avait par contre de nombreuses casernes où elle avait continué à former des soldats avec la discipline et la mentalité des Kamikazes (soldats japonais qui se suicidaient en se lançant avec leur avion sur les bateaux américains), comme au temps du législateur Lycurgue. Sa position géographique à l'intérieur du Péloponnèse, et aussi les caractères raciaux de ses citoyens, tous de souche dorienne -- par conséquent guerrière -- et qui ne s'étaient jamais fondus avec les indigènes (esclaves refusés à toute participation à la vie civile) en faisaient la citadelle conservatrice de l'aristocratie terrienne. Ses hommes politiques n'étaient pas aussi brillants que ceux d'Athènes; mais ils étaient accoutumés au calcul patient des paysans, et avaient leur sens réaliste des situations. Quand les émissaires des États vassaux d'Athènes et de ceux qui craignaient de le devenir leur demandèrent de prendre la tête d'une guerre par laquelle ils pourraient se libérer de leur puissante rivale, ils refusèrent officiellement. Mais, en fait, se mirent à tisser les fils d'une coalition.

Périclès s'en rendit compte et se demanda probablement s'il n'était pas opportun de reconquérir les sympathies perdues en établissant les rapports fédéraux sur des bases plus équitables et plus démocratiques. Mais, soit qu'il finit par conclure de lui-même qu'on ne pouvait le faire sans renoncer à la suprématie navale, soit qu'il craignît de perdre son « poste » en faisant une telle proposition à l'Ecclésia, il préféra affronter les risques d'un durcissement des rapports. Son plan était simple: grouper, en cas de guerre, toute la population de l'Attique et toute l'armée dans les murs d'Athènes, et se borner à défendre la ville et son port; sa supériorité sur mer lui permettait de se défendre indéfiniment. Il chercha cependant à éviter le conflit en réclamant ce que l'on appellerait aujourd'hui une conférence panhellénique « au sommet », à laquelle des représentants de tous les États grecs devaient participer, en vue d'une solution pacifique des problèmes en suspens.

Sparte jugea qu'y adhérer eût été reconnaître la suprématie athénienne, et elle refusa. Ce fut comme si l'Amérique, aujourd'hui, réclamait une conférence mondiale et que la Russie refusât d'y prendre part, ou l'inverse. L'exemple de Sparte encouragea beaucoup d'autres États qui l'imitèrent. Cet échec fut un nouveau pas vers le conflit; le problème était posé: il s'agissait de savoir qui, d'Athènes ou de Sparte, était assez fort pour unifier la Grèce. Athènes était un peuple ionien et méditerranéen, c'était la démocratie, la bourgeoisie, le commerce, l'artisanat, l'art et la culture. Sparte était une aristocratie dorienne et septentrionale, terrienne, conservatrice, totalitaire et peu évoluée. À ces motifs de guerre, Thucydide en ajoute un autre: l'ennui qu'une trop longue paix inspirait aux nouvelles générations, sans expérience et turbulentes. Et certes, sa thèse n'est pas à rejeter.

Ce fut Corcyre qui fournit le premier prétexte en -435 en s'insurgeant contre Corinthe dont elle était une colonie. Elle demanda à entrer dans la Confédération athénienne; c'était, en fait, réclamer l'aide de sa flotte, qui lui fut tout de suite envoyée et qui se heurta à celle de Sparte, accourue pour rétablir le statu quo. Le combat fut incertain et ne résolut rien. Trois ans après, Potidée fit l'inverse: colonie d'Athènes elle se souleva et demanda de l'aide à Corinthe. Périclès envoya contre elle une armée qui l'assiégea en vain pendant 2 ans. Ces deux échecs portèrent un coup grave au prestige d'Athènes, car lorsqu'on veut commander, il faut avant tout montrer qu'on a la force de le faire. Mégare, rebelle, en fut encouragée, prit parti pour Corinthe, qui, à son tour, fit appel à Sparte. Athènes fit le blocus de Mégare pour l'affamer. Sparte protesta. Athènes répondit qu'elle était prête à supprimer ses sanctions si Sparte acceptait de signer un traité commercial avec la Confédération, c'est-à-dire à faire partie de ce Commonwealth forcé. C'était une proposition provocatrice, et Sparte réagit par une proposition également provocatrice: elle prétendit être disposée à accepter à condition qu'Athènes reconnût la pleine indépendance des États grecs, qu'elle renonçât à sa primauté quasi-impériale. Périclès n'hésita pas à refuser, quoiqu'il sût bien que ce « non » entraînait la guerre.

Le groupement des ennemis était déjà clair: d'un côté Athènes avec ses confédérés peu sûrs de la mer Ionienne, de la mer Égée et de l'Asie Mineure, réunis par la flotte: de l'autre Sparte avec tout le Péloponnèse (sauf Argos, neutre), Corinthe, la Béotie, Mégare, réunis par l'armée. Périclès mit tout de suite son plan en pratique. Il rassembla les troupes dans les murs d'Athènes, abandonnant l'Attique à l'ennemi qui la saccagea, et il envoya ses navires semer le désordre sur les côtes du Péloponnèse. La mer lui appartenait, par conséquent il était sûr d'être ravitaillé :' il s'agissait seulement d'attendre que le front ennemi se désagrégeât.

C'est sans doute ce qui serait arrivé si le surpeuplement d'Athènes à ce moment-là n'eût pas provoqué une épidémie de fièvre typhus; de qui décima l'armée et la population. Comme il arrive toujours dans ces cas-là, les Athéniens, au lieu de chercher le microbe, cherchèrent le responsable et, bien entendu, le virent en Périclès. Celui-ci, déjà affaibli par le procès d'Aspasie, avait vu, à cause de la guerre, se multiplier ses ennemis tant de droite que de gauche. À gauche le plus acharné était Cléon, un tanneur inculte, démagogue et courageux. Il accusa Périclès de malversations. Et comme Périclès, en effet, ne put pas rendre compte des « fonds secrets » avec lesquels il avait essayé de corrompre les politiques de Sparte, on le destitua et on lui imposa une amende, pendant que l'épidémie lui enlevait sa soeur et ses deux enfants légitimes. Il est vrai qu'immédiatement après, les Athéniens, pris de remords, le rappelèrent au pouvoir, et même, faisant exception à la loi qu'il avait établie, donnèrent le droit de cité au fils qu'il avait eu d'Aspasie. Mais, moralement, il était désormais un homme fini, et quelques mois après il le fut aussi physiquement et mourut de la peste qui avait éclatée à Athènes par l'afflux des paysans des environs. Triste épilogue d'une carrière glorieuse mais conséquence naturelle d'une politique impérialiste.

Ce fut Cléon qui le remplaça. Cléon était en tout l'opposé de Périclès: Aristote dit qu'il montait à la tribune en manches de chemise et qu'il haranguait la foule en une langue de voyou, vulgaire et pittoresque. Cependant, il fut un bon général. Il vainquit les Spartiates à Sphactérie, repoussa leurs propositions de paix, réprima les révoltes des confédérés avec une violence inouïe, et enfin mourut en se battant comme un lion contre le héros spartiate Brasidas.

La guerre sévissait depuis bientôt 10 ans, elle avait ravagé toute la Grèce, sans apporter aucune solution. Sous la menace d'une révolte de ses esclaves et de ses Hilotes, Sparte proposa la paix. Athènes accepta; elle se rendait enfin à l'avis des aristocrates conservateurs; ce fut l'un d'eux, Nicias, homme riche, généreux et modéré, qui signa le traité en -421 et lui donna son nom. Il stipulait non seulement une paix de 50 ans, mais une collaboration entre les deux États au cas où les esclaves se soulèveraient dans l'un d'entre eux. Les grandes ennemies retrouvaient la concorde pour maintenir les injustices sociales. Les Grecs pour leur malheur n'ont pas fait de la paix une valeur morale comme ils le firent pour la justice, l'amitié et l'hospitalité. Cette paix entre Sparte et Athènes en -455 prévue pour 30 ans dura 24 ans et, encore pire, celle de Nicias prévue pour 10 ans ne dura que 4. Il y avait même deux mots distincts, eirèné et spondè, pour distinguer la paix entre égaux et la paix entre vainqueur et vaincu. Après avoir prêté serment, on inscrivait sur des colonnes de pierre les clauses de l'entente qu'on déposait ensuite dans les temples ou les places publiques; on faisait des sacrifices et des libations pour la célébrer. On s'échangeait même des otages en garantie, comme aujourd'hui on signe des traités commerciaux avec la même intention politique d'assurer la paix par un intérêt réciproque très fort. Les serments étaient renouvelés chaque année ou à tous les 4 ans, montrant jusqu'à quel point la paix était fragile dans la psychologie des Grecs.

Ils reproduisaient entre les États le mode conflictuel qu'ils vivaient depuis toujours entre les génos. Paix et guerre, dans leur esprit alternaient, comme le jour et la nuit. Dans les choses humaines, l'opinion que nous avons des choses créent ces choses. Voilà pourquoi la guerre était si fréquente chez les Grecs, et chez d'autres.

CHAPITRE II

ALCIBIADE

Peut-être cette paix --sans se prolonger 50 ans comme le voulaient ses signataires-- eût-elle pu dépasser un peu les 6 ans qu'elle dura en réalité si elle n'avait pas porté le nom de Nicias.

Nicias était le rejeton d'une grande famille, et, comme tous ses collègues du parti conservateur, il avait vivement désapprouvé la guerre contre Sparte, ville-modèle aux yeux de tous les réactionnaires de la Grèce. Il était aussi l'un des rares aristocrates riches. Son patrimoine était même, semble-t-il, le plus important d'Athènes avec celui de Callias: on l'évaluait à plusieurs dizaines de talents, presque entièrement investis en esclaves qu'il louait par troupes aux administrateurs des mines, dont les puits ont 2 mètres de haut, 50 de profondeur et plusieurs centaines de mètres de longueur, fonctionnaient nuit et jour.

Ce commerce, qui, aujourd'hui, nous semble odieux, mais qui, en ce temps-là, était considéré comme parfaitement moral, n'empêchait pas Nicias de passer pour un homme pieux, et très dévot; pas un jour ne passait sans qu'il fit quelque chose pour les dieux. Tantôt il dédiait une statue à Athéna, tantôt une partie de son patrimoine à Dionysos, finançant en son honneur des spectacles somptueux. Avant d'entreprendre quoi que ce fût, il consultait la divinité compétente et la remerciait de son oracle par de coûteux ex-voto (statues offertes en guise de remerciement ou pour obtenir une grâce quelconque). Il n'était jamais sorti de chez lui du pied gauche. Il inscrivait des paroles magiques sur les murs de sa maison pour la protéger des incendies. Il n'avait jamais entamé d'affaires les jours néfastes (par exemple le mardi et le vendredi). Il attendait la pleine lune pour se faire couper les cheveux. Lorsque le vol des oiseaux présageait des événements malheureux, il répétait 27 fois la formule destinée à conjurer le mauvais sort. Il organisait et payait de sa poche des processions pour la moisson. Il quittait l'Ecclésia s'il y entendait crier un rat. Il se bouchait les oreilles à chaque mot funeste.

Il dédiait à chaque mort de sa famille -- qui, étant vieille, devait en compter beaucoup-- une cérémonie spéciale, au cours de laquelle il appelait chacun d'eux par son nom, à chaque bouchée qu'il avalait. Tant de morts, tant de bouchées, tant de mortes, tant de gorgées. Il mangeait même avec une tablette devant les yeux, sur laquelle étaient inscrits les noms de tous ses ancêtres, pour n'en oublier aucun; et au fur et à mesure qu'il en honorait un, il barrait son nom avec une craie, rotait en signe de respect, et demandait un autre plat. Après quoi, comme un démocrate-chrétien (nom d'un parti politique européen très conservateur, surtout en Italie) exemplaire, il louait une nouvelle troupe d'esclaves, et gagnait quelques millions de plus.

Pour combattre un tel homme, riche, et à qui l'issue désastreuse d'une guerre qu'il avait toujours condamnée avait fini par donner raison, son adversaire Alcibiade n'avait qu'un moyen: prendre, quoiqu'il fût lui aussi un aristocrate, la succession idéologique de Périclès à la tête du belliqueux parti démocratique, et chercher à discréditer l'oeuvre extensive du parti conservateur, « l'esprit de Munich ». (c'est-à-dire la politique de temporisation ou de capitulation, comme celle des démocraties devant Hitler en 1938).

Alcibiade n'avait pas d'argent. Et il ne pouvait même pas se vanter de jouir de la protection des dieux envers lesquels il se montrait très irrespectueux. Mais, en revanche, il possédait un blason, de la beauté, de l'esprit, du courage et de l'insolence. Fils d'une cousine de Périclès, il avait grandi chez celui-ci, qui, séduit par son exubérance et ses dispositions naturelles avait essayé de discipliner ces dons, et de les diriger vers le bien. Peine perdue. Égocentrique et inverti, Alcibiade trouvait que tous les moyens étaient bons pour faire carrière. Certes, c'est plus par ambition que par patriotisme qu'il s'était battu en héros contre les Spartiates, d'abord à Potidée, puis à Délos --bien que certains prétendissent que l'auteur des prouesses qu'on lui attribuait était en réalité Socrate qui était son amant--.

Alcibiade faisait parti du groupe de jeunes gens que le Maître exerçait dans l'art subtil du raisonnement, mais, de temps en temps, il se sauvait en quête de prostituées et de garçons de renommée douteuse, et alors, raconte Plutarque, Socrate perdait la tête et se mettait à le chercher comme un esclave fugitif. Puis Alcibiade revenait, pleurait avec un repentir peut-être feint dans les bras du vieux sage qui lui pardonnait sur-le-champ -- jusqu'à la prochaine escapade. Un jour, ayant rencontré Hipponaque, l'un des chefs les plus riches et les plus puissants du parti conservateur, il le gifla simplement parce qu'il avait parié de le faire. Le lendemain il se présenta chez lui, se dévêtit et se jeta nu aux pieds de celui qu'il avait offensé en le suppliant de le battre pour le punir. Le pauvre homme, au lieu de lui administrer de bons coups de verge, lui donna en mariage sa fille Hipparète, le plus beau parti d'Athènes, avec une dot de 20 talents (un talent valait 6000 drachmes, ou 37,5 kg d'or). Alcibiade les dépensa immédiatement en achetant un palais et une écurie de courses, avec laquelle, aux courses de char d'Olympie, il gagna le premier, le second et le quatrième prix.

Athènes était folle de lui. Elle se mit, comme on eût fait en Angleterre, à bégayer, parce qu'il bégayait lui-même un peu, et elle adopta une certaine mode de chaussures uniquement parce que c'était lui qui l'avait lancée. Comme il avait toujours besoin d'argent à cause de son luxe effréné, il allait jusqu'à s'en faire donner par les hétaïres (prostituées) les plus renommées. Et pour montrer qu'aucune femme ne lui résistait il fit graver sur son bouclier d'or un Éros tenant la foudre en main. Entre autres choses, il voulut avoir une flottille de trirèmes (bateau à trois rangs de rameurs) à lui. Il fit de l'une d'elles sa garçonnière flottante et choisit des musiciens pour rameurs. Un jour, Hipparète s'enfuit de chez lui et le cita devant le tribunal pour divorcer. Alcibiade comparut et l'emmena de force sous les yeux des juges. La pauvre femme accepta son destin d'épouse trompée, subit en silence les humiliations qu'il lui infligea et peu après, mourut de chagrin.

Or ce turbulent personnage, violeur des lois et des femmes, séducteur non seulement des coeurs féminins mais des masses électorales, fut le plus grand brouillon de toute l'histoire antique. Et la démocratie athénienne s'était jetée dans ses bras. Il était aussi guerroyeur et tête brûlée: la guerre représentait le moyen le plus rapide pour servir ses ambitions, et le nom de Nicias qu'on lui avait donné, ne contribuait pas peu à lui faire détester la paix. La Constitution ne lui permit pas --même quand il fut élu archonte-- de dénoncer le traité. Mais tout en le respectant apparemment, il se mit à organiser sous le manteau une coalition contre Sparte, qu'Athènes arma sans y participer, et qui fut écrasée à Mantinée en -418. Peu de temps après, il envoya une flotte à Mélos qui s'était soulevée, il fit condamner à mort tous les hommes adultes, déporter les femmes et les enfants comme esclaves et assigner les biens à 500 colons athéniens. Le parti démocrate et les classes industrielles qui le soutenaient et le finançaient étaient en plein essor: ils firent de lui l'un des 10 généraux qui se partageaient le commandement des forces armées. Plutarque raconte que Timon, un vieux misanthrope qui haïssait les hommes et se réjouissait de leurs malheurs, se frotta les mains de plaisir en apprenant cette nouvelle.

Usant de toute sa tortueuse diplomatie, Alcibiade entreprit de convaincre les Athéniens qu'ils n'avaient qu'une façon de regagner le prestige qu'ils avaient perdu et de reconstruire un empire: conquérir la Sicile. On disposait d'un bon prétexte. La ville ionienne de Léontium avait envoyé Gorgias comme ambassadeur à Athènes pour demander de l'aide contre Syracuse --dorienne-- qui voulait l'annexer. Nicias supplia l'Assemblée de refuser. Alcibiade, sûr en cette année -415 de recevoir le commandement de l'expédition, la fit approuver. Mais le hasard avait encore son mot à dire. Alors qu'on était en pleins préparatifs, une nuit, les statues du dieu Hermès furent mutilées de façon impie. Des jeunes, probablement saouls, avaient coupé les pénis en érection des statues d'Hermès le long des rues. Les bonnes ménagères d'Athènes en étaient toutes scandalisées. On ordonna une enquête pour savoir qui inculper de sacrilège. Alcibiade fut soupçonné, sans doute à tort: en effet il fut peut-être, dans cette affaire, la victime d'une machination des conservateurs qui voulaient éviter la guerre. Il demanda un procès. Mais en attendant la sentence on confia le commandement de l'expédition à Nicias, c'est-à-dire précisément à celui qui l'avait déconseillée.

Nicias avait déjà été général au cours de la campagne contre Corinthe. Il avait gagné sa bataille. Mais, tandis qu'il revenait à Athènes, il s'était rappelé qu'il avait laissé deux de ses soldats sans sépulture, avait rebroussé chemin et avait humblement demandé aux vaincus la permission d'inhumer les deux corps. Les Athéniens avaient un peu ri de tant de bigoterie, mais malgré tout, après l'affront qu'avait subi Hermès, ils voulaient être sûrs que leur chef militaire était cher aux dieux; c'est pour cela qu'ils avaient choisi Nicias.

Celui-ci, comme à l'ordinaire, consulta les oracles avant d'accepter, et il envoya même des messagers en Égypte interroger Amon: on lui répondit qu'il pouvait partir. Soupirant et peu convaincu, le dévot général fit donc faire les préparatifs. Au dernier moment, il se rappela qu'on était aux Plyntéries, jour néfaste comme pour nous les vendredis 13; mais il était trop tard pour reculer. La nouvelle que les corbeaux étaient en train de becqueter la statue de Pallas, autre mauvais présage, acheva de mettre Nicias dans tous ses états que ce jour-là, il sortit pour la première fois de chez lui du pied gauche. Pour reconquérir les faveurs du Ciel, il ordonna à ses soldats de jeûner et de prier au cours des longues semaines qu'ils passèrent sur mer. Ceux-ci débarquèrent en Sicile affaiblis et démoralisés. On se rendit tout de suite compte que Syracuse serait difficile à conquérir. Et le ciel s'acharna sur les assiégeants en déversant sur eux des torrents de pluie. Nicias passait son temps en prières; les dieux lui répondirent par une épidémie. À la fin, épouvanté, il décida d'abandonner l'entreprise et de faire rentrer l'armée. Mais à ce moment précis, il y eut une éclipse de lune, que les augures interprétèrent comme un ordre du Ciel de retarder le départ de « 3 fois 9 jours », 27 au total.

Les Syracusains, ayant enfin compris à qui ils avaient affaire, assaillirent de nuit la flotte athénienne et y mirent le feu. Le général-enfant-de-choeur se battit en bon soldat. Il fut pris par les Syracusains, et immédiatement exécuté comme tous les autres prisonniers, à part -- comme nous l'avons déjà dit-- ceux qui étaient capables de réciter quelques vers d'Euripide. Au total, Athènes y avait envoyé mourir 20,000 de ses enfants.

Comme cela est commun chez beaucoup d'hommes, les Doriens de Syracuse aimaient aussi passionnément l'art que le sang, et ils avaient la potence aussi facile que le «sentiment ».

Dans une guerre on ne sait pas toujours exactement quelles parts ont respectivement la peur, la haine, la vanité, l'ambition, l'arrogance, la bêtise de briser son bonheur, la méchanceté de briser celui des autres, ou simplement l'ennui, dans l'énergie démentielle qui poussent les hommes à s'entre-tuer en masse, et à envoyer même leurs enfants au sacrifice suprême.

Mais une chose est constante. On a de la difficulté à les voir dans la face de ceux qui nous poussent au combat. Ils ont toujours dans la bouche la patrie à défendre, le bon droit à faire respecter, le rang de la Cité à maintenir très haut ou un bout de civilisation à faire pénétrer chez les autres à la pointe de la lance ou du missile.

Chose est certaine cependant, cela prit 5000 ans à l'Occident pour le comprendre. Rayamond Aron, décédé en 1985, essayait encore de comprendre le monde politique de notre petite planète par le schéma universel que revêtait pour lui la guerre du Péloponnès.

CHAPITRE III

AVEC TOUTE LA FLOTTE

Athènes avait perdu sur les côtes siciliennes toute sa flotte et presque toute son armée, soit la moitié de sa population mâle. Et comme les catastrophes n'arrivent jamais seules, un autre malheur s'était ajouté au premier: Alcibiade pour couper court à son procès, avait déserté et s'était mis au service de Sparte. Or Alcibiade était l'un de ces hommes qui représentent un danger pour ses amis, mais une calamité pour ses ennemis.

Thucydide lui attribue ces mots, au moment où il se présenta aux oligarques spartiates: « Nul ne sait mieux que moi ce qu'est la démocratie athénienne: j'ai vécu sous ce régime et j'en suis victime. Une aussi évidente absurdité ne mérite même pas que j'en parle ». Cela plut certainement à ces réactionnaires, mais ils n'abandonnèrent pas leur méfiance pour autant car un traître trahira tous et toujours. Alcibiade, il est vrai, était, lui aussi, un aristocrate, mais il avait été le chef du parti démocrate et guerrier. Pour gagner la confiance des Spartiates, il se mit à imiter leurs moeurs stoïques et puritaines. L'ancien arbitre des élégances et des raffinements jeta ses belles chaussures pour circuler pieds nus, une grossière tunique sur les épaules Il se nourrit d'oignons et se baigna même l'hiver dans les eaux froides de l'Eurotas, qui n'est le Saint-Laurent du mois de février. La rancune qu'il nourrissait contre Athènes était telle qu'aucun sacrifice ne lui semblait trop grand, pourvu qu'il lui permît de s'en venger. Il arriva à persuader les Spartiates d'occuper Décélie où Athènes s'approvisionnait en argent.

Malheureusement, même sale et mal vêtu, il restait un beau garçon, et ses manières semblaient irrésistibles aux femmes, surtout à celles de Sparte qui n'y étaient pas habituées. La reine s'éprit de lui et quand le roi Agis revint du camp où il avait fait les grandes manoeuvres, il trouva un marmot dont il savait bien ne pas être le père. Alcibiade, en guise d'excuse, dit qu'il n'avait pas pu résister à la tentation de contribuer à assurer la continuité d'une dynastie aussi glorieuse que celle de Sparte. Il trouva néanmoins plus prudent de s'embarquer comme officier de marine dans une flottille qui partait pour l'Asie. Ses amis lui conseillèrent de changer d'air dès qu'il aurait abordé. En effet, cette flottille était suivie par un messager qui avait ordre d'éliminer l'adultère. Celui-ci évita de justesse le coup de poignard qui lui était destiné et rejoignit à Sardes l'amiral perse Tissapherne, à qui il offrit, pour changer, ses services contre Sparte.

Laissons-le un instant dans les méandres de son triple jeu d'ambitieux brouillon, et revenons à Athènes. Elle était alors au bord de la catastrophe, et totalement isolée car même ses plus fidèles satellites étaient en train de passer du côté de l'ennemi. L'Eubée n'envoyait plus de blé, et il n'y avait plus de flotte pour la contraindre à le faire. En occupant Décélie, les Spartiates s'étaient emparés, non seulement des mines d'argent. mais des esclaves qui y travaillaient et ils les avaient enrôlés dans leur armée. Par surcroît, ils avaient entamé des pourparlers avec la Perse pour abattre leur adversaire commun, en lui promettant l'archipel ionien. C'était la grande trahison. Les Grecs appelaient les Barbares à l'aide contre d'autres Grecs.

À l'intérieur, le chaos. Le parti conservateur, accusant le parti démocratique d'avoir voulu cette guerre ruineuse, organisa une révolte, prit le pouvoir, le confia à un « Conseil des 400 ». Il fit assassiner quelques-uns des chefs de l'opposition, plongea celle-ci dans un tel état de terreur que l'Assemblée, restée en majorité démocratique, vota les « pleins pouvoirs », abdiquant ainsi les siens propres. Après la révolution vint le coup d'État. Quelques-uns des conservateurs, conduits par Théramène, renvoyèrent les 400 chez eux, les remplacèrent par un « Conseil des 5000 » et cherchèrent à établir une « union sacrée » avec les démocrates pour créer un gouvernement de salut public. Ce pouvait être une solution, s'il ne s'était pas produit une espèce de « révolte de Kronstadt »: les marins attachés à ce qui restait de la flotte déclarèrent qu'il n'entrerait pas un sac de blé dans le port tant qu'on n'aurait pas rétabli un gouvernement démocratique. C'était la famine. Théramène envoya des messagers à Sparte: Athènes était prête à ouvrir ses portes à l'armée spartiate, à condition qu'elle apportât des vivres et qu'elle appuyât le régime. Mais les Spartiates, comme à l'ordinaire, perdirent du temps à réfléchir, la population athénienne, affamée, se souleva, les oligarques s'enfuirent, et les démocrates revinrent au pouvoir pour organiser une résistance à outrance.

Rien ne montre mieux le désespoir dans lequel ils se trouvaient que la décision qu'ils prirent de rappeler Alcibiade à la tête des forces qui leur restaient. Ce dernier, non content d'avoir trahi Athènes avec Sparte, puis Sparte avec la Perse, avait aussi noué des intrigues avec Théramène. En -410, il revint dans sa patrie, comme s'il l'avait toujours fidèlement servie. L'incompréhensible se produisit: l'Ecclésia lui pardonna tout et lui donna le pouvoir, ce qui prouve jusqu'à quel point la démocratie athénienne, accablée par la peste et les malheurs de la guerre, avait perdu la boussole. Alcibiade prit le commandement de sa flotte et infligea pendant trois ans à celle de Sparte une abondante série de défaites. Athènes respira, mangea et acclama, mais ne paya pas leur dû aux marins. Avec la désinvolture qui le caractérisait, Alcibiade décida de régler l'affaire par lui-même. Il se fit remplacer par son lieutenant Antiochos à qui il ordonna de ne pas quitter les eaux de Notion quoi qu'il advînt, et partit avec quelques barques en direction de la Carie pour la mettre à sac et se réapprovisionner en argent. Mais Antiochos, qui avait des ambitions, trouva que c'était une bonne occasion de faire preuve de ses possibilités. Il attaqua la flotte spartiate commandée par Lysandre et perdit sa propre flotte et la vie. Cette fois, Alcibiade n'était pas coupable. Cependant, en tant que grand amiral, il fut jugé responsable de ce désastre --définitif, celui-ci-- et s'enfuit en Bythinie.

Athènes en vint aux décisions suprêmes. Toutes les statues d'or et d'argent, à quelque divinité qu'elles fussent dédiées, furent fondues pour financer la construction d'une nouvelle flotte qui fut confiée à 10 amiraux; l'un d'entre eux était le fils de Périclès et d'Aspasie. Ils se heurtèrent devant les îles Arginuses aux navires spartiates en -406 et les vainquirent; mais ensuite, ils perdirent 25 bateaux dans une tempête. On instruisit un procès contre les 8 chefs qui rentrèrent à Athènes; Socrate fut l'un des juges, car il était bouleute à moment et sa prytanée exerçait à ce moment la prytanie: il demanda leur acquittement, mais en vain. Les 8 amiraux furent exécutés. Peu de temps après, ceux qui les avaient condamnés à mort furent à leur tour condamnés à mort. Mais ce qui était fait était fait. Il fallut remplacer les morts par d'autres chefs qui ne les valaient pas. Ils cherchèrent à prendre une revanche sur Lysandre à Aïgos-Potamos près de Lampsaque, où s'était réfugié Alcibiade. Celui-ci aperçut les bateaux athéniens du haut d'une colline, vit immédiatement qu'ils étaient mal rangés et courut avertir ses compatriotes. Mais ceux-ci l'accueillirent mal et le chassèrent en lui reprochant sa conduite de traître, alors que, pour une fois, il avait agi loyalement. Le lendemain, le traître dut assister, impuissant, à la destruction de la dernière flotte athénienne, qui perdit 200 vaisseaux sur les 208 dont elle était composée. Lysandre, qui avait appris la démarche d'Alcibiade auprès des Athéniens envoya un sicaire avec ordre de le tuer. Alcibiade se réfugia auprès du général perse Pharnabaze. Mais il n'était plus désormais qu'un Quisling (ce traître autrichien qui vendit son pays à Hitler) qui ne trouvait plus de protecteur parce qu'on ne le croyait plus. Pharnabaze lui donna un château, une courtisane, et un bataillon de soldats; mais ceux-ci étaient en réalité des sicaires qui l'assassinèrent quelques nuits plus tard. Ainsi se terminèrent à 46 ans la vie de l'élève de Socrate et la carrière du traître le plus extraordinaire, le plus brillant ou le plus brouillon que l'Histoire ait jamais connu.

Athènes ne lui survécut pas longtemps. Lysandre la bloqua et la fit mourir de faim pendant trois mois. Il ne gracia les survivants que s'ils consentaient à détruire leurs remparts, à appeler au pouvoir les conservateurs qui s'étaient enfuis et à aider Sparte en cas de guerre.

En -404, Athènes vit son 2e et dernier coup d'État oligarchique contre sa démocratie. Les oligarques revinrent « dans les fourgons de l'ennemi » comme on dirait aujourd'hui, conduits par Lysandre et Critias qui créèrent, pour gouverner la ville, un « Conseil des Trente ». Ce fut alors une oppression effrénée. Sans parler de ceux qu'on assassina, 5000 démocrates furent exilés. Toutes les libertés furent révoquées. Socrate, à qui l'on interdit de continuer à enseigner, et qui refusa d'obéir, fut emprisonné, bien que Critias fût de ses amis et eût été son élève.

Mais les réactions ne durent jamais. Des esprits indépendants et forts, les plus beaux que l'humanité enfante, ses dressent contre elles. Dans ce cas-ci, il avait pour nom Thrasybule. Il commandait les hoplites à Samos en -410 et aux Arginuses en -410. Cette forte tête fut bientôt repérée par les Trente tyrans, qui l'exilèrent. Thrasybule s'enfuit chez les Thébains, obtint leur aide et partit avec son armée à la reconquête d'Athènes. Critias appela la population aux armes, mais elle ne répondit pas. Il fit donc appel aux Spartiates pour obtenir leur aide, mais ils envoyèrent un de leur deux rois, Pausanias, qui le laissa tomber en négociant avec Thrasybule le prix de la neutralité spartiate. Seuls, quelques bandits qui s'étaient compromis dans son régime s'unirent à lui pour une résistance sans espoir. Il fut vaincu et tué dans un bref combat; Thrasybule rentra donc à Athènes et y rétablit un gouvernement démocratique en -403 qui brilla tout de suite par son souci de légalité et par la douceur de l'épuration. Il exila mais ne condamna jamais personne à mort; encore les exilés ne furent-ils que les grands responsables de la période précédente. Pour tous les autres, il y eut une amnistie.

Sparte, qui s'était engagée à soutenir le régime oligarchique, réclama le versement du prix de sa neutralité et l'obtint. Ce furent les 100 talents qu'elle avait déjà demandés comme dommages de guerre. Et comme elle les obtint tout de suite, elle en resta là. Comme il arrive souvent aux héros impétueux, Thrasybule fut tué sous sa tente par des proches qu'il avait entraînés dans son alliance avec Thèbes contre les Spartiates.

CHAPITRE IV

LA CONDAMNATION DE SOCRATE

Le gouvernement démocratique ne fit qu'une exception à cette règle de sage tolérance envers ses adversaires: ce fut contre le plus grand des Athéniens vivants, et qui, par surcroît, n'était pas un adversaire: Socrate.

La condamnation de Socrate reste l'un des plus grands mystères de l'Antiquité. Le Maître --qui avait alors 70 ans-- avait refusé d'obéir aux Trente et avait attaqué le gouvernement de Critias. On ne pouvait donc l'accuser de « collaboration », comme on dirait aujourd'hui, et il n'avait rien à craindre de l'« épuration » comme il s'en produit après toutes les guerres civiles ou les guerres d'occupation. En effet on ne mit pas en cause ses idées politiques, mais religieuses et morales. C'est « d'impiété publique envers les dieux et de corruption de la jeunesse » qu'on l'accusa en -399. Le jury était formé de 1500 citoyens. Ce que l'on appelle maintenant le banc de la presse était occupé, entre autres, par Platon et Xénophon ses disciples, dont les comptes rendus sont les seuls témoignages dignes de foi que nous possédions sur le procès.

Ce fut « l'affaire Dreyfus » du temps, ou l'affaire Coffin athénienne. Et, comme toujours dans ces cas-là, les motifs passionnels se mirent vite à être bien plus importants que tout critère de justice. Aussi ce procès nous apprend-il beaucoup plus de choses sur la psychologie athénienne que n'importe quel livre.

Des trois citoyens qui avaient lancé l'accusation, Anytos, Mélitos et Lycon, le premier avait des motifs personnels de rancune contre Socrate: quand il avait dû aller en exil, son fils avait refusé de le suivre pour rester à Athènes avec le Maître auquel il était très attaché, il avait dès lors mené une vie agitée et avait fini plus ou moins alcoolique. Anytos était un homme de bien, un démocrate authentique qui avait été exilé pour ses idées, et qui s'était vaillamment battu sous Thrasybule, tout en ménageant la vie et les biens des oligarques dont il avait eu à régler le sort. Mais il était logique qu'en tant que père il nourrît un certain ressentiment contre Socrate. Ce qui est surprenant c'est que cet état d'esprit fût partagé par bon nombre d'Athéniens, comme les faits le prouvèrent.

Les causes immédiates de l'impopularité de Socrate étaient évidentes, mais légères. On lui reprochait d'avoir eu parmi ses élèves Alcibiade et Critias, qu'à ce moment on haïssait. Mais l'un et l'autre s'étaient très vite éloignés du Maître, précisément parce qu'ils se sentaient réfractaires à son enseignement. Et puis, il y avait toujours eu de tout parmi les élèves de Socrate. Quant à ses moeurs ambiguës, elles n'avaient jamais fait scandale dans l'Athènes de ce temps-là.

Mais il y avait d'autres raisons plus profondes et inconscientes pour lesquelles de nombreux Athéniens le détestaient. Et la comédie d'Aristophane les avait clairement indiquées; elle ne constitua pas, comme le prétend Platon, un texte d'accusation, mais c'est un document sur les motifs pour lesquels il ne jouissait pas de la sympathie publique. Socrate était, par nature, un aristocrate, non au sens vulgaire du mot, qui désigne l'appartenance à une certaine classe sociale avec tous ses préjugés, mais au sens intellectuel, le seul qui compte. Il était pauvre, et misérablement vêtu, et le gouvernement démocratique n'avait rien à lui reprocher. Bien au contraire il avait été un excellent soldat à Amphipolis, à Délos, à Potidée. Au procès des amiraux des Arginuses, il avait agi en juge scrupuleux. Il avait fait opposition à Critias, quoiqu'il fût son ami. Avant de prêcher dans le Criton le respect dû aux lois de la cité, il l'avait pratiqué.

Toutefois, en tant que philosophe, il disait que ces lois devaient être en accord avec la justice et poussait ses disciples à contrôler rationnellement qu'il en était ainsi. Pour lui, le citoyen exemplaire était un homme qui obéissait quand il recevait un ordre, mais qui, avant de le recevoir et après l'avoir exécuté, réfléchissait pour savoir si cet ordre était bon et s'il avait été bien formulé. Il ne se piquait point de le savoir, mais revendiquait le droit de juger; c'est pourquoi toute sa méthode était bâtie sur les questions. Ti esti ? demandait-il: « Qu'est-ce ? » Il recherchait les concepts généraux et essayait de les atteindre par induction. Il y a deux choses, sur Aristote, qu'on ne peut pas lui dénier: le talent de l'induction et celui des définitions. Il réfléchissait comme un ordinateur, en classant tout dans des fichiers (mots très exacts et très précis) et des répertoires structurés.

Et son but était clair: préparer une classe politique éclairée qui gouvernât suivant la justice, après avoir appris ce qu'est la justice. Il rêvait d'une noocratie, d'un « gouvernement des sages », c'est-à-dire d'une espèce de dictature des sommités, ce qui excluait, bien entendu, l'ignorance et la superstition. Comme Socrate n'a rien écrit et que ne sait de lui que ce qu'en ont dit Xénophon et surtout Platon, on doit supposer que ce gouvernement des sages n'était pas, chez Socrate, une dictature, mais une séduction de l'esprit le plus beau sur le peuple le plus réceptif.

Tout cela, la plèbe ne le savait pas, parce qu'elle n'était pas en mesure de suivre les raisonnements de Socrate. Mais elle le devinait. Et elle haïssait instinctivement Socrate et sa subtile dialectique, dont elle se sentait exclue, comme il arrive toujours aux intelligences bottines de mépriser les intellos chapeaux.

Aristophane, avec son grossier amour du citoyen quelconque, n'avait été que l'interprète de cette protestation de la plèbe, qui prétendait opposer à Socrate un bon sens vulgaire, poussée qu'elle était par la rancoeur que les médiocres nourrissent toujours contre les hommes supérieurs. Car il ne faut pas croire qu'Athènes se composât exclusivement de philosophes éclairés. Comme à Florence au XVle siècle ou à Paris au XVllle, comme au Québec encore aujourd'hui à se fier au nombre de ceux qui regardent à la télé le sport professionnel et les télé-romans, les gens cultivés ne formaient qu'une petite minorité au milieu d'une foule d'hommes peu évolués.

Or, c'était de cette foule que sortait la majorité des jurés et la plus grande partie du public qui insufflait à ceux-ci ses propres passions. Et, pourtant, on peut penser qu'il n'y aurait pas eu de condamnation si Socrate lui-même ne l'avait pas provoquée. Non pas qu'il refusât de se défendre. Il le fit, et même avec éloquence, bien qu'il n'en fallût guère pour réfuter les accusations. Il dit que, formellement, il avait toujours respecté les dieux. C'était vrai, et personne n'objecta que, malgré tout, il n'y avait pas cru, parce qu'en ce temps-là, le problème ne se posait pas. Quant à la corruption des jeunes gens, il défia quiconque de nier qu'il les avait toujours exhortés à la tempérance, à la piété et à la mesure. Mais ensuite il se lança dans l'apologie de lui-même la plus orgueilleuse et la plus inopportune, en se proclamant investi par les dieux de la mission de révéler la vérité. Là, c'était une grave erreur de sa part. Les gens peu cultivés savent qu'ils sont ignorants. Mais le leur dire peut être très dangereux.

On resta interdit. Non seulement parce que ces mots sonnaient comme un défi lancé au tribunal. mais parce qu'ils étaient inattendus dans la bouche de cet homme qui s'était toujours montré modeste et prêt à faire son autocritique. Les jurés essayèrent de l'empêcher d'avancer davantage dans cette voie dangereuse. Mais il ne les écouta pas et alla jusqu'au bout, demandant qu'on supprimât l'accusation et qu'on le proclamât bienfaiteur public.

Selon la procédure athénienne, il y avait deux verdicts: par le premier, on affirmait ou l'on niait la culpabilité. Par le second, on fixait la peine: l'accusateur en proposait une, I'accusé une autre, puis le tribunal choisissait entre les deux; il n'avait pas le droit d'opter pour une troisième peine. Pat exemple, si l'accusateur réclamait la peine de mort, I'accusé pouvait réclamer deux ans de prison, mais pas une médaille. Socrate, lorsque Mélétos proposa qu'il fût condamné à mort, demanda, en guise de réponse, à être hébergé au Prytanée, la maison du gouverneur pour les Québécois. Ainsi, avec une hauteur qui lui coûta sans doute beaucoup, car elle n'était pas dans son caractère, il indisposa public, et surtout les 501jurés. 281 de ces derniers contre 220 réclamèrent la peine capitale.

Socrate pouvait encore proposer une alternative. Il refusa d'abord (ce qui me fait supposer que son geste cachait un suicide déguisé) , puis se rendit aux supplications de Platon et de différents amis, et se déclara prêt à payer une amende de 30 mines, que ces derniers demandaient à verser. Les jurés se réunirent de nouveau. On pouvait espérer que la catastrophe serait évitée, et tout le monde se sentait très anxieux, sauf Socrate. Mais lorsqu'on compta les votes, on vit qu'il y avait 80 nouveaux partisans de la peine de mort.

Socrate fut mis en prison et l'on autorisa ses disciples à venir le voir. Lorsque Criton lui dit: « Tu meurs sans l'avoir mérité », il répondit: « Mais si je ne mourais pas, je mériterais de mourir. » Et à Phédon son favori de ce moment-là: « C'est dommage pour tes boucles. Demain tu devras les couper en signe de deuil. » Il conserva jusqu'au bout sa sérénité, même quand sa femme Xanthippe arriva, en larmes, leur dernier-né dans les bras; mais il pria l'un de ses amis de la raccompagner chez elle. Le moment venu, il but la ciguë sans trembler, s'allongea sur sa couche, se couvrit d'un drap, et attendit ainsi la mort; le froid lui prit d'abord les pieds puis monta lentement le long du corps. À son chevet, ses élèves pleuraient. Il chercha à les consoler aussi longtemps qu'il put parler: « Pourquoi vous désespérez-vous ? Ne saviez-vous pas que, du jour où je suis né, la nature m'avait condamné à mourir ? Autant le faire tôt, alors que je suis en bonne santé, pour éviter la déchéance... »

Sous couvert d'ironie, c'était de l'euthanasie anticipée.

C'est peut-être dans ces mots qu'il faut chercher l'explication du mystère. Socrate avait senti que le sacrifice de sa vie assurerait le triomphe de sa mission. Et comme il était courageux, cela ne lui sembla même pas un grand sacrifice. Il avait désormais 70 ans; il ne renonçait pas à grand-chose. En revanche, il s'assurait une grosse hypothèque sur l'avenir. Tout le monde s'était trompé sur son compte; tout le monde s'était laissé tromper par son absence de vanité. Sous son apparente modestie couvaient un orgueil et une ambition immenses, ainsi qu'un courage typiquement grec chez ce philosophe qui avait déjà été soldat. Et surtout une foi profonde en son enseignement qui puisait une résonance de prophétie dans cette acceptation spontanée de la mort.

L'arbre porta bientôt ses fruits.

On avait à peine descendu le corps dans sa fosse qu'Athènes se révoltait déjà contre les trois accusateurs. Mélitos fut lapidé, Anytos exilé. Tel est le sort que nous proposons à la méditation de qui se fait fort des plus bas instincts du peuple pour agir injustement envers les meilleurs.

CHAPITRE V

ÉPAMINONDAS

Trois villes, dans cette Grèce rapetissée, appauvrie et ensanglantée, se trouvaient à peu près sur le même plan; et si elles avaient collaboré, elles auraient peut-être pu sauver le pays et elles-mêmes: c'était Athènes, Thèbes et Sparte. Mais Sparte était désormais convaincue qu'elle devait commander, et les deux autres ne voulaient pas qu'elle commandât.

Elles n'avaient pas absolument tort, car Sparte prouva vite qu'elle n'était pas digne de le faire. Les satellites d'Athènes n'avaient pas encore fini de s'exalter de leur liberté qu'ils trouvaient déjà les « libérateurs » plus pénibles encore que leur ancienne maîtresse. La nouvelle installa dans chaque État un gouverneur à la tête d'une gendarmerie spartiate dont la mission principale était d'arracher un lourd tribut au Trésor. Aucun gouvernement autonome ne pouvait se former sans la permission de Sparte, et elle ne l'accordait qu'aux gouvernements réactionnaires.

Athènes n'était jamais allée aussi loin. Mais personne n'aurait peut-être pleuré le passé si l'ordre qu'instaura Sparte à la place de l'ordre athénien eût été respectable. Or voici qu'on découvrit qu'une discipline excessive peut donner de mauvais résultats. Les gouverneurs qui vinrent administrer les colonies (car c'était bien des colonies) avaient été élevés dans leur patrie, selon le code sévère de Lycurgue, au « mépris du confort et des agréments ». Le froid, la faim, les sacrifices, les marches forcées et les punitions avaient constitué la base de leur éducation. Et tant qu'ils restèrent chez eux, sous le contrôle de leurs semblables, et dans une société où il n'y avait pas de place pour l'erreur, ils y restèrent fidèles. Mais dès qu'ils furent investis d'un pouvoir absolu, loin de leur Cité, et au milieu de peuples qui aimaient vivre commodément, ils changèrent du tout au tout. On remarqua le même phénomène chez les soldats allemands en Italie entre 1940 et 1945, puis d'Américains et d'Anglais qui avaient débarqué raides et autoritaires comme le voulait leur éducation puritaine ou leur discipline militaire. Mais ils s'acclimatèrent bien vite à la dolce vita, un peu comme des gamins propres chez eux et qui cochonnent tout ailleurs. Ils font massacres et viols qu'ils ne feraient pas chez eux. Personne n'est plus corruptible que les incorrompus. Cela est surtout vrai de ceux qui arrivent trop vite au pouvoir et à la richesse. Comme ils ne sont pas habitués à la tentation, quand ils y cèdent, ils ne connaissent pas de limites. De toute façon, comment pourrait-on corrompre un corrompu qui l'est déjà?

C'est ce qui arriva aux Spartiates à l'étranger: ils furent voleurs, prévaricateurs, dissolus, parce qu'ils n'étaient pas vertueux par une éducation personnelle et libérale fondée sur l'amour du beau, du vrai et du grand, mais par la crainte du châtiment. Ce ne fut pas seulement le prestige de Sparte qui fut atteint, mais l'équilibre de sa société, dans laquelle se développa tout à coup la fièvre, jusqu'alors maîtrisée, de l'or et du confort. Les richesses, dit Aristote, se concentrèrent exclusivement dans la classe des maîtres, réduite de par les guerres continuelles, mais toujours tyrannique envers les étrangers et les Hilotes réduits à la misère la plus noire. Et sur cette dangereuse situation intérieure, une nouvelle guerre extérieure vint se greffer.

La Perse traversait un moment difficile. En -401, Cyrus s'était révolté contre son frère aîné le roi Artaxerxès II: il avait même enrôlé dans son armée un corps de 12,000 mercenaires spartiates commandés par un Athénien, Xénophon, ancien élève de Socrate et fondateur de la science économique. À Cunaxa, Cyrus fut vaincu et tué. Et les Grecs, pour ne pas subir le même sort, commencèrent la fameuse anabasis (Remontée [vers l'intérieur des terres hautes de l'Anatolie] que, plus tard, leur chef décrivit si bien dans son chef-d'oeuvre l'Anabase (composé 15 ans après avoir vécu cette épopée) dans lequel son style respire la clarté, la simplicité et l'abondance de détails. Talonnés par des patrouilles ennemies et guettés par une population hostile, les 13,600 soldats traversèrent l'une des terres les plus inhospitalières du monde, des rives mésopotamiennes du Tigre et de l'Euphrate jusqu'aux côtes de la mer Noire, semée de nombreuses villes grecques, où les 8600 survivants furent enfin bien accueillis. Arrivés sur le Pont-Euxin (la mer Noire) en mai -400, ils crièrent tels des gamins retrouvant leur mère...: Talassa! Talassa! (La mer! La mer!).

Cet épisode remplit toute la Grèce d'orgueil, et convainquit le roi de Sparte, Agésilas, que la Perse était un grand empire, certes, mais d'argile (et il n'avait pas tort). « Qu'est-ce qui vous fait croire, répondait-il à qui lui conseillait la prudence, que le grand Artaxerxès est plus fort que moi ? » Et, sans autre provocation, il partit en guerre avec une petite armée. Or celle-ci, quoique formée de Spartiates qui n'étaient plus ceux d'autrefois, avança comme dans du beurre, écrasant l'une après l'autre les troupes qu'Artaxerxès envoyait contre elle. Voilà un détail qui permet de comprendre beaucoup de ce qui arriva par la suite. Lorsque le grand roi s'aperçut qu'il ne pouvait pas compter sur son armée, et qu'elle ne valait rien, il envoya des messagers secrets et des sacs d'or à Athènes et à Thèbes pour qu'elles se soulèvent en l'absence d'Agésilas.

Athènes et Thèbes n'attendaient que cette occasion. Elles rassemblèrent une armée et l'envoyèrent à Coronée, tandis que la flotte athénienne s'unissait à la flotte perse. À Coronée, Agésilas, revenu en hâte sur ses pas, vainquit l'ennemi au cours d'une sanglante bataille navale. Mais l'amiral athénien Conon détruisit la flotte spartiate à Cnide en -394 et ce fut l'effondrement définitif de la puissance maritime de Sparte.

Ce pouvait être la résurrection de celle d'Athènes. Mais Agésilas imita Artaxerxès en lui envoyant des messagers secrets pour lui offrir toutes les villes grecques de l'Asie en échange de sa neutralité. C'est ainsi que le roi perse, qui était sur le point de perdre son royaume, finit par l'agrandir. Il imposa en -387 la paix de Sardes, également appelée « paix du roi », qui supprimait les conséquences de Marathon. Il eut ainsi Chypre, et toute l'Asie grecque. Athènes eut Lemnos, Imbros et Scyros. Quant à Sparte, elle resta la 1ère puissance terrestre, mais elle fut accusée de trahison par toute la Grèce pour avoir fait contre Athènes et Thèbes ce que Thèbes et Athènes avaient fait contre elle.

Comme à l'ordinaire, Sparte, qui avait toujours été incapable de diplomatie, au lieu de faire oublier et pardonner sa trahison, ne perdit pas une occasion de la rappeler à tout le monde, et agit comme si elle avait été un agent d'Artaxerxès, allant jusqu'à imposer des gouvernements oligarchiques en Béotie, c'est-à-dire dans le fief de Thèbes.

Mais là, 6 jeunes patriotes ourdirent un complot et assassinèrent les ministres pro-spartiates, rétablirent la Confédération béotienne et la démocratie à Thèbes. Ils acclamèrent comme béotarque, c'est-à-dire comme président, leur chef Pélopidas, qui proclama la guerre contre Sparte, ordonna la mobilisation générale et confia le commandement de l'armée à celui qui lui avait déjà sauvé la vie une fois au combat, à l'un des personnages de l'Antiquité les plus extraordinaires et les plus complexes: Épaminondas.

Épaminondas, comme Pélopidas, était un inverti. Les deux hommes n'étaient pas liés uniquement d'amitié, mais d'amour. Mais dans la Grèce de cette époque, homosexualité et pédérastie n'étaient pas du tout synonyme d'effémination et de débauche. Des parents recherchaient des hommes d'âge mûr pour initier leur jeune éphèbe (adolescent) à la fois aux choses de l'amour comme à celles d'une éducation vertueuse. Les dieux eux-mêmes avaient donné l'exemple de la pédérastie, tels Zeus enlevant Gamynède, Apollon aimant Hyachynte, Héraclès amoureux du bel Hyllos. Tout avait commencé en Crète. Lorsqu'un homme avait choisi un adolescent, il en avertissait ses parents, simulait un enlèvement et les parents bien désolés laissait filer le gamin qui passait deux mois très intimes avec l'adulte qui l'initiait aussi à la chasse pour, finalement, le ramener chez ses parents avec des présents et un anneau qui était consacré à Zeus. À la suite d'un banquet, on demandait au jeune aimé s'il avait à se plaindre de son amant d'âge mûr. Si tout était correct, leur relation continuait et le jeune élu, appelé éraste, bénéficiait de toutes sortes de faveurs spéciales et publiques de son amant en titre. Les Grecs n'ont jamais brimé leurs amours par des contraintes sociales quand sexualité et affection réelle et bien intentionnée les animaient. La loi sévissait cependant contre les dépravés qui "couraient les p'tits gars" à la sortie des gymnases et de la palestre. À la guerre, ces amours pédérastiques étaient encouragées et liées à un grand courage guerrier, tels les Spatiates de Léonidas aux Thermopyles qui se firent tuer jusqu'au dernier, tel ce bataillon sacré thébain d'hommes-amants qui tous périrent, mais aucun d'une blessure au dos, signe qu'ils avaient affronté la mort de face, sommet de la gloire courageuse pour un Grec. On se souvient d'Alexandre et d'Héphestion, et aussi de la terrible douleur d'Achille à la mort de son amant Patrocle, amour pédérastique qui changea le cours de la guerre. Mais aussi, ces amours pouvaient dégénérer en jalousies. Aristote, qui pratiqua aussi la pédérastie, nous raconte comment Harmodios et Aristogiton, deux amants qui assassinèrent Hipparque en -514, transformèrent une simple histoire de fesses en révolution politique aux conséquences gigantesques et historiquement mondiale: la chute de la tyrannie et l'avènement de la 1ère démocratie de l'histoire du monde.

C'est la prostitution pratiquée par un citoyen libre qui était très sévèrement punie chez les Grecs. On constate donc que ce n'est pas le sexe qui était puritanisé mais l'argent, plus précisément encore la soumission à quelqu'un d'autre, à la différence de la civilisation occidentale postérieure, qui inversera sa puritanisation en valorisant l'argent et l'obéissance et en méprisant le sexe. Autres temps, autres moeurs.

On disait du jeune Épaminondas, qui sortait d'une famille aristocratique et sévère, que nul n'était plus sage ni moins loquace que lui. C'était un garçon plein de complexes, et qui se dominait trop. Il s'était imposé dès l'enfance une vie ascétique, contrôlée par une volonté de fer et troublée par des aises religieuses. S'il était né 4 siècles plus tard, Épaminondas serait sans doute devenu un martyr chrétien. Il n'aimait pas la guerre; il était au contraire un « objecteur de conscience ». Pélopidas envoya son beau Épaminondas comme diplomate à Sparte en -372 pour traiter de la paix d'Antalcidas. Épaminondas, qui connaissait bien Sparte, refusa d'appliquer le traité en Béotie tant que les Spartiates ne rendraient pas la liberté aux cités du Péloponnèse. C'était leur demander la lune et cela prouvait que les deux amoureux Thébains cherchaient rien de moins que la guerre contre Sparte pour lui enlever l'hégémonie. Sparte fièrement refusa, déclara la guerre et leur envoya son roi Cléombrote avec 11,000 hommes. Pélopidas offrit à son beau Épaminondas le commandement de l'armée, l'heureux élu répondit: « Réfléchissez bien, car si vous faites de moi votre général je ferai de vous mes soldats, et, comme tels, vous aurez une vie très dure ». Mais Thèbes était en proie au délire patriotique, et ses hommes se soumirent de bon coeur à la terrible discipline d'Épaminondas.

Méticuleux comme il l'était, le jeune général étudia soigneusement la stratégie et la tactique spartiates qui consistaient toujours à défoncer les lignes ennemies dans leur centre. Il n'avait que 6500 soldats à opposer aux 11,000 Spartiates que le roi Cléombrote était en train de conduire en Béotie, en leur faisant faire des marches forcées. Épaminondas rangea sa petite armée dans la plaine de Leuctres. Mais, contrairement à l'ennemi, il dégarnit le centre pour renforcer les ailes, surtout celle de droite, où le groupe de choc était formé par une Bande Sacrée de 300 jeunes gens, deux par deux, des homosexuels comme lui; chacun avait juré de rester jusqu'à la mort, à côté de celui qui n'était pas son « compagnon » uniquement sur le champ de bataille. Sa tactique est encore enseignée dans toutes les armées du monde. Il affaiblissait son centre, où l'ennemi plus fort percerait pour s'y engouffrer et s'y désorganiser. Puis, sa droite, massive et intacte, tourne vers sa gauche et fonce à vive allure sur le flanc de l'ennemi dont les rangs sont desserrés et qui ne l'attend pas du tout sur sa gauche.

Cette disposition insolite eut une importance décisive au cours de la bataille. Les Spartiates, habitués à forcer au centre n'étaient pas prêts à repousser une attaque de flanc. Leurs ailes furent anéanties. Les 7,000 Béotiens d'Épaminondas vainquirent les 11,000 Péloponnésiens de Cléombrote qui y laissa sa vie avec 4000 autres de ses soldats, dont 400 Homoioi (qui veut dire les Égaux, car les Spartiates s'appelaient ainsi entre eux). Et toute la Grèce, en cette année -371, resta interdite en apprenant que leur armée, invincible jusqu'alors, avait été battue par une armée qui dépassait à peine en nombre la ½ de l'armée spartiate, et qui n'avait pas grande réputation.

Le succès enivra l'ex-objecteur de conscience Épaminondas. Avec Pélopidas, il pensa pouvoir donner à Thèbes l'hégémonie à laquelle Sparte et Athènes avaient dû renoncer désormais. Il pénétra dans le Péloponnèse, libéra Messène, fonda Mégalopolis pour que les Arcadiens, qui ne s'étaient jamais soumis à Sparte, en fissent leur place forte et poussa jusqu'en Laconie, au coeur du pays ennemi, chose qui n'était encore jamais arrivée et prouve ce qu'étaient devenus les fameux guerriers de Sparte. On sut plus tard que Sparte souffrait d'une crise démographique sérieuse. Son régime social et moral, extrêmement sévère, avait enrayé non seulement les arts et la joie de vivre, mais aussi celle de se reproduire.

Mais une fois de plus, haines et jalousies empêchèrent la Grèce de s'unir. Athènes, qui avait salué avec joie la victoire thébaine de Leuctres comme la fin de l'hégémonie spartiate voyait maintenant sans plaisir s'affirmer celle de Thèbes. À tel point qu'elle fit alliance avec son ennemie mortelle en envoyant son stratège Iphicrate. Entre temps, Épaminondas était rentré dans sa Thèbes natale pour y subir un procès sur l'accusation d'avoir gardé son commandement au-delà du temps légal. Sa ville n'était pas étouffée par la reconnaissance mais l'acquitta tout de même et l'envoya de nouveau guerroyer contre Sparte. Il ne put prendre Corinthe, la 3e ville de Grèce, parce que l'Athénien Chabrias l'en empêcha. Arnaqué par ses propres compatriotes, il perdit son commandement sous le prétexte d'avoir épargné la vie des Corinthiens vaincus. Thèbes le démit de ses fonctions de béotarque et l'envoya, simple soldat, délivrer Pélopidas qui était tombé prisonnier du thessalien Alexandre de Phères. On est en -367. Les Thébains furent vaincus, rentrèrent à Thèbes et ses compatriotes lui redonnèrent son commandement. Il vainquit Alexandre de Phères (en Thessalie) et libéra Pélopidas. Mais pour peu de temps, car Pélopidas se fait tuer à Cynocéphales en -364. Épaminondas fit alors construire 100 trières pour abattre l'hégémonie athénienne sur mer. Les deux armées, spartiate et athénienne, conduites par Agésilas se réunirent pour barrer le passage aux troupes d'Épaminondas. La bataille eut lieu à Mantinée en -362. Épaminondas vainquit de nouveau et se mit à poursuivre les vaincus. Cette fois, le Destin le déserta: il fut tué au cours du combat par le fils de Xénophon, Grillos. Et les rêves de Thèbes s'évanouirent avec lui. Aucune des trois grandes villes grecques n'avait la force de dominer les autres; aucune n'avait la force d'empêcher les autres de dominer. Comme l'Europe après la Seconde Guerre mondiale, la Grèce, après Leuctres et Mantinée, fut encore plus divisée, plus égoïste, plus écervelée et plus faible qu'auparavant. Comme cette même Europe de 1945, elle allait laisser bientôt l'hégémonie à une autre puissance.

CHAPITRE VI

LA DÉCADENCE DE LA « POLIS »

Après la mort d'Épaminondas et la fin de l'éphémère suprématie de Thèbes, Athènes eut l'illusion de pouvoir reprendre son ancienne position impériale. Elle avait reconstruit ses remparts et, quoi qu'il en fût, était restée l'unique puissance maritime de la Grèce. Maintenant qu'ils avaient touché du doigt les « libérateurs » et qu'ils s'étaient rendu compte de quelle pâte ils étaient faits, ses anciens satellites avaient beaucoup moins de préventions à l'endroit de leurs anciens maîtres. Et les longues guerres dans lesquelles ils s'étaient trouvés pris leur avaient enseigné qu'ils ne pouvaient pas se défendre tout seuls.

Mais la meilleure carte qu'Athènes avait su garder en main, c'était la drachme qui n'avait presque pas changé de valeur après tant de vicissitudes. Sans doute parce qu'elle n'avait pas de concurrent sur le marché monétaire et que l'État ne pouvait pas émettre de la monnaie métallique tirée des mines aussi facilement que les gouvernements modernes avec la planche à billets. Les gouvernements athéniens, tant ceux de droite que ceux de gauche, n'avaient rien gardé: ils avaient tout jeté dans la fournaise de la guerre. Des flottes entières avaient été coulées à pic, la population s'était trouvée réduite de moitié, toute l'Attique, c'est-à-dire toutes les ressources agricoles avaient été bouleversées et taries par les invasions et les saccages. Cependant, ils s'étaient obstinés à défendre la drachme en se refusant à la dévaloriser par l'inflation. La raison: cela leur était impossible! C'était une monnaie d'argent. La rareté coûteuse du métal empêchait une trop forte émission de monnaie qui l'eût dévaluée. Avec une drachme, on achetait encore un boisseau de blé; la valeur en argent de la drachme n'avait pas changé. Le système bancaire d'Athènes était encore l'unique rationnellement organisé. Et tout le commerce international de la Méditerranée avait sa monnaie pour base. L'autre raison, pour ceux qui comprennent la loi de l'offre et de la demande, tant des biens que de la monnaie, tient à cette loi d'économique: si la population et la production diminuent tous deux de moitié, les prix ne bougeront pas.

Dès qu'ils purent respirer, les Athéniens ne pensèrent pas le moins du monde à remettre en état les fermes et les propriétés que les paysans avaient abandonnées pour fuir les envahisseurs et se réfugier dans la ville. Du reste, les paysans ne voulaient plus y retourner: malheureusement l'urbanisme est toujours chose irréversible. La campagne de l'Attique fut donc divisée entre quelques familles riches, presque toutes des familles d'industriels et de commerçants, qui s'en remirent aux esclaves pour cultiver leurs grandes propriétés. Sur la motion de Xénophon, le gouvernement s'en approvisionna largement. Il semblerait qu'il acheta 10,000 esclaves qu'il loua aux propriétaires terriens et à ceux qui exploitaient les mines d'argent, parvenant de la sorte à combler le déficit du budget. Les esclaves, on le sait, ont permis la naissance de la démocratie en permettant à quelques privilégiés, 1/10 de la population, détenteurs du droit de cité (citoyenneté) de la créer. Beau paradoxe, la Cité grecque vit le progrès, main dans la main, de l'esclavage et de la liberté. Ces esclaves étaient servantes, nourrices, cuisiniers, pédagogues, greffiers, archivistes, policiers, courtisanes (prostitués-es), boutiquiers, banquiers, représentants de commerce, commandants de navire marchand, intendants qualifiés, potiers, forgerons. Un citoyen aisé en a plusieurs: Platon en a 5, Aristote en a 14. L'esclave reçoit le même salaire que l'homme libre, mais il en remet une partie à son maître. Les esclaves domestiques sont logés et nourris par le maître. Un esclave loué rapportait environ 20% de sa valeur d'achat. Certains esclaves étaient riches, la quasi-totalité sont des non-Grecs captifs de guerre, voire de très haut niveau social comme Eumée, porcher d'Ulysse. La servante, une esclave phénicienne avait été capturée, avec Eumée tout jeune dans ses bras, par des marchands phéniciens qui la débauchèrent pour enfin se débarrasser d'elle en la vendant au père d'Ulysse. Souvent, un Athénien pauvre qui s'endette et ne peut plus rembourser le 1/6 des produits de la terre qu'il cultive pour un riche propriétaire est vendu en esclave avec toute sa famille. En 1994, le gars de 50 ans rêve d'un yacht, le jeune cégépien d'une belle auto. L'Athénien moyen rêvait d'un ou d'une belle esclave.

Les Grecs, jamais, n'abolirent l'esclavage, même pas l'Église chrétienne. Mais les Grecs les premiers affirmèrent dans la bouche du rhéteur Alcidamas: « La divinité a fait tous les hommes libres, la nature n'a crée personne esclave ».

La réouverture des marchés continentaux et méditerranéens trouva donc Athènes tout à fait prête à satisfaire à la demande d'objets manufacturés que les guerres avaient réduite. Mais comme l'artisanat n'était pas équipé pour affronter ces nouveaux besoins, ce furent avant tout le commerce et les banques qui se développèrent. Ces dernières ouvrirent de larges crédits aux gens d'initiative pour qu'ils allassent ramasser un peu de tout partout où ils trouvaient quelque chose afin de le distribuer là où l'on en manquait. C'est ainsi qu'un grand nombre de particuliers devinrent propriétaires de flottes entières chargées de cette tâche. Bien mieux, des banquiers comme Pasione se firent eux-mêmes armateurs, et leur organisation devint si puissante que, pour les tribunaux, tout reçu portant leur signature était considéré comme un document irréfutable.

Outre ce bien-être économique, il semblait qu'Athènes eût conquis également la sagesse, c'est-à-dire la ferme volonté de ne pas retomber dans les erreurs qui, après Périclès, lui avaient coûté l'empire. En mettant sur pied une nouvelle Confédération, elle s'était solennellement engagée à renoncer à toute annexion et à toute conquête en dehors de l'Attique. Peut-être bien était-elle de bonne foi en faisant cette pro messe. Mais les tentations furent plus fortes que ses bonnes résolutions. Sous différents prétextes, l'île de Samos, et les villes macédoniennes de Pydna, de Potidée et de Méthone durent accepter des « colonies » athéniennes qui, petit à petit devinrent maîtresses. Les Alliés protestèrent et quelques-uns se retirèrent de cette sorte d'O.T.A.N. Il est curieux de constater que l'expérience ne sert jamais à rien. C'est parce qu'elle avait voulu soumettre ses satellites par la force qu'Athènes avait perdu son premier empire. Mais elle recourut aux mêmes méthodes pour étayer le second. Lorsque Chio, Cos, Rhodes et Byzance firent une sécession en se livrant à une révolte « socialiste », Athènes envoya contre elles une flotte commandée par Timothée et par Iphicrate. Comme ceux-ci n'eurent pas le courage de livrer bataille au cours de la tempête, elle les rappela et leur fit un procès.

De révolte en répression, la nouvelle Confédération arriva à l'année -355; alors, aux yeux des « staliniens » les plus têtus d'Athènes, il devint clair qu'elle comportait plus d'inconvénients que d'avantages. La résolution de la dissoudre fut la seule que les confédérés prirent spontanément et d'un commun accord. Après quoi Athènes se retrouva plus seule qu'avant dans un monde encore plus fractionné et centrifuge.

Comme cela se produit toujours lors de semblables crises quand une communauté perd le sens de sa mission et le contrôle de son destin, les égoïsmes individuels et ceux des groupements se déchaînèrent. Le vocabulaire d'Athènes s'enrichit de trois mots nouveaux: la pléonexia, c'est-à-dire la soif du superflu, la chrématistikè, c'est-à-dire la soif de l'or, et les néoplutoi qui correspondent à nos nouveaux riches. Platon déclarait qu'il existait deux Athènes: celle des riches et celle des pauvres. Isocrate ajoutait: « Les riches sont devenus tellement antisociaux qu'ils aimeraient mieux jeter leurs biens à la mer que d'en céder une partie aux pauvres. Lesquels, de leur côté, ont plus de haine pour la richesse des autres que de compassion pour leurs propres privations. » Aristote assure qu'il existait un club aristocratique dont les membres s'engageaient sous l'obligation d'un serment à agir contre la collectivité. La mesure du choc économique et moral qui avait frappé Athènes nous est donnée par la réforme fiscale qui répartit les contribuables en 100 symmories, dans chacune desquelles 2 chefs de liste, considérés comme les plus riches, devaient verser pour tout le groupe: quitte à se rattraper sur les autres à leur idée. On pigeait dans la poche des riches au grand plaisir de la masse des citoyens. Mais cela engendra des évasions fiscales, comme cela se fait amplement encore aujourd'hui et, en plus à Athènes, la corruption avait fait son apparition comme à tous les moments de graves désordres dans les Cités. Comme si un obscur instinct les avertissait d'une catastrophe imminente tous ne pensaient qu'à jouir de la vie sans plus. À en croire Théopompe, il n'y avait plus une seule famille qui tînt debout; et cette désagrégation ne se bornait pas aux classes élevées. Lorsqu'ils réussirent à reprendre le pouvoir, aussitôt après la parenthèse conservatrice, la petite bourgeoisie et le prolétariat ne donnèrent à la ville ni des gouvernements ni des exemples plus sains. La population, y compris celle de la campagne, ne comptait pas plus de 20,000 citoyens. « Et pour en trouver un d'une bonne étoffe, déclarait Isocrate, il faut aller le chercher au cimetière»

Qu'est-ce qui avait bien pu provoquer tout à coup la chute d'un peuple qui, jusqu'à la génération précédente avait été le plus vigoureux et le plus dynamique du monde entier ?

Les historiens répondent généralement que ce furent les discordes intestines de la Grèce, avec les guerres qui s'ensuivirent entre Athènes, Thèbes, Sparte et tous leurs satellites. D'un point de vue purement mécanique, c'est vrai. Mais on ne peut s'empêcher de réfléchir que ces guerres intestines avaient toujours existé depuis que la Grèce était la Grèce, et toujours sous la menace du même danger extérieur: celui des Perses. Et cependant, tout en continuant à se déchirer, la Grèce s'était toujours sauvée; bien plus elle n'avait pas cessé de grandir. À l'époque de Xerxès, Athènes même était tombée aux mains de l'ennemi. Et pourtant, quelques mois plus tard, sa flotte poursuivait la flotte perse jusque sur les côtes de l'Asie Mineure. Maintenant, moins d'un siècle après, la Perse n'occupait plus que quelques îles, et ne semblait aucunement plus forte qu'elle ne l'était alors. Mais la Grèce ne réagissait pas; elle se sentait perdue; elle attendait d'un roi de Macédoine, qu'elle considérait comme un étranger, son rachat et son salut. Il devait donc y avoir dans son mécanisme quelque chose qui ne fonctionnait plus et qui ne lui permettait plus de se reprendre.

Ce « quelque chose » est un peu complexe, mais peut se résumer par un mot qui fut créé et commença de circuler précisément à cette époque, le mot: Cosmopolis. Tout le système politique économique et spirituel de la Grèce était basé sur la polis, c'est-à-dire sur la Cité-État, laquelle présupposait une population limitée participant directement à la gestion de la république. Même sous un régime démocratique, la polis ne connaissait pas le « régime représentatif », par lequel la masse des citoyens confie à une minorité réduite la tâche d'édicter des lois et de contrôler l'application qu'en fait le gouvernement. Dans la polis chacun était, en même temps, souverain et sujet. Tous les citoyens étaient pour ainsi dire, leurs propres députés, tous allaient à l'Ecclésia défendre en personne leurs intérêts. Et chacun, tôt ou tard selon le tirage au sort, arrivait à être président d'une prytanie. Dans nos démocraties modernes, ce rôle de contrôleur est assumé par le parti d'opposition officielle et par les médias.

Tout cela faisait des Grecs un peuple de « dilettantes » dans le sens le plus noble du mot, c'est-à-dire dans le sens que nul ne pouvait se borner à sa propre activité. L'accusation de Démosthène à un homme, qui d'après lui, « négligeait la ville » est claire. Dans la polis l'indifférence politique ou civique, comme on l'appellerait aujourd'hui, était considéré sinon comme un crime, tout au moins comme une immoralité. La conséquence était une totale carence de « techniciens » ou « d'experts ». Il y en avait bien quelques uns, mais c'était des esclaves spécialisés, dont l'envergure était donc volontairement limitée. La polis empêchait qu'il s'en formât chez les citoyens en obligeant tout le monde à s'occuper de tout, ce qui ne permettait à personne de se spécialiser en rien. L'historien allemand Treitschke a écrit une fois que la différence entre les Allemands et les Italiens c'est que les premiers « sont » des médecins, des ingénieurs, etc., tandis que les seconds « se font » médecins, ingénieurs, etc. Dans les pays moins développés, les gens « font » n'importe quoi. Et tombez en panne sur la route, et vous serez tout de suite entourés de 100 mécaniciens du dimanche!

Les Grecs de l'Antiquité allaient, dans cette voie, beaucoup plus loin que les Italiens modernes en ce sens qu'ils portaient ce dilettantisme jusqu'à ses dernières conséquences. Dans la polis, tout au moins jusqu'à Xénophon, il n'existait même pas de spécialistes de la guerre. Les recrues étaient instruites non pas dans des casernes mais dans des « nomadelphies » où on leur enseignait plutôt à administrer l'État qu'à combattre l'ennemi. L'état-major lui-même n'était pas de « carrière » ; même les généraux et les amiraux étaient « de complément » et recevaient leur grade suivant la charge politique qu'ils exerçaient à ce moment. L'autarcie de la polis n'était pas seulement un fait économique mais encore un fait humain et spirituel obligeant l'individu à une sorte d'autosuffisance. Chacun était son propre commandant, son propre soldat, son propre législateur, son propre gendarme, son propre prêtre et son propre philosophe. C'est dans ce caractère complet de l'homme que consiste le charme et la valeur de la civilisation grecque comme, plus tard, de la Renaissance italienne.

Homère appelait arètè cette caractéristique de ses concitoyens et la considérait comme leur vertu suprême. On la traduirait par « l'excellence ». Mais l'homme occidental, dont les Grecs ont été les premiers et peut-être bien les plus grands champions porte en lui-même un aiguillon qui ne lui permet de s'arrêter sur aucune conquête; l'aiguillon du progrès, en vertu duquel il cherche à savoir et à faire plus et mieux. Un exemple suffit à le montrer. Lors de leur première bataille navale contre les Perses, celle qui fut livrée dans les eaux de Lade, les lentes et paresseuses trirèmes athéniennes suivirent la tactique la plus simple: elles se jetèrent sur les vaisseaux ennemis et les éperonnèrent. C'était logique, du reste: les équipages étaient composés de gens qui allaient peut-être bien en mer pour la première fois; les officiers étaient des hommes qui, jusque-là, avaient fait métier d'avocat ou d'épicier. Ils s'y connaissaient en fait d'administration publique parce qu'ils participaient à elle, mais n'étaient certes pas des spécialistes de la guerre ni même de la navigation.

Mais, déjà, à la bataille d'Artémision (-480), les choses avaient changé. Là, les navires athéniens feignirent de se précipiter sur les navires perses pour les éperonner. Mais, au dernier moment, ils dévièrent pour se contenter de les effleurer, en arrachant toutes leurs rames aux rameurs ennemis, dont les bateaux restèrent ainsi au pouvoir de l'ennemi. Cette manoeuvre exigeait, de la part des officiers et des équipages, une grande adresse et une expérience consommée. Il était donc évident qu'Athènes, aiguillonnée par le danger, avait formé des « professionnels » qui consacraient leur vie exclusivement à ce qui concernait la mer, et ne ressemblaient plus beaucoup au citoyen de la polis, dilettante en tout, spécialiste en rien.

Quelque chose de semblable s'était produit également dans l'armée, à la suite de la guerre du Péloponnèse qui l'avait mise à dure épreuve. Iphicrate n'était pas un général quand il prit le commandement d'une armée contre les Spartiates; c'était un magistrat qui, jusqu'alors, ne s'était occupé que de politique. Mais, voulant bien faire les choses, il se mit à étudier la tactique de l'infanterie, se rendit compte que l'équipement de celle d'Athènes était trop lourd pour une guerre de montagne, et transforma ses troupes en « troupes rapides » avec lesquelles il infligea à l'ennemi, beaucoup plus puissamment armé, une sévère défaite.

Xénophon est le fruit arrivé à maturité de cette évolution. Cet ancien élève et admirateur de Socrate qui, sous la conduite de son maître progressait dans l'arètè, c'est-à-dire se préparait à devenir un de ces hommes complets, dont Athènes était pleine, capable de disserter sur tout: histoire, philosophie, médecine, économie, mais sans une profession précise --le voilà qui se transforme peu à peu en un typique soldat de métier à la tête d'une troupe de « mercenaires », c'est-à-dire de soldats également de métier. À cela il faut ajouter le caractère particulier de Xénophon. C'est un opportuniste, à l'esprit souple et cultivé, au corps de soldat, voire d'athlète. Un jour, au commandement de sa petite armée, il a lancé à ses soldats l'équivalent de "Que ceux qui sont en désaccord avec moi sortent des rangs, et viennent se battre". Personne n'a bougé. Cet apatride aime les voyages et l'action. C'est un honnête homme au sens très XVIIe de l'homme qui connaît beaucoup de choses, sans être un hyper-spécialiste. Aristocrate et soldat, il est épris d'ordre et de discipline, d'où son lacédémonisme (admiration pour Sparte [Lacédémone], l'ennemie jurée de sa propre patrie).

Cela eut des effets sur toute la mentalité, toutes les moeurs des Grecs, comme nous le montrent les vicissitudes de ce même Xénophon que nous trouvons, dans sa vieillesse, retiré à la campagne à Scillonte, près d'Olympie. Les Athéniens l'avaient exilé, pour collaboration, semble-t-il, avec les Trente du Gouvernement réactionnaire. Jusque-là, rien d'étrange. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que le général ait choisi pour sa résidence d'exil une province spartiate, c'est-à-dire le pays de l'ennemi le plus implacable de sa patrie. Bien mieux, non seulement il entretenait une amitié cordiale avec le roi de Sparte, Agésilas, mais il le remerciait de son hospitalité en lui donnant des conseils de logistique, de stratégie et d'organisation militaire, sans la moindre idée que cela pût constituer quelque chose qui ressemblât à une trahison. Mais dans sa retraite dorée, cet homme qui fut soldat, écrivain, moraliste, va fonder une science nouvelle: la science économique. Dans l'Économique, premier traité de la discipline, mais surtout dans Les Revenus, il a dessiné, nous l'avons vu, des plans de croissance économique qui lui font inventer ce que redécouvriront les Modernes, voire nos contemporains: le keynésianisme ou politique économique de l'État interventionniste, la première théorie monétaire, l'économie créatrice de vertus et de paix et la théorie des avantages comparatifs que reprendra Ricardo. Beaucoup plus doué pour l'économique (dont il est le fondateur) que Démocrite qui a écrit que « celui qui ressent le besoin n'est pas riche et que celui qui ne ressent pas le besoin n'est pas pauvre», Xénophon reconnaîtra la réalité objective de la richesse ou de la pauvreté, et non comme Démocrite son unique subjectivité. Les Grecs du -IVe siècle commençait à s'apercevoir que la paix seule enrichit véritablement et durablement. Un sculpteur Céphistodote avait fait une statue montrant Eirênê, la déesse de la Paix, tenant dans ses bras Ploutos, le dieu de la richesse. Xénophon a écrit aussi le premier traité d'éducation qui nous soit parvenu, la Cyropédie, et le premier traité d'équitation Sur l'équitation. Sans parler de son chef-d'oeuvre qui raconte la retraite des Dix-mille, l'Anabase. Décidément, ce touche-à-tout était créatif. On dira de lui qu'il est en philosophie de très loin inférieur à Platon, dans ses Helléniques où il raconte la suite de l'histoire de la guerre du Péloponnèse de -410 à 362 qu'il est très inférieur à Thucydide. C'est vrai. Mais on oublie toujours de dire que dans les choses pratiques (gagner une guerre, sauver sa peau, s'enrichir) il a été supérieur aux deux autres.

Le fait est que Xénophon qui avait tant voyagé, comme beaucoup d'autres de ses concitoyens, ne sentait plus la polis ni les obligations de loyauté qu'elle comportait. De même qu'aujourd'hui, les savants atomiques ou les grands financiers ou les capitalistes des multinationales se considèrent souvent comme exonérés de certaines servitudes patriotiques et liés uniquement par un engagement professionnel ou un attachement presqu'exclusif à leur fortune, qui leur permet de changer avec la plus grande désinvolture et de nationalité et de patron. Un peu comme l'Occidental d'aujourd'hui qui sent que son pays n'est plus la France, mais l'Europe, moins le Canada que l'Amérique. Xénophon ne raisonne plus en citoyen d'une Cité, mais en homme de métier uniquement lié à son métier ou, quelque fois, en homme lié à une éthique universaliste et socratique. C'est un professionnel qui sert ceux qui lui permettent d'exercer le mieux sa profession, sans plus. On va objecter: Alcibiade aussi s'est mis au service d'abord de Sparte, puis de la Perse. C'est vrai; mais cela le fit condamner à mort comme traître; lui-même se sentait et se considérait un traître, et mourut en traître. Xénophon ne soupçonna jamais qu'il était tel, et nul ne l'accusa d'être tel. Dans la société athénienne, on considérait comme un fait acquis qu'un homme de métier allât où l'appelait son métier. Il n'avait qu'une obligation: de bien le faire, ce métier. C'est-à-dire qu'au devoir du citoyen s'était superposé celui du « technicien ».

Or ces techniciens ne voulaient plus entendre parler d'une polis aux frontières trop étroites, aux possibilités limitées; et, de fait, ce furent eux qui lancèrent le mot cosmopolis c'est-à-dire qu'ils invoquèrent l'existence d'un monde qui ne fût plus enserré dans une modeste enceinte de remparts et paralysé par des autarcies nationales. C'était devenu l'âge hellénistique, celui des grands espaces qu'Alexandre allait ouvrir encore plus grand. De même qu'aujourd'hui bien des gens ont détruit en eux-mêmes le mythe de la patrie pour lui substituer celui de l'Europe, puis de l'Occident, de même, alors, beaucoup de Grecs commencèrent à penser grec et non plus athénien, thébain, spartiate comme on l'avait fait jusque-là.

C'eût été chose excellente si, ensuite, la Grèce se fut constituée. Malheureusement, il n'en fut rien, si bien que, de la décadence de la polis, il ne subsista que les effets négatifs qui furent avant tout pour le citoyen la perte de toute affection pour sa patrie et le déchaînement de ses égoïsmes. Cela se voit particulièrement dans le théâtre où la comédie politique d'Aristophane, témoignage de l'intérêt passionné que tous portaient à la chose publique, fut remplacée par une autre remplie d'indifférence cynique ou nihiliste. Elle prenait pour thèmes de misérables problèmes de la vie domestique, des scènes « néoréalistes » (les vices sont vieux comme le monde), des entourloupettes sur le marché, des intrigues d'usurier, des femmes trompant leur mari. Elle ressemblait beaucoup à nos télé-romans modernes où un drogué, une pute, un cocu ou une fripouille font la vedette. C'est une comédie en harmonie avec un public qui n'est plus composé de ces « dilettantes » infiniment civilisés qui étaient ministres en temps de paix, généraux et amiraux en temps de guerre, industriels dans leur boutique, orateurs sur la place publique, poètes et philosophes dans les petits cercles quasi-fermés, comme à l'époque de Périclès, mais de « professionnels » plus ou moins estimés, dont chacun fait son métier, ignore tout le reste et, surtout, se moque éperdument des grandes questions d'intérêt collectif.

Un marxiste dit que l'économie conditionne tout le reste de la société, sa culture, ses moeurs, ses idées. Ce n'est pas mécaniquement vrai, mais c'est vrai souvent. Pour les Grecs, le mot industrie est un mot un peu fort pour désigner leur gros artisanat d'exportation. Du temps d'Homère, l'artisanat procure des armes et un peu de superflu. On fantasme sur le bouclier d'Achille. Il y a bien des forgerons, des armuriers, des potiers, des orfèvres, mais l'artisan oeuvre sur commande et se rend chez son client pour travailler les matières premières qui lui sont confiées. L'artisanat est domestique. Les femmes filaient, tissaient, brodaient, fabriquaient des tapis. Les hommes étaient charpentiers, menuisiers, tonneliers ou cordonniers. Le pain était aussi fabriqué à la maison. Le petit propriétaire faisait aussi sa charrue. La colonisation va changer beaucoup de choses. Elle va spécialiser l'artisan, lui faire exporter, monétiser ses échanges, grossir sa production et créer de nouveaux métiers: bronziers, tailleurs de pierre, tourneurs en ivoire, charrons, mineurs, cordiers, ébénistes, tanneurs, métallurgistes, forgerons, luthiers, parfumeurs, céramistes, verriers et spécialistes du parchemin et du papyrus etc. Il y a des cordonniers pour femmes ou pour hommes. Le coton et la soie, connus mais rares, ne furent guère employés. La laine donne naissance à des spécialités: cardage, filage, tissage. Les couturiers se spécialisent en chlamyde ou en chiton. On ne fait plus le pain chez soi. Boulangers et meuniers apparaissent. Tous trafiquent: citoyens, métèques, affranchis, esclaves, étrangers. Apparaissent des ateliers royaux pour une production jugée essentielle, une politique économique d'État vigilante, des gros capitalistes, des grèves. Bref une économie diversifiée, mais qui ne connaît pas les 3 éléments qui feront l'industrie moderne: une énergie nouvelle autre que musculaire, la machine et la science toute branchée sur la croissance économique.

Cette économie avait amené au pouvoir des hommes nouveaux, de basse extraction, comme Cléon le tanneur, Iphicrate le fils de cordonnier qui devint général. La mérite militaire ou oratoire, et la richesse supplantaient la vieille aristocratie terrienne. Les intellectuels, qui correspondaient aux deux bouts de la Méditerranée, pensaient le monde entier et non plus dans le cadre étroit de la cité. Isocrate (-436 à -338) fut un des champions du panhellénisme et de l'union de tous les Grecs contre les Perses. Il se laissa mourir de faim quand il apprit que son Philippe, son héros qu'il avait choisi pour cette tâche, voulait soumettre les Grecs par la force. Son exemple illustre que la Cité était débordée par son propre dynamisme et que la Grèce était grosse de l'aventure d'Alexandre.

Cette nouvelle organisation sociale devait forcément exprimer une culture différente des héros d'Homère, un mode de gouvernement différent. Il n'y avait pas la radio ou la télé pour permettre à des millions de démocrates de bien surveiller les 30 personnes qui les commandent au Cabinet des ministres. La Cité démocratique vivait une crise de croissance qu'elle ne sut surmonter. Platon et Aristote avaient bien raison de dire qu'une polis ne se gouverne bien que lorsque ses citoyens sont si peu nombreux qu'ils se connaissent tous entre eux. Cela ne se produisait plus, dans les polis grecques. Et, à part le nombre de leurs habitants, le progrès technique y imposait une division du travail beaucoup plus complexe, c'est-à-dire beaucoup plus spécialisée. Pour connaître toutes les lois promulguées par les différents gouvernements, un avocat était obligé de passer sa journée dessus au détriment de ses autres intérêts. Depuis Hippocrate, les médecins devaient étudier l'anatomie plus que la philosophie. En somme, c'était le progrès qui tuait ce noble dilettantisme qui avait été la plus séduisante caractéristique des Grecs de Périclès. Et le dilettantisme enterrait la polis.

Voilà ce qui ne fonctionnait plus en Grèce au sortir des guerres du Péloponnèse. C'étaient, bien sûr, les carnages des champs de bataille, les invasions, les saccages, le naufrage des flottes, la ruine de son économie qui mettaient le pays à la merci de n'importe quel envahisseur. Mais c'était aussi l'épuisement de la base sur laquelle il avait construit sa civilisation: la Cité-État, qui n'était plus adéquate aux nouveaux besoins de la société. Ce cadre n'avait pas voulu s'agrandir, dans la paix, en formant des ligues stables, des confédérations pacifiques ou en regroupements libres et volontaires des différents peuples grecs. Leur créativité, ici, fit défaut, et la guerre incessante les amena tous à la ruine.

Ce changement de mentalité nous est révélée par cette belle histoire d'amour, un double amour, qu'a connu Pasion et dont l'histoire personnelle est fascinante.

CHAPITRE VII

L'AMOUR DE L'HOMME

LE PLUS RICHE D'ATHÈNES

Lorsque le banquier Pasion mourut à Athènes en -370 à l'âge de 60 ans sa fortune s'élevait à 74 talents, ce qui en faisait l'homme le plus riche de la ville. Sa banque avait des intérêts dans toute la Méditerranée, il traitait avec l'État, il avait acquis la citoyenneté grecque, il possédait des immeubles, des fermes, une manufacture de boucliers occupant une centaine d'esclaves; seuls deux ou trois vieillards quinteux se souvenaient encore, peut-être, des malversations qui avaient marqué ses débuts.

Approchant la soixantaine qui lui faisait perdre l'usage de la vue, il songea à se retirer des affaires. De ses deux fils, le cadet, Pasiclès, était trop jeune pour lui succéder: l'autre, Apollodore, était un incapable, tout juste bon à dépenser l'argent paternel en banquets, en courtisanes et en vêtements de soie. Aussi décida-t-il, en attendant la majorité de Pasiclès, de confier ses affaires à quelqu'un de sérieux, et il choisit Phormion son premier comptable, gaillard charmeur et audacieux de 24 ans. Il l'affranchit pour l'occasion, lui loua ses entreprises, et, pour faire bonne mesure, lui légua sa femme.

Cette dernière disposition fit beaucoup rire dans Athènes: tout le monde disait que la belle Archippé n'avait pas attendu ce testament. Et tout le monde crut que le vieux banquier était le seul à l'ignorer.

Pasion, ces dispositions prises, se retira dans sa somptueuse maison du dème d'Acharnes, visita ses terres, continua de voir Phormion tous les deux jours, et un an plus tard, comme il ne lui restait plus rien d'autre à faire, mourut.

Pasion est un authentique « self made man » en pleine Grèce classique. Sa vie nous est connue par différentes sources, en particulier les plaidoiries de son avocat, Démosthène, au cours des divers procès qu'il eut à soutenir. Démosthène était de ses amis; son père, un coutelier, était un de ses gros clients.

Sa naissance, vers -430, au début de la guerre du Péloponnèse qui vont dresser dans une lutte sans merci Athènes et Sparte l'une contre l'autre, est obscure. Il n'est pas de souche grecque, c'est tout ce qu'on sait. Il travaille pour Antisthène et Archestratos, deux associés dont il devient l'homme de confiance et auxquels, vers -396, une fois affranchi, il rachète leur établissement bancaire. Antisthènes et Archestratos, en effet, sont trapézites, mot qui vient de trapeza, la table, c'est-à-dire banquiers. De cette petite affaire longtemps confinée dans les opérations de change, il va faire en 20 ans la plus grosse banque d'Athènes.

En trois ou quatre lustres passés auprès d'Antisthènes et Archestratos, Pasion avait appris des choses très importantes, dans une époque capitale de l'histoire commerciale et financière. Nous savons que Gygès le Lydien a inventé la monnaie 3 siècles plus tôt. Mais ce sont les Grecs qui, à partir du -VIe siècle, vont en répandre et en perfectionner l'usage, exploitant à fond les ressources de cette innovation appelée à bouleverser les échanges commerciaux. Et parmi les Grecs, les Athéniens, qui très rapidement feront de leur ville la capitale financière du monde grec, la « City » de l'Antiquité.

À cette époque, la capitale de l'Attique est la maîtresse de la mer. À l'abri de cette puissance, l'expansion commerciale va bon train, portée aux quatre coins de la Méditerranée par les navires marchands cinglant dans le sillage d'Ulysse.

Or les Athéniens, les premiers, ont compris une chose: la force d'une monnaie repose sur la confiance qu'elle inspire. Tout le monde n'a pas, à l'époque, mesuré l'impact de cette idée. On peut même dire en gros que les inventeurs de la monnaie sont aussi, et dès le début, les inventeurs de l'altération de la monnaie... On truque le métal, on rogne sur le poids et les dimensions. Cela finit par se savoir. La drachme athénienne, elle, saura rester au-dessus de tout soupçon. Superbement frappée à l'effigie de la chouette, emblème d'Athéna, difficile à contrefaire, la drachme est réputée pour la pureté du métal et la justesse rigoureuse du poids. Durant quelques siècles, n'importe quel Grec avisé souhaitant disposer d'argent sûr s'arrangera pour le convertir ou le placer en drachmes.

Comment et pourquoi, à la conjonction du commerce et de la monnaie, la banque va-t-elle se développer sous une forme très semblable à ce qu'elle est aujourd'hui?

À l'origine, il y a précisément la multiplication anarchique des émissions de monnaies. Chaque île, cité ou principauté frappe la sienne et la répand dans les échanges commerciaux. Toutes ne sont pas également fiables; et puis il faut s'entendre sur leur valeur, qui fluctue. C'est compliqué. C'est ainsi qu'une profession va connaître son essor: celle des changeurs, que l'on appelle collubistes, et dont le rôle est considérable, voire indispensable.

Antisthènes et Archestratos ont été de ceux-là. Ils comptent en leur temps au nombre des meilleurs experts, et nul n'accepte un paiement sans le diagnostic d'un de ces spécialistes. Pasion, alors qu'il n'était encore que saute-ruisseau, a vu comment on pèse les monnaies, comment on les fait tinter, à quels détails on authentifie l'effigie. Il a plus tard appris à rayer, avec chacune, la pierre de touche un jaspe noir de Lydie et, de la trace qu'elle y a laissée, à tirer de savantes conclusions sur sa teneur en or, en argent ou en électrum. Archestratos et son associé n'hésitent pas, pour en savoir plus, à les perforer avec un poinçon.

Par la suite encore, Pasion a appris à connaître les cours, et à calculer les conversions au moyen d'un abaque. En rétribution de ces services, ses maîtres et leurs confrères prennent un agio de 5 à 6% sur les opérations. Celles-ci sont parfois d'importance: quand il s'agit d'encaisser les contributions des cités vassales ou alliées à l'édification d'un temple ou à la constitution d'une force de guerre, c'est l'État qui devient le client des collubistes, sur des sommes considérables.

Ces techniciens de la monnaie viennent de partout, mais sont rarement athéniens de souche. La sagesse du législateur Solon a permis que quiconque le souhaite puisse s'établir changeur à Athènes. Les citoyens eux-mêmes, trop pris par les charges politiques ou militaires, assez lourdes dans cette démocratie directe, ou par l'administration de leur propre fortune, ne se soucient pas de pratiquer ce métier inférieur. Aussi, de bonne heure, ce sont les métèques Corinthiens, Ioniens, Phéniciens qui ont la haute main sur cette activité. Pasion côtoie, dès l'adolescence, ces figures bien connues du Pirée: Philostratos vient de Palestine, Pactyas de Carie, Caicos d'Asie Mineure. En tant que métèques, ils ne peuvent ni posséder d'immeubles dans la cité, ni s'occuper de politique. Restent le commerce et l'argent. Ils s y consacrent avec empressement. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les immigrants s'enrichissent en faisant ce que les natifs ne trouvent pas assez bien pour eux...

Mais tous ces hommes-là ne se sont pas cantonnés dans les opérations monétaires. Ils ont fait mieux: ils ont construit la banque athénienne.

Le travail des changeurs, en effet, s'il est un aspect de l'activité bancaire, n'est pas à proprement parler la banque. Un banquier est celui qui reçoit des dépôts et fait fructifier cet argent qui n'est pas à lui. Le passage de l'activité de changeur à celle-ci s'est fait en 4 temps.

1er temps: comme le changeur sait seul la valeur des monnaies, l'habitude est prise qu'un débiteur paie ses créanciers par son intermédiaire. Ainsi le règlement a-t-il un témoin, qui en même temps vérifie la qualité des espèces.

2e temps: des négociants qui font des transactions presque quotidiennement jugent fastidieux d'amener chaque fois la somme au changeur. C'est un homme de confiance: ne vaut-il pas mieux lui laisser une provision, qui permettra de revenir les mains libres chaque fois que nécessaire? D'autant plus qu'un marchand s'absente beaucoup, et que le trapézite, qui détient en permanence des espèces, les entrepose en des lieux bien clos et surveillés. C'est un souci de moins.

3e temps: le trapézite finit par s'aviser qu'il y a toujours chez lui une masse d'argent disponible, confiée par sa clientèle. Il se fait le raisonnement de cet économiste moderne: « Les dépôts à vue forment une sorte de masse liquide dont la surface reste mouvante, mais qui devient de plus en plus stable en profondeur. » Pourquoi ne pas prêter à intérêt, quand l'occasion s'en présente, sur cette portion stable de la masse des dépôts?

Une première opération réussit, puis une autre... Bientôt 4e temps le trapézite s'aperçoit qu'il peut gagner beaucoup d'argent en systématisant cette activité. À partir de ce moment-là le dépôt n'est plus un simple service rendu: c'est une source de bénéfices que le changeur entreprend de rechercher systématiquement. Il est devenu banquier.

Un fort développement de la banque n'aurait pas été possible sans la monnaie: pour multiplier ainsi les opérations, il convient que tout soit ramené à une sorte de marchandise unique, pouvant représenter toutes les autres, s'additionner ou se soustraire en fractions égales, et que le banquier en quelque sorte loue, vent ou achète. Les équivalences d'orge ou d'argent, frustes et peu maniables, qu'utilisait la haute Antiquité, entravent ces opérations et freinent leur essor.

Lorsque Pasion débute, ses maîtres ont déjà commencé, prudemment, à s'aventurer dans ce nouveau métier. Lui, il va foncer, et vivre l'apogée de la banque athénienne.

Vers -396, donc, Pasion affranchi se retrouve le maître de son propre établissement. Il est dans la force de l'âge, il connaît son métier, l'affaire rachetée est saine nul n'est mieux placé que lui pour le savoir. Il vient d'obtenir sa liberté. Les données de sa vie sont simples: cette ville n'est pas sa ville, il n'a pas de famille. Sans argent il n'est rien. Avec de l'argent, il sera ce qu'il voudra et peut-être même citoyen.

À cette époque il repère Archippé, jolie brune piquante d'une quinzaine de printemps, fille d'un gros cadénier (fabricant de chaînes) du Pirée. Il s'enflamme, la demande en mariage, l'obtient. Il fait son premier investissement intime, si on peut parler ainsi pour un banquier, et son premier fils, Apollodore, naît l'année suivante. Jamais Pasion ne sera plus heureux. Il adore Archippé aux yeux vifs, au corps lisse et ferme, et si alerte entre les draps. Il se jure de devenir riche, pour elle.

Erreur de jeunesse? Précipitation de l'ambitieux qui veut arriver? Sa première grande affaire, en tout cas, est une escroquerie et manquera de ruiner son crédit moral.

En -395, un certain Isicrate, fils d'un nommé Sopaios, lequel est l'homme de confiance du roi de Bosporos, vend à Athènes une cargaison de blé et dépose chez Pasion le produit de cette vente, ainsi que de l'argent qu'il avait par ailleurs, soit au total la somme rondelette d'un millier de statères d'or. Or, peu de temps plus tard, tombé en disgrâce politique, son père Sopaios est incarcéré à Bosporos, et le roi de cet État envoie des émissaires à Athènes pour obtenir l'extradition d'Isicrate, fils de son prisonnier, et surtout la saisie de ses biens.

Affolé, sans protecteurs, le jeune homme confie ses ennuis à Pasion. Le jeune banquier l'écoute, moins par philanthropie que par intérêt. Lui non plus, cela ne l'arrange pas de restituer les mille statères. Il comptait bien sur ce dépôt, le premier qu'il ait eu de cette importance, pour envisager de fructueuses opérations. Il propose alors à Isicrate un stratagème: tous deux nieront ensemble l'existence du dépôt. Mieux: pour rendre la chose plus crédible, Isicrate reconnaîtra qu'il doit de l'argent au trapézite!

Le stratagème s'avère payant: dupés, les émissaires du roi de Bosporos rentrent chez eux. Quant à Isicrate, qui souhaite tout de même se mettre à l'abri des rancunes royales, il décide de partir pour Byzance et réclame son dépôt à Pasion.

Celui-ci a-t-il déjà engagé l'argent? Ou a-t-il résolu de ne jamais le rendre ? Dans un premier temps il fait état de difficultés de trésorerie; et dans un second temps, le jeune homme ayant envoyé chercher ce dépôt par deux de ses serviteurs, il en nie purement et simplement l'existence. Ainsi a-t-il plumé sans vergogne un jeune homme naïf, étranger, ignorant des lois athéniennes et toujours sous le coup d'une menace d'extradition...

L'affaire s'arrêterait là sans un coup de théâtre: Sopaios est réhabilité. Le jeune Isicrate n'a plus rien à redouter de son roi. Désormais libre d'agir, il intente immédiatement un procès à Pasion. Celui-ci a alors pour comptable un nommé Kittos, bien entendu au courant de toutes les opérations de la banque. Or, si Pasion est un homme libre, Kittos, lui, est un esclave, et peut du jour au lendemain être arrêté et soumis à la torture comme c'était le cas de tous les esclaves témoins dans un tribunal. Banquier véreux mais patron loyal, Pasion le rassure: il ne le laissera pas torturer dans les geôles athéniennes. De fait, il le cache.

Mais (et cela, le pauvre Kittos l'ignore) il ne s'en tient pas là: lorsque le requérant et son avocat Ménéxénos exigent qu'on leur remette le comptable, il les accuse de l'avoir soudoyé, de lui avoir volé avec son aide une somme de 6 talents et d'avoir ensuite fait disparaître ce témoin gênant.

Finalement l'esclave est retrouvé dans Athènes. Pour lui épargner la question, Pasion abat une nouvelle carte: il le déclare homme libre. Puis, après bien des tractations (il envisagera même, cyniquement, de livrer le malheureux Kittos à ses bourreaux), il semble revenir à de meilleurs sentiments: afin d'éviter un scandale à Athènes, il veut bien rembourser le demandeur, mais à Bosporos, où il se rendra. Un contrat est établi en ce sens et déposé chez un certain Pyron de Phères, qui doit justement y aller.

Cependant l'avocat Ménéxénos, qui s'est vu accusé d'avoir cambriolé la banque et escamoté un complice, crie à la diffamation et exige maintenant pour son compte personnel la question de Kittos. Pasion redoute d'autre part qu'il ne finisse par mettre la main sur l'accord déposé chez Pyron de Phères, d'où il ressort à l'évidence que le vol des 6 talents est une invention mais qu'en revanche le dépôt initial d'Isicrate est bien réel. Pour cela il soudoie les esclaves de Pyron, se fait apporter cet écrit compromettant et le remplace par un autre, extérieurement identique. Et lorsque, à Bosporos où il a finalement refusé de se rendre , on en prend connaissance, ce sera pour y lire que le fils de Sopaios renonce à toute poursuite contre le banquier...

Un ultime procès s'ensuit. Mais la renonciation existe, Pyron de Phères peut en témoigner, et du reste le demandeur n'a aucune preuve de son dépôt initial. Pasion est acquitté. Les 1000 statères pourront désormais travailler pour lui en toute légalité.

Toutefois notre affairiste a eu chaud. Anachronisme mis à part, il a tenté un coup de poker qui pouvait ruiner sa carrière. La force du changeur-banquier, depuis toujours, n'est-elle pas la confiance que l'on place et dans sa compétence et dans sa rigoureuse probité? Il est stupéfiant de voir que celui qui sera le premier banquier d'Athènes a commencé par ce genre de tour d'adresse, négation même de l'activité bancaire en son principe. Le principe, c'est une ruse légalisée parce qu'elle est vraiment utile. Elle active les épargnes dormantes.

Heureusement les gens oublient vite, et beaucoup d'étrangers qui passent par Athènes n'ont jamais entendu parler de l'affaire Isicrate. Multipliant les démarches, promettant, garantissant, ne refusant aucune affaire, Pasion va parvenir à effacer à peu près cette bévue. Et puis, passé un certain stade, l'argent appelle l'argent.

Vingt ans plus tard, il sera un notable, considéré comme le plus solide et le plus fiable des prêteurs athéniens.

Que font-ils au juste, les banquiers d'Athènes, au -Ve siècle ?

En gros, la même chose qu'aujourd'hui.

Une de leurs grandes activités dans cette cité maritime est le prêt dit « à la grosse aventure », ou simplement « à la grosse », c'est-à-dire le financement d'expéditions commerciales sur mer. Pasion va beaucoup travailler dans ce domaine risqué, mais d'un gros rapport. Ses bureaux sont idéalement situés pour cela, au Pirée, où vont et viennent en permanence armateurs, capitaines, négociants, propriétaires de mines. Un marchand désireux d'aller acheter et vendre à l'autre bout de la Méditerranée n'a qu'à prendre rendez-vous avec lui ou l'un de ses concurrents: pour peu qu'il soit bien réputé et que ses projets paraissent réalistes, l'affrètement d'un bateau n'est pas un problème. Les intérêts sont énormes, de l'ordre de 30%, alors qu'ils vont de 10 à 18% dans les affaires normales: en contrepartie, la coutume est que le banquier ne réclame rien si le bateau fait naufrage.

On aura relevé l'extrême variabilité des taux d'intérêt. Toujours grâce au sage Solon, ami du commerce et des affaires qu'il a lui-même pratiqués, Athènes bénéficie d'une disposition très favorable au développement de la banque et indispensable au commerce maritime: il n'y a aucune limitation légale au montant de l'intérêt. À chacun d'agir suivant ses risques, suivant aussi l'offre et la demande. Cette totale confiance dans l'autorégulation du marché va puissamment contribuer à l'enrichissement général.

Les banquiers prêtent aussi à la cité, en vue d'opérations militaires ou autres. Pasion est devenu de bonne heure un de ces spécialistes ès affaires publiques. Non que ce soient les plus rentables: il prête à l'État à des taux extrêmement réduits. Mais c'est une bonne façon pour un métèque de gagner en respectabilité et d'acheter sa place au soleil d'une cité où il n'est pas citoyen. Pasion sait qu'un banquier doit toujours être bien vu par le pouvoir. Et puis, quand on parvient à s'infiltrer dans l'administration de la cité, il y a tout de même de l'argent à gagner. On peut par exemple s'occuper de perception de l'impôt, ou encore vérifier la comptabilité des affaires publiques. Tout cela vous crée des obligés, et peut se révéler propice à de futures opérations. Pasion, qui a déjà en vue la création de sa manufacture d'armes, ne veut se priver d'aucune relation utile.

Toujours en raison de ses compétences, le banquier est également présent dans les successions ou les faillites, jouant alors le commissaire-priseur. Avez-vous quelques dettes, il peut encore faire office de mont-de-piété pour vos bijoux... Rien de ce qui est pécuniaire ne lui est étranger.

Mais surtout, il a inventé le démarchage. Afin d'attirer les capitaux privés, il tente d'intéresser sa clientèle à des spéculations ou placements, et pour cela envoie ses émissaires proposer leurs services. L'argent circule; l'expansion générale en profite.

Tout cela suppose un gros travail d'enregistrement et de comptabilité. Il s'effectue dans les bureaux, et non pas, comme en Orient, grâce à de malcommodes tablettes d'argile séchée; mais sur de vrais registres de papyrus, ce qui rend les opérations plus simples et permet le suivi de comptes compliqués. En cela la banque grecque dispose d'une supériorité analogue à celle de l'informatique sur la gestion écrite. 120 employés, caissiers, comptables, scribes, coursiers, gardiens, démarcheurs travaillent dans les bureaux de Pasion.

Parmi ceux-ci s'est rapidement détaché Phormion, un jeûné esclave acheté vers -383. Il avait 13ans. Pasion l'a pris en affection, l'a formé, l'a fait circuler dans tous les services. Intelligent, dévoué, rapide, Phormion s'est retrouvé à 20 ans son premier comptable et son homme de confiance.

L'influence d'Archippé, qui juge ce garçon de grande valeur, n'a pas été pour rien dans cette belle ascension.

... C'était elle qui avait commencé, qui avait tout voulu. Le jeune garçon, lui il avait alors 16 ans tout juste, n'aurait pas même imaginé de lever les yeux sur la femme du maître.

Or, un après-midi que le banquier avait envoyé Phormion auprès d'elle, afin qu'il lui remît la somme qu'il lui donnait tous les dix jours pour ses dépenses personnelles, il s'était passé quelque chose d'étrange et qu'il n'aurait pas cru possible.

Archippé était allongée sur un lit de repos, dans la grande salle où coulait une fontaine intérieure, derrière les contrevents baissés qui déposaient sur elle des rayures de lumière. Respectueusement, le jeune esclave avait posé devant elle la cassette contenant l'argent. Puis, comme il allait se retirer, elle l'avait retenu. Elle l'avait interrogé sur son enfance, sur ses origines, sur son travail à la banque. « Je te crois un employé sérieux, Phormion, avait-elle dit. Ton maître t'apprécie beaucoup également. »

Elle le dévisageait avec un léger sourire, droit dans les yeux, et il avait rougi de ce regard peu ressemblant à la manière dont son maître l'avait regardé jusqu'à maintenant.

« Tu as encore grandi, lui dit-elle. Tu es fort. »

Les yeux verts d'Archippé s'étaient promenés sur lui, de la tête aux pieds. De nouveau elle le fixait, et le sourire avait presque disparu. Elle soupira, se souleva légèrement pour changer la position de ses jambes, et lui tendit sa main à baiser.

« Viens

Il s'approcha, lui prit la main et s'inclina pour y déposer furtivement ses lèvres. Le parfum d'Archippé monta vers lui depuis l'encolure de sa robe. Il releva la tête. Elle le regardait toujours, bien en face.

Le surlendemain, elle demanda à Pasion un peu d'argent pour prêter à une de ses amies. Phormion fut expédié de nouveau chez le banquier.

« Voici mon petit Hermès, au pied agile... » dit-elle.

Elle était debout face à lui, légèrement tournée de trois quarts, les bras le long du corps, et le considérait toujours avec ce même sourire mystérieux.

Un soir tout seul dans sa chambre de serviteur, une étroite cellule avec un lit pour tout ameublement, Phormion comprit soudain ce que signifiait ce comportement d'Archippé. Cela lui parut même si évident qu'il ne songea pas qu'il pouvait se méprendre.

Le premier jour qu'il revint lui porter sa cassette habituelle, il répondit à son regard et à son sourire par le même regard et le même sourire.

Ce fut elle qui baissa les yeux, souriant toujours:

« Phormion, nous avons quelque chose à nous dire, n'est-ce pas? »

Elle était assise sur le même lit que la première fois, inclinée sur le côté, le coude posé sur un coussin. Il se contenta de s'approcher d'elle, tout près. Elle tourna la tête vers lui d'un air complice. Puis elle posa la main sur sa jambe et, doucement, l'attira plus près encore. Et la suite se devine assez bien, car les esclaves devaient tout à leur maître.

Vers -377 -376, Pasion peut donc considérer qu'il a magnifiquement réussi

Tous les richards athéniens ont des comptes chez lui, tel le coutelier, père de Démosthène, qui lui a confié 2400 drachmes. Et ceux qui n'en ont pas en rêvent. En cette première moitié du siècle, la banque et les affaires sont furieusement à la mode. Avoir un ou plusieurs comptes bancaires, voilà qui est du dernier chic. Aussi Pasion et ses concurrents Philios, Sosinomos, Timodémos, Pyladès ne manquent-ils pas de pratique. Leurs bureaux de l'Agora, où Pasion a ouvert une petite succursale question de façade, sont un lieu de rendez-vous et de conversation. On y commente les nouvelles politiques, les procès, les opérations guerrières, la santé du commerce.

Les Athéniens du bon vieux temps font la grimace devant ces parvenus auxquels l'époque est décidément trop favorable. Ne se sont-ils pas, pour beaucoup, enrichis dans les 30 années de guerre du Péloponnèse? Ce sont rien de moins que des profiteurs de guerre. Pendant ce temps les grandes fortunes traditionnelles d'Athènes, celles des propriétaires fonciers ou des hommes politiques, chancelaient sous le poids des charges civiques ou militaires!

De tels propos font sourire Pasion, bien placé, depuis l'époque d'Antisthènes et Archestratos, pour connaître et le montant et la source des fortunes. Il sait bien, lui, qu'un homme comme le stratège Conon, par exemple, un Athénien de la meilleure race, dont la fortune est estimée à 40 talents, l'a gagnée en rançonnant à son profit les cités alliées, au détriment d'Athènes, en pleine guerre. Quant au digne Midias, de bonne et vieille souche lui aussi, il a utilisé la galère militaire dont il était triérarque pour transporter du bétail et du bois à son propre usage. Ces gens-là sont bien mal placés pour donner des leçons de patriotisme.

Non. La vérité, c'est qu'il y a eu en peu d'années un profond renouvellement des fortunes, de leur origine et de leur possession, et que cela suscite jalousies et amertumes. Tous ces riches d'hier sont à présent couverts d'esclaves et de biens-fonds,

Ou même de créances. L'arrêt de la guerre les a encore servis en stimulant la spéculation et le crédit. Si, à la faveur de ce redémarrage, les spécialistes comme Pasion les mieux armés pour en profiter ont gagné de l'or, les citoyens athéniens n'ont pas tardé à leur emboîter le pas, tel Aristolochos, banquier du beau monde, qui mène grand train dans la haute société. Tout le monde veut avoir sa part: voilà la vérité!

Cela a d'ailleurs provoqué un beau scandale, cette même année -377. Plusieurs faillites frauduleuses de petits affairistes concurrents de Pasion, et l'incendie, peu de jours plus tard, d'un bâtiment religieux, l'Opisthodome, ont fait éclater l'affaire. Les prêtres d'Athéna avaient imaginé de déménager discrètement le trésor religieux, non pas pour le voler, mais pour le placer et mettre les intérêts dans leur poche. Ils comptaient, au bout d'un certain temps, rapatrier ce capital dans les réserves du temple: ni vu ni connu. Quand ils se sont aperçus que leurs hommes d'affaires avaient filé avec la caisse, ils n'ont trouvé qu'une solution pour tenter de celer leurs tripatouillages: brûler le bâtiment où le trésor était censé être abrité, afin qu'on le croie parti en fumée...

Pasion désapprouve vivement ces pratiques, dues, il le souligne partout, à la complicité d'affairistes douteux qui déshonorent la banque. Lui est un homme respectable. L'histoire d'Isicrate et de ses 1000 statères? Allons. Péché de jeunesse. D'autant qu'il y a de meilleures méthodes pour s'enrichir encore.

Ainsi, sa manufacture de boucliers.

Archestratos l'avait répété: il y a une industrie dont Athènes aura toujours un besoin renouvelé, c'est celle des armes. Pasion a retenu la leçon et, dès qu'il l'a pu, a investi dans le secteur en créant son petit établissement de gros artisanat en série. Le rapport a été modeste les premières années, et puis est arrivé le gros coup. En -378, les autorités ont décidé de renouveler l'équipement du soldat. La situation extérieure rendait la chose souhaitable et même urgente.

Pasion, bien introduit auprès des responsable de la comptabilité du Trésor public, a proposé un prêt important pour financer cet effort. Et avec cet argent, la cité lui a commandé ses boucliers. 10% d'intérêt sur le prêt, 35% de bénéfice sur les boucliers: l'art et la manière de faire doublement fructifier le même argent! Excellente année, décidément, que cette année -377. Durant la crise bancaire de -371, qui entraînerait plusieurs faillites, c'est cette même manufacture qui lui permettra de tenir le coup.

Bon prince, il a fait cadeau à la cité d'un millier desdits boucliers. Il avait en effet une autre idée en tête: obtenir enfin le droit de cité, qui clouerait le bec à ceux qui regardaient de haut cet esclave affranchi, et lui permettrait en outre d'investir dans la pierre. Car il faut être citoyen pour posséder des immeubles dans Athènes. Pragmatique, Pasion. Il s'en moque bien, de la citoyenneté et du reste! L'important pour les affaires, c'est d'être respecté. Le droit de cité, c'est-à-dire l'accès au statut de citoyen d'Athènes, c'est quelque chose qui n'a pas d'équivalent dans une société comme la nôtre puisque nous l'avons tous dès la naissance. Si nous n'étions que 10% à l'obtenir, ce serait un avantage comparatif extraordinaire, comme celui de naître de parents très riches. Pasion obtient son droit de cité en -376. Cela comporte des privilèges et aussi des charges, en particulier les liturgies, des fonctions que les plus riches sont obligés de remplir au profit de la communauté. La plus connue, la plus coûteuse aussi (son fils Apollodore, quelques années plus tard, devra hypothéquer des biens pour être à même de l'accomplir), est la triérarchie: il s'agit de faire équiper un navire de guerre (trière) et d'en assurer l'entretien pendant un an. Pasion va être 5 fois triérarque. C'est cher. Mais pour l'ancien esclave barbare, quelle revanche éclatante sur ces Athéniens de souche qui se croient supérieurs au reste de l'humanité !

Dans cette Athènes opulente où les affaires vont bon train, le luxe règne. Pour une poignée de privilégiés, il est vrai, car la richesse, concentrée en un petit nombre de mains, côtoie une pauvreté endémique. Pasion, qui a 50 ans et une bedaine, un peu essoufflé et souffrant des yeux, suit le mouvement. Banquets, bijoux d'or, chevaux, esclaves revêtus de superbes livrées, bonne chère, bon vin, belle vaisselle d'argent, tuniques de toile fine, litière pour descendre au Pirée: il ne se refuse aucun des avantages de la richesse. Au contraire: il en fait comme tout nouveau riche volontiers un certain étalage pour inonder sous l'or son complexe social d'ancien esclave. Mais il le fait aussi pour faire plaisir à Archippé, toujours belle et séduisante, et malheureusement, il le constate, de plus en plus capricieuse et coquette, comme le deviennent toutes les femmes entretenues. Elle se prend pour une grande dame, à présent, la fille du cadénier. Tout juste si elle ne le traite pas de balourd, parce qu'il n'est pas toujours au fait de la mode la plus récente... Cela exaspère Pasion.

Une autre chose le met hors de lui, lui qui sait qu'une drachme est une drachme, c'est le mépris de l'argent dont témoigne la jeunesse. Le même montant d'argent n'a pas le même prix si on le dépense ou si on l'a gagné. Son fils aîné, Apollodore, en est hélas un digne représentant. Ce grand dadais de 25 ans, adoré par sa mère beau garçon il est vrai, il doit le tenir d'elle, mène la vie joyeuse du fils de famille, ripaille, entretient des courtisanes, mais préférerait oublier qu'il doit son argent de poche au labeur de son ancien esclave de père. La banque? Il ne veut pas en entendre parler, et fréquente les rejetons des bonnes familles, les héritiers de mines d'argent du Laurion, ou de grands domaines terriens. Toute cette belle jeunesse ne jure que par Platon, l'idéologue qui critique l'argent. Suivant ce monsieur, qui a pourtant, à ce qu'on dit, une dizaine d'esclaves à son service, tout le mal de la société vient de l'inégalité entre les riches et les pauvres, source de haine et d'envie. Platon est un émule de ce Socrate, cette espèce d'énergumène que Pasion a souvent vu dans sa jeunesse causer sur l'Agora, toujours entouré de quelques curieux ou philosophes professionnels venus s'amuser un moment. Pasion hausse les épaules en voyant son fils gober les élucubrations de ces intellectuels, mais il lui est arrivé aussi de se mettre en colère. Ce n'est tout de même pas à lui, esclave devenu grand métèque, puis citoyen bien rembourré au propre comme au figuré, qu'il faut raconter des balivernes. Des riches et des pauvres, il y en aura toujours, de même que des malins et des idiots. Et il n'est loin de croire, comme le croient la plupart des riches que les malins sont riches et les idiots pauvres.

Heureusement qu'il a Phormion auprès de lui. C'est presque comme un troisième fils. Il l'a acheté comme jadis Archestratos l'avait acheté, lui. Et formé peu à peu, comme ses maîtres à lui l'ont formé. C'est même de cette manière que leur banque, remise en de bonnes mains, a continué de prospérer. Les héritiers naturels ne sont pas forcément les mieux doués pour poursuivre le travail de leurs ascendants.

Phormion, lui, en serait capable.

Et Pasion, à cette époque-là, le regarde avec tendresse, comme un autre lui-même, jeune comme il l'a été, soucieux de faire ses preuves comme il l'a été, impatient de s'enrichir comme il l'a été. Ambitieux...

Oui, décidément, c'était elle qui avait tout voulu..,

N'empêche que Phormion, à qui la tendresse que lui portait son maître vieillissant n'échappait pas, n'était pas loin d'éprouver de temps à autre un sentiment qui ressemblait à du remords. À moins que ce ne soit la crainte de ce qui arriverait si Pasion découvrait quelque chose.

Six ans maintenant que durait leur liaison, six ans d'adultère en cachette quand tous deux risquent d'être tués légalement par le mari trompé. Une liaison à laquelle il ne l'ignorait pas il devait en partie la place qu'il occupait à la banque. Un mari trop vieux, un jeune commis trop beau... La sensuelle Archippé n'avait pas résisté à cette conjonction banale. Elle était belle. Et sans doute depuis longtemps insatisfaite. Les deux premières années de leur liaison avaient été un festin amoureux. Le corps d'Archippé était resté merveilleusement lisse et tendre, et l'âge lui avait donné l'impétuosité, l'impudeur, l'ingéniosité amoureuse des femmes qui veulent profiter de la jeunesse quand elle est encore là. Elle savait suivant son caprice jouer l'enfant ou la courtisane, la femme tendre et soumise ou la cavale déchaînée. Et peut-être même avait-elle aimé Phormion.

Lui ne s'était pas posé trop de questions. Effrayé au début, vite enhardi, il avait mis à profit et la femme amoureuse et l'alliée habile. Mais à présent il redoutait en secret que cette alliance, qui avait fait sa fortune, ne soit sa ruine si elle était révélée.

L'année avant sa mort, Pasion prit sa décision.

Il ne pouvait pas transmettre directement son affaire à ses héritiers. C'était du travail, la banque. Des procès, des chicanes, des bagarres. En ce moment même il se débattait dans un joli sac d'embrouilles. Deux ans plus tôt, en -373, un client de la banque, Lycon d'Héraclée, devant se rendre en Afrique pour affaires, lui avait donné l'ordre de transmettre le solde de son compte, soit 1640 drachmes, à son associé Képhisiadès alors absent. Quelque temps plus tard, on avait appris la mort de Lycon, tué par des pirates. Un nommé Callipos, émissaire d'Héraclée, était venu à la banque se faire confirmer le dépôt. C'était ensuite Képhisiadès qui s'était présenté, et Pasion, en toute bonne foi, lui avait remis l'argent.

Or, cinq mois plus tard, Pasion avait rencontré Callipos en ville. Et ce dernier lui avait annoncé qu'il était l'héritier des 1640 drachmes, par volonté expresse de Lycon. Il avait chargé Pasion de les récupérer. Évidemment Képhisiadès, contacté, ne voulait pas entendre parler de les rendre, et Pasion, pris entre deux feux, se retrouvait avec un double procès sur le dos. De telles histoires pouvaient prendre des années.

Il y avait aussi son affaire avec le stratège Timothée. Un riche, celui-là, et l'un des militaires les plus en vue d'Athènes, qui devait mener une expédition pour libérer Corcyre. Dans ce but, Thimothée étant « momentanément gêné », Phormion avait remis 1350 drachmes à Antimachos, son trésorier. Puis Timothée avait de nouveau eu recours à Pasion, pour 1000 drachmes cette fois, qu'il devait à ses triérarques de Béotie. Un peu plus tard il avait été chargé de recevoir des rois alliés d'Athènes, avec tout le faste souhaitable. Un honneur à ne décliner en aucun cas. Mais son débit s'était accru en proportion. Et à présent, plus moyen de faire payer le grand militaire. Pouvait-on se mettre en mauvais termes avec lui? Pouvait-on renoncer à rentrer dans cette créance? Il fallait biaiser, négocier, temporiser, faire jouer des relations. Il faut de la diplomatie pour être banquier. Et de la patience. Et de l'énergie à revendre.

Non, décidément, Apollodore ne ferait pas l'affaire, à supposer qu'il acceptât la charge.

« Bien, se dit Pasion. Il n'y a pas à hésiter. Il faut que j'installe Phormion... »

Par acquit de conscience, il décida de solliciter l'avis de Philios. Philios, qu'il avait connu au temps où il travaillait encore pour Archestratos et Antisthènes, était resté son ami, quoique devenu un concurrent. Il avait été en relation avec Phormion, dans le cadre d'affaires, où les deux banquiers étaient partenaires. Philios avait du jugement. Il avait certainement testé les compétences et les qualités du jeune homme. Son avis serait précieux dans cette importante circonstance.

Ce fut Philios qui lui apprit la vérité, toute la vérité, qui rentra dans le coeur de Pasion comme un couteau. Même banquier il avait un coeur. Il était tout neuf malgré sa soixantaine, car il ne bat jamais quand il accule son débiteur en défaut de remboursement à la faillite. Mais pour ses propres amours, là c'était autre chose et l'humiliation lui laboura la poitrine. Des nuits entières, Pasion rumina la trahison, l'infamie, la solitude aussi d'une vie où il n'y avait jamais rien eu d'autre que des intérêts convergents ou divergents. Philios ignorait depuis combien de temps cela durait. Simplement des serviteurs de Pasion avaient parlé à des gens de sa maison. Philios, qui considérait qu'en affaires il faut être informé de tout sur tout le monde, avait mené discrètement son enquête. Son vieil ami ayant fait le projet d'installer Phormion à la tête de ses affaires, il s'était senti obligé de lui dire ce qu'il savait.

Au début de -371, Pasion convoqua près de lui le comptable Phorrnion.

== Phormion, lui dit-il, je t'ai naguère acheté à un        marchand venu de la Chalcidique. Tu n'étais  rien.        Est-ce vrai?

-- Oui, Maître.

== Je t'ai abrité et nourri, je t'ai fait travailler dans       ma banque, je t'ai toujours bien traité.  Est-ce vrai?

--  Oui, Maître.

== J'aurais pu te vouer toute ta vie à des travaux        inférieurs, pénibles comme dans les mines,  mais je       t'ai fait  apprendre la lecture et le calcul.

-- Oui, Maître.

== Tu as ensuite appris peu à peu le métier parmi mes       gens, et j'ai veillé à ce que tu connaisses tout ce qui      se fait dans une banque. Est-ce vrai?

-- Oui, Maître.

== Et ainsi j'ai fait de toi mon premier comptable, et       presque mon ami. Tu t'occupes avec moi de mes       principales affaires, et toi qui étais le dernier de      mes esclaves, tu es leur chef à présent. Est-ce vrai?

-- Oui, Maître.

== Ce n'est pas tout: je t'ai laissé mener tes propres       affaires, tu as pris un associé avec qui tu viens       d'équiper ton premier navire. Je t'ai même avancé      de l'argent pour cela. Est-ce vrai?

-- Oui, Maître.»

Toute la douceur athénienne tenait dans ce reproche où ne perçait aucune haine, seule la tendresse blessée de celui qui aime malgré l'injure, et qui comprend la vigueur juvénile d'Aphrodite. Pasion le regardait. Il était clair que Phormion était mal à l'aise. Ce long rappel des bienfaits qu'il devait à son maître lui semblait à l'évidence de très mauvais augure. Et en effet, Pasion se demandait encore s'il n'allait pas poursuivre ainsi: « Et toi, Phormion, pour prix de ces bienfaits, que m'as-tu fait ? Tu as profité de mon âge et de ta jeunesse pour plaire à ma femme, qui a encore l'énergie que je n'ai plus. Grâce à toi, on rit de moi dans Athènes, de moi qui par mon travail et mes services, suis devenu citoyen de cette ville, et qui suis, au soir de ma vie, bafoué par mon premier esclave. Car tu es mon esclave, Phormion. Je voulais l'oublier, je l'avais oublié, tu étais auprès de moi depuis si longtemps... Je pensais mourir en ayant su, une fois dans ma vie, ce que c'est que d'avoir confiance. Voilà une ultime illusion que tu m'as enlevée, à moi qui n'en ai plus beaucoup. Mais je pourrais me souvenir que tu es un esclave, et je pourrais te tuer... » C'est vrai, la loi athénienne le lui permettait.

Pasion soupira. Il voyait aussi que Phormion était jeune, qu'Archippé était belle, et lui, Pasion, affaibli et malade. Ce qui s'était passé était dans la nature des choses.

« J'ai fait tout cela pour toi, reprit-il, parce qu'à chaque étape, il me semblait que tu étais le plus capable de tous ceux que j'aurais pu choisir. Tu m'as toujours compris à demi-mot, tu m'as servi avec intelligence, précision, habileté. »

Il considérait le comptable, lequel hésitait encore à savoir si le discours s'orientait ou non vers la catastrophe redoutée.

« Plus d'une fois j'ai songé en t'observant que si j'ai été compris par quelqu'un en ce monde, c'est par toi. C'est sans doute parce que nous sommes esclaves tous deux, tous deux affranchis, et tous deux hommes d'argent. Cela crée des liens. »

Phormion, toujours debout dans une attitude respectueuse, aurait bien aimé savoir où il voulait en venir. Pasion décida enfin de mettre un terme à son attente:

« Eh bien, pour prix de tes services, j'ai décidé de t'affranchir. Tu seras bientôt un homme libre. Dès que ce sera fait, je te propose de te louer la banque et l'usine, jusqu'à la majorité du second de mes fils. Après quoi tu leur remettras ce patrimoine et tu continueras tes affaires pour ton compte. Quant à Archippé...»

Un éclair passa dans les yeux du comptable.

« Quant à Archippé, je souhaite que tu l'épouses après ma mort. Je lui donnerai en dot une maison de rapport que j'ai acquise dans Athènes, d'une valeur de 100 mines, ainsi que notre maison et son contenu. Pour l'usine et la banque, tu paieras, à moi-même puis à mes fils, 160 mines par an. Le reste des bénéfices sera pour toi.»

Il s'arrêta de parler. Ses yeux malades erraient sur les quais du port, par la fenêtre ouverte.

« Es-tu heureux ainsi, Phormion?»

L'autre se jeta à ses genoux:

« Maître, vous êtes mon bienfaiteur... Merci... »

« C'est bon, c'est bon. Allez, retourne à tes affaires. Je m'occupe dès aujourd'hui de ton affranchissement. »

Il regarda sortir son comptable rayonnant de contentement. Il demeura longtemps immobile.

Ainsi, tout le monde hormis Philios croirait toujours qu'il n'avait jamais su la vérité. On rirait derrière lui comme d'un vieillard de comédie. Eh bien, oui, on rirait. Il s'était peu à peu aperçu, au cours de ses nuits d'hésitation et de perplexité, qu'il s'en moquait. Comme s'il avait mystérieusement pris la décision de s'en moquer. Ses affaires étaient en ordre et seraient menées par quelqu'un à qui une telle charge était destinée depuis longtemps, tout naturellement. Naturelle aussi était l'ambition de Phormion; naturel le désir né entre Archippé et lui. La colère ne changerait rien à ces réalités. Les affaires auraient tout à y perdre.

Pasion mourut un an plus tard en accord avec l'ordre des choses, gagné peu à peu (personne ne le sut) par le sentiment profond et serein d'une parfaite satisfaction que la compétence allait continuer à donner vie à ses affaires qu'il avait si bien réussies et à ses amours qu'il avait négligées.

CHAPITRE VIII

DENYS DE SYRACUSE

Cette impossibilité de dépasser les limites et les schèmes de la Cité-État c'est-à-dire de former une véritable nation comme les Romains le feront et les Égyptiens l'avaient fait, devait être, pour ainsi dire, fortement enracinée dans la mentalité hellène. Car elle se trouve également à la base de la faillite de Syracuse, la plus importante des colonies grecques et qui, à un certain moment, semblait bien devoir prendre dans le monde la place de la mère-patrie.

Ainsi que nous l'avons dit, dès avant la naissance de Rome, les Grecs avaient débarqué sur les côtes italiennes où ils avaient fondé différentes villes: Brindes, Tarente, Sybaris, Crotone, Reggio, Naples, Capoue. Peut-être bien, avec ces leviers-là, eussent-ils pu helléniser toute la péninsule de par la supériorité de leur culture s'ils n'avaient pas eu la manie des divisions et des querelles. Crotone détruisit Sybaris, Tarente détruisit Crotone. En définitive, il fut impossible d'établir une civilisation entre ces polis même alors qu'elles furent menacées par Rome, leur ennemie commune, qui finit par les dévorer toutes.

Les colonies les plus importantes étaient celles de Sicile, où les Grecs avaient commencé à débarquer dès le -Vllle siècle, attirés par les immenses richesses de l'île. En effet, c'est une chose qui semble aujourd'hui difficile à croire, mais dans l'Antiquité la Sicile était un tel paradis de forêts, de champs de blé et de vergers qu'on l'appelait « la terre de Déméter » (la déesse de l'abondance). Elle était habitée à cette époque par quelques rares groupes de Sicanes venus d'Espagne et de Sicules immigrés d'Italie. Ensuite, des Phéniciens, aussi, s'étaient établis sur la côte occidentale de l'île et ils avaient fondé Palerme. Mais c'étaient de petites colonies en discorde les unes avec les autres: elles n'opposèrent aucune résistance aux nouveaux venus grecs qui firent preuve d'une bien autre vitalité en s'éparpillant non seulement le long de la côte orientale, mais encore de la côte méridionale de la Sicile où ils fondèrent Agrigente.

Pour abréger, ce fut toute une floraison de villes à la mode grecque. Parmi ces villes on vit bien vite se distinguer Léontium, Messine, Catane, Géla, et surtout Syracuse. Cette dernière ville fut fondée par les Corinthiens qui obligèrent les Sicules à se retirer à l'intérieur de l'île où ils se consacrèrent à l'élevage du bétail. Ils construisirent un port autour duquel naquit une métropole qui atteignait un demi-million d'habitants au commencement du -Ve siècle.

Le grand réalisateur de cette entreprise fut un tyran, Gélon. Il avait pris le pouvoir à la suite d'une révolution démocratique qui avait abattu l'ancien régime aristocratique et conservateur. On voit que l'histoire est chose monotone. Chez Gélon l'intelligence était inversement proportionnelle aux scrupules: son succès, en revanche, fut directement proportionnel aux crimes qui lui permirent de l'obtenir. Il faut reconnaître qu'il y avait toutes probabilités que toutes les colonies grecques de Sicile fussent submergées par Carthage, qui y avait envoyé une puissante flotte sous le commandement d'un de ses Amilcars. Mais par la violence et la trahison Gélon les avait pris de vitesse et avait unifié le commandement. La même année --d'aucuns disent même le même jour-- où Thémistocle alignait ses navires contre ceux de Xerxès à Salamine, Gélon alignait ses soldats contre ceux d'Amilcar, à Himère, et le battait dans une mémorable bataille qui limita la supériorité carthaginoise à la Sicile occidentale, en laissant la Sicile orientale dans la zone d'influence grecque.

Pendant tout le -IVe siècle, Syracuse continua de se développer, malgré des troubles dus à la politique intérieure, au milieu de continuelles alternatives: de brèves éclaircies démocratiques et de longs régimes totalitaires. Denys était d'origine obscure, mais rusé et ambitieux. Nommé stratège avec d'autres, il les accusa pour les faire partir; on en nomma d'autres à leur place qu'il discrédita de nouveau pour rester seul stratège. Il se fabriqua une garde personnelle avec laquelle il prit en -406 le pouvoir absolu. Denys fut le tyran le plus impitoyable, mais aussi le plus éclairé. Il demeura populaire, car il maintient l'apparence des formes de la démocratie qu'il avait renversée. Du haut de sa forteresse retranchée d'Ortygie, il domina la ville avec des méthodes staliniennes et des critères vaguement socialistes. C'est ainsi que, dans la distribution des terres, il ne faisait aucune distinction entre les citoyens et les esclaves, mais assignait celles-ci en toute impartialité aux uns comme aux autres. Lorsque les caisses de l'État (qui, bien entendu, ne faisaient qu'un avec sa personne) étaient vides, il annonçait que Déméter lui était apparue en rêve pour réclamer à toutes les dames de Syracuse le dépôt de leurs joyaux dans son temple. Naturellement, celles-ci se hâtaient de les y porter parce que, lors même qu'elles eussent été tentées de désobéir à cet ordre divin, la police humaine de Denys les en eût dissuadées. Après quoi, celui-ci se faisait « prêter » les joyaux par Déméter. Lui, il avait le sens des affaires.

C'était un homme curieux, toqué de technique et de poésie. Son ambition était de réunir toutes les cités grecques de Sicile et de l'Italie du Sud et chasser les Carthaginois de l'île. À cette fin, il envoya dans toutes les villes grecques quérir les spécialistes de la mécanique; ceux qui refusaient de venir, il les fit enlever. Il fortifia l'îlot d'Ortygie, construisit la forteresse d'Euryale et dota Syracuse d'une flotte puissante. L'invention de la catapulte le transporta de joie; il s'imagina qu'ayant cette arme en main, personne ne pourrait lui résister. Aussi expédia-t-il un ambassadeur à Carthage pour intimer à celle-ci l'ordre d'abandonner la Sicile. Il s'ensuivit 30 ans de guerres et de massacres complètement inutiles parce que, finalement, les choses restèrent comme avant: les Grecs maîtres de la Sicile orientale, les Carthaginois de la Sicile occidentale. Denys se rabattit alors sur un programme plus modeste: unifier sous sa domination tous les habitants de l'île et de la péninsule. Il y parvint, mais en employant la violence. De même qu'Athènes avec ses satellites, de même Syracuse avec les siens ne surent pas opérer de fusion: ses rapports avec eux restèrent toujours une question de force. Ainsi quand Denys traita avec Reggio, il se déclara prêt à respecter la liberté de la ville moyennant paiement d'une grosse somme. Une fois la somme encaissée, il vendit tous les habitants de Reggio comme esclaves.

Cependant, sur le plan humain, ce despote avait des côtés sympathiques. Lorsque le philosophe pythagoricien Phyntias, qu'il avait condamné à mort, lui demanda un jour de permission pour rentrer chez lui à quelque distance de la ville, régler ses affaires, Denys y consentit à condition qu'il laissât en otage son ami Damon. Lorsqu'il vit Damon se présenter avec confiance et Phyntias revenir à temps, loin de faire tuer celui-ci, il lui demanda humblement de l'admettre comme troisième ami, l'amitié des deux hommes l'ayant ému. Une autre fois, il condamna aux travaux forcés dans une mine le poète Philoxène qui avait critiqué ses vers. Puis il eut des remords, le rappela, et donna en son honneur un grand banquet à la fin duquel il lut d'autres vers de lui en conviant Philoxène à les juger. Philoxène se leva, fit un signe aux gardes et leur dit: «Ramenez-moi à la mine»

Ce fut cette passion pour la poésie qui coûta indirectement la vie à Denys, car il ne cessa pas de la cultiver. En -367, une de ses tragédies, La rançon d'Hector, obtint le premier prix à Athènes. Bien que son omnipotence lui eût donné toutes les satisfactions, le tyran se sentit pris d'une telle jubilation devant ce modeste triomphe littéraire qu'il le fêta, par un banquet pantagruélique à la fin duquel il s'écroula, foudroyé par une attaque d'apoplexie. Personne n'osa changer le titre de sa pièce en La rançon d'être un Sophocle.

Celui qui lui succéda fut son fils Denys II, âgé de 25 ans, qui n'avait pas beaucoup plus de scrupules que lui, mais, par contre, beaucoup moins d'intelligence. Il eut toutefois deux excellents conseillers en la personne de son oncle Dion et de l'écrivain Philistios. Le premier le décida à faire venir Platon, qu'il admirait profondément, convaincu qu'il était que le jeune souverain se prêterait volontiers à réaliser les plans politiques du philosophe. En effet, Denys fut énormément impressionné par Platon qui le mit aussitôt à étudier la mathématique et la géométrie en guise d'introduction à la véritable sagesse. Le jeune homme était rempli de bonnes intentions et Platon eut l'illusion qu'il allait faire de lui son instrument. Mais il buvait derrière le dos de son maître et faisait venir au palais pendant la nuit la jeunesse la plus mal famée de Syracuse.

Philistios attendit qu'il fût un peu las des théorèmes et des angles isocèles et commença à lui chuchoter à l'oreille que Platon n'était autre chose qu'un émissaire d'Athènes qui n'ayant pu conquérir Syracuse avec l'armée de Nicias s'efforçait de le faire à présent avec les figures d'Euclide et la complicité de Dion.

Denys ne demandait qu'à le croire, et il exila son oncle. Platon protesta et, comme il n'obtenait pas la révocation de ce décret, il quitta Syracuse, pour venir rejoindre à Athènes le pauvre exilé. Quelques années plus tard, celui-ci revenait dans sa patrie à la tête de 800 autres bannis et renversait Denys qui s'enfuit. Les Syracusains exultaient, mais, dans la crainte qu'un tyran fût tout simplement remplacé par un autre, ils ôtèrent le pouvoir à Dion qui se retira sans regrets à Léontini. Denys revint à la charge et battit les forces populaires de Syracuse. Syracuse, désespérée, fit de nouveau appel à Dion. Celui-ci vint, obtint encore la victoire, proclama une dictature temporaire pour remettre la ville d'aplomb et fut payé d'un coup de poignard au nom de la «liberté».

Denys redevint maître de la ville. Les Syracusains firent appel à leur mère-patrie, Corinthe, pour qu'elle vînt les libérer. En ce temps-là, il y avait à Corinthe, vivant comme dans le maquis, un aristocrate nommé Timoléon qui avait tué son frère pour l'empêcher de devenir dictateur. Maudit de tous, y compris sa mère, Timoléon arma une poignée d'hommes à la tête desquels il débarqua en Sicile, et, grâce à un prodige de stratégie, battit l'armée de Denys. On raconte qu'il ne perdit même pas un homme. Ce qui nous fait soupçonner que le prodige de stratégie doit consister dans le fait que l'ennemi ou bien prit ses jambes à son cou ou bien passa de son côté. Le tyran lui-même fut fait prisonnier. Au lieu de l'occire, Timoléon lui donna tout ce qu'il avait en poche pour qu'il pût se payer le voyage jusqu'à Corinthe où Denys passa le reste de ses jours. Après quoi, lui-même rentra dans le privé, se bornant à reparaître parmi les Syracusains quand ceux-ci l'appelaient pour lui demander conseil. Quand il mourut, en -337, pauvre et sans aucune charge, Syracuse le commémora comme le plus grand et le plus noble de tous ses citoyens. C'était grâce à lui qu'elle avait recouvré la liberté, tout au moins momentanément. Mais, par compensation, elle perdait rapidement la force qui lui avait permis de résister victorieusement à la pression des Carthaginois.

CHAPITRE IX

PHILIPPE ET DÉMOSTHÈNE

Il est probable que la majeure partie des Grecs ignorait jusqu'à l'existence de la plus septentrionale de leurs provinces, la Macédoine, lorsqu'en -358, Philippe y monta sur le trône selon la procédure habituelle du pays et de la Cour c'est-à-dire après une série d'assassinats en famille. 9 rois s'y succèdent de -399 à -359. Les Villes-États du Sud n'avaient que très peu de rapports avec ces lointains parents du Nord qui, tout en parlant à peu de choses près la même langue qu'eux, ne leur avaient donné ni un poète, ni un philosophe, ni un législateur. Mais leurs 30,000 km² leur avaient permis d'obtenir une puissance démographique de 500,000 habitants.

Les Macédoniens, n'avaient jamais éprouvé le besoin de mettre le nez dans les affaires et les querelles d'Athènes, de Thèbes et de Sparte. C'étaient des tribus dispersées de bergers vivant sous un régime patriarcal, chacune groupée autour de son petit seigneur. Leur évolution politique n'avait pas le moins du monde suivi celle de la Grèce: elle était restée archaïque, vaguement féodal. Il existait bien un roi, mais son pouvoir était limité par celui de 800 vassaux dont chacun était maître absolu dans sa circonscription et n'admettait pas la moindre ingérence. Ils n'allaient que rarement et de fort mauvaise grâce à Pella, la capitale, qui était encore une agglomération de cabanes autour d'une unique place: celle du marché. Quand il lui fallait prendre quelque décision importante, le roi devait les consulter, et ce n'était pas toujours qu'il obtenait leur consentement.

Toutefois, le nouveau souverain n'était pas, comme ses prédécesseurs, un produit exclusivement domestique. Dans son enfance on l'avait envoyé en qualité d'otage faire des études à Thèbes où il avait fait bande avec les amis et les parents d'Épaminondas. C'était en -367. Il n'avait pas tiré grand profit de ses cours de philosophie et d'art oratoire. Mais il avait suivi attentivement les leçons de stratégie que ce grand capitaine donnait à son armée. En dépit des considérables lacunes de sa culture, au milieu des gardeurs de moutons de Pella, quand il retourna parmi eux il fut considéré comme un savant, comme un "gros secondaire 3" en voyage en Ouganda. De fait, il y avait une chose qu'il savait et qu'eux, qui avaient grandi dans leur montagne sans aucune possibilité de comparaison, ignoraient. C'était que la Macédoine était une contrée à demi-barbare qui devait mettre fin à son isolement du reste de la Grèce, et que la meilleure façon d'y arriver, c'était de s'en emparer, de la Grèce. Mais on ne pouvait arriver à cela qu'après avoir unifié le pouvoir en Macédoine, c'est-à-dire après avoir détruit ou tout au moins maté les forces centrifuges des petits hobereaux locaux.

Il y arriva un peu par la force, un peu par l'astuce: il était abondamment pourvu de l'une et de l'autre. C'était un grand, gros homme brutal et tyrannique, guerrier infatigable, toujours prêt à s'amouracher indifféremment d'une jolie femme ou d'un beau garçon. Dans chacun de ses gestes, même le plus naturel, on trouve un fond d'astuce. Il était naturellement sympathique, le savait et en profitait. Démosthène lui-même, son irréductible adversaire, une fois qu'il eut fait sa connaissance, ne put s'empêcher de s'écrier avec admiration: « Quel homme! Par amour du pouvoir et du succès il a perdu un oeil, a une épaule brisée, un pied et un bras paralysés. Mais il n'y a encore personne qui puisse lui faire toucher terre ! »

Après son avènement en -356 , les « compagnons du roi » comme se faisaient appeler les 800 hobereaux macédoniens pour bien marquer leur égalité avec le souverain, se mirent pour la première fois à fréquenter Pella, où Philippe les attirait par des fêtes, les dés, les femmes et les tournois. C'était souvent qu'il jouait et se battait en duel avec eux jusqu'à la nuit avancée. Mais son but n'était pas simplement de les amuser et de s'amuser lui-même. Entre une partie de chasse et une cuite, il faisait ses plans pour un commandement militaire centralisé dans une réorganisation copiée sur Épaminondas, et donnait par contagion à ces barons indociles ses rêves de gloire et de conquête. Il vint à bout de ceux qui lui résistaient en les corrompant, parfois aussi en les tuant par accident à la chasse ou dans quelque tournoi, quitte à s'émouvoir sur le cadavre et à lui faire faire des obsèques royales. Cet homme aux manières franches et rudes savait mentir comme le plus sournois des hypocrites. Sa diplomatie voyait loin et ne connaissait pas de scrupules. En quelques années, il améliora le plus formidable instrument de guerre que l'Antiquité ait connu avant la légion romaine: la phalange, mur inébranlable de 16 rangs de profondeur de fantassins protégés sur le côté par des escadrons de cavaliers bien entraînés. La phalange ne comptait que 10,000 hommes. Mais, contrairement aux autres Grecs, c'étaient de rudes soldats entraînés par leur vie de bergers à la discipline et au sacrifice. La force de la phalange, c'était sa cohésion produite par ses rangs serrés où le combattant est protégé par ses camarades de l'arrière et des deux côtés, tous armés de la sarisse, cette lourde lance de 5.5 m qui, pointée vers l'avant, faisait de l'armée entière un porc-épic terrifiant. Les 5 premiers rangs la tenait pointée vers l'avant, et les autres rangs plus à l'arrière l'appuyait sur l'épaule du soldat qui était devant lui. Avant Philippe, les Grecs avaient 4 rangs. Alexandre trouva le juste milieu en lui donnant 8 rangs pour qu'elle soit aussi manoeuvrable dans un champ qu'en terrain accidenté.

Avant d'affronter la fière Athènes, Philippe dut pendant 22 ans se faire les dents et croquer de -356 à -338 une bonne cinquantaine de villes. Choisissant magnifiquement le moment, Philippe attendit qu'Athènes fût plongée dans la « guerre sociale » qui mit fin à son second empire pour s'emparer par un coup de main d'Amphipolis, de Pydna et de Potidée, districts miniers et clefs du commerce d'Athènes avec l'Asie. Aux protestations d'Athènes, il se contenta de répondre: « Avec un art et une littérature comme les vôtres, comment pouvez-vous donner de l'importance à des vétilles ? » Peu après, deux autres « vétilles » tombaient entre ses mains: Méthon et Olynthe, c'est-à-dire tout l'or de Thrace et le contrôle du nord de l'Égée.

Le but de Philippe était clair. Ou plutôt, il eût été clair si les Grecs avaient eu le courage de se l'avouer. Mais une fois de plus, au lieu de s'unir contre la menace commune, ils préférèrent se battre entre eux. Pour une affaire d'argent, Athéniens et Spartiates s'étaient coalisés contre la Ligue Amphictyonique de la Béotie et de la Thessalie. Celles-ci, battues, firent appel à Philippe. Philippe accourut et, à Delphes, il fut proclamé protecteur du temple d'Apollon, patron de la Ligue. Il accepta gracieusement la présidence honoraire des Olympiades suivantes, ce qui était un peu une candidature à la souveraineté sur toute la Grèce.

Athènes, enfin, se réveilla; mais il fallut l'éloquence de Démosthène pour l'arracher à sa veulerie. Pour ceux qui aiment la liberté, il est quelque peu douloureux d'avoir à reconnaître qu'en Grèce c'est dans un homme semblable qu'elle a trouvé son dernier champion Mais les temps n'en offraient pas de meilleurs et cet homme voyait clair: Il vit le divorce entre la loi et la liberté et dit à ses compatriotes: « Les lois font votre force et vous la leur ». Il n'était pas le seul d'ailleurs. Isocrate sermonne ces compatriotes qui prennent l'indiscipline pour la démocratie, le mépris des lois pour la liberté, le franc-parler pour l'égalité des droits et le laxisme pour le bonheur. Isocrate leur dit que « ce n'est pas par les décrets mais par les moeurs que les cités sont bien réglées ».

Démosthène était le fils d'un riche armurier qui lui avait laissé quand il mourut une belle galette de 13 talents et 4,600 drachmes confiés aux soins de trois administrateurs qui se sentaient bien libres devant un bambin de 7 ans. Ceux-ci les administrèrent si bien que, lorsqu'à 20 ans Démosthène voulut les toucher, il n'en retrouva pas la moindre miette. Peut-être bien cette leçon fut-elle pour lui un exemple et une morale.

Celui qui était destiné à devenir le plus grand, ou tout au moins le plus fameux de tous les orateurs n'était pas un orateur-né. Il bégayait, et l'on raconte que pour se guérir de ce défaut il s'habitua à parler avec des petits cailloux dans la bouche et à faire de la déclamation sur des montées au pas de course. Mais il ne devint jamais un improvisateur. Il s'enfermait souvent dans une caverne après s'être rasé la moitié du visage pour n'être pas tenté de sortir, et, là, préparait par écrit ses réquisitoires. Il mettait des mois à cette préparation, puis allait se placer devant une glace pour essayer tous les effets, toutes les mimiques. Pour les obtenir il ne reculait pas devant les contorsions, les grimaces et les hurlements. Le gros des auditeurs s'en amusait comme il se fût amusé au théâtre. Mais nous sommes de l'avis de Plutarque qui définit cette méthode comme « basse, humiliante, indigne d'un homme » et nous nous permettons de signaler ce jugement à beaucoup de nos petits Démosthènes contemporains.

Démosthène avait commencé par « faire le nègre » pour le compte d'autrui: il écrivait souvent un plaidoyer en faveur des deux adversaires. C'était malgré tout une profession estimée qu'on appelait logographe, l'écriveur de discours. Mais il devint l'homme d'affaires du grand banquier Phormion et, n'ayant plus besoin d'argent, il ne se consacra plus qu'à des procès illustres en faveur de clients de haute lignée, la Liberté entre autres.

L'aimait-il réellement ou ne vit-il en elle qu'un moyen de se faire une grande réputation et une carrière politique ? Il n'a jamais répondu à son adversaire Hypéride qui l'accusait de défendre la liberté d'Athènes contre Philippe pour la revendre aux Perses qui la lui payaient un bon prix. Si ce n'était pas vrai, c'était vraisemblable, parce que la moralité de l'homme présentait bien des lacunes. En fait, ils s'accusaient tous réciproquement de se faire acheter et corrompre par l'ennemi. La belle Athènes tomba devant la rugueuse Pella parce que ses trois fils, (Démosthène, Hypéride et Eschine), tous à l'origine patriotes et antimacédoniens, ne surent s'unir. Par ambition personnelle ou par compromissions imprudentes, ils se déchirèrent pour la plus grande satisfaction du roi macédonien Philippe et de son fils. Trop de Thémistocle en même temps cette fois-ci. Ils se salissaient les uns les autres à qui mieux mieux: « Rien à faire avec Démosthène, disait son secrétaire. Si quelque nuit, il lui arrive de rencontrer une courtisane ou un beau garçon, il est inutile pour son client de l'attendre au tribunal le lendemain. » Mais c'était un tel histrion que ses appels à la résistance contre le roi de Macédoine avaient l'accent passionné de la vérité. Il avait toutefois contre lui ce qu'on appellerait aujourd'hui « l'esprit de Munich »: (qui veut dire: "capitulons tout de suite pour éviter la guerre"). Cet esprit qu'on nomme aussi souvent le parti de la paix avait à sa tête Phocion et Eschine.

Phocion était un honnête homme, de moeurs stoïques, qui battit le record de Périclès en se faisant élire strategos 45 fois de suite. Quand un de ses discours à l'Ecclésia était interrompu par des applaudissements il s'enquérait avec étonnement: « Aurais-je dit quelque bêtise ? ». Même Démosthène ne put jamais insinuer que, si Phocion le pacifique accommodant voulait un compromis avec Philippe c'était en raison d'un intérêt personnel: il se contenta de dire que c'était par lâcheté et par stupidité. Or, bien au contraire, tout laisse croire que Phocion comprenait parfaitement les plans de Philippe. Mais il comprenait également que la Grèce ne s'unirait jamais pour le combattre et qu'Athènes seule n'était pas assez forte. Phocion se contenta de limiter les dégâts en empêchant Philippe de mettre la main sur l'Eubée en -350 et sur Mégare en -341. Il poussa la prudence à s'opposer au soulèvement contre les Macédoniens à la mort d'Alexandre, car il voulait éviter à sa merveilleuse ville le sort qu'avait connu Thèbes.

Ne pouvant l'attaquer personnellement, Démosthène attaqua son principal collaborateur: Eschine, qui était d'ailleurs son ennemi personnel après avoir été son collège. Ce homme était vigoureux et dynamique. Son père avait été un modeste homme d'école que son fils aida avant de travailler dans un gymnase, puis d'être secrétaire d'orateur, puis acteur, et finalement soldat, et soldat émérite qui se distingua à Mantinée en -362, en Eubée, à Tamyne en -358. Puis il se lança dans l'arène politique. De forte conviction démocratique, il fut d'abord ennemi de Philippe qu'il soupçonnait trop bien de vouloir asservir la Grèce. L'Ecclésia l'avait envoyé à Mégalopolis former une confédération grecque contre le roi Macédonien. Il échoua. Et tout à coup, Eschine vira capot et on ne sait trop pourquoi. Soit qu'il se laissa acheter, soit qu'il voulut éviter une guerre qu'il savait perdue d'avance pour sa patrie, soit qu'il crut sincèrement que la propagande de Phillipe qui le présentait comme un un authentique Hellène capable de libérer les Grecs d'Asie du Grand roi perse. Ce n'était donc pas un deux de pique qui se dressait devant Démosthène. Tous les deux se connaissaient bien puisqu'ils avaient fait partie tous d'eux de 3 ambassades auprès de Philippe pour l'amadouer. C'est à cette époque que Démosthène soupçonna la duplicité d'Eschine. Il lui flanque donc un procès pour complicité avec l'ennemi, c'est-à-dire une épanghélia qu'il fit diriger par Timarque. Habile, Eschine répliqua du coup pour coup en intendant un procès à son tour à son accusateur Timarque en disant que son immoralité ne lui permettait pas à son accusateur de monter un procès contre lui. Et Timarque fut condamné. Démosthène répliqua en attaquant une 2e fois en étant cette fois l'accusateur. Le procès tourna court. En -338, Eschine était devenu un très respectable représentant du parti macédonien à Athènes. Se sentant assez fort, il intenta encore un procès à Ctésiphon pour outrage à la constitution parce qu'il avait proposé que Démosthène reçût une couronne d'or pour ses "immenses services " rendus à la patrie. Le procès traîna 8 ans. La cause se plaidait précisément devant le tribunal, et c'était Démosthène qui était l'avocat de Ctésiphon. Ce fut un procès aussi sensationnel que celui d'Aspasie, et Démosthène y prodigua le meilleur et le pire de son répertoire; les hurlements, les « trémolos » les pleurs, les ricanements, les sarcasmes, la mélancolie. Bien qu'il eût tort c'est lui qui l'emporta comme il arrive si souvent dans nos Cours de justice moderne. Eschine, condamné à une amende écrasante, s'enfuit à Rhodes en -323 pour y fonder une école d'éloquence où, dit-on, Démosthène, pendant tout le reste de sa vie, ne cessa de lui envoyer de l'argent. Cet Eschine pourtant lui en avait fait baver. Un jour, on fit un procès à Démosthène. Notre grand orateur était par ailleurs fort lascif et faisait d'énormes dépenses, tant pour les garçons que pour les courtisanes. Au surplus, cette « bête féroce » comme l'appelait Eschine s'habillait avec une excessive recherche, portait de petits manteaux trop élégants, de petites tuniques d'étoffes moelleuses et qui auraient mieux convenu à une femme qu'à un homme. Ce qui arriva devait arriver. Il s'éprit du beau Cnossios, l'installa au domicile conjugal où il fit partager son lit, ce que sa femme trouva mauvais. La suite nous donne deux versions: 1. Démosthène fit de Cnossios l'amant de sa femme pour la consoler. 2. Sa femme se vengea de lui en séduisant Cnossios. Quand on dit ménage à trois, dans ce cas-là on ne se trompe pas dans ses calculs.

Mais cette victoire judiciaire sur Eschine fut également une victoire politique. Elle démontra que le parti de la guerre avait pris le dessus. Pour la première fois de toute son histoire, Athènes débloqua les fonds accumulés pour les fêtes et considérés intangibles, afin d'organiser une armée. En -338, cette armée s'aligna aux côtés de celle de Thèbes qui y dépêcha son fameux bataillon sacré de 300 hommes unis par une étroite amitié, jamais battus et qui avait naguère vaincus les Spartiates à Leuctres. Philippe battit ces deux armées unies de Thébains et d'Athéniens à Chéronée, sans difficultés.

La Grèce avait-elle enfin trouvé son maître et celui qui l'unifierait en la personne du roi de celle de ses provinces qui était la plus barbare et la plus grossière ?

CHAPITRE X

ALEXANDRE LE GRAND

Philippe se montra un vainqueur magnanime. Il rendit la liberté aux 2000 hommes qu'il avait faits prisonniers et envoya à Athènes, comme messager de paix, son fils Alexandre, âgé de 18 ans, qui venait de se couvrir de gloire à Chéronée, et le plus astucieux de ses lieutenants: Antipatros. Le diktat (ordre impératif) était extrêmement généreux; Philippe demandait simplement qu'on lui donnât le commandement de toutes les forces militaires grecques contre l'ennemi commun: la Perse. Les Athéniens, qui s'attendaient à pire, l'acclamèrent comme un nouvel Agamemnon. Et à la conférence de Corinthe, à part Sparte, tous les États qui y avaient envoyé leurs représentants, acceptèrent de se réunir en une Confédération calquée sur la Confédération béotienne, en s'engageant à donner à cette confédération leurs contingents militaires et à renoncer aux révolutions.

Furent-ils poussés à cela par un besoin de concorde et d'unité? Peut-être bien certains d'entre eux sentaient-ils ce besoin; mais la majeure partie espéraient simplement que leur nouveau maître s'embarquât au plus vite dans l'aventure de Perse et, s'il était possible, n'en revint pas. En effet, Philippe était en train de la préparer quand deux adversaires inattendus vinrent s'interposer entre les Perses et lui: sa femme Olympias et son fils.

Olympias était une princesse de la tribu guerrière des Molosses d'Épire qui, contrairement à ce qu'avaient accepté les différentes femmes qu'il avait épousées jusque-là, n'acceptait pas le partage. Avec ce roi d'Épire, naguère, en -356, Philippe avait dû ruser et, politique oblige, marier sa fille Olympias. Philippe avait commencé par essayer la monogamie. Mais cela ne lui avait pas été possible bien longtemps. Ses appétits étaient beaucoup trop robustes pour qu'une seule femme, fût-elle belle et ardente comme l'était Olympias, pût les satisfaire. Après lui avoir donné Alexandre, Olympias avait cherché des consolations dans les rites dionysiaques les plus effrénés. En effet, un cortège de femmes, les ménades, accompagnait le dieu lors des célébrations. Elles se livraient, comme leurs comparses les satyres, à des activités sexuelles publiques issues des sociétés agraires primitives. Une nuit, Philippe trouva sa femme Olympias endormie dans son lit à côté d'un serpent. Peut-être pratiquait-elle la bestialité avec ce serpent? Elle lui dit que c'était Zeus Amon qui s'était incarné en ce serpent, et que c'était lui le véritable père d'Alexandre. Philippe n'éleva aucune objection: cet intrépide soldat qui ne craignait personne, avait une peur effroyable de sa femme. Mais il chercha des compensations auprès d'une autre femme qui n'eût pas la déloyauté de lui imposer la concurrence des dieux. Lorsque cette femme fut enceinte, un des généraux macédoniens, Attale, proposa au cours d'un banquet de boire au futur héritier « légitime » (et il insistait sur le mot) du trône. Alexandre, furieux, lui lança une coupe à la tête en criant: « Alors, moi, qu'est-ce que je suis ? Un bâtard? » Philippe se précipita sur son fils l'épée à la main mais, ivre comme il l'était, trébucha et s'écroula. « Regardez ! le bafoua Alexandre. Il veut arriver au coeur de l'Asie alors qu'il est incapable de se tenir debout ! On croit percevoir un début de haine entre le père et le fils. Cela va se gâter.

Quelques mois plus tard, un autre général, Pausanias, vint lui demander réparation d'une injure que lui avait faite Attale. Comme Philippe ne lui donnait pas satisfaction, il le tua d'un coup de poignard. Nul n'a jamais su s'il avait agi à l'instigation d'Alexandre, ou d'Olympias ou des deux. Mais on les soupçonna et personne n'osa publiquement dénoncer qui que ce fût. Quoi qu'il en soit, on ne trouva pas de testament. Et Alexandre fut acclamé successeur de Philippe par l'armée qui l'idolâtrait. Il avait à peine 20 ans.

Philippe qui, dans son enfance, l'avait aimé d'un amour dans lequel entrait beaucoup d'orgueil, lui avait donné les trois meilleurs maîtres de son temps: le prince molosse Léonidas pour les muscles, Lysimaque pour la littérature et Aristote pour la philosophie. Aristote avait 42 ans et Alexandre 14. Leur élève ne les déçut pas. Il était remarquablement beau, athlétique, rempli d'enthousiasme et de candeur. Il avait appris par coeur l'Iliade dont, ensuite, il emporta toujours une copie avec lui comme livre de chevet, et choisit comme héros de prédilection Achille dont on disait que c'était un ancêtre d'Olympias. Il déclarait à Aristote: « Mon rêve est bien plutôt de perfectionner ma culture que d'augmenter ma puissance ». Jamais sincérité juvénile ne fut plus menteuse, lui qui conquerra le monde...Mais il donnait également beaucoup de satisfactions à Léonidas le stoïque par sa maîtrise en équitation, en escrime et à la chasse. On l'invita à courir aux Olympiades. « Je le ferais si les autres concurrents étaient des rois », répondit-il orgueilleusement. Mais, quand il apprit que personne ne pouvait dompter le cheval Bucéphale, il sauta sur lui et ne se laissa pas désarçonner. « Mon fils, lui cria Philippe, extasié, la Macédoine est trop petite pour toi ! » Une autre fois, ayant rencontré un lion, il l'affronta sans autre arme qu'un poignard en se livrant avec lui à un duel dont il semblait, rapporte un témoin, que l'issue devait décider lequel des deux serait roi. On ne saurait dire d'où il tirait toute cette énergie, car il était sobre et ne buvait pas de vin. Il avait coutume de dire qu'une bonne marche lui donnait bon appétit pour son déjeuner, et un déjeuner léger bon appétit pour le dîner. C'est cela, dit Plutarque, qui lui donnait l'haleine et la peau si parfumées.

Peut-être bien une partie au moins de cette force lui venait-elle du tempérament fougueux de sa mère dont il ne partageait pas du tout les débordements sexuels, mais plutôt les égarements affectifs comme ces célèbres colères. Émotif et sentimental, prêt à pleurer en entendant une chanson (il joua de la harpe jusqu'au moment où son père le railla pour cette faiblesse, mais, depuis lors, ne voulut plus entendre que des marches militaires), Alexandre, en amour, était un puritain. Il se maria plusieurs fois, mais toujours pour raison d'État. Il eut des parenthèses d'homosexualité comme un peu tous les Grecs de cette époque, d'où l'expression « l'amour grec » qui est depuis ce temps-là devenu très international. Mais le peu qu'il fit, il le fit toujours en cachette, avec le complexe de la culpabilité, et s'abandonnait à des accès de rage chaque fois que des courtisans lui amenaient chez lui ou sous sa tente de jeunes garçons ou des prostituées. Ses énormes trésors de tendresse, il les gardait pour ses amis et ses soldats. Plutarque dit que, pour un rien, il était capable d'écrire de longues lettres à un ami lointain. Ses qualités intellectuelles étaient donc supérieures, sans pour autant être prodigieuses comme son audace militaire le sera.

Il était extrêmement superstitieux; aussi sa Cour, qui finit par être sa tente, regorgeait-elle toujours d'astrologues et de devins; et c'était selon leurs verdicts qu'il échafaudait ou changeait ses plans de bataille. Fut-il réellement un grand général ? Du point de vue de la stratégie et de la tactique, il ne semble pas qu'il ait apporté la moindre variation aux critères de Philippe, qui fut réellement l'inventeur d'un nouvel art militaire. Il ignorait la géographie: il ne voulut jamais consulter de carte géographique, ses reconnaissances, il les faisait tout seul, ne fût-ce que dans l'espoir de rencontrer quelque ennemi ou quelque fauve avec lesquels se mesurer. Plutôt qu'un grand capitaine du type d'Hannibal ou de César, il fut un magnifique chef de bataillon qui, l'arme au poing, rendait irrésistibles des victoires préparées par un très compétent état-major hérité de Philippe. Son courage n'avait pas besoin de l'excitation de la bataille. Une fois qu'il était malade, il tendit à son médecin une lettre anonyme accusant celui-ci d'être au service des Perses et de vouloir l'empoisonner. Et il but la potion sans attendre de démenti. C'était un beau caractère indépendant et plein d'exubérances.

Un jour qu'il était encore enfant il se plaignit à ses camarades en ces termes: « Mon père veut tout faire lui-même: il ne nous laissera rien d'important à réaliser à nous ». Cette hantise était son cauchemar. Toute sa vie, il voulut surpasser son père, dont il a sans doute recherché l'affection ou l'estime sans l'avoir obtenu. En fait, lorsque Philippe mourut, rien n'était fait de ce qu'il avait voulu faire, comme le montra bien l'immédiate sécession des États grecs les plus importants de la Confédération de Corinthe. À Athènes, Démosthène organisa des fêtes d'actions de grâces et proposa à l'Ecclésia de décréter un prix à Pausanias, l'assassin de Philippe. Même en Macédoine des complots s'ourdirent pour assassiner le nouveau roi.

Pour ce qui était de l'énergie, Alexandre ne permit pas de regretter son père. En un clin d'oeil il démasqua et supprima les conjurés et marcha sur les États grecs qui n'attendirent pas son arrivée pour envoyer de nouveau leurs représentants à Corinthe l'acclamer général et reconstituer la Confédération. Alexandre revint sur ses pas, pénétra en Roumanie, y dompta une révolte, entra en Serbie, défit l'armée illyrienne qui se préparait à l'attaquer et redescendit en Grèce où, de nouveau, tous les États avaient fait défection parce que !a nouvelle de sa mort avait couru. À Thèbes, la garnison macédonienne avait été massacrée; à Athènes, Démosthène avait réorganisé son parti avec l'aide de l'or perse.

Chez Alexandre, on voyait s'alterner la cruauté et la générosité. Thèbes connut la première: par représailles toutes ses maisons furent rasées au sol, à part celle de Pindare; Athènes connut la seconde. Alexandre, qui avait un faible pour elle, amnistia tout le monde, même ceux qu'on qualifierait aujourd'hui de « criminels de guerre », à commencer par Démosthène. Il couvait pour cette ville si peu sûre un complexe d'infériorité que lui avaient donné ses études philosophiques et littéraires. Il avait demandé une fois à deux amis athéniens qui étaient venus le trouver à Pella: « Vous qui venez de là-bas, vous n'avez pas l'impression de vous trouver au milieu de sauvages ? » Plus tard, lorsqu'il s'en fut guerroyer en Asie, après chacune de ses victoires, c'est à Athènes qu'il envoyait, pour en parer l'Acropole, les trésors artistiques qui lui tombaient entre les mains, sans compter tous les animaux exotiques ou rares qu'il faisait acheminer à son maître vénéré Aristote.

Naturellement, pour la 3e fois, mais toujours avec la même absence de sincérité, les États grecs reconstituèrent la Confédération dans l'espoir qu'il allait enfin se décider à partir pour l'Orient. Ils ne lui lésinèrent pas les 20,000 hommes qu'il demanda pour renforcer ses 10,000 fantassins et ses 5000 cavaliers. C'était donc avec un 35,000 hommes qu'il s'apprêtait à attaquer l'armée de Darius, qui en comptait un million. Il ne les emmena pas tous avec lui. Il en laissa 1/3 en Grèce, sous les ordres d'Antipatros, parce qu'il avait désormais compris jusqu'à quel point il lui était possible de se fier à leur fidélité. C'est en -334, c'est-à-dire deux ans après son avènement au trône, qu'il partit pour cette sorte d'épopée, cette Anabase à l'envers, qui n'était rien de moins que faire bien inconsciemment sans doute l'action de conquête projetée par son père afin d'obtenir l'impossible affection de son père.

Est-il réel qu'il se proposât de faire de l'Asie et de l'Europe un seul royaume, et de lui donner l'unité de la civilisation grecque ? Alexandre est l'un des personnages qui ont le plus excité l'imagination des biographes et des romanciers. Alexandre ignorait ce qu'était l'Asie pour la bonne raison qu'à cette époque personne ne le savait, sauf peut-être un peu par les ouï-dire des vétérans de l'expédition des Dix-Mille de Xénophon. S'il l'eût su, je ne pense pas qu'il se fût proposé de la conquérir et de la garder sujette avec 23,000 hommes. À ce moment-là, il n'était pas encore assez fou pour concevoir un pareil dessein. Je crois que ses véritables mobiles peuvent se trouver dans la cérémonie par laquelle il couronna sa première étape. Tandis que ses hommes s'embarquaient sur l'Hellespont pour Abydos, lui débarquait au cap Sigée où, d'après l'Iliade, Achille est enseveli. Alexandre couvrit de fleurs ce qui était considéré comme la tombe du héros et se mit à courir autour tout nu, en s'écriant: « Heureux Achille qui fut aimé par un ami aussi fidèle et chanté par un aussi grand poète ! » Et voilà. Ce qui poussa Alexandre contre l'Asie ce ne fut pas un plan stratégique ou politique. Ce fut un rêve de gloire derrière lequel il courut 11 ans, sans jamais se réveiller

CHAPITRE XI

FÛT-CE DE VÉRITABLE GLOIRE ?

Les victoires d'Alexandre ont été fulgurantes. Elles ont suscité chez ses contemporains et dans la postérité une admiration sans bornes. Toutefois nous ignorons si nous devons les attribuer à sa valeur plutôt qu'à l'inconsistance totale des Perses qui, du reste, n'ont jamais gagné une seule bataille contre les Grecs même lorsqu'ils étaient 300 contre 1. Car ils se battaient en désordre face à des Grecs qui guerroyaient avec ordre parce qu'ils avaient inventé la stratégie (penser le rapport de force et l'organisation de son armée avant la guerre) et la tactique (l'art de disposer et de gérer ses forces durant la bataille).

Un premier contingent perse fut défait sur le fleuve Granique où Alexandre fut sauvé de la mort par son lieutenant Clitos. Toutes les villes d'Ionie furent libérées, Damas et Sidon se rendirent, Tyr, qui voulut résister, fut littéralement détruite. Jérusalem ouvrit docilement ses portes. Traversant le désert du Sinaï, le conquérant pénétra en Égypte, et la première chose qu'il fit fut d'aller, dans l'oasis de Siwa, rendre hommage dans son temple au dieu Amon, puisque c'était lui son père à en croire Olympias. Les prêtres, toujours prêts à plier la tête devant la puissance, le crurent eux aussi et le couronnèrent pharaon. Pour les récompenser de leur complaisance, Alexandre ordonna la construction sur le delta d'une nouvelle ville, Alexandrie, dont il établit lui-même le plan en laissant le soin de réaliser ce plan à son architecte, Dynocrate. Et il reprit sa marche sur l'Asie.

Sa rencontre avec le gros de l'armée de Darius eut lieu près d'Arbèles. En voyant cette multitude de 600,000 Perses, Alexandre eut un instant d'hésitation. Mais ses soldats lui hurlèrent: « En avant, général ! Aucun ennemi ne peut résister au relent de mouton que nous portons sur nous. » Il est difficile de savoir si ce fut réellement ce relent qui mit en fuite une armée aussi composite et aussi polyglotte que l'armée perse. Quoi qu'il en ait été, la débâcle fut chaotique, irrémédiable. Darius fut tué lâchement par ses généraux, et sa capitale, Babylone, se soumit sans résistance à Alexandre qui y trouva un trésor de 50,000 talents, qu'il répartit équitablement entre ses soldats, sa propre caisse et celle de Platées pour récompenser cette ville de sa courageuse résistance aux Perses en -480. Il ordonna la reconstruction immédiate des temples consacrés aux dieux orientaux auxquels il offrit de somptueux sacrifices, et annonça fièrement au peuple grec par une proclamation solennelle sa libération définitive de la suzeraineté des Perses.

Les objectifs de guerre étaient atteints, mais non point ceux d'Alexandre qui en avait d'autres précis. Il reprit sa marche sur Persépolis et, furieux d'y trouver des prisonniers grecs dont on avait mutilé bras et jambes, ordonna la destruction de cette admirable ville. Il continua sur la Sogdriane, l'Ariane, la Bactriane et Boukkara où il fit prisonnier l'assassin de Darius: il le fit lier à deux troncs d'arbre rapprochés par des cordes; lorsqu'on coupa les cordes, les arbres, en se redressant écartelèrent son corps. Il continua encore à travers la région de l'Himalaya jusqu'en Inde où, entendant parler du Gange, il tint à connaître ce fleuve. Le roi Porus, qui voulut s'opposer à son avance, fut vaincu.

Mais là, les soldats commencèrent à donner des signes d'impatience. Où voulait-il les conduire, leur roi, après cette course folle de milliers et de milliers de kilomètres au coeur de terres inconnues, dont on ignorait l'extension ? Alexandre, qui ne pouvait leur répondre puisqu'il ne le savait pas lui-même, se retira, indigné, sous sa tente, comme son héros Achille, et pendant trois jours, refusa d'en sortir. Puis, bien à contrecoeur il se rendit, et revint sur ses pas. Au cours d'un combat, il se trouva seul, à l'intérieur d'une citadelle ennemie, parce que les cordes avec lesquelles on avait escaladé les murs avaient cassé sous les pieds de ceux qui le suivaient. Il se battit comme un lion et finit par tomber, perdant tout son sang par ses blessures. Juste à ce moment les siens arrivèrent: ils avaient grimpé avec leurs ongles. Tandis que des soldats le rapportaient sous sa tente, les autres s'agenouillaient sur son passage pour lui baiser les pieds. Convaincu qu'il les avait reconquis, après trois mois de convalescence, le roi les ramena sur l'Indus qu'il redescendit jusqu'à l'océan Indien. Là, il fit fréter une flotte qui, sous le commandement de Néarque, ramena dans leur patrie les malades et les blessés. Avec les survivants il remonta le fleuve en s'ouvrant la voie du retour à travers le désert du Béloutchistan.

Il faut arriver à la retraite de Russie de Napoléon pour trouver une marche aussi désastreuse. La chaleur et la soif tuèrent et rendirent fous des milliers d'hommes. Lorsqu'on trouvait une flaque d'eau, Alexandre était toujours le dernier à boire, après tous ses hommes. Mais on peut se demander si son cerveau était encore complètement normal -- l'avait-il d'ailleurs, jamais été ? -- quand il arriva à Suse avec les quelques hommes échappés à ce massacre.

Une fois à Suse, il réunit ses officiers et leur exposa en termes péremptoires un programme très fuligineux de domination mondiale reposant sur des mariages. Il allait épouser simultanément, Statira, la fille de Darius et Parysati, la fille d'Artaxerxès, réunissant de la sorte les deux branches de la famille royale de Perse. Eux allaient l'aider en épousant et en faisant épouser par leurs subalternes d'autres filles de la noblesse locale. C'est lui qui pourvoirait aux dots en mettant à la disposition des nouveaux mariés la somme fabuleuse, tout à fait hors des proportions grecques, de 20,000 talents (1 talent =6,000 drachmes). À titre de comparaison, une fabrique de bouclier à Athènes rapportait un talent par an, et une banque rapportait 1.4 talent par an, et le salaire d'un maçon était de 2.5 drachmes. Ainsi, Alexandre déclarait que l'union du monde gréco-macédonien et du monde oriental, après avoir été sanctionnée sur les champs de bataille serait consommée dans les lits nuptiaux: ce serait le mélange des sangs en même temps que des civilisations.

Qu'ils y crussent ou non, ces rudes guerriers, séparés de leurs familles depuis 10 ans, trouvèrent agréable d'en fonder une autre avec des femmes perses, qui, d'ailleurs, étaient de fort belles filles. Les guerres chez les soldats ont toujours revêtu ce caractère très archaïque de quête sexuelle à peu de frais, si ce n'est le risque de leur vie... C'est ainsi qu'au cours d'une nuit de grandes fêtes, on célébra toutes ces noces collectives. Alexandre y présida, flanqué de ses deux épouses, et dans un costume de son invention que Plutarque nous décrit comme mi-macédonien, mi-perse. Aussitôt après, il proclama son origine divine, en tant que fils de Zeus-Amon. Les prêtres de Babylone et de Siwa la reconnurent, et les États grecs l'acceptèrent en riant sous cape. Seule Olympias, qui avait inventé cette histoire, et qui vivait toujours à Pella, fit ce commentaire sceptique: « Quand ce garçon aura-t-il fini de me calomnier comme si j'avais été une adultère » On n'a jamais su et l'on ne saura jamais si Alexandre était assez déséquilibré pour croire à cette fable ou si c'était par diplomatie qu'il la mettait en circulation. Une fois qu'il avait été blessé par une flèche, il avait montré sa blessure à ses amis en leur disant: « Vous voyez bien que c'est du sang humain, et non divin ! » Mais, désormais, il siégeait sur un trône d'or, portait sur la tête deux cornes qui étaient le symbole d'Amon, et exigeait de tous qu'ils se prosternassent devant lui. Le sobre adolescent de jadis buvait, maintenant, et quand il était ivre, il perdait la tête. Lorsque Clitos, qui lui avait sauvé la vie, lui dit que le mérite de ses grandes victoires ce n'était pas lui qui l'avait mais Philippe qui lui avait laissé une grande armée (et c'était vrai), pris d'un accès de fureur, il le tua. Une conjuration le rendit soupçonneux. Philotas, torturé, dénonça son propre père, Parménion, celui de ses généraux qu'il estimait le plus. Il mit également à mort Parménion. Torturé à son tour, le page Hermolaüs dénonça comme son complice Callisthène, le neveu d'Aristote, que le roi avait pris dans sa suite comme mémorialiste de ses expéditions et qui n'avait pas voulu se prosterner devant lui en affirmant que si tous ses exploits devenaient un jour historiques, ce serait parce que Callisthène les aurait écrits et non parce qu'Alexandre les aurait accomplis. L'impertinent fut mis en prison, où il mourut. Une sédition éclata parmi les soldats qui lui demandèrent leur licenciement. « Puisque tu es un dieu, Alexandre, et que les dieux n'ont pas besoin de troupes... » Alexandre furieux leur répondit: « Vous pouvez partir; dorénavant, je serai le roi de ceux dont je vous ai fait les vainqueurs. » Les soldats fondirent en larmes, lui demandèrent pardon. Et lui, ragaillardi, conçut aussitôt le projet de les emmener faire de nouvelles conquêtes en Arabie.

Mais, à ce moment, Héphestion mourut. celui qu'il considérait comme son Patrocle et qu'il aimait comme il n'avait jamais aimé aucune femme. Au point que, lorsque la veuve de Darius venant faire acte de soumission sous la tente du vainqueur, avait pris Héphestion pour Alexandre, celui-ci lui avait déclaré en souriant: « Il n'y a pas de mal à vous être trompée. Héphestion est aussi Alexandre. » Cette mort le frappa d'une manière irréparable. Il fit tuer le médecin qui n'avait pas su l'empêcher, refusa de prendre aucune nourriture pendant 4 jours, lui fit faire des funérailles pour lesquelles on dépensa des centaines de talents, envoya demander à l'oracle d'Amon qui, bien entendu, l'accorda, l'autorisation de vénérer le pauvre défunt comme un dieu. Et, comme sacrifice expiatoire, il fit égorger toute une tribu perse.

Il devenait clair que le conquérant venu de Grèce pour gréciser l'Orient s'était orientalisé, lui, au point de se transformer en un véritable satrape. Souffrant de plus en plus d'insomnies, il cherchait dans le vin ce succédané du repos qu'est l'étourdissement. Toutes les nuits il faisait avec ses généraux des paris à qui boirait le plus. Il fut, une fois, battu par Promachos qui ingurgita trois litres de vin de paille extrêmement fort et mourut au bout de trois jours. Alexandre voulut battre ce record, et il avala 4 litres. Le lendemain, il fut saisi d'une forte fièvre. Il voulut boire encore. De son lit dans les répits que lui laissait le délire, il continuait à donner des ordres aux gouverneurs et aux généraux. Le onzième jour, il entra en agonie. Quand on lui demanda à qui il voulait laisser le pouvoir, il répondit: « Au meilleur. » Mais il oublia de dire qui était le meilleur. C'était l'an -323: Alexandre allait avoir... 31 ans. On peut se demander ce qu'il aurait fait, s'il avait eu plus de temps. Cette brève aventure que fut sa vie a été si intense, si remplie d'exploits sensationnels que l'on comprend fort bien l'impression qu'elle a faite sur ses biographes. Je crois pourtant que toutes les intentions qu'on lui a prêtées sont privées de fondement. Elles ne sauraient se rapporter à une idée politique comme c'est le cas pour Philippe qui savait parfaitement ce qu'il voulait. Alexandre n'a pas suivi un plan; il a poursuivi une chimère. Bien plutôt que l'artisan, il nous semble l'esclave d'un destin. Ce qui nous frappe chez lui, c'est une force vitale tellement impétueuse, tellement effrénée qu'elle en devient un défaut. Ce fut un météore qui, comme tous les météores, éblouit le ciel et se dissipa dans le vide, sans rien laisser de constructif.

C'est peut-être bien précisément pour cela qu'il interpréta et conclut de la façon la plus adéquate le cycle d'une civilisation créatrice telle que la civilisation grecque, condamnée par ses forces centrifuges à la mort par dispersion.

CHAPITRE XII

ENFANTS DE SOCRATE !

C'est au moment où Alexandre avait l'illusion de conquérir le monde au nom de la civilisation grecque, que cette civilisation brillait de ses dernières lueurs. La littérature languissait, transformée qu'elle était en un assez mauvais succédané: l'art oratoire, fief des différents Démosthènes, Eschines, etc. La tragédie était morte; ce qui vivotait à sa place, c'était une comédie bourgeoise en harmonie avec de médiocres motifs d'inspiration: l'adultère ou la cherté de la vie. La sculpture donnait encore des chefs-d'oeuvre avec Praxitèle, Scopas et Lysippe. La science, bien plutôt qu'à de nouvelles observations et à de nouvelles découvertes, se consacrait à la classification scolastique de celles qu'on avait déjà faites. Rappelons que la science grecque ne procédait pas à des expériences comme la science moderne. Mais ce fut le moment où la philosophie atteignit son zénith.

ARISTIPPE

Ce fut là l'héritage de Socrate dont l'école avait fait naître un peu de tout. Parmi ses continuateurs, le plus superficiel, peut-être, mais aussi le plus pittoresque et le plus populaire fut Aristippe (-435 à -356), élégant exploiteur et globe-trotter infatigable. L'hédonisme ne fut pas pour lui simple théorie, mais système de vie. Tout ce que nous faisons, disait-il, nous ne le faisons que pour nous procurer du plaisir, même quand nous sacrifions notre vie pour un dieu ou pour un ami. Ce que nous appelons notre « sagesse » nous trompe. Les seuls qui nous disent la vérité, ce sont nos sens, et la philosophie ne nous sert qu'à les affiner. Aristippe était un bel homme de manières raffinées, d'une conversation séduisante, qui n'eut jamais besoin de travailler pour vivre. Une fois qu'il avait fait naufrage dans les eaux de Rhodes, il enchanta à tel point ceux qui le sauvèrent qu'après l'avoir habillé et nourri, ils lui ouvrirent une école à leurs frais. « Voyez-vous, mes enfants, leur dit Aristippe dans sa leçon d'ouverture, vos parents devraient vous pourvoir simplement de ce qu'il est possible de sauver même en cas de naufrage ».

Aristippe était originaire de Cyrène et vint à Athènes selon Eschine attiré par la renommée de Socrate. Faisant profession de sophiste, il fut le premier des Socratiques qui se fit payer et envoya de l'argent à son maître. Comme il lui avait envoyé un jour vingt mines, Socrate les lui retourna aussitôt, en disant que son démon ne lui permettait pas de les recevoir. C'était en effet une chose qui lui déplaisait. Xénophon n'aimait pas Aristippe, et c'est pourquoi il fit de son discours contre la volupté une adresse de Socrate à Aristippe. Théodore aussi, dans son livre Des Sectes, l'a maltraité, et Platon, dans son Traité de l'Âme. Il savait s'adapter au temps, au lieu, aux personnes et répondre de la meilleure façon en toutes circonstances: c'est pourquoi Denys l'estima plus que tous les autres, parce qu'il s'adaptait toujours bien à chaque circonstance imprévue. Il savait jouir du bonheur présent, il ne se donnait pas de peine pour jouir de biens qu'il n'avait pas. Diogène l'appelait le chien royal, ce qui était une injure bien envoyée. Timon raille son excessive délicatesse: «Comme la nature molle d'Aristippe qui manie le mensonge...»

On raconte qu'un jour, il ordonna à son domestique d'acheter une perdrix 50 drachmes; quelqu'un lui en fit reproche; il répondit: « Vous n'y mettriez sans doute pas une obole? » L'autre ayant acquiescé: « Une obole et cinquante drachmes, dit-il, c'est pareil pour moi. » Denys le tyran de Syracuse, un jour, lui donna à choisir entre trois filles de joie. Il répondit qu'il les emmènerait toutes les trois, « car Pâris lui-même s'était mal trouvé de n'en avoir pris qu'une ». Toutefois, on dit qu'après les avoir menées jusqu'à sa porte, il les renvoya, tant il était enclin aussi bien à prendre qu'à laisser C'est pourquoi Straton, d'autres disent Platon, lui disait: « Tu es le seul homme capable de porter avec indifférence un riche manteau ou des haillons. »

Denys lui ayant craché au visage, il ne s'en irrita pas, et comme on l'en blâmait: « Voyons, dit-il, les pêcheurs, pour prendre une carpe, se laissent bien mouiller par la mer, et moi qui veux prendre une baleine, je ne supporterais pas un crachat? »

Diogène qui lavait des légumes, le vit passer un jour et le railla ainsi: « Si tu avais appris à manger ces herbes, tu ne fréquenterais pas les cours des tyrans! » « Et toi, lui répliqua Aristippe, si tu avais appris à vivre en compagnie, tu ne laverais pas tes légumes! On lui demandait quel profit il avait retiré de la philosophie: « Celui de pouvoir parler librement à tout le monde. » On lui reprochait de vivre avec trop de mollesse: « Si c'était mal, dit-il, pourquoi le faisait-on lors des fêtes des dieux ! » On lui demandait quel avantage avaient les philosophes: « Si les lois disparaissaient, notre vie n'en serait point changée » Denys lui demandait un jour pourquoi les philosophes hantaient les maisons des riches, et pourquoi les riches ne hantaient pas celles des philosophes: « C'est, lui dit-il, que les premiers savent ce qui leur manque, et que les autres l'ignorent. » Platon lui ayant reproché sa vie trop molle, il lui demanda s'il croyait Denys homme de bien, et comme Platon en convenait, il lui dit: « Eh bien ! mais Denys vit d'une façon bien plus dissolue, rien ne m'empêche donc de bien vivre de cette façon.» On lui demandait la différence entre les gens savants et les ignorants: « La même qu'entre un cheval dompté et un cheval qui ne l'est pas. » Il entra un jour dans la maison d'une prostituée, et l'un des jeunes gens qui l'accompagnaient se mit à rougir. « Ce n'est pas y entrer, dit-il, qui est honteux, c'est ne pouvoir en sortir. » Quelqu'un lui ayant proposé une énigme à deviner: « Pourquoi voulez-vous, dit-il, sot que vous êtes, que je délie ce qui même lié nous donne du souci? » Il prétendait qu'il valait mieux être sans le sou que sans savoir, car dans le premier cas, on ne manque que d'argent, dans le second, on manque de ce qui fait l'homme. Un jour où on l'injuriait, il s'en alla, et comme son insulteur lui demandait la raison de sa fuite, il répondit: « Si tu peux dire des injures, moi, je ne puis pas en entendre. » Quelqu'un lui disait qu'il voyait toujours les philosophes aux portes des riches; il répondit: « Tout comme les médecins sont toujours aux portes des malades, et pourtant il n'en résulte pas que l'on préfère être malade.» Un jour qu'il naviguait vers Corinthe, la tempête s'élevant soudain, comme quelqu'un le raillait et disait: « Nous autres, gens ordinaires, n'avons point peur, et vous, messieurs les philosophes, vous vous affolez ! », il répondit: « La vie à laquelle nous tenons a plus de valeur que la vôtre.» À quelqu'un qui se glorifiait de savoir beaucoup de choses, il répondit: « Ce ne sont pas ceux qui mangent le plus qui sont en bonne santé, mais ceux qui mangent ce qui leur convient, de même les savants ne sont pas ceux qui ont un vaste savoir, mais ceux qui savent les choses utiles. » Un logographe avait plaidé pour lui et gagné son procès. Il demandait à Aristippe après cela: « En quoi vous a servi Socrate? » Il répondit: « À rendre véridiques les paroles que vous avez dites pour ma défense

Il élevait sa fille Arété dans d'excellents principes, l'exerçant à mépriser le superflu. Un père lui demandait un jour quel profit son fils retirerait de l'étude. « À défaut d'autre, dit-il, tout au moins celui-ci, qu'allant au théâtre, il ne sera pas une pierre assise sur une autre pierre.» Une autre fois, il demanda 50 drachmes à un homme qui voulait lui confier son fils, et comme l'autre protestait, et disait: « Mais pour ce prix, j 'achèterais un esclave ! » « Achetez-le donc, lui dit-il, vous en aurez deux. »

Il disait que s'il acceptait de l'argent de ses amis, ce n'était pas pour s'en servir lui-même, mais pour leur montrer comment eux devaient s'en servir. On lui reprochait, un jour où il avait un procès, d'avoir loué un avocat. « Mais, répondit-il, quand j'ai un repas, je prends bien un cuisinier. » Denys lui ordonna un jour de lui dire un mot des questions philosophiques. Aristippe répliqua: « Ce serait une chose ridicule que tu veuilles apprendre de moi l'art de parler, quand tu m'enseignes, toi, le moment où il convient de parler! » Et comme là-dessus, Denys, en colère, l'avait fait asseoir au dernier lit, « Tu as donc voulu en faire une place d'honneur », lui dit-il.

Un autre se vantait d'être un bon nageur. « Tu n'as pas honte, lui dit-il, de tirer gloire d'une qualité qui est celle des dauphins? » On lui demandait la différence entre le savant et l'ignorant. « Envoyez-les tous deux à quelqu'un qui ne les connaît pas et vous le saurez. » Un autre se vantait de pouvoir boire beaucoup sans s'enivrer: « Le mulet en fait autant , lui répondit-il. Un autre lui reprochait de vivre avec une fille de joie. Aristippe lui demanda: « Voyez-vous une différence entre une maison qui a eu beaucoup de locataires, et une qui n'a jamais été habitée? --Non. --Entre un bateau qui a porté des milliers de gens et un où personne n'est jamais monté? --Non. --Pourquoi donc y aurait-il une différence entre coucher avec une femme qui a beaucoup servi, et coucher avec une femme intacte? » On lui reprochait encore de se faire payer, lui, un disciple de Socrate. « Oui, je le fais, dit-il, et j'ai bien raison. À Socrate, on envoyait du pain et du vin; s'il en prenait peu pour lui, c'est qu'il avait pour intendants les grands d'Athènes. Moi, je n'ai qu'Euthykidès, un pauvre que j'ai acheté

Il fréquentait aussi la fameuse courtisane Laïs. Aux gens qui l'en blâmaient, il avait coutume de dire: « Je possède Laïs, mais je n'en suis pas possédé, et j'ajoute que s'il est beau de vaincre ses passions et de ne pas se laisser dominer par elles, il n'est pas bon de les éteindre tout à fait. » Il ferma la bouche à un homme qui lui reprochait sa gourmandise, en lui disant: « Tu n'achèterais sans doute pas ces bonnes choses pour trois sous? --Bien sûr! --Bon, dit-il, eh bien ! je suis moins gourmand que tu n'es avare ! » Simos, (c'était un Phrygien sans valeur morale), l'intendant de Denys, lui montrait un jour de riches appartements et de beaux pavés. Notre philosophe lui lança un beau crachat à l'oeil, et comme Simos se mettait en colère: « Il n'y avait pas dans ta maison, dit-il, d'autre endroit où je pusse cracher.»

Charondas, ou, selon d'autres, Phédon, ayant demandé: « Mais qui donc s'est parfumé? », il répondit: « C'est moi ce débauché, et le roi des Perses l'est encore plus que moi, mais prends garde qu'il n'en soit de l'homme comme des autres animaux, qui n'acceptent aucune injure, et que ne périssent les infâmes débauchés qui nous reprochent d'être si bien parfumés !»

On lui demandait comment était mort Socrate: « Comme j'aimerais mourir », dit-il. Un jour, le sophiste Polyxène vint le voir. Aristippe avait des femmes et une table richement servie, et Polyxène lui en fit le reproche. Le philosophe le laissa dire, et soudain: « Ne peux-tu pas, lui demanda-t-il, rester avec nous aujourd'hui? » Polyxène accepta. « Pourquoi me blâmais-tu, alors, dit Aristippe, ce que tu critiquais, ce me semble, ce n'est pas le festin, mais la dépense. »

Son valet portait un jour de l'argent, en voyage, et était accablé sous le poids: « Jette ce qui est en trop, lui dit-il, et ne porte que ce que tu pourras porter.» Un jour où il naviguait, il s'aperçut qu'il était sur un bateau de pirates. Prenant alors son argent, il se mit à le compter, puis, comme par accident, il le laissa tomber à la mer, et se mit à pousser des cris. On ajoute qu'il déclara préférable de voir son argent périr pour sauver Aristippe, à voir Aristippe mourir pour sauver son argent.

Denys lui demandait pourquoi il venait chez lui. « Pour vous faire part de ce que j'ai, et pour recevoir ce que je n'ai pas

Selon d'autres auteurs, il répondit: « Quand j'avais besoin de sagesse, je suis allé trouver Socrate. Aujourd'hui, j'ai besoin d'argent, je viens vous voir. » Il reprochait aux hommes d'examiner avec soin les objets qu'ils achètent dans les boutiques, et, quand il s'agit des gens, de les juger sur l'apparence. Ce mot est parfois attribué à Diogène. Une fois, après le boire, Denys avait invité chaque convive à mettre une robe de pourpre et à danser. Platon refusa en disant: «Je ne pourrais porter une robe de femme.»

Aristippe au contraire la revêtit sans façon, et, se mettant à danser, il dit très finement:

« N'est-il pas vrai qu'aux fêtes de Bacchus une âme sage n'est pas corrompue?»

Il demandait un jour à Denys une faveur pour un ami. Ne l'obtenant pas, il se jeta aux pieds du tyran. On lui en fit reproche. « Ce n'est pas ma faute, dit-il, c'est la faute de Denys: il a les oreilles aux pieds.» Comme il séjournait en Asie, il fut pris par le satrape Artapherne. On lui demanda s'il n'avait point peur; il répondit: « Comment pourrais-je avoir peur, imbécile, puisque je vais parler à Artapherne? » Selon lui, les gens instruits dans les arts libéraux, mais ignorant la philosophie, étaient comme les prétendants de Pénélope: ceux-ci ont à leur gré Mélantho, Polydora et les autres servantes, mais ils ne peuvent pas épouser la maîtresse. »

On lui demandait ce qu'il fallait apprendre aux beaux enfants, il répondit: « Apprenez-leur ce qui leur servira quand ils seront grands

On lui reprochait d'avoir quitté Socrate pour aller chez Denys. « Mais, dit-il, je suis allé chez Socrate pour m'instruire, et chez Denys pour rire.» Quand il se fut enrichi par ses leçons, Socrate lui demanda: « D'où vient que vous avez tant d'argent? » « D'où vient que vous en avez si peu? » répliqua-t-il.

Une courtisane lui dit qu'elle était enceinte de lui. « Comment peux-tu le savoir? dit-il. Si tu avais marché sur un sac d'épingles, pourrais-tu me dire laquelle t'a piquée? » On l'accusait de s'être débarrassé de son fils comme s'il n'était pas de lui. « La pituite aussi et les poux, dit-il, sortent de nous, nous le savons bien, et pourtant, comme ils sont inutiles, nous nous hâtons de nous en débarrasser.» Denys avait donné de l'argent à Aristippe et un livre à Platon. Quelqu'un en fit grief à Aristippe, qui répliqua: « Platon avait besoin de livres, et moi j'avais besoin d'argent. » On lui demandait: « D'où vient que Denys vous critique? » Il répliquait: « Est-ce que tout le monde ne le critique pas?» Il demandait de l'argent à Denys: « Mais tu me disais, répond l'autre, que le sage ne manque de rien.» « Donne toujours, dit Aristippe, nous discuterons après». Denys lui donne de l'argent. « Tu vois bien, dit Aristippe, que je ne manque de rien

Denys lui dit une autre fois: «Qui est venu chez un tyran, Fut-il venu libre, en est esclave.»

Il répondit: « Il n'est pas esclave s'il est venu libre. »

Brouillé avec Eschine, Aristippe lui dit un jour: « N'allons-nous pas nous réconcilier, et cesser nos folies? Attendrons-nous qu'on nous réconcilie à table après boire? --« Réconcilions-nous, je veux bien, dit Eschine. « Souvenez-vous donc, dit Aristippe, que je suis venu vers vous le premier, bien que je sois le plus âgé. »--« Bravo! dit Eschine, vous avez raison, morbleu! et vous êtes bien meilleur que moi, car je suis la cause de notre querelle, et vous êtes la cause de notre réconciliation.» Ceux qui s'en tinrent aux enseignements d'Aristippe et qui prirent le nom de Cyrénaïques professaient les opinions suivantes: « Il y a deux états de l'âme: la douleur et le plaisir; le plaisir est un mouvement doux et agréable, la douleur un mouvement violent et pénible. Un plaisir ne diffère pas d'un autre plaisir, un plaisir n'est pas plus agréable qu'un autre . Tous les êtres vivants recherchent le plaisir et fuient la douleur. Par plaisir, ils entendent celui du corps. » Quand il n'avait pas le sou, Aristippe demandait l'hospitalité de Xénophon à Scillonte, ou de la célèbre hétaïre Laïs à Corinthe. Laïs, aussi belle et aussi experte en affaires qu'en amour, exploitait jusqu'à l'os ses clients. À Démosthène, pour une nuit d'amour, elle avait demandé près d'un talent pour ses talents mais, pour Aristippe, elle avait un faible et l'hébergeait gratis. Il avait même été à Syracuse chez Denys qui lui avait une fois craché à la figure. « Bah ! avait déclaré Aristippe en s'essuyant le visage, un pêcheur est obligé de se mouiller bien davantage pour ne prendre qu'un poisson moins gros qu'un roi ! » Le tyran l'obligeait à lui baiser les pieds. Aristippe s'en excusait auprès de ses amis en leur expliquant: « Ce n'est pas ma faute si ses pieds sont la partie la plus noble de son corps ». Il n'avait jamais d'argent, mais tout le monde l'aimait en raison de la générosité avec laquelle il dépensait celui des autres. Quand il mourut, il déclara qu'il laissait tout à la Vertu, mais il faisait allusion à sa fille qui s'appelait Arètè (Excellence) et qui transcrivit en 40 livres l'aimable philosophie de son père, méritant de la sorte le surnom de « Lumière de l'Hellade ». Tout ces beaux livres ont été perdus, probablement brûlés par quelque fanatique. On ne connaît de ce bel esprit que ces misérables citations qui ne donnent sans doute pas la vraie mesure de son esprit que ses compatriotes purent mieux apprécier que nous.

DIOGÈNE

Un autre maître bien curieux, le plus provocateur de tous les penseurs de l'histoire à l'exception du terrible marquis de Sade, était Diogène (-413 à -327), le chef des Cyniques, ainsi appelés parce qu'ils avaient leur « gymnase » à Cynosargues. Ce « gymnase » avait été fondé par Antisthène, disciple de Socrate, qui lui avait déclaré une fois, en le regardant: « Antisthène, je vois ta vanité à travers les trous de ton vêtement ». C'était vrai. Antisthène, un peu Tarfuffe, avait mis dans l'humilité son orgueil, qui était énorme. D'origine servile, il avait institué cette école pour les pauvres et, tout d'abord, en avait refusé l'entrée à Diogène parce que celui-ci était fils d'un banquier --ruiné d'ailleurs. Il ne se décida à l'admettre que lorsqu'il l'eût vu dormir par terre avec les gueux et rôder lui-même en mendiant dans les rues. Atisthène était un homme exceptionnel, qui le savait, mais dont le complexe d'infériorité sociale le rendait un peu contradictoire et spécial, comme le sont les gens d'exception qui souffrent de ne pas être reconnus.

Diogène fut peut-être bien de tous les philosophes celui qui mit le mieux en pratique ce qu'il prêchait. Autant le stoïcisme voulait se comporter comme des dieux, autant le cynisme voulut restaurer l'animal en nous, guérir l'homme de son humanité. Cette humanité a deux horribles défauts selon les cyniques: la passion qui a pris la place du simple appétit, et le prochain avec qui nous sommes en compétition par le désir. Retournons à l'animalité et les deux disparaîtront, croient les cyniques. Comme il avait affirmé que l'homme n'est qu'un animal (ce qui était très moderne, diraient les sociobiologistes d'aujourd'hui), Diogène faisait, comme les animaux, ses besoins en public, refusait d'obéir aux lois et ne se reconnaissait citoyen d'aucune patrie. Ce fut lui le premier à employer, en se l'appliquant à lui-même, le mot de cosmopolite, parce que le but des cyniques est de s'affranchir de la Cité et de ses lois. Lors d'un de ses nombreux voyages, des pirates s'emparèrent de lui et le vendirent comme esclave à un certain Xénias, de Corinthe, qui lui demanda ce qu'il savait faire. « Gouverner les hommes », lui répondit Diogène. Xénias lui confia d'abord ses fils, puis, peu de temps après, toutes ses affaires. Il l'appelait « le bon génie de sa maison ».

Chez Diogène aussi, comme chez Antisthène et chez tous les autres professionnels de l'humilité, on trouve une ambition effrénée. Il tenait beaucoup à sa grande réputation de dialecticien spirituel et piquant. Une fois qu'il voyait une femme se prosterner devant une image sacrée: « Fais attention, lui dit-il, avec tous ces dieux qui sont en circulation, tu peux très bien en avoir un derrière toi à qui tu es en train de montrer tes fesses. » C'est chose célèbre que sa réponse à Alexandre le Grand qui l'invitait à lui demander une faveur: « Ôte-toi de mon soleil. » Ils avaient pourtant une idée en commun: ils tournaient tous deux le dos à la Cité-État. Diogène disait: « Je suis le citoyen de l'univers » et Alexandre conquérait le monde. Selon certains, c'est le même jour que moururent le grand roi et le pauvre philosophe, le premier à 31ans le second à 86. Ces cyniques sont les philosophes les plus radicaux et les plus contestataires qu'ait connus la Grèce. Ils sont très importants à connaître même s'ils heurtent de plein front nos conceptions morales les plus courantes. Ils nous aident à comprendre, par exemple, pourquoi la chanteuse américaine Madonna se masturbe durant son spectacle devant des millions de spectateurs, ou que Michael Jackson se prend les organes génitaux en hurlant ses chansons, ou que tant de millions d'Occidentaux se piquent et se droguent. Ce ne sont, rien de moins, que les pointes d'une philosophie cynique qui commence à émerger dans notre culture occidentale moderne. Les cyniques grecs en effet voulaient tourner le dos à la Cité, qui se disait elle-même la civilisation. Or elle était fille de Prométhée qui avait donné le feu aux hommes et avec lequel désormais on pouvait cuire les aliments. Diogène lui décida qu'il mangerait cru. La Cité avait fait l'homme, rival des dieux, lui Diogène valoriserait l'animalité de l'homme, d'où son désir de se faire appeler Le Chien, et d'être réellement un chien. Il cherchait l'animalité exemplaire. Il voulait tourner le dos à la sociabilité, donc il vivait dans un tonneau, bref comme un sans-abri. Tourner le dos à la propreté, donc refus des bains, du sport et autres choses de la civilité, orgueil de la civilisation. Il voulait aussi briser la famille, donc il favorisait l'inceste en voulant le généraliser. Voilà pourquoi il se moquait d'Oedipe qui, selon lui, avait manqué de cette sérénité cynique qui l'aurait empêché d'être malheureux d'avoir couché avec sa mère. « Le coq et l'âne font la même chose que lui et avec davantage de sérénité, » lance-t-il. Diogène voulait aussi effacer la différence des sexes, donc il voulait la mise en commun sexuelle de toutes les femmes préalablement masculinisées. La bonne conséquence fut qu'on les autorisa à philosopher afin qu'elles soient les égales indifférenciées de l'homme. Le vêtement unisexe était la mode cynique. Un jour, sa disciple Hipparchia mit en boîte un sophiste devant tout le monde. Le sophiste enragé s'avança et, pour la ridiculiser, lui souleva la robe pour voir si elle était une femme. La cynique Hipparchia, imperturbable, lui répondit qu'elle avait « déserté la condition féminine ». Plus audacieusement encore, Diogène voulait effacer les différences psychologiques entre les différentes parties du corps afin d'abolir toute notion de pudeur et, plus profondément, encore toute importance d'autrui. Vider l'homme, de son rapport humain aux autres, de sa spécificité humaine, voilà l'objectif des cyniques. Par ce moyen, ils croient vaincre toute douleur chez l'homme en abolissant la cause qui est l'humanité même de l'homme. Le retour à l'animalité est leur remède. La culture, ses codes et ses moeurs, la civilisation ses rites et ses convenances, voilà l'artifice qui crée le mal selon les cyniques. Ils se croyaient profondément divins, car ils étaient éminemment dionysiaques. Ils veulent ensauvager la vie. « Dévorez-vous les uns les autres » est leur mot d'ordre. Ils acceptent des choses, pour nous impensables, comme la nécrophilie. Ils haïssent le mariage, donc ils vénèrent l'homosexualité, la prostitution et l'inceste. Ils préfèrent la prostituée à la femme mariée, c'est-à-dire la licence stérile à la sagesse fertile. Le bestial et le sauvage sont pour eux les catégories du bonheur. Avec audace, les cyniques, Diogène en tête si l'expression est de mise, se masturbaient en public, et Cratès et Hipparchia copulaient devant tout le monde, à la manière des anciens rites agraires. Ils voulaient aussi abolir les funérailles et jeter les morts aux animaux, aux chiens qui avaient leur préférence, car le chien est leur animal emblématique. Anthisthène se surnommait lui-même « le vrai chien ». Ce désir de retour à l'animalité n'était pas, aussi curieusement que cela puisse paraître, l'abandon aux penchants naturels. C'était une discipline! Diogène s'est décidé à se mettre à l'école d'une souris libre pour apprendre d'elle à désapprendre la civilisation qu'on lui avait inculquée. Selon la philosophie cynique, les vivants doivent manger leurs proches parents morts, sous peine d'être dévorés vivants. On voit bien l'influence persistante de la philosophie cynique dans le rite de l'eucharistie chrétienne. Mais on la voit aussi dans ce mythe du bon sauvage de Jean-Jacques Rousseau, de ces hippies des années 1960s, de tous ces groupuscules et de toutes ces philosophies et sectes qui, constamment, à chaque époque, reprennent sans la connaître bien sûr, les éléments de la philosophie cynique. La différence, c'est que les Grecs l'ont établie mieux et plus systématiquement que tous et pour la première fois. Pour qu'on ne croit pas que nous avons inventé toutes ces choses, voici en vrac, sous la forme de fragments, qui est la forme de tout ce qui nous est parvenu de la quasi totalité des penseurs grecs, de l'oeuvre ou de la pensée des Cyniques:

« Les femmes seront communes chez les Sages et le   premier venu usera de la première venue » « . L'homosexualité n'est pas un mal . »

« Il n'y a aucune différence entre les rapports homosexuels ou hétérosexuels, féminins ou masculins; ils sont convenables les uns autant que les autres . »

« Le Sage s'unira avec sa fille si les circonstances le     veulent . »

« On s'unira avec sa mère, avec ses filles, avec ses fils;    le père pourra s'unir à sa fille, le frère à sa soeur . »

« On s'unira avec sa mère, sa fille, sa soeur. »

« Il n'est pas honteux de frotter de son pénis le sexe de sa mère. À propos d'Oedipe et de Jocaste, Zénon dit qu'il n'est pas honteux de frictionner sa mère si elle est malade et pas davantage de la frictionner pour lui faire plaisir et la guérir du désir. Se servir de sa main pour la masser ou de son membre (pénis) pour la soulager, ne fait pas de différence . »

« On doit prendre comme exemple les bêtes et    considérer que rien de ce qu'elles font n'est contraire    à la nature. Ainsi, il n'y a rien de répréhensible à ce    qu'on s'accouple dans les temples, qu'on y accouche    ou qu'on y meure. »

« Il n'y a aucun mal à vivre avec une prostituée ni à    vivre du travail d'une prostituée. »

« Diogène est digne d'éloge qui se masturbait en     public. »

« On mangera de la chair humaine si les circonstances    le veulent. »

« Chrysippe consacre mille vers pour engager à    manger les morts . »

« Non seulement on mangera les morts, mais même sa    propre chair si l'on a un membre tranché, afin qu'il    devienne partie d'un autre de nos membres . »

« On mangera ses enfants, ses amis, ses parents. son     épouse, morts. »

« On traitera le cadavre de ses parents comme s'il    s'agissait de cheveux ou d'ongles coupés; ou bien, si    les viandes sont consommables. on s'en servira    comme d'une nourriture. de même que l'on mangera    ses propres membres, amputés . »

« Les enfants cuiront et mangeront leur père et si l'un    d'eux s'y refusait c'est lui qui sera à son tour dévoré.» « Les enfants conduiront leurs parents au sacrifice et    les mangeront. » C. Mossé La Grèce ancienne, Seuil.

PLATON

Platon connut Antisthène le cynique et se ressentit un peu de la philosophie cynique, comme il le montre dans sa République où il caresse le rêve d'un État communiste fondé sur les lois de la nature. Mais il avait des idées plus pures, dirions-nous, bien qu'il avait en commun avec les Cyniques leur radicalisme intransigeant. Il était issu d'une vieille famille noble qui faisait remonter son origine céleste au dieu de la mer Poséidon et terrestre à Solon. Sa mère était la soeur de Charmides et la nièce de Critias, le chef de l'opposition aristocratique et du gouvernement réactionnaire des Trente. Son véritable nom était Aristoclès, ce qui signifie « excellent et renommé ». On l'appela Platon c'est-à-dire « large » en raison de ses larges épaules et de sa structure athlétique. D'ailleurs, la quasi-totalité des noms anciens, voire modernes, ont une origine parlante et descriptive du physique ou du caractère. Comme les Gagnons, les Gagnés, les Tremblay, les Petit ou les Légaré...

C'était en effet un grand sportif et un super-décoré de guerre comme son maître Socrate. Mais vers l'âge de 20 ans, il rencontra Socrate et devint, à son école, un pur intellectuel. Ce fut peut-être le plus diligent des élèves du Maître, qu'il aima passionnément comme le voulait, du reste, sa nature. Pour des raisons de famille, il se trouva pris dans les grands événements qui suivirent la mort de Périclès: la terreur oligarchique de Critias et de Charmides, leur fin, la restauration démocratique, le procès et la condamnation de Socrate. Tout cela le bouleversa et fit de lui un exilé. Il se réfugia d'abord auprès d'Euclide, à Mégare, puis à Cyrène, enfin en Égypte, où il chercha l'oubli et la paix dans la mathématique et la théologie. Il revint à Athènes en -395, mais s'enfuit de nouveau pour aller étudier la philosophie pythagoricienne à Tarente où il connut Dion qui l'invita à Syracuse et le présenta à Denys Ier. Le tyran, qui avait un complexe d'infériorité à l'égard des intellectuels, n'arrivait à les aimer que s'il parvenait à les mortifier ou à les humilier comme font tous les lâches détenteurs de quelque pouvoir. Il crut qu'il allait pouvoir le traiter comme Aristippe et lui dit un jour: « Tu parles comme un idiot. » « Et toi comme une brute!» lui répondit Platon, qui démontra ainsi son courage tout à fait grec. Denys le fit arrêter et le vendit comme esclave.

Ce fut un certain Annicéris de Cyrène qui déboursa les 3000 drachmes nécessaires pour le racheter et refusa par la suite de se les faire rendre par les amis de Platon qui, entre-temps, les avaient déjà réunies. C'est avec ce capital que fut fondée l'Académie. Ce ne fut pas la première Université d'Europe, comme l'ont dit quelques-uns, car l'université est une création médiévale. Il y avait déjà les prestigieuses écoles de Pythagore à Crotone et celle d'Isocrate à Athènes. Mais la fondation de l'Académie marqua certainement un grand pas vers l'organisation de l'école moderne. Les libellistes de l'époque en parlent comme on parle aujourd'hui du collège d'Eton c'est-à-dire comme d'une couveuse de bien des snobismes et des sophistications. Les élèves étaient vêtus de manteaux élégants; et ils avaient une façon bien à eux de gesticuler, de parler, de porter la canne... Ils ne payaient pas. Mais, comme c'était une sélection des fils des familles les plus riches, peut-être bien l'usage régnait-il parmi eux de donations considérables. Platon méprisait carrément la démocratie parce que dans son temps elle s'était avilie, et qu'en plus elle avait tué son maître vénéré, le meilleur des citoyens, Socrate.

Le fronton de la porte portait cette inscription: MEDEIS AGEOMETRETOS EISITO, MEDEIS AGEOMETRETOS EISITO ce qui revient à dire, mot à mot,: Montrer sa géométrie en entrant. (Les étudiants devaient bien rigoler en pensant au sens de premier niveau). Mais le sens était: "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre". Effectivement la géométrie occupait une place importante dans l'enseignement de l'école, en même temps que les mathématiques, le droit, la musique et l'éthique. Un peu comme aujourd'hui le prestige des mathématiques qui donne l'illusion bien fausse que les matheux sont plus intelligents que les autres, la géométrie possédait le même prestige usurpé. Usurpé, car on peut être très fort en math et en sciences de la nature et être un concombre dangereux en sciences humaines, tel Pascal, tels ces Prix Nobel allemands de chimie des années 1920-30 qui étaient inscrits au parti nazi... Platon était aidé par des assistants qui se servaient, pour enseigner, de différentes méthodes: conférences, dialogues, débats publics. Les femmes étaient admises: Platon était un féministe convaincu et il a écrit, dans la République, cette phrase extraordinaire et jamais citée: "Il n'y a aucun emploi concernant l'administration de la Cité qui appartienne à la femme en tant que femme, ou à l'homme en tant qu'homme. (...) Il est conforme à la nature que la femme, aussi bien que l'homme, participe à tous les emplois. Les femmes (...) quitteront leurs vêtements, puisque la vertu leur en tiendra lieu; elles participeront à la guerre et à tous les travaux qui concernent la garde de la Cité (...) ».

Il a traité de tous les sujets, dont celui-ci:« L'une et l'autre, richesse et pauvreté, perdent les arts et les artisans ».

Et cette phrase-ci qui représente l'éthique grecque qui nous commande d'être le maître de tout et l'esclave de rien: "Rien ne manque à un homme pour être tyrannique, quand la nature, ses pratiques, ou les deux ensemble, l'ont fait ivrogne, amoureux et fou. »

Un des quatre grands bienfaiteurs de l'Académie fut Denys Il. Il n'avait pas remplacé son père qu'il envoya tout de suite à Platon 80 talents, une sacrée galette! Peut-être bien est-ce là une suggestion de Dion. Le fait contribue à expliquer l'extrême patience que Platon montra à l'égard de ce capricieux souverain quand celui-ci l'invita à Syracuse. Le philosophe devait être un homme bien courageux pour revenir dans la ville et chez le fils d'un homme qui lui avait fait courir la vilaine aventure d'être vendu comme esclave. Mais ce qui le poussait, c'était aussi l'espoir de réaliser cette idéale république de l'Égalité, en laquelle il croyait inébranlablement. Cette république présupposait un gouvernement autoritaire aux mains d'un roi-philosophe. Denys II n'était pas philosophe, mais il était roi. Platon espéra en faire, avec l'aide de Dion, son instrument pour l'instauration d'un État de style spartiate, d'une austère moralité.

L'aventure finit comme nous l'avons dit. Intimidé par ce maître célèbre, animé d'une foi messianique, Denys se mit à piocher de tout son coeur. Ensuite il se lassa de la philosophie écouta Philistios et bannit Dion. Platon protesta, et, comme Denys, tout en protestant de la confiante et respectueuse affection qu'il nourrissait à son égard, tint bon en ce qui concernait Dion, il donna sa démission de l'Académie qu'il avait fondée également à Syracuse, et s'en fut rejoindre son ami réfugié à Athènes.

Il ne s'en éloigna plus que rarement. Il semble avoir eu une vieillesse assez heureuse, ou tout au moins sereine. Son école l'absorbait entièrement. Quand il n'enseignait pas, il emmenait ses élèves se promener par petits groupes pour continuer à les exercer à l'art d'argumenter. Platon était un homme candide sans rien de bourru ni de gourmé. Loin de là, il émanait de lui une chaude sympathie humaine. Non content d'exposer de grandes idées, il savait raconter des petites histoires des plus amusantes. Comme tous les hommes profondément sérieux, il avait un grand sens de l'humour.

Un de ses disciples l'invita un jour à être son témoin de mariage. En dépit de ses 80 ans sonnés, le Maître y alla, prit part à la fête, badina avec les jeunes gens jusqu'à une heure avancée de la nuit, mangea, leva peut-être un peu le coude; à un certain moment il se sentit un peu fatigué et, tandis que la ripaille continuait, se retira dans un coin pour y faire un petit somme.

Le lendemain matin on le retrouva mort. Il avait passé d'un sommeil momentané au sommeil éternel sans s'en apercevoir. Tout Athènes s'unit pour l'accompagner en masse au cimetière sans se douter qu'elle accompagnait à son dernier repos l'un des plus grands penseurs des sciences humaines de tous les temps.

Diogène Laërce nous apprend que « Platon naquit la 88e olympiade, (-427), jour anniversaire de la naissance d'Apollon à Delphes, et d'une famille de haute noblesse à Athènes ». Il reçoit une éducation poussée, tandis que la guerre extérieure et les luttes intestines déchirent la cité. Il suit l'enseignement des sophistes, dont les leçons de rhétorique s'accompagnent d'un message relativiste et sceptique; il fréquente, peut-être, l'héraclitéen Cratyle. Puis, en -408, c'est la rencontre, qui va décider de son existence, avec Socrate. Il s'attache à lui et recueille sa prédication jusqu'à la fin, à cela presque malade? Il n'assiste pas à la mort de son maître. 8 ans environ après celle-ci, il quitte Athènes ayant vraisemblablement déjà écrit l'Apologie de Socrate, le Criton, l'Hippias mineur, l'Alcibiade, l'Euthyphron, l'Hippias majeur, le Charmides, le Lachès, le Lysis, le Protagoras, le Gorgias et le Ménon. Il se rend en Égypte, puis à Cyrène, où il rencontre le mathématicien Théodore, et ensuite en Italie méridionale, où il se lie avec le pythagoricien Archytas, qui gouverne Tarente. D'Italie, il passe en Sicile, à l'invitation de Denys, tyran de Syracuse. À cause de ses critiques, ou de l'amitié qu'il noue avec Dion, beau-frère de Denys, il déplaît vite à celui-ci et est contraint à un retour mouvementé à Athènes. Il décide alors de se vouer à la formation scientifique et philosophique de la jeunesse, qu'il veut rendre apte à gouverner selon la justice et à régénérer l'État. Il fonde l'Académie, véritable institution d'enseignement et qu'il dirige pendant 20 ans. Période pendant laquelle il écrit le Phédon, le Phèdre, le Ménéxène, l'Euthydème, le Cratyle et tout ou partie de la République. À la mort de Denys en -367, et à l'avènement de son fils il se laisse convaincre par Dion de revenir en Sicile, où Denys II, d'abord élève zélé, ne tarde pas de trouver excessif le pouvoir que s'arrogent Dion, qu'il exile et de Platon, qu'il emprisonne. Relâché, le philosophe regagne Athènes où il rédige le Parménide, le Théétète, le Sophiste, le Politique et le Philèbe,. en -361, Platon croit devoir accepter une nouvelle invitation de Denys, mais l'expérience de nouveau négative se solde par un retour difficile. Peu après, Dion s'empare du pouvoir, mais loin d'agir en philosophe-roi, exerce une dictature odieuse et finit assassiné. Platon, blessé, repense dans les Lois les conditions de réalisation de son idéal politique. Et il écrit encore le Critias et le Timée avant de mourir en -347 ou -348, à 81 ans.

En fait, une carrière d'intellectuel en fin de période classique grecque. À 23 ans, il put constater la déchéance politique d'Athènes (-404) à sa défaite de -404 et souffrir plus personnellement encore de la mise à mort de Socrate, son maître vénéré (-399). Pour comprendre l'intellectuel engagé que fut Platon, il faut l'imaginer jeune contestataire de cette ville adoptive, si belle, où il cherche à faire se faire un nom et qui lui refuse, à ses débuts à tout le moins. L'Athènes démocratique verra ce jeune homme prendre des positions politiques aristocratiques, voire "spartiatisanes", un peu comme les jeunes communistes des années 60s si la comparaison n'est pas trop forcée. Elle ne lui en tiendra pas rigueur, elle oubliera ses sympathies syracusaines en se moquant cordialement de ses déboires avec les tyrans siciliens, qui par trois fois se sont bien joués de lui. Cependant, ses rivaux intellectuels ou académiques... continueront à vivre dans la polémique les différents accouchements des grandes créations de l'intelligence grecque. Dans une agitation passionnée, les intellectuels grecs, entre eux, se faisaient une lutte permanente, tant pour la notoriété que pour la recherche de la vérité. Leur métier était une espèce de jungle, une concurrence parfaite sur le marché des idées, où chacun courait après la célébrité, la sécurité politique, les drachmes et les disciples. Le savoir n'était pas, comme aujourd'hui, un Sphinx bien nourri aux mamelles de l'État, où la divergence d'opinion s'émousse dans la politesse des gens d'un même milieu bien arrivé. Les premiers grands intellectuels de l'histoire ont fait naître la pensée dans la guerre, au sens que la pensée imite le monde guerrier. Ils reproduisaient dans leur métier, dans leurs conceptions, dans leurs relations interpersonnelles le climat général de la vie de leur Cité, où la paix est un état temporaire, anormal, une trêve ou un répit entre deux guerres. La recherche de la vérité était enrobée et portée par le plaisir de la querelle, souvent très personnelle, comme quand Platon traitait Protagoras de « têtard de grenouille ».

Il était pratiquement impossible que les choses fussent autrement. Car, dès l'enfance, le jeune était initié au métier des armes, et que très tôt la Cité l'envoyait se battre. « Aristoxène rapporte que [Platon] fit trois campagnes militaires, une à Tanagra, une à Corinthe, et la troisième à Délos, où il se comporta en brave ». Cet état de conscrit permanent aura deux conséquences majeures pour l'histoire de la pensée occidentale à l'étape de sa naissance en sol grec:

1. Les intellectuels grecs éminents seront des hommes au caractère exceptionnellement courageux. Ils porteront leur savoir et ses nouveautés provocatrices sur la place publique, et au péril de leur vie. Un jour, "Crobyle, le Sycophante (avocat et accusateur public) croisa [Platon> et lui dit "Tu viens parler en faveur d'autrui, sans te douter que c'est toi qu'attend la ciguë de Socrate ». Et plus tard, son franc-parler avec le tyran Denys de Syracuse lui vaudra des menaces de mort très sérieuses de ce despote. Il sera même vendu comme esclave sur le marché d'Égine. En temps plus ordinaire, la dialectique était un beau terme pour désigner d'incessantes querelles de clans où l'amitié était précaire, et les sarcasmes constants. C'est dans cette arène, où les armes étaient des mots, qu'est née la pensée d'Occident.

2° Ce climat guerrier et son schéma militaire transpireront dans les créations intellectuelles elles-mêmes chez la quasi-totalité des penseurs grecs, de Thalès à Aristote.

Que visaient-ils donc, tous et chacun, à ce dangereux métier. Ils visaient l'idéal grec: la gloire.

«Je le crois, j'en suis sûr même.

On connaîtra plus tard mes écrits.

Quelqu'un prendra mes vers, leur ôtera leur rythme,

leur donnera un vêtement de pourpre et les enjolivera.

Et devenu irrésistible, il convaincra les plus rebelles»

disait le poète Épicharme.

Comme la pensée et l'armée se rejoignent, que fit Platon de cet héritage.? Il essaya de le métamorphoser. Il tenta la même folle et prométhéenne entreprise de Confucius, Bouddha, et plus tard Jésus et François d'Assise, de dissoudre cette agressivité, qui pactise avec la mort par le meurtre, l'injustice et la déraison. Il y réussit en élevant l'esprit des hommes vers à un niveau, à une sorte de mode qui est celui de l'éthique dont la cime n'est rien de moins que la sagesse et ses amis, la tempérance et la bienveillance. C'est bien ce que ses contemporains ont compris de lui en lui écrivant son épitaphe:

«Si la sagesse a jamais mérité récompense, il obtint la plus grande, car il n'a pas connu la haine».

Voici l'objectif fondamental du Platonisme, une sorte de paix de l'âme par le détour d'une Cité régénérée. Mais on a retenu en vrac que ses grands thèmes: l'idéalisme, la supériorité de l'âme sur le corps, la Cité soumise aux Sages, la tempérance puritaine, l'identité du Bien, du Beau et du Bon). Mais la fin véritable de cet exercice intellectuel dont l'objectif est éthique est la victoire sur la férocité humaine, dans une sorte d'amour assez stoïque fondé et porté par la raison.

Une oeuvre résumée perd de sa force de conviction et rien ne reste de sa beauté. Pour conjurer ce mauvais sort, nous allons utiliser le plus grand nombre de citations de Platon pour mieux rester proche de son oeuvre. Galien disait que « le lait est bien meilleur lorsqu'on le suce directement à la mamelle ». Platon, que l'on a rangé dans la catégorie des penseurs idéalistes en en faisant même le premier idéaliste de l'histoire de la pensée, est en même temps un esprit essentiellement réaliste, avec des objectifs politico-moraux très précis, avec des projets de société très articulés. Il veut rien de moins que fonder une société nouvelle sur une science certaine. Pour cela, il lui faut trouver la science parmi toutes celles qui existent, qui est la meilleure, la principale, et qui prendra « l'arkh », (le "commandement") de toutes les autres: « La possession des autres sciences sans la science de ce qui est bien risque de n'être que rarement utile et d'être au contraire le plus souvent pernicieuse à ses possesseurs ».

Mais c'est une certitude bien fragile pour l'élève de celui qui avoue «qu'il se trompe sur la réalité des choses et qui ne sait pas ce qu'elle est». Pourtant, une constatation s'impose: «l'âme qui possède a la fois la science et la force est la plus juste». Et Platon aussi récuse cette assertion, et le voilà qui «flotte d'une opinion à l'autre (...), pas encore délivré de l'incertitude». Il faut alors partir des faits, d'un constat: «Les Grecs ne délibèrent que rarement sur ce qui est juste ou injuste, car ils pensent que ces sortes de choses sont évidentes». Platon dans ses premiers dialogues reprend l'inquiétude socratique, qui est une inquiétude morale. Mes compatriotes font le mal croyant faire le bien parce qu'ils se disent utiles (efficaces). L'efficace ne s'identifie pas au bien. Voilà ce qu'il faudra démontrer à nos concitoyens. Mais Platon doit se heurter aussi à l'esthétisme de ses contemporains qui identifient avec trop de légèreté selon lui ce qui est beau avec ce qui est n'est pas mauvais. Socrate qui se savait fort laid savait aussi qu'il n'était pas mauvais, à la différence d'un beau mignon à qui on est porté spontanément à prêter à prêter toutes les vertus, donc à identifier chez lui le beau et le bien. Il commence à démêler le problème en disant: «Rien de ce qui est beau, en tant qu'il est beau, n'est mauvais. Et rien de ce qui est laid, en tant que laid, n'est bon ». Il a pour bel exemple Athènes qui a suivi son mignon de politicien Alcibiade qui l'a amenée à la déchéance dans sa rivalité avec Lacédémone, (autre nom pour la ville de Sparte). «Bien se conduire est bon, la bonne conduite est belle, il faut bien conclure que « le beau et le bon sont une même chose ». Platon discourt, mais son savoir n'est pas encore assuré. Il ne peut qu'identifier, dans ses premiers dialogues, que sur quoi il va faire porter ses efforts, sur les domaines du réel qu'il juge importants et sur lesquels plus tard il bâtira des certitudes. Pour le moment, il dit que les choses importantes sont « le juste, le beau, le bien, l'utile». Déjà, son lacédémonisme transpire comme si les Spartiates n'étaient meilleurs, non en eux-mêmes, mais parce qu'un agent extérieur les rendait meilleurs, une sorte d'objet extérieur à soi; exactement comme « l'amitié et la concorde font que le père et la mère aiment leur fils et s'accordent avec lui». L'agent actif n'est pas dans le coeur des sujets, mais celui-ci se fait mouvoir par celui-là, qui lui est extérieur. Platon, plus tard, fera la même opération intellectuelle envers la beauté en soi, qui sera toujours distincte des belles choses qui procède d'elle. Mais par où commencer? Il opte pour une question immense: «Qu'est-ce donc que l'homme? ». La réponse est impossible et la question est trop lourde . Répondre, c'est tout dire, et tout dire c'est au-dessus des forces de quiconque. Alors, Platon divise cette grosse citrouille en deux: « L'homme est autre chose que son propre corps». Mais tout se complique si «la sagesse consiste à se connaître soi-même» car il y aura une partie, l'âme, qui sera bien difficile à connaître si on ne peut l'appréhender aussi facilement que son propre corps. Une voie d'approche est possible: «Celui qui t'aime est celui qui aime ton âme », car celle-ci est «la partie la plus divine où résident la connaissance et la pensée». L'âme platonicienne est le siège de l'intelligible. Elle n'a pas tout à fait la pure spiritualité des chrétiens qui en ont fait, à la suite des pythagoriciens influencés par le mythe d'Orphée, une pure participation de Dieu à notre corps voué aux cendres de la mort. Pour Platon, « le corps n'est ni bon ni mauvais», propos scandaleux venant d'un Grec fils d'une civilisation pour qui le corps était beau et bon. D'ailleurs, le concept d'âme n'est pas une création platonicienne. Les Grecs identifiaient l'âme à la partie la plus subtile du corps. Ce n'était pas, à l'origine, un principe radicalement séparé du corps, mais plutôt sa partie la plus éthérée, siège du mouvement et du souffle, que la mort faisait taire, comme elle ferme nos yeux à la lumière. L'originalité platonicienne consiste à radicaliser cette notion qui se dématérialisera au détriment du corps qui ne sera plus « qu'une coquille où nous sommes emprisonnés comme une huître». De là suit que l' « on ne peut être heureux que si l'on est bon et sage » comme une huître qui n'oublie jamais qu'elle traîne une coquille. Le Système platonicien commence à se construire, et déjà la Cité voit ce qui lui manque si elle veut être heureuse: «Ce n'est donc pas de murailles, de trières, ni d'arsenaux que les villes ont besoin, Alcibiade, si elles veulent être heureuses; ce n'est pas de population ni de grandeur, si la vertu leur manque». Le moralisme (l'éthique qui cause et fait la morale aux autres) est la base du système platonicien, à la fois pour l'individu et pour l'État. La vie est à l'esclave ce que la vertu est au citoyen. Jean-Jacques Rousseau s'en souviendra dans son Contrat social. Mais cette morale, qui est mue par « un amour pour les hommes» a la dureté de la justice antique : «Le coupable doit être puni ». C'est Socrate lui-même qui le dit. Mais puni par qui? «Non par le nombre (entendons: la majorité démocratique), mais par la science si l'on veut être bon juge». Et que pour avoir les moyens de nos idées, Platon y ajoute le courage qui est aussi « une science » . Mais la connaissance de ce courage nécessite la science de quoi? La science de la sagesse, la science de l'âme. «C'est de l'âme que viennent pour le corps et pour l'homme tout entier tous les maux et tous les biens». Et c'est en l'ayant, cette sagesse, qu'on s'en fera une idée. Sachons d'abord qu'elle n'a rien à voir avec «la vie calme». Qu'est-elle alors? « La Sagesse est la Science d'elle-même et des autres Sciences». Elle nous donnera, peut-être, l'omniscience: «Nous passerions notre vie sans faire de fautes» . Platon se livre à une véritable apologie de la Science, dans une espèce de scientisme rêveur et absolu. Mais chez lui, il semble que l'intelligible ait happé l'affectif, comme si la connaissance et la volonté n'étaient pas séparées par un fossé que les velléitaires, eux, n'ont jamais pu sauter. On voit là l'influence de l'éducation militaire où la volonté dressée est en relation mécanique avec la connaissance: "je sais, j'y vais". De ceux qui désirent plus de science, Platon distingue les dieux et les savants parce qu'ils l'ont, et les autres parce qu'ils sont ignorants. Mais ceux qui l'aiment sont ceux qui ne sont pas encore ni bons ni mauvais. Et ce que nous aimons, nous devons regarder ce pourquoi, en vertu de quelle fin nous l'aimons, pour mieux reconnaître que nous aimons l'argent, ou les honneurs, ou notre maîtresse pour bien autre chose que ce qu'ils sont, nous qui « Détenons le milieu entre le bien et le mal ». Ce "principe" qui nous fait aimer un être pour autre chose qu'il n'est, s'agit-il, «de quelque convenance d'âme, de caractère, de moeurs ou d'extérieure? » Platon ne sait toujours pas. Et quand il abordera la beauté, dans l'Hippias Majeur, il se heurtera à des difficultés insurmontables, pour conclure que «les belles choses sont difficiles» . Les obstacles proviennent du fait qu'il veut extraire des choses concrètes et sensibles les abstractions intelligibles qui seront les instruments de la vertu et du bonheur. Il s'imagine que l'intelligible peut commander au sensible dans une harmonie qui, pour ses contemporains, n'appartenait jusqu'alors qu'aux dieux. Seuls les poètes sont les interprètes de cette harmonie.

Que reste-t-il à Platon pour sortir de l'impasse, si tous ne sont pas poètes ou si peu de temps? Il lui reste «L'âme, qui se nourrit de sciences». Mais le ton se durcit: « La vertu ne saurait être enseignée». Et Zeus n'a-t-il pas dit «que tout homme incapable de pudeur et de justice sera exterminé comme un fléau de la société»? Si les hommes ne sont beaux ou laids que par la nature ou le hasard, c'est par leur volonté d'application, d'exercice et d'étude qu'ils sont vertueux, ou son absence s'ils sont vicieux. «Le but du châtiment sera de les redresser». Les Grecs ont considéré la culture comme une Paideia, une pédagogie. Dans son esprit germe l'idée de fonder un ordre nouveau. Mais les difficultés s'accroissent et la fermeté ne les résout pas toutes, car le bon qu'il cherche à définir «est quelque chose de si varié et de si divers». Il cherche une physique de la vertu, pour en extraire une technologie de la Sagesse. Il ne trouvera qu'une nomenclature taxinomique et sémantique de la Sagesse. C'est mieux que rien et essentiel pour ceux qui raisonnent mal. Platon pense à trouver ce moyen efficace dans «la loi, tyran des hommes, qui fait souvent violence à la nature». Son modèle est tout près. Il pense à Lacédémone où la philosophie (pratique) fut à l'honneur. La bas, de vrais hommes sains et victorieux virent le jour. La bas, la hardiesse était doublée de courage. Il rêve que la science puisse un jour commander à tout: «La Sagesse et la science sont ce qu'il y a de plus fort parmi les choses humaines».

Ensuite, il lance une grande question: «Qu'est-ce qui pourrait assurer notre salut? Ne serait-ce pas une science?» Il le répète: «Il n'y a rien de plus fort que la Science. Et "quand on pèche, on pèche faute de Science dans le choix des plaisirs et des peines». Aristote, en désaccord, lui répondra là-dessus dans l'Éthique à Eudème. La grande crainte de Platon est que «la Sagesse ne puisse s'enseigner et n'arrive aux hommes par l'effet du hasard», comme une espèce de prédestination divine ou un bel effet du hasard génétique. Et cette science sera la science du bien, la Sagesse, car «le bien n'est autre chose qu'une science». Et ce bien a un grand prix, car il est rare: «C'est la rareté qui met le prix aux choses».

Platon, dès lors, cherche un terrain solide d'où il pourra partir pour atteindre la sagesse et, plus tard, la Cité idéale. Il sait quand même qu' « il n'existe dans le monde beaucoup d'arts qu'à force d'expériences, l'expérience a découverts; car l'expérience fait que notre vie est dirigée selon l'art, et l'inexpérience, au gré du hasard». Mais il se méfie de l'art sophistique ou «l'ignorant est mieux capable de persuader que le savant», à cause de cette illusion si puissante chez l'homme «que savoir et croire [puissent être] la même chose». Peut-il se fier aux jeunes pour qu'ils sachent redresser leurs aînés dans leurs actes et leurs discours, dans cette «Athènes, l'endroit de la Grèce où l'on a le plus de liberté de parler»?

Toujours reviennent les mêmes thèmes: Qu'est-ce que le Juste? L'Utile? Et, au bout du raisonnement, la dure réalité s'impose: «Nous ne voulons pas égarer les gens, les exiler, les dépouiller de leur bien par un simple caprice. Nous voulons le faire, si cela est utile» . La quête socratique d'un coeur meilleur le conduit à «préférer subir l'injustice que de la commettre». Les deux phrases ne s'opposent pas. Elles disent que la justice n'implique pas la mansuétude, mais la rectitude. Sparte parle par la bouche de Platon. La conclusion tombe droite: «Quiconque est honnête est heureux, et quiconque est injuste et méchant, malheureux». Si la réalité semble, chez nombre de crapules, démentir l'énonce, le moraliste n'en démord pas moins:

«Puisque faire une injustice l'emporte par le mal, la faire est donc plus mauvais que la recevoir» . Voilà qui est sublime à penser et tout aussi rare que peu évident, sous l'angle du bénéfice obtenu par la fraude. Platon imagine donc le principe sous l'angle du châtiment obtenu par la faute; alors là, on peut plus facilement se convaincre que subir l'injustice est moins pénible que la commettre. Imaginons, dit Platon, qu'on attrape le coupable et qu' «on lui brûle les yeux, on le mutile atrocement de cents façons, et il voit (après qu'on lui ait brûlé les yeux...?) les mêmes traitements infligés à ses enfants et à sa femme; on le met en croix et on le brûle tout vif» . On conçoit aisément qu'il vaille mieux subir l'injustice que la commettre. Le législateur serait justifié d'agir ainsi, car «celui qui châtie à bon droit châtie justement» et que « la punition assagit et rend juste».

Dans la réflexion morale de Platon, les trois vices, la pauvreté, la maladie, l'injustice ont leurs vertus correspondantes: l'économie, la médecine et la Justice; et cette dernière a la prééminence. Mais pour être «le plus heureux des hommes, par conséquent celui qui n'a point de vice dans l'âme», il faut le courage, l'abnégation du soldat à la volonté de fer: «Il faut poursuivre le beau et le bon sans tenir compte de la douleur, comme on s'offre au médecin pour être amputé ou cautérisé ... pour se délivrer de l'injustice [qu'on a soi-même commise» . Qui suivra cette morale inhumaine, celle de tous les réformateurs des moeurs, qu'ils soient Savonarole, Luther, Robespierre, l'Église québécoise des années 30s ou les Puritains américains du XVIIIe siècle. Cette morale est, à tout dire, irréaliste, au sens que peu d'hommes peuvent la vivre et qu'aucune société ne peut la mettre en oeuvre sans courir à un échec rapide. Mais le problème pour Platon n'est pas vraiment là. Il est dans l'opposition de la nature et de la loi: «dans l'ordre de la loi, on déclare injuste et laide l'ambition [du tyran> d'avoir plus que le commun des hommes, ... mais je vois que la nature elle-même proclame qu'il est juste que le meilleur ait plus que le pire et le plus puissant que le plus faible».

Toute sa vie, Platon le réformateur, Platon le moraliste butera sur cette opposition, qui demeure le millénaire échec de la Cité des hommes: l'inégalité foncière des hommes que leur sentiment de justice n'accepte jamais, comme si la nature disait non aux exigences de notre idéal. Et même «si une âme vit bien par ces trois qualités: la Science, la bienveillance et la franchise», cette âme seule au sein de la Cité ne parvient pas à la changer.. Alors un choix peut s'offrir, celui de Calliclès, le jouisseur, maître de ses jouissances par son intelligence et sa volonté: «Être beau et juste suivant la nature, c'est-à-dire laisser prendre à ses passions tout l'accroissement possible, au lieu de les réprimer, et quand elles ont atteint toutes leurs forces, être capable de leur donner satisfaction par son courage et son intelligence et de remplir tous ses désirs à mesure qu'ils éclosent.». C'est l'idéal inavoué de ceux qui espèrent gagner à la Loto. La réplique de Platon sera cinglante. Il est faux de prétendre que les belles idées morales, «ces conventions contraires à la nature, sont niaiseries et néant». Il renchérit et devient même sévère: «La joie, au contraire, n'est pas le bonheur, ni la peine le malheur, de sorte que l'agréable se révèle différent du bien». Et les preuves en sont la cuisine qui est un art en vue du plaisir, et la médecine, une science en vue du bien, si on accepte le principe que «le bien doit être la fin de nos actions et qu'il faut tout faire en vue du bien, et non le bien en vue du reste». C'est ça, en deux phrases la morale du devoir. Et l'homme vertueux verra ses modèles dans les artisans et les constructeurs qui cherchent et font le bien, qui ne font rien par hasard mais en vue d'une fin qui donne cohérence et ordre à leurs actions. En fait, «il faut satisfaire ceux de nos désirs qui, réalisés, rendent l'homme meilleur». «Et c'est là un art». Platon, ici, déborde ses propres hypothèses. Il n'y a pas si longtemps, toute cette démarche était une Science, maintenant, c'est un art. La différence est de taille, puisqu'une science se transmet mais qu'un art s'acquiert. Subtilité qui s'estompe si on admet que: «L'ordre et la règle dans l'âme s'appelle légalité et loi, et c'est ce qui fait les hommes justes et réglés». Platon n'en n'est pas encore à bâtir un système social et politique. Il ne fait que converser à la façon de son maître Socrate; il «cherche de concert avec son contradicteur» qui est pour lui une sorte de «bienfaiteur». Il y a chez Platon, une sorte de pré-christianisme, qui refuse la gloire au vainqueur quand la victime est toujours pitoyable: «la victime dans son malheur est moins honteuse, moins laide, moins mauvaise que son bourreau qui la frappe injustement». Et ce bourreau qui frappe injustement s'en sort à bon compte si et «personne n'est injuste volontairement et que ceux qui font le mal le font malgré eux». Un autre personnage avait répété un peu la même chose par cette phrase célèbre: « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Alors, pourquoi est-il juste de punir ces bourreaux si sévèrement? Pas de réponse chez Platon, sauf qu'il dit que «le châtiment est meilleur pour l'âme que l'incontinence». C'est justement ce point de vue assez paradoxal qui parcourt toute l'oeuvre de redressement patriotique auquel il convie ses compatriotes. Platon part de l'individu, lui propose la science suprême qu'est la science morale, ou Sagesse, et donne à ce même individu les principes éthiques, au coeur de sa conscience, pour fonder la Cité ou la régénérer envers et contre tous. Cependant, son nouveau citoyen n'est pas le héros romantique solitaire et gonflé d'orgueil, ou le virulent révolutionnaire casseur de traditions, ou le réformateur qui n'a de commerce ou d'entretiens qu'avec les dieux comme Numa Pompilius, Moïse, Mahomet ou Jésus . Il est l'intellectuel qui parle à des égaux en droit, à défaut de l'égalité dans l'intelligence et la vertu. L'identité des objectifs humains pourra suppléer à leur inégalité de nature. En effet, «le but des efforts de l'homme, [n'est-ce pas> de vivre le plus longtemps possible et de pratiquer les arts qui nous sauvent toujours des dangers?». Pour l'honnête homme, bien sûr, car «ce n'est pas un avantage de vivre pour le méchant, puisqu'il ne peut que vivre mal». Platon renchérit, toujours porté vers la sévérité, soit pour tenir haut les principes, soit pour rendre l'âme capable de s'y élever. Il affirme que la mort est préférable à l'injustice: «La mort en soi n'a rien d'effrayant». La leçon de Socrate a porté; sur le caractère de Platon certes, mais sûrement pas sur celle d'Alcibiade ou de l'ensemble des autres Athéniens, pas plus que la leçon de Sénèque sur la personnalité de Néron ou la leçon de Thomas More sur la personnalité d'Henri VIII. Comme un vendeur de porte à porte qui ne vend pas, Socrate ne se plaignait pas que ses étudiants à qui il enseignait la justice le traitaient avec injustice en s'esquivant honteusement de le payer. Était-ce par la preuve du marché que ses leçons n'avaient guère été utiles? Il s'en consolait en disant: «Je suis le seul Athénien, qui s'attache au véritable art politique ... car je vise au plus utile non au plus agréable». Le marché confirme bien qu'il ne paie que l'agréable, utile ou pas. Et la dureté n'est jamais agréable.

Le caractère platonicien est d'une dureté stoïque incroyable, pour lui-même et pour les autres: «Souffre qu'on te méprise comme insensé, qu'on te bafoue, tu n'en éprouveras aucun mal si tu es un honnête homme qui pratique la vertu. Suis-moi dans la route qui te conduira au bonheur». Car ceux qui faillissent à suivre cette voie sont justement ceux qui «ont pleine liberté de mal faire, principalement les rois, potentats, tyrans et hommes politiques. Mais qu'on le sache, la punition, ici-bas ou dans l'Hadès, qui les attend est pleinement justifiée: «C'est le seul moyen de se débarrasser de l'injustice». Ce sont des «incurables» qu'il nous faut voir subir «les plus grands, les plus douloureux, les plus effroyables supplices ... pour servir de spectacle et d'avertissement» pour que nous puissions tous «tirer profit de la punition» c'est-à-dire «devenir meilleur». La justice platonicienne est d'un prix très élevé pour la payer si cher. Le pardon est absent, et la dureté absolue.

Platon est happé par l'exigence et la quête éthiques, qui à défaut d'être une faculté sont un véritable mode d'être, mi-sentiment mi-disposition. «Je ne cherche que la vérité et je veux tacher d'être réellement aussi parfait que possible». Comme la majorité des hommes sont peu touchés par cette dimension psychologique de nature éthique, il leur faut autre chose pour y accéder malgré eux et pour leur propre bien. «C'est l'État qui forme les hommes et les rend bons, s'il est bon, et mauvais s'il est le contraire». Le perfectionnement viendra-t-il du moi ou de la Cité? «Ce n'est pas la terre qui a imité la femme dans la conception et l'enfantement, mais la femme qui a imite la terre». Le plus petit (ou la partie) imite (ou procède) du plus grand (ou de tout) . Conséquemment, l'effort de régénérescence politique de Platon se tourne progressivement du citoyen vers la Cité. Et il s'aperçoit que sa patrie, Athènes, est démocratique, c'est-à-dire que chez lui, «l'égalité d'origine établie par la nature nous oblige à rechercher l'égalité politique selon la loi et à ne reconnaître d'autre supériorité que celle de la vertu et de la sagesse». En effet, «il n'y a qu'une règle, c'est que celui qui parait être habile et vertueux commande et gouverne (...) [en vertu] de notre constitution fondée sur l'égalité de naissance». Mais comme paraître n'est pas être, Platon cherche la vertu réelle, celle par laquelle ce citoyen idéal sera «l'homme qui fait dépendre de lui-même toutes les conditions qui conduisent au bonheur» . Cet homme verra à ce que toute science ne soit pas séparée de la justice et des autres vertus. Il veillera à ne «pas pousser la guerre au-delà de la victoire ni sacrifier au ressentiment particulier d'un État la communauté grecque, tandis que contre les barbares il faut aller jusqu'à l'extermination». Platon, il est vrai, n'a pas ouvert son amour des hommes au-delà du monde grec, participant de cette mentalité antique où l'étranger est un barbare barbaros, ou pire un ennemi « hostis ». Il ne poussa même pas les Grecs des autres cités à s'unir contre les Barbares, comme Gorgias le fit. Il faut, dit Platon, s'appuyer sur la notion de vertu puisque la Cité bonne l'est que si conduite par le citoyen vertueux: «La vertu d'un homme consiste à être capable d'administrer les affaires de la Cité et, en les administrant, de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, en se gardant soi-même de tout mal».

Sur les femmes, Platon est laconique; ce bel adjectif français qui nous vient de Lakon veut dire lacédémonien. Il veut dire " parler brièvement "à la manière des Spartiates. Dans le cas, des Lacédémoniens (Spartiates), c'est qu'ils n'avaient rien à dire. Mais il a cette observation à leur propos qui rappelle les opinions de son contemporain, Xénophon, élève comme lui de Socrate. Xénophon, dans l'Économique, faisait de la femme une docile subordonnée du mari dans la gestion du patrimoine familial. Avec Platon, ce n'est guère mieux: «Le devoir d'une femme est de bien gouverner sa maison, de conserver tout ce qui est dedans et d'être soumise à son mari». Mais Platon a-t-il changé d'idée? Dans la République , il affirme avec une largesse d'esprit absolument moderne «qu'il n'y a aucun emploi exclusivement propre à la femme en ce qui regarde l'administration de la Cité». La femme n'est pas différente de l'homme, sauf pour l'enfantement chez la femme. Ce féminisme inattendu chez ce conservateur lui vient de son cher modèle lacédémonien. À Sparte, les jeunes filles avaient tout comme les garçons une éducation très vigoureuse. Les Grecs ont été les premiers à faire état de la question féminine, à travers leurs dramaturges Euripide et Aristophane surtout. Platon n'envisage le problème féminin que sous un seul aspect: la recherche de la régénération éthique de l'État par le Bien, dont les ennemis principaux sont l'injustice et «l'égoïsme». Il était sur la bonne voie en affirmant leur égalité foncière. D'abord, « la Santé est la même chez l'homme et chez la femme» et «l'homme et la femme, pour être vertueux ont tous deux besoin des mêmes choses». Cette percée moderniste serait sans tache s'il n'était gâché par ....«Mais les hommes sont plus sensés que les femmes»! Il faut dépasser le simple vouloir du bien, ou ses représentations banales, telles la santé, la richesse, les honneurs. Il faut aller vers l'âme, qui est immortelle; mieux encore «il n'est rien qu'elle n'ait appris». De là découle que «chercher et apprendre n'est autre chose que se ressouvenir». Sa théorie de la réminiscence par l'immortalité de l'âme l'amène à identifier la connaissance et l'aptitude à connaître: «Celui qui ignore une chose, quelle qu'elle soit, a en lui des opinions vraies sur la chose qu'il ignore». C'est logique puisque «tout se tient dans la nature».

Platon bute sur un grave problème. La vertu est-elle une science? Peut-elle alors s'enseigner? Il hésite, avance timidement et tautologiquement ceci: «la Science est la seule chose qu'on apprenne à l'homme». Mais «puisque la vertu est utile, elle ne peut être qu'une sorte de raison», et puisque «tout dans l'homme dépend de l'âme et que l'âme elle-même dépend de la raison», «nous en concluons que la vertu est raison». Voilà ce que Platon cherchait depuis longtemps. Il voulait identifier le moral et l'intelligible, pour les dégager tous deux de l'affectif, du passionnel, canaux par lesquels l'injustice tel un parasite venait s'infiltrer et s'établir. Puis Platon désespère: « La Science n'est pas le seul guide qui permette aux hommes de faire leurs affaires d'une manière juste et bonne». Retraite, ou faillite d'une espèce de ferveur scientiste chez Platon? Non. Disons qu'il bifurque vers une voie qui fut désastreuse dans l'histoire de la pensée humaine, il opta pour une régression spiritualiste. En fait, la cassure radicale qu'il avait opérée entre l'âme immortelle et le corps corruptible l'amenait à deux natures qui ne pouvaient s'harmoniser entre elles, ni que l'une puisse instruire l'autre: «La vertu n'est ni un don de nature ni une matière d'enseignement, mais c'est par une faveur divine qu'elle arrive dans l'intelligence de ceux qui en sont favorisés». C'était rien de moins qu'une défaite de la pensée scientifique humaniste. L'optimisme de l'homme envers l'homme prendra 2000 ans à s'en remettre.

Sur cette pente anti-humaniste, il rencontre la superbe sentence de son adversaire, Protagoras:

«L'homme est la mesure de toute chose». Sur les 10 plus belles phrases que l'homme ait composées, elle en ferait partie. Au lieu de voir, dans l'homme de Protagoras, l'humanité ou l'ensemble des hommes, Platon feint de n'y voir que l'homme individuel, avec ses limites et ses misères: «Il est absolument impossible que Protagoras ait dit vrai. Car un homme ne serait jamais réellement plus sage qu'un autre, si la vérité n'était pour chacun que ce qui lui semble». Il condamne la sublime sentence de Protagoras aux errements du subjectivisme, ne lui donnant même pas le crédit d'être une base pour comprendre, de l'intérieur, la subjectivité. Puisque cette dernière est le lieu de la fréquente déraison et le foyer permanent de l'injustice, il faut trouver une autre assise plus solide pour fonder et le savoir, et la vertu, et la Cité. Ce sera la nature. Quoique nous fassions, il faut «non point suivre notre fantaisie, mais selon ce que le commande la nature».

Même les mots doivent se soumettre à la réalité extérieure qu'ils désignent: «Le nom est un instrument propre ... à distinguer la réalité». Cherchons chez les héros «nés de l'amour» et habiles à parler. Mais les hommes sont, étymologiquement "anqropos", «ceux qui contemplent ( regardent et questionnent) ce qu'ils ont vu». C'est ainsi que Platon, à la suite de la langue grecque, définit sémantiquement l'homme. Platon tient des Pythagoriciens ses notions d'âme et de corps distincts. C'est la mort qui leur imposait cette distinction radicale entre les deux. La vie s'exprime en évidence par le souffle, la vie, le mouvement que le corps n'a plus quand il est mort. Ces éléments "envolés", reçurent le nom « âme », que Platon élève à l'immortalité.

Si certains ne veulent jamais mourir et acceptent la promesse ou l'illusion de leur immortalité, d'autres bien étrangement sont saisis d'un obscur besoin de mort. Dans une intuition prémonitoire, Platon annonce Freud. Il introduit la notion de désir même chez Hadès (le dieu des morts), qui est en fait le désir d'y rester, ou désir de mort, bien qu'exprimé confusément. Ce désir s'oppose à la nécessité, et surtout il est plus fort qu'elle.

Platon, dans sa quête incessante de connaissance sur l'homme, à des intuitions éblouissantes: «L'intelligence, neouhsis, c'est le désir htis du nouveau». Cet appétit de savoir, cette science qui renouvelle sans cesse ses certitudes, n'est-ce pas tout banalement le besoin du nouveau? Les savants, non lucides sur eux-mêmes, sont pris du même vertige. Ils confondent leur «disposition intérieure» qui «tourne en rond pour chercher la nature des êtres» avec «le mouvement et la génération perpétuelle». Platon ne dit rien de moins que les savants projettent sur la nature leur propre angoisse et incertitude personnelles. Ils souffriraient d'une espèce d'anthropomorphisme subjectiviste où le réel n'est plus qu'un miroir où ils verraient leur propre image. La Science moderne, devenue lucide de ses propres attitudes, ne dit-elle pas un peu la même chose: «La raison constituée est abolie au profit de la raison constituante.Le grand pédagogue moderne, Piaget, nous met en garde et dit bien que «le propre de la raison est de construire ou de composer et non pas d'identifier. Mais les mots, sémantiquement, révèlent les choses dit Platon, car «le nom est l'imitation de la chose». Prenons pour bel exemple le mal « kakos » qui indique ce qui entrave, et la vertu « arhth », ce qui coule avec aisance. Cherchons donc dans l'homme ce qui l'entrave afin de l'extirper, puisque nous sommes des hommes, c'est-à-dire, nous dit le vocabulaire, des êtres qui vont à contre-courant de ce qui nous entrave et nous limite.

Pour éviter à la fois la projection subjectiviste, le piège des mots et les faussetés de la tradition, il faut commencer sur un terrain solide, indubitable. «C'est sur le point de départ [le principe> qu'on doit toujours porter le plus de réflexion et le plus d'attention». D'autant plus «que je m'étonne depuis longtemps de mon savoir et je m'en méfie». Conséquemment, «ce n'est pas des noms qu'il faut partir, mais des choses mêmes qu'il faut les apprendre et les chercher, bien plutôt que dans les noms». Voilà ainsi défini le réalisme: non seulement les choses sont réelles, mais la vérité est dans les choses. Mais Platon les craint tout autant. Si ces choses sont soumises à un mouvement perpétuel qui les change constamment, et même qui change la connaissance qu'on a d'elles, la connaissance est impossible. Platon récuse ainsi Héraclite qui disait que « tout change » ( Panta rei ). Il ne peut y avoir de connaissance si tout change.

Il est des choses simples faciles à connaître, mais d'autres très difficiles. Par exemple, peut-on connaître la passion la plus forte qui soit, l'amour? Ou peut-on fonder quelque chose sur elle, ou au contraire la faire porter sur quelque chose d'autre? «L'amour n'est pas une chose simple» . Il est vécu dans la diversité des moeurs et pensé dans la diversité des opinions. L'amour s'apparente à l'ivresse, à un petit bébé qui lance ses flèches n'importe où. Pour Platon, si l'amour est « un sentiment qui doit gouverner toute notre conduite» , car il est le sentiment généreux par excellence qui fait que «seuls les amants savent mourir l'un pour l'autre» . Mais «tout amour n'est pas beau et louable» si on considère toutes les réalités différentes que ce mot charrie. Platon a ses préférences et, d'après lui, «est mauvais l'amant populaire qui aime le corps plus que l'âme». Chacun ayant son opinion, le mot amour porteur d'émotion forte, l'est aussi d'ambivalence. Platon dit alors que le bon critère est «l'épreuve du temps» pour juger d'un bon sentiment amoureux. Tributaire d'Empédocle, Platon reconnaît à l'amour une sorte de principat sur les astres, les saisons ou la médecine: «Les hommes ne se sont nullement rendu compte de la puissance d'Éros» . «L'amour recompose l'antique nature, s'efforce de fondre deux êtres en un seul, et de guérir la nature humaine» . Car, jadis, nous goûtions les bienfaits de l'hermaphrodisme (où nous avions dans un seul corps les deux sexes en même temps, soit "Hermès + Aphrodite"). Éros est si fort, qu'il est plus fort qu'Arès, dieu de la guerre. Il est «le guide le plus beau et le meilleur, notre sauveur par excellence». L'amour véritable est «l'enfantement dans la beauté, selon le corps et selon l'esprit». L'amour délivre l'homme «de la grande souffrance du désir». L'homme est un être mortel qui «participe à l'immortalité par la fécondation et la génération». L'amour non seulement nous sauve de la mort, mais de nous-mêmes qui changeons constamment: «Nous ne sommes jamais identiques à nous-mêmes». Pour arrêter le temps, solution qui nous rendrait immortel, c'est justement ce que les amants désirent; c'est «l'immortalité qu'ils aiment» à travers leur amour et par les multiples sacrifices qu'ils s'imposent au cours de leur vie. Les beaux corps ne sont que la première étape de l'amour vers celle, ultime, qui est «la beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance, ni la mort». Nous ne percevrons vraisemblablement que lorsque « les yeux de l'esprit auront supplanté les yeux du corps affaiblis par l'âge». Mais que verrons-nous alors? Nous verrons que «la vraie voie de l'amour ... c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant, comme par échelons, d'un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, puis à la science de la beauté absolue».

L'une des originalités de Platon fut de donner à l'amour désintéressé et généreux une place centrale dans la culture, honorable place que l'Antiquité grecque lui avait toujours refusée. Pour les Grecs anciens, le sexe Éros était un dieu, mais l'amour était une folie. Phèdre reprend l'opinion populaire grecque quand il dit: «celui qui aime a l'esprit malade». Mais Platon distingue bien le désir érotique, copulatoire et libidineux, pour faire rayonner l'amour altruiste, généreux et passionné. Il veut en faire un des sommets de la vie morale. Il prépare, ou anticipe le christianisme, à tout le moins la philanthropia hellénistique. «Le désir inné du plaisir » et « l'idée acquise qu'il faut rechercher le bien" sont «deux principes qui tantôt s'accordent, tantôt se combattent en nous». Le drame de la sensibilité occidentale, c'est d'avoir alternativement combattu ou appuyé l'un et l'autre principe, le plus souvent l'un contre l'autre, dans une totale dysharmonie. On ne s'entend ni sur la nature du bien, ni sur ses applications concrètes comme le montrent les discussions contemporaines sur la peine de mort, la sexualité ou l'inégalité économique. Mais parce que «la passion contraint à sacrifier le bien au plaisir» et même si «Éros ne saurait être mauvais» , il faut impérieusement veiller au «perfectionnement de son âme, la chose du monde la plus précieuse». Et cette âme, c'est le principe de «l'immortalité de l'être qui se meut lui-même. ... Le mouvement même est l'essence et l'idée même de l'âme». Voilà défini le chef. Qu'en est-il de son subordonné le corps? «Et tout le corps, lieu du désir animal, se soumettra à l'âme. Car tout ce qui est âme a la tutelle de ce qui est inanimé». Et de l'amour qui agite ces corps? «Les éléments supérieurs de l'âme . . . réduisent les amants à mener une vie réglée ... dans le bonheur et l'union. Ils tiennent en servage la partie où naît le vice et assurent la liberté à celle où naît la vertu». L'esprit classificateur et le mimétisme militaire grec avaient ainsi chez Platon réglé le sort de cette passion indomptable. Qui sera capable d'aimer si platoniquement sans que l'amour ne perde sa volcanique nature et les plaisirs qu'il donne?

Aujourd'hui, la réalité des choses relève des sciences tant physiques qu'humaines, et ce qu'on doit faire ou ne pas faire relève de la philosophie, précisément d'une des ses parties, l'éthique. Par contre, Platon traite tour à tour l'être et le devoir être, qui sont deux niveaux de réalité bien distincts: ce que sont les choses, et ce qu'elles devraient être, c'est-à-dire la science et la morale. Sa vision tout autant que son ambition est de les souder: créer une science morale, quasi-infaillible par laquelle la Cité ressemblera au rêve qu'on en a. Il désespère des sophistes qui, tout occupés à gagner leur cause à l'Ecclésia ou devant les tribunaux, ne s'occupent, non pas de la vérité, non pas de la nature des choses, mais de la «vraisemblance». Platon tient d'Hippocrate la bonne façon d'étudier la nature: « Pour étudier la nature d'une chose, quelle qu'elle soit ... il faut se demander si la chose ... est simple ou multiple; si elle est simple. examiner ses propriétés, comment et sur quoi elle agit, comment et par quoi elle est affectée; si, au contraire, elle comporte plusieurs espèces, les dénombrer et faire sur chacune le travail qu'on a fait sur la chose simple». Ce beau paragraphe pourrait être considéré comme le texte fondateur de toute la science moderne. Aristote son continuateur construira toute son oeuvre en développant cette méthode. Mais Platon hésite entre son ardent désir de science et sa passion de réformateur. Il reconnaît que tous les hommes qui composent une société ne sont pas tous des intellectuels et que leur réforme morale ne passe pas par la science qui implique temps et talent. Le mode de transmission même de la science le décourage:

«Les produits de l'écriture ... pose-leur une question, ils gardent gravement le silence ... ils ne sont pas capables de repousser une attaque et de se défendre eux-mêmes». La solution est alors qu'il nous faut un discours approprié à chaque âme, simple ou complexe. Et c'est la structure politique d'une Cité hiérarchique qui va donner à chacune le discours, la place et le bonheur qui lui sont dus. Platon propose alors sa République.

Dans les Cités grecques, la question sociale était le problème politique majeur. Comme Platon réduit la politique à une question éthique, il le donc ramène à une question de justice, à l'immémorial combat inégal entre les riches et les pauvres, les faibles et les puissants: « Je soutiens, moi, que la justice n'est autre chose que l'intérêt du plus fort».

Qu'est-ce que Platon entend par justice? L'appareil judiciaire, non; la jurisprudence, non; les différentes conceptions de la justice en tant que réalité sociale, souvent. En fait, il entend la vertu de justice qui porte l'homme libre et volontaire à donner à chacun ce qui lui est dû et à recevoir de tous et chacun ce qui lui est dû: «Qu'est-ce que donne l'art que nous appellerons justice? ».

Voilà une vertu bien spéciale. Elle tient moins de l'habitude, de la volonté, de la clairvoyance, que de l'art, c'est-à-dire de l'agir bien exécuté. Cette justice «distribue aux amis et aux ennemis bienfaits et dommages». La définition est brutale: «La justice consiste à rendre service à ses amis et à nuire à ses ennemis» . Cette conception n'est pas une originalité platonicienne, car on la retrouve aussi chez Xénophon. Le mot grec, dikaios, veut dire étymologiquement «séparé en deux». Elle implique l'idée d'égalité, d'équivalence entre deux parties opposées à qui l'on doit donner, à chacune, la moitié de la pomme contestée. C'est même une conception commune à toute l'Antiquité, que l'on retrouve dans le jugement de Salomon, et jusque dans le code d'Hammourabi: oeil pour oeil, dent pour dent. Elle implique aussi ne pas dépasser la mesure, et chasser la vengeance, toujours disproportionnée, entre les hommes. Mais cette justice n'est pas chrétienne, car à l'ennemi, il convient de donner le mal. Mais le premier humanisme grec si bien représenté par Platon veut aller plus loin: «En aucun cas et à personne, il ne nous est apparu juste de faire du mal». Cette grandeur morale se heurte à la force, qui la ridiculise. Ne pas faire le mal au brigand, n'est-ce pas l'encourager à nous piétiner? Si ce n'était que cela. Le réalisme de Platon se bute à ce bouillant désir de justice et de valeur morale que vient refroidir la justice réelle, celle que vivent les hommes entre eux, dans la Cité: «Le Juste n'est autre chose que l'avantageux au plus fort». Pour être encore plus précis et plus clair, il renchérit: «Dans toutes les cités, le juste est une même chose: l'avantageux au gouvernement constitué». Et jusqu'au désespoir: « L'homme juste est partout inférieur à l'injuste». Pour Platon, donc, la justice, qu'elle soit vue comme vertu individuelle, ou comme fait socio-politique, nécessite pour son épanouissement réel une métamorphose de l'État. On ne peut partir du coeur des hommes, de l'homme individuel, comme Confucius, Socrate l'avaient proposé, et comme plus tard les stoïciens et les chrétiens le proposeront. Il faut partir de la Cité. Une bonne Cité crée l'homme Juste, et non l'inverse. Car la majorité des hommes ont une conception opportuniste de la justice: «il est bon de commettre la justice et mauvais de la souffrir». Et Socrate a prouvé par son enseignement et sa mort que les hommes et la Cité sont injustes, et que la réforme morale par l'individu seul est un échec. Il sera lui-même broyé par la Cité injuste. La réforme proposée dans la République et dans Les Lois, s'explique; elle est le contre-pied de l'échec socratique. Socrate aux yeux de Platon, avait l'idée juste de la justice, et le mauvais moyen de la servir. Le sort réservé à Socrate ne donne-t-il pas raison aux partisans anti-socratiques qui considèrent la justice réelle comme un vulgaire rapport de force par lequel déterministement le plus fort sera... toujours le plus fort? L'idée de justice implique le respect des droits du plus faible. Le sort de Socrate ne donne raison ni à Platon, ni au cynique Thrasymaque. Il donne raison à l'individu Socrate contre tous. Car Socrate est l'individualiste qui crâne, puis sombre, fier et indifférent, dans sa propre mort. Cité et Justice dans sa farouche volonté s'évanouissent. Platon et Xénophon nous ont présenté un Socrate face à la Cité qui le tue, et dont la victime Eautontimoroumenos (Heautontimoroumenos) est consentante au supplice, et qui drape son échec politique réformateur, sa mise à mort, dans son acceptation vertueuse, comme un Jésus sur la croix ou un Sénèque sous Néron. Socrate est l'homme qui se suicide en se servant du bourreau de la Cité. Baudelaire eût pu dire de Socrate:

« Je suis la plaie et le couteau.

Je suis le soufflet et la joue.

Je suis les membres et la roue.

Et la victime et le bourreau».

Pourquoi sa mort a-t-elle mystifié tant de gens, à travers tant de siècles? Parce qu'elle exerçait la fascination de toute action glorieuse ambiguë, comme celui d'aller vers la mort (un mal) pour quelque grande cause (un bien). Chez Socrate, deux traits de caractère absolument opposés cohabitaient: son courage de soldat qui ne doit jamais céder devant l'adversité, alimentant une indépendance d'esprit provocatrice toute galiléenne; et une vieillesse certaine qui lui faisait désirer la mort. Conséquemment, il voulait la mort rapide, sans trop de douleurs, et dans la dignité qu'une longue maladie de vieillard lui aurait enlevée; il voulait la mort digne du soldat qu'il n'avait jamais cesse d'être depuis Potidée, bataille où il s'illustra. Socrate est clair là-dessus. La mort n'est pas si pire que ça: Personne, en effet, ne sait ce qu'est la mort ... Je crains donc les maux que je connais pour tels » et «craindre la mort, Athéniens, ce n'est pas autre chose que de se croire sage alors qu'on ne l'est pas» et « je me soucie de la mort comme de rien».

Mépriser la mort est le fait du brave, mais Socrate va beaucoup plus loin. Il la demande:

«Il faudrait vraiment que je fusse bien attaché à la vie [pour demander l'exil comme punition].» « J'aime beaucoup mieux mourir».

« Le mal court plus vite que la mort»

« Le vrai philosophe s'exerce à mourir»

« Je crois que les choses [ma condamnation et ma mort] sont ce qu'elles doivent être»

« La mort est un bien».

« La mort est un raccourci qui nous mène au but».

« C'est un merveilleux gain que de mourir ».

« Il valait mieux pour moi mourir à présent ».

«C'est qu'il me siérait mal, à mon âge, Criton, de me révolter, car il me faut mourir ».

Les textes sont indubitables. La mort est désirée par Socrate, objectivement comme un bien et effectivement comme un soulagement. Psychanalytiquement, la mort était une sorte d'érotisation dernière, par laquelle il rejoint la Femme. Il outrepasse sa mort dans l'union avec une femme, dans un amour que sa mégère d'épouse ne lui a jamais prodigué parce qu'il était laid et sans le sou: «J'ai cru voir venir à moi une femme belle et majestueuse, vêtue de blanc, qui m'appelait et me disait: << Socrate, tu arriveras dans trois jours dans la fertile Phtie>> »

Plus clair encore, Socrate affirme qu'il se cherche un bourreau à bon compte:

«Il te parait peut-être étonnant que ceux pour qui la mort est préférable à la vie ne puissent sans impiété se rendre à eux-mêmes ce bon office et qu'ils doivent attendre un bienfaiteur étranger ». Pour un moderne familier avec le concept freudien d' "instinct de mort", ce n'est pas étonnant, c'est clair.

Dans l'esprit de Socrate, le dieu le tue par le bras de la Cité; et il en est fort aise: « Peut-être n'est-il pas déraisonnable de dire qu'il ne faut pas se tuer avant que Dieu nous en impose la nécessité, comme il le fait aujourd'hui pour moi ».

C'est le mot "nécessité" qui fait problème: Parce qu'il n'y avait pas nécessité juridique qu'il meure. Il n'y avait nécessité que dans la tête de Socrate. En effet, la loi d'Athènes, permettait à tout condamné de proposer sa propre suggestion de peine, pour faire contrepoids à celle proposée par l'accusateur qui était, forcément et de coutume, maximale. En effet, il n'y avait pas de "Procureur de la Couronne" ou de ministère public dans le droit athénien. L'accusation en tenait lieu. Que fit Socrate de ce droit strict qu'il avait de proposer une peine plus douce, le bannissement pour 10 ans par exemple, ou une amende que ses amis auraient payée pour lui? Il le brûla, il le saborda avec mépris en proposant, par une proposition où se mêlaient la hautaine fierté et la témérité suicidaire, d'avoir plutôt en guise de peine la récompense d'être nommé président de la République, c'est-à-dire être nourri au prytanée. Les Juges, alors, n'avaient plus le choix; la peine de mort proposée par l'accusation était la plus logique composante du choix devant lequel ils étaient placés pour éviter de voir ridiculiser toute la Justice athénienne. En brûlant lui-même sa dernière carte, Socrate indiquait qu'il voulait mourir. Ses arguments rhétoriques, ou sophistiques..., nous fournissent eux-mêmes la preuve qu'il voulait mourir malgré la loi de la Cité qui lui permettait d'échapper à la mort. Car il dit qu'il se doit de «faire ce qu'ordonnent l'État et la patrie, sinon la faire changer d'idée par des moyens qu'autorise la loi et jusqu'au bout, soit «souffrir en silence ce qu'elle vous ordonne de souffrir. se laisser frapper ou enchaîner ou conduire à la guerre pour y être blessé ou tué». Soumission fascisante du Citoyen à l'État chez Socrate? Un peu, mais Socrate, par la loi, pouvait échapper à la mort. Et une Cité ne demande pas mieux que de sauver un citoyen innocent, ou punir à la limite de l'injustice sans la dépasser? Socrate a refusé d'obéir à la loi qui lui demandait de survivre. Il s'est euthanasié lui-même, en se cachant derrière l'honorabilité du respect de la loi, pour éviter les souffrances inutiles d'une vieillesse triste. Il justifie à ses propres yeux ce suicide par l'immortalité de l'âme et ses joies d'outre-tombe, mais surtout par cet argument du corps, siège de tous les malheurs et de toutes les pourritures: «Guerres, dissensions, batailles, c'est le corps seul et ses appétits qui sont en cause. ... dont le service nous tient en esclave». Ce mépris du corps, réceptacle pourri d'une âme pure et immortelle, sera une idée, que Platon tient d'ailleurs des Pythagoriciens, d'une telle influence qu'il provoquera d'effroyables catastrophes dans la sensibilité occidentale, renchérie par Plotin, Saint-Augustin et toute la chrétienté jusqu'à nos jours. L'Église, faisant siennes les conceptions morales les plus répressives de l'Antiquité, persécutera la sexualité. Elle maudira le plaisir sexuel pour le limiter au rôle exclusif de la reproduction.

Mais Platon, porté par un effort scientifique qui voyait s'effondrer sa puissance de conviction et sa maîtrise du monde moral, le spiritualisa de plus en plus pour lui éviter l'échec que la Cité démocratique corrompue lui laissait présager. Avait-il en tête cet Alcibiade, cet échec éducatif le plus désastreux de l'histoire antique?

Il avait voulu prendre le contre-pied de Thrasymaque qui disait que « La Justice n'est autre chose que l'intérêt du plus fort»; mais il lui a donné un peu raison en voulant démontrer que l'âme, que la pensée, que la sagesse, que l'esprit, sont les plus forts, plus puissants que leurs contraires; car «l'esprit est la cause de tout», et « le bien et la nécessité lient et maintiennent les choses [ensemble]». Ce retournement, où le physiquement plus faible est plus fort s'il l'est moralement, tout l'Occident le tiendra de Socrate et de Platon, et de leurs imitateurs chrétiens, qui ont ainsi formé la fibre morale de tout l'Occident. Ce sera Paul de Tarse devant Rome, Jeanne d'Arc devant Cauchon, Galilée devant l'Inquisition, Thomas More devant Henry VIII, et Soljénitsyne devant le Goulag.

«Voyons, peux-tu me dire ce qu'est la beauté?» Réponse: «Les belles choses sont belles par la beauté». En bonne logique moderne, nous sommes devant un truisme. L'influence sophistique est ici présente: un concept ne vient pas des choses, mais les choses viennent du concept. C'est une vieille idée asienne, d'où nous vient aussi la célèbre formule: « Au Commencement était le Verbe », qui indique que c'est le concept, le concept écrit qui donne naissance aux choses, non l'inverse. Il y a une similitude certaine entre cette conception asienne et la phrase de Platon. Le philosophe convient qu'elle ne mène pas loin. Mais dès qu'il cherche à quitter sa définition-truisme qu'il nous donne de la beauté, Platon présente une foule d'autres éléments, accidentels ou spécifiques, liés à la beauté qui dès lors fuse de sens. Ce n'est qu'après en avoir fait le tour que la beauté dévoile son sens fondamental, son origine et sa nature ultime. Avant d'y parvenir, Platon s'impose dans le dialogue de l'Hippias Majeur la besogne de démêler cet écheveau de sens agglutinés, mais sans y réussir.

«La jeune fille est belle, de par la beauté en soin», de même « la marmite ronde et bien cuite » un peu comme Xénophon qui trouvait belle une étagère de poteries bien rangées: ce militaire voyait la beauté dans l'ordre... Tout à fait grecque cette conception de la beauté qui dit que: «L'utile est le beau par excellence». Restes d'une conception paysanne de la beauté, qui hait l'artifice même délicieux où elle flaire le factice, hypocrite sourire de la tromperie et de la faillite. Aux yeux de la conception paysanne de la beauté, ce qui est beau doit servir, donc ce qui sert bien est beau. La beauté doit se lier au bien, le plus prosaïque qui soit, à mille lieux de la fantaisie, du gratuit, de la pure jouissance esthétique. Hippias résume bien l'idéal grec de la beauté à succès:

«Pour tout homme, en tout temps et en tout lieu, ce qu'il y a de plus beau au monde, c'est d'être riche, bien portant, honoré par les Grecs, de parvenir à la vieillesse et, après avoir fait de belles funérailles à ses parents morts, de recevoir de ses enfants de beaux et magnifiques honneurs funèbres ». La beauté est donc pour le Grec populaire, une beauté sociale, celle de la reconnaissance publique et celle des honneurs. C'est une beauté non plastique, non liée à l'objet d'art, non liée à la morale; elle a commerce avec la vanité, elle se mesure l'aune des applaudissements publics. Cette beauté-là ne plaît pas beaucoup à ce bohème de Socrate qui enseigne dans la rue sans être payé.

La beauté réduite à ce qui est utile cause des problèmes: l'ouïe, la vue, manger, faire l'amour sont utiles, mais ils ne semblent pas être beaux en soi. Car « le bien en effet ne peut pas être beau, ni le beau être bien si chacun d'eux est chose différente». En fait, le dialogue est une impasse: « belles choses sont difficiles ». Pourtant, dans le Premier Alcibiade, Platon avait identifié le beau avec le bon. Et toute sa vie, il se penchera sur «les choses plus importantes qui soient: le juste, le beau, le bien et l'utile ». Il cherchera une hiérarchie entre ces entités que certains perçoivent étrangères l'une à l'autre parce que distinctes, étrangères, voire incompatibles. Mais Platon les hiérarchisera les uns par rapport aux autres parce que sans «la science de ce qui est bien, la possession des autres sciences risque de n'être que rarement utiles, voire pernicieuses». Le problème, pour Platon, c'est de saisir le beau, l'utile, le bien et le juste à partir du logos, qui veut dire principe ou Idée, dont ils procèdent; il veut « regarder en lui la vérité des choses », car il récuse cette idée banale et commune à tous selon laquelle la beauté en soi provient de la forme, de la couleur ou de la matière.

Les Grecs, du temps de Platon, pratiquaient un art anthropomorphique, une architecture soumise aux notions de justes proportions, d'équilibre et de légèreté. Mais Platon, qui déteste le mensonge des poètes, y compris Homère, se méfie aussi des artistes qui fabriquent le faux à partir du réel, seul vrai: « La peinture est l'imitation de l'apparence. même pas de la réalité ». «L'imitation est loin du vrai». Il y a supériorité de la réalité sur l'imitation, qui est enflure. Platon est implacable: «L'imitateur n'a donc ni science ni opinion droite touchant la Beauté ».

L'apport de Platon à l'esthétique est d'avoir donné à la beauté un statut distinct de son créateur et distinct de la belle chose créée, de l'objet beau. Ainsi, il fondait l'esthétique, car une chose belle, en disparaissant par une quelconque destruction, n'amenait pas dans le néant la Beauté avec elle. La beauté est une chose distincte. Il existe la beauté en soi. Voilà l'apport platonicien, capital parce qu'il donne naissance à toutes les conceptions possibles de la beauté. En effet, la beauté pourra se retrouver dans n'importe quoi quand elle générera en nous le sentiment esthétique. Aristote: La beauté dans la juste mesure; Saint-Augustin: dans le reflet de l'image de Dieu; Baudelaire: dans le luxe, le calme et la volupté: Poe et Goya: dans l'horrible et l'insolite: Sade: dans le cruel; Hugo: dans le grandiose; Hitchcock: dans le morbide. Vermeer dans la douceur. Les classiques: dans le Sublime. Bref, toutes les conceptions dériveront des formes d'art, elles-mêmes perçues comme un beau en soi multiforme, mais toujours platonicien. Cela ne veut pas dire que Platon aurait accepté les différentes conceptions de la beauté qui lui furent postérieures. Mais distinguer la Beauté en soi, et la belle chose impliquait un cheminement ascétique où l'individu partait de celle-ci pour atteindre celle-là par un périple où les âmes, nous dit le Phèdre, avec deux coursiers et un cocher (le Nous d'Anaxagore), s'élèvent vers le beau idéal, vers l'Idée, vers le monde intelligible où, finalement, le Beau se confond au Bien et au Bon, c'est-à-dire la beauté divine. L'amour platonique, c'est le lieu, le moment où l'intelligence est ébloui par le Beau moral.

Cette recherche de l'Absolu par la beauté aboutit dans le système platonicien à une politique artistique. Dans les Lois, il se fait admirateur de la législation hiératique des Égyptiens, propose une sélection musicale qui exalte l'art dorien militaire et qui bannit toute musique intimiste (lydien) ou sensuelle (ionien). Pour Platon, la censure artistique est nécessaire. Cependant, loin de lui l'idée que la censure et le moralisme en art tueraient son énergie. Purificatrice, cette course ascétique vers l'éternelle Beauté, d'où toute belle chose procède, nous conduit à la science, qui possède à son tour sa propre beauté, celle qui nous fait dire qu'il est beau de juger vrai.

CHAPITRE XIII

ARISTOTE (-384 à -322)

Parmi tous les élèves de l'Académie, le plus malheureux de la mort du Maître fut Aristote. Non content de prendre le deuil, il éleva un autel en son honneur. Mais est-ce l'affection qui lui suggéra le reste, ou bien sa mauvaise conscience ? Sûrement la première, parce que l'un comme l'autre ont atteint chez lui les sommets de la qualité humaine.

Aristote était venu à Athènes de la Thrace. Il appartenait lui aussi à une bonne famille, bourgeoise dirions-nous aujourd'hui. Son père avait été à Pella le médecin de confiance d'Amyntas, père de Philippe et grand-père d'Alexandre. Et il l'avait initié à la médecine et à l'anatomie. Mais quand il connut Platon, il lui arriva ce qui était arrivé à Platon quand il avait connu Socrate: il changea de vocation. Sans toutefois que son tempérament suivît cette vocation.

Aristote fut l'élève de Platon pendant 20 ans. Platon le taquinait en l'appelant « le liseux », le petit intellectuel borniqueux du fond de la classe en somme. Platon devait l'aimer, car Aristote fut le seul à écouter jusqu'à la fin Platon lire son traité De l'âme, qui avait fait partir un à un son auditoire vraisemblablement endormi par un tel sujet. En effet, plus ils l'écoutaient plus ce qu'ils étaient venus voir, le fond d'eux-mêmes, était invisible. Il est probable que pendant les premières années, Aristote fut complètement sous le charme du Maître qui possédait ce qui lui manquait à lui: la poésie. Platon ne suivait pas un système scientifique rigoureux ni dans sa doctrine ni dans sa méthode d'enseignement. Pour une seule raison: la science telle que nous l'entendons n'était pas encore née, surtout la stricte division entre sciences n'existait pas encore. C'était, plutôt qu'un penseur, un artiste. Mais en même temps il cherchait à ramasser et à exposer ses idées avec une rigueur extrême. C'est en ce sens là qu'il travailla dans le bon sens à la naissance de la science, surtout les sciences humaines. En dépit de sa méthode d'encadrer les idées dans un ordre géométrique et selon une hiérarchie définie, il ne fut jamais entièrement le maître de son caractère passionné qui le portait infailliblement à des contradictions. S'il aimait la mathématique par la force apodictique de ses démonstrations, c'est précisément parce qu'il y cherchait la rigueur que son tempérament ne respectait pas toujours. Ceux qui veulent étudier ses théories doivent les filtrer, comme des pépites d'or au milieu du sable, dans une prose abondante et composite, remplie de divagations littéraires et d'illuminations poétiques. Il reconnaissait lui-même qu'il était incapable d'écrire un « traité », comme un manuel par exemple. Il préférait les dialogues parce que ceux-ci se prêtaient davantage à l'improvisation et aux digressions, un peu comme ces profs qui ne finissent jamais leurs notes ou leur programme. Même en tant que mémorialiste, il n'a pas tellement de scrupules. Le portrait qu'il nous a laissé de Socrate est certainement « vrai », mais cette vérité est obtenue au moyen d'anecdotes que le modèle lui-même a déclaré entièrement inventées. Platon est un écrivain: en tant que tel, il construit ses personnages avec un vif sentiment dramatique qui, naturellement, n'a rien à faire avec la réalité. Il est plus proche du poète, lui qui méprisait Homère, que du sociologue à sondages qu'il n'était pas capable d'être ou n'aurait jamais voulu être.

Étant donné son envergure, il est impossible de résumer la doctrine de Platon. Mais on voit clairement quel genre d'homme c'était. Nietzsche l'a appelé un « pré-chrétien » en raison de certaines de ses anticipations théologiques et morales. Platon aurait accepté l'idée de la compassion, de la charité et de l'amour du prochain. Sur sa tombe on y lisait: « Si la sagesse a jamais mérité récompense, il obtint la plus grande, car il n'a jamais connu la haine. » Mais il aurait refusé le puritanisme, le clergé sexiste et la soumission de l'esprit scientifique à la théologie et les fables merveilleuses ou miraculeuses. Il a, d'une façon naturelle, une religiosité à lui, mais confuse, dans laquelle l'idée du péché et de la purification se mêlent de bizarres croyances pythagoriciennes et orientales sur la transmigration des âmes. Dans le domaine moral, c'est un puritain même s'il eut des amants tant hommes que femmes. Dans sa cité idéale, il accepte la communauté des femmes (les femmes sont à tous les hommes) en plus d'être un naturiste qui veut que les femmes aillent nues sur la rue. En politique, c'est un totalitaire digne du « prix Staline ». Il souhaite la censure de la presse, le contrôle de l'État sur les mariages et sur l'éducation proclame la discipline plus importante que la liberté de pensée, et la justice plus nécessaire que la vérité. Voilà où en est arrivé le philosophe pour qui les passions sont pour l'homme une servitude. Ses derniers dialogues sont décourageants: l'héritier de la grande culture athénienne chante des hymnes à Sparte et approuve le bannissement qu'elle avait prononcé de la poésie, de l'art, et de la philosophie même. Ce qui n'est pas très logique de la part de l'ancien disciple de Socrate. On voit bien que Platon haïssait la démocratie qui avait tué son maître Socrate, parce qu'elle avait manqué d'équilibre, de modération et de justice.

Personne peut-être n'a eu, plus qu'Aristote, le sentiment exact des confusions et des contradictions dans lesquelles tombait Platon, dès que, les années passant, il se mit à le considérer d'un oeil détaché et critique. Il ne semble pas qu'il lui ait jamais manqué de respect. Au contraire, à en croire ce que raconte Diogène Laërce, il s'était fait remarquer par le Maître non seulement comme le plus intelligent, mais comme le plus appliqué de ses élèves. Mais sous cette docilité apparente, il préparait déjà ses réfutations. Il vivait cette relation extraordinaire d'un amour et d'une admiration cohabitant avec la divergence d'opinions.

Après la mort de Platon, Aristote émigra à la cour d'Hermias, un petit tyran de l'Asie Mineure, dont il épousa la fille Pythias. Aristote à qui beaucoup reprochèrent sa froide logique fut, derrière le savant, un homme véritable. Il avait écrit à celle que son désir avait élu en son coeur: « Tu est belle, ô jeune fille. Et c'est un sort envié dans la Grèce que de mourir pour toi». Ce moraliste qui fit de la juste mesure le principe de son éthique savait au bon moment la mettre entre parenthèse. C'est parce qu'il y a des exceptions que certains beaux principes sont vivables. Il se préparait à fonder là une école sous les auspices du dictateur qui avait été son condisciple à l'Académie quand les Perses tuèrent celui-ci et annexèrent son État. Aristote réussit à s'enfuir à Lesbos où Pythias mourut après lui avoir donné une fille. Le veuf se remaria plus tard ou tout au moins cohabita avec Herpillis, célèbre hétaïre (prostituée galante et raffinée) de l'époque. Mais il regretta toujours amèrement Pythias et, à sa mort, demanda d'être enseveli près d'elle, détail pathétique assez en contraste avec la légende qu'il a laissée d'avoir été un homme aride et froid, un pur cerveau ratiocinant, incapable de passions et de sentiments.

En -343, Philippe, qui le connaissait probablement comme le fils du médecin de son père, le fit venir à Pella pour lui confier l'éducation d'Alexandre. Si cela fut un grand honneur pour le philosophe, ce fut aussi le début de ses malheurs. Alexandre eut, pour son maître, la plus grande vénération. Il lui écrivait, pendant ses vacances, des lettres dévotieuses, quasi passionnées et lui jurait qu'une fois qu'il aurait le pouvoir, il ne l'exercerait qu'au profit de la culture. Nous ignorons si Aristote, de son côté, a rêvé de faire d'Alexandre ce que Platon avait rêvé de faire de Denys II: l'instrument de sa philosophie. Nous ne le croyons pas; c'était un homme trop désenchanté pour s'abandonner à de semblables illusions. Mais il remplit si bien sa tâche que Philippe, pour le récompenser, le fit gouverneur de Stagyre. Et, là, son oeuvre fut tellement appréciée que, depuis lors, la date de sa nomination fut célébrée comme une fête.

Sa mission terminée, il revint à Athènes en -335 et y fonda, en concurrence avec l'Académie, le fameux Lycée, qui, contrairement à l'Académie exclusivement aristocratique, recruta ses élèves dans les classes moyennes. Mais le contraste ne s'arrêtait pas là: on le trouvait également dans la matière et dans les méthodes de l'enseignement. Aristote se fonda avant tout sur la science, et c'est sur les nécessités des études scientifiques qu'il forma ses critères.

Avec un sentiment fort clair de la division du travail, il réunit ses élèves en groupes et confia à chacun de ces groupes une tâche scolaire précise. Certains devaient réunir et cataloguer les organes et les habitudes des animaux, d'autres étudier les caractères et la répartition des plantes, d'autres encore compiler une histoire de la pensée scientifique. Ce fils de médecin avait hérité de son père et de ses premières études d'anatomie à Pella le goût de la notion exacte de détails concrets. Sa pensée ne procédait pas par illuminations lyriques et divinations poétiques comme celle de Platon, mais par inductions raisonnées partant de faits expérimentaux. Son Organon (le titre veut dire « Instrument ») est un document attestant sa méticulosité. Avant de formuler une théorie, Aristote veut que les mots mêmes par lesquels il se prépare à l'énoncer soient bien tirés au clair. Il nous explique ce que sont les « définitions », les « catégories », etc. C'est, en somme, le véritable « professeur ».

Il est bien probable qu'il n'a pas suscité parmi ses élèves, ni parmi ses amis --s'il en eut-- la sympathie et l'affection qu'inspirait Platon. C'était un homme réservé, presque impénétrable, un travailleur méthodique, esclave de l'horaire comme un bureaucrate. De ses journées, toujours les mêmes, il consacrait la matinée aux leçons qu'il donnait à ses étudiants réguliers. Mais il ne leur faisait pas ces leçons du haut d'une chaire; il les tenait tout en se promenant avec eux le long des peripatoi, (peripatoi) c'est-à-dire des portiques qui entouraient le Lycée et qui ont donné leur nom à l'école « péripatéticienne », c'est-à-dire « promeneuse ». Un humoriste irrespectueux qualifia de « péripatéticiennes » les demoiselles qui se promènent sur la rue pour offrir autre chose que leur trésor philosophique. L'après-midi, Aristote ouvrait les portes du Lycée aux profanes, auxquels il faisait des conférences sur des problèmes plus élémentaires. Mais ses soins les plus attentifs, il les consacrait à la Bibliothèque, au Jardin Zoologique et au Museum d'histoire naturelle. Il avait dû sûrement recevoir une aide financière d'Alexandre pour les organiser. De plus, Alexandre ordonna à tous ses chasseurs, pêcheurs et explorateurs d'envoyer au Lycée quoi que ce fût qu'ils trouvassent d'un intérêt scientifique. En réalité, Aristote était plutôt « un scientifique » arrivé à la philosophie par induction en partant particulièrement de la biologie. Ce fut le premier qui tenta une classification des espèces animales qu'il divisa en « vertébrés » et «invertébrés », à ébaucher une théorie de la genèse, à avoir l'intuition des caractères héréditaires. Il était arrivé aux problèmes philosophiques de l'âme en passant à travers les problèmes anatomiques du corps: ce fut avec le même scrupule d'observation et d'exactitude qu'il les étudia. C'est seulement sur une impressionnante collection de données et d'expériences à laquelle il consacra sa vie et celle de toute une génération de savants qu'il construisit son système philosophique, destiné à rester un incomparable exemple de « planification ». Il écrivait mal, ou plutôt sans grâce, mais très pédagogiquement, avec une densité incroyable. Sa prose est froide, sans palpitations; elle est privée de la vie dramatique de Platon. Il se répète par souci pédagogique et il se contredit assez rarement, car sa pensée a évolué et on ignore la datation de ses traités les uns par rapport aux autres. Ce maître du raisonnement raisonne avec une éblouissante justesse et rigueur. D'ailleurs, on ne lit pas Platon ou Aristote sans tomber amoureux d'eux, tant leur pensée est sublime. Son oeuvre est sans doute la plus grande et la plus riche construction intellectuelle qu'ait jamais fait l'intelligence humaine. La quasi-totalité des écrits d'aujourd'hui, de sciences de la nature ou de sciences humaines, sont déjà vieux 20 ans après leur première publication. Et ceux de Platon et d'Aristote sont encore lus avec immense plaisir et profit après 2500 ans. C'est tout dire.

Voici quelques lumineuses phrases issues de son oeuvre immense:

« La nature n'a rien fait d'imparfait, ni d'inutile; elle a    fait tout pour nous. »

« La supériorité du courage n'est pas une raison    d'asservir les autres »

« Tout législateur doit subordonner ses lois (..) au    repos et à la paix »

« L'honnêteté doit tenir le premier rang dans     l'éducation de la jeunesse »¸

« Le vice est l'excès ou le manque; la vertu est le juste    milieu »

« Le bonheur est l'activité de l'esprit et de la    personnalité conforme à la vertu » « La sagesse provoque le bonheur »

On ne sait presque rien de la vie privée d'Aristote; peut-être bien n'en eut-il pas en dehors de son école. On connaît simplement un de ses faibles: les bagues. Il s'en remplissait les doigts jusqu'à les couvrir entièrement. En ce qui concernait la politique il ne s'en occupa que théoriquement, pour préconiser une « timocratie », une Politeia, c'est-à-dire une combinaison d'aristocratie et de démocratie garantissant les compétences et réprimant les abus de la liberté sans tomber dans la tyrannie. On voit qu'il était beaucoup moins radical que Platon: il est donc difficile d'attribuer à ses doctrines politiques la cause de ses malheurs. Il a émis une idée lumineuse, peu connue aujourd'hui: un régime, quelqu'il soit, finit par périr par la recherche absolue du principe qui le fonde. L'aristocratie qui est le gouvernement de quelques uns cherche à être de moins en moins nombreux au gouvernement jusqu'à l'oligarchie qui l'affaiblit. L'autocratie qui est le gouvernement d'un seul cherche à gouverner de plus en plus en solitaire jusqu'à la tyrannie qui la corrompt. La démocratie qui est le gouvernement de la liberté cherche à maximiser sa liberté jusqu'à l'anarchie qui la détruit.

Il est certain qu'Aristote n'était pas populaire à Athènes, un peu en raison de son caractère austère et peu « liant », mais surtout à cause de ses attaches avec le maître macédonien. Sans compter que la rivalité entre le Lycée et l'Académie lui créait des difficultés.

À la mort d'Alexandre, Aristote fut accusé d'impiété. C'était déjà l'accusation à laquelle on avait eu recours pour Socrate. On releva dans ses livres quelques phrases qui, isolément, pouvaient paraître irrévérencieuses, méthode qui n'a jamais été abandonnée depuis. On lui reprocha entre autres choses les honneurs qu'il avait toujours rendus à la mémoire de son beau-père Hermias non pas tant parce que celui-ci était devenu un tyran que parce qu'il était né esclave.

Aristote comprit que toute défense eût été inutile et quitta la ville en secret en -322 après 13 ans d'une intense activité intellectuelle. « Je ne veux pas qu'Athènes se souille d'un autre crime contre la philosophie », dit-il. Le tribunal le condamna à mort par contumace, peut-être même demanda-t-il son extradition au gouvernement de Chalcis où il s'était retiré dans sa famille maternelle. Quoi qu'il en soit, il n'y eut point d'incident diplomatique. Aristote mourut à temps, peut-être d'une maladie d'estomac, peut-être de la ciguë, comme Socrate.

Son corps fut descendu dans la fosse très peu de temps après celui de son ancien élève Alexandre.

CINQUIÈME PARTIE

La Grèce vaincue

et l'hellénisme vainqueur

CHAPITRE PREMIER

LES DIADOQUES

La majeure partie des historiens font finir l'histoire de la Grèce à la mort d'Alexandre. On comprend pourquoi. À partir de ce moment-là, c'est-à-dire au cours de la période dite « hellénistique » qui va jusqu'à la conquête de la Grèce par Rome, elle devient difficile à raconter de par la grandeur des horizons dans lesquels elle se perd. Le roi de Macédoine n'avait pas conquis le monde par son incroyable marche jusqu'à l'océan Indien, mais il en avait brisé les barrières, ouvrant l'Orient aux initiatives de la Grèce qui s'y précipita avec l'impétuosité d'un torrent. C'était toujours la capacité d'une coagulation nationale qui avait manqué à la Grèce. Mais, dorénavant, les centres autour desquels gravitait ce peuple déchiqueté: Sparte, Corinthe, Thèbes, et surtout Athènes, n'eurent plus aucune force centripète à opposer à la force centrifuge. De même qu'aujourd'hui les nations européennes ont abandonné à l'Asie et à l'Amérique les premiers rôles dans l'histoire, de même, alors, les villes de la Grèce durent les céder aux royaumes environnants qui se formèrent de l'héritage d'Alexandre.

Alexandre, nous l'avons dit, était mort sans laisser d'héritier ni désigner de successeur. Ce furent donc ses lieutenants, qu'on appela les « diadoques », qui se répartirent le royaume éphémère mais interminable où la petite armée macédonienne avait planté ses drapeaux. Lysimaque eut la Thrace, Antigone l'Asie Mineure, Séleucos la Babylonie, Ptolémée l'Égypte, Antipatros la Macédoine et la Grèce. Ils procédèrent à cette répartition sans consulter le moins du monde les États grecs au nom desquels Alexandre avait accompli ses conquêtes et qui lui avaient fourni un contingent de soldats. Cela suffit à démontrer combien peu, désormais, ces États comptaient.

Il est matériellement impossible de suivre les vicissitudes des nouveaux royaumes gréco-orientaux qui se formèrent de la sorte tout le long de la côte méditerranéenne. Contentons-nous de résumer celles d'Antipatros et de ses successeurs, les seuls qui concernent directement la Grèce et l'Europe -- jusqu'à l'avènement de Rome.

Plutarque raconte que, lorsque la nouvelle de la mort du grand roi parvint à Athènes, toute la population se couronna de fleurs et se déversa dans les rues en chantant des hymnes de triomphe comme si c'étaient les Athéniens qui l'avaient tué. Une délégation se précipita en quête de Démosthène, le glorieux exilé, la grande victime du l'impérialisme macédonien, lequel, en réalité, après l'avoir condamné parce qu'il avait été prouvé qu'il était à la solde de l'ennemi (en -325, il avait accepté de l'or d'Harpale, lieutenant d'Alexandre), l'avait laissé fuir et s'installer dans un confortable exil. L'histoire, nous le voyons, est aussi monotone que les tares des hommes qui la font. Démosthène revint deux ans plus tard écumant de rage et d'éloquence refoulée. Il harangua le peuple en liesse en préconisant une guerre de libération contre Antipatros, l'oppresseur, organisa une armée avec l'aide de quelques villes du Péloponnèse, et la lança contre Antipatros qui la battit en quelques minutes.

Antipatros était un vieux soldat courageux qui n'avait pas du tout, à l'endroit de la civilisation et de la culture d'Athènes, les complexes de Philippe et d'Alexandre. Il imposa à la ville rebelle de lourdes indemnités, y installa une garnison macédonienne, et déporta, en les privant des droits du citoyen, 12,000 troublions comprenant Démosthène. Celui-ci s'enfuit dans un temple de Poséidon dans l'île de Calaurie. Mais, se voyant découvert et cerné, il s'empoisonna en -322 pour ne pas tomber aux mains de ses ennemis.

Après cette leçon, les Athéniens restèrent quelque temps tranquilles, sous le gouvernement d'un homme de confiance d'Antipatros, une sorte de Quisling (traître autrichien qui vendit son pays à Hitler), dirait-on aujourd'hui, ce brave homme de Phocion qui se conduisit aussi bien qu'il était possible de se conduire en semblables circonstances. Mais cela ne l'empêcha pas de subir un triste sort lorsqu'Antipatros mourut. Phocion fut livré à ses adversaires athéniens qui le forcèrent à s'empoisonner. Malgré la brouille qui entoure ordinairement ces sombres affaires, les Athéniens se convainquirent que c'était bel et bien eux qui l'avaient tué. Cassandre, le nouveau roi, intervint encore, déporta encore des gens, réinstalla une autre garnison, et confia le gouvernement à un autre Quisling: le hasard voulut que lui aussi fût un homme d'État exemplaire par sa modération et par son honnêteté: le philosophe Démétrios de Phalères, élève d'Aristote.

Mais voilà que survinrent alors des complications parmi les Diadoques dont chacun, naturellement, rêvait de réunir entre ses mains l'empire d'Alexandre. Antigone, celui qui régnait en Asie Mineure, se crut assez fort pour cela, mais il fut battu par la coalition des quatre autres. Son fils Démétrios Poliorcète (qui veut dire « preneur des villes ») d'abord battu par Ptolémée devant Gaza et par Séleucos en Babylonie, borna son ambition à la Grèce, en chassa les Macédoniens, fut accueilli par Athènes comme un libérateur et prit ses quartiers dans le Parthénon dont il fit sa garçonnière pour ses amours avec des représentants des deux sexes. Les Athéniens considérèrent comme démocratique et libéral son régime qui était pure licence. Il est certain que Démétrios ne persécutait que ceux qui voulaient échapper à ses entreprises galantes. Un certain Damoclès, pour s'en libérer, se jeta dans une chaudière d'eau bouillante. Il suscita plus de stupeur que d'admiration chez ses contemporains, peu habitués à de semblables exemples de pudeur et de fierté. Car le Grec n'admire le courage que s'il est allié à l'intelligence.

Après 12 ans d'orgies, Démétrios reprit sa guerre contre la Macédoine, la battit, s'en proclama roi, envoya à Athènes une autre garnison qui mit fin à l'intermède démocratique. Il s'aventura dans une nouvelle et longue série de campagnes contre Ptolémée qui envoie sa flotte contre lui mais Démétrios la défait. On est en -306. Mais il échoue devant Rhodes qu'il tente de prendre avec ses machines de siège. Il rejoint son père Antigone menacé par une dangereuse coalition formée par Ptolémée, Lysimaque et Séleucos qui sort victorieuse à Ipsos en plus de tuer Antigone, le père de Démétrios. La douleur le faisant raisonner un peu plus, Démétrios offre en -299 sa fille Stratonice en mariage à Séleucos, qui accepte. Il a les mains libres pour se débattre contre tous les rois qui lui tombent dessus: Pyrros d'Épire, Lysimaque de Thrace et Ptolémée d'Égypte. Puis le pire arriva. Son beau-père Séleucos se retourne contre lui, le bat en Cilicie en -286, et le fait prisonnier. On dit que Démétrios le Preneur de villes finit dans une prison dorée où Séleucos l'aurait contraint au suicide. Pourquoi s'est-on tant acharné contre lui? Parce qu'il possédait le coeur historique de l'empire, là d'où Alexandre était parti? Pourquoi a-t-il échoué? Parce que ce coeur historique de cet empire immense, la Macédoine, n'avait rien reçu de bien tangible de cet empire qui n'avait enrichi que ses fils mercenaires et désormais exilés. La Macédoine ne voulait pas se battre une 2e fois pour un empire qui n'avait même pas eu la gratitude de faire de Pella sa capitale.

En -279, une invasion de Gaulois celtes venus du nord vint s'abattre sur ce chaos. Ils traversèrent la Macédoine en proie à la révolution et, par conséquent, privée d'armée. Guidés par quelques traîtres grecs qui connaissaient les passages, ils passèrent les Thermopyles en saccageant toutes les villes et tous les villages. Repoussés à Delphes par une armée recrutée tant bien que mal parmi tous les Grecs, ils se déversèrent en Asie Mineure, massacrèrent les populations. et ce ne fut qu'en s'engageant à leur payer chaque année un tribut que Séleucos les décida à se retirer plus au nord, dans une région qui correspond à peu près à la Bulgarie actuelle.

Par bonheur, à ce moment-là, Antigone II, dit Gonatas, fils du Poliorcète parvenait à étouffer la révolution en Macédoine et, à la tête de son armée, balayait ce qui restait des envahisseurs. Ce fut un excellent souverain qui eut, entre autres mérites, la chance de rester sur le trône 37 ans de suite. Ce furent des années de sagesse et de modération; c'est avec le plus grand tact qu'il exerçait son pouvoir sur la Grèce. Mais Athènes, avec l'aide de l'Égypte, se révolta contre lui. Gonatas défit ses troupes avec une extrême facilité et ne la punit pas. Il se contenta de rétablir l'ordre et de laisser une garnison au Pirée et une autre à Salamine.

À ce moment, dans toute la péninsule, on s'efforçait de faire face à la nouvelle situation et de trouver une organisation stable conciliant l'ordre avec la liberté. À ce moment précis, les Grecs inventèrent les fédéralismes, les confédérations et les principes modernes de la paix et du droit international, même un mot nouveau pour ce nouveau citoyen: le cosmopolite, (le citoyen du monde). Deux ligues s'étaient formées: la Ligue Étolienne et la Ligue Achéenne. Chacun des États qui en étaient membres avait renoncé à la moindre miette de souveraineté en faveur de la souveraineté collective exercée par un strategos régulièrement élu.

C'était là un effort noble et sensé pour en finir enfin avec les particularismes; mais ceux qui le faisaient étaient toujours les mêmes Grecs. En -245, le strategos (stratège = chef de l'armée) achéen Axatos persuada par son éloquence tout le Péloponnèse, sauf Sparte et l'Élide qui restèrent à l'écart, à entrer dans la Ligue. Après quoi, se sentant suffisamment fort, il organisa par surprise une expédition contre Corinthe dont il chassa la garnison macédonienne, et répéta le coup au Pirée d'où les Macédoniens, avec un pourboire, s'en allèrent d'eux-mêmes.

Voilà, de nouveau, la Grèce délivrée de l'étranger comme on avait toujours considéré, injustement, les Macédoniens qui, pourtant, parlaient grec et avaient absorbé la civilisation grecque. Mais la Grèce ne vit là que la suprématie des Achéens et se serra autour des Étoliens, y compris les isolationnistes: Sparte et Élis. De nouveau, ce fut une guerre fratricide, dont la Macédoine eût pu facilement profiter si son « régent », Antigone III qui attendait la majorité de son beau-fils Philippe pour lui céder le trône, eût désiré le faire.

Ainsi la Grèce continuait de moisir dans les discordes intestines et les révoltes sociales. Ces dernières finirent par atteindre Sparte, la citadelle des conservateurs, qui semblait bien à l'abri de tout bouleversement.

La concentration de la richesse entre les mains de quelques privilégiés n'avait fait que s'accentuer de plus en plus. Le cadastre de l'année -244 montre que les 250,000 hectares de la Laconie étaient le monopole de 100 propriétaires en tout et pour tout. Comme il n'existait dans le pays ni industries ni commerce, tout le reste de la population était sans ressources. Une tentative de réforme fut faite par les deux rois qui se divisaient le pouvoir, comme d'habitude, en -242: Agis et Léonidas. Le premier proposa une redistribution des terres à l'instar de Lycurgue. Mais Léonidas ourdit un complot avec les grands propriétaires et le fit assassiner ainsi que sa mère et sa grand-mère qui, grandes propriétaires, elles aussi, avaient donné l'exemple du partage. Ce fut une tragédie de femmes héroïques. La fille de Léonidas, Chilonis, prit le parti de son époux, Cléombrote qui, lui-même, avait pris celui d'Agis, et le suivit volontairement dans son exil.

Léonidas fit un très mauvais calcul en donnant pour femme à son héritier Cléomène, pour une question de dot, la veuve d'Agis. Une fois monté sur le trône aux côtés de son père, Cléomène, épris pour de bon de sa femme (ce sont des choses qui se produisent de temps en temps) partagea ses idées, qui étaient celles de son défunt mari, se révolta contre Léonidas et l'envoya en exil: Cléombrote fut rappelé. Mais Chilonis, au lieu de suivre son époux triomphant, alla rejoindre son père.

Il arrive très souvent que des réformateurs idéalisent le passé et veulent le recréer de toutes pièces. Ce fut Cléomène qui fit la grande réforme en rétablissant l'organisation semi-communiste de Lycurgue. Ensuite, prenant très au sérieux son rôle de justicier, il répondit à l'appel de tout le prolétariat grec qui l'invoquait, et accourut le libérer. Aratos marcha contre lui avec l'armée achéenne, mais se fit battre. Toute la bourgeoisie grecque trembla pour son sort et fit appel à Antigone de Macédoine qui vint, vit, vainquit aussitôt, et obligea Cléomène à se réfugier en Égypte.

Mais la lutte des classes, une fois déchaînée, ne s'arrêta plus, venant compliquer celle qui avait lieu pour la souveraineté politique, et s'y mêlant. Même à Sparte, le triomphe de Léonidas fut éphémère. Maintenant qu'il était réveillé, le prolétariat des malheureux Hilotes (qui étaient des serfs, donc quasi-esclaves) recommença à s'insurger et, de révolte en répression, il n'y eut plus de paix jusqu'à l'avènement de Rome. Nous oublions de dire que, lorsque Léonidas revint sur le trône, Chilonis ne le suivit pas à Sparte. Elle resta dans son exil, attendant son mari Cléombrote qui ne tarda pas à l'y rejoindre.

CHAPITRE II

LA NOUVELLE CULTURE

Aucun témoignage ne nous permet de penser que les Grecs de l'époque hellénique aient eu le sentiment qu'avec la mort d'Alexandre c'était leur décadence qui commençait. Bien au contraire, leur bien-être matériel leur donna celui d'une vigoureuse résurrection. L'avènement des nouvelles dynasties gréco-macédoniennes aux trônes d'Asie par Séleucos, d'Égypte par Ptolémée, etc., leur ouvrit les marchés de ces pays qui avaient besoin un peu de tout. Jamais le commerce est-méditerranéen n'avait été aussi florissant.

Le long entraînement auquel ils s'étaient livrés dès l'époque de Périclès donna aux banquiers d'Athènes une position prééminente. Ils installèrent des succursales dans les nouvelles capitales dont ils mobilisèrent toutes les transactions. L'un d'eux, Anthimène organisa à Rhodes la première compagnie d'assurances qui commença par ne s'appliquer qu'à la fuite des esclaves, puis s'étendit aux naufrages et aux déprédations des pirates. La prime était de 8 %. Les trésors trouvés dans les caisses des États battus et des satrapes vaincus, mis en circulation de façon massive, provoquèrent une inflation que les salaires ne pouvaient suivre, bien qu'à la fin du IIIe siècle, on ait imaginé une sorte « d'échelle mobile ». Petit à petit, les distances économiques qui séparaient encore les citoyens pauvres des esclaves diminuèrent: les uns et les autres furent englobés dans un prolétariat anonyme et misérable. Le recensement fait, à Athènes, par Démétrios de Phalères, en -310, donnait ces chiffres incroyables: 21,000 citoyens, 10 000 métèques, 400 000 esclaves. À peu près à la même époque, à Milet, pour s'en tenir aux inscriptions des tombes, 100 familles avaient, en moyenne, 118 enfants. À Érétrie, il n'y avait qu'une famille sur deux qui eût deux enfants. Il n'y avait plus de cas d'un couple ayant deux filles: lorsqu'elles ne l'étaient pas toutes deux, au moins l'une des deux était « exposée », c'est-à-dire jetée à la porte, à mourir de froid. L'infanticide était légal durant l'Antiquité, atténué par l'exposition qui était une sorte de marché aux puces des enfants abandonnés.

Cette grave crise dans la natalité était avant tout la conséquence de la dépopulation des campagnes. Ne pouvant plus se défendre, la campagne souffrait encore plus des dévastations consécutives aux guerres. Et puis, le coût des produits agricoles était devenu absolument désavantageux, maintenant que l'Égypte donnait du blé à bien meilleur marché. Le déboisement avait fait le reste, en particulier dans l'Attique où les collines, disait Platon, ressemblaient à un squelette complètement dépouillé de chairs. Les mines de Laurion avaient été abandonnées depuis qu'on importait l'argent d'Espagne à des prix beaucoup plus intéressants. Les mines d'or de la Thrace étaient aux mains des Macédoniens.

De quoi vivaient donc les Grecs ? Avant tout d'artisanat et de commerce. Bien mieux, ils en dépendaient à un tel point que, pour les soustraire aux caprices et aux incertitudes de l'initiative privée, beaucoup d'États nationalisèrent les principales de leurs industries, comme le fit Milet pour l'artisanat textile, Pryène pour les salines, Rhodes et Cnide pour la poterie. Le mot "nationaliser" est un peu inexact. Il faudrait dire "affermer". L'État organisait une activité en la confiant à des entrepreneurs qui versaient à l'État des redevances prises sur leurs bénéfices. Mais, alors, comme aujourd'hui, le principal afflux de capitaux venait des envois des émigrants, dont la majeure partie n'était pas du tout des pauvres diables, mais des Niarkos et des Onassis propriétaires de flottes et de banques. C'étaient eux les conquérants du nouveau monde ouvert à leur initiative par l'armée d'Alexandre. Les jeunes États qui se formaient avaient besoin de techniciens et, seule, la vieille Grèce pouvait en fournir. Un petit agent de change, à peine arrivé à Byzance, se voyait chargé d'organiser la Banque. Un modeste entrepreneur de transports maritimes, pour peu qu'il eût un peu l'habitude des frets, se voyait confier le commandement de la flotte. Tous gens qui gagnaient beaucoup, volaient davantage encore et se préparaient une vieillesse tranquille dans leur patrie où ils investissaient leurs économies en villas et en palais. Cependant, quand ils rentraient dans leur pays, ils ne pouvaient emporter avec eux ni leur banque ni leur flotte. Celles-ci restaient dans le pays d'immigration qui s'en servait pour concurrencer les banques et les flottes grecques. C'est l'éternelle histoire de tous les colonialismes destinés à se tuer de leur propre main par la transformation de leurs sujets en rivaux.

Dans cette situation il n'y a pas à s'étonner que la vie des cités grecques soit devenue de plus en plus raffinée. Maintenant, les hommes se rasaient. Les femmes, presque complètement affranchies, jouaient un rôle actif dans la politique et dans la culture. Platon les avait admises dans son Lycée. Une d'elle, Aristodame, devint la plus fameuse « diseuse » de poésies et fit des tournées dans tous les pays méditerranéens. Naturellement, pour faire face à ces tâches nouvelles, la femme devait renoncer à la maternité. L'avortement n'était condamné que s'il était pratiqué contre la volonté du mari. Mais la volonté des maris a toujours été celle de leur femme. L'homosexualité régnait partout. Elle avait toujours été pratiquée, même aux temps héroïques, mais, maintenant, elle était devenue courante dans toutes les classes. Ce peuple, jadis célèbre pour sa sobriété, allait recruter en Orient les cuisiniers les plus fameux dont la cuisine chargée de graisses et d'épices le faisait engraisser. Les « sportifs » n'étaient plus des athlètes comme jadis, à l'époque où tout jeune homme était tenu de le devenir, et luttait dans les stades pour le drapeau de sa ville ou de son club. Les spectateurs comme ceux d'aujourd'hui avec leur hot-dog et leur pop-corn, se passionnaient en restant assis et en faisant des paris.

Les deux industries les plus florissantes étaient celle du vêtement, tant masculin que féminin, et celle des savons. Elle offrait 183 variétés de parfums! Démétrios Poliorcète imposa à Athènes une taxe de près d'un demi-milliard, qu'il justifia par les « dépenses de savon » nécessaires à sa maîtresse Lamia. (Ce qu'elle doit être sale ! commentèrent les Athéniens.)

Un autre article, qui absorbait une grande partie des ressources privées, était les livres. Peut-être plus par snobisme que par véritable désir de culture, mais surtout parce que la langue grecque était devenue la langue officielle même en Égypte, en Babylonie, en Perse, etc., on commença à les produire en série en employant à cette production des milliers d'esclaves spécialisés. Le papyrus importé d'Alexandrie fournissait un excellent matériel. Pour faciliter le travail des copistes, on inventa une nouvelle écriture plus simple, c'est-à-dire une espèce de sténographie.

Les vicissitudes de la bibliothèque d'Aristote montrent à quel point arrivait cette passion des bibliophiles. À la mort de Platon, Aristote racheta certains volumes pour un montant de quelques mines, et les joignit aux siens qui devaient être beaucoup plus nombreux. Quand il s'enfuit d'Athènes, il les confia à son élève Théophraste, lequel, à son tour, les confia à Nélée qui les transporta en Asie Mineure et, pour les soustraire à la cupidité des rois de Pergame qui en étaient très gourmands, les enterra. Un siècle plus tard, ils furent retrouvés par hasard, déterrés et vendus au philosophe Apellicon qui les transcrivit tous en y interposant des passages de son cru là où l'humidité avait rongé les pages. À quel point il a fait cela de façon intelligente, nous l'ignorons: peut-être bien la prose d'Aristote nous semblerait-elle moins ennuyeuse sans les réfections. Ce trésor tomba entre les mains de Sylla quand il conquit Athènes en -86. Ce fut à Rome, où on les avait transportés, qu'Andronicos recopia et republia les textes.

D'autres passionnés de livres furent les Ptolémées. À leur Cour, la charge de bibliothécaire était l'une des plus élevées parce qu'elle impliquait celle de tuteur de l'héritier du trône. Si bien que le nom de ceux qui l'ont exercée a passé à l'Histoire: Ératosthène, Apollonius, etc. Ptolémée III réunit plus de 100,000 volumes qu'il fit réquisitionner dans tout le royaume en offrant comme indemnité, à leurs propriétaires, des copies qu'il faisait rédiger à ses frais. La bibliothèque d'Alexandrie compta 800,000 volumes, presque tous uniques. Celle de Pergame 200,000. L'incendie accidentel de la bibliothèque d'Alexandrie causé par les soldats de César fut doublé par la destruction volontaire partielle de l'évêque Théophile qui voulait éteindre la culture païenne. Puis les Arabes d'Amrou en +651 finirent la destruction totale. Bien avant ces catastrophes, Ptolémée III loua à Athènes, pour quelques talents, les manuscrits d'Eschyle, de Sophocle, et d'Euripide. De ces manuscrits-là aussi il garda les originaux et ne renvoya que des copies.

Petit à petit, la calligraphie devint un art si apprécié qu'elle valut à nombre d'esclaves les droits du citoyen. Les « boutiques d'écriture » se multiplièrent et se perfectionnèrent au point d'arriver au niveau de véritables maisons d'édition. Il naquit une spécialité d'antiquaires qui s'occupaient de rassembler et d'authentifier les anciens manuscrits pour lesquels les amateurs dépensaient des sommes fabuleuses. Ce fut le philosophe Callimaque qui compila le premier catalogue de tous les originaux existant au monde et de leurs premières éditions. Aristophane de Byzance inventa les lettres majuscules, la ponctuation et les points finaux dans les phrases. Aristarque et Zénodote remirent en ordre l'Iliade et l'Odyssée qui nous sont parvenus dans leur rédaction.

Tout cela nous dit bien ce qu'était la « culture » de la période hellénistique. Elle n'était plus l'invention de poètes et de penseurs qui l'échangeaient dans l'agora et dans les cercles assez restreints de Périclès, en laissant à leurs élèves le soin de transcrire leurs propos. Elle avait perdu ce ton de conversation, d'improvisation qui lui donnait un parfum direct et sincère; elle était devenue un fait technique, était l'oeuvre de savants spécialisés, aussi forts en critique et en bibliographie que pauvres en inspiration créatrice. Ces hommes compilaient des catalogues et des biographies, se chamaillaient sur des interprétations, se divisaient en sectes, en écoles, en cliques. Mais ils n'écrivaient que pour se lire entre eux; si bien que ce qu'ils élucubraient était des proses et même des poésies professorales, d'une métrique parfaite mais sans chaleur.

Ils ne firent de bon et d'utile que des grammaires et des dictionnaires. La langue grecque, depuis qu'elle se mêlait aux langues orientales devenait ce qu'on appellerait aujourd'hui du gros franglais indigeste. Ce sont là des phénomènes qu'on ne saurait arrêter; et, en effet, ce ne furent pas les philosophes grecs qui parvinrent à le faire. Nous ne leur en devons pas moins de la reconnaissance pour avoir sauvé le grec classique et nous en avoir donné la clef, même si les étudiants québécois des années 1950s, qui piochaient à l'apprendre, les maudissaient précisément pour cela.

À cette époque dans les palais et les villas des Athéniens de l'aristocratie, c'était un devoir d'élégance que de parler la langue ancienne, en insistant même sur les archaïsmes comme le font, en Angleterre, les élèves d'Eton, et d'entamer d'interminables discussions sur tel ou tel fragment d'Homère ou d'Hésiode. Et cela encore était un symptôme d'inactualité, et témoignait du détachement progressif d'une vie qui avait trouvé désormais d'autres centres et qu'on sentait palpiter plus fort en Asie et en Égypte.

CHAPITRE III

LES PETITS « GRANDS »

Le théâtre a été pendant des siècles le meilleur miroir de la société, comme le sont pour la nôtre notre télévision et notre cinéma.. La société hellénistique a trouvé le sien dans les comédies de Ménandre dont les premières représentations eurent lieu précisément l'année de la mort d'Alexandre. Il y en eut 104, dont il ne reste que des fragments; ces fragments n'en suffisent pas moins à nous montrer combien étaient petits les « grands » de cette époque. En entendant une de ces comédies, un critique s'écria: « Ô Ménandre, ô Vie, lequel de vous imite l'autre ? » Nous l'ignorons. Ce que nous savons, c'est que les deux se contentaient de peu: planter des cornes au mari ou à la femme, échapper aux impôts, monopoliser l'héritage de l'oncle cossu. Mais si les grands problèmes de la vie, dans l'Athènes de cette époque, étaient ceux-là, nous ne saurions en faire un crime à Ménandre.

Ménandre a vécu comme il écrivait, sans prendre trop les choses au sérieux. Il était beau, il était riche, il avait reçu une éducation d'aristocrate, il prit le plaisir là où il le trouvait et le trouva principalement chez les femmes, au grand désespoir de son épouse Glycère qui eut le malheur de l'aimer passionnément et d'être jalouse de lui. Comme auteur, le public lui préférait Philémon, dont il ne nous est rien resté, mais dont les mémorialistes du temps nous disent qu'il était extrêmement adroit en tant qu'organisateur de claques. Au dire des compétents, Ménandre valait beaucoup mieux que lui, particulièrement en raison de son style élégant et châtié. Quoi qu'il en fût, c'est Ménandre que Térence a pris pour modèle. De temps en temps il écrivait des poésies. Dans l'une d'elles, de manière assez bizarre, il exprime le pressentiment qu'il mourra en mer. Et en effet il s'est noyé à 52ans, à la suite d'une crampe, alors qu'il nageait dans les belles eaux turquoises du Pirée, le port d'Athènes.

Un autre auteur, mais qui n'est pas un auteur de théâtre, représente fort bien ce que la société hellénistique avait d'alangui et de raffiné: c'est le poète Théocrite. Il apporte dans la littérature grecque une grande innovation: le sentiment de la nature. Les Grecs, comme tous les Méridionaux, y compris les Italiens, n'avaient jamais eu ce sentiment. Ils avaient toujours cherché leur inspiration dans l'histoire, c'est-à-dire dans des actes humains, même lorsqu'ils attribuaient ces actes à des dieux. C'était normal que l'humanité qui arrachait durement ses subsistances à une nature dangereuse et cruelle n'était pas portée à la célébrer. C'est bien plus tard, avec l'amélioration des conditions, surtout des hommes libres ou aristocrates, que les poètes eurent un public capable d'apprécier les couchers de soleil. Chez Théocrite, pour la première fois, on entend le murmure des eaux et le bruissement des arbres.

Il était né en Sicile, mais c'est à Alexandrie -- où désormais on se rendait plus volontiers qu'à Athènes-- qu'il fit sa carrière en composant un panégyrique de Ptolémée II qui le prit a sa Cour. Toutefois, c'est bien certainement aux dames qu'il dit le succès de ses Idylles; elles trouvèrent ces Idylles exquises, et, en effet, elles étaient telles et dans leur style et dans leur langue. Théocrite avait tout pour plaire aux dames: le raffinement, la mélancolie et l'homosexualité. Mais, surtout, ce que les Portugais appelleraient sa saudade était en harmonie avec son temps. Sa saudade, c'est-à-dire un mélange de nostalgie, de regrets, d'aspirations velléitaires typiques des sociétés en décadence.

Mais c'est bien plutôt le reconditionnement de la pensée philosophique qui peut nous donner le sentiment et la mesure du lent glissement de la Grèce en marge de la vie, de sa renonciation à chercher des réponses aux grandes questions de l'existence, de la justice et de la morale. Dans ce domaine, Athènes avait gardé sa primauté grâce aux deux grandes écoles qui continuèrent à enseigner après la disparition de leurs fondateurs et maîtres: l'Académie et le Lycée.

Le Lycée avait été confié par Aristote, quand il lui fallut s'enfuir de la ville -- à Théophraste qui le dirigea sans interruption pendant 34 ans. Il venait de Lesbos, et l'on ignore son vrai nom: peut-être l'avait-il oublié lui-même tant il s'était habitué à celui que lui avait donné Aristote: « Théophraste », ce qui veut dire « éloquent comme un dieu ». Diogène Laërce le décrit comme un homme tranquille, affable et bienveillant, si populaire parmi les étudiants qu'il en eut jusqu'à 2000 pour assister à ses leçons. Il n'était pas un grand penseur: la philosophie proprement dite lui doit bien peu. On voit là la différence entre un savant et un professeur. Le premier peut être plate et très productif. Le deuxième n'est jamais productif en étant plate. Théophraste accentua la tendance scientifique et expérimentale du Lycée, c'est-à-dire son caractère empirique, en se consacrant surtout à l'histoire naturelle. C'était un professeur exemplaire pour la clarté, la simplicité, l'efficacité de ses exposés. Il écrivit un libelle contre le mariage, superficiel et osé, libelle qui, plus tard, devait mettre en fureur Léontion, la maîtresse d'Épicure, qui lui répondit par un autre libelle. Mais celle des oeuvres de Théophraste qui est restée, et qu'on lit encore volontiers aujourd'hui, c'est celle à laquelle il donnait sans doute le moins d'importance, et qu'il écrivit par passe-temps les Caractères: livre digne du meilleur moraliste français du XVlle siècle et dont s'inspirera La Bruyère.

Théophraste se tint en dehors de la politique. Cela n'empêcha pas un certain Agnonide de porter contre lui l'habituelle accusation d'impiété. Comme déjà son maître, Théophraste ne voulut pas affronter les risques d'un procès; il quitta discrètement Athènes. Mais quelques jours plus tard, tous les marchands du quartier vinrent protester devant l'Ecclésia. Théophraste avait été suivi dans son exil par des centaines de ses élèves, tous clients de leurs boutiques, et personne ne venait plus rien leur acheter. Ce ne fut donc pas par scrupule de justice ou par amour de la philosophie, mais pour éviter de laisser moisir le jambon et rancir les fromages qu'on retira l'accusation portée contre Théophraste et que celui-ci rentra triomphalement dans son Lycée où il resta jusqu'à sa mort, à 85 ans.

Après lui l'École subit une décadence précisément en raison de sa spécialisation scientifique. C'était là un domaine nouveau pour Athènes qui n'avait pas l'équipement moderne d'Alexandrie, laquelle avait déjà commencé de devenir la capitale de la technique. Ce fut pour la raison contraire que l'Académie demeura florissante: après Platon elle avait passé aux mains de Speusippe, mais pour peu de temps, puis entre celles de Xénocrate qui la dirigea pendant 25 ans.

Comme Théophraste, Xénocrate fut un maître exemplaire qui contribua beaucoup à relever dans l'opinion publique le prestige d'une catégorie que les sophistes avaient fortement discréditée. Diogène Laërce raconte que, lorsqu'il passait dans la rue, même les débardeurs du port s'écartaient avec respect; et ce n'était certes pas qu'ils le prissent pour un puissant de ce monde. Xénocrate était pauvre comme Job; il n'avait jamais accepté aucun traitement, et se serait fait emprisonner par le fisc si Démétrios de Phalères ne se fût entremis personnellement. Athènes l'envoya une fois avec d'autres ambassadeurs à Philippe de Macédoine; la mission finie, celui-ci raconta confidentiellement à ses amis: « est le seul que je ne sois pas arrivé à corrompre. » Piquée de curiosité et peut-être bien jalouse de l'auréole qu'il devait à sa vertu, la courtisane Phryné voulut le mettre à l'épreuve; une nuit elle vint frapper à sa porte pour lui demander l'hospitalité sous prétexte qu'elle était poursuivie par un sicaire (un assassin). Xénocrate lui offrit aimablement son propre lit et la fit coucher à son côté. À l'aube elle s'enfuit en pleurant de rage de n'avoir pas triomphé! Depuis ce temps, la philosophie s'arrache les cheveux d'impuissance à rendre compatible la vertu et l'art de savoir profiter d'une bonne occasion.

Après sa mort, elle aussi, l'Académie connut la décadence. Ou plutôt, ce qui connut la décadence, ce fut l'étude des disciplines qu'elle avait cultivées en commun avec le Lycée au temps de Platon et d'Aristote, qui tombaient d'accord sur un point: la possibilité d'arriver à la connaissance de la vérité. Désormais, personne n'y croyait plus. On avait formulé tant d'hypothèses à ce sujet, tant d'écoles avaient discuté la méthode à employer pour y parvenir... Que restait-il de cela sinon tout un fatras de vains mots ?

L'interprète de cet état d'âme fut Pyrrhon. Il était né à Élide; et il avait suivi Alexandre en Inde où il est probable qu'il avait saisi quelque chose de la philosophie indienne. Quoi qu'il en soit, il revint avec la conviction que la sagesse consistait à renoncer à la recherche de la vérité qui est insaisissable, et à se contenter de la sérénité, plus facile à obtenir si l'on se conforme aux mythes et aux conventions de son milieu; ceux-ci sont assurément faux, mais pas plus que les théories des philosophes. Il le fit pour son compte. Il accepta les lois et les coutumes de sa ville, renonçant même à soigner ses rhumes parce que, disait-il, « il n'est pas certain que la vie soit un bien, il n'est pas certain que la vie soit un mal ». Peut-être est-ce pour cela qu'il vécut en bonne santé jusqu'à 90 ans.

Mais les meilleurs champions de cette philosophie de la renonciation furent Épicure et Zénon. Le premier habitait Samos; c'est un des rares philosophes de l'époque qui se soient formés en dehors de Platon et d'Aristote. Il arriva à Athènes à 35 ans, déjà formé, pour ainsi dire et fit une école pour son compte dans le jardin de sa maison. À part son concubinage avec Léontion, qui l'aima passionnément sans cesser de mener pour autant sa vie de courtisane, et qu'il n'épousa jamais, c'était un homme de moeurs extrêmement simples qui ne se nourrissait que de pain et de fromage et vivait une existence retirée, respectueux des lois et des dieux. Ce que le vulgaire appelle « un épicurien » n'a rien à voir ni avec sa vie privée ni avec ses idées, qu'il a condensées en 300 livres qui furent bien sûr détruits plus tard par les zélateurs chrétiens et musulmans. Au milieu de l'Athènes licencieuse et sceptique de l'époque, ses exigences morales tranche par leur honnêteté. La sagesse, disait-il, ne consiste pas à expliquer le monde; mais à s'y fabriquer une niche bien tranquille avec les quelques éléments qui peuvent nous donner cette tranquillité: la modestie, le respect d'autrui, l'amitié. Et, de fait, les amitiés d'Épicure sont restées proverbiales. Lorsqu'il mourut, à 71 ans, après 36 ans passés à instruire ses élèves et à les aimer, au milieu des terribles souffrances que lui donnaient des calculs aux reins, il fit un dernier effort pour dicter une lettre à l'un d'entre eux, afin de lui recommander les enfants de Métrodore, un autre élève. Sa philosophie, basée sur la recherche du plaisir n'était pas celle basée sur la recherche des plaisirs grossiers ou vulgaires, comme s'empiffrer , se soûler ou courir les petits gars. Elle disait que le plaisir, défini par la raison et trouvé par la perspicacité, la clairvoyance et la prudence, devait guider nos vies. Le plaisir, bien compris, menait au bonheur. Il y a 4 règles ou maximes qui doivent nous guider dans la gestion de nos passions, dit Épicure:

1. Fuir la peine qui n'amène aucun plaisir.

2. Prendre le plaisir qui ne doit être suivi d'aucune peine.

3. Fuir la jouissance qui doit priver d'une jouissance plus grande ou nous causer plus de peine que de plaisir.

4. Prendre la peine qui vous délivre d'une peine plus grande ou qui doit être suivie d'un grand plaisir.

Si on applique ces 4 maximes à sa propre vie, on ne sera ni puritain, ni masochiste (1 et 2); on ne prendra pas de drogue ou excès d'alcool en excès (3); et on ira chez le dentiste si nécessaire et on arrêtera de fumer (4).

Franchement, ce philosophe du plaisir, tant décrié, était plus moral qu'il n'y paraissait. Tous les grands philosophes ont été déformés. On leur a fait dire le contraire de leur enseignement. En Grèce, les novateurs, les rebelles, les éveilleurs d'endormis, ce n'était pas comme aujourd'hui les artistes (Zola, Soljenitsyne, Ionesco, Madona), mais les philosophes. Voilà sans doute pourquoi on enseignait hier les arts à l'école et aujourd'hui la philosophie au Cegep.

Zénon était un millionnaire de Chypre qui avait tout perdu --à part la vie-- lors d'un naufrage dans les eaux du Pirée. Comme il était assis, désolé, dans la boutique d'un librairie, il ouvrit par hasard Les Mémorables de Xénophon aux pages qui parlaient de Socrate et demanda où l'on pouvait bien trouver des hommes semblables. « Suis celui-là », lui répondit le libraire en lui indiquant Cratès qui passait. Cratès était un Thébain qui avait renoncé à sa fortune --laquelle était fabuleuse-- pour vivre en Cynique, c'est-à-dire en mendiant. Zénon le suivit et, lorsqu'il eut écouté ses leçons, il remercia les dieux d'avoir fait de lui un misérable naufragé, mais de l'avoir jeté dans cette ville. Il étudia aussi de façon acharnée à l'Académie de Xénocrate, puis fonda une école pour son compte: en raison des portiques de Stoa sous lesquels il faisait ses leçons on l'appela l'école stoïcienne.

Pendant 40 ans, donnant l'exemple par une vie de franciscain, il expliqua les avantages de la simplicité et de l'abstinence à ses élèves, parmi lesquels Antigone de Macédoine. Celui-ci, une fois devenu roi, l'invita à Pella. Pour rester fidèle à son école et à sa pauvreté, Zénon lui envoya son élève Persée. Il enseignait encore à 90 ans quand un beau jour il fit une chute et se cassa le pied. Il frappa de la main la terre et déclara: « Pourquoi m'appeler ainsi ? Me voilà. » Sur ce, il s'étrangla de ses propres mains. On ne sait comment il fit, mais la chose nous est rapportée ainsi.

CHAPITRE IV

PLACE AUX SCIENCES DE LA NATURE

La science se développa beaucoup après la fin du régime de Cités. La philosophie commença à prendre le sens que nous lui connaissons, la recherche de normes morales et de règles de conduite. Est fini le temps du philosophe qui touche tous les domaines du savoir. Au lieu d'être combative et vigoureuse comme l'étaient les caractères de Socrate et de Platon, la philosophie se limite à l'éthique et convertit les hommes vers l'intérieur de leur âme. Comme elle était née de la Cité, pour la gérer et s'y maintenir comme bon citoyen actif, la philosophie classique avait perdu tout intérêt et tout sens. En cette époque des grosses monarchies héréditaires, elle préconisa une morale de l'acceptation de son statut de simple sujet et convertit ses beaux discours de naguère sur la justice et la liberté en doctrines de la vocation et du devoir. Saint-Paul qui viendra beaucoup plus tard disait: « Les Juifs demandent des miracles. Les Grecs, eux, ne veulent que la sagesse ou la science ». Il avait parfaitement raison. Pour les Grecs les plus cultivés, les miracles, c'était juste bon pour les naïfs et les ignorants. Cependant, la philosophie rationaliste grecque avait du plomb dans l'aile depuis que la Cité qui l'avait fait naître était sur le point de disparaître, entraînant dans sa mort cette belle liberté qui fit fleurir toutes les sciences dans toutes les civilisations où elle a pu respirer. La philosophie recommença à partager, avec la physique, la partie qui s'occupe de la recherche de premiers principes. Tout cela bien sûr fut ruiné à la fin de l'Antiquité par l'apparition de la théologie chrétienne qui voulut par la force dominer et la philosophie et la physique. Mais c'est aux -III et -II siècles que la physique eut sa plus grande floraison. C'est là une vieille histoire · elle date de toujours; chaque fois qu'il abandonne l'espoir de découvrir par raisonnement les grands « pourquoi » (au façon d'appeler les premiers principes) de la vie et de l'univers, ce qui marque la frontière de la philosophie, l'homme se réfugie dans l'étude des « comment », ce qui est la tâche de la science, et aujourd'hui on dirait de la technologie. Nous autres contemporains, nous aussi, vivons dans une de ces conjonctures par ce que nous abandonnons à l'astronomie la quête de nos origines. On sait que c'est au bout de l'univers qu'on a une chance de connaître scientifiquement notre nature ou nos origines. L'homme moderne ne peut plus se satisfaire de philosophie spéculative, de théologie archaïque ou d'histoires fabuleuses à dormir debout. C'est déjà ce que les Grecs pressentaient.

Mais il y avait d'autres causes à cette floraison scientifique dans la Grèce hellénistique. Avant tout la substitution de régimes autoritaires, toujours plus avides de progrès techniques et plus capables d'organiser ceux-ci, aux anciens régimes démocratiques. Puis la multiplication des écoles, des livres et des musées. Enfin l'affirmation d'une langue commune, la langue grecque, comme moyen d'échange pour la civilisation des idées.

En effet, Euclide dont le nom, pendant 2000 ans, est resté synonyme de « géométrie », a écrit dans ses Éléments, que tout son travail s'était borné à réunir et condenser les découvertes de tous les savants grecs, dont l'Université d'Alexandrie était devenue le lieu de rassemblement. On ne sait rien de lui sinon qu'il vécut uniquement pour enseigner, que ses élèves devinrent les grands maîtres de l'époque, qu'il n'avait pas un sou et ne se soucia jamais de gagner de l'argent.

Même Archimède sortit de son école, bien qu'il y soit venu trop tard pour le connaître. Il venait de Syracuse, il était fils d'un astronome et jouissait de la protection de Hiéron, le tyran éclairé et bienveillant de la ville: il lui était même apparenté. C'était un homme distrait, comme presque tous les savants: il lui arrivait d'oublier de manger et de se laver pour dessiner des sphères et des cylindres sur le sable, selon le procédé d'alors. Ses recherches partaient d'une observation attentive des phénomènes naturels. C'est ainsi qu'un jour Hiéron lui confia le contrôle d'une couronne que l'orfèvre prétendait tout en or -- mais en lui interdisant de l'entamer. Archimède passa des semaines à se demander quel système il allait pouvoir employer. Mais un matin, dans sa baignoire, il s'aperçut que le niveau de l'eau s'élevait au fur et à mesure que son corps s'y enfonçait, tandis que lui pesait d'autant moins qu'il entrait davantage dans l'eau. C'est ainsi qu'il en arriva à formuler le fameux « principe » selon lequel un corps qui s'immerge perd un poids équivalent à celui de l'eau qu'il déplace. Mais, immédiatement, le soupçon lui vint qu'une fois immergé, ce corps devait déplacer une quantité d'eau proportionnelle à son volume. Alors, se souvenant qu'un objet d'or a un volume moindre qu'un objet d'argent du même poids, il plongea la couronne dans l'eau et constata qu'effectivement, elle déplaçait plus d'eau qu'elle ne l'eût fait si elle avait été toute en or. Vitruve raconte qu'il fut tellement heureux de cette découverte qu'en courant l'annoncer à Hiéron il oublia de se rhabiller et se précipita tout nu dans la rue en hurlant « Euréka ! Euréka ! »ce qui veut dire: « J'ai trouvé ! J'ai trouvé !

Hiéron pressa Archimède qui construisait des engins pour le seul plaisir d'en étudier le fonctionnement et de découvrir les lois mécaniques qui les commandaient. de les appliquer à la guerre. Mais il ne les employa jamais parce qu'il ne mit pas Syracuse dans la nécessité de recourir à eux. Malheureusement, lorsqu'il eut disparu, au lieu de suivre sa politique avisée de fidèle allié de Rome, ses successeurs défièrent la puissance de celle-ci, s'attirant ainsi la colère du consul Marcellus qui assiégea la ville à la fois par terre et par mer. Archimède inventa toutes sortes de diableries pour venir en aide à sa patrie: des grues immenses pour se saisir des navires et les retourner, des catapultes pour les submerger sous des ouragans de pierres. Effrayés, les Romains commencèrent à voir là un sortilège: quelque dieu avait dû voler au secours de Syracuse. Mais Marcellus n'ignorait pas de quel dieu il s'agissait. Quand au bout de 8 mois de siège la famine fit se rendre cette ville imprenable, il donna l'ordre à ses troupes de ne pas toucher à Archimède. Celui-ci, comme d'habitude, était en train de dessiner des figures sur le sable quand un soldat romain, le reconnaissant, lui ordonna de se présenter immédiatement à M. le consul. « Quand j'aurai fini », répondit le vieillard. Habitué à la discipline romaine, le zélé troupier le trucida. À ce moment, Archimède avait 75 ans. La science devait attendre encore 1700 autres années pour trouver en Newton un savant de la même envergure.

Au cours de cette période, l'astronomie que les Grecs de l'âge classique avaient plutôt négligée, fit un nouveau pas en avant. On se rend très bien compte que l'impulsion vint de Babylone qui avait toujours eu le monopole de ces disciplines. Si l'on ne fit pas de grandes découvertes, c'est que les moyens d'observation faisaient défaut. Mais, pour la première fois, on commença à douter que la terre fut le centre, et le centre immobile de l'univers comme on l'avait toujours cru jusqu'alors. Séleucos de Séleucie le premier fit le lien explicatif entre la lune et les marées. Archimède attribue à Aristarque de Samos l'hypothèse que le centre de l'univers est le soleil autour duquel la terre annuellement tournerait avec en plus un mouvement de rotation sur elle-même. Cette hypothèse n'eut que peu d'écho dans l'Antiquité, ne suscita qu'une polémique éphémère dont nous ne connaissons pas les détails. Elle nous laisse soupçonner qu'il existait dès cette époque une manière de Saint-Office obscurantiste (organe politique de l'Église catholique), puisque tout finit par une rétractation d'Aristarque qui revint en définitive à l'ancienne thèse géocentrique. Il est évident qu'il n'avait aucune envie de s'exposer aux tribulations que 10 siècles plus tard, devait endurer Galilée.

Hipparque de Nicée se tint prudemment en dehors du dangereux problème. Il se contenta de perfectionner les seuls instruments qu'on connût de son temps: les astrolabes et les quadrants -- et de fixer la méthode de détermination des positions terrestres au moyen des degrés de latitude et de longitude. Ce fut lui qui donna enfin au monde grec un calendrier sensé et rationnel, après avoir fixé l'année solaire à 365¼ jours moins 4 minutes 48 secondes, ce qui ne fait pas 6 minutes de différence avec les calculs d'aujourd'hui.

C'est Hipparque qui fut le véritable fondateur du système de Ptolémée. Jusqu'à Copernic, c'est de lui que s'est nourrie l'astronomie. Il a découvert l'obliquité de l'ellipse et est arrivé à calculer la distance de la lune en ne se trompant que de 20,000 kilomètres. Une pinotte...

Si ce ne fut pas le plus original théoricien, ce fut certainement l'observateur le plus pénétrant de l'Antiquité. Une nuit qu'il était occupé à explorer, comme d'habitude, avec ses pauvres moyens, le ciel, il y découvrit une étoile dont il eut l'impression qu'elle n'était pas là la veille. Pour être sûr de ne pas se tromper à l'avenir, il dessina une carte du ciel avec la position de 1080 étoiles fixes; c'est la carte céleste qu'on a étudiée jusqu'à Copernic et Galilée. En la comparant à celle que Timocrate avait compilée une quarantaine d'années plus tôt, Hipparque calcula que les étoiles s'étaient déplacées de 2 degrés. Ce fut ainsi qu'il arriva à la plus importante de ses découvertes, celle des équinoxes dont il calcula l'avance annuelle à 36 secondes (d'après nos calculs, elle est de 50 secondes). Sur le plan pratique, il inventa un dioptre pour mesure le diamètre apparent du soleil, et deux astrolabes, un sphérique composé d'un jeu de cercles fixes et mobiles permettant de déterminer la position des astres; un autre planisphère, qui servait à prendre la distance des astres et à résoudre les triangles. Hipparque fit de la trigonométrie une branche des mathématiques, avec des formules pour résoudre les problèmes d'astronomie sphérique. Le premier, il entreprit ce travail gigantesque: le catalogage des étoiles et des constellations principales. Critiquant ses devanciers en les confrontant à ses propres observations, il calcula la précession des équinoxes et calcula la longueur de l'année tropique. Il imagina sur les instruments d'optique la division en 360¤, qui a été conservée depuis lors. Il posa le problème dit « d'Hipparque » relatif à la marche irrégulière du Soleil. En étudiant les inégalités de la lune, dont il chercha la parallaxe, il parvint à calculer et à prévoir les éclipses de lune et de soleil. Il tenta d'ériger la géographie en science reposant sur des données astronomiques précises.

Ctésibios d'Alexandrie au -IIIe siècle utilisa l'air comprimé et la pression de la vapeur. Il inventa des armes, et surtout des automates, que la vapeur et l'air comprimé faisait mouvoir pour le délice des yeux incrédules et admiratifs de ses contemporains. Ses armes allaient plus loin que les armes à main. Ses automates étaient des fontaines avec des animaux qui buvaient et des oiseaux qui chantaient, des arrosoirs qui versaient le liquide qu'on voulait. Il inventa même un arrosoir automatique du parvis des temples et un mécanisme pour ouvrir les portes d'un temple lorsqu'on allumait un feu sur l'autel. Héron reprit ses idées.

Héron d'Alexandrie fut capable de décrire 9 engins différents mus par l'air chauffé ou la vapeur. Il établit une géométrie élémentaire avec des applications pour des travaux d'arpentage, des règles de triangulation, des propositions pour le calcul des volumes de divers édifices comme les théâtres et les bains. Il perfectionna le niveau, la grue. Il inventa le taximètre installable sur la voiture de son époque, le char. Il rédigea un ouvrage sur la construction des voûtes, qu'utilisa Isodore de Milet, l'un des constructeurs de Sainte-Sophie en +525. Un autre ouvrage sur la fabrication des pneumatiques où était utilisée la pression de l'air. Il est l'auteur d'une mécanique où sont expliqués les principes de la statique. Il inventa une fontaine dont le jet d'eau était propulsé par de l'air comprimé. Et sa fameuse éolipile était composée d'une sphère axée sur un tuyau servant de pivot, dans lequel passe de la vapeur qui s'accumule dans la sphère et est éjectée par deux tuyaux placés en opposition sur les côtés de la sphère. La force de la vapeur fait ainsi tourner la sphère de plus en plus vite. Héron avait ainsi trouvé le principe de la pression de la vapeur, l'avait maîtrisée, et lui ou d'autres n'avaient pu exploiter cette merveille qui allait ouvrir avec James Watt l'âge industriel moderne. Nous sommes passés proches d'épargner 1800 ans de misère matérielle à l'humanité laborieuse.

On peut se demander comment les Grecs faisaient pour obtenir des mesures aussi exactes avec une mathématique rudimentaire. Mais les mathématiques, elles aussi, avaient fait de grands progrès maintenant que l'Égypte, où elles avaient toujours été en grand honneur, faisait partie du monde grec. Nous avons quitté les Athéniens à l'époque de Périclès où ils ne savaient encore compter que sur leurs doigts. Maintenant, ils comptaient avec les lettres de l'alphabet en employant ses 9 premières lettres pour désigner les unités, les suivantes pour les dizaines, celles d'après pour les centaines, etc. Il y avait aussi les accents pour indiquer les fractions. Il en résultait une sténographie rapide, mais compliquée qui favorisa, pour la déchiffrer, la formation de spécialistes. Ce furent ces spécialistes qui la perfectionnèrent par la suite.

Un autre savant fut particulièrement brillant, Érastothène, né à Cyrène en -284 et mort à Alexandrie en -192. Il est rien de moins que le créateur de la géographie scientifique, à la différence de la géographie touristique de Pausanias et folklorique d'Hérodote. Ératosthène, lui, évalua la distance exacte des lieux habitables et la divisa en parallèles et en méridiens. Il inventa aussi un crible qui permettait d'établir pratiquement la suite des nombres premiers et un instrument de calcul, le « mésolable » qu'il imagina pour résoudre le problème de la moyenne proportionnelle. Il inventa finalement un calendrier, dit calendrier Julien parce que Jules César l'officialisa à Rome, et qui est devenu le nôtre. Son plus important travail fut de partir de l'observation du soleil au solstice d'été par rapport à la circonférence céleste pour aboutir à la mesure de la circonférence terrestre. Il l'établit à 250,000 stades, ou 40,000 km. La mesure est remarquablement exacte (circonférence méridienne = 40,009 km et circonférence équatoriale 40,077 km). En plus, la qualité de la preuve qu'il apportait était renversante de "modernité. Mais qu'est-ce qu'une preuve vraiment scientifique? C'est celle qui convainc les plus savants d'une discipline donnée. Pour prouver la rotondité de la terre, on peut amener comme preuve un long fil dont on entourerait la terre et qu'on mesurait ensuite. Preuve impossible à apporter, aucun fil ne résisterait. Faire le tour de la terre en bateau. Impossible à faire avec les bateaux de l'Antiquité. Jurer qu'elle est ronde et qu'elle mesure tant de stades ne peut convaincre que ceux qui se laissent berner par un argument d'autorité. La preuve d'Ératosthène seule pouvait convaincre les plus savants. Elle était de loin supérieure à celles dont se contentaient les présocratiques dans leurs argumentations querelleuses, et même celles dont se contentait Aristote. Sa preuve de qualité exclut toute référence aux miracles, aux fables et aux irrationalités de ce genre.

Le verbe voir est peut-être le mot le plus grec qui soit, même si la vue fut l'attribut des hommes de tous les pays. La géographie (de gè gn la terre, + grapho grayv j'écris) est une autre science grecque. Bien sûr, les Grecs n'ont pas découvert l'Amérique, mais au cours de leur histoire, ils sont essaimé de Gibraltar à l'Indus, ce qui est une grosse pointe sur la tarte de ce monde. Du temps d'Homère, ils ne connaissaient que la Grèce propre, les îles avoisinantes, la Thrace, l'Asie mineure. On connaît vaguement les Phéniciens et les Égyptiens. La colonisation du -8e siècle va étendre leurs connaissances aux côtes de la mer Noire, aux rives de l'Italie, au sud de la Gaule. Le tout premier géographe, Hécatée de Milet et son compatriote Thalès professait la sphéricité de la terre et Anaximandre dressait la 1ère carte géographique. Hérodote voyagea beaucoup dans le Proche-Orient et Ctésias fut médecin du roi de Perse et en ramena des connaissances géographiques. L'épopée d'Alexandre démultipliera les connaissances géographiques des Grecs. Néarque, son amiral, explora les côtes méridionales de la Perse. Ératosthène, on l'a vu, inventa les méridiens et les latitudes, mais les dispose irrégulièrement. Ses connaissances s'étendent aux sources du Nil et à la mer Rouge. Il mentionne l'Afrique du Nord, la Bretagne, et peut-être l'Irlande sous le nom de Thulé. Il connaît l'Inde jusqu'au Gange et à Ceylan. Hipparque reprend les méridiens et les latitudes d'Ératosthène et les dispose régulièrement sur la carte. Avec ce système, Ptolémée établit 27 cartes avec le bonheur de reproduire efficacement une aire sphérique sur une surface plane. Hélas, les traités de Ptolémée, servile aristotélicien, (90 à 168) rejetèrent les thèses brillantes d'Hipparque et d'Ératosthène (héliocentrisme et rotation de la terre) et triomphèrent à la fin de l'Antiquité et au Moyen Age. La géographie humaine se développe aussi, avec Hérodote qui décrivit avec une curiosité passionnée les moeurs bizarres des Barbares et Pausanias, l'inventeur des guides touristiques par qui on connaît nombre de temples et d'oeuvres d'art que la sauvagerie des hommes et les injures du temps nous a enlevés à jamais.

Un de ces géographes eut une vie qui ressemble de loin à celle d'Ulysse, Pénélope en moins. Eudoxe de Cyzique vint un jour dans l'Égypte de Ptolémée VII en tant que théore (représentant) de sa patrie. Très intéressé par les curiosités de ce pays, il s'enquit des moyens de remonter le Nil et le pharaon l'envoya aux Indes avec une flotte. Il revint avec une cargaison de parfums et de pierres précieuses que, bien sûr, le gentil pharaon lui confisqua comme l'aurait fait tout bienfaiteur intéressé. À la mort de celui-ci, sa femme Cléopâtre le renvoya aux Indes avec une nouvelle flotte.

Au retour, il aborda en Éthiopie où il recueillit des renseignements ethnologiques. Il ramena aussi une épave à Alexandrie qu'il examina avec soin pour conclure à la possibilité d'un voyage autour de l'Afrique. Entre temps, le nouveau Pharaon, fils de Cléopâtre, l'avait, comme son grand-père, détroussé de sa cargaison. Bon sang ne peut mentir! Tenace comme trois, Eudoxe prépara une 3e expédition avec l'épave de l'ancien navire, revint chez les Éthiopiens qu'il avait dû très apprécier et parvint en Mauritanie chez le roi Bogus, qui sans notre vaillant Eudoxe, n'aurait jamais passé à l'histoire, si roi qu'il fût. Mal soutenu, il ne put jamais faire son périple circum-africain et mourut en -340.

Comme les études scientifiques sont toujours interdépendantes, il était naturel que ces progrès se répercutassent... (j'ai pris 10 minutes à le trouver!) ...sur les sciences naturelles et sur la médecine. Aristote et son Lycée en avaient établi les prémices et donné la possibilité avec leurs collections et leurs catalogues de matériel. Théophraste, qui avait la passion du jardinage, composa une Recherche sur les Plantes qui resta pendant plusieurs siècles le manuel de tous les botanistes. Ce médiocre philosophe fut le plus grand naturaliste de l'Antiquité, particulièrement de par la rigueur de sa méthode. Aristote son maître lui avait dit de porter plus attention à l'observation qu'aux discours. Cependant, ils n'ont pas eu l'esprit baconien (de Roger Bacon) pour passer de l'observation à l'expérimentation, puis de l'expérimentation à l'utilisation des résultats de la science pour améliorer la condition matérielle de leurs semblables. La science restait aristocratique, une activité de l'esprit pour le plaisir, comme le sont pour nos la culture et les arts.

Les Ptolémées se préoccupèrent beaucoup des questions de santé et donnèrent une impulsion constante à la médecine. Elle ne dépendit plus d'intuitions individuelles géniales, mais devint le fait de laboratoires, d'écoles, de recherches collectives. Ce qui n'empêcha pas Érophile de se distinguer par ses recherches sur la matière cérébrale. Il les pratiqua sur des cerveaux desséchés, découvrit la fonction des méninges, et esquissa une première distinction rudimentaire entre le système nerveux cérébral et le système cérébro-spinal. Il perçut la différence des veines et des artères, et fournit au diagnostic le plus élémentaire mais aussi le plus nécessaire de tous les éléments: la mesure de la fièvre par les pulsations du pouls, dont il comptait les battements au moyen d'une clepsydre. C'est lui qui donna son nom au duodénum et jeta les bases de l'obstétrique.

Il n'eut qu'un seul Aval en la personne d'Éthisistrate qui fut une manière de Pende pour l'importance qu'il donna au système glandulaire. Il eut une vague intuition du métabolisme basal (de base) et ébaucha les grandes lois de l'hygiène. Ces savants et leurs collègues même de moindre envergure conférèrent à la médecine un très grand prestige donnant à celui qui la pratiquait un caractère presque sacré. Au siècle des dramaturges et des hommes de science généralistes (dits philosophes), succédait celui des docteurs, des praticiens, des hommes à la science pragmatique, presque utile.

Si les Grecs sont les créateurs de la physique, quelles découvertes encore encore valides de nos jours ont-ils proposées. Ils connaissaient la compressibilité de l'air, savaient que l'air tend à monter s'il est chaud et à descendre s'il est froid. Aristote savait que le son se propage par l'air et d'autres dirent même que le son se propageait par ondes sphériques, par lesquelles ils expliquaient l'écho. Dans son lycée, naquirent la botanique et la zoologie. Ces savants nommaient très sommairement "l'appétit qu'ont les corps à descendre au centre de la terre", ce que Newton appellera 2000 ans plus tard la gravitation universelle. C'en était encore loin, mais c'était dans la bonne voie, car "l'appétit" n'est pas une force extérieure hors de ces corps, mais une force dans les corps comme on le sait aujourd'hui avec encore plus de certitude.

La transmission de la chaleur par conductivité était connue, même transmise à celle des corps éloignés. Aristote savait que l'eau en ébullition restait à une chaleur constante. D'autres maîtrisaient les lentilles qui concentraient la lumière du soleil et grossissaient les objets pour mieux les voir. Euclide énonce le principe de la propagation rectiligne de la lumière et les lois de la réfraction. Thalès savait que l'ambre frotté attire les corps, ainsi que la pierre magnétique. Ils ont même inventé les tout premiers scaphandres. Les poissons incrustés dans les coquillages trouvés sur le sommet des montagnes leur donnèrent l'idée qu'avaient pu exister des révolutions géologiques. C'est ça, le génie grec. Donner une explication lumineuse à toutes les choses, grandes ou petites, qui entrent par nos yeux.

CHAPITRE V

LA LOURDE ROME

Pour la Grèce, depuis qu'après la conquête dorienne elle s'était donnée une organisation définitive, « l'ennemi » avait toujours été l'Orient. On l'appelait plutôt barbare , mais il fascinait par sa puissance et sa magnificence. Alexandre qui avait voulu fondre Grecs et Barbares en un seul peuple en força ses soldats à épouser des Perses, témoignait de cette secrète admiration. Ce qui se produisait à l'Occident ne l'intéressait que sporadiquement. À part les marins qui fréquentaient leurs ports, personne, peut-être à Athènes ne savait à quel degré de développement étaient arrivées les colonies grecques de l'Italie méridionale et de la Sicile; peut-être fût-ce bien pour cela que l'expédition de Nicias contre Syracuse avait été décidée avec tant de légèreté. La catastrophe ne fit sans doute que contribuer à cette absence d'intérêt que les conquêtes d'Alexandre, en monopolisant définitivement l'attention des Grecs sur l'Est, rendirent total.

L'ascension de Rhodes au -llle siècle le démontre bien. Elle eut lieu en raison de sa position géographique qui faisait d'elle une étape obligatoire et le pivot de tous les échanges de la Grèce avec l'Orient. Après avoir héroïquement résisté à Démétrios Poliorcète, Rhodes réunit d'autres îles grecques en une Ligue qu'elle maintint sagement dans une attitude neutre. Sa politique fut si avisée que, lorsque en -225 la ville fut détruite par un tremblement de terre, toute la Grèce lui envoya des secours en argent et en denrées parce qu'elle voyait en Rhodes une irremplaçable colonne de son économie.

Au contraire, personne n'avait bougé lorsque, quelques années plus tôt, Tarente s'était trouvée en mauvaise posture avec Rome. Eux aussi, les Tarentins étaient grecs. Eux aussi avaient demandé aide à leurs compatriotes habitant la mère-patrie. Mais ils n'en trouvèrent qu'un disposé à courir à leur secours: Pyrrhus, roi d'Épire, de la même lignée molosse qu'Olympias, la mère d'Alexandre. Pyrrhus débarqua en Italie avec 25,000 fantassins, 3000 cavaliers et 20 éléphants que les Grecs faisaient venir de l'Inde. C'était un brave capitaine. Peut-être pensait-il répéter en Occident les exploits que son parent Alexandre avait faits en Orient. Comme Alexandre, il était épris de gloire et toqué d'Achille, dont lui aussi croyait descendre. Il vainquit à Héraclée les Romains effrayés des « boeufs de Lucanie », ainsi qu'ils appelaient les éléphants qu'ils n'avaient jamais vus et un peu comme nous à l'apparition de l'automobile, qu'on nomma le char même si elle n'était pas tirée par 4 chevaux!

Mais Pyrrhus laissa dans l'affaire la moitié de son armée et se rendit compte que Rome n'était pas la Perse. Il fit donc un crochet sur la Sicile qu'il voulait délivrer des Carthaginois dans l'idée qu'il lui serait plus facile d'acquérir de la gloire aux dépens de ceux-ci. Il les battit aussi, mais se trouva tellement peu aidé par les Grecs de la région qu'il les abandonna à leur destin, retraversa le détroit de Messine, se fit battre par les Romains à Bénévent et, dans son découragement, il abandonna l'Italie avec ces paroles prophétiques: « Quel beau champ de bataille je laisse entre Rome et Carthage ! »

Peu après, Pyrrhus mourait à Argos (ville grecque d'où nous vient notre mot argent). La Grèce n'attacha pas d'importance à sa disparition, comme elle n'avait pas attaché d'importance à ses aventures en Occident. L'Épire était une région périphérique et montagneuse que tous considéraient comme barbare et presque étrangère. Ce fut la même année (-272) que Rome annexa Tarente, comme elle avait déjà annexé Capoue et Naples. De toutes les colonies grecques de l'Italie du Sud, il ne subsistait rien. Peu après, Rome commençait son duel à mort avec Carthage, dont la conclusion fut qu'en 210 même les colonies grecques de Sicile tombaient entre ses mains. Si, cette fois-là, la Grèce sortit de sa torpeur, ce ne fut pas qu'elle vît dans cet épisode une catastrophe nationale et se rendît compte de la menace qui se profilait pour elle à l'ouest; mais uniquement parce qu'elle trouva là un bon prétexte pour se révolter contre son maître macédonien: Philippe à ce moment. Philippe était monté sur le trône à 17 ans. Jusque-là, son beau-père et tuteur Antigone III le lui avait gardé. Il était tellement extraordinaire, à cette époque, qu'au lieu de supprimer l'héritier légitime pour conserver le pouvoir on remît ce pouvoir entre ses mains qu'on avait surnommé Antigone dosone, c'est-à-dire celui qui tient ses promesses, comme en Argentine on appelait Peron celui que cumple.

Malheureusement, dans l'Histoire politique encore mafieuse, l'honnêteté ne paie pas. Dans ce cas-là il eût mieux valu qu'Antigone en eût moins... Philippe était un garçon courageux et qui n'était pas sans capacités politiques, mais il était d'une ambition forcenée et complètement amoral. Il fit emprisonner Aratos, le brillant strategos de la Ligue achéenne, tua son propre fils (comme fit de même le tsar Pierre le Grand) qu'il soupçonnait de trahison et ourdit dans toute la Grèce un véritable réseau d'intrigues. Mais il commit une erreur fatale: celle de croire Rome à l'agonie après la victoire d'Annibal à Cannes. De même que Mussolini, après la défaite de la France, se rangea aux côtés d'Hitler, de même Philippe se déclara pour Carthage et convoqua à Naupacte les représentants de tous les États grecs pour faire une croisade en Italie. Agélaos, le délégué de la Ligue étolienne salua en lui le champion de l'indépendance hellénique; mais quelqu'un, sous le manteau, fit circuler parmi les assistants une copie, plus ou moins apocryphe, du traité stipulé par Philippe aux termes duquel Carthage s'engageait, après la victoire, à l'aider à soumettre la Grèce. Était-ce authentique ? L'historien latin Tite-Live affirme que oui. D'aucuns soutiennent au contraire que ce fut là l'invention d'émissaires romains, facilitée par le désir que les Grecs avaient d'y croire. Quoi qu'il en fût, de tels désordres se produisirent que l'expédition projetée fut retardée à l'infini, c'est-à-dire remise au moment où le retrait d'Italie des troupes d'Annibal la rendit complètement inutile.

Rome ne se vengea pas tout de suite. Bien mieux, en -205, elle signa un traité avec Philippe qui crut s'en tirer ainsi. Ensuite, Scipion porta la guerre en Afrique et battit Annibal à Zama. Ce n'est qu'après s'être définitivement libérée de sa mortelle ennemie que Rome se fit envoyer par Rhodes un appel l'invitant à délivrer l'île de Philippe. Naturellement, elle accueillit l'appel.

Payé de sa monnaie, Philippe se défendit comme un lion et détruisit les cités grecques qui refusèrent de se ranger à ses côtés. À Abydos, plutôt que de se rendre, tous les habitants préférèrent se suicider, comme les Juifs à Masada, avec leurs femmes et leurs enfants. Mais son armée ne put rien contre celle de Quinctius Titus Flaminius qui l'écrasa en -197 à Cynocéphales.

C'eût pu être la fin de la Grèce en tant que région indépendante si Flamininus avait été un général romain comme les autres qui, partout où ils passaient, installaient un gouverneur et un préfet avec un bon corps de police, introduisaient leur langue et leurs lois, proclamaient romaine la province conquise et l'annexaient. Mais c'était un homme cultivé, pénétré de respect pour la Grèce dont il connaissait la langue et admirait la civilisation. Non seulement il laissa la vie à Philippe, mais il lui rendit son trône. Puis, convoquant les représentants de tous les États grecs à Corinthe, il proclama que Rome retirait ses garnisons de leur territoire et les laissait libres de se gouverner avec leurs propres lois. Plutarque dit que cette déclaration fut accueillie par de tels hurlements d'enthousiasme qu'un vol de corbeaux qui traversaient le ciel tomba raide mort.

En fait, il y avait mécompréhension des Grecs à l'égard des Romains. Ceux-ci conquerraient une Cité, lui laissait une certaine autonomie municipale, mais la ville perdait toute indépendance en politique étrangère et devait payer tribut. C'est comme ça que les Romains tentaient d'amadouer et de s'attacher les peuples conquis. Les Grecs, fiers et brillants comme ils l'étaient s'en aperçurent très vite et relevèrent la tête. Quelques années plus tard, la Ligue étolienne faisait appel à Antiochos de Babylone pour qu'il vînt la délivrer. De qui et de quoi, on l'ignore, puisque les Romains s'en étaient allés. Mais le fait qu'ils étaient les plus forts suffisait à les faire soupçonner d'impérialisme, comme le fait l'Europe à l'égard des Américains. Toutefois Lampsaque et Pergame ne furent pas de cet avis et demandèrent au contraire l'aide de Rome qui envoya une autre armée, sous les ordres de Scipion l'Africain, le triomphateur de Zama. Scipion écrasa Antichos à Magnésie, puis, tournant au nord, défit les Gaulois qui s'étaient remis à harceler la Macédoine. La Grèce n'avait pas été touchée, mais elle se trouvait isolée au milieu du flot des conquêtes de Rome qui, maintenant, avait annexé toute la côte asiatique.

En -179 Philippe mourait. Après un autre petit massacre familial, ce fut son fils Persée qui monta sur le trône. Il épousa la fille de Séleucos, successeur d'Antiochos et fit avec lui une Ligue, à laquelle s'unit Rhodes, pour faire la guerre à Rome que, de nouveau, Pergame appela à son secours. Seules l'Épire et l'Illyrie osèrent se ranger du côté de Persée. Le reste de la Grèce se borna à l'acclamer comme un « libérateur » lorsqu'en -168, il livra bataille au consul Paul-Émile. Celui-ci l'anéantit à Pydna, détruisit 70 villes macédoniennes, dévasta l'Épire en déportant comme esclaves 150,000 habitants, et transplanta à Rome un millier de « notables » d'autres villes grecques, qui s'étaient compromis dans l'affaire. Parmi eux, l'historien Polybe devait devenir un des chantres du relatif libéralisme romain, puisqu'il avait eu la vie sauve.

Mais l'avertissement ne suffit pas. En -146, toute la Grèce, sauf Athènes et Sparte, proclamait la guerre patriotique. Cette fois le Sénat romain confia la répression à un soudard à l'ancienne manière qui ne nourrissait réellement aucun complexe à l'égard de la civilisation grecque. Mummius s'empara de Corinthe, capitale de la révolte, et la traita comme Alexandre avait traité Thèbes, c'est-à-dire qu'il la rasa au sol. Tout ce qui s'y trouvait de transportable fut envoyé à Rome. Grèce et Macédoine furent réunies en une seule province sous la domination d'un gouverneur romain. Seules Athènes et Sparte eurent l'autorisation de continuer à suivre leurs propres lois. Paul-Émile, qui déporta à Rome un millier intellectuels grecs, Mummius, qui y envoya toutes les oeuvres d'art de Corinthe, ne se doutaient certainement pas qu'ils étaient en train de transformer la défaite de la Grèce en victoire. Les Romains mêmes ne tardèrent pas à s'en apercevoir; ils le dirent: Graecia capta ferum victorem cepit, La Grèce conquise conquit son barbare conquérant.

Les hommes politiques grecs avaient enfin trouvé l'unique paix qu'ils avaient conçue et pratiquée pour les autres: celle de l'esclavage.

ÉPILOGUE [mot grec qui signifie, mot (logos)                      sur(epi), i, e, le dernier...]

Nous ne pouvons tout de même pas ensevelir le cadavre de la liberté grecque, sans une petite oraison funèbre.

En réalité, ce qui s'arrête ici, c'est uniquement l'histoire politique d'un peuple qui n'était pas parvenu à devenir une nation au sens moderne, c'est-à-dire au sens romain du terme. Le Grec classique concevait sa patrie que s'il la voyait tout entier de ses yeux. Les raisons de sa faillite, nous les savons déjà. Ce peuple n'a pas su dépasser l'horizon limité de la « Cité-État » et, dans ces limites mêmes, il n'a pas su concilier l'ordre avec la liberté comme le fit génialement son vainqueur, la lourde Rome. Ses maladies, ce furent un individualisme effréné, un esprit municipal étroit et des guerres insensées.

Par compensation, il a élaboré une civilisation qui n'est pas morte, qui ne pouvait pas mourir par le simple fait que ses créations culturelles sont immortelles. Elles ont meublé le coeur et l'esprit de l'Occidental, dont la civilisation s'universalise. Elles émigrent seulement, changent de langue, de latitude, de moeurs. Dans cette sorte de course au flambeau qu'est l'Histoire, le flambeau de la civilisation est confié par les peuples raffinés et décadents aux peuples jeunes et frustes qui ont la force de le porter vers des horizons nouveaux. Le fait se répéta plus tard: ces aristocrates européens éclairés, -- décadents? -- enfantèrent la jeune Amérique libérale.

L'histoire grecque dans l'histoire du monde, c'est comme un génie créateur et plein aux as, qui se serait saoulé un bon coup, et qui pendant toute une nuit aurait donné aux gens du voisinage, des trésors et des trésors, dilapidant à leur profit toutes ses créations, toutes ces force et toute sa santé, pour finir, au petit matin complètement vidé, et au terme de sa vie.

Il est impossible de dresser ici l'inventaire de tout ce que l'humanité doit à la Grèce. L'historien anglais Maine a dit que nous sommes encore une de ses colonies parce qu'« à par les forces aveugles de la nature, tout ce qui évolue dans la vie de l'humanité occidentale et moderne est d'origine grecque ». Dans cette affirmation, il n'y a aucune exagération.

Que serions-nous sans la science, qui est grecque? Sans la démocratie, qui est grecque? Sans les voyelles, qui sont grecques? Sans nos spectacles, qui sont grecs? Sans nos héros, qui sont tous grecs? Sans notre intelligence, qui est grecque. Sans notre regard sur le monde et sur la vie, qui est encore grec?

Des singes qui montent aux arbres, ironisa un comique.

Mais Aristote ne nous a-t-il pas dit que nous sommes des animaux politiques, et les Cyniques rien que des animaux, et Sophocle les plus belles créatures de l'univers? C'est la raison pour laquelle, étant tout cela à la fois, nous ne grimpons plus dans les arbres mais nous voyageons dans l'espace, plus haut encore que l'Olympe, la maison des Immortels.

Indro Montanelli

et

Jacques Légaré

le 1er juillet 1994

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CHRONOLOGIE

(Le signe - signifie avant notre ère, c'est-à-dire avant J.C.)

-XXe au -Xe siècle Civilisation minoenne et                                              civilisation mycénienne.

-IXe (?) siècle            Lycurgue, législateur de Sparte.

-IXe au -VIIIe (?) siècle   Homère.

LA GRÈCE ARCHAÏQUE

-VIIe siècle: Hésiode, auteur de la Théogonie et Des Travaux et les Jours.

-Vle siècle: Pythagore, philosophe des nombres, vus                      comme premiers principes.

-640-548 (?) Thalès de Milet, philosophe de l'eau                       premier principe

-637559 (?) Solon, législateur athénien qui prépare                       l'avènement de la démocratie..

-620 Premières réformes de Dracon, législateur            drastique, à Athènes.

-612-568 (?) Sapho, la grande poétesse des amours                        lesbiens.

-594 Archontat de Solon.

561-527 Pisistrate, tyran d'Athènes.

-560 Crésus, le roi riche par son or tiré du fleuve            Pactole, occupe l'Ionie.

-527-514 Occupation de l'Ionie par Cyrus, roi de Perse.

-550-480 Héraclite, philosophe du feu premier principe.

-527-514 Tyrannie d'Hippias et d'Hipparque à Athènes.

-522-442 Pindare, le poète thébain qui chanta les héros                 olympiques.

525-456 Eschyle, le premier grand dramaturge grec.

-514 Soulèvement d'Harmodios et d'Aristogiton à           Athènes.

 Mort d'Hipparque.

-510 Chute et exil d'Hippias.

CHRONOLOGIE

LA GRÈCE CLASSIQUE

-508 Réformes de Clisthène à Athènes, qui fondent          définitivement le modèle démocratique.

-492  Commencement des guerres persiques (ou           médiques) contre la Grèce.

-490 L'armée perse de Darius est battue à Marathon par          les Athéniens de Miltiade.

-485 Mort de Darius.

Xerxès, roi de Perse.

-480 Bataille des Thermopyles où Léonidas arrête les         Perses en mourant avec ses 300 soldats.

Bataille navale de Salamine où Thémistocle coule           la flotte perse.

Les Syracusains battent les Carthaginois à Himère.

-479 Défaite de l'armée perse à Platée.

 Autre défaite navale des Perses à Mycale.

-461 Mort d'Éphialte, le dernier réformateur qui          radicalise la toute-puissance de l'Ecclésia.

-449 Mort de Thémistocle, exilé chez les Perses qu'il          avait vaincus.

-Ve siècle, dit le siècle classique de la Grèce: À cette époque vivaient:

Phidias. Gorgias. Parménide. Zénon. Démocrite.          Empédocle. Anaxagore. Protagoras. Hippocrate.

-496-406 Sophocle, le 2e grand dramaturge grec, qui          nous donna Antigone et Oedipe-Roi.

-484-425 Hérodote, le père de l'Histoire.

-480-406 Euripide, le 3e grand dramaturge grec.

-477 Ligue délio-attique.

-47-0399 Socrate, le père de la philosophie occidentale.

-450-385 Aristophane, le plus grand auteur comique           grec.

-462 L'Aréopage, tribunal aristocratique, perd son            importance à Athènes au profit de l'Héliée.

-460-400 Thucydide, le 2e grand historien grec,            fondateur de l'histoire scientifique.

-459 Expédition malheureuse d'Athènes en Égypte.

-457 Début de la guerre d'Athènes contre Thèbes et           Sparte.

-449 Paix entre Athènes et la Perse.

-447-432 Construction du Parthénon, le plus beau           temple de la Grèce, sur l'Acropole.

-446 Défaite d'Athènes à Chéronée.

-435 Insurrection de Corcyre contre Corinthe.

-432 Insurrection de Potidée.

Le procès d'Aspasie.

-431-421 Première phase de la guerre du Péloponnèse,          guerre qui détruisit la Grèce.

-430 Peste d'Athènes.

-429-347 Platon, élève de Socrate. Penseur idéaliste,          dont les dialogues sont fameux.

-428 Mort de Périclès emporté par la peste.

-427 Révolte de Mytilène, contre la gestion dictatoriale          d'Athènes.

-421 La paix de Nicias.

-415 Exil d'Alcibiade, le plus brouillon et le plus          désastreux politicien de toute l'histoire grecque.

-415-413 Désastreuse expédition d'Athènes contre           Syracuse, qui vainc les soldats athéniens.

-413-404 Seconde phase de la guerre du Péloponnèse.

-411 Instauration de l'oligarchie à Athènes.

 Retour d'Alcibiade.

-407 Second exil d'Alcibiade.

-406 Victoire d'Athènes sur les Spartiates aux îles          Arginuses.

-405 Victoire de Sparte sur les Athéniens à           Aegos-Potamos.

-404 Capitulation définitive d'Athènes aux mains de           Sparte, qui renverse la démocratie

Le gouvernement des Trente Tyrans, installés par           les Spartiates.

-403   Expulsion des Trente, et gouvernement          démocratique à Athènes.

-401 Révolte en Perse de Cyrus le Jeune contre son          frère. Xénophon va l'aider avec ses 10,000.

-399 Procès et mort de Socrate.

-394 Défaite des Spartiates à Cnide.

-387-323 Démosthène, le plus grand orateur athénien,          qui donnera sa vie pour l'indépendance.

-386 Paix d'Antalcidas.

-378 Seconde Ligue délio-attique.

-371 Victoire de Thèbes sur les Spartiates à Leuctres.

-367 Mort de Denys l'Ancien, tyran de Syracuse.

-364 Mort de Pélopidas, le jeune chef thébain.

-362  Victoire et mort d'Épaminondas à Mantinée          contre les Spartiates.

LA GRÈCE HELLÉNISTIQUE

-358 Philippe II, roi de Macédoine.

-357 Philippe prend Amphipolis et Pydna.

356-346 La guerre sacrée autour du contrôle du           sanctuaire de Delphes.

-353 Philippe prend Méthone.

-352 Philippe conquiert la Thessalie.

-348 Philippe détruit Olynthe.

-356-323 Naissance et mort d'Alexandre, le plus                   fameux de tous les conquérants.

-338 Athènes et Thèbes sont battues par Philippe à          Chéronée.

-336 Assassinat de Philippe, peut-être par son fils et sa         femme. Alexandre devient roi.

-335  Alexandre détruit Thèbes.

-334 Alexandre part en guerre contre la Perse. au          Granique.

-332 Alexandre détruit Tyr et conquiert l'Égypte.

-331 Darius III est battu à Arbèles.

-330 Mort de Darius III.

-330-325 Marche d'Alexandre vers l'intérieur de l'Asie.          Il est vainqueur.

-323  Mort d'Alexandre à Babylone.

323-311 Rivalités entre les Diadoques, successeurs                  d'Alexandre.

-384-322 Aristote, disciple de Platon, le plus grand           esprit de l'Antiquité, peut-être de l'Histoire.

-280-275 Expédition de Pyrrhus, roi d'Épire, en Italie.

-279 Invasion de la Gaule par des Gaulois celtes.

-245 Aratos prend la tête de la révolte des Grecs           contre les Macédoniens.

-242 Réforme constitutionnelle d'Agis et de Léonidas à          Sparte.

-227 Réforme de Cléomène à Sparte.

-221-170 Philippe V de Macédoine.

-217 Traité de Naupacte entre les Grecs.

-210 Les colonies grecques de Sicile tombent sous les           coups des Romains.

-205 Traité entre Rome et Philippe de Macédoine.

-197  Le consul romain Flamininus bat Philippe de            Macédoine à Cynocéphales.

-175-164 Antiochos Épiphane, roi de Syrie.

-170 Mort de Philippe de Macédoine. Persée monte sur           le trône.

-168 Persée est battu par les Romains à Pydna.

-148 La Macédoine devient province romaine.

-146 Destruction de la ville grecque de Corinthe. La Grèce est incorporée dans l'empire romain.

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