TROISIÈME PARTIE (suite de 405-Histoire-de-la-Grece-antique-1.htm)
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L'ÉPOQUE DE PÉRICLÈS
CHAPITRE PREMIER
PÉRICLÈS
La plus grande chance qu'on puisse avoir, c'est de naître au bon moment. Il est fort probable que chaque génération a ses Césars, ses Augustes, ses Napoléons et ses Washingtons, qu'ils fussent des grands hommes ou des crapules. Mais ils se trouvent agir sur une société qui ne les accepte pas, soit parce qu'elle est trop verte soit parce qu'elle est trop mûre. Si bien, qu'au lieu d'aboutir au pouvoir, ils se font pendre ou restent dans l'obscurité.
Périclès fut un de ces hommes qui ont eu de la chance. Il a eu pour lui tant de circonstances favorables, il s'est trouvé nanti de qualités qui répondaient si bien aux besoins de son temps que l'Histoire --elle s'incline toujours devant la chance -- a fini par donner son nom à la période la plus féconde et la plus glorieuse de la vie athénienne. L'âge de Périclès, c'est l'âge d'or d'Athènes.
Il était fils de Xanthippe, officier de marine qui avait gagné ses galons d'amiral à Salamine et qui commandait la flotte lors de la victoire de Mycale --et d'Agaristhe, petite nièce de Clisthène. C'était donc un aristocrate; mais il appartenait, par ses idées, au parti démocratique, celui dont l'avenir était le plus sûr. Quelque chose devait le désigner dès son enfance à une position de premier plan car, dès lors, on fit circuler sur son origine une légende qui mettait en cause un élément surnaturel. On racontait qu'Agaristhe, peu de temps avant de le mettre au monde avait reçu la visite d'un lion. En fait, le petit Périclès ne présentait que peu de ressemblances avec un lion. Il était assez délicat, assez fragile; avec une curieuse tête en poire qui devint la cible des mauvaises langues et un motif de raillerie sans fin, « tête d'oeuf » était son joli surnom. Mais, dans sa famille, on lui donna immédiatement une éducation de prince héritier dont il tira profit avec la plus grande application et la plus grande intelligence. Histoire, économie, littérature et stratégie étaient son pain quotidien. Ceux qui le lui donnaient étaient les plus illustres de tous les maîtres athéniens, parmi lesquels le philosophe Anaxagore, auquel son élève resta très attaché par la suite.
Comme enfant, Périclès doit avoir été grave avant l'âge pénétré de son importance et présentant tous les caractères du « premier de la classe » sage et pondéré, ce qui devait le rendre assez impopulaire parmi les garçons de son âge. En effet, à peine fit-il ses débuts en politique, et il les fit de très bonne heure, qu'on put noter qu'il ne commettait aucune de ces erreurs que font, habituellement, par impétuosité, les débutants. La preuve en est ce surnom d'Olympien qu'on lui donna tout de suite, même ses adversaires, ceux-là d'ailleurs non sans une nuance d'ironie. Il y avait réellement en lui quelque chose qui semblait tomber de haut, qui lui venait de son origine aristocratique si indélébile dans son caractère méditatif et calme, puissant et sûr de lui. Peut-être était-ce sa manière de parler qui suscitait cette impression ? Périclès n'était pas un orateur disert, épris de sa propre parole comme Cicéron et Démosthène. Il ne prononçait que rarement des discours, et maintenait ces discours dans des limites bien déterminées; s'il s'écoutait c'était pour se contrôler, non pour s'enivrer. Et ces discours n'étaient pas faits pour enthousiasmer, mais uniquement pour persuader. Ils avaient la logique géométrique de la statuaire et de l'architecture de cette période. On n'y trouvait pas de passion, mais seulement des faits, des données, des chiffres et des syllogismes. Un jour, il apprit la mort de ses deux enfants, Paralos et Xanthippe, deux beaux jeunes garçons, coup sur coup à 8 jours d'intervalle. Protagoras raconte qu' « il supporta le coup sans montrer le deuil; il garda toute sa sérénité, ce qui chaque jour lui servait davantage en lui donnant le moyen de soulager sa douleur et en lui apportant l'estime du peuple. Car chacun, en le voyant supporter son deuil avec tant d'énergie, je jugeait vaillant, courageux et plus fort que soi-même, sachant bien qu'en pareille circonstance, soi-même en serait tout bouleversé ». Il conserva pendant ce deuil selon la coutume la tête fleurie et fut vêtu de blanc, sans jamais cesser de travailler, soit d'haranguer le peuple. Soyons critique un peu. C'est son ami Protagoras qui le décrit si avantageusement. Rappelons aussi que cette guerre, c'était lui qui l'avait voulue.
Périclès était un honnête homme, mais point à la façon d'Aristide qui avait eu la prétention de faire de l'honnêteté une religion alors que ses compatriotes étaient des fripouilles, dont le désir était de se faire administrer par un honnête homme mais qui les laissât continuer leurs rapines. Périclès fut personnellement honnête; il quitta la politique sans avoir aucunement augmenté sa fortune, mais il fut plus tolérant pour les autres. Nous avons l'impression que c'est bien pour ce bon sens que les Athéniens ne se lassèrent pas de l'élire aux plus hautes fonctions pendant près de quarante ans de suite, de -467 à -429 , et reconnurent à sa charge de strategos autokratos beaucoup plus de pouvoirs que ne lui en attribuait la Constitution. En fait, il était élu stratège comme les 9 autres stratèges. Mais son prestige intellectuel et sa prestance toute aristocratique devant l'Ecclésia lui donnaient la prééminence politique sur tous les autres citoyens ou élus.
Démocrate authentique bien que sans superstition, Périclès n'abusa pas de la démocratie. Pour lui, le meilleur régime était un libéralisme éclairé faisant des réformes progressives et garantissant dans l'ordre les conquêtes populaires sans vulgarité ni démagogie. C'est le rêve que caresse tout homme d'État sensé. La chance de Périclès fut qu'Athènes, après Pisistrate, Clisthène et Éphialte, fût en mesure de pouvoir le mettre en pratique et qu'elle possédât une classe dirigeante capable de le faire.
Bien que sanctionnée par la loi, la démocratie trouvait encore quelques difficultés d'application dans l'inégalité économique des classes. Périclès introduisit la solde dans l'armée de manière que l'appel aux armes ne fût pas, pour les pauvres, la ruine de la famille, et donna une petite rémunération aux jurés des tribunaux de façon à ce que cette fonction délicate ne restât pas le monopole des riches. Il ouvrit l'archontat (la charge d'archonte) aux 2 classes les plus pauvres, les zeugites et les thètes; toutefois il imposa --ou laissa imposer-- une sorte de xénophobie étroit en interdisant la légitimation des enfants eus avec une personne étrangère. Mesure dont lui-même ne devait pas tarder à être la victime et qui peut se comprendre de la façon suivante. Comment faire fonctionner une démocratie directe (qui avait déjà 6000 citoyens) avec 10,000 citoyens, 50,000 citoyens. Impossible, croyait-il sans doute sincèrement.
Sa grande arme politique, ce furent les travaux publics. Il pouvait en entreprendre autant qu'il voulait parce que avec la liberté des mers et une flotte comme la flotte athénienne, le commerce était plus que prospère et le Trésor était gonflé d'argent. Du reste, tous les grands hommes d'État ont toujours été de grands constructeurs. Mais ce qui distingue Périclès des autres, ce n'est pas tant la quantité de ces travaux que la perfection et le caractère artistique qu'il voulut leur donner. Il est certain qu'il avait à sa disposition les hommes capables de les faire: Ictinos, Phidias, Mnésiclès. Mais ce fut Périclès qui les fit venir à Athènes, qui les sélectionna et qui supervisa leurs plans. C'est ainsi que ce fut sous son gouvernement que fut réalisé le rempart projeté par Thémistocle pour isoler du continent la ville et son port. Les Spartiates, voyant là une imprenable forteresse expédièrent contre elle une armée afin de le détruire. Mais il résista. Périclès éprouva quelques difficultés à persuader ses compatriotes de construire le Parthénon, le plus grand héritage architectonique et sculptural que nous ait laissé la Grèce. Le devis prévoyait une dépense de plus de plusieurs dizaines de talents. Il dégénéra en scandale financier, exactement comme notre stade olympique de Montréal. Pour amoureux qu'ils fussent du Beau, les Athéniens n'étaient pas disposés à dépenser cette somme. Le stratagème auquel Périclès eut recours pour les convaincre est bien caractéristique de l'homme: « Bon ! leur dit-il avec résignation. Alors donnez-moi l'autorisation de le construire à mes frais. Seulement, sur le fronton, au lieu du nom d'Athènes, on inscrira celui de Périclès ». L'envie et l'émulation obtinrent ce qu'avait empêché l'avarice.
Bien qu'il passât pour un frigide et le fût peut-être, ainsi que tous les hommes dominés par une ambition ou une passion exclusive, lui aussi, Périclès, dut payer son tribut à la plus humaine de toutes les faiblesses --l'amour, que Xénophon qui les avait toutes connues appelait « le plus vif des plaisirs »--- et perdit la tête pour une femme. Fait quelque peu fâcheux pour deux raisons, d'abord parce que Périclès était marié et s'était montré jusque-là le plus vertueux de tous les époux, ensuite parce que celle dont il s'était épris était une étrangère dont le passé et dont les attitudes étaient quelque peu discutables. Aristophane, la plus mauvaise langue d'Athènes, disait qu'Aspasie était une ancienne courtisane de Milesos, et qu'elle avait même, dans cette ville, dirigé une maison de rendez-vous (pour autre chose que pour regarder la lune). Nous ne possédons pas d'éléments nous permettant de discuter cette affirmation. Quoi qu'il en ait été, une fois transférée à Athènes, Aspasie y avait ouvert une école assez semblable à celle que Sapho avait fondée à Lesbos. Aspasie n'était pas une poétesse, mais elle luttait pour l'émancipation des femmes qu'elle voulait arracher au gynécée pour les faire participer à la vie publique, à parité de droits avec les hommes.
Ce sont là choses qui nous laissent aujourd'hui bien indifférents mais qui semblaient alors révolutionnaires. Aspasie eut sur les moeurs athéniennes la plus grande influence, en créant le type de l'« hétaïre » qui devint courant dans cette ville. On ignore si elle était belle. Ses panégyristes parlent de « sa voix d'argent », de ses « cheveux d'or », de son « pied cambré », caractéristiques qui pourraient tout aussi bien appartenir à une femme laide. Mais elle devait avoir du charme car tout le monde est d'accord pour faire l'éloge de sa conversation et de ses manières. D'aucuns disent que, lorsque Périclès fit sa connaissance, elle était la maîtresse de Socrate et que celui-ci, qui ne tenait guère aux femmes, la lui céda volontiers, et resta son ami. Il est certain que sa maison était fréquenté par tout ce qu'Athènes comptait de meilleur. On y voyait Euripide, Alcibiade, Phidias. Elle savait si bien leur parler que Socrate reconnut --peut-être avec un peu d'exagération-- que c'était d'elle qu'il avait appris l'art de raisonner.
Ce furent certainement ses dons intellectuels plus que ses dons physiques qui séduisirent l'Olympien, lequel, pour une fois, ne résista pas à la tentation de descendre sur terre et de s'y comporter comme un mortel quelconque. Il semblerait que, cela lui étant commode, il ait choisi ce moment pour s'apercevoir que sa femme n'avait pas été tout à fait aussi vertueuse que lui. Loin de lui adresser des reproches, il lui offrit bien gentiment un divorce qu'elle accepta. Le divorce était légalement accepté. S'il survenait d'un consentement mutuel, la femme reprenait sa dot et sa liberté, mais perdait la dot si elle avait été adultère. Le mari pouvait répudier une épouse sans reproche, mais devait alors lui rendre sa dot. Si la femme voulait divorcer, elle devait faire valoir ses bonnes raisons à l'archonte qui lui accordait s'il jugeait ses raisons suffisantes. C'est ainsi que Périclès libéré conduisit chez lui Aspasie qui devint ainsi « la première dame » d'Athènes. Elle ouvrit un autre salon et trouva le temps de lui donner un fils entre deux réceptions. Hélas, Périclès était l'auteur d'une loi interdisant et la légitimation et l'attribution des droits de citoyen aux fruits des unions avec des étrangers ou étrangères. Il en fut la victime et endura le fait avec beaucoup de dignité.
Il semble qu'Aspasie l'ait rendu heureux. Mais, politiquement, elle ne lui porta pas bonheur. Progressistes à l'Ecclésia, les Athéniens restaient conservateurs en famille, et ils ne furent guère édifiés par l'exemple de ce «premier parmi les citoyens » qui traitait sa concubine en égale, lui baisait la main et la tenait entièrement au courant et de sa vie et de ses préoccupations. Devenant ainsi de plus en plus « rare », il perdit contact avec la masse du peuple qui l'accusa de snobisme et le prit en grippe.
Ses concitoyens n'en continuèrent pas moins à lui donner leur voix pendant bien des années, le confirmant ainsi dans son poste de directeur suprême et de guide. On peut dire qu'il tomba en même temps qu'Athènes, c'est-à-dire lorsque vint à décliner cette primauté que sa très habile politique intérieure et extérieure avait su donner à sa Cité.
Un jour, notre Périclès eut à accomplir un très désagréable travail. Il était dans l'eau chaude parce que ces jeunes gens dont il va déclamer l'oraison funèbre sont morts dans la fleur de l'âge à cause de lui, par sa politique impérialiste. Il fit appel à son art oratoire, à sa rhétorique, que lui avait donnés son maître Gorgias.
Après les rites funéraires d'usage, Périclès s'éloigna du sépulcre, prit place sur une estrade élevée à dessein, pour que la foule pût l'entendre plus facilement, et prononça le discours suivant:
« La plupart de ceux qui avant moi ont pris ici la parole ont fait un mérite au législateur d'avoir ajouté aux funérailles prévues par la loi l'oraison funèbre en l'honneur des guerriers morts à la guerre. Pour moi, j'eusse volontiers pensé qu'à des hommes dont la vaillance s'est manifestée par des faits, il suffisait que fussent rendus, par des faits également, des honneurs tels que ceux que la république leur a accordés sous vos yeux; et que les vertus de tant de guerriers ne dussent pas être exposées, par l'habileté plus ou moins grande d'un orateur à trouver plus ou moins de créance. Il est difficile en effet de parler comme il convient, dans une circonstance où la vérité est si difficile à établir dans les esprits. L'auditeur informé et bienveillant est tenté de croire que l'éloge est insuffisant, étant donné ce qu'il désire et ce qu'il sait; celui qui n'a pas d'expérience sera tenté de croire, poussé par l'envie, qu'il y a de l'exagération dans ce qui dépasse sa propre nature. Les louanges adressées à d'autres ne sont supportables que dans la mesure où l'on s'estime soi-même susceptible d'accomplir les mêmes actions. Ce qui nous dépasse excite l'envie et en outre la méfiance. Mais puisque nos ancêtres ont jugé excellente cette coutume, je dois, moi aussi, m'y soumettre et tâcher de satisfaire de mon mieux au désir et au sentiment de chacun de vous.
« Je commencerai donc par nos aïeux. Car il est juste et équitable, dans de telles circonstances, de leur faire l'hommage d'un souvenir. Cette contrée, que sans interruption ont habitée des gens de même sang est passée de mains en mains jusqu'à ce jour, en sauvegardant grâce à leur valeur sa liberté. Ils méritent des éloges; mais nos pères en méritent davantage encore. À l'héritage qu'ils avaient reçu, ils ont ajouté et nous ont légué, au prix de mille labeurs, la puissance que nous possédons. Nous l'avons accrue, nous qui vivons encore et qui sommes parvenus à la pleine maturité. C'est nous qui avons mis la Cité en état de se suffire à elle-même en tout dans la guerre comme dans la paix.
« Les exploits guerriers qui nous ont permis d'acquérir ces avantages, l'ardeur avec laquelle nous-mêmes ou nos pères nous avons repoussé les attaques des Barbares ou des Grecs, je ne veux pas m'y attarder; vous les connaissez tous, aussi je les passerai sous silence. Mais la formation qui nous a permis d'arriver à ce résultat, la nature des institutions politiques et des moeurs qui nous ont valu ces avantages, voilà ce que je vous montrerai d'abord; je continuerai par l'éloge de nos morts, car j'estime que dans les circonstances présentes un pareil sujet est d'actualité et que la foule entière des citoyens et des étrangers peut en tirer un grand profit.
« Notre constitution politique n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'État, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différends particuliers, l'égalité est assurée à tous par les lois; mais en ce qui concerne la participation a la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe moins que sa valeur personnelle; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut rendre des services à la Cité. La liberté est notre règle dans le gouvernement de la république et dans nos relations quotidiennes la suspicion n'a aucune place; nous ne nous irritons pas contre le voisin, s'il agit à sa tête; enfin nous n'usons pas de ces humiliations qui, pour n'entraîner aucune perte matérielle, n'en sont pas moins douloureuses par le spectacle qu'elles donnent. La contrainte n'intervient pas dans nos relations particulières; une crainte salutaire nous retient de transgresser les lois de la Cité; nous obéissons toujours aux magistrats et aux lois et, parmi celles-ci, surtout à celles qui assurent la défense des opprimés et qui, tout en n'étant pas codifiées, impriment à celui qui les viole un mépris universel.
« En outre pour dissiper tant de fatigues, nous avons ménagé à l'âme des délassements fort nombreux; nous avons institué des jeux et des fêtes qui se succèdent d'un bout de l'année à l'autre, de merveilleux divertissements particuliers dont l'agrément journalier bannit la tristesse. L'importance de la Cité y fait affluer toutes les ressources de la terre et nous jouissons aussi bien des productions de l'univers que de celles de notre pays.
« En ce qui concerne la guerre, voici en quoi nous différons de nos adversaires. Notre ville est ouverte à tous; jamais nous n'usons de xénélasiespour écarter qui que ce soit d'une connaissance ou d'un spectacle, dont la révélation pourrait être profitable à nos ennemis. Nous fondons moins notre confiance sur les préparatifs et les ruses de guerre que sur notre propre courage au moment de l'action. En matière d'éducation, d'autres peuples, par un entraînement pénible, accoutument les enfants dès le tout jeune âge au courage viril; mais nous, malgré notre genre de vie sans contrainte, nous affrontons avec autant de bravoure qu'eux des dangers semblables. En voici une preuve: les Lacédémoniens (les Spartiates), quand ils se mettent en campagne contre nous, n'opèrent pas seuls, mais avec tous leurs alliés; nous, nous pénétrons seuls dans le territoire de nos voisins et très souvent nous n'avons pas trop de peine à triompher, en pays étranger, d'adversaires qui défendent leurs propres foyers.
« De plus, jamais jusqu'ici nos ennemis ne se sont trouvés face à face avec toutes nos forces rassemblées; c'est qu'il nous faut donner nos soins à notre marine et distraire de nos forces pour envoyer des détachements sur bien des points de notre territoire. Qu'ils en viennent aux mains avec une fraction de nos troupes: vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous repoussés; vaincus, d'avoir été défaits par l'ensemble de nos forces. Admettons que nous affrontons les dangers avec plus d'insouciance que de pénible application, que notre courage procède davantage de notre valeur naturelle que des obligations légales, nous avons au moins l'avantage de ne pas nous inquiéter des maux à venir et d'être, à l'heure du danger, aussi braves que ceux qui n'ont cessé de s'y préparer. Notre Cité a également d'autres titres à l'admiration générale.
« Nous savons concilier le goût du beau avec la simplicité et le goût des études avec l'énergie. Nous usons de la richesse pour l'action et non pour une vaine parade en paroles. Chez nous, il n'est pas honteux d'avouer sa pauvreté; il l'est bien davantage de ne pas chercher à l'éviter. Les mêmes hommes peuvent s'adonner à leurs affaires particulières et à celles de l'État; les simples artisans peuvent entendre suffisamment les questions de politique. Seuls nous considérons l'homme qui n'y participe pas comme un inutile et non comme un oisif. C'est par nous-mêmes que nous décidons des affaires, que nous nous en faisons un compte exact: pour nous, la parole n'est pas nuisible à l'action, ce qui l'est, c'est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l'action. Voici donc en quoi nous nous distinguons: nous savons à la fois apporter de l'audace et de la réflexion dans nos entreprises. Les autres, l'ignorance les rend hardis, la réflexion indécis. Or ceux-là doivent être jugés les plus valeureux qui, tout en connaissant exactement les difficultés et les agréments de la vie, ne se détournent pas des dangers. En ce qui concerne la générosité, nous différons également du grand nombre; car ce n'est pas par les bons offices que nous recevons, mais par ceux que nous rendons, que nous acquérons des amis. Le bienfaiteur se montre un ami plus sûr que l'obligé; il veut, en lui continuant sa bienveillance, sauvegarder la reconnaissance qui lui est due; l'obligé se montre plus froid, car il sait qu'en payant de retour son bienfaiteur, il ne se ménage pas de la reconnaissance, mais acquitte une dette. Seuls nous obéissons à la confiance propre aux âmes libérales et non à un calcul intéressé, quand nous accordons hardiment nos bienfaits.
« En un mot, je l'affirme, notre Cité dans son ensemble est l'école de la Grèce et, à considérer les individus, le même homme sait plier son corps à toutes les circonstances avec une grâce et une souplesse extraordinaires. Et ce n'est pas là un vain étalage de paroles, commandées par les circonstances, mais la vérité même; la puissance que ces qualités nous ont permis d'acquérir vous l'indique. Athènes est la seule cité qui, à l'expérience, se montre supérieure à sa réputation; elle est la seule qui ne laisse pas de rancune à ses ennemis, pour les défaites qu'elle leur inflige, ni de mépris à ses sujets pour l'indignité de leurs maîtres.
« Cette puissance est affirmée par d'importants témoignages et d'une façon éclatante à nos yeux et à ceux de nos descendants; ils nous vaudront l'admiration, sans que nous ayons besoin des éloges d'un Homère ou d'un autre poète épique capable de séduire momentanément, mais dont les fictions seront contredites par la réalité des faits. Nous avons forcé la terre et la mer entières à devenir accessibles à notre audace, partout nous avons laissé des monuments éternels des défaites infligées à nos ennemis et de nos victoires. Telle est la Cité dont, avec raison, ces hommes n'ont pas voulu se laisser dépouiller et pour laquelle ils ont péri courageusement dans le combat; pour sa défense nos descendants consentiront à tout souffrir.
« Je me suis étendu sur les mérites de notre Cité, car je voulais vous montrer que la partie n'est pas égale entre nous et ceux qui ne jouissent d'aucun de ces avantages et étayer de preuves l'éloge des hommes qui font l'objet de ce discours. J'en ai fini avec la partie principale. La gloire de la Cité, qui m'a inspiré, éclate dans la valeur de ces soldats et de leurs pareils. Leurs actes sont à la hauteur de leur réputation. Il est peu de Grecs dont on en puisse dire autant. Rien ne fait mieux voir à mon avis la valeur d'un homme que cette fin, qui chez les jeunes gens signale et chez les vieillards confirme la valeur.
« En effet ceux qui par ailleurs ont montré des faiblesses méritent qu'on mette en avant leur bravoure à la guerre; car ils ont effacé le mal par le bien et leurs services publics ont largement compensé les torts de leur vie privée. Aucun d'eux ne s'est laissé amollir par la richesse au point d'en préférer les satisfactions à son devoir; aucun d'eux par l'espoir d'échapper à la pauvreté et de s'enrichir n'a hésité devant le danger. Convaincus qu'il fallait préférer à ces biens le châtiment de l'ennemi, regardant ce risque comme le plus beau, ils ont voulu en l'affrontant châtier l'ennemi et aspirer à ces honneurs. Si l'espérance les soutenait dans l'incertitude du succès, au moment d'agir et à la vue du danger, ils ne mettaient de confiance qu'en eux-mêmes. Ils ont mieux aimé chercher leur salut dans la défaite de l'ennemi et dans la mort même que dans un lâche abandon; ainsi ils ont échappé au déshonneur et risqué leur vie. Par le hasard d'un instant, c'est au plus fort de la gloire et non de la peur qu'ils nous ont quittés.
« C'est ainsi qu'ils se sont montrés les dignes fils de la Cité. Les survivants peuvent bien faire des voeux pour obtenir un sort meilleur, mais ils doivent se montrer tout aussi intrépides à l'égard de l'ennemi; qu'ils ne se bornent pas à assurer leur salut par des paroles. Ce serait aussi s'attarder bien inutilement que d'énumérer, devant des gens parfaitement informés comme vous l'êtes, tous les biens attachés à la défense du pays. Mais plutôt ayez chaque jour sous les yeux la puissance de la Cité; servez-la avec passion et quand vous serez bien convaincus de sa grandeur, dites-vous que c'est pour avoir pratiqué l'audace, comme le sentiment du devoir, et observé l'honneur dans leur conduite que ces guerriers la lui ont procurée. Quand ils échouaient, ils ne se croyaient pas en droit de priver la Cité de leur valeur et c'est ainsi qu'ils lui ont sacrifié leur vertu comme la plus noble contribution. Faisant en commun le sacrifice de leur vie, ils ont acquis chacun pour sa part une gloire immortelle et obtenu la plus honorable sépulture. C'est moins celle où ils reposent maintenant que le souvenir immortel sans cesse renouvelé par les discours et les commémorations. Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. Ce qui les signale à l'attention, ce n'est pas seulement dans leur patrie les inscriptions funéraires gravées sur la pierre; même dans les pays les plus éloignés leur souvenir persiste, à défaut d'épitaphe, conservé dans la pensée et non dans les monuments. Enviez donc leur sort, dites-vous que la liberté se confond avec le bonheur et le courage avec la liberté et ne regardez pas avec dédain les périls de la guerre. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l'espoir d'un sort meilleur, qui ont le plus de raisons de sacrifier leur vie, mais ceux qui de leur vivant risquent de passer d'une bonne à une mauvaise fortune et qui en cas d'échec verront leur sort complètement changé. Car pour un homme plein de fierté, l'amoindrissement causé par la lâcheté est plus douloureux qu'une mort qu'on affronte avec courage, animé par l'espérance commune et qu'on ne sent même pas.
« Aussi ne m'apitoierai-je pas sur le sort des pères ici présents, je me contenterai de les réconforter. Ils savent qu'ils ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie et que le bonheur est pour ceux qui obtiennent comme ces guerriers la fin la plus glorieuse ou comme vous le deuil le plus glorieux et qui voient coïncider l'heure de leur mort avec la mesure de leur félicité. Je sais néanmoins qu'il est difficile de vous persuader; devant le bonheur d'autrui, bonheur dont vous avez joui, il vous arrivera de vous souvenir souvent de vos disparus. Or l'on souffre moins de la privation des biens dont on n'a pas profité que de la perte de ceux auxquels on était habitué. Il faut pourtant reprendre courage; que ceux d'entre vous à qui l'âge le permet aient d'autres enfants; dans vos familles les nouveau-nés vous feront oublier ceux qui ne sont plus; la Cité en retirera un double avantage: sa population ne diminuera pas et sa sécurité sera garantie. Car il est impossible de prendre des décisions justes et équitables, si l'on n'a pas comme vous d'enfants à proposer comme enjeu et à exposer au danger. Quant à vous qui n'avez plus cet espoir, songez à l'avantage que vous a conféré une vie dont la plus grande partie a été heureuse; le reste sera court; que la gloire des vôtres allège votre peine; seul l'amour de la gloire ne vieillit pas et, dans la vieillesse, ce n'est pas l'amour de l'argent, comme certains le prétendent, qui est capable de nous charmer, mais les honneurs qu'on nous accorde.
« Et vous, fils et frères ici présents de ces guerriers, je vois pour vous une grande lutte à soutenir. Chacun aime à faire l'éloge de celui qui n'est plus. Vous aurez bien du mal, en dépit de votre vertu éclatante, à vous mettre je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. Car l'émulation entre vivants provoque l'envie, tandis que ce qui ne fait plus obstacle obtient tous les honneurs d'une sympathie incontestée. S'il me faut aussi faire mention des femmes réduites au veuvage, j'exprimerai toute ma pensée en une brève exhortation: toute leur gloire consiste à ne pas se montrer inférieures à leur nature et à faire parler d'elles le moins possible parmi les hommes, en bien comme en mal.
« J'ai terminé. Conformément à la loi, mes paroles ont exprimé ce que je croyais utile. Quant aux honneurs réels, déjà une partie a été rendue à ceux qu'on ensevelit: de plus leurs enfants désormais et jusqu'à leur adolescence seront élevés aux frais de l'État. C'est une couronne offerte par la Cité pour récompenser les victimes de ces combats et leurs survivants; car les peuples qui proposent à la vertu de magnifiques récompenses ont aussi les meilleurs citoyens.
« Maintenant après avoir versé des pleurs sur ceux que vous avez perdus, retirez-vous. »
Même un aristocrate comme Platon reconnaîtra la spécificité de la Cité démocratique. Comme s'il continuait Périclès, Platon ajoute une cinquantaine d'années plus tard:
« Notre pays mérite les éloges de tous les hommes et non pas seulement les nôtres, pour plusieurs raisons, dont la première et la plus considérable, c'est qu'il est aimé des dieux. Notre affirmation est confirmée par la querelle et le jugement des dieux qui se disputèrent pour lui. Honoré par les dieux, comment n'aurait-il pas le droit de l'être par tous les hommes sans exception? Une autre juste raison de le louer, c'est qu'au temps où toute la terre produisait et enfantait des animaux de toute espèce, sauvages et domestiques, la nôtre en ce temps-là se montra vierge et pure de bêtes sauvages, et, parmi les animaux, elle choisit et enfanta l'homme, qui surpasse les autres par l'intelligence et reconnaît seul une justice et des dieux. Une preuve bien forte que cette terre a enfanté les ancêtres de ces guerriers et les nôtres, c'est que tout être qui enfante porte en lui la nourriture appropriée à son enfant. C'est par là qu'on reconnaît la vraie mère de la fausse, qui s'approprie l'enfant d'une autre: celle-ci n'a pas les sources nourricières nécessaires au nouveau-né. C'est par là que la terre, qui est en même temps notre mère, prouve incontestablement qu'elle a engendré des hommes: Seule en ce temps-là et la première, elle a produit, pour nourrir l'homme, le fruit du blé et de l'orge, qui procure au genre humain le plus beau et le meilleur des aliments, montrant ainsi que c'est elle qui a réellement enfanté cet autre. Et c'est pour la terre plus encore que pour la femme qu'il convient d'accepter des arguments de ce genre; par ce que n'est pas la terre qui a imité la femme dans la conception et l'enfantement, mais la femme qui imite la terre. Et ce fruit-là, elle n'en a pas été avare, elle l'a distribué aux autres. Ensuite, elle a produit pour ses fils l'huile d'olive, qui soulage la fatigue; et, après les avoir nourris et fait grandir jusqu'à l'adolescence, elle a introduit, pour les gouverner et les instruire, des dieux, dont il convient ici de taire les noms, car nous les connaissons. Ce sont eux qui ont organisé notre vie en vue de l'existence quotidienne, en nous enseignant les arts avant des autres hommes, et qui nous ont appris à nous faire des armes et à nous en servir pour défendre notre pays.
« Nés et élevés de cette manière, les ancêtres de ces guerriers avaient, pour se gouverner, fondé un État, dont il convient de dire quelques mots. Car c'est l'État qui forme les hommes et les rend bons, s'il est bon, mauvais, s'il est le contraire. Il est donc indispensable de montrer que nos pères ont été élevés dans un État bien réglé, qui les a rendus vertueux, ainsi que les hommes de nos jours, au nombre desquels il faut compter le morts qui sont devant nous. C'était alors le même gouvernement qu'aujourd'hui, le gouvernement de l'élite sous lequel nous vivons à présent et avons presque toujours vécu depuis ce temps-là. Les uns l'appellent démocratie les autres de tel autre nom qu'il leur plaît; mais c'est en réalité le gouvernement de l'élite avec l'approbation de la foule. Et en effet, nous avons toujours des rois; ils le sont tantôt en vertu de la naissance, tantôt en vertu de l'élection. Mais le gouvernement de l'État est pour la plus grande part aux mains de la foule, qui confie le charges et le pouvoir à ceux qui, en chaque occasion, lui paraissent être les meilleurs, et nul n'en est exclu ni par l'infirmité, ni par la pauvreté, ni par l'obscurité de sa naissance, ni préféré pour les avantages contraires, comme il arrive dans d'autres États. Il n'y a qu'une règle, c'est que celui qui paraît être habile et vertueux commande et gouverne. La cause de cette constitution qui nous régit est l'égalité de naissance. Les autres États sont formés de populations hétérogènes de toute provenance, et cette diversité se retrouve dans leurs gouvernements, tyrannie et oligarchies; dans ces États, les citoyens sont traités en esclaves par un petit nombre, et ce petit nombre est regardé comme un maître par la foule. Nous et les nôtres qui sommes tous frères, étant issus d'une mère commune, nous ne nous regardons pas comme esclaves, ni comme maîtres les uns des autres; mais l'égalité d'origine établie par la nature nous oblige à rechercher l'égalité politique selon la loi et à ne reconnaître d'autre supériorité que celle de la vertu et de la sagesse ».
Cette primauté d'Athènes, rapide et lumineuse comme un météore, se confond avec celle de la Grèce, dont la civilisation a fleuri et s'est consumée dans l'espace, à peu près, de trois générations. Périclès a eu le privilège d'assister à presque toute cette extraordinaire parabole et de lui donner son nom. Bien qu'il ait fini mélancoliquement, accablé parla catastrophe que son entêtement impérialiste avait déclenchée, son sort est malgré tout l'un des plus heureux qu'ait jamais connu aucun homme. Il avait paré des plus beaux monuments la ville la plus intelligente de l'Histoire.
CHAPITRE II
LA BATAILLE DE LA DRACHME
Probablement qu'à l'origine de l'extraordinaire fortune d'Athènes, il y eut sa pauvreté. Les habitants de l'Attique n'auraient pas pu choisir, comme patrie, un coin de monde plus stérile, plus aride et plus assoiffé. Sur les 200,000 hectares environ que compte son territoire, une bonne ½ ne saurait être cultivée, même actuellement, et en appliquant tous les procédés de la technique moderne. L'autre, si l'on voulait lui soutirer les produits typiques des terres pauvres: le vin, l'huile et les figues, demandait des prodiges d'héroïsme. Même les grands travaux de bonification entrepris à partir de Pisistrate ne permirent jamais de récoltes de blé susceptibles de rassasier plus de ¼ de la population; et le manque de pâturages s'opposait au développement de l'élevage. Ceux qui en disposaient étaient donc les très riches, comme certains nobles, et le roi qui à l'époque archaïque disposaient d'immenses troupeaux. Le porc était l'animal le plus représenté. Brebis et chèvres étaient élevées pour leur lait et fromage. Curieusement, on n'élevait pas la vache pour son lait mais pour donner des boeufs harnachés aux labours et sacrifiés aux fêtes qui étaient, rappelons-le, des festins publics. Les volailles peu répandues laissaient plutôt la place aux mulets et ânes indispensables pour le bât, pour tourner les roues des moulins, tirer la charrue et la charrette. Les chevaux hongres (châtrés) vivaient en demi-liberté, servaient de monture, de trait, pour la chasse et la guerre et après Alexandre apparaissant les haras (lieux spécifiques destinés à la reproduction chevaline).
Les Athéniens firent de nécessité vertu; un peu comme les Toscans 2000 ans plus tard (ces Toscans qui leur ressemblent tant, en bien comme en mal); ils apprirent à exploiter au maximum leurs maigres ressources et à les administrer judicieusement. Cela semble incroyable, mais la civilisation conçue comme le sentiment de la mesure et de l'harmonie, de l'équilibre et de la raison claire, a toujours pour engrais l'avarice de la terre et la parcimonie des hommes, qui y trouvent une excitation à l'initiative. N'ayant d'autre produit de base que l'huile, les Athéniens inventèrent très tôt toutes les façons possibles d'exploiter l'huile: culinaires, chimiques et combustibles. On pourrait diviser les peuples en deux catégories: ceux qui marchent à l'huile et ceux qui marchent au beurre. Plus tard, on les divisa en peuples du vin et peuples de la bière. Maintenant, on les divise entre peuples qui peuvent se payer vin et bière, et ceux qui ont la langue pendue par la soif.
Commandé par cette pauvreté, le régime des Athéniens était sobre, ce qui nous explique leur bonne santé et leurs primats sportifs. Ceux qui imaginent les repas des Athéniens d'après les récits d'Homère qui écrivait pour faire fantasmer son public, où c'était un chevreau qui constituait le petit déjeuner normal, sont assez loin de la vérité. À Athènes, il n'y avait que les gens très riches qui mangeassent de temps en temps de la viande. Si le poisson salé était un peu plus courant, le poisson frais représentait une rare et coûteuse « délicatesse ». Les paysans ne connaissent que deux sortes de céréales: l'orge et le froment. L'avoine et le seigle sont considérés comme deux maladies du blé. Le riz, connu, n'était pas importé. Avec l'orge, on faisait des gâteaux, une bouillie d'orge mêlé de vin ou de lait. Le pain de blé était réservé aux jours de fêtes. Les Grecs étaient réputés pour leur sobriété alimentaire. Dans leur repas obligatoire commun composé de 15 convives par table dont on avait voté la présence à telle table précise par un morceau de pain déposé dans un vase posé sur la tête d'un esclave, les Spartiates se contentaient du brouet composé de viande de porc et de sanglier, cuite dans du sang et assaisonné de vinaigre et de sel, qu'ils accompagnaient de pain d'orge, de fromage, d'olives, de figues et de miel. Les Béotiens plus carnivores, les Athéniens plus poissonniers, cela fait en sorte qu'il n'y a pas de gastronomie grecque, comme les Romains en feront une. L'Athénien se contente d'une galette d'orge cuite dans du vin, du lait ou de l'eau. Les riches préfèrent les miches rondes de pain de froment, agrémentées d'ail, d'oignon, d'olives, de poireaux, de cresson, de champignons, de pois, de fèves, et de lentilles, dont on faisait une purée, un peu comme notre pâté chinois. Le boeuf, le mouton, le chevreau, les volailles, les grives, les cailles, les lièvres forment la gamme des viandes disponibles pour les riches, et encore là selon le hasard d'un chasse ou d'une disponibilité au Pirée ou à l'Agora. Les anguilles, les huîtres, les coquillages, les seiches, les calmars étaient la dégustation de ce peuple de la mer. Bouillies, rôties, fumées ou en sauce, ces viandes et légumes devaient régaler ce sensuel de Grec. Mais sa terre n'est pas aussi généreuse que l'italienne ou la française. En outre, il est trop fin pour s'empiffrer jusqu'au vomissement comme les Romains. Les fromages de chèvre ou de brebis accompagnaient le dessert de figues, raisins, pommes, poires, dattes, châtaignes, amandes et noix. Hommes et femmes mangeaient généralement à part, sauf dans les banquets de grande cérémonie. À Athènes, on mange allongé sur le côté, en Crète et en Macédoine assis, avec couteaux et cuillères puisque la fourchette est inconnue. Les femmes ou les esclaves, mais aussi le maître de la maison, faisaient la bouffe, qui était devenue un art dont il ne reste que peu d'écrits qui furent pourtant nombreux. Démocrite écrivit même un livre de recettes dont certaines nous sont parvenues. Si le cuisinier était esclave, il était le chef de ceux de la maisonnée, ce qui prouve l'importance qu'on lui donnait. À l'occasion, son maître le louait à des amis qui festoyaient. Si Athènes avait des cuisiniers très prisés, Sparte les chassait tant elle avait perdre de perdre sa vertu disciplinée.
Le blé surtout importé était l'objet d'une véritable politique d'État. De 10 à 35 fonctionnaires en fixaient le prix, veillaient à son importation régulière venue du Nord, à son stockage et à sa distribution, quelques fois gratuite comme à Samos. S'ajoutaient au menu de notre Athénien les lentilles, fèves, pois, oignons, choux et ails. Ce n'est que les jours de fête qu'ils tordent le cou à un poulet et confectionnent un gâteau avec des oeufs et du miel, car tous sont éleveurs de poulets et apiculteurs. Le citoyen moyen ne s'éloigne guère de ce régime qui est, aux yeux de la diététique moderne, extraordinairement sain et équilibré. Les Grecs peuvent encore nous en apprendre. En 1970, donc, ils étaient en avance sur nous! Dans les années 1950s où la poutine à faire vomir un crocodile n'était pas encore inventée, les Québécois s'empiffraient de lard, de crème, de creton, de sucreries, de tartes, de farce, de porc, de bière et de gin. Ils en pétaient entre 45 et 60 ans. Bien à l'opposé, le fondateur grec de la médecine rationnelle et scientifique trouvait que ses contemporains n'étaient pas assez vertueux ès bouffes. Le premier médecin laïque se scandalise du fait: « qu'il y a encore des gens qui mangent deux fois par jour et considèrent cela comme normal ! » Il savait, lui, qu'on creuse sa tombe avec ses dents.
Il y avait bien la chasse, mais c'était secondaire et exceptionnel. Le sanglier, l'ours, le loup, le cerf, le lièvre, les faons étaient chassés à pied, à cheval, avec des chiens dressés, à l'arc de corne, au piège, au filet, voire au poignard et à la hache. L'Attique, pauvre en gibier, ne peut rivaliser avec le Pélopponèse giboyeux. Les Spartiates, d'ailleurs, feront de la chasse une matière scolaire pour les jeunes.
Les industries extractives marchaient un peu mieux. La première fut celle du sel qui constitua pendant quelque temps la monnaie d'échange; tant il est vrai que pour faire l'éloge d'une marchandise, on déclarait: Ça vaut son sel.
Les Athéniens ne cherchèrent jamais de charbon, et du reste, ils n'en avaient pas. En matière de combustible, ils n'utilisèrent que le bois et cela fut leur malheur. Car en un clin d'oeil, ils détruisirent les quelques forêts qui les entouraient. Périclès trouva déjà une Athènes cernée par les pierres et qui, même pour le bois, dépendait de l'importation. Ses géologues fouillèrent les entrailles de la terre pour en extraire de l'argent, du fer, du zinc, de l'étain et du marbre. Au moment précis où il prit le pouvoir, Athènes était atteinte d'une « fièvre de l'argent » en raison d'un riche filon qu'on venait de découvrir à Laurion. Tout le sous-sol appartenait à l'État. Celui-ci, toutefois, n'administrait pas directement les mines, mais en faisait l'adjudication à des entrepreneurs qui lui payaient une certaine somme annuelle, plus un pourcentage sur le rendement, et les exploitaient en y faisant travailler des esclaves. Les esclaves employés aux mines, il y en avait, au -Ve siècle, de 10 à 20,000 qui travaillaient dans des conditions incroyables. Les entrepreneurs les louaient à des grossistes, à une drachme par par jour quand un architecte gagnait 2 drachmes par jour et qu'il fallait ½ drachme pour juste survivre à Athènes parce qu'un médimne de blé (51.8 litres) coûtait 2 drachmes, et un boeuf 50. Naturellement, avec des salaires aussi bas, les gains étaient énormes. Dans les premiers bilans établis par Périclès, ils représentent, pour l'État, une des entrées les plus considérables: près de 250 millions. Cependant, l'État athénien avait des revenus réguliers qu'ils tiraient des obligations spéciales imposées aux citoyens riches. Ces obligations s'appelaient des liturgies (que le mot a changé de sens depuis lors!). Ces liturgies étaient la triérarchie imposée aux citoyens ayant une fortune de plus de 3 talents, et qui consistait à équiper et à commander une trière dont l'État fournissait la coque. Puis il y avait la chorégie où le riche devait embaucher et équiper les choeurs (12, puis 15 chanteurs) pour les représentations dramatiques. Un choeur dithyrambique pouvait coûter au minimum 300 drachmes, mais un choeur tragique a déjà coûté 5000 drachmes. Mais le riche contribuable ressortait très honoré, avec monument à son nom, si son choeur remportait le prix au concours. La gymnasiarchie, où le gras dur désigné devait organiser certains jeux dont la course aux flambeaux des Panathénées, faisait aussi maigrir sa fortune. Finalement, une grosse légume devait payer par l'hestiasis l'organisation du repas d'une tribu. Géniale Athènes! seuls les riches payaient des impôts!
Le fisc de tout temps fut ingénieux pour se trouver des sources de revenus. Outre ceux-ci précités, mentionnons les tributs imposés aux villes ou peuples soumis, les revenus des mines affermées, la location de terres et de maisons, une taxe de vente sur les immeubles, sur les médecins, sur les pharmaciens et sur les devins, ½ drachme pour l'affranchissement d'un esclave, l'affermage du droit de pâturage, les droits de pêche, les amendes, les taxes portuaires (2% de la valeur transportée), une taxe sur les étalages, les confiscations des biens des bannis, le butin de guerre, les contributions volontaires de citoyens en échange de couronnes et d'honneurs publics. En résumé, c'était des impôts indirects, car un impôt direct était considéré comme une marque de servitude. À la différence du Canada où la loi fiscale défie les lois de la nature en étant une passoire par où passent seuls les gros poissons, l'exemption d'impôt était très rare en Grèce et prenait la forme d'une faveur exceptionnelle. Puis venaient les dépenses: fêtes, sacrifices, culte, prix aux vainqueurs des jeux et aux poètes et acteurs gagnants aux concours, construction et entretien des temples et des monuments, travaux publics, solde des troupes, équipement des soldats pauvres, matériel de guerre, salaires des fonctionnaires et des ambassadeurs, achat et entretien d'esclaves publics, assistance publique aux invalides et orphelins, distribution de blé. 10 apodectes tirés au sort, un par tribu, s'occupaient des finances de l'État athénien et devaient rendre des comptes à l'Ecclésia une fois par mois, puis au -VIe siècle un épimélète élu pour 4 ans les remplaça tous.
Dans les mines qui avaient tant enrichi le Trésor athénien, le travail du minerai était primitif, mais les ouvriers connaissaient déjà le mortier, le filtre et le lavage. Les résultats devaient être appréciables puisque les monnaies d'argent, par exemple, étaient faites d'argent pur à 95 %. L'artisanat athénien comptait parmi les mieux organisés et ses produits étaient renommés pour leur perfection. Celui qui fabriquait des épées ne faisait pas de boucliers, et vice versa: chacune de ces spécialités était le monopole d'une catégorie donnée d'armuriers. Naturellement, il ne s'agissait pas là d'une véritable organisation industrielle, mais de toute une pléiade de boutiques employant des esclaves, qu'on avait achetés entre 150 et 200 drachmes chacun, en guise de machines, et dont chacune était jalouse de son indépendance. Les principaux citoyens d'Athènes étaient tous un peu industriels, en ce sens que chacun d'entre eux possédait une ou plusieurs de ces boutiques. Périclès et Démosthène en avaient. Ce fait ne fut pas sans importance: une population de caractère surtout industriel finit toujours par faire une politique différente de celle que suit une population terrienne.
La première chose qu'elle fait, c'est de mettre au premier rang les problèmes commerciaux et financiers. Pour contrebalancer leurs importations de produits alimentaires, les Athéniens durent exporter des produits manufacturés et, par conséquent, disposer d'une production assez massive de ceux-ci. Voilà pourquoi la civilisation athénienne fut essentiellement citadine. Si elle avait dû s'aligner sur les proportions et sur les ressources de la campagne attique, Athènes n'eût guère été autre chose qu'une bourgade. Si elle voulait devenir une capitale, il lui fallait développer autant que possible son artisanat, et lui trouver des débouchés. Mais il était impossible de trouver ces débouchés dans l'arrière-pays très montagneux en raison de la difficulté des communications. Les Athéniens ne furent pas de grands constructeurs de routes comme les Romains. C'est tout juste s'ils ont construit, et plutôt mal (elle n'était même pas pavée!), la Voie Sacrée jusqu'à Éleusis; mais comprenant que le profit que leur donnerait celle-ci ne compenserait pas leurs frais, ils ne la pavèrent même pas. Les chars, tirés par des boeufs, s'y embourbaient dans la vase. C'est pourquoi, on ne vit jamais se développer en Grèce ni services de poste ni véritable industrie hôtelière!
Cependant, leur imagination pour s'enrichir ne dérougissait pas de projets audacieux. Ce fut d'abord la colonisation, puis le commerce, puis la poterie. Mais il fallait autre chose, et voilà que l'original Xénophon à la fois soldat et philosophe se met à réfléchir aux problèmes financiers de sa chère Athènes, et invente la science économique.
Voici Les Revenus de Xénophon. La première oeuvre vraiment moderne de la science économique, inconnue de la totalité des économistes d'aujourd'hui. Quelques rares connaissent, du même Xénophon, l'Économique, tout consacré à la seule agriculture, laissant croire que la science économique antique était uniquement préoccupée d'agriculture, voire qu'elle était agriculturiste. Or c'est faux. Les Grecs ont pensé une économique marchande, monétaire, voire monétariste. Il ont pensé et vécu l'État entrepreneur, mercantiliste, colbertiste, pour ne pas dire keynésien. Lisons attentivement ce texte pour voir jusqu'à quel point ce premier texte de la science économique était moderne.
« J'ai toujours pensé que tels sont les chefs d'un gouvernement, tel est aussi le gouvernement. Or on a dit que quelques-uns des dirigeants à Athènes, tout en connaissant la justice aussi bien que les autres hommes, prétendaient que, vu la pauvreté de la masse, ils étaient forcés de manquer à la justice à l'égard des autres États. C'est ce qui m'a donné l'idée de rechercher si les Athéniens ne pourraient pas subsister des ressources de leur pays, ce qui serait la manière la plus juste de se tirer d'affaire, persuadé que, si la chose était possible, ce serait un remède tout trouvé à leur pauvreté et à la défiance des Grecs.
« Or en réfléchissant sur les idées qui me sont venues, il m'a paru tout de suite que notre pays est naturellement propre à fournir de multiples revenus. Pour le prouver, je vais décrire d'abord la nature de l'Attique.
Que notre climat soit très tempéré, les productions du sol suffisent à le montrer. En tout cas, les plantes qui ne pourraient même pas germer ailleurs portent des fruits chez nous. Comme la terre, la mer, qui environne notre pays, est aussi très productive. En outre, tous les biens que les dieux nous dispensent à chaque saison viennent ici plus tôt qu'ailleurs et disparaissent plus tard. Ce n'est pas seulement par les productions que chaque année voit pousser et vieillir que cette contrée l'emporte sur les autres, mais encore par des richesses qui ne s'épuisent pas. La nature lui a donné du marbre en abondance, dont on fait des temples magnifiques, de magnifiques autels et des statues dignes de la majesté des dieux. Beaucoup de Grecs et de barbares nous en demandent. Nous avons aussi des terres qui, ensemencées, ne portent pas de moissons, mais qui, fouillées, font vivre plus de monde que si elles produisaient du blé. Si elles renferment de l'argent, c'est évidemment par une faveur de la Providence. En tout cas, parmi les nombreux pays voisins, continentaux ou insulaires, aucun ne possède le moindre filon d'argent.
« On pourrait croire, sans choquer la raison, que notre pays occupe à peu près le centre de la Grèce et même du monde habité; car plus on s'en éloigne, plus les froids et les chaleurs qu'on rencontre sont pénibles à supporter. Et si l'on veut aller d'un bout de la Grèce à l'autre, on passe autour d'Athènes, comme au centre d'un cercle, soit qu'on voyage par mer, soit qu'on voyage par terre.
« Sans être entourée d'eau de tous côtés, Athènes n'en a pas moins les avantages d'une île: elle a tous les vents à son service, soit pour importer ce dont elle a besoin, soit pour exporter ce qu'elle veut; car elle est entre deux mers. Sur terre aussi, elle reçoit une grande quantité de marchandises; car elle est sur le continent. En outre, tandis que la plupart des États sont incommodés par le voisinage des barbares, les États voisins d'Athènes sont eux-mêmes très éloignés de ces mêmes barbares.
« Les métèques étant une source de revenus, favorisons-les, dispensons-les de servir dans l'infanterie, permettons-leur de servir dans la cavalerie, donnons-leur dans Athènes des emplacements pour bâtir.
« Tous ces avantages, comme je l'ai dit, sont certainement dus à la nature de notre sol. Pour ajouter à ces ressources indigènes, nous ferions bien de nous intéresser aux métèques; car nous avons en eux, je crois, une de nos meilleures sources de revenus, puisque, se nourrissant eux-mêmes et ne recevant aucun salaire de l'État, ils payent encore une taxe de résidence. Pour leur témoigner notre intérêt, je crois qu'il suffirait de supprimer toutes les mesures qui, sans rien rapporter à l'État, semblent être des marques de mépris, et de les dispenser en outre de servir dans l'infanterie pesante avec les citoyens. Sans parler des risques personnels qui sont grands, c'est aussi un gros ennui pour eux d'avoir à quitter leur métier et leur domicile. D'ailleurs ce serait tout profit pour la république, si les citoyens faisaient campagne entre eux seuls plutôt que mêlés, comme à présent, à des Lydiens, à des Phrygiens, à des Syriens et à d'autres barbares de toutes nationalités: car beaucoup de nos métèques sont des barbares. Outre l'avantage qu'il y aurait à les dispenser de servir avec les citoyens, la république serait plus considérée, si l'on voyait les Athéniens compter plus sur eux-mêmes pour combattre que sur des étrangers. En faisant participer les métèques à toutes les charges honorables, en particulier au service dans la cavalerie, nous accroîtrions leur attachement et nous rendrions notre pays plus fort et plus grand.
« Puis, comme nous avons à l'intérieur des murs un grand nombre d'emplacements libres, que l'État permette à ceux d'entre eux qui en feront la demande et qui seront jugés les plus dignes, de posséder les terrains sur lesquels ils auront bâti. Je crois que dans ces conditions il y aura beaucoup plus d'étrangers, et plus recommandables, qui demanderont à habiter Athènes.
« Si en outre nous établissions des gardiens officiels pour les métèques, comme il y en a pour les orphelins, et si nous accordions une récompense à ceux qui auraient sur leur liste le plus de métèques, ceux-ci nous seraient plus attachés, et il est vraisemblable que tous les gens sans patrie désireraient s'établir dans notre ville, dont ils augmenteraient les revenus.
« Je vais montrer maintenant que notre pays est celui qui offre aux commerçants le plus d'agréments et de profits. Tout d'abord il a pour les vaisseaux les abris les plus commodes et les plus sûrs, où, une fois à l'ancre, ils peuvent se reposer sans crainte en dépit du mauvais temps. Dans la plupart des États, les commerçants sont forcés de prendre une cargaison de retour; car la monnaie de ces États n'a pas cours au dehors. À Athènes, au contraire, ils peuvent emporter, en échange de ce qu'ils ont apporté, la plupart des marchandises dont les hommes ont besoin, ou, s'ils ne veulent pas prendre de cargaison, ils peuvent exporter de l'argent et faire ainsi un excellent marché; car, en quelque endroit qu'ils le vendent, ils en retirent partout plus que le capital investi.
« Si l'on proposait des récompenses aux magistrats du tribunal de commerce qui trancheraient les différends avec le plus de justice et de célérité, pour qu'on ne soit pas arrêté quand on veut mettre à la voile, les commerçants viendraient chez nous en bien plus grand nombre et bien plus volontiers.
« Il serait aussi utile qu'honorable à la république d'assigner des places d'honneur et même d'offrir l'hospitalité à l'occasion aux commerçants et aux armateurs qui paraîtraient servir l'État par l'importance de leurs bâtiments et de leurs cargaisons. Ainsi honorés, ce ne serait pas seulement en vue du profit, mais encore des distinctions honorifiques qu'ils s'empresseraient de venir chez nous, comme chez des amis, L'accroissement du nombre des résidents et des visiteurs amènerait naturellement une augmentation correspondante des importations, des exportations, des ventes, des salaires et des droits à percevoir.
« De tels accroissements de revenus n'exigent aucune dépense préalable: il suffit d'une législation bienveillante et d'un sage contrôle. Pour les autres sources de revenus auxquelles je pense, je reconnais qu'il faudra une certaine mise de fonds. Néanmoins je ne désespère pas de voir les citoyens contribuer volontiers pour de telles entreprises, quand je pense aux gros sacrifices consentis par l'État, quand il s'est porté au secours des Arcadiens, sous la conduite de Lysistrate, puis à ceux qu'il a faits sous la conduite d'Hégésiléos. Je sais d'ailleurs qu'on fait souvent de grosses dépenses pour mettre en mer des trières, alors qu'on ne sait pas si l'expédition tournera bien ou mal, et qu'on est sûr de ne jamais revoir l'argent qu'on a souscrit et de ne jamais rien recueillir de ce qu'on a versé. Mais aucun placement ne rapportera autant aux citoyens que l'argent qu'ils auront avancé pour la constitution du capital. Le souscripteur de dix mines, touchant trois oboles par jour, en retire près de 20%, autant que pour un prêt à la grosse aventure. Chaque souscripteur de 5 mines (1 mine = $5000, si le salaire moyen d'un artisan est de 1 drachme ou $50 par jour) reçoit plus de 1/3 de son capital en intérêts. Mais la plupart des Athéniens toucheront chaque année plus que leur mise; car ceux qui auront avancé une mine en tireront une rente de près de 2 mines, et cela, sans quitter la ville, ce qui paraît bien être le revenu le plus sûr et le plus durable.
« Je suis persuadé que, si les souscripteurs devaient être inscrits pour toujours sur une liste comme bienfaiteurs publics, beaucoup d'étrangers souscriraient aussi, et même des États, tentés par l'inscription. J'espère même qu'un certain nombre de rois, de tyrans, de satrapes souhaiteraient avoir part à cet hommage de reconnaissance.
« Quand les fonds seraient suffisants, il serait honorable et avantageux de construire pour les armateurs des hôtelleries autour des ports, outre celles qui existent déjà; il serait bien aussi de donner aux négociants des emplacements convenables pour l'achat et la vente et de faire pour ceux qui viennent chez nous des hôtelleries publiques. Si en outre on bâtissait pour les marchands forains des logements et des halles au Pirée et en ville, ce serait à la fois des ornements pour la ville et une grosse source de revenus.
« Voici une chose qu'il serait bon, je crois, d'essayer. Puisque l'État a des trières publiques, ne pourrait-il pas aussi se procurer des bateaux de charge, qu'il affermerait sous caution comme les autres revenus publics? Si cela paraissait praticable, on en retirerait aussi un gros revenu.
« Quant aux mines d'argent, si elles étaient exploitées comme elles doivent l'être, je crois que nous en tirerions de très grosses sommes, indépendamment de nos autres revenus. Je vais démontrer l'importance de ces mines à ceux qui l'ignorent. Quand vous vous en serez rendu compte, vous serez mieux à même de délibérer sur les moyens d'en tirer parti.
« Tout le monde sait qu'elles sont en activité depuis un temps immémorial; en tout cas, personne ne cherche même à découvrir depuis quelle époque elles sont ouvertes. Et, bien que le minerai soit fouillé et extrait depuis tant d'années, considérez combien les déblais sont petits en comparaison des collines argentifères encore vierges. Le gisement d'argent, loin de diminuer, s'étend visiblement toujours de plus en plus. Dans le temps même qu'on y employait le plus de bras, aucun ouvrier n'a manqué d'ouvrage; il y avait toujours plus de besogne que les ouvriers n'en pouvaient faire. Et à présent encore, pas un de ceux qui ont des esclaves dans les mines n'en réduit le nombre; au contraire, ils en acquièrent toujours le plus possible. Le fait est que, quand il y a peu de mineurs et de chercheurs, le métal découvert se réduit sans doute à peu de chose et que, lorsqu'ils sont nombreux, on met au jour infiniment plus de minerai. Ainsi, de toutes les industries que je connais, c'est la seule où l'extension de l'affaire ne suscite pas de jalousie. Tous les propriétaires de champs peuvent dire combien d'attelages de boeufs, combien de manoeuvres suffisent pour leur domaine; s'ils y en mettent plus qu'il n'en faut, ils comptent cela pour une perte sèche. Les entrepreneurs des mines, au contraire, disent tous qu'ils manquent d'ouvriers.
« Il n'en est pas des ouvriers mineurs comme des ouvriers en cuivre. Le nombre de ceux-ci s'accroît-il, les ouvrages en cuivre tombent à vil prix et les ouvriers abandonnent leur métier. Il en est de même des ouvriers en fer. De même encore, quand le blé et le vin sont en abondance, le prix de ces denrées baisse et la culture n'en rapporte plus rien; aussi beaucoup abandonnent le travail de la terre et se tournent vers le commerce de gros ou de détail et vers l'usure. Au contraire, plus on découvre de minerai et plus l'argent est abondant, plus la mine attire de travailleurs. Il n'en est pas comme des meubles; quand on s'en est procuré en suffisance pour sa maison, en n'en achète plus d'autres; à l'égard de l'argent, on n'en a jamais assez pour n'en plus désirer, et, si l'on en possède une grande quantité, on ne prend pas moins de plaisir à enfouir son superflu qu'à en faire usage.
« Lorsqu'un État est prospère, le besoin d'argent s'y fait fortement sentir. Les hommes veulent en dépenser pour de belles armes, de bons chevaux, des maisons et des ameublements magnifiques, et les femmes ont en vue des robes somptueuses et des bijoux en or. Quant au contraire les États sont en mauvaise situation par suite du manque de récolte ou par suite de la guerre, comme la terre est alors beaucoup moins cultivée, on a besoin d'argent pour se procurer des vivres et des alliés. Mais, dira-t-on, l'or n'est pas moins utile que l'argent. Je ne le conteste pas; mais je sais que l'or, quand on en voit beaucoup, perd de sa valeur et fait monter celle de l'argent.
« J'ai donné tous ces détails, pour que nous n'hésitions pas à envoyer aux mines d'argent le plus d'hommes possible, et que nous y poursuivions le travail avec confiance, persuadés que le minerai ne fera jamais défaut et que l'argent ne perdra jamais de sa valeur. Il me semble que l'État l'a reconnu avant moi; car il permet à tout étranger qui le désire de travailler dans nos mines aux mêmes charges que les citoyens.
« Pour que l'on comprenne mieux comment j'entends pourvoir à notre subsistance, je vais exposer par quels moyens l'exploitation des mines serait la plus fructueuse pour l'État. Je ne prétends pas d'ailleurs avancer quoi que ce soit de surprenant, comme si j'avais résolu quelque problème difficile; car une partie de ce que j'ai à dire se passe encore aujourd'hui sous les yeux de tous; pour ce qui regarde le passé, nous savons par nos pères qu'il en allait de même. Mais ce qui est surprenant, c'est que l'État, voyant une foule de particuliers s'enrichir sur lui, ne profite pas de leur exemple. Ceux de nous en effet que la question préoccupe savent depuis longtemps, je pense, que jadis Nicias, fils de Nicératos, avait 1000 ouvriers dans les mines, qu'il louait à Sosias de Thrace, à condition que celui-ci lui paierait une redevance nette d'une obole (1/6 de drachme, autour de $10) par jour et par homme et maintiendrait toujours cet effectif au complet. Hipponicos aussi avait 600 esclaves qu'il louait aux mêmes conditions et qui lui rapportaient par jour une rente nette d'une mine. De même Philomonidès en avait 300 qui lui rapportaient une ½ mine. J'en pourrais citer d'autres encore qui en possédaient autant, je présume, que le comportait leur fortune. Mais à quoi bon parler du passé? Aujourd'hui encore il y a dans les mines beaucoup d'hommes loués de la même façon. Si l'on adoptait mon projet, la seule innovation serait qu'à l'exemple des particuliers qui, possédant des esclaves, se sont assuré un revenu perpétuel, l'État lui aussi achèterait des esclaves publics, jusqu'à ce qu'il y en eût trois pour chaque Athénien. Que mes propositions soient réalisables, le premier venu peut en juger en les examinant article par article.
« Pour acheter des hommes, il est évident que l'État est plus à même de se procurer l'argent que les particuliers. Il est facile à l'Ecclésia, par une proclamation publique, d'inviter les citoyens qui le voudront à amener des esclaves, et d'acheter ceux que l'on présentera. Une fois qu'ils seront achetés, pourquoi les louerait-on moins à l'État qu'à un particulier, puisqu'on les aura aux mêmes conditions? On lui loue bien des lieux sacrés, des maisons, et l'on prend bien à ferme les impôts publics. (L'État vendait à des particuliers la fonction de recueillir les taxes à sa place. Les fonctionnaires fiscaux étaient donc des particuliers payés au rendement).
Pour assurer la conservation de ses esclaves, l'État n'a qu'à prendre caution de ceux qui les loueront, comme il le fait de ceux qui afferment les impôts, et il est plus facile de frauder l'État à un fermier des impôts qu'à un locataire d'esclaves; car comment découvrir l'argent détourné qui appartient à l'État, puisqu'il ne diffère en rien de l'argent d'un particulier? Au contraire, les esclaves portant une marque publique et ne pouvant être vendus ni exportés sans qu'on encoure le châtiment légal, comment pourrait-on les voler?
« Ainsi donc jusqu'ici il apparaît que l'État sera capable d'acquérir et de conserver des esclaves. On se demandera peut-être si, lorsqu'il y aura beaucoup d'ouvriers, il y aura aussi beaucoup de gens pour les louer. On peut se rassurer en pensant que beaucoup d'entrepreneurs déjà pourvus d'ouvriers loueront encore les esclaves publics, parce qu'ils ont beaucoup de capitaux, que beaucoup d'ouvriers employés dans les mines sont en train de vieillir, et que beaucoup de gens, Athéniens et étrangers, qui n'ont ni la volonté ni la force de travailler de leurs mains, appliqueront leur intelligence à l'exploitation des mines pour se procurer le nécessaire.
« Une fois que l'État aura ramassé 1200 esclaves, il est vraisemblable que, grâce au revenu qu'il en tirera, il n'en aura pas moins de 6000 en 5 ou 6 ans. Si chacun de ces 6000 rapporte par jour une obole nette, le revenu sera de 60 talents par an (une galette de $180 millions). Que l'État en prenne 20 pour acheter d'autres esclaves, il pourra consacrer les 40 autres à d'autres besoins. Le total de 10,000 une fois atteint, le revenu sera de 100 talents ($300 millions).
« Mais il en tirera beaucoup plus, comme pourraient en témoigner ceux qui peuvent encore se rappeler quel revenu il retirait des esclaves avant les événements de Décélie (où les esclaves miniers s'étaient enfuis à la faveur de la guerre). J'en trouve un autre témoignage dans le fait que voici. C'est que malgré le nombre incalculable de ceux qui, de temps immémorial, ont travaillé dans les mines, elles sont exactement dans le même état où nos ancêtres disaient les avoir vues. Tout ce que nous voyons aujourd'hui témoigne aussi qu'il ne peut jamais y avoir plus d'esclaves aux mines que les travaux n'en réclament, car on a beau fouiller, on ne trouve ni le fond ni la fin des filons. Et l'on pourrait, aujourd'hui comme autrefois, creuser de nouvelles galeries. Personne ne pourrait même dire en connaissance de cause s'il y a plus de minerai dans les gisements ouverts que dans les gisements inexplorés.
« Pourquoi donc, dira-t-on, ne voit-on pas aujourd'hui, comme autrefois, beaucoup d'entrepreneurs ouvrir de nouvelles galeries? C'est qu'ils sont aujourd'hui plus pauvres; car il n'y a que peu de temps qu'ils ont repris l'exploitation, et celui qui ouvre de nouvelles galeries court des risques sérieux. Celui qui trouve un bon filon à exploiter, devient riche; mais celui qui ne trouve rien perd tout ce qu'il a dépensé; c'est un risque auquel on ne s'expose pas volontiers de nos jours.
« Je crois néanmoins pouvoir ici proposer un plan qui ferait de nouvelles fouilles une entreprise parfaitement sûre. Athènes est divisée en 10 tribus. Que l'État donne à chacune d'elles un nombre égal d'esclaves et que, mettant leurs chances en commun, elles ouvrent de nouvelles galeries. Dans ces conditions, si l'une trouve du minerai, la découverte sera profitable à toutes; s'il y en a 2, 3, 4 ou la ½ qui en trouvent, ces travaux deviendront évidemment plus lucratifs. Car que toutes les tribus échouent dans leurs recherches, il n'y en a pas d'exemple dans le passé. Les particuliers pourraient s'unir de même et, en associant leurs chances, diminuer leurs risques. Il n'y a nullement à craindre que l'État, travaillant dans ces conditions, fasse tort aux particuliers et les particuliers à l'État. Mais de même que, plus on est d'alliés ensemble, plus on se fortifie mutuellement, de même plus il y aura de gens à travailler aux mines, plus on découvrira et extraira de richesses. Voilà ce que j'avais à dire sur la façon dont l'État pourrait s'organiser pour que tous les Athéniens pussent être nourris sur le fonds commun.
« Si quelques-uns calculent qu'il faudra pour cela une énorme mise de fonds et qu'on ne pourra jamais réunir assez d'argent, qu'ils ne se découragent pas pour cela. Nous n'en sommes pas réduits à l'alternative ou d'exécuter tous ces projets à la fois, ou de n'en retirer aucun profit. Mais toutes les maisons qu'on aura bâties, tous les vaisseaux qu'on aura construits, tous les esclaves qu'on aura achetés procureront immédiatement du profit. En fait, il sera même plus avantageux d'exécuter tout cela successivement que de tout faire à la fois. Si nous construisons des maisons en masse, nous paierons plus cher pour des bâtisses moins bonnes que si nous procédons graduellement; si nous cherchons des esclaves en grosse quantité, nous achèterons forcément des hommes de qualité inférieure à un prix plus élevé. En procédant suivant nos moyens, nous pourrons, si une chose a été bien conçue, la recommencer; si elle a été manquée, en éviter la répétition. D'ailleurs, pour exécuter tout en même temps, il faudrait nous procurer tout à la fois, au lieu que, si nous achevons telle partie et remettons telle autre à plus tard, le revenu de ce qui sera fait nous aidera à nous procurer le nécessaire.
« L'inconvénient qu'on trouvera peut-être le plus à craindre, c'est que l'État n'ait trop d'esclaves et qu'il n'y ait encombrement dans les mines. C'est une crainte dont nous pouvons nous débarrasser en n'y mettant chaque année pas plus d'hommes que les travaux eux-mêmes n'en réclament. À mon avis, le procédé le plus simple est aussi le meilleur pour réaliser nos plans.
« Mais si, en raison des contributions que vous avez souscrites pendant la dernière guerre (la guerre sociale de -357 à -355), vous vous croyez hors d'état de faire le moindre versement, bornez pour l'année prochaine les dépenses que nécessite l'administration de l'État aux ressources que les impôts vous procuraient avant la paix. Toutes celles qu'ils vous donneront en sus, grâce à la paix, grâce aux attentions que vous aurez pour les métèques et les marchands, grâce à l'accroissement des importations et des exportations qu'amènera la concentration d'une population plus nombreuse, grâce à l'extension du port et des marchés, toutes ces ressources, prenez-les et arrangez-vous pour en tirer les plus larges revenus.
« S'il en est qui craignent que notre organisation n'aille à vau-l'eau, au cas où la guerre éclaterait, qu'ils réfléchissent que, si on la pratiquait, la guerre serait plus à craindre pour nos agresseurs que pour l'État. Car enfin, pour soutenir une guerre, peut-on rien acquérir de plus utile que des hommes? Ils seraient assez nombreux pour remplir un grand nombre de vaisseaux de l'État; beaucoup aussi pourraient servir l'État dans l'infanterie et se montrer redoutables aux ennemis, pourvu qu'on les traitât bien.
« Au reste, j'estime que, même en temps de guerre, il n'y aurait pas besoin d'abandonner les mines. Nous avons en effet, vous le savez, deux forteresses dans la région des mines, au midi, celle d'Anaphlyste, au nord celle de Thoricos, distantes l'une de l'autre d'environ 60 stades (11 kms). Si donc entre les deux il y avait un 3e fort, au point le plus élevé de Biésa, les travaux seraient reliés entre eux par tous les forts, et, aussitôt qu'on s'apercevrait d'un mouvement des ennemis, chacun se retirerait vite en lieu sûr. Si les ennemis viennent en force, il est certain que, s'ils trouvent du blé, du vin ou du bétail dehors, ils enlèveront tout ce butin; mais s'ils s'emparent du minerai, il ne leur servira pas plus qu'un tas de pierres. D'ailleurs comment pourraient-ils jamais marcher sur nos mines? Mégare, la ville la plus proche, en est éloignée de plus de 500 stades (92 kms); Thèbes, la plus voisine après Mégare, en est à plus de 600 stades. Qu'ils viennent de l'une ou l'autre direction, il leur faudra passer près de notre ville. S'ils sont en petit nombre, on peut s'attendre à ce qu'ils soient anéantis par nos cavaliers et nos gardes-frontières. Quant à venir en force et laisser leur pays dégarni, ce n'est pas chose facile; car la ville d'Athènes serait beaucoup plus près de leur pays qu'ils ne le seraient eux-mêmes, arrivés à nos mines. Mais supposé même qu'ils y viennent, comment pourraient-ils y rester sans vivres? S'ils fourragent par détachements, ils exposent à la fois les fourrageurs et le butin qu'ils disputent; s'ils fourragent tous ensemble, ils seront assiégés plutôt qu'assiégeants.
« Non seulement le revenu des esclaves fournira de nouveaux moyens de subsistance à l'État, mais, grâce à la population concentrée dans le district minier, le marché local, les bâtiments publics élevés près des mines, les fourneaux et le reste donneront de gros revenus; car il s'élèverait là une ville très peuplée, si on l'organisait comme je l'ai proposé, et les terrains n'y auraient pas moins de valeur pour leurs propriétaires que ceux des environs d'Athènes.
« Si l'on réalise mes propositions, j'affirme que non seulement l'État verra ses finances améliorées, mais encore que notre peuple sera plus docile, plus discipliné, plus guerrier. Car ceux que la loi soumet à un entraînement physique seront plus assidus aux exercices du gymnase, si on leur donne une nourriture plus abondante qu'ils n'en reçoivent du gymnasiarque dans les courses aux flambeaux; et les garnisons dans les citadelles et les peltastes et les gardes-frontières rempliront mieux leurs devoirs, si pour chacun de ces services on leur fournit la nourriture.
« S'il paraît évident que la paix est nécessaire pour tirer du pays tous les revenus possibles, ne serait-il pas à propos de créer des magistrats chargés de la maintenir? La création d'une telle institution ferait aimer davantage notre cité et attirerait de toutes parts chez nous une plus grande affluence, Et si d'aucuns s'imaginent qu'une paix perpétuelle affaiblirait la puissance, le prestige et la renommée que nous avons dans la Grèce, ceux-ci, selon moi, ne voient pas juste. Il est bien certain que les États qui passent pour les plus heureux sont ceux qui demeurent en paix le plus longtemps. Et de tous les États, l'Attique est le plus naturellement propre à prospérer pendant la paix. Quand notre pays est en paix, quels sont ceux qui peuvent se passer de nous, à commencer par les armateurs et les marchands, et avec eux les propriétaires qui abondent en blé, en vin ordinaire ou en vin fin, en huile, en bétail, et les gens qui sont capables de trafiquer de leur intelligence ou de leurs capitaux, et les artistes, et les sophistes, et les philosophes, et les poètes, et ceux qui font usage de leurs oeuvres, et ceux qui veulent voir ou entendre les choses sacrées ou profanes qui méritent d'être vues ou entendues, et ceux qui veulent vendre et acheter de gros stocks sans perdre de temps, où peuvent-ils s'adresser mieux qu'à Athènes? Personne, je pense, ne me contredira sur ce point. Mais peut-être y a-t-il des citoyens qui, jaloux de rendre à notre pays la suprématie, se figurent qu'on y arriverait mieux par la guerre que par la paix. Qu'ils se rappellent les guerres Médiques. Est-ce par la violence ou par les services rendus à la Grèce que nous obtinrent l'hégémonie sur mer et l'intendance du trésor commun? Puis la cité, pour s'être montrée cruelle dans l'exercice de la souveraineté, se vit dépouiller du commandement. Or même alors, n'est-ce pas notre retour à la justice qui décida les insulaires à nous rendre l'hégémonie maritime? N'est-ce pas en considération de nos bons offices que les Thébains mirent les Athéniens à leur tête? Et les Lacédémoniens cédaient-ils à la force ou à la reconnaissance, quand ils permirent aux Athéniens d'user à leur gré de l'hégémonie? Maintenant que la Grèce est troublée, je vois là l'occasion de regagner son affection sans peine, sans danger, sans dépense. L'on peut en effet essayer de réconcilier les États qui sont en guerre les uns contre les autres, et, s'il y a dans un État des dissensions intestines, d'y rétablir l'accord. Si d'autre part on vous voit essayer de rendre au temple de Delphes son ancienne indépendance, non point par une confédération armée, mais par des ambassades envoyées dans toute la Grèce, je ne serais pas surpris de voir tous les Grecs partager vos sentiments, se liguer avec vous et vous aider contre ceux qui essayeraient de mettre la main sur le temple abandonné par les Phocidiens. Et si l'on vous voit travailler à l'établissement d'une paix universelle sur terre et sur mer, je crois que tous les hommes, après le salut de leur patrie, souhaiteront surtout celui d'Athènes.
« Mais peut-être s'imagine-t-on que la guerre est plus profitable aux finances de l'État que la paix. Je ne vois pas de meilleur moyen de trancher la question que de considérer les conséquences que la paix et la guerre ont eues pour l'État dans le passé. Or on trouvera qu'autrefois, pendant la paix, il rentrait beaucoup d'argent dans le trésor, et que, pendant la guerre, tout a été entièrement dépensé; on verra de même, si l'on jette un coup d'oeil sur le présent, que la guerre a tari beaucoup de sources de revenus, et que ceux qui subsistaient ont été complètement dépensés pour des objets divers, tandis que depuis le rétablissement de la paix sur mer, les revenus se sont accrus et que les citoyens peuvent en disposer à leur gré.
« Mais, me demandera-t-on, si l'on fait tort à notre pays, prétends-tu que nous devions garder la paix même avec l'offenseur? Non, je ne le prétends pas; mais je dis que nous le châtierons bien plus vite, si nous ne faisons tort à personne, car alors il n'aura pas d'allié.
« Aucune de mes propositions n'est irréalisable ni difficile à exécuter. Or si, en les mettant en pratique, nous devenons plus chers à la Grèce, si nous devons jouir d'une sécurité plus grande et augmenter notre bonne renommée, si le peuple doit avoir une subsistance facile, si les riches doivent être soulagés des dépenses de la guerre, si des excédents de recettes considérables doivent nous permettre de donner plus d'éclat à nos fêtes, de restaurer nos temples, de réparer les murs et les chantiers maritimes, de rendre aux prêtres, au sénat, aux magistrats, aux chevaliers leurs anciens privilèges, ne convient-il pas d'entreprendre ces réformes aussitôt que possible, pour que notre génération puisse encore voir la cité tranquille et florissante ?
« Si vous vous décidez à réaliser mes plans, je vous conseillerai d'envoyer à Dodone et à Delphes et de demander aux dieux si cette organisation doit être plus utile et meilleure pour l'État et dans le présent et dans l'avenir. Si les dieux l'approuvent, j'ajouterai qu'il faut encore demander quels dieux nous devons nous rendre propices, pour que notre ouvrage ait toute la beauté et la perfection possibles. Quand nous aurons, comme il est juste, offert un heureux sacrifice aux dieux que l'oracle aura désignés, nous nous mettrons à l'oeuvre. Si nous le faisons avec l'aide de la Divinité, il est à présumer que notre entreprise tournera toujours à l'avantage et au bonheur de l'État. »
Il y avait que principalement la mer pour Athènes, vient de nous dire Xénophon. Avec son Pirée, Athènes avait comme une 2e tête, économique et marchande. Après Salamine, elle domina toute la Méditerranée orientale. Sa flotte comptait des navires de plus de 200 tonneaux, capables de faire jusqu'à 15 ou 50 km/h grâce à leurs voiles et aux bras des rameurs esclaves ou thètes. C'étaient des navires de charge, mais ils prenaient des passagers: le tarif qu'on leur demandait était en fonction du poids de leur personne et de leurs bagages, car on les considérait comme des sacs de blé, ni plus ni moins. Ils devaient emporter leurs provisions de voyage et on ne leur procurait même pas un siège. Il faut dire qu'en général les tarifs étaient bas: pour 1 drachme on pouvait se rendre en Égypte. Les Grecs ont voyagé beaucoup, surtout par mer, avec très peu de bagages. Les professions dites libérales étaient presque toutes itinérantes (aèdes, poètes, artistes, savants, médecins, ambassadeurs). Même les criminels, puisqu'on les exilaient souvent. Sans compter les fuyards de tout acabit, que des pirates assez nombreux pouvaient ramasser avec quelques hommes libres dans le tas pour la rançon et sans travailler dans la dentelle. Si vous tombiez sur Procuste, vous étiez faits comme un rat. Cette ordure vous étendait sur un lit de fer et vous étirait à sa longueur si vous étiez plus petit ou vous coupait les membres s'ils dépassaient. Il appliquait à la lettre son slogan publicitaire: « À la mesure du client ».
Des douaniers fouillaient les marchandises pour les taxer mais les passeports n'existaient pas. Des auberges pouvaient accueillir les voyageurs, mais elles avaient mauvaise réputation. L'hospitalité du rural comme du citadin, véritable vertu civique antique, corrigeait cette lacune aisément. Tout Grec rêvait de faire au moins une fois dans sa vie son voyage à Delphes, Délos et Olympie, mais qui ne valaient sûrement pas Sainte-Anne de Beaupré. On naviguait de jour et, du temps d'Homère, on tirait le soir le navire sur la grève. Équipés de voiles carrées et de focs, les navires jusqu'à 400 tonnes pouvaient faire 50 miles marins par jour (200 stades). Le mauvais temps ralentissait la navigation d'octobre à avril. La Méditerrannée et la mer Noire était complètement explorée. Il semble qu'un marin massaliote Pytéas se soit rendu jusqu'en Mer du Nord et qu'Euthyménès se rendit jusqu'au Sénégal. Le Carthaginois Hannon s'était poussé avec ses rameurs jusqu'au fond du Golfe de Guinée. Scylax lui descendit l'Hindus. Archhias atteignit Tylos au Bahrein. Philon parcourut la mer Rouge. Satyros longea la Somalie. Eudoxe de Cyzique fit l'exploit de la circumnavigation de l'Afrique comme l'avait fait avant lui le phénicien Néchao. Hippalos allait et revenait des Indes fréquemment, à tel point que sous l'empereur romain Auguste 120 navires partaient chaque année pour Suez. Euphémos de Carie dit avoir rencontré dans l'Atlantique des hommes qui avaient des chevaux rouges coiffés en queue de cheval, curieusement comme ceux que rencontrèrent les premiers navigateurs portugais. Coup donc, les Grecs auraient-ils découvert l'Amérique !!!
L'invention de la monnaie, la colonisation, la formation de riches États urbains et la relative paix entre eux avaient permis l'essor remarquable du commerce. Les petits marchands étaient établis dans des boutiques le long des rues, ou près des marchés, ou carrément à l'Agora. Leurs cabanes de roseaux ou de toile concurrençaient les camelots ambulants qui étalaient leurs marchandises sur les carrefours et dans les campagnes. Puis venaient les gros. Ils déambulaient sous les portiques voisins des ports et trafiquaient de grosses cargaisons pour l'étranger, en fait des sortes de Bourses où on négociait fort le prix et les conditions (assurances et taux d'intérêt). Ces gros marchands, essentiellement des métèques, formaient une association, dite confrérie ou thiase, autorisée par la loi d'Athènes, qui avait son dieu protecteur, ses fêtes, son budget, ses assemblées. L'État réglemente ce commerce, y participe même. Athènes se fait concéder le monopole du vermillon à Céos. L'État réglemente les rapports entre producteurs et consommateurs, taxe certains produits, en vérifie la qualité, en interdit l'exportation, interdit le marchandage, force les commerçants à tenir une comptabilité. Il crée même une législation spécifique pour la signature des contrats et la répression des fraudes, le défaut de paiement et les faillites. L'État perçoit douanes et taxes. Que charroyait ce commerce, et dans tous les sens que la mer le permet? Amphores pleines d'huile, vin, poteries, blé, manteaux, étoffes, bijoux, instruments de toilette, parfums, meubles, oeuvres d'art, cordages, ambre, corail, perles, ivoire, papyrus, animaux, fourrures, bois de construction, bestiaux, métaux, et bien sûr, de beaux esclaves en santé dont le prix moyen était 178 drachmes, pour comparaison le salaire journalier d'un homme libre oscillait entre 1 et 2½ drachmes.
On ne connaît l'histoire des peuples que par ce qu'ils nous ont laissé, par leur trace de leur passage. Que de choses, souvent des splendeurs et des chefs-d'oeuvre ont été détruits par la sauvagerie du temps! Mais il y a des objets qui ont mieux survécu que les autres parce que leur matière est plus résistante au temps ravageur: c'est le cas de poteries. Les Grecs en furent les maîtres, et les grandes villes en exportèrent au quatre coins du monde connu. Les récipients les assiettes, les boîtes à fard ou à bijoux étaient en terre cuite, quelque fois en bronze surtout les cratères; en bois les assiettes et les gobelets; en verre les coupes et les flacons; en ivoire, en albâtre des boîtes à fard ou à bijoux plus luxueuses. De multiples formes, volumes, poids et grosseurs, ces vases en céramique étaient ornés, décorés avec une imagination, un luxe de scènes et d'images absolument éblouissant.
Le plus difficile à régler, c'était le problème monétaire et bancaire. Athènes comprit ce que bien d'autres peuples ne comprendront jamais; c'est que, dans ce domaine, le seul moyen d'être malin, c'est de ne pas l'être. Alors que tous les autres États pratiquaient la grosse malice des dévaluations, elle, au contraire, fut d'une honnêteté qui n'était ni dans les habitudes ni dans la moralité de ses citoyens; elle donna à sa drachme une valeur fixe, comme celle du franc suisse et du dollar américain, en faisant de la sorte une monnaie d'échange internationale pendant la période de la paix, avant la guerre du Péloponnèse qui débuta en -431. Comme on sait que l'artisan moyen gagnait 1 drachme par jour et que 1 drachme équivalait à 6 oboles, l'obole valait à peu près $10 canadiens et contenait une quantité déterminée d'argent qui ne varia jamais. Tandis que si l'on voulait faire des affaires avec n'importe quelle autre monnaie on courrait des risques de change énormes. Avec la drachme on était tranquille: dans tous les pays du monde méditerranéen, elle équivalait à un boisseau (36.36 litres) de blé. Un médimne (51.8 litres) de blé passa cependant de 3 à 6 drachmes au -IVe siècle à cause de la guerre.
Une fabrique de couteaux avec 30 esclaves rapportait 3,000 drachmes par an. Une fabrique de lits avec 20 esclaves, 1,500 drachmes par an. Un champ de grandeur moyenne pouvait valoir 7,500 drachmes, une piscine publique 3,000, une mule 300 drachmes, un manteau ordinaire (imation) s'achetait à 17 drachmes. Et il fallait 180 dr. par an pour survivre à Athènes. Un juge très ordinaire à l'Héliée (grand tribunal populaire d'Athènes) était payé 150 drachmes par an ou 3 oboles par session, et il y en avait 300 sessions par an. Le citoyen ordinaire grec pouvait gagner sa vie en étant juge à l'Héliée!
Comme la drachme était en argent-métal, elle n'était pas facilement transportable. Mais c'est précisément ce qui est à l'origine des banques dont l'histoire permet de mesurer l'hypocrisie des Athéniens et l'infinité de leurs ressources. Ils considéraient comme immoral le prêt avec intérêts et, pendant quelques siècles, obligèrent l'épargnant à cacher son magot dans un bas de laine. Ensuite, ils s'aperçurent que cet argent-là était soustrait au cycle productif. Alors, tout en continuant d'interdire les banques, ils autorisèrent le dépôt des fonds dans les temples, dont les prêtres petits malins devinrent banquiers... Qui sait s'ils n'étaient à l'origine de l'interdiction? Vous comprendrez que, lorsqu'un individu confie ses fonds à la déesse Pallas (Athèna), par exemple, du point de vue moral, il est à l'abri de tout reproche. Et pour ce qui est de Pallas, elle est libre de faire de ces fonds tout ce qu'elle veut. Même de les prêter à un de ses fidèles qui s'engagent à les restituer avec intérêt. Tant il est vrai que, lorsqu'Athènes proposa aux autres États l'institution d'un fonds commun, c'est-à-dire d'une Banque internationale, quel fut le président nommé ? Apollon, à Delphes.
Or il advint que ces dieux-banquiers ne se comportèrent pas très correctement. À ceux qui déposaient leurs capitaux, ils ne donnaient, comme intérêt que du 2 ou du 3 %. En revanche, à ceux qui venaient solliciter un prêt, ils demandaient jusqu'à 20 %. Thémistocle, à qui les guerres médiques avaient valu non seulement ses galons de généralissime, mais quelque chose comme 300 millions et qui ne savait où placer ces millions, fut le premier, semble-t-il, qui s'adressa à un particulier, un certain Philostéphane de Corinthe, qui lui garantit du 5 %. Quand on apprit la chose à Athènes, les gens ne s'épouvantèrent pas tant du fait qu'un général eût accumulé un patrimoine aussi énorme que de voir ces capitaux émigrer à l'étranger. Ils se décidèrent alors à autoriser l'installation de « changeurs » qu'on appela des « trapézistes » à cause de la place derrière laquelle ils siégeaient. En grec, « trapêza » veut dire « banque». Parmi ces « changeurs », Archestrate et Antisthène, les Rothschild d'Athènes devinrent fameux et tout-puissants. C'est ainsi qu'explosa un boom commercial, garanti par la suprématie navale d'Athènes, et la stabilité tant de sa monnaie que de son système de crédit. Maintenant, Athènes ne se contente plus d'exporter des objets de son très productif artisanat en échange de denrées alimentaires. Ce sont ses armateurs qui pourvoient à la circulation de tout le commerce méditerranéen, et ce sont ses banquiers qui fournissent les drachmes nécessaires à toutes les transactions. C'est au Pirée qu'on loue tous les navires marchands, que les marchandises sont entreposées, que les voyageurs font escale. Voilà pourquoi n'importe quel objet et n'importe quel personnage y est chez lui. « On trouve au Pirée (qui était le port d'Athènes), disait Isocrate, ce qu'il est impossible de se procurer ailleurs. » L'État devait payer ses citoyens pour participer aux charges publiques, de 3 à 9 oboles par jour, ce qui lui coûtait bon an mal an 250 à 300 talents par an. Il trouvait ces fonds dans les mines, dont celles gérées par Eubule en -349 auraient rapporté 130 à 600 talents.
Les effets de cette situation ne furent pas seulement économiques, mais également moraux et culturels. Car ce fut cette vocation de grand entrepôt international qui fit d'Athènes la ville la moins provinciale, la plus cosmopolite de la Grèce, voire du monde antique. Elle dut cela à la pauvreté du petit coin où Thésée et ses autres fondateurs avaient logé la maigre population de l'Attique.
CHAPITRE III
LA LUTTE SOCIALE
Le fait le plus extraordinaire, c'est qu'au sein de cette Athènes trafiquante, toute résonnante de mailloches et de marteaux, qui a une telle adoration de l'argent qu'elle installe des banques dans les temples et fait présider celles-ci par les dieux, les citoyens méprisent le travail et le considèrent comme une offense à la dignité humaine.
Bien que les statistiques de l'époque ne soient pas très dignes de foi et se trouvent en contradiction, il n'y a aucun doute que ces citoyens ne constituent dans la population qu'une toute petite minorité. D'après Démétrios de Phalères, sur 500,000 habitants, ils n'étaient pas plus de 20,000. Mais on ne sait pas trop la façon dont il faisait le compte. Ce qu'il y a de vrai, grosso modo, c'est que les citoyens n'étaient pas nombreux et que, considérant l'oisiveté comme la forme d'activité la plus noble et la condition primordiale de tout progrès spirituel et culturel, ils abandonnaient le monopole du travail aux trois autres catégories de la population: les métèques, les affranchis et les esclaves.
Un étranger pouvait s'établir à demeure dans les cités grecques établir à comme métèque (étymologiquement, ceux qui habitent avec les citoyens met-oikoi). Ils forment près de 40% de la population d'Athènes. Ils constituaient une classe moyenne typique d'artisans, de marchands, de courtiers, de procurateurs et de gens de professions libérales, et ils étaient pour la plupart originaires du Moyen-Orient. La loi athénienne les traitait de très haut. Elle les excluait de l'adjudication des mines où l'activité que l'on déployait était véritablement trop facile et trop rémunératrice pour qu'on n'en réservât pas le monopole aux indigènes; elle leur interdisait d'acheter aucune terre et de contracter mariage avec des citoyens; elle leur imposait le service militaire et les impôts. Mais comme leur contribution était nécessaire dans le domaine commercial, elle les protégeait en reconnaissant la légalité de leurs professions et la validité de leurs contrats.
Ces métèques, plus la plupart gros artisans et commerçants, n'ont droit à aucune part dans l'administration de la Cité, ne peuvent posséder de terres en Attique, doivent avoir un patron (prostatès) qui répond d'eux , sont soumis à des charges militaires et financières et paient leur impôt spécial le métoïcionqui leur coûte 12 drachmes par an pour les hommes et 6 pour les femmes. Encore un privilège... Quelques métèques privilégiés (les isotèles), pour services exceptionnels rendus, sont dispensés d'avoir un patron et de payer le métoïcon. L'assassinat d'un métèque par un citoyen n'encourrait que l'homicide involontaire, non punissable de mort. Les métèques étaient exclus des sacrifices, du sacerdoce et de la cavalerie seulement. Ils étaient protégés par la loi, avaient toute liberté de parole et de mouvement, pouvaient loger où ils voulaient, étaient mentionnés officiellement dans les prières publiques. Ils remplissaient mêmes des fonctions d'arbitres, d'ambassadeurs, de hérauts (messagers officiels). Finalement, on pouvait les honorer d'éloges, de titre de bienfaiteur (évergètes), de couronnes, de privilèges comme l'égalité fiscale. Alcidamas, qui considérait que tous les hommes étaient égaux devant les dieux, disait que la société les rendait esclaves et créait les inégalités. Un tel discours prouve que l'intelligence grecque, même en démocratie, n'avait pas perdu sa capacité révolutionnaire. On ne connaît aucune révolte ou troubles causés par les métèques, car le racisme, la xénophobie et la persécution religieuse n'existaient pas en Grèce. On se querellait pour autre chose: le plaisir fou de dominer quelqu'un et d'en tirer gloire.
C'est à peu près dans la même situation que se trouvaient les affranchis, c'est-à-dire les esclaves et fils d'esclaves qui avaient obtenu la liberté. Il y avait différents moyens d'arriver à ce résultat. Parfois c'était le maître qui affranchissait son esclave pour le récompenser de sa bonne conduite; d'autres esclaves étaient rachetés par des parents ou amis libres qui avaient réussi à économiser sa rançon (ce fut le cas de Platon, entre autres); à beaucoup d'autres, lorsque l'État n'avait plus d'hommes à enrôler, c'était lui qui donnait la liberté, pour faire d'eux des soldats. Enfin certains esclaves arrivaient à se racheter eux-mêmes au prix de leurs épargnes accumulées obole par obole.
En dépit de la discrimination dont ils faisaient l'objet, les métèques et les affranchis aimaient Athènes qu'ils considéraient comme leur patrie et dont ils étaient fiers. C'étaient même eux qui constituaient son tissu conjonctif et sa force. Les grands médecins sortent de leurs rangs, et aussi les grands architectes, les grands philosophes, les grands dramaturges, les grands artistes, et les petits aussi. L'Athénien, fidèle à sa vocation pour les loisirs, qui se cherchait un bon administrateur, un bon contremaître, un bon tailleur, un bon médecin de famille, etc., le trouvait parmi eux. Du reste, à un certain moment, toutes les finances d'Athènes se trouvèrent contrôlées par deux d'entre eux, Pasion et Phormion; ayant repris et développé la banque d'Archestrate et d'Antisthène, il furent les maîtres d'une ville qui leur refusait les droits des citoyens.
Les véritables déshérités, c'étaient les 60 à 80,000 esclaves de la ville, près de 400,000 dans toute l'Attique, face aux 10,000 métèques et aux 21, 000 citoyens. Presque tous étaient des prisonniers de guerre ou du gibier de prison, des enfants abandonnés illégalement ou enfants nés eux-mêmes d'esclaves. Certains étaient des métèques qui avaient usurpé le titre de citoyen ou des gens libres enlevés par des pirates. Personne ne trouvait juste de les renvoyer chez eux, même s'ils avaient été fils de roi dans leur pays. Mais ravir un citoyen libre pour le vendre comme esclave ailleurs était puni de mort. Certaines villes étaient réputées pour leur marché aux esclaves: Délos, Chios, Samos, Byzance. Il n'y en avait guère à la campagne parce qu'un paysan ne pouvait que difficilement s'en payer, car tous en possédaient au moins un ou deux; un riche en possédait autour de 50. Au marché de Délos, qui était le plus important et où on les exposait nus, un esclave mineur bien constitué valait entre 150 et 300 drachmes. Nicias qui en avait plus de 1000 les louait 165 drachmes par jour. Un intendant qualifié peut coûter 6000 drachmes. Une courtisane (hétaïre) de grande qualité avait été achetée à sa maîtresse, l'entremetteuse Nicarétè, 3000 drachmes par deux de ses amants, très exactement le prix qu'on paya pour racheter le philosophe Platon vendu comme esclave. À cette aune-là, on peut voir la belle équivalence que les Grecs établissaient entre la chair et l'esprit!
De plus, contrairement à ce qui avait lieu à Rome, où le maître avait le droit de tuer l'esclave, celui-ci était quelque peu protégé par la loi, surtout à Athènes réputée pour la douceur de ses moeurs. Si on le tuait, on était poursuivi devant le tribunal pour homicide. Si on le faisait par trop fustiger, on courait le risque de le voir s'enfuir et se réfugier dans un temple d'où il était impossible de le faire sortir et où l'on ne pouvait le vendre qu'au rabais. Les esclaves publics jouissaient d'une grande liberté. Beaucoup d'esclaves vivaient mieux que des hommes libres. Les esclaves privés faisaient partie de la maison. On le conduisait devant l'autel domestique et le maître ou sa femme répandait sur lui des fruits, des gâteaux et des pièces de monnaie en signe de bienvenue, comme pour symboliser et lui faire savoir qu'il constituait la richesse de la maison. Il pouvait prendre femme, participer au culte de la famille de son maître comme à celui de la Cité. Bien sûr, il ne pouvait participer au gouvernement mais il pouvait en temps de guerre être réquisitionné, même pour s'y battre. Il avait accès aux édifices religieux et aux tribunaux pour témoigner ou représenter son maître. Il pouvait même économiser sur son pécule pour acheter sa liberté, soit à l'État, soit à son maître qui pouvait l'affranchir en tout temps de son vivant ou par testament, comme fit Aristote pour les siens.
À part ceux qui vont finir à la mine, où l'on travaille 10 heures par jour et où l'on finit tôt ou tard sous un éboulis, leur sort n'est pas si noir que ça. Mais les sources nous manquent pour établir qu'ils étaient aussi et souvent soumis à un esclavage sexuel systématique quand ils étaient jeunes ou beaux, et à un arbitrage économique implacable quand l'âge ou la maladie les rendaient inutiles ou non rentables. Son seuil de rentabilité est la nourriture qu'il coûte. Les esclaves portaient les mêmes vêtements que les hommes libres, sauf qu'ils n'avaient pas droit aux cheveux longs. Beaucoup sont enrôlés par l'État comme personnel de service: portiers, commissionnaires, appariteurs, avec un petit salaire et la liberté d'habiter où ils veulent et de se déplacer. Xénophon s'est même plaint qu'ils avaient un franc parler qui le dérangeait un peu trop souvent à son goût de soldat. D'autres entraient chez des particuliers en qualité de cuisiniers et de valets de chambre et finissaient par être considérés comme faisant partie de la famille. Ils faisaient tous les métiers. Les mieux traités de tous semblent avoir été les hiérodoules, les esclaves sacrés (ierodouloi: ieros = sacré + douloi = esclaves). Leur maître les avaient offerts pour qu'un temple les mît au service d'une divinité. De riches familles y envoyaient même leurs petites filles âgées de 5 à 10 ans, comme pour donner au dieu ce qu'il y a de plus pur. Esclaves très respectées puisqu'esclaves du dieu.
Tout bien considéré, on doit dire que cette Athènes si civilisée pratiqua l'esclavage de la manière la plus "humaine" possible. Elle ne s'en fit pas un cas de conscience, bien que certains philosophes aient agité la question. Socrate n'en a pas dit mot. Platon a déclaré qu'il était répréhensible pour des Grecs de garder d'autres Grecs en esclavage. Mais cela n'avait rien d'étonnant puisqu'il lui était arrivé à lui-même de se trouver esclave. Pour les étrangers, cela sous-entendait que c'était juste et légitime. En ce qui concerne Aristote, il soutenait une théorie vaguement marxiste quand il écrivait que l'esclavage n'est moral que pour l'esclave par nature mais immoral pour l'homme asservi par la force brutale. Mais il concédait qu'il constituait simplement une nécessité pour un régime capitaliste n'ayant pas encore connu la révolution industrielle que l'Antiquité ne pouvait soupçonner l'avènement 1500 ans après eux: Ce seront les machines, a-t-il écrit, et non les lois qui affranchiront les esclaves en les rendant inutiles.C'était chez lui non une prédiction, mais une ironie, bien prémonitoire avouons-le.
Que le régime athénien fut capitaliste au moment où Périclès prit le pouvoir, pas le moindre doute à ce sujet. Mais c'était un capitalisme sans la grande industrielle qui naîtra au XVIIIe siècle. La propriété de la terre, qui appartenait à la « gens » au temps des Achéens, était devenue individuelle. Les banques, les grandes sociétés de navigation, les industries étaient privées. L'État n'avait que le sous-sol; encore ne l'administrait-il pas directement. Mais il convient d'ajouter tout de suite que le problème politique n'existe que pour cette minorité que sont les citoyens: il ne viendrait à l'idée de personne, même pas des politiciens les plus avancés, de donner voix au chapitre aux métèques et aux affranchis.
Parmi les citoyens, les inégalités économiques n'étaient pas très marquées. À part Thémistocle dont le cas fut précisément considéré comme scandaleux et qui dut fuir pour mettre à l'abri sa tête et son pécule, il n'y avait pas de milliardaires. Les grands patrimoines, ceux dont on parlait avec un mélange d'envie et d'admiration, c'étaient ceux de Callias et de Nicias qui possédaient des centaines de talents. Pasion, le banquier métèque, à sa mort possédait 20 talents de biens-fonds, 50 talents de créances (argent qu'on lui doit), et sa banque lui rapporte 1.6 talent par an. Peut-être bien à Athènes est-ce plutôt une opposition d'idées et de moralité qu'un conflit d'intérêt qui se trouve à l'origine de la lutte des classes.
Prenons Alcibiade qui va en être un des héros. Il appartient à l'aristocratie terrienne qui le considère comme riche parce qu'il possède 20 hectares lesquels, dans une Attique morcelée en toutes petites terres sont considérés comme constituant une grande propriété Lorsqu'il quitte sa petite maison de campagne qu'il qualifie pompeusement de « château » mais qui n'est autre chose qu'une fermette où son père conduit personnellement ses boeufs au labour, et qu'il vient en ville, il sent la richesse des garçons de son âge appartenant à la bourgeoisie, leur confortable villa, leurs vêtements à la mode, comme un manque d'égards envers lui. Il affecte le plus grand mépris pour ces nouveaux riches et pour leur démocratie, et cherche à se distinguer d'eux en ajoutant au sien propre le nom de son père sur sa carte de visite à la façon d'une particule. Mais, en somme, lui aussi ce petit propriétaire terrien, aspire à s'enrichir, poussé qu'il est par sa femme qui veut son vison et son hôtel particulier, et si elle est zéro à l'agora n'en est pas moins un véritable taon dans sa maison.
Comme force susceptible de devenir un levier public, la démocratie ne laisse à la disposition de ces nobles mécontents qu'une seule catégorie d'hommes; les citoyens des classes les plus pauvres. Théoriquement, ce devrait être les paysans que l'avarice du sol et la petitesse de leurs propriétés condamnent à une misère endémique. Mais ces hommes ne sont guère ouverts aux idées révolutionnaires. Et puis, bien qu'ils soient, eux aussi, de droit, membres de l'Assemblée du peuple (l'Ecclésia), ils n'y viennent que rarement en raison de l'absence de moyens de communication. C'est précisément cela qui donne des limites précises et bien étroites à la démocratie athénienne. Ses personnages agissants sont tout au plus 30 ou 40,000 citoyens sur 300 ou 400,000. Ceux de la campagne, c'est-à-dire une bonne moitié, sont exclus de la politique en raison des difficultés pratiques des voyages. Tout a donc lieu entre 15,000 ou 20,000 personnes qui cohabitent dans l'enceinte des murs de la ville, qui se connaissent, qui se rencontrent chaque jour, qui s'appellent par leur petit nom. Voilà pourquoi l'expérience de la démocratie athénienne a pris dans l'histoire une valeur exemplaire et ressort d'une manière aussi frappante et nue.
Les rejetons de l'aristocratie appauvrie cherchent des partisans parmi les mécontents d'une démocratie capitaliste ne favorisant que les classes supérieures ou moyennes. Il est facile de comprendre quels sont ces gens: tous ceux qu'un régime de libre concurrence laisse en arrière. Et il y en a; pour le comprendre, il suffit d'examiner les salaires et traitements. Il est difficile, aujourd'hui, d'évaluer le pouvoir d'achat de la drachme. Mais d'après les comptes faits par les historiens les plus compétents, pour une famille de 4 personnes, il en fallait une centaine de drachmes par mois pour vivre, ou 3 drachmes par jour. Or le salaire d'un artisan et le traitement d'un petit fonctionnaire ne dépassaient pas 1 drachme par jour. Quelques rares vedettes de la pensée, tel Protagoras, pouvaient obtenir un salaire de 100 mines (1 mine = 100 drachmes). De là les revendications, la « pression sociale » que l'aristocratie déchue met à profit. Elle les met à profit sans les interpréter, comme le fait le socialisme d'aujourd'hui, en réclamant des nationalisations. Elle les interprète en réclamant l'abolition des dettes, les distributions de blé gratuites et la participation de tous aux bénéfices de l'artisanat et du commerce. De tous... c'est-à-dire de tous les citoyens. Les métèques et les affranchis --pour ne pas parler des esclaves -- n'intéressent absolument personne. Aristophane met en scène une « duchesse de gauche » prônant, précisément, une sorte de communisme aristocratique et réclamant la distribution en parties égales, aux citoyens, des produits du travail collectif. « Mais le travail, qui le fait ? » demande Blépyre... « Les esclaves, cela va de soi », répond la dame.
Voilà donc les limites entre lesquelles a lieu la lutte de classes à Athènes avec un parti démocratique correspondant à peu près à ce qu'était jusqu'à hier le parti radical français, entièrement composé de classes moyennes intéressées au progrès, sans doute, mais avec beaucoup de modération. Il est en effet guetté par une extrême-droite et par une extrême-gauche totalitaires, liées, comme il arrive presque toujours, par une alliance réactionnaire. Mais n'exagérons pas: bien qu'assez forte et marquée par de vives escarmouches à l'Ecclésia, sur l'Agora, la grande place animée de centre d'Athènes, et dans les demeures privées, cette lutte de classes fut toujours tempérée par la peur qui liait les uns aux autres les 30 ou 40,000 citoyens: la peur d'être un jour ou l'autre écrasés par les 200 ou 300,000 autres habitants d'Athènes, tant métèques qu'affranchis ou esclaves, sur la masse desquels leur minorité réduite entendait continuer à dominer.
CHAPITRE IV
UN PHILIPPE-ANDRÉ QUELCONQUE ou l'histoire d'un citoyen ordinaire.
On ne saurait dire avec exactitude si la politique athénienne était favorable à l'augmentation démographique ou non. Sur ce point, elle s'est toujours montrée contradictoire. On trouve dans la loi civile et dans la loi religieuse beaucoup d'encouragements à cela, y compris l'adoption pour les couples stériles. Mais on trouve aussi l'approbation de l'infanticide, que l'on pratiquait régulièrement sur l'enfant difforme. Au contraire le Code médical d'Hippocrate et Aristote interdisaient l'avortement.
Tout bien considéré, il semblerait que l'État laissât les mains libres aux particuliers. Ainsi tout dépendait pour le nouveau-né des parents que lui avait donnés le sort. Si c'étaient des gens d'une nature affectueuse, si l'enfant était de sexe masculin et bien constitué, il avait beaucoup de chances d'être bien reçu. Autrement, il courait le risque de se faire jeter à la porte. Jusqu'au 5e jour, le père peut accepter l'enfant ou l'abandonner. Le 5e jour, si la décision est favorable, la nourrice portant l'enfant dans ses bras fait en courant le tour de l'autel domestique, suivie des parents et des invités; puis l'enfant, oint d'huile et baigné d'eau lustrale, est présenté au foyer; cette fête se termine par un repas de famille, la porte de la maison étant ornée très suggestivement d'une couronne d'olivier, si l'enfant est un garçon, d'une touffe de laine si c'est une fille. L'un est appelé à la gloire, l'autre à filer.
Une fois qu'il s'était tiré avec honneur de ce premier et sévère examen, 10 jours après sa naissance, le nourrisson était accueilli dans la famille par une 2e cérémonie au cours de laquelle on lui faisait différents cadeaux; entre autres choses, on lui donnait un nom. Non pas trois noms, comme ses contemporains romains (leur nom personnel, celui de leur famille, et celui de leur « gens » ou parenté) ; lui n'en recevait qu'un seul, ce qui démontre combien la société grecque était plus individualiste que la société romaine, puisque les liens de parenté y comptaient moins. Des cadeaux sont apportés à la mère et au nourrisson; un repas termine l'affectueuse réunion.
Prenons un Philipandros quelconque appartenant à la classe moyenne, francisons en Philippe-André. Si on lui a donné ce nom « filos (filos) = qui aime + ippos (ippos) = cheval + l'homme = andros (andros) , c'est parce que c'était celui de son grand-père. Son nom nous a donné nos André et nos Phillipe. Au besoin, pour le distinguer de tous les autres Andronicos de la ville ou du quartier, on l'appellera Andronicos de Philippidès (du nom de son père) ou Andronicos du Pirée du nom du quartier où il est né. Ce nom lui a donné droit à la vie, en ce sens que, désormais, on ne peut plus le jeter dehors; il va falloir le garder, le nourrir et l'élever. Naturellement, la façon dont les parents s'acquitteront de ces tâches dépend de leur caractère et de leurs possibilités économiques. Mais Thémistocle, qui fut l'un des hommes les plus puissants et les plus énergiques d'Athènes, disait que le véritable maître de la ville était son fils parce qu'il commandait sa mère qui, elle, le commandait. Ce qui nous démontre qu'une fois qu'ils s'étaient attachés à leur enfant, les parents athéniens, en bons méridionaux qu'ils étaient, devenaient aussi faibles que les Italiens d'aujourd'hui. Les Grecs ont-ils aimé les enfants? On peut croire que oui, avec beaucoup de zones de gris. Solon avait interdit la vente d'enfants libres, comme aujourd'hui on interdit cette même vente ainsi que les mères porteuses qui ne sont en réalité que des vendeuses à terme. C'est dans des cas de grande indigence que la loi grecque permettait aux parents d'abandonner leurs enfants, en les exposant. Les parents pouvaient, au 5e jour de la naissance d'un enfant dont ils ne voulaient plus, l'exposer emmailloté et couronné en signe d'inviolabilité devant un temple afin que des gens sans enfants ou des citoyens voulant un esclave gratuit puissent le recueillir et lui sauver ainsi la vie. À Thèbes, la loi obligeait d'aller porter un tel enfant non désiré au magistrat pour qu'il lui trouve une famille. Les Grecs ont inventé l'école, à tout le moins l'école supérieure, la pédagogie et tout ce qui vaut la peine de se déplacer quand on va à l'école pour y apprendre quelque chose.
La maison où Andronicos, que nous appellerons désormais Philippe-André, est né n'a rien d'extraordinaire. Ce n'est pas du tout le palais de Minos avec ses nombreuses pièces pavées de mosaïques, ornées de peintures et de sculptures. Même celle d'Ulysse qui est pourtant un roi est relativement modeste. Le père de Télémaque n'a quelques ensembles, dont le principal est la cour (aulè), au milieu de laquelle se dresse l'autel de Zeus, ceinte de diverses constructions pour les serviteurs et les écuries. Une salle principale, ou mégaron, à laquelle on accède en venant de la cour, par un portique; au centre se trouve le foyer, entouré de quatre colonnes. Des appartements intimes comprennent des salles à manger, des chambres à coucher, des salles de bain, Aucune de ces pièces n'est confortable, ni propre. L'hiver, on y est enfumé, les ordures traînent un peu partout. Si on a affaire à un pauvre, alors on le devine à sa chaumière (maison avec toit de chaume) rectangulaire à salle unique, flanquée d'écuries et d'étables. À la ville, des maisonnettes étroites, où de petites chambres prennent un jour douteux sur des ruelles tortueuses, car Hippodamos de Milet avec ses rues à angles droits ne fera pas la règle générale. Si on a affaire à un riche, sa maison plus spacieuse a comme centre une cour entourée de portique à colonnades, dit péristyle. où l'on dîne et reçoit les amis à la belle saison; diverses pièces donnent sur cette cour: salles de réception, salles à manger, cuisine, toilettes; un escalier mène à l'étage dont les pièces s'ouvrent sur la galerie que porte la colonnade de la cour qu'on appelle « salle des hommes ou andron ». Puis il y a la salle réservée aux femmes, le gynécée, qui est soit à l'étage soit à la pièce la plus arrière de la maison pour les isoler le plus possible du monde des hommes et de la rue. Les fenêtres donnent presque toutes sur la cour intérieure. Les murs sont en bois ou en briques crues, recouvertes de lait de chaux; seules, les fondations sont en pierre ou en moellons. Le toit est couvert de tuiles. Puis, après l'époque classique, c'est-à-dire après Alexandre le Grand, la maison des riches s'étend à deux péristyles, à 2 puis 3 étages. Les pièces de réceptions sont au premier, les pièces intimes au second. Les murs sont peints, décorés de plaques de bronze, d'ivoire, d'or; les plafonds sont peints, voire sculptés. Il y a des portières, des tapis. Le Grec, qui vit beaucoup dehors, use d'un mobilier peu nombreux. Les tables, qui servent surtout pour les repas, ont deux ou trois pieds et sont basses, car on mange couché. Elles sont de bois, ou de bronze, même décorées d'ivoire et de métaux brillants. Le lit est bas, sans drap, muni de couvertures et de coussins. C'est une sorte de divan où l'on s'allonge pour manger, où l'on se couche pour dormir, et dont on use comme siège. Les sièges sont variés: bas et sans dossier, pliant, chaise, fauteuil à dossier et à appuis latéraux. De grands coffres remplacent nos armoires et nos commodes. Des chaudrons, des marmites, des vases de toutes sortes, des jarres à huiles, à vin, à figues et l'amphore forment les ustensiles et les instruments de ménages. La fourchette n'existe pas encore. On s'éclaire avec des torches faites d'un faisceau de brandons d'un bois résineux enduit de résine, puis virent des tubes pleins de résines avec des lampes de terre cuite ou de bronze, dont la variété de formes étonne par leur fantaisie. On mettait de l'huile dans la panse qui servait de réservoir et on allumait, au bec de la lampe, le bout de la mèche dont l'autre bout trempait au fond de la panse. Il y avait même des lampes à 20 becs allumés, de véritables lustres. Suspendues, tablettées, ou sur trépied, elles éclairaient assez bien, mais le Grec était un homme de lumière du jour. On se chauffe l'hiver avec des braseros de terre cuite assez hauts.
La maison de Philippe-André est très classique et ordinaire. Au dehors, un mur blanchi à la chaux, sans fenêtres, avec une petite porte, munie d'un judas, donnant sur une petite rue non pavée. Elle est construite en briques et n'a qu'un seul étage. Même après qu'Alcibiade eut encouragé le luxe et son étalage il n'y eut que peu de citoyens pour agrandir leur maison et l'entourer d'une colonnade: ils avaient bien trop peur d'inspirer l'envie des voisins, de tenter les voleurs, d'offrir des prétextes aux impôts. D'ailleurs, le climat, si beau, toujours ensoleillé, merveilleusement sain et sec, n'était pas favorable à l'amour de la maison; on considérait celle-ci à peu près comme un dortoir.
Au centre, une cour, que, seuls, les gens aisés entouraient d'un portique: la famille s'y réunissait pour manger et pour prier. C'est sur la cour que donnent toutes les pièces, chichement ornées et meublées: quelques chaises, une table, un lit. On n'a guère besoin de chauffage, rarissimement l'hiver. Quand il en faut, on y pourvoit en employant des braseros de bronze. Pour l'éclairage, le mur est muni d'anneaux où l'on enfile des torches.
Philippe-André grandit principalement dans la cour, c'est-à-dire en plein air, en compagnie des femmes, jouant avec ses petits frères et ses petites soeurs. Ses jouets préférés sont des boules de terre cuite, des bonshommes, des soldats d'étoffe, de petites charrettes de bois, des yo-yo, des osselets, la crécelle. Il pratiquait maints jeux de balles, dont certains avec bâtons. On croit que les Grecs ont connu une sorte de hockey. Les jeunes Grecs connaissaient le cerceau, la toupie, la marelle, la balançoire, le saute-mouton, les combats d'enfants portés sur les épaules, des jeux d'adresse, des jeux de hasard. Ils affectionnaient ce jeu qui consiste à rester le plus longtemps possible sur une outre remplie de vin et frottée d'huile. Plus vieux, il se régalera des combats de coqs. Le soir, on couche le petit Philippe-André de bonne heure dans le gynécée, c'est-à-dire dans les appartements des femmes. C'est ainsi qu'il passe souvent plusieurs jours de suite sans voir son père qui sort le matin à l'aube, soit pour aller travailler soit pour parler politique sur la place. Bien plutôt qu'en famille, ce père vit dans sa « confraternité » c'est-à-dire dans son club de hétaïros qui veut dire au masculin « camarade d'armes » (il y en a au moins 50, à Athènes). Ce n'est pas toujours qu'il rentre déjeuner. C'est un père moins maniaque et moins autoritaire que le père romain. Il n'élève pas personnellement son fils: dès que celui-ci a 6 ans, on l'envoie dans une école privée où le conduit tous les matins par la main un « pédagogue » qui, contrairement à ce que l'on croit aujourd'hui, n'est pas un maître, mais un esclave ou un domestique chargé tout simplement d'accompagner l'enfant. Il a charge de protéger l'enfant de 7 à 12 ans, surtout contre les pédophiles. On sait par Eschine que « l'esclave ne doit ni aimer, ni poursuivre de ses assiduités un garçon de condition libre. Sinon, il sera frappé en public de 50 coups de fouet ». En fait, on le voit bien, la loi ne protège que l'enfant libre. L'enfant esclave peut servir à la débauche des adultes, et cela en toute légalité. Pire encore, on pouvait les châtrer pour qu'ils conservent sa beauté délicate et féminine plus longtemps. Si le jeune homme de condition libre se prostituait ou se débauchait volontairement, son père pouvait le renier publiquement, ce qui entraînait la très grave conséquence de la perte de la citoyenneté (atimie), de son nom de famille et le déshéritage. En dépit des suggestions de Platon, Athènes ne voulut jamais assumer le monopole de l'école; elle s'en remit à l'initiative privée. La loi régentait cette école privée. Rarement en plein air, l'école c'était la maison du maître (grammairien ou cithariste), quelques fois un local fourni par le dème ou par une riche qui en léguait un, ou une partie de la palestre. Le gymnasiarque, assisté d'un paidonome pour surveiller les élèves et recevoir les doléances des professeurs, était élu par le peuple. ce gymnase, à Téos en Asie Mineure, était ouvert aux filles comme aux garçons. Grammaire, cithare, tir à l'arc et lancement du javelot, c'était les matières au programme et soumises à examen. Athènes n'institua que des « manèges » et des « gymnases » où l'on faisait nu de la gymnastique, (gymnos veut dire nu). Pourtant, Démocrite avait dit des choses très belles sur la bonne éducation à donner aux jeunes, qui consistait à être exigeants envers eux: « Si nous permettons aux enfants de ne pas s'extérioriser en se donnant du mal, ils n'apprendront ni la lecture, ni l'écriture, ni la musique, ni la compétition, ni ce qui par-dessus tout renferme la vertu, le respect. Car c'est bien de tout cela surtout que naît le respect ». En effet, c'est en essayant de souffler dans une flûte qu'on mesure, jusqu'à l'admiration, le génie des grands musiciens. Qui ne se force à rien ne sait rien apprécier. Les Grecs ont inventé, sinon l'école, à tout le moins, l'école supérieure. Ils ont donné la première réflexion profonde sur l'éducation. Celle qui formait leur jeunesse devait faire de chaque homme un kalokagathos kalokagaqos, c'est-à-dire une homme beau et bon.
En somme, l'éduquer signifiait lui inculquer une vertu comme on façonne une poterie. « La vertu de l'homme mâle, disait Platon, c'est d'être capable de gérer les affaires de la Cité, de faire du bien à ses amis et du mal à ses ennemis, et s'arranger pour ne pas subir le même sort ». Les Grecs voulaient que chaque citoyen sache lire, écrire, nager, participer aux fonctions publiques et se battre pour sa patrie. Les citoyens pauvres s'en tenaient là; les plus riches se payaient des savants, dits sophistes, pour apprendre la philosophie. Elle comprenait à l'époque toutes les études supérieures qu'on appelle aujourd'hui les sciences de la nature et les sciences humaines, qu'ils ont en fait crées. Les Grecs imaginaient l'éducation comme une forme (des règles et des contenus de cours) qu'on impose à une matière (le jeune). Aujourd'hui, on pense encore l'éducation de cette façon, mais on en a atténué le caractère directif et autoritaire en y ajoutant une conception très différente, qui nous vient de Jean-Jacques Rousseau. Selon cet auteur génial et fabuleux, l'éducation doit faire s'épanouir dans le jeune ce qu'il y a déjà, soit sa personnalité profonde dont l'éducateur ne doit qu'en provoquer l'éveil. Avec ce résultat que beaucoup de jeunes d'aujourd'hui sont heureux, mais ils ne savent ni lire, ni écrire correctement. Et comme l'école ne leur apprend que trop peu, ils l'abandonnent tout logiquement. Pourquoi rester là où on apprend peu? Pourquoi apprendre, si on apprend qu'en vue d'un job qui est incertain? Pourquoi travailler fort si on reçoit son diplôme sans trop travailler. Seul l'amour de la culture permet d'aimer apprendre pour le plaisir d'apprendre, pour le gain impalpable mais incommensurable que donne l'éducation dont le moyen le plus efficace est de fréquenter les plus beaux esprits de l'histoire du monde.
Évidemment, à cette époque encore, les muscles de ses citoyens l'intéressaient plus que leur cerveau. Philippe-André reste un pais, (enfant) (génitif, paidos, d'où notre mot pédagogie) c'est-à-dire un petit garçon, et continue d'aller à l'école jusqu'à 14 ou 16 ans, apprenant à lire, à écrire, à calculer et à jouer de la lyre. À l'école, il n'a pas de banc, mais une simple chaise, et c'est sur ses genoux qu'il tient son livre, son cahier, sa plume et son encrier. Il apprend la grammaire et apprend par coeur des recueils de maximes en vers. On y ajoute quelques notions élémentaires de dessin et de géométrie. La musique tient une place importante, car il apprend à y jouer de la cithare, de la flûte, et à déclamer en s'accompagnant de la lyre. Il y avait des examens. Mais les heures qu'il passe là-dedans ne sont pas nombreuses en comparaison de celles qu'il est tenu de passer au gymnase; car à Athènes on ne considère pas qu'on est « instruit » quand on ne sait pas faire un 100 mètres en moins de 12 secondes, nager, lutter, sauter, lancer le disque et le javelot, sans compter la balle, la boxe en s'armant les mains de courroies de boeufs, le pancrace qui est un mélange de boxe et de lutte, l'équitation, la course de char et l'escrime. Cette éducation était si intéressante qu'on ne rapporte aucun abandon de cours... Ce n'est qu'après cette formation moyenne que Philippe-André peut, s'il le souhaite, se spécialiser dans l'art oratoire, les sciences, la philosophie ou l'histoire en suivant les cours de quelques privat docent (traduction: "ils enseignent en privé") qui donnent leur enseignement en se promenant dans le voisinage du gymnase ou assis sous un arbre, et font payer des ponts d'or. Socrate, jaloux ou furieux de leur cupidité, les critiquera ironiquement en ne se faisant pas payer pour ses leçons! Mais Socrate était injuste, à preuve ce Prodicos qui sera mis à mort pour ses idées par l'Ecclésia elle-même. Prodicos avait écrit un traité d'éducation, Sur Héraclès, mi-rhéthorique, mi-mythique, en utilisant le demi-dieu d'Héraclès comme élève. Devant Philippe-André venu écouter son discours, Prodicos lui demande simplement de se mettre à la place d'Héraclès. Très honoré d'être comparé à un demi-dieu dont il prenait la place, Philippe-André écouta attentivement ce beau discours de Prodicos, fruit de la plus haute rhétorique qui ornait les plus belles langues d'Athènes:
« Héraclès, à ce moment où, au sortir de l'enfance, on s'élance vers l'adolescence, à cet âge où les jeunes gens, devenus maîtres de leur personne, montrent dans quel chemin --celui de la vertu, ou celui de la dépravation-- ils engageront leur vie, prit retraite à l'écart et, pendant une halte, se demanda laquelle de ces deux routes emprunter. C'est alors que se montrèrent à lui deux dames de belle nature: elles venaient à sa rencontre. La première avait grande allure et un port qui montrait une noble nature, elle était pleine de grâce, son teint d'une grande pureté son regard disait sa pudeur, son maintien sa réserve; elle était vêtue de blanc. L'autre respirait les plaisirs de la chair et la mollesse, elle était maquillée afin de paraître plus blanche et plus rose qu'en réalité; par son attitude elle cherchait à se donner un air plus droit que ne le comportait sa nature; ses yeux brillaient d'un éclat provocant, sa toilette laissait transparaître avec complaisance les excitantes rondeurs et les charmes de son âge. Elle se regardait souvent, elle épiait si quelqu'un la voyait et même, à mainte reprise, elle portait ses regards sur l'image que son ombre lui renvoyait.
Alors qu'elles se rapprochaient du jeune Héraclès, et que celle dont nous avons parlé en premier continuait du même pas, l'autre, au contraire, voulant la devancer, se mit à courir vers Héraclès et lui dit: « Je te vois indécis Héraclès, quant au chemin que tu dois emprunter dans la vie. Et bien, si tu acceptes mon amitié et me suis, je te conduirai vers le plus grand bonheur par le chemin le plus aisé. Il n'est aucun plaisir que tu ne goûteras, et tu couleras ton existence sans connaître aucune peine. D'abord, tu n'auras à te soucier ni de guerres ni d'aucune entreprise, ton seul problème sera de rechercher la nourriture ou la boisson la plus exquise, les spectacles ou les concerts les plus charmants, les parfums ou les sensations les plus doux, les jeunes garçons dont l'amour te donnera la plus grande joie, les couches qui te donneront le plus tendre sommeil et comment jouir de tous ces plaisirs au prix du moindre effort. Si quelque crainte te survenait que ne tarisse la source de tous ces biens, sois tranquille que je ne te contraindrai jamais ni à peiner ni à travailler, ni physiquement ni moralement, pour te les procurer; au contraire, ce pour quoi les autres auront travaillé, c'est toi qui en profiteras, tu n'auras à t'abstenir de rien de ce dont tu pourras jouir. À ceux qui me suivent, je donne licence de tirer parti d'absolument tout. »
Héraclès écouta et dit: « Madame, comment vous appelle-t-on? --Mes amis, dit-elle, m'appellent Félicité, mais ceux qui me haïssent, pour m'injurier, me nomment Dépravation ».
À ce moment, l'autre dame s'avança et dit: « Moi aussi, je viens vers toi, Héraclès, je connais tes parents et je sais par quelle éducation ton caractère a été formé. Voilà qui me donne à espérer, si tu empruntes le chemin qui va vers moi, qu'à coup sûr tu te rendras le valeureux auteur d'exploits nobles et grandioses qui me feront paraître encore plus honorable et relèveront encore l'éclat que m'apportent les bonnes actions. Je n'essaierai pas de te tromper en te chantant la promesse du plaisir; mais conformément à ce qui a été fixé par les dieux, je t'exposerai les choses dans toute leur vérité. De ce qui est véritablement beau et bon les dieux ne donnent rien aux hommes, si ce n'est au prix de peines et de soins diligents si tu désires la faveur des dieux il faut honorer les aïeux. Si tu veux avoir l'affection de tes amis, il faut bien t'occuper de tes amis. Si tu souhaites qu'une cité te rende les honneurs, il faut que tu te sois fait le bienfaiteur de cette cité. Si tu prétends, pour ta valeur, te faire admirer de la Grèce entière, il faut que tu essaies de faire le bien de la Grèce. Si tu veux que la terre te donne des fruits à foison, il faut cultiver la terre. Si tu penses devoir t'enrichir par l'élevage des troupeaux, il faut prendre soin de tes troupeaux. Si tu vibres du désir de te grandir dans la guerre et veux pouvoir faire vivre tes amis dans la liberté et dominer tes ennemis, il faut aller, auprès des maîtres apprendre l'art de la guerre et suivre l'entraînement qui convient pour pouvoir le mettre en oeuvre. Enfin, si tu veux donner de la vigueur à ton corps, il faut l'habituer à obéir à ta volonté et t'exercer sans craindre ni l'effort, ni les sueurs. »
C'est alors, au dire de Prodicos, que Dépravation intervint: « Tu saisis Héraclès, ce que te promet, en guise de difficulté et de patience, la voie où cette dame veut t'engager pour te conduire à la félicité, moi, le chemin par lequel je t'emmènerai au bonheur est aisé et rapide. »
Alors Vertu s'exclama: « Malheureuse ! Que peux-tu bien posséder d'honnête? Quels plaisirs peux-tu bien connaître, puisque tu ne veux rien faire pour te les procurer? Toi qui ne sais même pas attendre de désirer les plaisirs et qui t'en rassasies, sans en oublier, avant même de les vouloir, toi qui manges sans faim et bois sans soif; toi qui, pour augmenter l'agrément de tes festins, fais apprêter tes mets avec recherche, et qui, pour augmenter l'égarement de la boisson, fais venir des vins de grand luxe et fais courir le monde, l'été, pour trouver de la neige, toi qui pour l'agrément de ton sommeil, ne te contentes pas de faire venir de molles couvertures, mais exiges encore des lits que tu arranges avec des traverses spéciales: si tu cherches le sommeil, ce n'est pas à cause de tes fatigues, mais parce que tu n'as rien d'autre à faire, tu te livres aux plaisirs de l'amour avant même que le besoin te presse, tu as recours à tous les artifices en faisant jouer aux hommes le rôle des femmes. Voilà comment tu éduques tes amis: la nuit, c'est la débauche; et le jour, le temps le plus utile, tu l'abandonnes au sommeil.
« Tu as beau être immortelle, les dieux te repoussent et les hommes de bien te méprisent: ce qu'il y a de plus doux à entendre, les paroles qui font notre éloge, tu ne le connais pas, et le spectacle le plus doux, tu ne l'as jamais contemplé, car tu n'as jamais pu voir une belle action dont tu serais l'auteur. Qui pourrait croire un mot de toutes tes paroles ? Si tu as besoin de quelque chose, qui pourrait te venir en aide? Qui oserait, à moins d'être fou, s'engager dans ton cortège? Dans ce cortège, les jeunes ont perdu toute vigueur et les plus vieux ont perdu la raison: engraissés, dans leur jeunesse, par une éducation qui ignorait l'effort, les voilà qui affrontent, péniblement, la vieillesse, malheureux comme tout, ils rougissent de ce qu'ils ont fait, ou ils sont écrasés par ce qu'ils font; les uns n'ont connu que les plaisirs pendant leur jeunesse, les autres ont repoussé les peines au temps de la vieillesse.
« Moi, au contraire, je vis dans la fréquentation des dieux, je vis dans la fréquentation des hommes honnêtes. Rien de beau, que ce soit oeuvre divine ou oeuvre humaine, ne se fait sans moi. Personne n'est plus honoré que moi, que ce soit chez les dieux ou chez les hommes pour qui je compte; je suis la bien-aimée collaboratrice des artisans, la fidèle protectrice des chefs de famille, le bienveillant soutien des serviteurs, la bonne auxiliaire des travaux de la paix, l'alliée sûre dans les opérations de la guerre, la meilleure compagne de l'amitié.
« Ceux qui m'aiment connaissent, par leurs nourritures et leurs boissons, un plaisir doux et serein: car tant qu'ils n'en éprouvent pas le désir, ils s'en abstiennent; leur sommeil est plus doux que celui de ceux qui ne travaillent pas, le quitter n'est pas pour eux une épreuve et il n'est pas un prétexte pour négliger leurs devoirs. Les jeunes se réjouissent des louanges des anciens et les plus vieux se glorifient d'être honorés par les jeunes. C'est avec plaisir qu'ils repassent dans leur mémoire leurs actions d'antan en ne prenant pas moins de plaisir à mener à bien les tâches du présent; grâce à moi, ils sont chéris des dieux, aimés de leurs amis, honorés par leurs concitoyens et, quand arrive le terme fatal, ils ne sont pas ensevelis dans un oubli déshonorant: ils sont exaltés et fleurissent pour toujours dans le souvenir. Voilà, enfant de parents généreux, Héraclès, le bonheur le plus divin qu'il te sera permis de posséder si tu sais traverser toutes ces épreuves. »
Voilà à peu près, nous dit Xénophon, comment Prodicos représenta l'éducation d'Héraclès par Vertu.
Cependant, se joue dans la sensibilité profonde de Philippe-André une véritable joute affective, inconsciente diraient les psychologues d'aujourd'hui, qui se déroule ainsi dans les nôtres. On va tenter de la comprendre en se renvoyant la balle de part et d'autre des deux millénaire et demi qui nous séparent de Philippe-André. En effet, c'est par les Grecs qu'on se comprend le mieux, et c'est par nos théories issues de leur culture qu'on comprend non seulement le monde, mais l'histoire grecque elle-même. Aujourd'hui, on dit qu'il y a " trop de mère, pas assez de père". L'abus et le manque. Tout est là de ce qui préside à l'histoire des femmes, comme des hommes, et entretient, depuis 20 siècles, I'inégalité entre les sexes.
C'est le constat --susceptible d'alimenter bien des débats--, auquel en arrive la psychanalyste Christiane Olivier, dans son dernier essai paru chez Flammarion, Les fils d'Oreste ou la question du père. Oreste est ce personnage de la mythologie --repris par Sophocle dans une de ses tragédies--, qui a assassiné sa mère Clytemnestre pour venger son père Agamemnon, qu'elle avait tué avec la complicité d'Égiste, son amant.
Dans le théâtre grec, Oreste serait le seul cas de matricide.
Sans tarder, Hélène Olivier se reconnaît privilégiée, venant d'une famille où le père, un médecin, « adorait les enfants. Nous étions sept. Il s'est occupé de chacun du plus grand au plus petit ». Ce qui, par rapport au livre, la place en situation de marginalité. Même les psychanalystes, à commencer par Freud et jusqu'à Françoise Dolto, elle le note, n'ont pu profiter d'un père ou trop peu.
Forte de cette différence, elle affirme: « Je ne fais pas partie de ces femmes hystériques ». Rien de moins. Ce sont les mots exacts. Qu'est-ce donc que l'hystérie? « C'est avoir besoin d'un regard extérieur pour savoir qu'on est quelque chose, quelqu'un». Elle raconte que des femmes, sur son divan, lui disent: « Je suis vide ». Celles-là, « devant un machiste; elles rampent », constate Christiane Olivier. Pire, elles éprouvent « une attirance ». La cause, elle la situe du côté du père, quelquefois même perçu comme un étranger. Lui seul, selon la psychanalyste, peut faire sentir à la petite fille qu'elle est une femme. Mais ces choses-là attention !, naissent dans l'inconscient, bien avant qu'on puisse les exprimer par le langage. Parlant de la vie sexuelle de l'enfant, Freud disait qu'« il accomplit toute son évolution dans les cinq premières années de sa vie ».
Christiane OUvier est de cet avis. Et c'est pourquoi, elle insiste sur le corps, le toucher, pour créer le lien père/enfant. D'ailleurs, elle ne comprend que Françoise Dolto, une autre psychanalyste célèbre, ait pu dire: « Surtout, que les pères sachent bien que ce n'est pas par le contact physique, mais par la parole qu'ils peuvent se faire aimer d'affection et respecter de leurs enfants ». Les civilisations non puritaines permettent aux gens de même sexe de se toucher beaucoup plus. Ils s'embrassent même sur la bouche, comme les Russes à tout le moins.
Faute de ce contact, qui la rassurerait sur son pouvoir de séduction, la fillette va se mettre à rêver au Prince charmant. Advenant même qu'elle le trouve, elle ne sera jamais satisfaite affectivement, estime la psychanalyste. Car la mère ne peut à ce niveau remplacer le père. Tout au plus dira-t-elle à sa fille: « Je vais t'aider à te déguiser ». Et celle-ci, une fois devenue adulte, puis mère, se rabattra de la même façon sur l'enfant, comme source de bonheur.
Ces observations, I'auteure avait commencé à les faire dans un précédent ouvrage, Les filles d'Ève, paru chez Denoël en l990. Cette fois, elle donne à voir que le même contexte, pour les garçons, est à l'origine de la misogynie. C'est donc toujours le père absent, parce que retenu en dehors de la maison par son travail, ses activités, peu importe. La mère prend soin du fils. Elle l'aime, mais ça ne l'empêche pas d'exercer un pouvoir. Et celui-ci qui grandit ne veut pas, semble-t-il, ressembler à cette femme, toutes les femmes qui l'ont langé, baigné, nourri. Comme s'il disait, avance l'auteure: « Elles ont eu ce pouvoir, elles n'en auront point d'autres»
De la même façon, la « prééminence de la mère », jointe à l'invariable absence du père, peut conduire à l'homosexualité. Le fils, en ce cas, au lieu de s'opposer, s'identifie à celui des parents qui est « comme la mère ».
La façon de faire, si recette il y a, l'équilibre ne saurait venir que des deux parents. Hommes et femmes, fils et filles, il faut le père et la mère, insiste Christiane Olivier. Le pire des cas, à son avis, étant celui de la femme seule avec son enfant unique. Pourra-t-il se confronter à une mère qui est à la fois compagne et amie ?
À ce propos, l'auteure des Enfants de Jocaste cite l'exemple d'une de ses filles. « Dis, tu préfères qu'on t'aime et qu'on te déteste, ou qu'on s'en fiche comme avec papa ? ». Il était, lui aussi, psychanalyste, mais très occupé par sa carrière. Or, I'enfant, Christiane Olivier le souligne, « s'attache à celui des parents qui est là ».
C'est pourquoi, elle voudrait que les pères soient plus nombreux à se prévaloir du congé parental. Advenant une séparation ou un divorce, elle prône la garde partagée (ce qui est rare en Occident), pourvu que le père ne se décharge pas ensuite sur sa propre mère, comme ça arrive souvent, paraît-il. Elle favorise la médiation, qui prend en compte les besoins des enfants, tout en se disant que le film Kramer contre Kramer, avec Dustin Hoffman, même après bientôt 20 ans, reste toujours d'actualité.
Le nouveau père, dans tout ca ? Rien qu'un mythe si on le confond avec l'homme rose, celui que « nous montrent les publicitaires pour couches-culottes. Mais le vrai père existe. C'est celui qui « aime et touche son enfant », dit Christiane Olivier. Encore faut-il qu'il le fasse « à l'égal de la mère ».
Hélène Olivier a écrit Les Enfants de Jocaste, cette Jocaste qui, à son insu, avait épousé son fils Oedipe après qu'il eût tué son père Laïos, et qui s'était pendue de honte, car elle savait qu'elle allait en perdre son statut de reine. L'auteure a remarqué que les femmes veulent un amant avec qui parler, parce que leur père n'était jamais là pour qu'elle cause avec lui. En effet, le père est celui qui révèle sexuellement la petite fille à son propre sexe; le premier qu'elle doit séduire, c'est son père. S'il n'est pas là pour jouer cette fonction de premier amant psychique pour sa fille, les problèmes commencent alors. Dans le cas du garçon, c'est l'inverse causé par le même problème. La mère sur-présente amène le jeune homme à fuir ce discours, à fuir cette présence féminine omnipotente. Le père, qui doit lui donner son modèle d'être, n'est plus là et le jeune courra après lui toute sa vie, surtout chez les leaders politiques, ou autres idoles, exhibant des symboles de force, pas toujours compatibles avec la maturité et l'égalité démocratiques. Quand le jeune homme accablé d'une mère sur-présente et la jeune fille accablée d'un père absent se rencontreront, elle voudra causer à son mari qui voudra fuir tout le temps!
Du temps des Grecs et des Romains, les pères étaient absents du gynécée, et Philippe-André a dû connaître le même problème que le mâle d'aujourd'hui. Mais il était tempéré par le fait que le paysan grec ou romain amenait ses jeunes enfants aux champs pour l'aider. Il était quand même présent. Aujourd'hui, le lieu du travail et le lieu de la famille sont complètement séparés depuis la révolution industrielle. En conséquence, le problématique évoquée par Hélène Olivier, présente en partie dans la société grecque qui exilait les femmes au gynécée avec leurs enfants, revient en force aujourd'hui. Et avec d'autant plus de force que, maintenant, par les divorces demandés en quasi totalité par les femmes, c'est désormais elles qui veulent se retrancher seules avec leurs enfants après avoir chassé le mâle dont elles ne gardent que la pension alimentaire puisque son rôle procréateur, le seul qu'elles ne pouvaient faire autrement qu'accorder, est terminé dès après la conception.
Le bonheur des hommes et des femmes est une construction millénaire. À la lumière des théories des savants d'aujourd'hui, de Freud à Hélène Olivier, continuellement inspirées du génie grec et de sa fabuleuse mythologie plus riche que toutes les religions du monde, il est à espérer qu'on trouvera bien, entre homme et femme, ce doux paradis que les Grecs avaient mis dans l'Olympe.
À 18 ans, Philippe-André devient un éphèbe: il fait son service militaire et, pour s'entraîner à la guerre, à l'administration et à la politique, il s'inscrit à une nomadelphia (une sorte de pensionnat) où il dort et mange avec les garçons de son âge et discute avec eux les règlements de la communauté; s'il s'y fait honneur, il fait partie du gouvernement qui la régit. Après un an de cet entraînement, il jure fidélité à sa patrie, c'est-à-dire à Athènes, au cours d'une splendide cérémonie devant le Conseil des 500, dite la Boulè; on le revêt de la chlamyde, on lui donne la lance et le bouclier rond des hoplites et il va terminer pour une autre année son service à la caserne. À partir de ce moment, il est devenu de plein droit un citoyen, il a son fauteuil gratuit au théâtre, il porte une bague dont il se sert comme d'un sceau pour étamper ses documents, il est au premier rang dans les processions en l'honneur de Pallas (Athéna), toute la ville le regarde avec sympathie parce qu'il est jeune et beau, et vient l'applaudir quand, avec les autres éphèbes, il court de nuit du Pirée à Athènes en passant la torche à son camarade d'équipe. À cette heure tardive il a peut-être en tête les vers de Théognis qui lui souffle: « Jeunes, dormez avec les filles de votre âge, et goûtez du plaisir l'effort et les délices. » Mais l'amour romantique n'est pas de cette époque et il ne lui viendrait jamais à l'esprit de mourir comme un Roméo avec sa Juliette en tournant le dos à son père qui est tout pour lui.
Quand il est libéré, Philippe-André a 21 ans; il n'est plus éphèbe, mais aner; c'est-à-dire homme, autorisé à fonder une famille et à jouer un rôle dans la vie de sa ville. Il n'est pas dit qu'il ressemble tout à fait à une statue de Phidias. Mais en général c'est un gars bien planté, de stature moyenne, moins solide, mais plus harmonieux qu'un garçon romain. Alors que son père Philippidès porte les cheveux et la barbe très longs, Philippe-André les porte courts parce que, tous les 15 jours, il va se les faire couper chez le barbier dont la boutique est devenue un lieu de réunion et une officine de commérages politiques et mondains. C'est du moins ce que dit Théophraste. Philippe-André ne suit pas l'ancienne mode, du temps d'Ulysse, où les Grecs laissaient pousser leur barbe en un épais collier, qu'ils taillaient en pointe de lance, avec des bourrelets de moustache autour des lèvres. Ou cette ancienne mode où elle était divisée en masses bouclées. Du temps de l'époque classique, celle de Philippe-André, on est porté à se couper la barbe. Philippe-André s'est levé avec le soleil, prit son petit déjeuner avec du pain trempé dans du vin, ou du pain avec miel, olives et fromage. Après avoir vaqué à ses affaires, il est allé dîner vers midi, puis il est allé au gymnase, ensuite au bain. Le souper est son repas principal qui, après les hors-d'oeuvre, comporte deux services, suivis d'un dessert fait de pâtisseries au pavot ou au miel agrémentées de fruits. Aux jours de fêtes, le souper se prolonge en symposion, c'est-à-dire en une beuverie en commun. Les esclaves apportent le vin mélangé d'avance d'eau dans de grands verres nommés cratères dont le nom veut dire « vases du mélange ». On y puise avec des sortes de louches ou oenochoés dont le nom veut dire « versoirs à vin ». On répartit le vin ainsi puisé dans des coupes (cyathoï). Les convives oints et couronnés de fleurs, et qui s'excitent à boire en mangeant des gâteaux salés, rient, dansent, chantent, portent des santés à la ronde, sous la direction du roi du banquet (symposiarchos) qui impose un certain nombre de coupes, comme une sorte de défi à relever. On se livre à des jeux d'esprit, énigmes, devinettes, et à des jeux d'adresse un peu brutaux, comme les cattaba, qui consiste à atteindre un but désigné avec le vin laissé au fond de sa coupe, souvent des copains ou des esclaves. Des joueuses de flûte, des acrobates, des acteurs transforment parfois en spectacles ces beuveries, que termine souvent une véritable orgie.
Philippe-André n'aime pas beaucoup l'eau, ne serait-ce que parce qu'il n'en a pas beaucoup à sa disposition dans cette ville entourée de montagnes arides où les services hydrauliques ont toujours laissé beaucoup à désirer. Au lieu de se laver le matin, il s'oint d'huile et met un des 100 parfums dont la fabrication constitue l'une des industries les plus prospères d'Athènes. (Socrate, qui est sale comme un porc, le déplore et se pince les narines quand il le rencontre; Socrate, on le sait, fut malheureux en ménage, et on comprend pourquoi...) Mais son régime sobre et sec, ses longues séances de natation à la piscine et à la mer, sa vie presque toujours en plein air -- même les temples, même les théâtres sont en plein air-- ne nécessitent pas de nombreuses ablutions. Il ne possède qu'un vêtement pour toutes les saisons, le chiton, qui est une tunique de laine, généralement sans manches, assez court et tombant à mi-cuisse, et serré par une ceinture. Il sert de vêtement de dessous pour les classes supérieures et de dehors pour tout le monde. Il couvrait soit une soit les deux épaules, rarement à deux manches, longues ou courtes, Il y a même un chiton de lin, jusqu'aux chevilles et avec des manches amples. Dans tous les cas, il était agrafé sur l'épaule par la fameuse fibule (grosse épingle) d'origine dorienne. Son père portait son chiton blanc. Mais Philippe-André a teint le sien en rouge. Il ne porte pas de chapeau, même s'il le pourrait. Il n'aime pas cette sorte de bonnet de feutre ou cette casquette de cuir, ou ce grand chapeau de feutre, de paille ou de cuir avec jugulaire dont s'affublent ses compatriotes. Il trouve qu'il ne fait pas assez froid et il aime le soleil que d'autres trouve accablant. Mais il aimera bien un jour porter la couronne, si belle, si honorable. La couronne, faite de végétaux dont chaque dieu a le sien qui lui est réservé, était porté par le magistrat en charge, le vainqueur des jeux, le poète gagnant du concours, le marié, le célébrant, le convive d'un banquet, les artistes en spectacle, voire le front des morts. S'il pleut, ce qui est rare, Philippe-André replie son imation sur sa tête. Pantalons, longs ou courts, cravates, gilets, robes et petites culottes, ça n'existe pas en Grèce. En fait de chaussures, il porte habituellement des sandales qu'il ne remplace par de véritables souliers, voire des bottes, qu'à l'occasion de grands voyages tels qu'un pèlerinage à Dodone ou à Épidaure. Il va souvent pieds nus, comme dans les années 1950s Brigitte Bardot aux restaurants les plus chics, mais sans se faire autant remarquer que Socrate qui allait pieds nus partout hiver comme été. Pourtant, il pouvait choisir entre la semelle de bois, de liège ou de cuir, montant à mi-mollet, lacée sur le devant. Celles des femmes se rehaussaient de couleurs vives (jaune, rouge et vert), montantes, décolletées, pour la marche, pour le saut-de-lit. Le soldat, le comédien, l'efféminé avaient leurs chaussures spécialisées épousant autant leur fonction que leur caractère. La maison de Philippe-André n'a pas de garde-robe pour les quelques manteaux que les femmes lui ont tissés dans leur gynécée. Il a un imation, sorte de grand châle oblong et librement drapé qu'il porte en ville. Il a aussi un chlamyde, sorte de cape, pour la guerre ou pour le voyage, qu'on donne aussi aux éphèbes et aux militaires. Sombre et souvent noir, il est égayé d'une petite bande de couleur différente dans le bas. Un édit obligera au +IIe siècle qu'il soit désormais blanc. Alexandre en fera un manteau royal et le bordera en son bas d'une bande pourpre. Notre éphèbe Philippe-André a aussi son petit chlamyde qui est son manteau léger d'été. Il tient beaucoup aux bagues, et, généralement, en porte plus d'une, sans arriver aux étalages d'Aristote qui s'en chargeait les doigts au point de les recouvrir entièrement. S'il peut dépenser bien tranquillement tout son argent en bagues, c'est que sa maison ne lui coûte pas beaucoup. Il ne lui est pas attaché, à sa maison, pas plus que ne l'était son père. Il y est né, mais n'y a vécu que jusqu'à 6 ans, toute sa formation s'étant faite à l'école, à la caserne et dehors. Il appartient beaucoup plus à sa ville qu'à sa famille. Aussi sa morale est-elle plus rudimentaire et moins austère que celle des Romains.
Philippe-André est hospitalier, bien qu'il le soit moins que Cimon, parce que maintenant les routes sont plus sûres. Il qualifie pourtant les hôtes de « parasites », du nom qu'on donnait jadis aux prêtres qui s'appropriaient les offrandes de blé que les fidèles faisaient aux dieux. Il trouve que mentir est non seulement naturel, mais louable: ne compte-t-il pas au nombre de ses héros Ulysse, le plus éhonté menteur de l'histoire ? Vendre comme bonnes des olives pourries et voler sur le poids est, pour lui, tout à fait normal; bien mieux, il enseignera à son fils l'art de « couillonner » son prochain. Sa moralité est celle du roi Agésilas à qui l'on propose de trahir les habitants de Thèbes et qui répond: « Cela peut-il réussir ? ». La trahison est admise, pourvu qu'elle puisse réussir. Quand il fait la guerre, Philippe-André trouve absolument logique d'achever à grands coups d'épée un ennemi blessé et de lui voler ses armes et son argent, de saccager les villes, de violenter les femmes. La seule éthique dans la guerre est celle qui interdit d'offenser les temples, les vergers et les sources consacrés aux dieux.
Philippe-André, en bon méridional, n'aime pas la nature. Il détruit les arbres et les animaux et contribue de sa main à la pauvreté et à l'aridité de son pays. Tout bien considéré, il ressemble fort peu à ce modèle de sagesse olympienne qu'ont imaginé Goethe et Winckelmann, qui ont idéalisé les Grecs. Il est changeant et rusé: il a cherché à se former une intelligence beaucoup plus qu'un caractère; il aime bien mieux être un brillant chenapan qu'un terne honnête homme. Il croit à la logique, mais plutôt comme arme servant à entortiller son prochain que comme clef susceptible d'expliquer les problèmes de la vie. Il prêche la maîtrise de soi mais ne la pratique pas parce qu'il est toujours en proie à quelque passion: gloire, amour, soif de pouvoir, argent, et même désir de sagesse. Il aime la nouveauté; c'est pourquoi il a plus d'affection pour les jeunes, avec qui il fait l'amour régulièrement et avec passion, que de respect pour les vieux dont il sait bien que la sagesse, souvent, n'est que la baisse de l'énergie vitale. Son idéal de vie n'est pas du tout la sérénité ainsi qu'on l'a dit, mais une exubérance de forces lui permettant une grande plénitude d'existence; c'est-à-dire une existence remplie de toutes les expériences, les bonnes et les mauvaises.
En somme, il a en lui tout ce qu'il faut pour faire d'Athènes, dans l'espace d'un siècle, la capitale du monde et la plus déchue des colonies.
Mais un terrible sort attend Philippe-André. L'Ecclésia lui a ordonné de partir en Sicile avec Alcibiade. Par une chance inouïe, il est parvenu à s'évader, juste avant qu'on jette ses camarades aux Latomies de Syracuse. Il revient à Athènes, mais malade. On le soigne; peine perdue, il meurt dans les bras, non de Nicole sa femme, mais de Théopompe qu'il préférait parce qu'il était une vraie bolle en philosophie. Devant sa maison, on place un vase d'eau, où les visiteurs pourront se purifier en sortant. Quand un personne meurt, on lui ferme les yeux, puis on lave et parfume son corps avec des essences florales, qu'on revêt d'une triple linceul et qu'on place sur un lit de parade, visible de tous, dans le vestibule de la maison. Sur le front est placé un couronne de feuilles pour un homme, de cire peinte pour une femme. On le pare de bijoux. Dans la bouche on a parfois glissé l'obole qui sert, croient les Grecs, à payer Charon. Fils immortel de l'Érèbe et de la Nuit, ce vieillard mal vêtu est le nocher des Enfers qui fait passer aux morts les fleuves qui les séparent des Enfers. Il est si séraphin que, si tu n'as pas ton obole pour payer, il te laisse poireauter 100 ans.
Le grand sophiste Gorgias connaissait Philippe-André et ses compagnons d'armes. Maître en rhétorique, cet art du beau langage, il s'offrit volontairement pour composer et lire, devant les parents de Philippe-André atterrés, cette oraison funèbre.
« Que manqua-t-il à ces héros de ce qui doit appartenir à des héros? Que leur appartenait-il de ce qui ne devait leur appartenir? Puissé-je dire ce que je veux, mais puissé-je aussi vouloir ce que l'on doit vouloir: puissé-je me dérober à la vengeance divine et échapper à la malveillance des hommes. Ces héros eurent en partage une valeur qu'ils tenaient des dieux, et une condition mortelle qu'ils tenaient de leur humanité. Maintes fois, ils donnèrent la préférence à l'équité dans sa douceur plutôt qu'au droit dans sa rudesse, maintes fois, à la rigueur de la loi, ils préférèrent la rectitude du discours. Car ils croyaient cette loi la plus divine et la plus universelle qui consiste à dire, à taire, à faire (ou à ne pas faire) ce qu'il faut quand il le faut. Et ces deux facultés, parmi celles qu'il faut exercer, la réflexion et la force, ils les exercèrent tout particulièrement, l'une par leurs décisions, l'autre par leurs actes; providence des infortunes imméritées, châtiment des bonnes fortunes imméritées, énergiques pour les oeuvres utiles, attentionnés à l'égard des usages, ils savaient arrêter par le bon sens de leur réflexion l'égarement de la force, violents envers les violents, honnêtes envers les honnêtes, intrépides envers les intrépides, terribles envers les terribles.
Témoignage de ces qualités, ils ont érigé des trophées pris sur leurs ennemis, monuments dédiés à Zeus, offrandes votives d'eux-mêmes. Eux qui n'ignoraient rien ni de l'instinct guerrier, ni des désirs reconnus par la loi, ni de la chaleur bouillonnante des armes, ni de la paix où l'on s'attarde à la beauté, par égard à la justice, ils étaient respectueux des dieux, par égard au rite, ils étaient pieux envers leurs parents; par égard à l'équité, ils étaient justes envers leurs concitoyens; par égard à la loyauté, ils étaient dévoués envers leurs amis.
Ainsi donc, ils ont beau être disparus, leur ardeur n'est pas morte avec eux, mais, immortelle, elle vit dans des corps non immortels, alors qu'ils ne vivent plus. »
Comme toute rhétorique, ce discours n'est pas sincère du tout; mais cela n'a aucune importance, car dans la douleur tout semble beau chez ceux qu'on a perdu.
Tout autour du foyer familial du défunt Philippe-André, on brûle des parfums dans des vases, on dispose des offrandes. Au cours de cette exposition du corps qui dure un jour, des hommes et des femmes chantent alternativement des chants funèbres, tous aussi lugubres les uns que les autres. Les amis en vêtements de deuil tantôt noirs ou gris, mais aussi verts, violets ou blancs, viennent visiter le mort. En signe de deuil, les hommes tendent la main en avant, les doigts réunis et la paume ouverte; les femmes s'arrachent les cheveux. L'enlèvement du corps a lieu le lendemain à l'aube pour éviter de souiller le soleil à sa vue. Le cadavre est placé sur une litière ou sur un char; en tête s'avance une femme portant le vase aux libations funéraires, car on boit sur la tombe du mort comme en Russie aujourd'hui. Le cortège qui suit comprend par ordre la femme qui porte le vase à libations, puis les hommes, les femmes, les pleureuses professionnelles payées pour ce faire, enfin les joueurs de flûtes. Solon avait interdit qu'on se déchire le visage ou qu'on s'arrache les cheveux. Non seulement la douleur s'intériorise, mais elle ne peut plus servir aux grandes familles pour exhiber leur statut social par le volume exagéré de la douleur un peu trop forcée. Puis le cadavre est inhumé dans une fosse ou dans un sarcophage dont certains sont des monuments, voire colossaux si c'est un grand personnage comme Mausole ou Alexandre. L'incinération est réservée aux soldats tués à la guerre. On enterre le mort avec, un peu à la façon des Égyptiens, des offrandes, généralement des objets familiers comme s'il allait encore s'en servir. On verse des libations et on fait un sacrifice sur sa tombe, surmontée d'un tumulus ou d'une stèle, où on dispose couronnes et bandelettes. Le cimetière est une véritable ville des morts, dite nécropole. Après l'enterrement, on purifie la maison mortuaire, on l'on prend un repas funèbre, que termine l'éloge du défunt. Les 3e, 9e, et 30e jours après l'enterrement, on renouvelle la cérémonie funèbre; on continue d'offrir de temps en temps des libations aux morts aux nécusia, le jour solennel des morts à Athènes.
CHAPITRE V
UNE NICOLE QUELCONQUE
ou l'histoire d'une citoyenne ordinaire.
Pour laisser de côté les femmes de la légende: Hélène, Clytemnestre, Pénélope, etc., les seules qui se soient conquis une place dans la véritable histoire grecque sont les hétaïres, qui constituent une catégorie intermédiaire entre les geishas japonaises et les cocottes parisiennes. Elles se devaient d'avoir l'intelligence et la cuisse aussi légères et déliées l'une que l'autre.
Laissons de côté la plus célèbre, Aspasie: en tant que maîtresse de Périclès, elle devint réellement la « première dame » d'Athènes où son salon intellectuel faisait loi. Mais le nom de beaucoup d'autres nous a été transmis par des poètes, des mémorialistes et des philosophes qui eurent la plus grande intimité avec elles et, loin d'en rougir, s'en vantaient. Phryné inspira Praxitèle qui l'aima désespérément. Elle est restée fameuse non seulement pour sa beauté, mais encore pour la façon dont elle savait administrer cette beauté. Elle ne se montrait que couverte de voiles. Deux fois par an seulement, pour les fêtes d'Éleusis et pour celles de Poséidon, elle allait se baigner dans la mer complètement nue, et tout Athènes se donnait rendez-vous sur la plage pour la voir. C'était une formidable trouvaille publicitaire qui lui permettait de maintenir un tarif extrêmement élevé. Si élevé qu'après s'être acquitté, un client la dénonça. Ce dut être un procès sensationnel que toute la population suivit avec passion. Phryné fut défendue par Hypéride, un grand avocat de l'époque, qui la fréquentait et ne se mit pas en frais d'éloquence: il se contenta de lui arracher sa tunique pour dévoiler le sein qu'elle recouvrait. Les jurés regardèrent --assez longuement, croyons-nous-- et acquittèrent.
C'est le même scrupule d'une bonne administration dont était animée Clepsydre, ainsi nommée parce qu'elle ne se donnait qu'à l'heure et que, le temps écoulé, elle n'accordait pas de prolongation. Et Gnathène qui plaça toutes ses économies sur sa fille, et après en avoir fait la plus experte courtisane de son temps la loua un $400.00 la nuit. Mais il ne faudrait pas croire que les hétaïres fussent seulement des bêtes à plaisir, ne connaissant d'autre but que de faire de l'argent. Tout au moins, ce plaisir, elles ne l'offraient pas seulement par leurs formes mises en valeur. C'étaient les seules femmes d'Athènes qui fussent cultivées. C'est pourquoi, bien que la loi leur refusât les droits civils et les exclût des temples, à part celui de leur patronne Aphrodite, déesse de l'amour, les personnalités les plus importantes de la politique et de la culture les fréquentaient ouvertement et, souvent, faisaient d'elles les plus grands éloges. Quand il en avait assez de la philosophie, Platon allait se reposer chez Archéanasse. Épicure reconnaissait qu'il devait une bonne partie de ses théories sur le plaisir à Danaé et à Léontium qui lui en avaient fourni les applications les plus éloquentes. Sophocle eut une longue liaison avec Théoris; à 80 ans sonnés il en commença une autre avec Archippa.
Quand le grand Myron, quelque peu ramolli par la vieillesse vit venir dans son atelier Laïs pour lui servir de modèle, il perdit complètement la tête et lui offrit tout ce qu'il possédait pour qu'elle passât la nuit à ses côtés. Comme elle refusa, le lendemain, le pauvre homme se coupa la barbe, se teignit les cheveux, se mit du carmin sur les joues. « Ami, lui dit Laïs, ne va pas espérer obtenir aujourd'hui ce que j'ai refusé hier à ton père. »
C'était une femme tellement extraordinaire --et pas seulement pour sa beauté-- que nombre de villes se disputaient l'honneur d'avoir donné naissance à ses parents (il semble bien qu'elle naquit à Corinthe). Elle refusa les propositions du riche mais très laid Démosthène et se donnait gratis à ce pauvre diable d'Aristippe uniquement parce que sa philosophie lui plaisait. Elle mourut pauvre après avoir dépensé. toute sa fortune à embellir ces temples où il lui était interdit d'entrer et à aider des amis tombés dans la misère. Athènes la récompensa par des funérailles grandioses, telles que n'en eut jamais le plus grand homme d'État ni le plus victorieux des généraux.
Du reste, Phryné, elle aussi, avait eu la passion de la bienfaisance. Entre autres beaux gestes elle avait offert à Thèbes, sa patrie, de reconstruire entièrement ses remparts si on lui permettait d'y inscrire son nom. Thèbes répondit qu'elle ne pouvait pas, que c'était une question de dignité. Elle conserva sa dignité mais n'eut pas ses remparts.
Les hétaïres ne doivent pas être confondues avec les pornaï, les prostituées courantes. Ces dernières vivaient dans des bordels éparpillés un peu dans toute la ville, mais particulièrement nombreux au Pirée, le quartier du port, parce qu'en tout temps, les marins ont toujours été les meilleurs clients de ces maisons-là. C'était presque toutes des femmes d'Orient dont la jeunesse dure peu, dont les chairs sont lourdes et torpides (abattues). Elles subissaient leur dégradation sans révolte et se laissaient exploiter par leurs patronnes, de vieilles mégères. Par ailleurs, à Athènes, la prostitution était tolérée et taxée, mais elle était accablée d'un discrédit social et d'un mépris total, non à cause du sexe mais à cause du gain économique et de la soumission veule à laquelle le prostitué des deux sexes était soumis. Seules, celles qui arrivaient à prendre quelques bonnes manières et à jouer de la flûte, amélioraient leur situation: elles devenaient des « aleutrides » (de condition libre). Il semblerait qu'Aspasie sortît de cette classe-là; mais son cas est resté unique.
Quoi qu'il en fût, ce n'est pas la vie de ces femmes publiques --pornai, aleutrides ou hétaïres-- qui permet de reconstituer la vie de la femme à Athènes. Cette vie, même à l'époque du plus grand éclat de la ville, reste dans une condition étrange de subordination et d'infériorité. Prenons le cas d'une Nikè quelconque, née dans une famille de la classe moyenne. Son nom a donné le nôtre, Nicole, qui veut dire la Victorieuse. Avant d'être accueillie par sa famille, elle a couru plus de dangers que son frère Philippe-André: son sexe fait d'elle un être moins utile et, par conséquent, moins bien accueilli. « Zut, c'est une fille; qu'allons-nous en faire ? » Telle est la bienvenue habituelle du père à ce nouveau-né-là. Ce mépris était officialisé jusque sur l'Acropole où on peut admirer en statue les Cariatides, ces femmes de Carie réduites en esclavage et dont on avait tué enfants et mari et que les Grecs forcèrent à porter sur un long parcours de lourds fardeaux sur leur tête. Les splendides Cariatides sont des colonnes en forme de femmes qui portent le toit du temple sur leur nuque frêle et leur belle tête. On sera jamais si ces statues représentaient, dans l'esprit du Grec moyen, la vaillance des femmes, leur force ou leur soumission.
Elle grandit à la maison, dans la cour et dans le gynécée où elle ne reçoit aucune éducation à proprement parler, sauf apprendre à filer, tisser, coudre, et parfois à lire et à écrire. Rien d'autre, mais vraiment rien d'autre, ce qui entraîne en grande partie sa condition inférieure, sauf si elle a l'audace de s'affranchir en se prostituant pour obtenir de l'argent pour se donner une éducation de qualité et devenir, qui sait, une Aspasie, la maîtresse de Périclès, une sorte de Jeannette Bertrand qui se serait taper un premier ministre. Il est peu probable, à cause de son caractère effacé, que Nicole imite Thargélie qui se maria et divorça 14 fois, chose rarissime et presqu'incroyable dans une civilisation si fermée aux femmes. Véritable hétaïre de très haut niveau et qui savait en plus se faire épouser, on disait d'elle qu'elle était d'une « beauté remarquable et fort savante », qu'elle savait « conduire armées, cités et princes ». Comme un divorce est presque toujours une mini-guerre, on doit croire que, si Thargélie y a survécu, ce sont ses 14 maris qui ont dû passer au cash.
La mère de Nicole ne lui enseigne autre chose qu'un peu d'économie domestique parce qu'elle-même sait uniquement faire cuire les aliments et tisser la laine. Aspasie tenta de fonder des cours de littérature et de philosophie pour les jeunes filles. Mais celles qui les fréquentèrent durent défier le scandale, et cette initiative n'eut pas beaucoup de suite. La pesante tradition des esprits conservateurs lui commandait, de la bouche même de Platon, d'exceller dans sa « vertu [qui consiste à ]bien administrer la maison, préserver les biens de sa famille et être obéissante à son mari ».
Nicole grandit à la maison; et c'est là une des raisons pour lesquelles elle n'est point belle. Cette vie sédentaire atavique lui a donné des jambes courtes, de grosses hanches, des seins fréquemment affaissés. Elle est brune, mais elle se teint en blond, parce que les Grecs sont comme tous les mâles du Sud: ils aiment les couleurs nordiques. Elle adore se faire laver les pieds comme on le fait à tous dans les banquets, pratique que l'on retrouve au palais d'Ulysse et chez les Hébreux et qui n'est nullement un signe d'humilité comme nos bons curés québécois nous le disaient en chaire dans les années 50s. C'est un signe de propreté et de bien-être tout simplement et, en prime, une recherche de sensualité très douce. Nicole se lave dans une baignoire que possède tout gynécée aisé et elle utilise un savon d'argile ou de carbonate de sodium ou encore une vague solution de potasse. Elle n'est bien sûr pas assez riche pour prendre son bain dans une piscine de lait, comme Cléopâtre. Elle aromatise sa jolie peau d'onguents et de parfums. Elle retouche ses lèvres au carmin, se tartine les joues de crèmes, de poudre, de suc rouge foncé d'orcanette. Comme toutes les adolescentes, elle devait trop en mettre. Elle cherche à sembler plus grande en portant de hauts talons qui la gênent dès qu'elle est debout et se ficelle la poitrine dans tout un réseau de courroies et de soutiens-gorge. Plutarque raconte qu'à un moment où il y avait à Milet parmi les femmes une véritable épidémie de suicides, le gouvernement y mit un frein en ordonnant que le corps des victimes fût exposé nu aux yeux de la population. La coquetterie était plus forte chez elles que l'instinct de la conservation. À moins d'y voir, ce qui est plus probable, un tel statut d'opprimée que le seul moyen d'en sortir était leur unique pouvoir de séduction sur le mâle. Cette unique ressource les obligeait, à cause de la forte concurrence, à des efforts qui confinaient à la mutilation de leur vraie beauté naturelle. Les Grecs eux-mêmes s'en aperçurent et donnèrent voix aux femmes qui n'ont jamais accepté cette médiocre condition sociale.
Nicole peut être remarquée par toute la ville lors d'une fête exceptionnelle, la procession des Panathénées. Tous les 4 ans, en juillet, on fête la déesse Athéna, déesse patronyme de la ville. La Saint-Jean Baptiste des Athéniens en somme, mais à laquelle d'autres cités envoyaient des délégations appelées théories. Ce dernier mot a dû être battu comme de la crème fouettée pour qu'il tourne dans le sens qu'il a maintenant en français. Les fêtes durent 6 jours et comportent des chants accompagnés de musique à l'Odéon (édifice presque semblable à un théâtre où on jouait des spectacles musicaux), des concours de gymnastique et une course aux flambeaux au stade, des courses de chevaux et de chars à l'hippodrome, des régates au Pirée. Enfin, le 6e jour, c'est là où Nicole sera vue par toute la ville. C'est la fameuse procession, les Panathénées de juillet-août, qui, partant du quartier Céramique à l'aurore, montait à l'Acropole offrir à Athéna du temple de l'Érecthéion un voile tissé et brodé par les jeunes filles d'Athènes. C'était 2 jeunes filles de 7 à 12 ans qui pendant 9 mois dans le temple d'Athéna avaient tissé un péplos teint au safran (matière florale colorante jaune) en y brodant dessus le combat des Olympiens, dont Athéna, contre les Titans. Les Hell's et leur tatouage en sont une forme bien édulcorée... Le cortège faisait défiler magistrats, officiants du culte, sacrificateurs menant les boeufs, vieillards porteurs de branches d'olivier, jeunes filles accompagnant le voile sacré -- Allo! Nicole!-- fixé comme un voile sur un vaisseau à roulettes et porteuses de corbeilles aux offrandes, d'ou leur nom de canéphores, les porteuses de corbeilles, les citoyens et leurs familles, escortes de métèques et de leurs familles, les hommes tenant de petits vaisseaux rappelant leur origine étrangère, les femmes chargées de vases sacrés, et les filles de pliants ou d'ombrelles pour les dames athéniennes, les députations des villes alliées et, à la toute fin, la cavalerie athénienne qui fermait la marche.
Nicole devenue jeune fille porte un péplos (manteau) de laine, ou de lin plus dispendieux, long voile recouvrant tout le corps jusqu'au pieds, tantôt fermé, tantôt ouvert sur le côté gauche, blanc ou de couleur, avec ou sans ceinture. C'est là l'unique choix dont on lui laisse la liberté. Elle peut porter aussi le chiton qui est une tunique sous laquelle elle porte une sorte de chemise plus légère, le chitonion. Le chapeau féminin, ça n'existe pas. Mais quelle variété de coiffures pour être encore plus belle! chignons, tresses, soutenus par des bandeaux et des résilles. Elle se parait de colliers, de bracelets, de pendants d'oreilles, usait du fard et de flacons de parfums. Sa vielle mère, quant à elle, utilisait des teintures, des postiches et des perruques. Étant donné que Nicole est claquemurée à la maison, elle ne peut même pas faire celui d'un garçon qui lui plaise: elle doit attendre que son père se mette d'accord avec un autre père pour combiner le mariage. Les deux papas ont brassé l'affaire pour conclure que Philippe-André épouserait Nicole.
Dans les jours qui précèdent le mariage, on fait des prières et des sacrifices aux dieux; la veille, les fiancés prennent un bain purificateur pour lequel, à Athènes, on va puiser l'eau de la fontaine Callirhoé. Le jour du mariage, les cérémonies commencent au domicile de la fiancée: sacrifice offert sur son foyer par le père de celui qui donne sa fille au fiancé; ce don est suivi d'un repas de noces, où la fiancée paraît avec un voile qui symbolise à la fois sa soumission et sa virginité. Puis, au crépuscule, la fiancée est conduite chez son époux, vêtue de blanc, voilée, couronnée de fleurs, assise entre son fiancé et le garçon d'honneur, sur un char que traînent des boeufs ou des mulets; c'est la procession, en tête de laquelle s'avancent des porteurs de flambeaux et les deux mères portant des torches allumées aux deux foyers. Le cortège suit, chantant le cantique d'Hyménée dont le refrain est « Ô hymen! Ô Hyménée! ». À l'arrivée du char devant la maison du fiancé, celui-ci simulant un rapt, soulève sa fiancé dans ses bras pour lui faire passer le seuil. La fiancé s'approche alors de son nouveau foyer, prie, partage avec son mari une légère collation de gâteaux et de fruits, terminée par une libation. Puis les nouveaux mariés entrent dans la chambre nuptiale, tandis qu'on chante les couplets alternés du cantique nuptial, ou épithalame, et bien sûr, dans les familles un peu moins polies, quelques bonnes blagues que tout le monde devine. Le lendemain, la nouvelle épouse consacre son voile à Héra, la femme de Zeus, et reçoit les cadeaux de noces.
Qu'est-ce qui attend la jeune Nicole dans cette société grecque? « Tout enchaînées qu'elles sont, vous avez de la peine à les dominer », disait Tite-Live des Romaines. À Athènes, les femmes des citoyens n'ont aucun droit politique ni juridique, non plus que les esclaves. Elles ont perdu le rôle important qu'elles jouaient dans la société minoenne et qu'elles avaient conservé en partie, semble-t-il, à l'époque homérique. Cependant l'Athénienne mariée, si elle est confinée dans sa maison, gouverne du moins celle-ci avec autorité, pourvu seulement que son maître et seigneur n'y mette pas d'obstacle; pour ses esclaves, elle est la despoina, la maîtresse.
D'ailleurs son mari est suffisamment occupé au-dehors --à la campagne, par les travaux des champs ou la chasse; à la ville, par son métier et sa participation aux affaires politiques et judiciaires de la cité-- pour être obligé, la plupart du temps, de laisser sa femme diriger la maison, l'oikos, à son gré.
La condition dépendante et subordonnée de la femme athénienne apparaît d'abord dans la vie des jeunes filles et la manière dont elles accèdent au mariage. Il n'est pas question que la jeune fille puisse rencontrer librement des jeunes gens, car elle ne sort guère de l'appartement réservé aux femmes, le gynécée.
Alors que les femmes mariées franchissent rarement le seuil de la porte extérieure de leur maison, c'est à peine si les jeunes filles, elles, paraissent dans la cour intérieure, car elles doivent vivre loin des regards, à l'écart même des membres masculins de leur propre famille. Rien ne correspond, dans l'Athènes du v siècle, à cet institut d'éducation pour jeunes filles de haute naissance que dirigeait la poétesse et lesbienne Sapho dans l'île de Lesbos au début du -VIe siècle; rien n'y correspond non plus aux exercices physiques des jeunes filles de Sparte, court vêtues et « montrant leurs cuisses».
Sur ce point seulement la rigide Sparte était plus tolérante qu'Athènes, et Euripide se scandalise des moeurs lacédémoniennes parce qu'elles étaient à cet égard à l'opposé de celles d'Athènes.
Tout ce qu'apprend une jeune Athénienne --essentiellement les travaux ménagers cuisine, traitement de la laine et tissage, et peut-être aussi quelques éléments de lecture, de calcul et de musique-- c'est auprès de sa mère, ou d'une aïeule, ou des servantes de la famille.
La seule occasion normale de sortie pour les jeunes filles, ce sont certaines fêtes religieuses où elles assistent au sacrifice et participent à la procession, comme on le voit sur la frise des Panathénées du Parthénon; il faut bien tout de même que certaines d'entre elles apprennent à chanter et à danser pour participer aux choeurs religieux, mais les choeurs de jeunes filles et les choeurs de jeunes gens sont toujours rigoureusement séparés.
Dans l'Économique de Xénophon, Ischomaque dit de sa jeune épouse:
« Que pouvait-el1e bien savoir, Socrate, quand je l'ai prise chez moi? Elle n'avait pas encore 15 ans quand elle est venue dans ma maison; jusque-là, elle vivait sous une stricte surveillance, elle devait voir le moins de choses possible, en entendre le moins possible, poser le moins de questions possible. »
Tel était en effet l'idéal de la bonne éducation, de la sôphrosynè pour les jeunes filles.
Et le même Ischomaque, s'adressant cette fois à sa femme, lui dit:
« As-tu compris maintenant pourquoi je t'ai épousée et pourquoi tes parents t'ont donnée à moi? C'est sans difficulté que nous aurions trouvé une autre personne pour partager mon lit; tu le vois parfaitement, j'en suis sûr. Mais c'est après avoir réfléchi, moi pour mon propre compte et tes parents pour le tien, au meilleur des associés que nous pourrions nous adjoindre pour s'occuper de notre maison et de nos enfants, que je t'ai choisie, toi comme tes parents m'ont choisi, moi, probablement parmi d'autres partis possibles. »
En effet, c'est le kyrios (monsieur) de la jeune fille (son père ou, à défaut, un frère né du même père ou un grand-père, ou enfin son tuteur légal) qui lui choisit un mari et qui décide pour elle. Sans doute était-elle consultée en de nombreux cas, mais rien ne nous l'atteste, et son consentement n'était nullement nécessaire.
Un citoyen athénien se marie essentiellement pour avoir des enfants; il espère que ceux-ci, non seulement prendront soin de sa vieillesse, mais surtout l'enseveliront selon les rites et continueront après lui le culte familial. La raison première du mariage est d'ordre procréatif, entouré de rites religieux pour le rendre fécond, et, sur ce point, les conclusions de Fustel de Coulanges, dans la cité antique, restent pleinement valables: on se marie avant tout pour avoir des enfants mâles, au moins un, qui perpétuera le nom de la famille et assurera à son père le culte que lui-même a célébré pour ses ancêtres, culte qui est considéré comme indispensable au bonheur des défunts dans l'autre monde.
À Sparte, les célibataires endurcis étaient punis par la loi. À Athènes, il n'y avait pas d'obligation juridique, mais la pression de l'opinion publique était forte, car le célibat masculin était entouré de mésestime et de blâme. Dans sa vieillesse, pensait-on, il sera défendu par les fils des autres, qu'il ne se sera pas donné la peine d'élever. Cependant ceux dont le frère aîné s'était marié et avait des fils pouvaient plus facilement se dispenser du mariage.
Il semble bien en effet que la plupart des Athéniens se mariaient par convenance sociale, non par goût. D'après le poète Ménandre, qui écrivait à la fin du -IVe siècle, le mariage était pour eux « un mal nécessaire ». Comment, d'ailleurs, un Athénien aurait-il pu s'éprendre d'une jeune fille que, dans la plupart des cas, il n'avait jamais vue? Ensuite, l'amour est aussi une culture, un apprentissage, une activité qu'on apprécie ou méprise, rejette ou cultive. Le sentiment amoureux, si naturel qu'il fût, n'a pas été élevé chez les Grecs au rang d'art de vivre comme l'a réussi notre époque.
Cela ne signifie nullement, bien entendu, que l'amour n'ait pu naître ensuite entre les époux. Xénophon, dans son Banquet, fait dire à Socrate: « Nicératos, à ce que l'on me rapporte, aime sa femme d'amour et en est aimé de même. » Le poète Euripide, qui passait cependant pour misogyne, a porté à la scène le sublime dévouement d'Alceste, qui sacrifie sa vie par amour pour son mari. Toutefois, c'est seulement le stoïcisme tardif qui, probablement sous l'influence des moeurs romaines, réhabilitera entièrement en Grèce l'amour conjugal.
Comme en Égypte, à Athènes, l'inceste n'était pas interdit par une loi de la cité, mais l'union entre ascendant et descendant y était considérée comme abominable et comme attirant le châtiment des dieux, ainsi qu'on le voit dans l'Oedipe-Roi de Sophocle. Le même interdit religieux et social s'étendait aux unions entre frères et soeurs nés de la même mère; ce tabou était très ancien et provient de la crainte des enfants nés souvent difformes dans de telles unions. Mais un demi-frère pouvait épouser sa soeur, née du même père que lui.
Le principe de l'endogamie, c'est-à-dire du mariage à l'intérieur d'un même groupe social, fait que l'union entre proches est non seulement autorisée, mais encore recommandée par l'usage. Un Athénien déclare dans un plaidoyer qu'il a donné sa fille à son neveu plutôt qu'à un étranger, pour conserver et renforcer les liens de famille. Il n'est pas rare qu'on se marie entre cousins germains ou qu'un oncle épouse sa nièce, son frère devenant ainsi son beau-père.
La fille épiclère, c'est-à-dire celle qui hérite de son père défunt en l'absence de tout héritier masculin, doit épouser le plus proche parent de son père qui y consent: là, apparaît en pleine lumière le souci primordial de continuer l'ethnie, la tribu et le culte familial.
Hésiode conseillait à l'homme d'épouser vers 30 ans une jeune fille de 16 ans, idée qui revient à la mode de nos jours parce que les couples se font et se défont rapidement. Aucune règle formelle n'existe à Athènes en ce qui concerne l'âge du mariage que voudront fixer les philosophes du -IV siècle, mais le conseil d'Hésiode semble avoir été souvent suivi. Les filles pouvaient être mariées dès qu'elles étaient pubères, c'est-à-dire vers 12 ou 13 ans, mais il semble que l'on attendait d'ordinaire jusqu'à 14 ou 15 ans; en tout cas, il paraît certain que les fillettes impubères n'étaient pas données en mariage, comme elles l'étaient à Rome. Les jeunes gens ne se mariaient jamais, semble-t-il, avant leur majorité, à 18 ans, et ils attendaient souvent bien au-delà de leurs deux années d'éphébie, c'est-à-dire de service militaire, qu'ils faisaient de 18 à 20ans. La différence d'âge entre les époux était souvent considérable.
Le mariage légitime entre un citoyen et une fille de citoyen est caractérisé à Athènes par l'engyésis (littéralement « remise en main d'un gage », qui est plus que de simples fiançailles. C'est essentiellement un accord, une convention orale, mais solennelle, entre deux personnes: d'une part le « prétendant », d'autre part le kyrios de la jeune fille, qui est naturellement son père, si celui-ci est encore vivant. Il y a échange de poignées de main et de quelques phrases rituelles, très simples, dont ce dialogue de Ménandre doit être un écho assez fidèle:
PATAICOS -- Je te donne cette fille pour qu'elle mette au monde des enfants légitimes.
POLÉMON.-- Je la reçois.
PATAICOS.-- J'ajoute une dot de trois talents. (c'est énorme!)
POLÉMON.-- Je reçois cela aussi avec plaisir.
Des témoins doivent assister à cet accord pour pouvoir affirmer, le cas échéant, qu'il a bien eu lieu, puisque tout se passe oralement; il n'y a pas comme chez nous notaire et signature. La future épouse assiste-t-elle à cette cérémonie? Cela reste douteux mais il est sûr que, si elle y est présente, elle n'y prend aucune part active et que son adhésion n'est pas requise.
Il faut se rappeler qu'anciennement le père de famille a autant de droits sur ses enfants que sur ses esclaves et peut donc les vendre, ce qui se pratiquait encore au -Ve siècle en beaucoup de pays, mais non en Attique. À l'époque homérique, d'ailleurs, c'est le prétendant qui offrait des cadeaux à son beau-père, c'est-à-dire qui lui achetait sa fille, mais l'usage à cet égard s'est inversé. À Athènes, une jeune fille pouvait se marier sans dot mais c'était l'exception; il semble même que l'existence de la dot (montant d'argent qu'un père doit avancer au futur époux de sa fille) était un signe qui permettait de distinguer le mariage légitime du concubinage.
Le futur époux, lui, du moment qu'il est majeur, n'a pas à être représenté par son père, et il agit en personne dans l'engyésis. Il est probable pourtant que, dans la plupart des cas, il s'engage après avoir demandé l'assentiment de son père et que, bien souvent même, il a choisi sa fiancée sur les conseils de celui-ci.
Un plaideur nous dit: « Comme j'avais atteint l'âge de 18 ans, mon père insista pour me faire épouser la fille d'Euphémos: il voulait voir des enfants issus de moi. Pour ma part, je me croyais obligé de faire tout ce qui pouvait lui être agréable; je lui obéis donc et c'est ainsi que je me mariai. » Il est évident que, dans ce cas, le père choisit pour son fils soit dans sa propre famille, soit ailleurs, selon les relations qu'il désire entretenir ou renforcer avec tel ou tel et en considérant surtout des questions d'intérêt matériel.
L'engyésis est une promesse de mariage, mais d'une très forte valeur, elle crée déjà des liens solides entre le prétendant et sa future épouse. Pour bien le comprendre, il faut se rappeler l'extrême importance que revêtait aux yeux des Anciens toute parole solennellement prononcée, tout geste accompli de façon rituelle, car ces paroles et ces gestes. même non accompagnés de serment, comportaient à leurs yeux de graves conséquences, et l'on ne pouvait se soustraire à un engagement pris dans ces conditions sans s'exposer, croyait-on, à des sanctions de la part des dieux. Ce n'est pas seulement l'imprécation (ara) qui a une efficacité proprement magique, mais aussi toute formule par laquelle on s'engage en présence des dieux. La cérémonie de l'engyésis avait lieu près de l'autel domestique.
Cependant, au -IVe siècle, on connaît au moins un cas où l'engyésis (engagement) ne fut pas suivie du mariage. Le père de Démosthène, avant de mourir, engagea sa fille, alors âgée de 5 ans, à l'un de ses parents, Démophon, qui reçut immédiatement la dot, mais qui ne devait prendre la jeune fille chez lui que « lorsqu'elle aurait l'âge, c'est-à-dire 10 ans après », ce qui nous confirme que l'âge de 15 ans était considéré comme normal pour le mariage des filles; cependant, cet engagement demeura sans effet, le mariage ne fut jamais célébré.
Les cérémonies du mariage proprement dit, ecdosis, c'est-à-dire « remise de la fiancée à l'époux », nous sont très imparfaitement connues dans le détail, mais nous pouvons tout de même nous en faire une idée d'ensemble. Le mariage existe légalement dès l'engyésis, mais la cohabitation des époux n'en est pas moins le but final et avoué, puisqu'il est contracté essentiellement pour donner naissance à des enfants. C'est cette consommation du mariage (relation sexuelle complète), le gamos, qui nécessite le transfert de la fiancée dans la maison de son prétendant, et ce transfert constitue la principale cérémonie du mariage; il devait avoir lieu normalement dans un délai très rapproché après l'engyésis.
Cependant il semble que certaines superstitions conduisaient les Grecs à choisir de préférence pour se marier, dans le mois, l'époque de la pleine lune et, dans l'année, l'hiver: les mariages devaient être particulièrement nombreux dans le mois de Gamélion (janvier), le 7e de l'année athénienne, qui était consacré à Héra, déesse du mariage, et que son nom lui-même désigne comme « le mois du mariage ».
Les cérémonies commencent la veille du jour où la fiancée doit changer de foyer. On offre d'abord un sacrifice aux divinités protectrices du mariage: Zeus, Héra, Artémis Apollon, Peithô (la Persuasion). La fiancée consacre aux dieux ses jouets de fillette et les objets familiers qui ont entouré son enfance.
Mais le rite principal-- rite de purification-- est le bain de la fiancée, pour lequel un cortège allait chercher de l'eau à une fontaine spéciale, la Callirhoé. Ce cortège, représenté par des peintures de vases, comprenait, au milieu de femmes portant des torches, un joueur de aulos (flûte à deux becs) qui marchait devant une femme portant un vase de forme particulière, destiné à recevoir l'eau du bain, une loutrophore à panse ovoïde et à long col effilé et flanqué de deux anses; c'est d'ailleurs sur les flancs d'une loutrophore que cette scène est peinte. Mais de tels vases sont décorés aussi de scènes de deuil, et c'est une loutrophore que l'on plaçait sur les tombes des célibataires. Le fiancé aussi, de son côté, devait prendre un bain.
Le jour des noces (gamos), les maisons de l'épouse et du mari sont décorées de guirlandes de feuilles d'olivier et de laurier, et il y a sacrifice et banquet chez le père de la fiancée. Celle-ci y assiste, voilée, dans ses plus beaux atours, avec une couronne sur la tête; elle est entourée de ses amies et elle a à ses côtés la nympheutria (la coacheuse...), une femme qui la dirige et l'assiste dans les cérémonies du mariage. Le fiancé, de même, a toujours auprès de lui son garçon d'honneur, le parochos (le coacheur...)
Bien entendu, dans la salle du banquet, les hommes sont placés à part des femmes. Le repas de noces comporte certains mets qui sont traditionnels par exemple des gâteaux de sésame, gage de fécondité. Parmi les convives circule un jeune garçon dont les parents sont vivants, l'amphithalès; il offre le pain dans une corbeille en prononçant des mots rituels qui rappellent certaines formules des religions à mystères: « J'ai fui le mal, j'ai trouvé le mieux. » À la fin du repas, la fiancée recevait des cadeaux. Peut-être alors se dévoilait-elle, mais ce n'est pas sûr.
Vers le soir enfin le cortège se formait, qui allait conduire la fiancée à sa nouvelle maison. Autrefois, ce transfert prenait les apparences d'un rapt, et cette tradition s'était conservée à Sparte: Plutarque nous raconte que: « On se mariait à Lacédémone en enlevant sa femme. La jeune fille enlevée était remise aux mains d'une femme appelée nympheutria, qui lui coupait les cheveux ras, I'affublait d'un costume et de chaussures d'homme et la couchait sur une paillasse, seule et sans lumière. Le fiancé qui avait pris son repas en commun avec ses compagnons, comme d'habitude, entrait, lui déliait la ceinture et, la prenant dans ses bras, la portait sur le lit. Après avoir passé avec elle un temps assez court, il retournait ensuite dormir auprès de ses camarades ».
À Athènes, une voiture transportait les deux époux d'une maison à l'autre; c'était ordinairement un char attelé de mulets ou de boeufs, que conduisait un ami du marié. La fiancée portait un gril et un tamis, symboles de sa prochaine activité domestique. Le char avançait lentement, et parents et amis le suivaient à pied, à la lueur des flambeaux, aux accents du chant d'hyménée, avec accompagnement de cithare et de hautbois; la mère de la fiancée tenait elle-même une torche.
À l'entrée de la maison du mari se trouvaient son père et sa mère, celui-là couronné de myrte, celle-ci tenant une torche. On répandait sur la fiancée des noix et des figues sèches, selon un rite qui se pratiquait aussi, à l'entrée d'un nouvel esclave dans la maison. On lui offrait une part du gâteau nuptial, fait de sésame et de miel, et un coing ou une datte, symboles de fécondité.
Puis le couple entrait dans la chambre nuptiale (thalamos), et c'est peut-être alors seulement que l'épouse se dévoilait. La porte était fermée et gardée par un des amis du mari (le thyrôros), mais les autres chantaient bruyamment un hymne nuptial et faisaient du tapage, pour effrayer, croit-on, les mauvais esprits, et faire les bonnes vieilles blagues d'usage, on s'en doute, assez vulgaires. Bien entendu, le luxe et l'éclat de cette journée variaient selon la fortune des familles. Le repas nuptial était parfois si somptueux, que la loi limita, à plusieurs reprises, le nombre des convives. Le lendemain du mariage était encore un jour de fête: les parents de la mariée apportaient solennellement, au son du hautbois, des cadeaux pour le nouveau couple (épaulia), et c'est alors sans doute qu'était remise la dot promise lors de l'engyésis. À quelque temps de là, le nouveau marié offrait un banquet avec sacrifice aux membres de sa phratrie. Il ne leur présentait pas sa femme, mais leur signifiait ainsi solennellement son mariage, ce qui était important pour l'avenir, puisque ses enfants mâles devront être reçus dans la phratrie. De tous les rites du mariage que nous connaissons, aucun ne semble destiné à consacrer de manière sensible l'union intime des conjoints; tout, en revanche, est orienté à la prospérité de l'oikos, c'est-à-dire de la petite cellule sociale et religieuse que constitue le nouveau foyer, ainsi qu'à la procréation des enfants, qui assurent l'avenir de cet oikos. Par exemple, si la fiancée doit consommer au foyer de l'époux un morceau de gâteau et un coing, elle ne partage pas cette nourriture avec son mari, comme l'on pourrait s'y attendre. À Sparte, on sait que toute la législation relative à la famille et au rapport des sexes était dominée par un souci d'eugénisme (étymologiquement, engendrer sain), qui allait jusqu'à permettre au vieux mari d'une jeune femme d'introduire auprès d'elle un jeune homme afin qu'elle en eût des enfants sains et vigoureux. À Athènes, on ne va pas jusque-là, mais nous devons constater que rien, dans la préparation ni dans les rites du mariage, ne met l'accent sur l'affection et l'amour mutuels des époux.
Un mari a toujours le droit de répudier sa femme, même s'il n'a aucun motif à faire valoir. L'adultère de l'épouse, lorsqu'il est juridiquement établi, rend même obligatoire la répudiation, sous peine d'atimie pour le mari. La stérilité devait être une cause fréquente de répudiation: en effet, puisqu'un homme se mariait principalement pour assurer la continuité de la famille et de la cité, il ne faisait en renvoyant sa femme stérile que remplir une obligation patriotique et religieuse. D'autre part, la grossesse de la femme n'était pas un obstacle à la répudiation. Mais le mari qui renvoyait sa femme devait rendre la dot, et cette obligation constituait le seul frein -- mais dans de nombreux cas, sans doute, un frein efficace-- à la multiplicité des divorces. Si le divorce par la volonté du mari n'est soumis à aucune formalité, il en va tout autrement de la séparation souhaitée par l'épouse, puisque celle-ci est placée par les lois dans un état permanent d'incapacité. C'est une éternelle mineure. La femme n'a qu'un recours: c'est d'aller trouver l'archonte, protecteur naturel des incapables, et de lui remettre un écrit où sont exposés les motifs sur lesquels elle fonde sa demande de séparation.
C'est l'archonte qui, seul, apprécie la gravité des offenses subies par l'épouse, et il est fort probable que l'infidélité patente du mari ne suffisait pas à lui faire décider la séparation, car les moeurs toléraient parfaitement la liberté sexuelle du mari, mais les coups et mauvais traitements subis par l'épouse devaient constituer un motif valable, s'ils étaient établis par l'enquête. Cependant, l'opinion publique était défavorable aux femmes qui se séparaient ainsi de leur mari.
Le mariage ne met pas fin à la vie sédentaire et confinée des femmes. Certes, à Athènes les gynécées ne sont pas pourvus de portes fermées à clef (sauf la nuit) ni de fenêtres grillagées, mais la coutume suffit pour retenir les femmes à la maison. Cette coutume est rigoureuse et s'exprime en formules impératives: « Une honnête femme doit rester chez elle; la rue est pour la femme de rien ». On suspecte même celle qui s'attarde, par curiosité, à la porte de sa maison. Ce sont les hommes ou les esclaves qui, ordinairement, vont faire à l'agora les achats nécessaires à la vie quotidienne.
Cependant, il importe ici de distinguer les différentes classes sociales. Les Athéniens pauvres, qui ne disposaient que d'un logis exigu, permettaient plus facilement à leurs femmes de sortir. Celles-ci, d'ailleurs, étaient souvent contraintes de travailler au-dehors pour assurer la subsistance de la famille: nous savons, par exemple, que beaucoup d'entre elles se faisaient revendeuses sur le marché.
Au contraire, les Athéniens de la classe moyenne et ceux de la classe riche semblent avoir été beaucoup plus stricts sur ce point, mais aussi leurs femmes disposaient d'un plus vaste gynécée, et souvent d'une cour intérieure où elles pouvaient prendre l'air à l'abri des regards indiscrets.
Une femme, même appartenant à la bourgeoisie, avait, de temps à autre, un achat personnel à faire --vêtement ou chaussures-- qui l'obligeait à sortir. Dans ce cas, elle était nécessairement accompagnée d'une suivante, c'est-à-dire de l'une de ses esclaves. Mais c'est surtout à l'occasion des fêtes de la cité et des événements familiaux que les femmes sont amenées à sortir de chez elles.
Il y a notamment à Athènes une fête réservée aux femmes mariées, les Thesmophories. Un mari trompé, qui a tué l'amant de sa femme, dit à ses juges: « Dans les premiers temps, ma femme était le modèle des épouses, ménagère adroite et économe, maîtresse de maison accomplie. Mais je perdis ma mère, et cette mort a été la cause de tous mes malheurs. C'est en effet en suivant ses funérailles que ma femme fut aperçue par Ératosthène, qui réussit, avec le temps, à la séduire: il guetta l'esclave qui allait au marché, se mit en rapport avec sa maîtresse et la perdit ».
La femme ne doit même pas s'intéresser à ce qui se passe hors de sa maison: cela regarde l'homme, et lui seul. Elle n'a d'ailleurs pas souvent l'occasion de parler longuement à son mari, qui est presque toujours dehors et qui, semble-t-il, ne prend pas habituellement ses repas avec sa femme.
Quand un Athénien invite des amis chez lui, sa femme ne paraît pas dans la salle du festin, l'andrôn (textuellement, le lieu des hommes), sinon peut-être pour surveiller les esclaves qui servent le repas, et elle n'accompagne pas son mari quand il est lui-même convié par un ami. C'est seulement dans les fêtes de famille que les femmes se mêlent aux hommes.
Et pourtant, c'est l'épouse qui règne sur l'intérieur de la maison, où elle prend soin de tout. L'Économique de Xénophon -- il est vrai que c'était un soldat...--- nous fait connaître dans le détail les devoirs de la maîtresse de maison, sa femme: « Tu devras rester à la maison, faire partir tous ensemble tes serviteurs dont le travail est au-dehors et surveiller ceux qui travaillent à la maison; recevoir ce que l'on apportera, distribuer ce que l'on devra dépenser, penser d'avance à ce qui devra être mis de côté et veiller à ne pas faire pour un mois la dépense d'une année. Quand on t'apportera de la laine, il faudra veiller à ce qu'on en fasse des vêtements pour ceux qui en ont besoin, veiller aussi à ce que le grain de la provision reste bon à manger... Lorsqu'un serviteur sera malade, il te faudra veiller toujours à ce qu'il reçoive les soins nécessaires.»
L'insigne de l'autorité, pour une femme, ce sont les clefs qu'elle porte sur elle, notamment celles du magasin aux provisions et du cellier. Théophraste nous dépeint l'homme méfiant: « Étant déjà au lit, il demande à sa femme si elle a fermé le coffre, si le meuble de l'argenterie est scellé, si l'on a poussé le verrou de la porte de la cour». Mais la gourmandise, l'ivrognerie ou la prodigalité d'une femme peuvent amener son mari à lui retirer les clefs.
Le témoignage d'Aristophane sur la vie des femmes est difficile à utiliser, car nous ne savons pas toujours où finit le tableau de la vie réelle et où commence la charge de ce sacré misogyne. Cependant ses comédies nous donnent l'impression qu'à la fin du -Ve siècle déjà l'antique claustration des femmes souffrait bien des exceptions, et l'on comprend pourquoi: la guerre du Péloponnèse (-431 à -404) obligeait les hommes, occupés à des expéditions guerrières ou assurant la garde des remparts, à être encore plus souvent qu'en temps de paix loin de leurs foyers.
Le choeur des femmes de Lysistrata, des femmes libres assurément, et des Athéniennes, chante: « Au point du jour j'ai rempli ma cruche à la fontaine, difficilement, à cause de la foule, du tumulte et des marmites entrechoquées, bousculée par une cohue de servantes et d'esclaves marqués au fer. »
D'après Aristophane, non seulement les femmes vont à la fontaine, mais aussi à l'Agora (la Place Laurier des Athéniens), pour y acheter des provisions et pour y vendre leurs produits comme la mère d'Euripide qui était, paraît-il, marchande de légumes. Nous connaissons aussi, par un plaidoyer, une Athénienne qui fut marchande de rubans, puis nourrice, mais elles n'exerçaient un métier qu'à la dernière extrémité, tandis que les femmes des métèques étaient souvent tisseuses de laine, cordonnières, couturières. etc. Certaines paraissent même avoir été de véritables « femmes d'affaires ».
Les femmes, toujours accompagnées au moins d'une esclave, se faisaient volontiers des visites les unes aux autres: on « voisinait » pour emprunter des objets ménagers, mais surtout, sous ce prétexte, pour bavarder et s'entretenir des uns et des autres, et commérer intarissablement.
Il semble bien qu'à Athènes il y avait généralement peu d'intimité, peu d'échanges intellectuels, peu d'amour véritable entre les époux. Les hommes se recevaient entre eux et se rencontraient sans cesse à l'Agora, aux tribunaux, à l'assemblée et dans leurs affaires. Les femmes vivaient entre elles, de leur côté. Le gynécée était toujours bien séparé de l'andrôn. Beaucoup d'Athéniens devaient avoir du mariage et de leur épouse la conception que beaucoup d'hommes d'aujourd'hui ont de leur voiture: « c'est agréable au début, et ensuite ça coûte cher la rentrer au garage ».
Seulement, ces besoins charnels et sentimentaux que l'Athénien ne satisfait pas chez lui, lorsqu'il ne voit en sa femme que la mère de ses enfants et la maîtresse de maison, il va les satisfaire au-dehors, auprès des garçons, auprès des courtisanes (prostituées qui, en plus, avaient une conversation cultivée).
Ici, il convient pourtant de faire une distinction entre le -Ve et le -IVe siècle. La famille athénienne semble être restée solide pendant la plus grande partie du -Ve siècle, mais la guerre du Péloponnèse, qui dura 30 ans et fut atroce, provoqua de grands changements dans les moeurs.
Beaucoup de femmes prirent des habitudes plus libres, à l'instar des femmes spartiates, qui vivaient beaucoup moins recluses que les Athéniennes et se mêlaient bien davantage aux hommes, et ce désordre provoqua la création d'un magistrat spécial chargé de surveiller la conduite des femmes et surtout leur luxe, dont Solon s'était déjà préoccupé autrefois; ce magistrat s'appelait le gynéconome. C'est la même chose, mais complètement à l'envers, de ce qu'est au Québec le Conseil du statut de la femme.
Quant aux hommes, cette interminable guerre les éloignait, encore plus s'il en était possible, de leurs femmes et de leurs foyers, et ils hésitèrent moins à donner libre cours à leurs appétits. Il vivait au -IVe siècle, non au -Ve, le plaideur qui déclara un jour en plein tribunal:
« Nous avons les courtisanes en vue du plaisir, les concubines pour nous fournir les soins journaliers, les épouses pour qu'elles nous donnent des enfants légitimes et soient les gardiennes fidèles de notre intérieur ».
Il semble qu'au -IVe siècle beaucoup d'Athéniens aient eu une concubine (panakè) sans renvoyer pour autant leur femme légitime, au sens propre une femme de seconde main. Ces concubines, qui pouvaient être soit des Athéniennes, soit des esclaves, soit des étrangères libres, jouissaient-elles d'une situation légale et publiquement reconnue ? On en peut douter d'après les plaidoyers qui nous parlent d'elles. Mais les moeurs, sinon les lois, étaient fort tolérantes à leur égard, et nombre d'Athéniens semblent avoir été pratiquement bigames, ou plus, selon leur revenu. Mais ils n'ont jamais eu, à l'orientale, d'immenses harems ou chose du même genre, car l'idéal démocratique implique aussi une relative égalité dans le partage des femmes entre les hommes.
Quand la concubine était une Athénienne, comment la distinguait-on de la femme légitime, si ses enfants à elle aussi étaient considérés comme Athéniens ? Isée nous dit: « Ceux-là même qui donnent en concubinage des filles leur appartenant conviennent d'une somme qui sera versée à la concubine». C'était rien de moins que prostituer ses filles. Si on continue logiquement le raisonnement, nourrir sa femme légitime à ne rien faire à la maison est une forme de prostitution légale, qui n'ose dire son nom. On peut concevoir que des Athéniens pauvres, incapables de doter leurs filles, leur aient fait contracter des unions de ce genre en exigeant seulement pour elles des avantages pécuniaires en cas de séparation. Au contraire, la femme légitime, elle, apportait ordinairement une dot à son mari. Elle apportait par cette dot, épargnée souvent durement par son père, de quoi dédommager son mari de la nourrir à vie. Mais il faut compléter la compréhension de ce marchandage économique en disant que la femme au gynécée tissait et filait pour toute la famille. En vendant le petit surplus à l'agora, le mari encaissait un petit revenu, qui lui permettait d'aller écouter les beaux discours à l'Ecclésia ou à l'Héliée.
Les courtisanes (hétairai), genre très spécial de prostituées cultivées, quant à elles, étaient principalement des esclaves. Elles se contentaient souvent d'une modeste rétribution d'une obole (autour de $10), alors que d'autres, les hétaïres de haut vol, esclaves elles aussi, rarement des femmes libres, coûtaient très cher à leurs amants. À l'époque hellénistique, des courtisanes réussirent même à se faire épouser par des princes et à devenir reines. Mais, dès le -IVe siècle, la célèbre Phryné. Béotienne de Thespies, devint fort riche. Elle s'appelait en réalité Mnésarété, ce qui signifie « celle qui se souvient de la vertu », la « Je me souviens » des Grecs. Son surnom de Phryné lui était venu de son teint jaunâtre Phryné veut dire crapaud) qui ne l'empêchait pas d'être fort belle. Maîtresse de Praxitèle, elle lui servit de modèle, dit-on, pour plusieurs statues d'Aphrodite, déesse de l'amour.
Il y avait à Athènes, au quartier du Céramique, mais surtout au Pirée, depuis l'époque de Solon, des maisons de prostitution; une partie du profit des tenancières avait servi à édifier le temple d'Aphrodite Pandémos.
Ces courtisanes, libres ou cloîtrées, étaient-elles vraiment comme on le prétend, des femmes plus instruites et cultivées que les Athéniennes honnêtes? Cela reste douteux. De Phryné, on nous dit qu'elle était belle, mais non pas qu'elle était intelligente et cultivée comme Aspasie. C'est par leurs attentions et leurs complaisances que les hétaïres retenaient leurs amants.
Comme le dit un poète comique:
« Une maîtresse n'est-elle pas toujours plus aimable qu'une épouse ? Assurément, et il y a une bonne raison à cela. Si déplaisante que soit l'épouse, la loi vous oblige à la garder chez vous. La maîtresse, au contraire, sait qu'on ne s'attache un amant qu'à force de soins ».
Il reste probable, cependant, que beaucoup de courtisanes avaient reçu une éducation plus libre et plus large que les femmes aisées d'Athènes, notamment en ce qui concerne la musique, le chant et la danse; nombre de courtisanes venaient jouer du hautbois (aulos), chanter et danser dans les banquets. Il devait s'agir de femmes à l'esprit libre qui avaient refusé l'enfermement dans le gynécée, de fortes têtes, les premières féministes en somme, qui ont décidé de braver le vent fort de la liberté, payable de leur corps prostitué.
Nicole, quant à elle, a choisi un profil plus traditionnel. Elle appartient à la bourgeoisie moyenne, elle a une petite dot, ce qui facilite beaucoup les choses. Cette dot reste toujours sa propriété; ce qui explique pourquoi le mari athénien ne divorce pas volontiers. Le divorce est autorisé pour stérilité ou adultère, de la femme bien sûr. Ce divorce donne aussi lieu à des rites pour conjurer le mauvais sort et apaiser les dieux. Toutefois, l'amour n'entre guère dans ces hyménées décidées par les deux papas, souvent à l'insu des intéressés et d'après des critères presque exclusivement économiques. En général il y a une grande différence d'âge entre les deux époux; entre les pornaï, les aleutrides et les hétaïres, le célibataire athénien passe agréablement ses soirées et n'a donc aucune hâte de se marier.
Le Grec, en général, a peur de cette « douce blessure, douce comme le miel, brûlante comme le feu » qu'on appelle l'amour, et qu'il connaît pour la décrire si bien. Il a peur que « l'empire des femmes ne le ravale au rang des bêtes ». Cet peur de l'amour, si doux et dangereux à la fois, qui l'a mieux exprimée que le très peu connu poète Crantor:
Mon esprit est incertain,
car ta nature est incertaine:
Dirai-je de toi, Amour,
que tu es le premier des dieux immortels,
De tous ceux que le vieillard Érèbe engendre Avec la Nuit
dans les mers, au fond de l'Océan?
Ou ferai-je de toi le fils de la sage Cypris, ou de la Terre, Ou des Vents ?
Car tu es un vagabond,
qui portes aux hommes Des biens et des maux,
et c'est bien pourquoi ton corps
a deux formes qui se désirent,
comme deux mains à jamais séparées.
L'une des histoires les plus belles qui illustrent cette peur est celle d'Orphée, ce Thrace qui chérissait de toute son âme Calaïs. Souvent, il s'asseyait dans les bois ombreux, chantant son amour, et son coeur n'avait pas de repos. Mais sans cesse les soucis, ennemis du sommeil, le tourmentaient à la vue de Calïs tout fleuri de beauté. Alors les femmes de Bistonie, machinatrices de crimes, l'entourèrent et le tuèrent avec de longs couteaux qu'elles avaient aiguisés, parce que le premier chez les Thraces, Orphée avait donné l'exemple de l'homosexualité masculine et parce qu'il n'approuvait pas les désirs dont les femmes sont l'objet. Puis elles lui coupèrent la tête et la jetèrent dans la mer avec la lyre, en les fixant l'une à l'autre par un clou, afin que toute d'eux flottent ensemble sur la mer, baignées par les eaux glauques. Or la mer écumeuse les porta jusqu'à la sainte Lesbos et, à leur passage, un son pareil à celui d'une lyre mélodieuse se répandait sur les flots, sur les îles et les rivages salés par la douce mer du soir. Là, les hommes rendirent les honneurs funèbres à la tête musicale d'Orphée. Ils placèrent aussi dans le tombeau la lyre mélodieuse qui avaient persuadé les pierres muettes et les sombres eaux de l'Érèbe, royaume souterrain des morts. Depuis lors, les chants et l'aimable art de la lyre règnent dans cette île, et elle est la plus habile de toutes pour la musique. Mais lorsque les Thraces guerriers apprirent les oeuvres cruelles de leurs femmes, un terrible courroux les saisit, et ils tatouèrent leurs épouses afin que leurs marques bleuâtres injectées sous leur peau les dénonçassent comme coupables de ce meurtre odieux. C'est pour les punir d'avoir tué Orphée qu'aujourd'hui encore ils tatouent les femmes, en souvenir de ce forfait.
On constate à travers ce beau mythe d'Orphée la permanence de la mentalité primitive dans la Grèce archaïque (-8e au -6e siècle). L'idée du péché originel, qui rend coupable les descendants, comme dans la Bible, en atteste l'archaïsme, et fera tant souffrir notre petite Nicole. On voit aussi pourquoi la femme grecque fut reléguée au gynécée. Le rationalisme de la période classique analysera l'amour bien autrement. Aristote, avec sa manie de tout classer les mots savants ou ordinaires dans des typologies cohérentes, nous dit que l'amour (éros, erws) est une passion complexe qui résulte de deux tendances différentes, l'appétit sexuel (libido) et l'instinct de sociabilité (l'amitié) dite filia filia dont la finalité est le bonheur de vivre avec un être que l'on aime. Comme le traité Sur l'amour d'Aristote est perdu, sans doute détruit par quelque théologien puritain et fanatique du Moyen Age, on n'en sait pas plus sur sa conception de l'amour qui devait être extraordinaire, si on se fie au reste son oeuvre. On peut se demander ce qu'il pensait de cette jeune fille qui dit à son amoureux: « Un instant, Adonis, réveille-toi encore. Redonne-moi encore un suprême baiser. Un baiser si longtemps que vivra ton baiser. Et que ton souffle expire au profond de mon coeur. Que je tire de toi l'enchantement si doux et boive ton amour à ton corps jusqu'au bout! L'amour est chose la plus douce, l'amour passe tous les bonheurs. Le miel est moins doux dans ma bouche ».
Elle n'est pas la seule à brûler d'amour. Anacréon ne laisse pas sa place non plus: « Ah! que je ne devienne ton miroir pour que toujours tu veuilles me voir! Si je pouvais être ta robe afin que toujours tu me portes. Je voudrais devenir cette onde où tu t'en viens baigner ton corps. Je voudrais mon amie, encore, être le parfum qui t'inonde, la bandelette de tes seins qui te serre, ou la perle portée à ton cou. Je voudrais être ta sandale pour qu'au moins tes pieds me foulent! » Les Grecs ont bel et bien connu l'intense amour, l'amour fou que Platon range dans les 4 sortes de délires. Mais ils ont refusé d'en faire, comme nous les modernes, la valeur première de la condition du bonheur.
La pauvre Nicole, si elle a de la chance, épousera à 16 ans un homme de 30 ou de 40 ans, ce qui la laissera pendant longtemps encore dans une dépendance psychologique assez forte, à moins qu'elle ait elle-même une personnalité assez affirmée pour prendre sa place dans ce couple. Mais elle n'a définitivement pas de chance. Même les esprits les plus brillants sont misogynes, comme Démocrite qui dit tout haut que « c'est là chose détestable qu'une femme s'exerce à discourir » d'autant plus, dit-il, qu' «elle est plus portée que l'homme à la malice ». Il a dû rencontrer de belles grosses vaches pour être si injuste envers toutes les autres femmes. Et il crache sa dernière bave par ces mots: « la dernière offense pour un homme serait d'être commandée par une femme ». Pour cette pauvre Nicole, le sexe, ça ne devait pas être terrible non plus. Si Démocrite écrit que « la masturbation procure une jouissance comparable à l'amour », c'est une autre injure pour Nicole qui ne vaut pas mieux qu'une branlette. L'infériorisation éducative et sociale amène la dépréciation intellectuelle que suit, comme un nuage de poussière, le mépris.
Précédé de quelques jours de fiançailles, c'est chez la jeune fille que se fait le mariage. Bien que le cérémonial ait un caractère religieux --il prévoit, entre autres choses, un « bain de purification» -- le mariage est laïc en ce sens qu'aucun prêtre n'y prend part en tant que tel. La mariée, voilée, est hissée par son époux sur un char suivi par des musiciens, et menée dans la demeure de son mari où le chef de famille l'accueille comme une « nouvelle adepte de ses dieux » (chaque famille a les siens: on en a tant à sa disposition !); sur le pas de la porte, pour simuler un rapt, le marié prend la mariée dans ses bras et la dépose dans la chambre nuptiale à la porte de laquelle les invités continuent de chanter à tue-tête les hymnes nuptiaux jusqu'à ce que l'époux s'y présente pour annoncer que le mariage est consommé.
Nicole est tenue à la fidélité. Si elle ne l'observe pas, on traite son mari de cornu (qui a des cornes: ce sont les Grecs qui ont inventé l'expression) et il a le droit de la chasser de la maison. Bien mieux, dans ce cas-là, la loi imposerait l'uxoricide (la mise à mort de l'épouse), mais, sur ce point, les Grecs se sont toujours montrés indulgents; habituellement ils se contentaient de garder la dot, en entier ou en partie comme réparation de l'offense faite à leur honneur. En droit, il n'y a pas d'injure faite à une femme (viol, propos vulgaires ou attouchements non sollicités, séduction). En droit, l'injure est faite à son père ou à son mari. Si ces derniers ne s'en formalisent pas, il n'y pas eu de crime. Au contraire de sa femme bien sûr le mari a l'autorisation d'entretenir une concubine. Démosthène a fait la théorie de ce système en déclarant qu'un homme a besoin d'une femme avec qui passer la nuit et avec qui procréer des enfants, d'une concubine avec qui passer la journée et s'entretenir agréablement et de quelques courtisanes (prostituées ou copines d'une nuit) pour rester en forme. Démosthène ne dit pas le temps qu'il réservait au travail dans une journée ainsi distribuée.
En somme, aussitôt sortie du gynécée (partie de la maison où se tenaient les femmes et où aucun homme ne devait pénétrer) paternel, Nicole entre dans le gynécée conjugal où elle reste à peu près recluse parce que la loi lui refuse jusqu'au sport et au théâtre. Sa condition s'est beaucoup amoindrie depuis les temps héroïques, ou, pour une femme, on déclarait une guerre, où Homère consacrait à une femme des chants entiers de ses poèmes. D'ailleurs, à cette époque, ce n'était pas elle qui devait acheter son mari par une dot, c'était le mari qui devait l'échanger contre un bon nombre de porcs et de moutons. Dans la civilisation achéenne, dans la civilisation héracléenne et dorienne également, la femme joue un rôle de premier plan. Et cela nous confirme l'origine nordique de ces conquérants. De fait, là où ils continuent à dominer, comme à Sparte, la femme jouit d'une tout autre situation: nous la voyons s'exercer nue dans les stades: ainsi les jeunes gens peuvent se choisir l'épouse la mieux bâtie, la plus indiquée pour leur donner des descendants robustes.
Pour expliquer le fait que les femmes athéniennes mangeaient à la cuisine, et non pas dans la salle à manger avec leurs maris, Hérodote raconte que les Athéniens, toutes les fois que dans les temps passés, ils étaient allés conquérir quelque île pour y fonder une colonie, avaient tué les hommes puis épousé leurs veuves et leurs orphelines. Celles-ci qui étaient des Cariennes, c'est-à-dire des femmes du Moyen-Orient, avaient juré de ne jamais s'asseoir à table avec leurs époux. Peut-être y a-t-il là quelque chose de vrai. Hostile aux Doriens du Nord, enfermée à l'intérieur de ses montagnes Athènes n'eut guère de rapports qu'avec l'Égypte, la Perse l'Asie Mineure; et ses citoyens épousèrent les femmes de ces régions. Voilà pourquoi la capitale du progrès politique et culturel fut la citadelle de la réaction sur le plan des rapports familiaux. Ignorante et paresseuse, Nicole est une femme de harem, même si son mari distant ou absent n'a officiellement qu'une épouse. Elle ne voit que rarement cet homme ultramoderne, ultra-civilisé, qu'est son mari, celui-ci ne rentrant à la maison que pour dormir. Quand il rentre, d'ailleurs, il ne lui raconte rien et il ne parle d'elle, à l'agora ou chez le barbier, que pour répéter avec Plutarque et Thucydide que « le nom d'une honnête femme doit rester aussi inconnu que son visage ». Ce qui eût fait voir rouge à Homère. Car Pénélope et Ulysse s'aimaient tendrement. Jamais dans toute l'histoire universelle un homme n'a tant enduré pour retrouver son fils et sa femme qu'il aimait plus que tout, plus que sa propre vie. Nicole pouvait compense sa malchance historique par une chance matrimoniale si elle pouvait tomber sur un homme comme Théognis. Cet homme lucide et humain a dit: « Rien n'est plus doux qu'une femme bonne ». 700 ans plus tard, un autre Grec a répété la même chose: « Il n'est pas d'amour plus beau que celui des femmes pour ceux qui ont des sentiments honnêtes ».
CHAPITRE VI
LES ARTISTES
D'après des calculs, au sujet desquels nous ne pouvons nous empêcher d'ailleurs de formuler beaucoup de doutes, pour faire d'Athènes la capitale de la Grèce non seulement du point de vue politique mais encore du point de vue architectural, Périclès dépensa des centaines de talents en dépenses somptuaires. Le tribut imposé aux villes "alliées" était tel que certaines versaient 20 talents par an et ce tribut faisait vivre près de 20,000 personnes à Athènes. Le tribut annuel des Cités équivalait à la moitié des revenus totaux de l'État athénien. Si l'on considère à quel point la circulation de l'argent était plus réduite à cette époque qu'aujourd'hui, on peut imaginer facilement l'impression de prospérité, le boom que ce mouvement de capitaux produisit.
Quand ils étaient rentrés dans leur capitale après la bataille de Salamine, les Athéniens l'avaient retrouvée à moitié détruite par les Perses. Il était donc nécessaire de la reconstruire. Une des raisons qui leur permit de ne pas se contenter de restaurations, comme l'eussent voulu les administrateurs les plus ladres, fut la découverte d'un merveilleux marbre rosé dans les carrières du Pentélique, petite montagne dont la proximité rendait minimes les difficultés et le coût du transport. Mais à cette raison, purement matérielle, s'en ajouta une autre: la maturité que, juste à ce moment, atteignait le génie grec, et non pas seulement à Athènes, dans ses méthodes, ses écoles et ses styles. « Je jure sur tous les dieux, dit un personnage de Xénophon, que je ne donnerais pas la Beauté pour toute la puissance du roi de Perse. »
C'était le sentiment dominant de Grecs de cette période. La peinture fut un grand art chez les Grecs, mais il ne reste rien pour l'apprécier. On sait qu'elle était, comme presque tout ce qui est grec, grandiose. Ils possédaient toute la gamme des couleurs. Ils créaient le jaune avec de la terre, du violet foncé avec de la lie de vin cuite, du vermillon en brûlant du jaune. Plusieurs techniques étaient utilisées. L'encaustique consistait à utiliser des pains de cire qu'on liquéfiait dans des godets, on étalait au pinceau la cire mêlée avec la couleur; puis, on retouchait et précisait les traits et les teintes à l'aide d'un fer chaud. D'autres fois, on diluait la peinture dans de l'eau avant de les étendre sur un fond de mur préparé: c'est la fresque. Alcibiade innova en peignant les murs de sa maison. Un certain collège pourrait l'imiter, car le blanc est la couleur de la pureté, mais aussi du vide. Au cours du siècle précédent, la peinture n'avait été qu'un monopole artisanal des potiers, son but était purement ornemental. Mais voici qu'elle avait élaboré une technique plus raffinée et découvert la toile, la détrempe et la fresque. Le public commençait à y prendre goût, les différents gouvernements à la protéger. Celui d'Athènes commanda à Polygnote de Thasos la représentation du Saccage de Troie, d'Ulysse aux Enfers et de différents autres épisodes homériques. On aimait de lui qu'il traduise l'émotion vivante des personnages dans un réalisme total, en dessinant des visages mobiles, en train d'exécuter une action ou de traduire une émotion évidente et forte. Et le succès de l'auteur est bien prouvé par la récompense qu'on lui accorda: le titre de citoyen.
C'est en -470 que Delphes et Corinthe instituèrent les premières quadriennales comme celle de Venise aujourd'hui; on les faisait à l'occasion des Jeux Isthmiques. Le premier à gagner le prix fut Panénos, inventeur du « portrait ». Dans sa Bataille de Marathon, on pouvait reconnaître les personnages. Cette vérité impressionna tellement les juges qu'elle les rendit aveugles sur les défauts de ces fresques. Panénos connaissait encore moins la perspective que les autres. Il mettait toutes les figures sur le même plan et au lieu de faire plus petites celles de derrière pour indiquer la profondeur, il cachait leurs jambes derrière les replis du terrain.
Il est curieux de constater qu'alors que la géométrie faisait des progrès si rapides et si décisifs, les peintres profitaient si peu de ces progrès. Seul Agatharque qui mit en scène Eschyle et Sophocle comprit le jeu des lumières et des ombres sur lequel Anaxagore et Démocrite avaient écrit des traités, et inventa le clair-obscur (en peinture, procédé qui fait alterner les jeux d'ombres et de lumières). Mais celui qui y passa maître fut Apollodore qu'on appelle en raison de cela le skyagraphe (le peintre des ombres) et dont Pline dit, avec respect, qu'il fut « le premier qui ait représenté les objets tels qu'ils se montrent réellement ».
Un jour, on vit se présenter à la Quadriennale un bizarre personnage muni d'un chevalet, de pinceaux et de couleurs, enveloppé d'une précieuse tunique portant brodé en lettres d'or le nom de son propriétaire: Zeuxis d'Héraclée. Agatharque le défia à improviser une fresque: on verrait bien lequel des deux irait le plus vite ! Zeuxis lui répondit: « Toi, bien certainement, parce que tu peux signer n'importe quelle croûte. Ma signature ne peut figurer qu'au bas d'un chef-d'oeuvre. » C'est animé d'une modestie semblable qu'il présenta ses peintures « hors concours » parce que, disait-il, il n'y avait pas de somme qui pût les payer. Aussi en fit-il cadeau à des archontes, à des stratèges, à des bouleutes (membres de la Boulè ou Conseil des Cinq-Cents), bref à un peu tout le gratin d'Athènes.
Nous ne disposons pas d'éléments suffisants pour nous permettre de juger si ses tableaux étaient à la hauteur de l'opinion qu'il avait d'eux. Mais nous avons plaisir à constater que, dès cette époque, la première chose à faire pour se rendre important, c'était déjà de s'accorder à soi-même beaucoup d'importance. Les Athéniens convièrent Zeuxis à s'installer parmi eux, le supplièrent quand ils le virent hésiter, et déclarèrent son arrivée « un événement ». Il ne leur accorda jamais beaucoup de familiarité. Il parlait de haut, peignait de haut, traitait ses rivaux avec condescendance et voulut tout bonnement ignorer le plus illustre d'entre eux, Parrhasios d'Éphèse, qui s'était proclamé « le prince des peintres », portait une couronne d'or sur la tête et, quand il était malade, suppliait les médecins de le guérir parce que, disait-il, « ma mort serait pour l'art un coup mortel ».
Entre ces deux « m'as-tu vu » la lutte fut acharnée: nous aimerions en connaître les détails. Mais nous ne pouvons nous défendre du soupçon que, chez Parrhasios, cette attitude ne fut que comédie visant à tourner Zeuxis en ridicule. En effet, elle nous paraît difficile à concilier avec sa bruyante cordialité, les blagues qu'il aimait à raconter et le fait qu'il peignait sans se donner aucun air supérieur, en chantant, en sifflotant, en plaisantant avec les gamins qui ne se faisaient pas faute de l'entourer. On l'accusait d'acheter des esclaves pour les torturer afin d'étudier d'après nature les grimaces qu'ils faisaient sous le fouet. Mais, peut-être bien ces bruits-là avaient-ils été mis en circulation par Zeuxis.
Les deux rivaux finirent par accepter de se mesurer devant une commission qui devait décider lequel était le meilleur des deux. Zeuxis exposa une « nature morte » représentant des grappes de raisin. Elles étaient tellement « vraies » qu'un vol d'oiseaux fondit sur elles pour les becqueter. Les juges poussèrent des cris d'admiration. Zeuxis, sûr de sa victoire, invita Parrhasios à soulever le voile qui couvrait son propre tableau. Mais le voile était peint. Zeuxis, en galant homme, se déclara battu et quitta Athènes qu'il abandonna à son rival, pour se retirer à Crotone où on lui fit la commande d'une Hélène pour le temple de Héra. Le peintre accepta, mais à la condition que les cinq plus belles filles de la ville vinssent poser pour lui afin de lui permettre de choisir la plus indiquée comme modèle. Le gouvernement y consentit et les jeunes filles de bonne famille firent le coup de poing pour mériter cette distinction. Et on dira que c'est le cinéma et les concours pour l'élection des « reines » qui ont corrompu les moeurs ! La dernière fresque qu'ait faite Zeuxis représentait un athlète, au-dessous duquel il avait écrit que la postérité pourrait plus aisément critiquer cette peinture que l'égaler. C'est sur cette dernière manifestation de modestie qu'il finit sa carrière.
Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'à l'époque de Périclès la peinture se soit élevée très haut. Il est vrai que nous n'en pouvons parler que par ouï-dire, puisque rien n'est parvenu jusqu'à nous qui nous permette un jugement.
On pourrait penser que ce n'est pas sous cette forme que s'exprima le génie grec, lequel pourrait-on croire se méfierait de la couleur parce qu'il serait hostile à tout romantisme, que le génie grec serait uniquement épris de la ligne et de la symétrie. Rien n'est plus faux. Le Grec était un esthète et un intellectuel passionné que la peinture ravissait. Il en mettait comme les statues, partout. Il a construit des écoles de peinture, à Thèbes notamment. Il a même inventé des musées, pinacothèques, pour les y conserver. Mais les peintures sont si fragiles que 2500 ans les ont presque toutes détruites. Il est vrai que la peinture des vases a surtout mis l'accent sur le dessin dont les relations avec la raison sont meilleures. Mais la toile vint tardivement et le support matériel a peut-être limité son envol. Tout bien considéré, on estimait la peinture dans son double rôle d'art autonome sur une toile ou un mur et d'art complémentaire aux statues et aux temples qui étaient tous peints ou coloriés. Les États et les gouvernements durent pourvoir à la subsistance des peintres au moyen de prix et de commandes. Mais il n'y eut pas un seul particulier qui devînt un mécène ou un collectionneur. Les Grecs en général, les Athéniens en particulier n'étaient pas avares: tout au moins ne l'étaient-ils pas plus que les autres peuples. Mais quand ils avaient quelque argent à consacrer à l'embellissement de leur maison, ils aimaient mieux le dépenser en statues qu'en tableaux. Une fois deux peintres rivalisaient de virtuosité technique. L'un d'eux fit une scène tout en mouvement et demandant à l'autre s'il pouvait en faire autant. L'autre lui dit: « Reviens demain ». Le lendemain, il revient pour admirer les dessins sur la poterie. Mais il lui demande: «Enlève la draperie qu'il y a dessus que j'y voie quelque chose ». L'autre de répondre: « Elle est peinte ». Un autre peintre, Zeuxis devint si riche qu'il se promenait à Olympie avec son nom écrit dans le dos en lettres d'or et donnait ses poteries parce qu'il disait qu'elles n'avaient pas de prix.
C'est pour une raison peut-être toute réaliste que la statuaire naît tout de suite avec un caractère familier, personnel, cherchant plutôt les proportions que les dimensions, sans rien d'impérial, de solennel, d'outrancier comme elle le deviendra chez les Romains. En trois dimensions, elle semble mieux reproduire la vie que la peinture qui n'en a que deux. La sculpture est donc sincère. Elle n'est pas conçue pour le Musée mais pour la maison, son jardin ou le tombeau de famille. Aussi ses sujets d'inspiration sont-ils modestes et domestiques. Sur les stèles, un enfant joue à la balle, un chasseur repose, son chien étendu à ses pieds, une jeune fille plonge son amphore dans une fontaine.
Au -VIe siècle, il n'y a pas beaucoup d'oeuvres qui dépassent un niveau purement artisanal, et la technique reste rudimentaire. Mais au -Ve siècle, la sculpture fait un pas de géant. Alors que Zeuxis et Parrhasios peignent encore des silhouettes immobiles, raides et toutes figées sur un seul plan, le plus humble tailleur de pierre d'Athènes a déjà découvert la perspective et met son point d'honneur à ne représenter son modèle qu'en mouvement. Socrate, qui, étant fils de l'un d'entre eux, appartenait à leur classe et faisait tous les jours le tour de leurs boutiques, les exhortait de la sorte: « Ce n'est qu'en modelant d'après nature, garçons, que vous pourrez faire des statues vivantes. Comme nos différentes attitudes provoquent dans notre corps différents jeux de muscles, les uns se contractant les autres se détendant, ce n'est que lorsque vous les saisissez dans ces passages que vous arrivez à donner de la vérité à vos statues. »
Ces artisans s'accommodaient déjà de tous les matériaux: du bois à la terre cuite, à l'os, à l'ivoire, au bronze, à l'argent. Mais à partir du moment où ils découvrirent le marbre du Pentélique, c'est le marbre qu'ils préférèrent. Le bronze, qui avait été jusqu'à ce moment-là d'un emploi plus courant parce qu'il garantissait la durée, présentait de grosses difficultés techniques pour la fusion. Il fallait, comme aujourd'hui la matière plastique (de la cire), le métal et la fournaise. Le procédé était long et dispendieux. Au contraire, le marbre pouvait être travaillé directement, à la main, dans le bloc même, sans qu'on eût à se creuser la tête sur des problèmes techniques.
Avec son seul ciseau l'artiste avait l'impression plus immédiate de « traduire la matière en forme » comme disait Aristote. Les sculpteurs représentaient tout: dieux et animaux, hommes et femmes, mais plus spécialement des athlètes parce que, dans ce pays de passionnés du sport c'étaient eux les plus populaires et parce qu'ils se prêtaient particulièrement bien à l'étude des « muscles en action ». Alors que le bronze restait de rigueur pour les motifs obligatoires, religieux et mythologiques, c'était le marbre, ce magnifique marbre du Pentélique veiné de fer et qui s'enflammait de reflets d'or en vieillissant, qui devenait définitivement la matière première de la grande statuaire laïque athénienne.
CHAPITRE VII
PHIDIAS SUR LE PARTHÉNON
Une des plus grandes batailles qu'eut à livrer Périclès à l'Ecclésia fut, nous l'avons dit, la reconstruction de l'Acropole (étymologiquement, haute-ville), centre et forteresse de la ville dès l'époque mycénienne. Les Perses l'avaient détruite comme tout le reste de la ville, transformant les palais et les temples en un monceau de ruines.
Le premier à y mettre la main après Salamine avait été Thémistocle.
Mais, après sa chute, les travaux qui n'en étaient encore qu'à leur début, avaient été abandonnés pour deux raisons: avant tout parce qu'ils étaient trop coûteux, ensuite parce qu'ils prévoyaient l'érection d'un énorme temple à la déesse Athéna, protectrice de la ville qui, avant le saccage, avait son temple en un autre lieu. Traditionaliste et bigot, le parti oligarchique affirmait qu'Athéna serait furieuse de se voir déménager. Et les Athéniens le croyaient parce qu'en dépit de toutes leurs idées progressistes, ils étaient bien encore superstitieux comme un peu tous les traditionalistes d'hier et d'aujourd'hui. Un peu comme nos regardeux de hockey télévisé et de téléromans, qui se disent "bien d'accord avec la science", mais qui n'en lisent pas une ligne de l'année.
Périclès ne se tint pas pour battu. Au cours d'un mémorable débat à l'Ecclésia, il eut raison des deux objections et fit commencer le travail par les deux architectes Ictinos et Callicrate sous la direction de Phidias.
C'était l'année même où Phidias était arrivé à Athènes appelé par l'autokrator. Fils de peintre, il avait été peintre lui-même: il avait travaillé dans l'atelier de Polygnote de Thasos, le grand maître des premières années du siècle; c'est de lui qu'il avait appris à voir grand. Polygnote ne peignait pas de tableaux, mais des murs entiers, et ses fresques fourmillaient de personnages. Ulysse aux Enfers, le sac de Troie, les Troyennes étaient de véritables films sur lesquels toute la Grèce s'était extasiée. Il avait fait cadeau de ces fresques aux gouvernements de différentes villes, se contentant d'être entretenu somptueusement par celles-ci.
Phidias, qui lui ressemblait à beaucoup d'égards, après avoir bien appris de lui le dessin et la perspective, troqua son pinceau contre un ciseau qui lui parut plus adéquat à la réalisation de ses conceptions grandioses. En ce temps 4 écoles se disputaient la primauté en sculpture: celle de Reggio, celle d'Argos, celle d'Égine et celle d'Athènes, chacune ayant ses champions qui se livraient à des matchs. Des maîtres qui l'influencèrent beaucoup furent Agélade et Polyclète d'Argos qui avaient inventé une sorte de « géométrie des formes », c'est-à-dire qu'ils avaient découvert le rapport de dimensions existant entre la tête, le torse, les jambes, voire les ongles d'un corps.
Un autre maître de Phidias fut certainement Myron, élève d'Agélade comme Polyclète et fondateur de l'école attique. Il est l'auteur du fameux discobole que, toutefois, ses contemporains ne considéraient pas comme son chef-d'oeuvre: ils préféraient au Discobole, Athéna et Marsyas dont il existe une copie au Musée de Latran. Myron fut certainement celui qui traduisit le mieux dans le bronze et dans le marbre les recommandations de Socrate, en représentant ses figures en mouvement. Il préférait, comme Polyclète, les athlètes et les animaux; sa Vache semblait tellement vraie qu'un admirateur, imitant une vache, lui cria: « Meugle ! » Mais Phidias ne lui pardonnait pas de voir les choses en petit et de préférer l'harmonieux au grandiose.
Sur Phidias en tant qu'homme, nous ne savons pas grand-chose. Il semble qu'il était déjà surchargé d'années et de désillusions quand il mit la main au Parthénon, car il s'y est représenté dans une fresque, vieux, chauve et mélancolique. Tout laisse supposer qu'il était exactement le contraire de Zeuxis, de Parrhasios et de Polyclète, c'est-à-dire qu'il était perpétuellement mécontent de son oeuvre qui respirent, pourtant, la magnificence, la grâce et la sérénité. Les fonctions qu'il avait acceptées l'obligeaient seulement à dessiner le plan de l'oeuvre énorme et à en contrôler la réalisation. Mais il voulut aussi sculpter trois statues de la déesse dont deux au moins étaient de proportions colossales, et la troisième d'ivoire et d'or, incrustée de pierres précieuses. Il nous est impossible de porter un jugement sur elles parce qu'il n'en subsiste rien, mais les contemporains apprécièrent la plus petite, l'Athéna de Lemnos, ce qui nous laisse penser que, presque toujours, ce fut sa soif du grandiose qui trahit Phidias.
Ce devait être un homme solitaire et d'abord difficile, car c'est le seul personnage célèbre d'Athènes dont nous ne trouvions aucun souvenir chez les mémorialistes et chez les libellistes de l'époque. L'unique information sûre que nous ayons sur lui, est qu'il fut accusé en -433 d'avoir détourné une partie de l'or et de l'ivoire qui lui avaient été attribués pour sa statue. Assurément, le coup était dirigé plus contre Périclès que contre lui; mais ce qui est certain, c'est que Phidias ne sut pas expliquer la disparition et fut condamné. Sa renommée désormais était telle que la sentence fit scandale et que le gouvernement d'Olympie offrit au gouvernement d'Athènes de le dédommager à condition de laisser libre le sculpteur à qui Olympie commanda la statue de Zeus dans le temple immense consacré à ce dieu.
Phidias n'avait pas seulement recouvré la liberté: il avait enfin trouvé l'espace qu'il cherchait. Bien qu'ayant représenté le roi des dieux siégeant sur son trône, il lui donna plus de 20 mètres et, cette fois-là encore, employa l'or et l'ivoire. Quand ils le virent, le jour de l'inauguration, les habitants d'Olympie s'écrièrent: « Espérons qu'il ne va pas se lever; autrement, c'en est fait du toit! » Cependant cette oeuvre dont, malheureusement, il ne subsiste rien à part quelques fragments du piédestal, fut unanimement considérée comme une des 7 merveilles du monde. Satisfait pour la première fois de sa vie, Phidias demanda à Zeus de lui donner un signe de sa satisfaction. Zeus, dit-on, fit tomber sa foudre sur le temple, ce qui était une façon de le féliciter un peu bizarre. Mais Paul-Émile et Dion Chrysostome qui purent encore voir la statue affirment que c'était bien un chef-d'oeuvre. Un des secrets de son art était de traiter un sujet grandiose et officiel avec vie, mais une vie si proche du quotidien, si vraie, qu'il va jusqu'à sculpter un cheval qui tente dans un cortège de se débarrasser d'une mouche importune.
Phidias finit mal. Les uns disent qu'il quitta Olympie pour revenir à Athènes où on le remit en prison et où on l'y garda jusqu'à sa mort. D'autres affirment qu'il émigra à Élis où on le condamna, on ne sait pas pourquoi, à la peine capitale. Il devait y avoir dans son caractère quelque chose qui en faisait un ennemi des hommes, puisque personne ne l'aimait, sauf ses deux élèves, Alcmène et Agoracrite, qu'il eut comme amants et qu'il aima au point de mettre quelques unes de ses oeuvres à leur nom; un peu comme ces parents qui font les travaux d'étudiants de leurs enfants en les aimant d'un amour un peu croche. Pourtant, il ne fut pas seulement un grand sculpteur, mais encore un très grand maître: il créa non seulement un style, mais encore une école et transmit ses règles à des élèves tels qu'Agoracritos et Alcamène, continuateurs du « classique ».
Nous avons légèrement anticipé. Il nous faut revenir à l'époque où Périclès, encore solidement installé, avant de revenir à sa chère Aspasie, montait chaque jour sur l'Acropole voir les progrès que faisaient les travaux sous la direction de Phidias. On avait commencé par le côté sud-est de la colline où Callicrate avait jeté les premières pierres de l'Odéon sorte de théâtre destiné aux concerts, d'une forme conique extrêmement moderne. Les Athéniens perçurent aussitôt sa ressemblance avec la tête en poire de Périclès, si bien que les mauvaises langues de l'opposition rebaptisèrent aussitôt celui-ci « Odéon », d'où le mot ode (odos odos) qui veut dire chant. En dehors de l'Odéon, les gradins de marbre bordés de deux rangées de statues étaient déjà avancés, et, au sommet, Mnésiclès dressait les colonnes doriennes qu'on devait appeler par la suite les Propylées, ou avant-portes d'un grand complexe de temples ou de sanctuaires.
Nous n'avons pas l'intention de faire ici une description du monument: c'est le rôle des archéologues et des historiens de l'art. Il s'appelle Parthénon, tout le monde le sait, de « ton parthénon » qui veut dire « des vierges ». Mais ce nom n'était donné à l'époque qu'à la petite pièce occupée par les prêtresses de la déesse, dans un coin de l'aile ouest; on ne comprend pas qu'avec le temps, il ait fini par être appliqué à un ensemble aussi complexe et majestueux.
Certainement que ses amis personnels, dont certains étaient des ennemis politiques, montaient avec Périclès visiter les chantiers. Socrate suivi de ses élèves parmi lesquels Alcibiade et Platon, son ancien maître Anaxagore qui, peut-être bien, là-haut, ne regardait pas les statues et les chapiteaux mais inspectait le ciel pour y chercher des rapports d'espace, entre étoiles, Parménide avec son pupille Zénon, l'éternel contradicteur, Sophocle, Euripide, Aristophane: tous personnages qui ont laissé leur sillage. On rencontrait un de ces personnages à chaque tournant de rue dans cette Athènes de Périclès. Très peu d'entre eux y étaient nés. Mais le fait qu'ils étaient obligés d'y venir pour trouver un terrain favorable à leurs oeuvres et à leurs idées, nous donne la mesure de l'importance d'Athènes et du degré de son développement.
C'est en même temps que mûrissait sur l'Acropole le chef-d'oeuvre le plus complet du génie grec, le Parthénon, que, dans le reste de cette petite ville de 200,000 habitants, on jetait les bases de toutes les écoles philosophiques et l'on préparait les thèmes du conflit qui allait naître entre la foi et la raison.
C'est là le secret de l'extraordinaire floraison intellectuelle d'Athènes lors de son siècle d'or: l'intimité des contacts entre tous ses participants, enserrés qu'ils sont dans le cercle étroit des remparts de leur ville, groupés dans l'agora ou les maisons des hétaïres, l'intense participation de tous à la vie publique, l'entraînement que tous ont à rapidement réagir aux impulsions politiques et culturelles les plus importantes enfin la liberté que la démocratie d'Athènes sut garantir à la circulation des idées. Une pensée d'Empédocle, un sophisme de Pythagore, un bon mot de Gorgias, une insolence d'Hermippe, passaient immédiatement de bouche en bouche, faisaient le tour de la ville, avaient leur écho à l'Ecclésia, arrivaient jusqu'à Sophocle, influençant sa tragédie.
Qui sait si les Athéniens se rendaient compte de l'immense privilège qu'ils avaient reçu de Zeus en naissant à Athènes à cette époque ? Peut-être que non. Les hommes ne savent apprécier et mesurer que la chance des autres et point la leur.
CHAPITRE VIII
LA RÉVOLUTION DES PHILOSOPHES
Même si Athènes n'eut pas le monopole de la science, elle fut la patrie des philosophes, non en vertu d'une prédestination naturelle due au génie supérieur de ses enfants, mais seulement par son caractère impérial et cosmopolite qui la rendait réceptive aux idées, plus curieuse et plus tolérante que les autres villes grecques. Les savants, sauf Socrate et Empédocle, sont de grands voyageurs. La philosophie, jusqu'à Socrate, ce furent les immigrés qui la lui apportèrent, et tout se parle ou s'écrit en ionien, véritable dialecte inter-grec. Mais alors que Sparte l'interdisait parce qu'elle n'y voyait qu'une « incitation aux dissentiments et aux diatribes inutiles », Athènes ouvrit ses portes avec enthousiasme à ceux qui en faisaient profession: elle les accueillit dans ses maisons et dans ses foyers, les nourrit et en honora beaucoup du titre de citoyen. On ne saurait trop dire si cela l'aida à mieux vivre. Mais cela lui permit de survivre dans le souvenir des hommes, pour qui le nom d'Athènes résume et symbolise tout le génie de la Grèce antique.
Les agents vecteurs de cette floraison philosophique furent les sophistes, mot qui a pris, avec le temps, un sens péjoratif, mais qui voulait dire au début « maîtres de sagesse ». C'est Protagoras qui inaugura le mot, en se l'attribuant lorsqu'il vint d'Abdère à Athènes afin d'y fonder une école. On disait que, pour y être admis, les jeunes gens devaient payer un prix raisonnable. Ce prix étant multiplié par le nombre d'auditeurs et sans frais puisque la leçon se faisait souvent dehors, ces "profs" encaissaient gros (100 mines des fois), parce qu'ils étaient rien de moins que des vedettes. Il est probable qu'un peu de l'antipathie qui finit par entourer les sophistes était due à l'exagération de ces prix. Mais la raison profonde était différente; ce fut leur abus des argumentations spécieuses, des subterfuges dialectiques, en somme de tout ce qu'on finit par appeler « les sophismes ».
En fait, les esprits conservateurs comme Platon, et aussi Socrate, utilisèrent ce trait de jouteurs retors qu'avaient les sophistes pour les discréditer, exactement comme d'autres esprits conservateurs discréditèrent ceux qui s'étaient eux-mêmes appelés les Libertins. Ils firent d'eux des dépravés sexuels, d'où le sens péjoratif de libertin et de libertinage. Ces Libertins, au XVIIe siècle, aspiraient simplement à la liberté politique, morale et culturelle. Venus un siècle trop tôt, ils perdirent leur combat et furent discrédités jusque dans leur nom même. Exactement comme les Grecs et les Romains eux-mêmes qui dépréciaient ceux qu'ils appelaient les Barbares, ou comme les chrétiens qui déprécièrent le mot païen. Comme aujourd'hui le mot sexe fait encore pervers, sale et cochon, quand du temps des Grecs il était une déesse. Mais en fait, les Sophistes étaient de véritables savants, les premiers de l'histoire du monde. Leur oeuvre a été détruite par un fait naturel, l'incendie de la Bibliothèque d'Alexandrie, et par un fait culturel, la destruction systématique et volontaire de leurs ouvrages littéraires, philosophique et scientifiques par les chrétiens et les islamiques. Tout ce qui contredisait la foi, soit chrétienne ou islamique, devait être détruit. Seul a pu échapper ce qui était christianisable, soit une grande partie des oeuvres de Platon et d'Aristote, elles-mêmes expurgées, car on a détruit les traités sur l'amour d'Aristote. Cela s'appelle un crime contre l'histoire de l'humanité. Et pour ce crime contre la mémoire des hommes, il n'y a pas de prescription.
Ces hommes joutaient entre eux, dans une rivalité savoureuse, souvent mordante. Protagoras garocha cette réponse à un poète qui l'injuriait parce qu'il n'approuvait pas ses vers: « Mon cher, j'aime mieux t'entendre m'injurier que d'entendre tes vers »! Hippias, réputé pour être versé en plusieurs sciences, se moquait de Socrate parce qu'il répétait toujours la même chose tout en disant qu'il ne savait rien. Socrate l'envoya sur les roses en lui disant: « Toi, sur le même sujet, tu ne dis jamais la même chose »! Encore comme de nos jours, il y avait des rivalités entre disciplines, ou du mépris entre discipline, toujours le fruit de l'ignorance. Un jour, Gorgias dit que « ceux qui négligeaient la philosophie pour se consacrer aux sciences annexes étaient semblables aux prétendants: ils désiraient Pénélope, mais couchaient avec les servantes ». Un certain Chérophon voulait critiquer le travail de Gorgias et lui posa une colle: « Pour quelle raison, Gorgias, les fèves produisent-elles des gaz dans l'estomac, [sous-entendu: "et bien sonore un peu plus bas"], et non dans le feu ». Du tac au tac, Gorgias répond: « Si la terre fait pousser des fèves, c'est pour des gars comme toi ». Son enseignement, c'était justement de « former des gens habiles à parler » parce que le pouvoir, à l'Ecclésia appartient à celui qui sait parler. La bataille avec Platon portera là-dessus: la persuasion repose sur la créance, qui n'est pas le juste et l'injuste. Le séduisant n'est pas le juste, comme le cours intéressant n'est pas le cours formateur. L'agréable accompagne ou non le bon, ne s'y substitue pas. Les sophistes étaient les premiers hommes de l'histoire humaine à jouir de la liberté; ils s'en saoulaient. Nés avec la Cité, ils mourront avec elle.
BION
On croit comprendre que les sophistes formaient un groupe social, issu des anciens démiurges de l'ancienne époque, mais un groupe social montant, impertinent, dont la force résidait uniquement dans leur mérite intellectuel et verbal. L'un d'eux avec aplomb nous a raconté d'où il vient. C'est Bion:
« Mon père était un fils d'esclave, et se mouchait avec sa manche (il veut dire que son père était marchand de lard), il était originaire de Boristhène, il n'avait plus de visage, mais portait écrite sur sa face mutilée la cruauté de son maître. Ma mère était la seule femme que ce pauvre homme pût prendre, elle était catin et sortait d'une maison close. Mon père, ayant fraudé le fisc, fut vendu et toute sa famille avec lui. Un orateur m'acheta sur le marché quand j'étais encore jeune et gracieux. Il m'a laissé tous ses biens en mourant. J'ai brûlé ses papiers, j'ai tout détruit, je suis venu à Athènes, et je me suis mis à enseigner la philosophie: Voilà la race et le sang dont je me vante de descendre.»
PROTAGORAS
Il est normal que ces hommes de caractère aient inventé la science et la rhétorique, cet art de persuader, de faire triompher l'argument le plus faible du plus fort, de démontrer également vrai le faux et le vrai. Certains se faisaient payer cher, comme Protagoras qui reçut 10,000 drachmes pour une leçon, soit 10,000 fois le salaire journalier d'un artisan grec. Un vrai Pynk Floyd au stade de Montréal, mais à scientificité plus élevée. Cela suscitait jalousie, mais aussi émulation et respect social, car on ne peut s'imaginer à quel point la majorité des hommes vénèrent l'argent et ceux qui en possèdent. Mais les sophistes ne furent pas les sales cupides qu'on nous a présentés pour les dénigrer. Les Grecs les prisaient tellement qu'on dressa pour Gorgias une statue, en or massif tient à souligner Cicéron, dans le temple d'Apollon en remerciement de son Discours pythique déclamé lors des Panégyries. Aujourd'hui, il n'y a même pas de statue pour celui qui a inventé la télévision, la puce ou autre merveille. Les Grecs savaient être reconnaissants, au sens qu'ils ont honoré par les meilleurs ce qu'il y a de grand chez l'homme. Il y a une statue de Duplessis devant l'Assemblée nationale. Les Grecs l'aurait remplacée par celle du Frère Marie-Victorin.
Ils ne formaient pas entre eux une caste, un clergé, une formation politique, ou tout autre gang du même genre. Ils n'avaient entre eux aucune solidarité corporatiste. Ils vivaient, se stimulaient au moyen de leurs divisions intellectuelles, comme tous ceux qui aiment penser. Toujours au cours de l'histoire humaine, ceux qui haïssent l'intelligence humaine veulent faire taire les autres, les autres qui pensent différemment d'eux. Pas une seule fois dans leurs écrits des penseurs grecs ne figurent le moindre désir ou la moindre allusion de "faire fermer la gueule" à ceux qui émettaient des opinions différentes des leurs, comme on en trouve au contraire systématiquement dans saint Augustin, Thomas d'Aquin, la plupart des Pères de l'Église, dans les édits des rois, des empereurs, des fascistes et des communistes de l'époque moderne. Pourtant, les penseurs grecs avaient tout autant de motifs personnels ou idéologiques pour s'opposer à leurs contemporains que les autres. À preuve, leur irréductible opposition métaphysique, que nous raconte Platon dans son Théétète. Cette opposition viscérale et fortement émotive sera de tout temps entre les athées matérialistes et les croyants spiritualistes:
L'ÉTRANGER
« Il semble vraiment qu'il y ait entre eux comme un combat de géants, tant ils contestent entre eux sur l'être.
THÉÉTÈTE
« Comment cela ?
L'ÉTRANGER
« Les uns tirent sur la terre tout ce qui tient au ciel et à l'invisible, enserrant littéralement rocs et chaînes dans leurs bras. Comme ils n'étreignent que des objets de cette sorte, ils soutiennent opiniâtrement que cela seul existe qui offre de la résistance et se laisse toucher; ils définissent le corps et l'existence comme identiques et, si un philosophe d'une autre secte prétend qu'il existe des êtres sans corps, ils ont pour lui un souverain mépris et ne veulent plus rien entendre.
THÉÉTÈTE
« Ce sont là, ma foi, des gens intraitables; car j'en ai moi-même souvent rencontré.
L'ÉTRANGER
« C'est pourquoi ceux qui contestent contre eux se défendent avec beaucoup de circonspection du haut de quelque région invisible et les forcent de reconnaître certaines idées intelligibles et incorporelles pour la véritable essence. Quant aux corps de leurs adversaires et à ce que ceux-ci appellent la vérité, ils la brisent en menus morceaux dans leur argumentation, et, au lieu de l'essence, ne leur accordent qu'un mobile devenir. Sur ce terrain, Théétète, il y a toujours une lutte acharnée entre les deux camps. »
Ces sophistes avaient certes besoin d'argent pour vivre. Voici comme Protagoras gérait ses recettes: « Après la leçon on me verse, si on accepte, l'argent que je demande. Sinon, on se rend dans un temple, on prête serment et on me verse la somme que l'on estime correspondre à la valeur de l'enseignement donné ».
Nulle part au monde n'existe aujourd'hui une méthode de rémunération aussi honnête pour un produit ou un service, sauf très partiellement par le pourboire, et totalement chez ces pauvres musiciens de la terrasse du château Frontenac et leurs rares semblables. Ces profs d'université ambulants faisaient, comme Protagoras, leur publicité ainsi:
« Jeune homme, voici ce qui t'attend si tu entres dans mon école. Les autres [profs sophistes] gâtent les jeunes gens. Ils leur font apprendre le calcul, l'astronomie, la géométrie, la musique. Au contraire, celui qui vient chez moi, il n'apprendra rien d'autre que ce pour quoi il est venu. Cette science, c'est le bon conseil pour les affaires domestiques et pour les affaires de la cité, savoir comment y être le plus efficace, par ses actions et par ses discours ».
Le même Protagoras discuta une journée entière avec Périclès, le chef de l'État, pour déterminer qui, du javelot, du lanceur ou les commissaires des Jeux, était responsable de la mort accidentelle d'un athlète tué par un javelot sur le site des Jeux. Ils étaient très prisés pour leur avis, leur science et leur prestige. Ce Protagoras était si habile dans le discours qu'il faisait de la poétique, de la maîtrise de la langue, la « partie majeure de la culture »; aujourd'hui, on a placé bien à tort la physique et la biologie au même podium. Platon sera son adversaire et voudra y mettre, avec un bien meilleur jugement, l'éthique. Aristote dira des poètes qu'ils ne « disent que des banalités », comme ces artistes ou ces hommes d'affaires que Denise Bombardier fait parler en philosophes. Les sophistes, à l'encontre de ce qu'on a dit sur eux, tenaient l'éthique en haute estime. Écoutons Gorgias dire à ses compatriotes, qui accouraient et payaient cher pour l'écouter:
« La parure d'une cité, c'est le courage des ses héros. Celle du corps, c'est sa beauté. Celle de l'âme, sa sagesse. Celle d'une action, c'est son excellence. Celle d'un discours, c'est sa vérité ». Que nous disent aujourd'hui les panneaux qui entourent nos villes? "Avec cette huile à moteur votre voiture ira loin". C'est pour cette raison qu'on a intérêt à connaître les anciens Grecs.
Protagoras, lui, ne tomba jamais dans le sophisme au sens péjoratif, présenter le mensonge comme vrai pour faire triompher sa cause. Platon lui-même, qui a eu le temps de le connaître et qui ne l'aimait pas, a relaté ses dialogues avec Socrate en reconnaissant que, des deux c'était Protagoras qui discutait avec le plus de mesure et d'objectivité et que c'était plutôt Socrate qui, le cas échéant, se rabattait sur des sophismes. Diogène Laërce va encore plus loin. Il déclare que c'est Protagoras qui a inventé la fameuse méthode socratique. Protagoras a écrit l'une des phrases les plus belles et les plus vraies de toute la culture de l'histoire humaine: "L'homme est la mesure de toute chose" . Quoi qu'il en ait été, il n'y a aucun doute que c'est à lui qu'on doit le relativisme philosophique quant au problème de la connaissance. Gorgias reprit la même idée et dit: « La nature des objets que nous voyons n'est pas déterminée par notre volonté, mais par ce que chacun se trouve être ». La reconnaissance de l'unicité de chacun des êtres humains (Philippe-André est unique au monde) troublait les esprits, tendus jusqu'alors à ne reconnaître que l'universalité des êtres humains (Philippe-André en tant qu'homme est semblable à tous les hommes).
Jusqu'alors, le problème qui avait le plus occupé l'esprit des Grecs, avait été celui de l'origine des choses. Tant il est vrai que presque tous leurs livres s'intitulaient De la Nature et se proposaient de tirer au clair la façon dont s'étaient formés le monde et les lois qui réglaient celui-ci. En fait, ces philosophes étaient des hommes de science, car le mot philosophie ne s'était pas à l'époque antique et médiévale réduit comme aujourd'hui à l'éthique et la théorie de la connaissance (épistémologie). Protagoras se proposa au contraire de rechercher par quels moyens l'homme pouvait se rendre compte de la réalité et jusqu'à quel point il pouvait la connaître. Il arriva à la conclusion qu'il devait se résigner à ne pas connaître davantage que ce que percevaient ses sens: sa vue, son ouïe, son toucher, son odorat. Certes il ne pouvait pas aller bien loin, l'homme, avec des instruments aussi variables et imprécis. Mais c'était justement pour cela qu'il devait renoncer à la découverte qu'avait poursuivie Héraclite, de « vérités éternelles », valables pour tous les temps et dans n'importe quelle circonstance, et se contenter de la vérité valable pour lui, à un moment donné et dans une occasion déterminée en admettant que cette vérité-là était susceptible de ne pas avoir de valeur pour un autre ni même pour lui à un autre moment et dans des circonstances différentes.
Nous pouvons parfaitement nous rendre compte que, si cet enseignement enflammait l'enthousiasme des cercles intellectuels, elle suscitait le scandale et l'appréhension parmi les gens timorés et respectueux de l'ordre constitué. C'était une bonne secousse imprimée aux « principes » (points de départ, dans un raisonnement) sur lesquels la société d'Athènes, comme toutes les sociétés de toutes les époques, était fondée et qui ne sauraient être remis en discussion sans provoquer un séisme. Le bien, le mal, Zeus lui-même n'étaient donc que des vérités contingentes et subjectives auxquelles quiconque était libre d'opposer quelque chose d'autre et de tout à fait différent ?
Lors d'une conférence qu'il fit devant un public de libres penseurs parmi lesquels figurait le jeune Euripide qui ne devait pas l'oublier par la suite, Protagoras répondit qu'il en était bien ainsi. Alors le gouvernement le bannit, confisqua ses livres et les fit brûler sur la place publique. Le Maître s'embarqua pour la Sicile et il semblerait qu'il périt au cours d'un naufrage. Mais il avait laissé une profonde impression à tous ceux qui l'avaient connu personnellement. Il avait eu de très nombreux élèves parce que, s'il était réel qu'il demandait 6 millions aux riches, il n'en était pas moins vrai qu'il avait enseigné gratis à ceux qui, dans le temple, lui avaient juré devant Zeus qu'ils étaient pauvres: intelligente façon de faire pour un homme qui déclarait ne pas croire à Zeus. S'il était dans son droit de ne pas respecter la croyance des autres, il respectait chez eux la liberté de croire ou de ne pas croire. Et surtout, il avait jeté une semence dans la société athénienne: celle du doute.
GORGIAS
Il fut remplacé par Gorgias qui était un diplomate envoyé à Athènes en qualité d'ambassadeur par la ville sicilienne de Léontium afin de solliciter une aide contre Syracuse. Gorgias avait été l'élève d'Empédocle; mais il tenait des sophistes et sa méthode et son profond scepticisme qui se résumait en trois positions fondamentales: d'abord rien n'existe en dehors de ce que l'homme peut percevoir au moyen de ses sens; ensuite, même si quelque chose existait, nous ne pourrions pas le percevoir, enfin même si nous pouvions le percevoir, nous ne pourrions pas le communiquer aux autres.
Gorgias s'en tira parce qu'en bon diplomate qu'il était, il s'en tint là, en évitant de mêler les dieux à l'affaire. Au fond, il était logique. Car il est normal de s'attirer des ennuis pour affirmer les « vérités éternelles » mais non pas pour les nier. Les sens dans lesquels il avait mis tant de confiance le récompensèrent en le comblant de tous les plaisirs qu'ils peuvent donner jusqu'à l'âge de 108 ans. Gorgias voyagea dans toute la Grèce en faisant des conférences dans les villes les plus aristocratiques où il se faisait inviter. Il était presque octogénaire lorsqu'aux Jeux Olympiques de -408, il obtint un énorme succès pour la grande allocution dans laquelle il invitait les Grecs, engagés déjà dans une lutte fratricide, à la paix et à l'union contre les Perses dont la puissance ressuscitait. Avant de mourir, il eut également la sagesse de manger tout son patrimoine.
Gorgias qui vécut très vieux en attribue la 1ère cause à ceci: « Je n'ai rien fait par recherche du plaisir ». Disons qu'il devait mentir un peu. Mais sûrement pas dans la 2e cause qu'il avance, tant elle est fréquente chez les Grecs: « Je ne me suis jamais soucié de l'avis des autres ». Dans le cas de Gorgias, on comprend aisément pourquoi. Toute sa philosophie tenait en 3 propositions:
1- Rien n'existe.
2. S'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender;
3. Même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni l'expliquer aux autres.
On comprend dès lors qu'il en soit arrivé là s'il ne se souciait « jamais de l'avis des autres ». Mais il a défendu une philosophie audacieuse qui a pour nom le nihilisme (de nihil en latin = rien). Pas étonnant, que certains sophistes aient été persécutés un petit peu, tant en Grèce qu'à Rome. Ce n'est pas tous les gens qui aiment se faire dire qu'ils n'existent pas.
PRODICOS
D'une bien différente nature était Prodicos. « Il pourchassait les jeunes gens de la noblesse ou ceux qui appartenaient à des familles riches. Il mettait tant d'ardeur à cette chose qu'il s'adjoignit des rabatteurs. Il résistait mal à l'attrait de l'argent et s'adonnait au plaisir ».
Ainsi le présente un de ceux qui ne l'aimait pas. Prodicos fut accusé, comme Socrate, de corrompre la jeunesse et fut condamné comme lui à s'envoyer un verre de ciguë derrière le chiton. Il donnait des leçons à 50 drachmes, d'autres à 1 drachme. On ne sait la durée exacte de chacune. Toujours est-il que Prodicos affirmait que les dieux n'existaient pas, mais il appelait divin tout ce qui était utile, un peu comme aujourd'hui ceux qui ne croient pas à l'enfer ont ce mot à la bouche « c'est l'enfer! » pour tout ce qui ne leur plaît pas. Prodicos, lui, avait le sens de la progression. Il disait que le doublement de la passion, c'était l'amour, et le doublement de l'amour c'était la folie. On ignore s'il était marié, le 3e stade.
HIPPIAS
Hippias avait une mémoire tellement impressionnante qu'il pouvait écouter une seule fois une liste de 50 noms et la réciter dans l'ordre qu'il l'avait entendue. Il fut ambassadeur plus souvent que tout autre Grec en représentant sa ville Élis. Jamais il ne perdit sa réputation par quelqu'action déplacée comme il arrive si souvent aux individus vraiment personnels et audacieux. Platon qui le jalousait un tantinet lui adresse la parole avec une subtile ironie qui fait le charme de ses dialogues:
« Tu es, Hippias, absolument le plus savant de tous les hommes dans de multiples arts: une fois, je t'ai entendu te vanter avec emphase de ta grande et enviable science, alors que tu passais sur l'agora, dans le quartier des banquiers. Tu racontais qu'une fois tu étais allé à Olympie avec, sur toi, rien que des objets de ta fabrication. D'abord (c'est par lui que tu commençais) l'anneau que tu avais au doigt, c'était ton oeuvre, car tu sais ciseler les anneaux; de même ton sceau était ton oeuvre; ton peigne et ta fiole à parfum, tu les avais faits toi-même aussi. Ensuite, les sandales que tu portais, tu disais que tu les avais confectionnées toi-même, ainsi que tissé ton manteau et ta tunique; mais ce qui étonna le plus les gens et marqua bien, à leurs yeux, l'immensité de ton savoir, ce fut lorsque tu expliquas que la ceinture que tu portais sur ta tunique était pareille aux plus luxueuses des ceintures de Perse et que tu l'avais tressée toi-même. Sans compter que tu y étais allé aussi avec des poèmes, des épopées, des tragédies, des dithyrambes et de nombreux discours sur tous les sujets et dans tous les styles. Quant à ces arts dont j'ai parlé tout à l'heure, tu disais que tu étais parvenu à en avoir une connaissance supérieure aux autres hommes, ainsi que sur les rythmes, les accents, la correction des termes, ainsi que dans de nombreux domaines, si je me souviens bien. Et justement, j'allais oublier la mnémotechnique dont tu es, paraît-il, l'inventeur, et dans laquelle, à t'en croire, tu es passé maître avec brio».
On ne sait ce que lui a répondu Hippias, mais il a dû être ravi, car Platon n'a jamais eu la réputation d'être un menteur.
Il passait son temps à parler aux foules et à débattre, ce dont il profita pour amasser une immense fortune et pour se faire donner la citoyenneté dans les petites villes comme dans les grandes, car en Grèce celui qui représentait sa Cité auprès d'une autre recevait la citoyenneté de la cité d'accueil, au lieu qu'aujourd'hui la cité d'accueil préfère céder sa souveraineté sur un bout de terrain qu'elle donne pour l'immeuble de l'ambassade étrangère. Un jour, il se rendit à Inycos, trou perdu habité par des Siciliens dont Platon s'était payé la tête dans un de ses dialogues, pour y récolter une galette (20 mines, soit 60,0000 drachmes). Ailleurs, il épata son père qui n'en revenait pas de voir son fils ramener 150 mines. Il donna tout à son père. Parce qu'un père à cette époque, ça voulait dire quelque chose.
Hippias, un mélange d'Yvon Deschamps et de Newton, car il était capable de diversité et de profondeur. Mais que pouvait-il bien leur dire pour être aussi populaire? Il leur racontait leur propre histoire, comme font les grands artistes et on ne s'aperçoit pas que c'est notre histoire qu'ils nous racontent. Platon nous raconte comment Hippias lui a donné les trucs de sa méthode: « Les généalogies, Socrate, les généalogies des héros et des hommes, les fondations de cités. Je leur raconte comment dans l'Antiquité s'instituèrent les villes. En somme, toute l'histoire de l'Antiquité, voilà ce qui les comble de plaisir. J'ai dû même apprendre par coeur tous ces sujets. [Et je leur raconte tout ça] comme les vieilles femmes aux petits enfants ». Fin finaud, il raconta aux Spartiates l'histoire des villes de leur région, ce qui les réconforta du bien-fondé de leur mainmise impitoyable sur elles. Un vrai historien, cet Hippias. Il raconte-justifie ceux que l'histoire a fait victorieux, car les vaincus ont tout perdu, y compris la trace qu'ils auraient pu laisser dans la mémoire des hommes.
Sur les traces de ces trois grands hommes, Protagoras, Gorgias et Hippias, ... leur nom se ressemblait, un peu comme nos Anne, Joanne, Diane, Marianne... on vit pulluler une cohorte de sophistes de moindre envergure parmi lesquels il y en avait de bons et de mauvais mais les mauvais étaient plus nombreux que les bons. Ils stimulèrent l'esprit dialectique, habituèrent les Athéniens à raisonner d'après des schèmes logiques et contribuèrent fortement à la formation d'une langue précise, en soumettant leurs substantifs et leurs adjectifs à un rigoureux examen. C'est avec eux qu'à côté de la poésie, naît la prose grecque. Il est probable que, sans eux Socrate lui-même ne serait pas devenu ce qu'il est devenu ou qu'il eût mis plus longtemps à devenir tel. Mais il n'y a pas le moindre doute qu'ils ont, sinon provoqué, du moins hâté la décomposition de la société. Il existe des non-conformismes qui font plus de mal que de bien quand ils nient pour la seule satisfaction de nier et font de leurs négations un exhibitionnisme. Le Club du Diable, que certains intellectuels à la page fondèrent au cours de ces années pour se livrer à d'énormes ripailles les jours où le calendrier demandait le jeûne, nous est antipathique bien que nous n'ayons jamais cru aux dieux grecs. Il y a une manière de braver la tradition et la superstition encore plus vulgaire qu'elles. C'était surtout cela que Socrate condamnait chez les sophistes, qui lui avaient enseigné tant de choses. En fait, il soupçonnait que leur relativisme métaphysique les amène au relativisme moral. Socrate avait raison sur un point: on peut douter de toutes les interprétations de la connaissance en physique, chimie, biologie, économique. Mais sur le respect de la vie, le rejet du vol, du meurtre, du viol, on ne peut douter une seule seconde, sinon on va à la catastrophe.
THÉODORE
Pourtant certains sophistes, surtout les nihilistes, fleurtaient avec des idées que non seulement nous les modernes mais aussi leurs contemporains trouvaient très dérangeantes, très provocatrices. Tel ce Théodore qui eut des disciples, les philosophes nommés Théodoriens. Ce Théodore ruina toutes les opinions qu'on avait sur les dieux dans son livre sur Les Dieux. On dit qu'Épicure en a tiré la plupart de ses arguments. Il prenait pour termes des choses la satisfaction et la peine. L'un venait de la sagesse, l'autre de la sottise. Il pensait que la sagesse et la justice étaient des biens, que les habitudes contraires étaient des maux, que le plaisir et la douleur étaient des intermédiaires entre les deux catégories. Il nie aussi l'amitié, parce qu'on ne la voit ni chez les sots ni chez les sages. Chez les sots, elle s'évanouit dès que la nécessité qui l'avait amenée disparaît, et les sages, se suffisant à eux-mêmes, n'ont pas besoin d'amis. Il disait qu'il était raisonnable que le sage ne s'exposât pas pour sa patrie, car il ne faut pas s'exposer à perdre sa sagesse à cause de l'utilité des sots, et qu'au surplus, la patrie du sage, c'est le monde. Le sage pouvait aussi à l'occasion commettre un vol, un adultère, un sacrilège, car aucun de ces actes n'est laid par nature, si l'on enlève l'opinion vulgaire qui résulte de la réunion des sots. Le sage peut encore, en toute liberté et sans scrupules, avoir des mignons (des amants).
Il usait de ces arguments d'un égoïsme assez cru:
« Est-ce qu'une femme savante ne serait pas utile en tant que savante? --Oui.-- Et un enfant et un jeune homme savants ne seraient-ils pas utiles en tant que savants. --Oui-- Une femme belle ne serait-elle pas utile en tant qu'elle est belle, et un bel enfant et un beau jeune homme ne le seraient-ils point aussi en tant qu'il sont beaux? --Oui.-- Et maintenant, le bel enfant et le beau jeune homme ne seraient-ils pas utiles à ce la vue de quoi ils sont beaux? --Oui.-- Ils sont donc utiles pour faire l'amour. »
Ceci accordé, il poursuivait en conclusion: « Par conséquent, si on les aime en tant qu'ils sont utiles, on ne commet aucune faute, pas plus qu'on n'en commettrait si on se servait de la beauté en tant qu'elle est utile ».
Comme je l'ai déjà dit, plutôt que des inventeurs, ces sophistes furent des vulgarisateurs de ce que la pensée grecque était en train d'élaborer. Mais leur oeuvre a été détruite par les zélateurs chrétiens ou brûlés lors de l'incendie accidentel de la bibliothèque d'Alexandrie (700,000 volumes) lors des combats entre les Égyptiens et les soldats de César vers -47. De ces grands sophistes, dont un bon nombre étaient d'authentiques savants, nous n'avons de leur oeuvre que des ragots répandus par leurs adversaires. À cette époque, il n'existait ni journaux ni académies pour assurer les contacts et permettre les échanges entre écoles différentes. La Grèce n'avait pas d'unité géographique. Son génie était éparpillé en une myriade de villes et de petits États allant de l'Asie Mineure aux côtes orientales de l'Italie. Le plus grand service qu'aient rendu les sophistes fut précisément de sucer le miel de toutes les fleurs, de l'apporter à Athènes et de le fondre dans un creuset commun. Le moment était bien choisi parce que c'était juste alors que se définissait le grand conflit philosophique qui dure encore sans aucune possibilité de solution: le conflit de l'idéalisme (les idées sont la seule réalité) et du matérialisme (la matière physique est la seule réalité).
XÉNOPHANE
L'idéalisme (courant philosophique selon lequel les idées sont la seule réalité) a vu le jour à Élée, sur les côtes italiennes, et s'incarna en la personne de Parménide. On ne sait de lui que le peu que nous en a laissé Diogène Laërce; c'est-à-dire qu'il fut l'élève de Xénophane, le fondateur de l'école éléate. Xénophane était un personnage curieux et instable qui n'avait fait qu'émigrer toute sa vie parce que, partout où il allait, son esprit mordant, ses sarcasmes ne pouvaient que lui susciter des inimitiés. Il s'en prenait à tout le monde, mais particulièrement à son contemporain Pythagore qu'il accusait d'impuissance et d'hystérie. Il ne laissait même pas les morts tranquilles, mais disait d'Homère et d'Hésiode: « Ces panégyristes (propagandistes) du vol, de l'adultère et de la fraude », ce qui n'était pas tout à fait inexact, du reste. Il faut croire que la médisance est un élixir de longue vie, car Xénophane, qui ne cessa jamais de l'exercer, vécut plus de 100 ans.
PARMÉNIDE
Parménide ne partageait pas la haine que son maître avait pour Pythagore. Il étudia la philosophie de celui-ci et accepta certains de ses enseignements, particulièrement en astronomie. Mais il s'intéressait bien trop au monde des hommes pour se perdre dans le cosmos. Il fut chargé par le gouvernement d'Élée de rédiger un Code de lois. Il ne s'adonna à la philosophie qu'en guise de passe-temps; en fait d'écrits philosophiques, il fit un poème, comme c'était alors la mode, qu'il intitula (fatalement) Sur la Nature. Il ne subsiste autre chose de ce poème que quelques centaines de vers. Il prit le contre-pied de la thèse d'Héraclite pour qui « tout s'écoule » si bien que la réalité n'est autre chose que le flux, que cette transformation. Pour Parménide, « tout est stable » c'est-à-dire que la transformation n'est autre chose qu'une illusion de nos sens. Rien ne « commence », rien ne « devient », rien ne « finit ». L'unique réalité, c'est « l'être ». Et l'être est immobile parce que, si l'on présumait qu'il va de là où il est à là où il n'est pas, il faudrait admettre l'existence d'un espace vide lequel « n'étant pas » ne peut exister: L'être, par définition, remplissant tout de lui-même. L'être s'identifie également avec la pensée en tant qu'on ne saurait penser que ce qui est et, vice versa, ne peut exister que ce qui est pensé.
Diviser, n'est-ce pas un peu détruire? Tout gamin le sait quand il démonte la montre de son père. Connaître, n'était-ce pas pour la pensée naissante, encore accrochée à l'animisme primitif, démembrer ce grand corps qu'est la Nature et la réduire, même inexpliquée, à des parties mortes parce que séparées d'une tête originelle,?
Parménide a bien vu cette dissection qui assassine l'Être: "Tu ne réussiras pas à couper l'Être de sa continuité avec l'Être". Même si Parménide ne précise jamais ce qu'il entend par « l'être » qui a 4 sens différents, il nous paraît obscur, mais suivons-le quand même. Parménide veut sauver l'Être de tout ce qui le dissoudrait, le sauver des mouvements, des apparences et, surtout, de toute distanciation entre les choses, voire entre la pensée elle-même et les choses. Il faut donc que l'Être soit : "complet, immobile, incréé, impérissable, éternel". Parménide veut en faire comme un trou noir: "L'acte de la pensée et l'objet de la pensée se confondent". L'Être s'emprisonne dans son opacité, trou noir d'où rien n'échappe, imperméable à tout concept qui le fissurerait et par où le non-être s'infiltrerait pour sa plus grande perte. Parménide veut que l'Être ne connaisse ni division, ni accroissement, ni mouvement, ni naissance, ni mort. Son Être ressemble à un Sphinx imperturbable, à un mur de béton, à un gros Bouddha. Par ce curieux concept, Parménide a lui aussi concouru à affranchir de la pensée asienne la pensée rationaliste naissante d'Occident. Avec une telle radicalité d'un Être vraiment intraitable, toute discussion, toute science pouvait avorter, mort-née, par l'impossibilité de l'Être, "sphère bien arrondie s'équilibrant partout elle-même" comme une bille de billard, de laisser fuir quoi que ce soit. Cette sphère ne pouvait dès lors pas se dire grand chose à elle-même puisqu'il lui était interdit de porter en elle quelque division ou distinction que ce fût, ainsi que de porter hors d'elle quelque réalité, ne fût-ce qu'un mot. Les problèmes de l'Être parménidien commenceront lorsqu'il s'agira de penser. En effet, penser ou parler, n'est-ce pas la radicale fissure entre soi et le monde? Et Parménide ne veut pas de fissure dans son "Être".
L'Être à la façon de Parménide était une prison pour tout ce qui pouvait se distinguer de lui. Cet Être niait toute existence de ce qui n'était pas lui. S'en apercevront Platon d'abord dans son Parménide dont la conclusion aboutit au scepticisme, ainsi qu'Aristote qui récusera l'être parménidien: "Parménide prend l'Être au sens absolu, alors que les acceptions en sont multiples".
On se servira de Parménide en élevant son Être au statut de divinité. La pensée occidentale le nommera plus tard au Sénat de la théologie et du divin. En effet, la théologie chrétienne réservera à Dieu les caractères de l'Être parménidien. Ainsi, on sauvera Dieu de la corruption et le monde de la mort des cadavres putricibles. Pour les hommes que nous sommes, l'Être est à la vie ce que le non-être est à la mort. C'est quatre termes ne peuvent se définir que les uns par les autres en tant qu'opposés et contraires. Parménide le sait bien et il va tenter une sortie hors de cet Être sphérique plein et étouffant. Il sait que son Être si plein, si dense à force de vouloir nous sauver du néant par une densité-gravitation absolue, nous empêchera tout simplement de penser. En effet, son Être trop dense nous empêche de nous distinguer de ce que nous aurons à penser puisqu'il refuse toute distinction, y compris entre celui qui pense et sa pensée et, à fortiori, entre le penseur et l'objet de sa pensée.
Parménide trouve le moyen de résoudre l'impasse: L'Opinion, l'Apparaître: "Les hommes pensent que toutes les choses sont pleines à la fois de Lumière et de Nuit". La logique est ici bancale d'un paradoxe mais Parménide nous sort de sa Sphère et nous permet de penser, même au risque de se tromper. Il permet à l'apparence de couler sur le dos de l'Être comme de l'eau sur le dos d'un canard. Ainsi, la Pensée peut s'élever, se dégager de cette gravitation énorme de l'Être-Sphère et de sa totalitaire existence sur ce qui voudrait exister à côté d'elle. Parménide dit: "C'est la même chose que penser et être". Une seule et même chose peut être (accéder à l'existence) et peut être conçue (accéder à la pensée). "Le même, lui, est à la fois penser et être". Parménide affirmait que penser était possible, que penser est impossible sans être. Penser lui est en quelque sorte lié psychologiquement. Il ouvre ainsi la porte à la Science logique et à ses catégories, à l'exigence rationnelle elle-même qui impose une vérité par les relations que l'esprit entretient avec ce qui est. Mais ce qui est, l'Être, devait être posé avant que la pensée naisse de lui et y retourne pour bâtir la vérité, c'est-à-dire son adéquation, sa conformité avec l'être. Parménide voulait sauver l'Être du non-Être en les opposant radicalement, ainsi que sauver la Pensée du scepticisme ou du nihilisme où le Non-Être risquait de l'attirer en la faisant participer de l'Être. La Pensée peut toujours se tromper tout en participant à l'Être, car il a des liens avec le Jour et la Nuit. Pensée et Être, dans une sorte de liberté surveillée, étaient en relation, se supportaient l'un l'autre sans se précipiter l'un dans l'autre pour se dominer ou s'absorber, ce qui eût été leur mort à tous deux. Pour que tout aille bien, il fallait que Parménide empêche l'Être de sombrer dans le Non-Être et la Pensée dans le scepticisme ou le nihilisme. Parménide réfléchit anthropomorphiquement ces concepts à la manière dont Hésiode pense ses dieux et toutes les réalités humaines qui sont élevées au rang de personnes autonomes. Le résultat en est qu'il nous démontre que s'affirmer radicalement, absolument, comme pour échapper au contraire qui veut nous engloutir et nous faire disparaître, est aussi dangereux que les périls d'où l'on voulait s'échapper. Du flux asien de l'indistinct, il a tiré, radicale et triomphante, la double réalité de l'Être et de la Pensée.
Tout cela est déjà très difficile pour nous. Et peut-être bien tout fût-il demeuré incompréhensible pour ses contemporains, si Aristote n'était venu nous dire qu'il y a 4 sens différents au mot "être" et que Parménide les confond. Mais Parménide avait un mignon qui vint à sa rescousse. Il s'appelle Zénon.
ZÉNON
Zénon fut le plus intelligent de ses disciples.. Il n'est pas étonnant qu'on a dit de lui qu'il est l'inventeur de la dialectique, cette drôle de manière de raisonner des philosophes pour se mettre en boîte les uns les autres. Zénon vint à la rescousse de Parménide, vulgarisa la pensée de son maître dans un livre de paradoxes dont une dizaine nous sont parvenus. Il voulait prouver par des exemples clairs que l'Un est immobile. En voici quelques uns qui sont très drôles et très célèbres. Une flèche qui vole, reste en réalité immobile dans l'air puisqu'à chaque instant de sa course apparente, elle occupe, en fait, un point immobile de l'espace; donc sa parabole n'est qu'une illusion de nos sens. Le coureur le plus rapide ne saurait dépasser une tortue puisque chaque fois qu'il arrive là où elle était, elle a dépassé ce point. Enfin un corps allant du point A au point B doit arriver au milieu de ce trajet, qui est le point C. Pour atteindre C, il doit d'abord parvenir au milieu de ce parcours qui est le point D, et ainsi à l'infini. Or, comme l'infini exige une série de mouvements infinis, il est impossible de le parcourir en un temps défini. Un sac de sable fait du bruit en tombant. Un grain de sable, non. Mais comme un sable de sable est formé de grains qui ne font pas de bruit en tombant, un sac de sable ne peut faire de bruit en tombant non plus.
Amusez-vous à le réfuter...
Il est impossible de parler de Zénon et de sa flèche dont il dit qu'elle n'atteindra jamais le but puisqu'elle devra franchir une distance qu'on peut diviser à l'infini. Car dès que je veux la saisir par la pensée, elle est déjà partie! Zénon le bel ironique veut démonter que la Pensée et la réalité ne coïncideront jamais par leur radicale différence. Il jette ces beaux morceaux de scepticisme (Achille qui court, flèche qui vole) à la face ceux qui croient que Être et Pensée coïncident, dans la marre où leurs visages se reflètent. Zénon pose le problème de la nécessité de rejeter la conception asienne selon laquelle pensée et réalité (le monde des choses, des res) sont fusionnées, indistinctes l'un de l'autre. Mais il n'est capable que d'ironiser, de blaguer. Son ironie montre déjà qu'il faut faire quelque chose pour sortir du ridicule de cette flèche qui ne pourra jamais tuer même si on se met devant. Il frappe les esprits par sa provocation. La solution viendra d'autres que lui. Comment de telles arguties, de tels raisonnements si abstraits, si loin des préoccupations ordinaires pouvaient faire avancer la civilisation? Si on peut trouver enfin un principe vrai, vrai dans la nature, on parviendra à la maîtriser.
Nous ne sommes pas tout à fait sûrs que Parménide eût approuvé, s'il en avait eu vent, la méthode employée par son disciple pour démontrer la validité de ses théories. Mais il aurait bien dû convenir qu'elle amusait énormément les Athéniens chez qui Zénon, en brave sophiste, vint la prêcher. Socrate le prit en grippe et critiqua durement les astuces de sa dialectique. Mais il l'imita. Peut-être bien le seul à ne pas tomber dans ses propres embûches fut-il Zénon lui-même; dans sa vieillesse, il se gaussa de ceux qui s'y étaient laissés prendre. La fin de ce sceptique fut d'un stoïque. Lorsqu'il rentra à Élée, il fit de la politique pour renverser le tyran de Mysie, Néarque. Capturé, il fut sous la torture sommé de livrer les noms de ces partisans armés, il cita les noms de tous les amis du tyran pour l'isoler des siens. Rusé comme deux, il fit mine de devoir parler confidentiellement au tyran, s'approcha de son oreille et la mordit cruellement et sans lâcher. jusqu'à ce qu'il fut mortellement blessé. D'autres disent au contraire qu'il se mit à engueuler la foule qui par sa lâcheté tolérait un tel tyran. Puis, il se mordit la langue assez fort pour la couper et la cracha à la foule par dépit. On jeta le courageux Zénon dans un mortier où il périt. Il avait vécu comme il avait pensé. Le tyran Denys de Sicile lui avait demandé un jour à quoi servait la supériorité de la philosophie. « Dans le mépris de la mort » répondit-il.
LEUCIPPE
Indirectement, ce fut un de ses élèves qui donna la première impulsion à la revanche du matérialisme contre l'idéalisme de Parménide. Vers l'an -435, on avait vu venir de Milet à Élée un certain Leucippe qui devait avoir écouté Pythagore ou bien avait été l'élève de quelqu'un de ses disciples. Il n'avait pas accepté le moins du monde cette histoire de l'Être omniprésent et immobile identifié avec la Pensée. Il se transféra à Abdère où il ouvrit une école pour son compte et y développa au contraire l'idée du « non-être », c'est-à-dire du vide, qu'il jumela à son contraire, l'atome, dont il fit la nature de toute chose: « La couleur est par convention; par convention le doux, par convention l'amer. En réalité, il n'y a que les atomes et le vide.» D'après lui, l'Univers n'est qu'une combinaison de vide et d'atomes qui tournent vertigineusement dans l'espace et dont la combinaison réciproque donne lieu aux formes ou objets. Même ce que nous appelons l'âme n'est autre chose qu'une certaine combinaison d'atomes. Ce sont les atomes qui sont la matière de tout, même de la pensée. Tout est matière. L'univers est à la fois vide et rempli de corps, car il n'y a que deux principes: le plein et le vide. Leucippe affirma, avec une modernité incroyable, que la terre fut formée par le rassemblement de corps portés vers le centre. Une intuition de l'attraction universelle? Il raisonnait comme un vrai moderne, mais le refus de l'expérimentation et de l'observation répétée pour contrôler leurs "géniales intuitions" les amenait à penser correctement pour aboutir à une conclusion fausse. Par exemple, Démocrite dit que lorsque les neiges du nord fondent en été et se déversent, des nuages, dit-il, se forment par évaporation. Ces nuages sont repoussés vers l'Égypte, y tombent, et remplissent le Nil. On sait aujourd'hui que ce beau fleuve tient son eau des pluies de la forêt tropicale d'Éthiopie. Un petit voyage le lui aurait confirmé.
DÉMOCRITE
Mais cette thèse matérialiste fut encore mieux développée par son disciple et ami Démocrite qui avait suivi ses cours à Abdère. Démocrite appartenait à une grande famille de la bourgeoisie commerçante. Son père, à sa mort, lui avait laissé une colossale fortune de 100 talents. Démocrite les employa, un peu comme Pierre Elliot Trudeau, à financer un grand voyage auquel il dut consacrer plusieurs années et qui le conduisit d'Égypte en Éthiopie, dans l'Inde et en Perse. Mais on ne sait toujours pas comment il a pu flamber en si peu de temps une fortune qui serait aujourd'hui de l'ordre de $30 millions (si on convertit le salaire quotidien d'un artisan de 1 drachme par jour en un beau $50). Il est plus probable que ce chiffre de 100 talents soit une exagération. Ruiné, son dénuement était tel que son frère Damasos dut subvenir à ses besoins. Il devait être assez charmeur, qualité qu'il alimentait de son humour, car il blaguait beaucoup. Cela lui servit bien le jour où son ami, le grand médecin Hippocrate, lui rendit visite avec une jeune demoiselle. Le lendemain matin qu'elle ressortit de chez Démocrite, il l'appela « Madame »... Du temps qu'il lui restait encore de l'argent, il avait acheté un jeune esclave 10,000 drachmes qu'il avait trouvé doué pour la philosophie. C'était un homme curieux et consciencieux, qui voulait se rendre compte de tout personnellement et n'était atteint ni de chauvinisme ni de provincialisme. « La patrie d'un homme raisonnable, disait-il, c'est le monde. » Et aussi: « Il est plus important de conquérir une vérité qu'un trône. » Pline lui reprocha plus tard d'avoir réduit le nombre de dieux à deux: le Châtiment et le Bienfait. Il eut l'intuition qu'il y avait plus de planètes que les 5 que les Grecs et leurs devanciers mésopotamiens avaient découvertes à l'oeil nu. Quelle prémonition! En 1930, l'américain Tombaugh découvrit Pluton, jusqu'àlors inconnue.
C'est une pudeur d'aristocrate qui l'empêcha de propager ses théories, d'ouvrir une école, voire de provoquer des discussions, comme c'était l'habitude à cette époque. Même lorsqu'il n'eut plus un sou, au lieu d'exploiter sa culture, il limita ses besoins, vécut à l'écart à Athènes, où il s'était établi, sans fréquenter les autres philosophes non plus que les maisons où ceux-ci se réunissaient. Diogène Laërce dit qu'il composa des traités de médecine, d'astronomie, de mathématiques, de musique, de psychothérapie, de physique, d'astronomie, etc. qui ont tous été détruits par la rage anti-païenne de l'Église et d'autres fanatiques. Il est certain que ce fut un génie encyclopédique d'un style limpide et mesuré qui le fit paraître, aux yeux de Francis Bacon, le plus grand des penseurs de l'Antiquité, plus grand qu'Aristote et Platon. Il ne se résolut qu'une fois à paraître en public pour lire à ses concitoyens d'Abdère (il était revenu à Abdère dans sa vieillesse) un Essai de lui intitulé La grandeur du Monde, qui était un peu le résumé de toute sa sagesse. Diogène Laërce raconte que l'impression fut telle que le gouvernement décida de lui rendre les 100 talents qu'il avait dépensés pour l'acquérir. Exemple que nous proposons à tous nos gouvernements.
Démocrite peut être dit aussi l'un des fondateurs de la chimie. Mais les Grecs n'en n'ont jamais fait une science distincte, comme ils avaient su avec Xénophon extraire et distinguer l'Économique de la Politique. Zosime de Panapolis au -IVe invente le mot « chimie » (de chyma cuma, qui veut dire fusion). Depuis longtemps on connaissait empiriquement par la poterie, la cuisson, la céramique, la teinture et ses couleurs que des corps nouveaux apparaissent ou se métamorphosent. Les Grecs fabriquaient des sels de potassium, de sodium et de cuivre, et du carbonate de sodium. Des poisons et des médicaments (les deux!) sollicitaient leur curiosité insatiable et alimentaient prescriptions magiques comme recettes valables. Un certain Botos aurait fait un traité là-dessus. Un livre Physique et Mystique, attribué à Démocrite, traite de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et de la préparation de la pourpre. Mais la chimie se trouva toujours liée à l'alchimie, cette science vouée à l'échec qui cherchait la transmutation magique des métaux les uns dans les autres. Réussir à faire de l'or avec des cailloux était son rève. C'est ainsi que la vraie chimie, pour naître vraiment, devra attendre Lavoisier en 1787.
Il semble qu'en pratiquant les préceptes d'hygiène qu'il avait préconisés, Démocrite ait vécu jusqu'à 90 ans; certains qu'on ne croira pas disent jusqu'à 109. Il est donc le père de la philosophie moderne du corps sain, propre et en santé. Ce fut une tragédie que l'Église brûla ses livres. On sait que des théologiens, à la fin de l'empire romain, en plus de lutter pour la fermeture des thermes (bains publics) et de brûler les livres de science païenne qui corrompait les âmes, interdisaient aux chrétiens de se laver pour éviter les attouchements impurs sur leur propre corps.
Toujours à en croire Diogène Laërce, voilà qu'un vilain jour Démocrite s'aperçut qu'il était en train de mourir et le dit à sa soeur. Celle-ci lui répondit qu'il ne pouvait le faire parce que c'était le moment des fêtes de la Tesmophorie et qu'elle était obligée d'aller au temple. Démocrite lui dit qu'elle pouvait y aller tranquillement: qu'elle lui apportât simplement un peu de miel comme tous les matins. Elle le fit; il s'appliqua un peu de miel sur les narines et le parfum du miel suffit à le maintenir en vie jusqu'à la fin des fêtes. Il lui déclara alors: «Voilà. Maintenant je puis m'en aller », et partit sans aucune souffrance, pleuré de toute la population qui l'accompagna en masse à la nécropole (ville des morts, ou cimetière).
C'est en partant des prémisses idéalistes de Parménide que Démocrite était arrivé à ses conclusions. Lui aussi nie que les sens puissent être un instrument de connaissance; ils ne nous permettent de saisir, dit-il, que les « qualités secondaires » des choses: leur forme, leur couleur, leur saveur, leur température, etc. Mais la vérité nous échappe. Elle consiste en une nécessité, incompréhensible pour nous, qui règle les combinaisons des atomes, unique réalité de l'univers. Tels qu'ils sont, ils sont éternels: il n'en meurt pas de vieux; il n'en naît pas de nouveaux. Ce qui change, ce sont leurs associations, que nous attribuons souvent au hasard, mot inventé par notre ignorance qui ne nous permet pas de comprendre la nécessité dictant ces combinaisons. L'homme aussi est entièrement fait d'atomes, même l'âme, fait de feu en plus. L'âme est un corps, un corps igné. Il a une autre intuition éblouissante. Il dit que « penser et sentir sont une même chose ». Il anticipe donc la physiologie moderne que fera du cerveau et du système nerveux un ensemble unique qui fusionne, pour ainsi dire, pensée et sensation. Les conséquences en sont énormes: on pourra donc dire que développer nos sens enrichit notre pensée, son contenu comme son fonctionnement.
Mais Démocrite allait un peu trop loin. Il croyait que les cadavres éprouvaient aussi des sensations. Des fois, ses intuitions étaient vraies, à moitié et de travers. Il disait que la femelle aussi sécrète de la semence, comme l'homme. Mais que dans son cas c'était moins apparent parce que les gonades étaient à l'intérieur, ce qui lui donnait le désir de s'accoupler. Pensait-il aux ovaires? Mais il est reconnu que la femme sécrète, lors d'un fort désir sexuel, un liquide vaginal appelé si justement « cyprine », du nom de Cypris, autre nom d'Aphrodite déesse de l'amour. Démocrite disait aussi que l'acte sexuel était une petite apoplexie (perte de conscience). Il devait avoir de forts orgasmes pour faire une telle assimilation.
De cette théorie relative à la matière de connaître les choses, Démocrite a tiré une éthique, c'est-à-dire une science de la morale (la morale étant un comportement). Il dit merveilleusement ce que nos écoles modernes n'osent même pas crier tout fort tant nos conservateurs ont peur de perdre le contrôle du monde ordinaire. Démocrite dit: « Les lois sont une invention mauvaise et le sage ne doit pas obéir aux lois mais vivre librement. » Pensait-il à Socrate, tué par la loi de sa patrie? Grand intellectuel épris de liberté et de parole, il énonce une phrase si bien frappée qu'elle devrait remplacer le nom, un peu niais, du journal Le Devoir: « Le franc-parler est le propre de la liberté ». L'éducation transforme l'homme et lui donne sa vraie nature, dit-il. Comme c'est vrai, tant on traite de "grosse bête" ceux qui en sont dépourvus. Tant de siècles après lui nous ont convaincus que « les pires forfaitures se sont données d'excellentes raisons ». Lénine, Mao, Staline, Hitler ont tous écrits des bouquins, certains presque des encyclopédies! L'éducation, voie vers la culture, ce n'était pas évident et facile à faire accepter. Il fallait en avoir déjà pour écrire comme Démocrite que « la culture est l'ornement des gens heureux ». « L'amour juste consister à désirer sans démesure les belles choses » devrait être écrit au générique de tous les téléromans. Pas puritain pour deux cennes, il dit que « la tempérance multiplie les plaisirs et accroît la volupté ». Il ébauche une véritable économie du plaisir, pour les multiplier sans que l'excès les diminue en nombre et en qualité: « Les plaisirs les plus rares sont les plus délicieux. (...) [ De même] si on excède la mesure les choses délicieuses cessent tout à fait d'être délicieuses». Lui qui a connu la très grande richesse affirme une chose que personne ne veut croire, et que très peu peuvent vérifier: « Le désir des richesses, s'il n'est pas contenu dans les limites de la satiété, est plus insupportable que l'extrême pauvreté ». La technique rudimentaire des Grecs et le système esclavagiste les empêchaient d'imaginer une économie en croissance perpétuelle comme nos économies industrielles. Démocrite n'échappe pas à la règle. Pour lui, l'économique est une sous-catégorie de l'éthique. En conséquence, « celui qui ressent le besoin n'est pas riche et celui qui ne connaît pas le besoin n'est pas pauvre ». Les biens économiques ne sont pas quantifiés mais subjectivés: « la minceur de l'appétit rend la pauvreté égale à la richesse ». Cette économie moralisée a pour principe de « borner ses désirs à une possession mesurée (...) des choses nécessaires, seules mesure juste de nos tourments ». Il a accouché d'une phrase, si simple, si juste, qu'elle réussit le tour de force de faire la nette distinction entre l'éthique et l'esthétique: « Le bien et le vrai sont identiques pour tous les hommes, mais le plaisant varie avec les hommes ». Certains savants grecs avaient le même travers que les Médiévaux qui adoraient leur divinité unique en délaissant tout le reste. Pour les Anciens, ce n'était pas le Dieu de la Bible, mais la Fortuna. Il la priaient dur comme fer, comme nos Québécois Loto-Québec. Démocrite leur a envoyé ce paragraphe au nez, qu'ils n'ont dû sûrement pas comprendre: « Ils abolissent la raison pour lui substituer la fortune, car ils ne chantent pas la fortune de la raison, ils célèbrent la parfaite raison de la fortune ». D'autres ne cherchent pas la déraison dans la Fortune, mais dans le vice et Démocrite leur dit qu'ils cherchent une « mort qui dure longtemps ». Qui a pensé écrire cela sur nos paquets de cigarettes, nos bouteilles et nos joints? Démocrite n'a sûrement pas inventé le pacifisme. Les soldats du Pharaon Ramsès II lui avait dit en plein campagne: « La Paix est ce qu'il y a de meilleur, Souverain notre Maître». Mais Démocrite en trouve la raison: « Toute rivalité est insensée; car en travaillant à nuire à son ennemi, on perd de vue son avantage propre ». Prémonitoire, Démocrite annonce que la discorde apportera la ruine au vainqueur comme au vaincu. La guerre entre les Cités grecques le confirmera. Les peuples américain et russe sont sortis moralement et culturellement estropiés de la guerre froide. « Une Cité bien administrée est la meilleure des sauvegardes ».Cette paix, pensée par Démocrite, s'ouvre sur le plus vaste domaine qui s'ouvre à l'homme et que le Grec de la Cité, de cette Polis étroite et belliqueuse, pour son plus grand malheur, ne voudrai jamais accepter: « l'univers entier est la patrie de l'homme de valeur ». Ancêtre de tous les socialistes, de tous les épris de justice sociale, il invente le premier la politique de la solidarité humaine: « Lorsque ceux qui ont les moyens prennent sur eux de venir en aide à ceux qui n'ont rien, de les assister et de leur être charitables, alors désormais se manifeste la pitié; l'isolement des citoyens prend fin, c'est la fraternité, la solidarité mutuelle et la concorde entre eux et nombre de bienfaits qu'il est impossible de dénombrer ». S'il a dit des choses injustes envers la femme, peut-être parce qu'il n'a pas eu la chance d'en rencontrer une aussi intelligente et douce que lui, il a eut cette phrase que connaissent bien ceux qui s'aiment vraiment: « L'amour lave tout reproche à l'acte sexuel [mal exécuté] ». Entre ceux qui comme le dramaturge Eschyle de la génération précédente laissaient entendre que l'implacable Destin ou la Fortune commandent aux hommes et les modernes d'aujourd'hui qui croient que la volonté et l'intelligence humaine finissent par triompher de presque toutes les épreuves de la vie, Démocrite se tient en plein milieu. « L'audace est le commencement de l'action, mais c'est la fortune qui est maîtresse de son achèvement ».
Il a déclaré que l'homme devait se contenter du modeste bonheur que peut lui permettre cette étroite dépendance dans laquelle il est à l'égard de la matière. Ses sens ne suffisent pas à lui en donner une plus grande, de même qu'ils ne lui servent point à comprendre les choses. Tout ce que peut l'homme, c'est de chercher la sérénité dans une existence méthodique et bien organisée, parce que le bien et le mal c'est en nous que nous les trouvons; nous ne devons pas l'attendre de l'extérieur. Pour calmer ces anxieux qui ont peur de mourir et qui cherchent une 2e vie dans l'au-delà, il leur dit de ne pas « inventer des fables mensongères sur le temps qui fait suite à la mort »; car ainsi leur dit-il vous aller noircir par la peur et le remords le temps, le seul temps qu'il vous rester à vivre.
Démocrite fut le plus moderne des Présocratiques. C'est vrai, mais méfions-nous du mot "Moderne", car la génération des années 1100s se disait elle aussi moderne.Mieux encore, Aristote lui-même disait que Démocrite était plus « moderne » que ses devanciers. Méfiance superflue, Démocrite est le grand bâtisseur de la pensée moderne.
D'abord son atomisme où il brise l'Être sphérique et plein de Parménide en petits atomes insécables et tous semblables. Ensuite, un scepticisme non vulgaire mais ultime et universel où l'intelligence sait que sa propre passion du savoir crée elle-même l'incertitude par l'insatisfaction du savoir obtenu et le désir de trouver le fond de la vérité définitive qu'elle n'atteint jamais. La pensée est une perpétuelle insatisfaite de ce qu'elle trouve; car l'intelligence est désir: "De la réalité nous ne saisissons rien d'absolument vrai mais seulement ce qui arrive fortuitement conformément aux dispositions momentanées de notre corps et aux influences qui nous atteignent". Enfin, le Savoir, l'intelligence rapatriés dans le corps. Mais le corps qui ne se divinise pas, qui connaît ses limites. L'Intelligence saisit ce que le corps embrasse: "Triomphe par la raison de la souffrance (...) et de la douleur". Socrate est dans Démocrite et Démocrite dans Socrate. Il y a une évolution vers l'humanisme, sorte d'humano-centrisme de la réflexion scientifique. Cette génération classique a senti que la science doit servir l'homme et que celui-ci est aussi la mesure de la science, que tout son être participe à une activité intellectuelle rationnelle, même si l'homme passionné possède une raison au commandement incertain. Démocrite trace la voie de l'avenir dans cette anthropoïsation du savoir, du savoir tourné vers l'homme, et non plus vers quelque dieu ou vers quelque matière inerte ou cosmique. Il centre la science sur l'homme comme son contemporain Socrate centrera la réflexion sur l'éthique. Démocrite dit: "Le plaisir et la douleur constitue la limite de l'utile et de l'inutile". Car "l'âme est le siège de la béatitude". Il s'agit de cette âme bien grecque qui est partie du corps, réductible à lui, comme sa partie la plus subtile et la plus élevée. La bonne morale, c'est celle du plaisir avec modération. Elle deviendra un lieu commun de la morale aristotélicienne. Le plaisir, non des choses périssables, mais de "celui qui est lié au beau". Justice, honnêteté et franchise sont les bases du vrai plaisir. "Et pour sauvegarder ce plaisir du corps, il faut aussi lutter contre notre corps qui aspire à la démesure". N'est-ce pas déjà Épicure? Oui, mais on est en terre grecque, pas encore en terre libérale.
Par ailleurs, ces lois non écrites dont se réclame la jeune rebelle Antigone contre le chef d'État Créon, et ces lois communes des Grecs (le respect des parents, des dieux et des hôtes), sont le point de départ d'un droit international. Elles interdisent de faire du mal à un homme, même criminel, qui s'est réfugié auprès d'un autel. Elles interdisent d'attaquer un hérault ou un ambassadeur d'une autre cité. Elles interdisent de tuer un combattant qui se rend. Elles interdisent de violer un serment, notamment celui qui clôt un traité. Là où les modernes parlent de droits, les Grecs parlaient de devoirs.
Il ne faut pas croire que ces premiers savants d'Occident étaient modernes en tout. Leur pensée conservait encore de nombreux traits archaïques, comme nous avons les nôtres sans même que nous nous en apercevions. Démocrite disait qu'on pouvait faire mourir les chenilles dans les plates-bandes de fleur en demandant à une femme dans ses règles d'en faire le tour. Contre les morsures de vipères, rien de mieux, croyait-il, qu' un air de flûte savamment modulé. Pour telle maladie, le meilleur médicament consiste dans des os de la tête d'un ennemi, mais que pour d'autres maladies vaut mieux utiliser les os de la tête d'un ami ou d'un hôte. L'histoire ne dit pas les acceptations à ses invitations à dîner étaient nombreuses. On ne sait pas non plus si Nicole, notre jeune petite athénienne nouvellement mariée, avait trouvé de bon effet la solution que Démocrite a pu conseiller à son mari vieillissant qui avait des problèmes d'érection. Démocrite lui conseille ceci: «Pour bander à volonté, frottez-vous la queue avec du poivre broyé dans du miel ». Sa recette ne dit même pas s'il devait se laver le pénis avant la pénétration. Quoi qu'il en soit, notre homme défaillant pouvait aussi se contenter de boire une « potion obtenue en écrasant 50 petites pommes de pin dans deux mesures de jus de raisin épicé de 20 graines de poivre ». Que dire de son dédain envers les enfants, de sa misogynie, de son indifférence envers la peine de mort, envers la justice privée, de son mépris évident pour ce qu'on appellera plus tard les droits de l'homme et dont l'absence coûtera la vie à Socrate, à Prodicos, à Zénon, à Démosthène, à Archimède, à Cicéron, à Boèce? Et aucun d'entre eux, qu'ils soient philosophes victimes ou non, ne les promouvra dans son oeuvre d'une façon systématique en tant que loi politique universelle. Hippias déplora un jour qu'aucun châtiment n'était inscrit dans la loi contre les calomniateurs. Le libelle tenait lieu de loi. Dans une civilisation où il n'y a pas si longtemps, du temps où les génos faisaient la loi comme dans les westerns, l'honneur se lavait dans le sang, l'Ecclésia en était maintenant le juge et le bourreau. Le premier humanisme occidental fut rude. Chez Démocrite, il est à l'image de ses atomes qui se heurtent dans le vide, indivisibles, solides et pleins, et dont la combinaison forme la multiplicité des choses dans un monde infini tenu par la seule nécessité. Peut-être même que cette image n'est que la mimétique des individus de cette Cité de plus en plus individualiste dans laquelle les solidarités se sont effritées pour laisser la place aux chocs de citoyens atomisés qui n'ont plus rien à partager, sauf leur envie querelleuse. Certains disent que l'atomisme démocritéen n'a rien à voir avec l'atomisme moderne. Certes, ce n'est pas en suivant un cours de philosophie que Rutherford imagina son système atomique, mais un concept peut être repris sans qu'il y ait filière directe, comme le sont les concepts d'offre et de demande dans la science économique moderne. De même, le concept d'avantages comparatifs, qui fit la gloire de Ricardo, se trouvait déjà dans les Revenus de Xénophon; de même, la rotondité de la terre de Copernic se trouvait chez Hipparque et Aristarque. Dans les trois cas, il n'y a pas filière directe comme dans un paradigme scientifique classique, mais il y a bel et bien reprise d'un même concept. Comment ne pas rapprocher le tourbillon cosmique (ainè) du Big Bang des astronomes modernes, le "curcusus fortuitus" de Cicéron aux notions de hasard et d'indétermination chez les physiciens modernes. Une reprise n'est pas nécessairement une filiation. À titre de d'exemple, Thomas d'Aquin est dans la filiation augustinienne, mais un inculte moderne et assoiffé de puissance qui fonde une secte religieuse opère une reprise des concepts religieux.
Ensuite, il ne faut pas oublier qu'avant la Science, il y a le rêve; qu'avant la théorie et la loi, il y a la métaphore dans laquelle s'enveloppe souvent l'hypothèse; qu'avant la mesure, il y l'intuition. Entre l'époque contemporaine et Démocrite et son disciple Épicure, il y a bien sûr ces différences. Il y a aussi cette même direction. Entre Démocrite et Newton, il n'y a qu'une différence de meilleurs calculs. Quelle différence y a-t-il entre le simulacre de Démocrite (images qui partent des objets et entrent dans l'oeil pour le toucher) et le flux lumineux des modernes (qui fait la même opération sur la rétine de l'oeil), sinon une mesure plus juste, plus contrôlée et plus modelée par la mathématique. Ah! si Démocrite s'était allié à Pythagore, l'humanité scientifique se serait épargné un Moyen Age, une religion proche-orientale et 2000 ans de tâtonnements. Mais la Grèce happée par la lourde Rome fut incapable de bien jumeler son meilleur grain et sa plus belle terre. À la place, Platon et Aristote firent des compromis asiatisants (avec leurs concepts soit anciens soit inventés: mythe, Idées, Puissance, terre plate).
Le génie atomiste finit dans un demi-scepticisme qui était une impasse et un déclin, ainsi que dans une passivité qui enleva tout ressort moral à une véritable Renaissance qui n'advint que deux mille ans plus tard. Ce sont finalement Démocrite et Épicure qui triompheront finalement de tous les Présocratiques, voire de Platon et d'Aristote, à l'aune d'une histoire bi-millénaire qui serait l'ultime juge d'une vérité. Ils triompheront par l'avènement de la science moderne sur toutes les conceptions animistes, mythologiques et crypto-théologiques. En effet, ces conceptions asiatiques et néolithiques ne pouvaient résister à une Science qui transforme le monde et la condition humaine. Aujourd'hui, elle ambitionne même de modifier la nature humaine. En fait, la science moderne, digne fille de l'atomisme de Démocrite, récuse l'anthropomorphisme et toute transcendance divine dans la quête du savoir. Elle s'épure ainsi des premières conceptions de l'homme pour mieux le servir. Cela dit, gardons-nous cependant de tout dogmatisme. Mendel, ce scientifique extraordinaire qui fonda la génétique, expliqua mieux que tout autre la sexualité... et c'était un moine! À l'autre bout, le pire: Lyssenko, Staline et Ceaucescu avaient les mots "science et scientifique" dans la bouche à chaque discours et firent régresser la pensée et l'humanisme. L'imaginaire scientifique et l'éthique généreuse et pleine de compassion pour l'homme doivent être solidairement liées, comme Platon le souhaitait, pour que la science et la grandeur de l'homme coïncident.
Revenons à nos chers Grecs. Dans cette lutte, qui dure encore, entre ceux qui comme Parménide niaient la matière et les sens au nom de l'âme et de l'idée, et ceux qui comme Démocrite ramenaient à la matière jusqu'à l'idée et jusqu'à l'âme, voici que s'interposa, avec la prétention de les concilier, quelqu'un qui fut peut-être le plus pittoresque et le plus turbulent des philosophes de tous les temps: Empédocle.
... Il me reste un beau petit carré blanc. Qu'est-ce que je pourrais bien leur dire...
Le sukksa vient avec l'effaure!
EMPÉDOCLE
Il était né à Agrigente d'une famille d'éleveurs de chevaux de course. Très tôt, la gloire lui enfla la tête. Il gagna à la course de chevaux à Olympie. Peut-être bien préoccupé du caractère indocile, exubérant et téméraire de son garçon, son père l'envoya faire ses études chez les Pythagoriciens lesquels, sur les traces de leur maître, avaient fondé un peu partout des collèges célèbres pour la sévérité de leur discipline. Avec son impétuosité native, Empédocle se plongea dans la philosophie, s'enthousiasma pour la théorie de la transmigration des âmes et se découvrit aussitôt une âme de poisson parce qu'il nageait magnifiquement, une âme d'oiseau parce qu'il volait plutôt qu'il ne courait, enfin une âme de dieu. « De quelles hauteurs et du haut de quelle gloire ne suis-je pas tombé sur cette misérable terre, pour me mêler à ces vulgaires bipèdes ! » s'écriait-il avec indignation. Incapable de garder cette indignation pour lui, il révéla ses tourments à des gens qui ne faisaient pas partie du collège, chose strictement interdite par la règle des Pythagoriciens qui l'expulsèrent.
Empédocle ne rentra pas chez lui. Convaincu, désormais, de son origine divine, il se mit à parcourir le monde un manteau de pourpre jeté sur les épaules, des sandales dorées aux pieds et la tête couronnée de lauriers. Il se proposait comme devin et comme médecin. Il disait que c'était son frère Apollon qui lui suggérait ordonnances et prédictions. Peut-être bien le croyait-il lui-même. Il y avait à la fois en lui du Cagliostro (aventurier italien, 1743-1795, qui mélangeait médecine et sciences occultes), du sorcier napolitain et du Léonard de Vinci. Il donna des leçons d'éloquence à Gorgias lequel démontra par la suite qu'il en avait brillamment profité. Un jour, un fou furieux qui voulait tuer le juge assassin de son père fit irruption dans un banquet. Empédocle le calma en jouant de la lyre. Il s'improvisa ingénieur pour la bonification des marais de Selino. Il organisa une révolution à Agrigente, la fit triompher, déclina la dictature et instaura la démocratie. À temps perdu, il écrivait des poésies tellement parfaites qu'elles devaient susciter plus tard l'admiration d'Aristote et de Cicéron. Mais il se considérait surtout comme un philosophe ayant reçu la mission de concilier Parménide et Démocrite, l'âme et les sens, l'idée et la matière. Il s'y essaya en inventant une loi présidant aux combinaisons et aux décompositions des atomes: la haine et l'amour.
D'après Empédocle, c'est par amour que les éléments s'associent et c'est par haine qu'ils se dissocient. Tous les coureurs de filles savent cela mais c'était nouveau en philosophie. Processus éternel qui continue à l'infini. Si nos sens ne nous permettent pas de le saisir, ils nous mettent toutefois sur la bonne voie. Il ne faut pas leur accorder une confiance aveugle; mais il ne faut pas davantage les mépriser.
Tout bien considéré, à en juger par les 4 à 5,000 mots d'Empédocle qui sont venus jusqu'à nous, nous croyons pouvoir conclure qu'il devait être plus grand comme ingénieur, comme poète (et bien assurément comme aventurier de haut vol) qu'en tant que philosophe. Aristote lui reprocha d'écrire « la mer est la sueur de la terre » qui sied à un poète, non à un savant pour conclure que tout Empédocle n'est que « misérables bégaiements ». Cette intuition inféconde originait, par mimétique, du goût de sel qu'a la peau après sudation. Peut-être est-ce la faute de son exubérance qui ne lui permettait pas d'entrer dans le cadre d'une école et de s'en tenir là. Sa curiosité dévorante et l'instabilité de son humeur le conduisirent à l'éclectisme et ne lui laissèrent pas le temps de développer de a à z une théorie organique. Mais s'il fut un penseur médiocre et embrouillé, par compensation sa personnalité était extraordinaire; il la garda jusque dans sa vieillesse lorsque, jetant bien loin de lui ses sandales dorées, son chiton de pourpre, sa ceinture en or et sa couronne de lauriers, nu-pieds comme un franciscain, il se transforma en une sorte de frère prêcheur qui conviait les hommes à se purifier avant la réincarnation qui les attendait, en renonçant au mariage et (lui aussi, comme Pythagore) aux fèves!
Il existe deux versions de sa fin. D'après la plus accréditée, lorsque les Athéniens assiégèrent Syracuse, Empédocle courut la défendre, à la grande colère d'Agrigente qui haïssait la cité rivale et, pour punir le philosophe, l'exila à Mégare, où il mourut à 60 ans. Mais d'après Diogène Laërce, qui ne pouvait se contenter d'un épisode aussi banal, Empédocle disparut mystérieusement, au cours d'une fête célébrée en l'honneur du miracle qu'il venait d'accomplir en ressuscitant une morte. Plus tard on ne retrouva de lui que sa sandale de bronze, au bord du cratère du volcan sicilien l'Etna dans lequel il s'était évidemment jeté pour ne pas laisser de traces de son corps et confirmer ainsi son origine divine. Malheureusement il fut trahi par sa sandale de bronze: les dieux n'en portent pas !
De ceux qui posèrent leur candidature au poste de divinité, peu furent élus. Dans l'Antiquité tardive qui subit de nouveau de très puissantes influences asiatiques, donc religieuses, on abaissa les normes et les empereurs romains furent divinisés même de leur vivant. Les Grecs rationalistes, quant à eux, étaient avares de divinités. Platon et Aristote les mettent à la fin de leur système sans trop élaborer longuement sur les dieux, comme un sceau final, une sorte de porte pour fermer leur système. Ce sceau divin, bien artificiel tant leur rationalisme n'en avait pas besoin, est sûrement pour quelque chose dans la survie et la conservation de leurs oeuvres qui échappèrent aux destructions iconoclastes que firent subir aux oeuvres antiques les Chrétiens et les Musulmans. Mais, à l'époque archaïque, Empédocle, dit-on, fut un petit dieu local dont la geste rituelle et sacrée ressemble à bien des égards à celle des plus grands: il voyagea, fit de la politique, chassa la peste de sa Cité, calma miraculeusement un fou colérique, dompta les éléments, ressuscita une femme qui ne respirait plus depuis 30 jours, supporta l'ingratitude de ses compatriotes et monta directement au ciel au lieu de mourir comme tout le monde. Voilà ce qu'il fit pour les esprits simples. Mais qu'a-t-il apporté à la Science?
Empédocle reprend l'Être parménidien, le nomme "Sphairos" et en fait un paradis perdu, l'Âge d'or d'où nous fûmes un jour chassés et dont les plus Sages pourront faire leur demeure. En attendant, ils séjournent ici-bas dans ce monde en proie aux contraires qui les déchirent. Déjà, toute la théologie chrétienne prend forme. Empédocle affirme le principe d'identité mais il récuse les notions de vie et de mort: "il n'y a que mélange (naissance) et dissociation (mort)". En fait, il croit à l'éternité de tous les êtres. Obsédé par ce devenir de l'Être immortel, il le découvre dans deux principes moteurs: l'Amour et la Haine: "C'est l'Amitié qui ressemble tout jusqu'à l'Un; Tout est entraîné et séparé par la Haine". "Le changement perpétuel est sans terme (...) dans le cercle immuable de l'existence". Et cela sans fin, l'Un et le Multiple se faisant et se défaisant l'un de l'autre. Les quatre éléments (eau, terre, feu, air) ne sont que des sous-systèmes à cette mécanique à deux temps qui fait fonctionner le Shairos qui est une sphère "bien arrondie, fière et joyeuse". À cette tragédie cosmique des successives compositions et décompositions est liée une seule connaissance possible: la réminiscence qui est, on le sait, d'origine asienne. En fait, Empédocle innove peu. Il rassemble des notions déjà connues, les soudent ou les fixent dans un rang qu'elles conserveront jusqu'à ce que Lavoisier, en isolant l'oxygène, affirme que l'eau n'est plus un élément. La classification d'Empédocle sera une des bases de la physique aristotélicienne. À la différence de ses prédécesseurs, Empédocle inaugure une histoire explicative à grands déploiements du monde. Il bâtit une fresque évolutionniste qui rappelle Hésiode et ses généalogies de dieux. Empédocle fait partie de ces penseurs qui tentent des compromis scientifiques avec leurs devanciers. Par exemple, il choisit les quatre éléments au lieu d'un seul. Il a refusé la guerre héraclitéenne de tout contre tout. Il fait cohabiter les éléments que ses prédécesseurs avaient jetés dans une guerre de coqs pour la suprématie ontologique. Empédocle, le premier, fit en sorte que des principes opposés cessent de l'être dans l'esprit des hommes quand ces principes deviennent classiques dans la tradition. L'Histoire donne souvent la fortune à ces esprits peu novateurs ou tout simplement conservateurs mais au centrisme prudent (Thomas d'Aquin). Empédocle est aussi l'ancêtre d'idéologies entières (Christianisme, Humanisme, Libéralisme) qui intègrent tant bien que mal des religions ou des courants de pensée qui leur sont au fond totalement étrangers et souvent même réfractaires en quelques aspects qu'on ne fera que contourner.
Mais Empédocle, mage qu'il était, volait bien au-dessus de ces contradictions. C'est plus tard avec l'implacable critique platonicienne, puis aristotélicienne, que la rigueur de la raison poussera la pensée à bâtir des systèmes militaro-taxonomiques où aucun compromis trop facile, trop asien, ne viendra affaiblir l'exigence rationaliste. Le système gagne en rigueur ce qu'il perd en souplesse curieuse et mobile. Mais des faits nouveaux, petits ou gros, apparaissent ou demeurent inexpliqués, et tout est à recommencer...
Les premiers vrais savants de l'histoire du monde ont été les Présocratiques. Nous avons mis en évidence les concepts-force qu'ils ont proposés (eau, être, Un, air, atome, etc). Mais ils en avaient d'autres qu'ils utilisaient comme des sortes d'outils pour manier les concepts-force et les rend intelligibles et crédibles.
Ils maniaient ces concepts-outils avec ingéniosité et brio avec, comme unique critère, la raison. Mais ils ne se préoccupaient pas, comme le font les Modernes, de vérifier si leurs propositions étaient universellement vraies, dans le temps comme dans l'espace. Ils se contentaient par des illustrations concrètes de voir à ce que leurs propositions scientifiques, ou assertions, soient conformes aux apparences que nous livre la vie ordinaire. Nous en avons dressé un petit tableau (reproduit en pleine page ci-contre)
CHAPITRE IX
SOCRATE
« Je remercie Zeus, a écrit Platon, d'être né Grec et non Barbare, homme et non femme. Mais je le remercie surtout d'être né au siècle de Socrate. » Socrate représente un cas extraordinairement rare, de modestie récompensée. Récompensée non pas par ses contemporains qui, bien au contraire, le condamnèrent à mort, mais par la postérité, laquelle a reconnu l'immortalité d'oeuvres qu'il n'a point écrites; ce sont ses élèves qui l'ont fait. Ces disciples, il en avait de tous les âges, de toutes les conditions et de toutes les idées: depuis l'aristocratique et turbulent Alcibiade jusqu'au noble et digne Platon, depuis Critias le réactionnaire jusqu'à Antisthène le socialiste, jusqu'à Aristippe l'anarchiste. Chacun d'eux a vu et décrit son maître à sa façon. Diogène Laërce raconte que lorsqu'il lut le profil que Platon avait esquissé de lui, Socrate s'écria: « Zeus ! que de mensonges ce jeune homme raconte sur moi ! » Nous le croyons volontiers. D'abord parce que personne --même Socrate qui fut, cependant, celui qui s'y essaya avec le plus d'acharnement-- ne réussit à se voir lui-même, tout au moins à se voir tel que le voient les autres. Ensuite parce que tout portraitiste attribue à son personnage non seulement ce qu'il a fait et dit mais encore ce qu'il aurait pu faire et dire pour être d'accord avec lui-même. Il est bien certain que Brennus, ce général gaulois qui vainquit les Romains en -390, n'a pas prononcé la phrase Vae victis (Malheur aux vaincus!) ne fût-ce que parce qu'il ne savait pas le latin. Mais cette phrase fait bien dans sa bouche, elle le caractérise. Les bonnes biographies sont toutes construites à coups d'anecdotes dont la plupart sont fausses. L'important est que, de ces faits, il ressorte un caractère vrai.
Socrate qui s'examinait beaucoup lui-même, mais parlait fort peu de lui-même s'est défini « un taon ». Un Québécois dirait : "Une mouche à m...". Il fut tel, mais dans un sens très noble, parce que avec cette manie qu'il avait d'aller jusqu'au fond des âmes et des choses, il ne laissait personne en paix. Il venait « de rien » comme on dirait aujourd'hui. Son père avait été un modeste sculpteur, peut-être bien pas beaucoup plus qu'un tailleur de pierres quoiqu'on lui ait attribué plus tard, on ne sait trop sur quelles bases, les Trois Grâces (jeunes femmes superbes qui symbolisaient la Beauté) dont les statues s'élevaient près de l'entrée du Parthénon. Bien que Socrate continuât son métier à ses moments perdus, se remettant de temps à autre à sculpter le marbre ou la pierre, il se sentait plus près de sa mère qui avait été sage-femme. « Moi aussi, disait-il, moitié pour rire, moitié sérieusement, moi aussi j'aide les autres à accoucher, non pas d'enfants mais d'idées ».
C'était là, en effet, sa véritable vocation et ce fut son unique activité au cours de toute sa vie. Il est facile d'imaginer que ses parents n'étaient pas enthousiasmés de cela. Ils durent prendre la résistance que leur enfant montrait pour l'école et le travail, et la passion irréfrénable qui le poussait à courir les places et les rues pour écouter ce que disaient les gens, les interroger, les aiguillonner pour un genre de flânerie ne promettant rien de bon. Il était certain que ce n'était pas le meilleur moyen de se faire une position.
C'est qu'en effet, Socrate ne visait pas à se faire une position. Il n'était pas riche, mais pas non plus complètement pauvre, car à la mort de son père, il avait hérité de sa maison et de 70 mines, qu'il avait confiés à son ami Criton afin que celui-ci les lui plaçât. Il comptait vivre du revenu de cet argent: ses besoins étaient très réduits. Aristoxène de Tarente raconte avoir entendu dire par son père qui avait connu personnellement Socrate que celui-ci était un buveur et un ignorant, chargé de dettes et plein de vices. Effectivement la seule éducation qu'il ait acceptée était l'entraînement militaire et sportif. Rappelé aux armes pendant la guerre du Péloponnèse, il s'était montré bon soldat, résistant, discipliné et courageux. À la bataille de Potidée en 432-430, c'est lui à 40 ans qui avait sauvé Alcibiade blessé, âgé de 20 ans. Pour ne pas compromettre la médaille militaire qui fut donnée à son jeune ami, il ne le dit pas qu'il était, selon les moeurs pédérastes grecques, son jeune amant. Et à Délos (île-sanctuaire dans la mer Égée), contre les Spartiates, lesquels pourtant n'étaient pas faciles à vaincre, il fut le dernier des Athéniens à céder le terrain. Il devait avoir quelque chose du grognard et de l'alpin. Le buste du Musée des Thermes à Rome qui le représente nous suggère d'ailleurs cette impression.
Il n'était sûrement pas beau, tout au moins pour des Grecs. Son gros nez large, ses lèvres charnues, son front lourd, ses mâchoires massives évoquent des ancêtres paysans. Cet effronté d'Alcibiade lui disait en riant: « Tu ne peux nier, mon cher Socrate, que ta face ressemble à celle d'un Satyre ».
Son Maître ne s'en formalisait pas, mais lui répondait: « Tu as raison; et de plus, j'ai un gros ventre. Il va falloir que je me mette à danser pour le faire diminuer».
Il est plus que probable que le père d'Aristoxène a supposé les vices de Socrate en raison de son aspect dépenaillé et du peu de soin qu'il prenait de sa personne. Eté comme hiver, il était toujours vêtu du même chiton rapiécé et taché. Il lui arrivait fréquemment et très volontiers de lever le coude. Et Xanthippe, sa femme, disait qu'il ne se lavait jamais.
Cette Xanthippe a passé à la postérité comme la personnification même de l'épouse geignarde et grognonne, exigeante et asphyxiante. Il est naturel qu'il en soit ainsi parce que la biographie ou plutôt les biographies de Socrate, ce sont ses amis et ses disciples qui les ont écrites; ils détestaient Xanthippe comme elle les détestait parce qu'ils lui prenaient son mari. Il est certain qu'il ne se souciait pas beaucoup de sa famille. Comme il ne gagnait rien, il ne lui donnait rien et ne paraissait pas chez lui pendant des jours et des nuits. La pauvre femme, assez traditionnelle par ce qu'elle voulait se faire vivre par son mari au lieu de gagner sa croûte elle-même, arriva à un tel degré d'exaspération qu'elle le dénonça devant le Tribunal comme manquant à tous ses devoirs. Comme chez toute femme traditionnelle, ce n'était pas Socrate qu'elle aimait en premier et au fond d'elle-même, mais son porte-monnaie et la sécurité qu'il lui procurerait. Loin de se défendre lui-même, Socrate prit sa défense à elle. Et non pas seulement devant les juges, mais devant ses élèves indignés. Il déclara qu'en tant qu'épouse elle avait parfaitement raison, que c'était une brave femme et qu'elle et mérité un mari meilleur que lui. Mais une fois absous, il reprit tranquillement ses habitudes extra-domestiques qui n'étaient pas toujours complètement innocentes. En effet, il ne se bornait pas à fréquenter l'entourage intellectuel d'Aspasie mais aussi la maison de Théodate, la plus célèbre prostituée d'Athènes. Elle plaisait beaucoup aux hommes de qualité parce qu'elle alliait la liberté sexuelle et la libre-pensée. Deux choses que les esprits conservateurs haïssent viscéralement. Et ils se vengeront d'elle sur Socrate.
Tout le monde l'aimait parce qu'il était toujours de bonne humeur, ne se froissait de rien et disait de la façon la plus simple les choses les plus compliquées. Boutiquiers et commerçants le saluaient familièrement quand il passait dans la rue, suivi de sa bande de disciples. Il s'arrêtait devant leurs étalages et disait d'un air éberlué: « Regardez de combien de choses a besoin maintenant l'humanité ! » Même dans les maisons les plus distinguées, où on l'invitait à dîner, on s'était habitué à ses pieds nus; car les souliers faisaient partie des choses dont il n'éprouvait pas le besoin.
On ignore l'instruction qu'il avait reçue: peut-être aucune. Je ne m'étonnerais pas du tout si l'on découvrait un beau jour qu'il ne savait même pas écrire. De nature sédentaire, il n'avait jamais voyagé; si bien que sa culture devait être exclusivement le fruit de ses méditations et de ses conversations avec les intellectuels de son temps. Platon a raconté ses rencontres avec Hippias, avec Parménide, avec Protagoras et avec beaucoup d'autres philosophes de l'époque. Probablement qu'elles n'ont jamais eu lieu. Il semblerait bien que Socrate n'ait connu personnellement que Zénon à la dialectique de qui il a emprunté quelque chose. Quant à Anaxagore, qui l'a certainement influencé, il n'a eu contact avec lui qu'indirectement par l'intermédiaire d'Archélaüs de Milet qui fut l'élève d'Anaxagore et le maître de Socrate.
Du reste, la méthode que suit Socrate exclut la consultation des livres. Les deux problèmes fondamentaux qu'il s'était posés, aucune bibliothèque n'aide à les résoudre. Qu'est-ce que le bien ? Et quel est le régime politique propre à l'obtenir ? Le charme de son enseignement consistait en ceci qu'au lieu de monter en chaire pour donner ses idées aux autres, il déclarait ne pas avoir d'idées et priait les autres de l'aider à les chercher. « Je me considère comme le plus sage des hommes, déclarait-il, parce que je sais que je ne sais rien. » C'était de cette prémisse à la fois orgueilleuse et modeste, qu'il partait tous les jours à la conquête de quelque vérité bien plutôt en posant des questions qu'en donnant des réponses. Il écoutait patiemment celles de ses élèves puis commençait à leur poser des objections. « Toi, Criton, qui parles de vertu, qu'entends-tu par ce mot ? » Socrate ne se lassait pas d'exiger des idées claires, des formules claires. « Qu'est-ce que cela ? » était sa question favorite, quelle que fût la chose dont on parlât. Après quoi il passait chaque définition au tamis de son ironie pour en bien montrer la fausseté ou l'insuffisance. C'était véritablement un incorrigible « taon » né pour secouer toutes les certitudes de ses auditeurs à qui il arrivait souvent de se fâcher et de se rebiffer contre lui. « Au nom du ciel ! hurlait Hippias. C'est bien facile d'ironiser sur les opinions des autres sans donner les siennes. Je me refuse à te dire ce que j'entends par la justice si tu ne commences pas par me dire ce que tu entends, toi, par ce mot. » Plus tard, Aristophane qui était un comique aux idées conservatrices devait faire la satire dans sa comédie, les Nuées,de ce qu'il appelait « la boutique de la pensée ». D'après lui, on n'y apprenait que l'art du paradoxe, et il met en scène un élève de Socrate qui commence par frapper son père, puis soutient la légitimité de son geste en déclarant qu'il l'a fait pour solder une dette contractée du temps que c'était lui qui était frappé par son père. « Les dettes sont des dettes. Il faut rendre tout ce qu'on a reçu ».
Platon raconte qu'un jour Socrate décida d'intervertir les rôles et de répondre au lieu d'interroger. Mais qu'il y renonça et déclara: « Vous avez raison de m'accuser de susciter des doutes au lieu d'apporter des certitudes. Mais qu'y faire ? Je suis le fils d'une accoucheuse, plus habitué à faire enfanter qu'à procréer. »
Nous expliquerons plus tard comment et pourquoi il a été condamné à mort. On dit qu'Aristophane porte une part de responsabilité dans cette mort en raison de sa comédie satirique. Cela nous semble peu probable, car la condamnation eut lieu 25 ans après la première représentation. Les motifs invoqués dans le verdict n'en sont pas moins les mêmes qui avaient déjà inspiré à Aristophane sa comédie. Pour inventer la philosophie, dont il a été réellement le père, il était nécessaire à Socrate d'affirmer le droit au doute, ce qui revient à ébranler toute foi. Nous ne croyons pas le moins du monde qu'il ait visé uniquement, ni même principalement la démocratie mais bien plutôt qu'il a soumis la démocratie elle aussi à sa critique habituelle. Il est sorti un peu de tout de sa « boutique »: un idéaliste comme Platon, un logicien comme Aristote, un sceptique comme Euclide, un épicurien avant la lettre comme Aristippe, un aventurier de la politique comme Alcibiade. Jusqu'à un général professeur d'histoire comme Xénophon, esprit pratique et profondément original, fondateur de la science économique. Il est naturel que, dans un aussi vaste laboratoire, il se soit élaboré des poisons contre ce même régime démocratique qui avait permis sa naissance et son fonctionnement.
En reconnaissant au moment de sa mort que la démocratie avait raison de le tuer, ce fut un acte de foi démocratique que prononça Socrate. Mais, pour l'instant, laissons-le vivre, tandis qu'il se promène et qu'il discute sur les places et dans les rues d'Athènes.
Chapitre X
Anaxagore
Lorsqu'en -480 Anaxagore, de sa Clazomène natale, vint à Athènes où l'appelait l'amiral Xanthippe qui l'avait choisi comme précepteur de son fils Périclès, il avait à peine 20 ans, et fut sans doute fort déçu --non pas par la ville en elle-même, qui dut lui sembler merveilleuse,-- mais par l'état plus qu'arriéré dans lequel il trouva les études scientifiques, ou, pour mieux dire, par leur déséquilibre.
En fait, à Athènes, comme dans toute la Grèce, jusqu'à ce moment-là, seule la géométrie avait fait des progrès, non pas comme instrument de réalisations pratiques mais comme prétexte à spéculations abstraites. Les Athéniens ne recouraient pas à elle pour construire des ponts et des aqueducs dont ils ne sentirent jamais le besoin, mais pour jongler avec sa logique déductive. Et en effet ceux qui s'y connaissaient n'étaient pas des ingénieurs, mais des philosophes, en particulier ceux qui venaient de l'école de Pythagore, et le problème qui les attira le plus fut la quadrature du cercle.
Au contraire, les mathématiques étaient encore bégayantes. On en était aux « barres » et aux « crochets », et ce n'est pas une manière de parler; I, c'était une barre; 2, c'étaient deux barres. Pour 10 et les multiples de 10, on employait les initiales des mots désignant ces nombres: d = déka, h = hékaton, etc. L'esprit grec ne conçut jamais le zéro le plus nécessaire de tous les nombres. Les mêmes gens qui parlaient avec beaucoup de compétence de « phénomène » et de « noumène », de plans et de perspectives, aussitôt qu'il s'agissait de faire l'addition ou la division la plus élémentaire, devaient avoir recours à un formulaire en l'absence duquel ils n'y parvenaient pas. Et, s'il s'agissait de fractions, ils aimaient mieux donner leur langue au chat. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine qu'ils apprirent des Égyptiens à compter par dizaines, et des Babyloniens à compter par douzaines. Pour leur propre compte, ils ne firent pas un seul pas en avant.
Un autre domaine dans lequel la science en était encore à ses premiers vagissements était l'astronomie; pour s'en apercevoir, il suffit de voir comment les Athéniens avaient fait leur calendrier. C'était un vrai bordel pour deux raisons: la méconnaissance du système solaire et l'improvisation sans concertation des 1500 cités. Presque toutes comptaient les années d'après les noms et les règnes de leurs magistrats ou de leur souverain. Puis, deux savants au -IV siècle décidèrent de compter les années à partir de la 1ère Olympiade tenue en -776. Mais ce début d'uniformisation s'arrêta là. Chaque ville avait son calendrier et plaçait le début de l'année où bon lui semblait. L'année était solaire mais les mois étaient lunaires, et la longueur des 12 heures de la journée variait selon l'ensoleillement des saisons. Bien plus, même le nom des mois différait en chaque cité parce que, même sur ce point-là, les Grecs n'étaient pas arrivés à se mettre d'accord. Athènes en était restée à peu près au système de Solon qui avait divisé l'année en 12 mois ayant chacun 29 ou 30 jours formant une année de 364 jours. Il manquait le petit ¼ qui déréglait tout à la longue. Comme, de cette façon-là, à la fin de l'année il manquait 5 jours, tous les 3 ans on ajoutait un 13e mois pour les récupérer. Puis un mois à la 3e, puis 5e, puis 8e année était ajouté et prenait place après le 6e mois de l'année. Mais, de cette façon-là, on finissait par en avoir trop. Alors on redivisa l'année en mois, alternativement de 30 et 31 jours. Pour éliminer le petit surplus qu'on trouvait de la sorte, on décida de sauter un mois tous les 8 ans. L'année, comptée et nommée d'après les magistrats-éponymes (qui donnaient leur nom à l'année) commençait à la nouvelle lune après le solstice d'été à Athènes et à l'équinoxe d'automne à Sparte. La semaine n'existait pas; le mois, dont le début variait, était nommé d'après la fête la plus importante du mois, était divisé en trois et les jours étaient simplement numérotés et non nommés comme aujourd'hui. Pour compliquer encore l'affaire, on comptait les jours du dernier 1/3 du mois à l'envers parce qu'ils correspondait à la dernière phase descendante de la lune. Ainsi, le 21e jour du mois était dit le 10e jour avant la fin! Ainsi, la 4e année de la 87 Olympiade, soit -429, vit la mort de Périclès et la naissance de Platon. Dans la pratique quotidienne, on se contentait de nommer avant-midi, après-midi, soirée, et pour plus de précision on regardait au soleil le gnomon (cadran solaire) introduit par Méton à Athènes et qui consistait à vérifier sur un mur exposé au soleil la position et la longueur de l'ombre que faisait le petit bâton planté dans le mur où était peinte une graduation circulaire indiquant les 12 heures.
Pour expliquer ce retard, indépendamment du fait que les Athéniens se montraient allergiques aux mathématiques, il faut rappeler la superstition dont les Athéniens se moquaient en paroles mais étaient, en fait, les esclaves. Dans toutes les sociétés et à travers toutes les époques, l'astronomie a toujours été l'ennemie numéro un de la Genèse de quelque manière ou par quelque personnage que celle-ci ait été révélée. Elle l'était tout particulièrement dans la Grèce antique où la Genèse fourrait son nez jusque dans l'arbre généalogique des gens, pour les rattacher à des dieux ou à des déesses. Tandis qu'à Thèbes le pythagoricien Philolaüs pouvait se permettre de prêcher que la Terre n'était pas du tout le centre du monde, mais une planète au milieu de tant d'autres qui tournent autour d'un « feu central » parce que, dans cette ville, personne ne le comprenait ni même ne l'écoutait, peut-être même pas les prêtres. À Athènes, tout le monde eût saisi ce qu'impliquaient de tels propos; et l'on eût demandé à celui qui les tenait comment il conciliait cela avec Zeus, et toute la cosmogonie dérivant de Zeus. Même Périclès ne s'était pas risqué à abolir la loi interdisant l'astronomie, comme contraire à la religion.
Nous ne savons pas si Anaxagore avait fréquenté des écoles. Mais, plus curieux, comme il l'était, des choses célestes que des choses terrestres, il avait certainement humé les nouvelles idées sur le ciel qui circulaient, comme un pollen, dans l'air de toute la Grèce. Démocrite d'Abdère déclarait que la Voie Lactée n'était autre chose qu'une poussière d'étoiles; à Agrigente, Empédocle insinuait que la lumière des astres mettait un certain temps à parvenir à la terre. Parménide d'Élée doutait fortement que la terre fût plate, bien mieux, il était enclin à croire qu'elle était ronde; et, à Chio, Énopis annonçait déjà l'obliquité de l'ellipse.
Comprenons-nous bien: ce n'était là que des intuitions, presque toujours formulées dans une langue vague et mêlées aux affirmations les plus extravagantes. Nous soupçonnons que les historiens modernes ont exagéré leur valeur scientifique. Pour devenir de véritables découvertes, elles durent attendre les instruments de calcul que l'humanité élabora au cours des 2000 ans qui suivirent, mais surtout cette nouvelle mentalité de quantifier et de géométriser la nature. Ces nouveaux outils et cette nouvelle mentalité permirent à Copernic, à Galilée et surtout à Newton de leur donner des bases expérimentales. Pour le moment, ces astronomes qui parcouraient la Grèce le nez en l'air tiraient toutes leurs idées de leur tête sans en donner la moindre preuve. Ils se contentaient de vérifier si leurs idées ou leurs conceptions étaient conformes aux objets et aux choses ordinaires de la vie.
C'est ainsi que fit Anaxagore. Si l'exactitude de certaines de ses divinations lui méritent le titre de « père de l'astronomie » même lorsqu'il affirma que les autres planètes sont habitées ainsi que la terre par des hommes semblables à nous qui construisent des maisons et des villes comme nous et labourent comme nous leurs champs avec des boeufs. En fait, cette une science cherchait à sortir péniblement des fables mythologiques. En effet, la première science proposée par l'homme c'est le mythe. Il est normal donc que les premiers savants élaborèrent des « modèles » dirions-nous aujourd'hui, encore englués dans le mythe religieux.
Cet Anaxagore était un drôle d'homme rêveur et bavard, qui négligea ses intérêts pour les astres et ne faisait que parler de ces derniers. Socrate d'ailleurs le lui reprochait beaucoup. Anaxagore partait de l'idée que point n'est besoin d'invoquer quelque chose de surnaturel pour expliquer le naturel. Le Cosmos, disait-il, était sorti du Chaos à la suite d'un tourbillon dont la force centrifuge avait séparé les 4 éléments: le feu, l'air, l'eau et la terre, des combinaisons desquels dépendent les formes organiques. En raison de ce tourbillon, des blocs et des fragments de roches s'étaient détachés de la terre; aspirés par un éther incandescent, ils brûlaient maintenant dans l'air et c'étaient les étoiles. La plus grosse était le soleil. Le soleil, disait Anaxagore, était aussi gros que 4 ou 5 Péloponnèse (qui en km² a 21,063 km²; île du Prince-Édouard 5,656; Terre-Neuve 106,860 et île d'Orléans 192 km²). Tant qu'elles tournent, ces étoiles restent dans l'air. Quand elles s'arrêtent, elles tombent et deviennent des météorites. La lune a la même origine. C'est elle, la plus rapprochée de la terre, qui s'interpose parfois entre elle et le soleil et provoque ainsi une éclipse. Le premier, Anaxagore a dit que la lune recevait sa lumière du soleil. C'est encore mieux que ce professeur de physique, que j'ai subi en 1966 à l'école secondaire de la CECQ et qui nous avait dit que les étoiles étaient « des blocs de glace sur lesquels se réfléchissaient la lumière du soleil »! Dégoûté, moi qui adorais la physique, j'ai décidé de faire plutôt le métier de mon professeur d'histoire que je trouvais plus intelligent. Notre Anaxagore quant à lui, aurait même prédit une chute de pierres (météorites) à Aegos-Potamos, en Asie Mineure.
La terre tourne au milieu d'une enveloppe d'air dont les raréfactions et les condensations sont la conséquence de la chaleur solaire et l'origine des vents. C'était là sans doute une belle découverte pour l'époque, mais Anaxagore la gâta quelque peu en ajoutant que l'éclair est dû à la friction de deux nuages et le tonnerre à leur collision. Quant à la vie, elle est produite par les mêmes éléments chez tous les animaux qui ne se différencient que par des doses et des rapports. L'homme s'est mieux développé que tous les autres parce que sa position verticale, en dispensant ses mains de la locomotion leur a donné toute liberté.
Anaxagore risqua un concept au nom étrange « homoemérie » selon lequel le pain mangé qui devient un de nos cheveux fait en sorte que l'homoemérie du cheveu est dans le pain. Ne raisonne-t-on pas similairement avec le concept moderne de « gène »? On en est loin bien sûr, mais le modèle est le même. La pensée très audacieuse d'Anaxagore présentait aussi, pour les lois d'Athènes, un petit défaut: de ne jamais parler de Zeus, absolument comme si le dieu n'avait rien à faire avec toute cette évolution. Quand il voulut le condenser dans un livre, qu'il intitula lui aussi Sur la Nature, Anaxagore s'en aperçut; et il introduisit comme père de ce tourbillon qui avait donné naissance à l'univers, un nous, c'est-à-dire une intelligence dans laquelle les jurés étaient tout à fait libres de reconnaître le Père Éternel. Il la mettait continuellement en avant, il n'avait qu'elle à la bouche. Si bien que les Athéniens, pour se moquer de lui, l'avaient surnommé « nous »: Bonjour, nous ! lui disaient-ils, quand ils le voyaient passer dans la rue, quel temps va-t-il faire demain, nous? Ces moqueries devaient le mettre hors de lui, car il était sérieux comme un pape. On ne l'avait, dit-on, jamais vu rire une seule fois.
Peut-être bien que nous se fût tiré d'affaire s'il n'avait pas été très lié avec Périclès et n'avait pas fréquenté la maison d'Aspasie, privilèges qu'on payait cher, dans cette démocratie pétrie d'envie. Un jour, au cours d'un sacrifice, voilà que le mouton qui tomba sous la main des augures n'avait qu'une seule corne. Les prêtres qui célébraient la cérémonie virent là quelque chose de surnaturel. Mais Anaxagore qui n'aimait pas du tout le surnaturel les ridiculisa aux yeux du peuple en faisant ouvrir la tête de la bête et en montrant que s'il ne lui avait poussé qu'une corne, c'était uniquement parce que son cerveau s'était développé d'une manière irrégulière au centre du crâne et non pas des deux côtés.
Cléon, l'adversaire de Périclès vit là une bonne occasion de mettre de son côté les bigots tournés en ridicule, en leur soufflant à l'oreille que le fameux nous était une bonne histoire inventée par le philosophe pour se dédouaner et faire contrebande d'hérésie. Anaxagore fut accusé d'impiété pour avoir dit que le Soleil était une masse incandescente devant un véritable tribunal qui se mit à éplucher son livre bien que celui-ci eût enthousiasmé tous les gens cultivés d'Athènes qui le considéraient comme le chef-d'oeuvre scientifique du siècle. Il y disait que tous les corps célestes étaient sans exception formés de pierres qui étaient maintenues en l'air par la force du tourbillon céleste, sans lequel elles nous tomberaient sur la tête. Plus moderne que çà, c'est impossible. Il était certain que ce nous ajouté au dernier moment n'avait pas grand-chose à faire avec le reste. Dans le livre, on trouvait écrit noir sur blanc que le soleil -- considéré par la religion officielle comme un dieu -- n'était autre chose qu'une masse de pierres embrasées. Socrate, plus versé en sciences humaines qu'en science de la nature, était injuste envers Anaxagore. Ce dernier a eu une intuition fabuleuse. Il prétendait que « l'homme est le plus raisonnable des animaux parce qu'il a des mains ». Aristote lui est tombé dessus en rétorquant que c'est bien plutôt parce qu'il est raisonnable que la nature lui a donner des mains pour s'en servir. Donnerait-elle des mains à un triple idiot incapable de les manoeuvrer? Les deux ont raison, on le sait aujourd'hui. La pensée serait apparue chez l'homme par l'interaction synergique entre la main dégagée et les deux yeux de plus en plus rapprochés. Anaxagore encore le premier dit que du « cerveau proviennent tous les sens » quand tant d'autres disaient que le coeur qui bat commande tout le corps et qu'il est le siège de l'âme. Anaxagore se trompait lui aussi bien sûr. Il croyait que les mâles se forment dans la partie droite de l'utérus, et les femelles dans la partie gauche, comme il croyait aussi que les enfants ressemblaient plus à celui de ses parents qui avaient fourni la plus importante quantité de semence, car pour les Grecs la femme aussi fournissait sa propre semence dans l'accouplement. Sans doute croyaient-ils que la cyprine engendrait tout comme le sperme.
Sur la suite des événements il existe deux versions où on voit bien qu'Anaxagore fut meilleur éducateur (avec Périclès) que Socrate (avec Alcibiade). D'après l'une, Périclès, voyant le cas désespéré, poussa son vieux maître à s'enfuir. D'après l'autre, il eut l'illusion de pouvoir le sauver, le défendit contre les juges qui se laissèrent convaincre par le témoignage d'un esclave soumis à la torture. Après sa condamnation et sa sentence (5 talents + l'exil), le fidèle Périclès organisa son évasion. Quoi qu'il en soit il est certain qu'Anaxagore se réfugia à. Lampsaque sur l'Hellespont et qu'il y vécut jusqu'à 72 ans en enseignant la philosophie. Quand on lui parlait de la condamnation que lui avaient infligée les Athéniens, il disait en hochant la tête: « Pauvres gens! Ils ne savent pas qu'eux aussi, la nature les a déjà condamnés! » Cet homme avait vraiment la fibre philosophique, soit la sagesse qui se détecte par le détachement serein et l'affabilité amicale. Il dit un jour: «La fin de la vie, c'est la réflexion philosophique et la liberté qui en découle ». Périclès, qui lui avait fait tant de bien mais aussi tant de mal, lui envoya des subsides en cachette jusqu'au dernier jour de ses 72 ans.
Avancer dans la connaissance, c'est affronter la complexité. Les ignorants le savent, eux qui ont toujours des idées simplistes. Déjà, l'époque classique où Anaxagore vécut se trouvait confrontée à la diversité des points de vue savamment étayés. Ce qui frappe, c'est le haut niveau d'abstraction où ils sont parvenus. Ils s'imitent beaucoup les uns les autres, et en même temps prennent un plaisir fou à se réfuter les uns les autres. Anaxagore n'est pas le premier à émettre l'idée pascalienne de l'infini (grand et petit). Mais il en tire une conclusion nécessaire: à l'infini ne peut se juxtaposer l'idée de naissance et de mort qui supposent la finitude. Et l'ouverture sur l'immensité de l'infini le jette dans un scepticisme particulier. Non pas que l'on ne puisse rien savoir mais que l'on ne pourra jamais tout savoir en raison de l'infini par division sur lequel, bien ironiquement, Zénon s'était buté. Mais les Grecs aimaient ce problème de vouloir trouver un commencement et une fin à toute chose, même si le concept -qui mettait fin à la discussion!- était l'Infini lui-même. Anaxagore présente alors son propre concept, le "Nous" qui répond à l'Apeiron d'Anaximandre, au premier moteur d'Aristote, au Shairos d'Empédocle, à à l'Un de Parménide, voire tout banalement à un des quatre éléments. Le Grec, en face de l'infini, prend peur et lui ferme la porte ou le coiffe d'un arkè (chef) qui le soumet, car il est l'homme de la maîtrise des choses. Il est Dédale, Icare, Prométhée, Ulysse et Thésée. Par le succès (Agamemnon, Lysandre, Alexandre ou Zeus) ou dans l'échec (Oedipe, Socrate, Alcibiade, Démosthène), il est le résistant et l'audacieux tenté par la démesure (ubris). En même temps il chasse hors de la Cité (Delphes, Olympie, Délos) la déraison mystique qu'il sait ne pouvoir contrôler. À l'aube de la pensée rationnelle, les Présocratiques pouvaient ouvrir des sentiers dans l'épaisse forêt de la connaissance, dans toutes les directions, trébuchant constamment sur des contradictions, se heurtant aux impasses et dans la folle confusion des niveaux du discours, des perceptions et des concepts pour les exprimer. Tout l'être connaissable était pour eux un immense magma informe qu'il fallait disséquer avec une raison elle-même embryonnaire qui n'avait de force que son audace et sa curiosité. C'est Aristote qui résoudra le problème en taxonomisant (classifiant) à fond les choses et les catégorie de la pensée. Ses prédécesseurs, les Présocratiques, étaient plus sûrs de ce qu'ils voulaient que de ce qu'ils trouvaient. Ils voulaient plus que tout un savoir cohérent que seule une raison, belle et forte comme une armée, pouvait leur donner. Sur le double mimétisme
du modèle hésiodique de la lutte et de la famille, il donnèrent à la raison cette cohérence recherchée qui les amenèrent à une triple avenue: reprendre tout à zéro, pousser un principe jusqu'à ses conséquences ultimes ou prendre le contre-pied d'une opinion qu'ils voulaient combattre. Chacun concevait le savoir comme un tout, avec un commencement et une fin, comme dans la famille. Ensuite, ils le construisaient par l'agon, la discussion qui est une forme de lutte, avec à la fin un maître et un subordonné comme dans la vie militaire et politique. Souvent, un de ces philosophes élevait au rang supérieur d'explication suprême un simple ajout mineur proposé par un prédécesseur; tel Démocrite qui bâtit son système atomique avec cette phrase d'Anaxagore: "Le tout est fait de petites parcelles semblables"; tel Empédocle qui avait fait de l'Amour et de la Haine les principes couplés d'une intuition empruntée à Héraclite: « la guerre est la mère de toute chose». Déjà, une tradition s'ébauchait. Une intuition de l'un retenue par les autres devenait vérité. Ainsi, l'idée de principe; ensuite, l'idée des rapports nécessaires (Parménide, Leucippe), puis l'idée des oppositions et celle de leur solution c'est-à-dire de leur inéluctable opposition (Empédocle), fusion mutuelle (Parménide), ou subordination de l'une à l'autre (Platon, Aristote).
Les Présocratiques, c'est l'audace d'Icare qui aurait eu le génie de son père Dédale. Ce n'est pas de la rhétorique que de voir dans les homoesméries d'Anaxagore l'ancêtre des gènes soupçonnés par Mendel. Il n'est pas sûr non plus qu'ils étaient si loin d'une vision mécaniciste et expérimentale de la nature. Car la raison naissante des Présocratiques était toute prête de dépasser les apparences: "Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible" et de rendre utiles et applicables, comme Thalès et Pythagore, leurs découvertes théoriques. Cet invisible, les uns le tiraient vers un dieu transcendant à la manière asienne; les autres le repoussaient au fond insondable de l'être matériel tel Anaxagore qui dit que "Rien naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau". Cet invisible les avait mis à une croisée des chemins où Platon choisit pour eux. Platon choisit le monde de la transcendance des Idées immatérielles quand la phrase d'Anaxagore nous montre bien, au contraire, que les Présocratiques étaient à deux pas de la science moderne. Il dit: "des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau"; c'était déjà Lavoisier, qui décomposa l'eau en hydrogène et oxygène.
CHAPITRE XI
LES OLYMPIADES
Ce n'est qu'une fois tous les 4 ans que les Grecs divisés en Cités-États constamment en lutte les unes contre les autres se sentaient liés par un lien ethnique et culturel. Ce lien, c'était le sport qui le créait à l'occasion des jeux d'Olympie. « Comme l'air est le meilleur des éléments, comme l'or est le plus précieux des trésors, comme la lumière du soleil l'emporte sur toutes les autres lumières en éclat et en chaleur, de même il n'y a pas de victoire plus noble que celle d'Olympie », écrivait Plutarque, passionné pour ces jeux. Les Grecs les trouvaient si importants qu'ils comptaient les années selon les Olympiades. La 1ère Olympiade eut lieu en -776 et Salamine en -480. Ainsi, la bataille de Salamine a eu lieu, disaient-ils, la 1ère année de la 75 Olympiade, en automne, soit il y a 74 olympiades ou, dirions-nous, en -480. Le calcul donne: 776 - (4 x 74) = 776 - 296 = 480 av. J.C.
Ainsi que toutes les cités grecques, Olympie avait une origine fabuleuse qui la rattachait aux légendes achéennes. Le premier à la choisir comme terrain de championnats avait été Saturne qui, dans sa jeunesse, d'après la mythologie, y avait battu bon nombre de records avant de s'y faire défier par son fils Zeus qui voulait le faire abdiquer et, bien entendu, le battit à plate couture. Ensuite, ce fut le tour d'Apollon qui fit d'Olympie le ring de ses matches de boxe. C'est enfin là qu'avec l'aide de Myrtil et pour le plus grand dommage du fair play Pélops avait gagné la course de chars, la main d'Hippodamie et le trône d'Oenomaos. On rattache aussi les Jeux olympiques à la fête dorienne d'Apollon, les carneia. Il y avait une course où des jeunes gens essayaient de rattraper un coureur parti avant eux et qui trimbalait une grappe de raisins comme pour le ralentir. S'il était rattrapé, c'était de bonne augure pour les récoltes.
L'emplacement était très adéquat à devenir le siège de ces grandes réunions sportives nationales. Les rochers arides d'Achale l'abritent au septentrion des vents du nord; au sud, le rocher de Messène le protège du sirocco, vent sud-est extrêmement chaud et sec qui vient du Sahara. Il n'y arrive que la brise de la mer dont on aperçoit l'éclair au bout de la plaine; et cette brise est douce et parfumée de sel. Olympie a un microclimat, moins sec et plus frais. La date de la fête était publiée par des messagers sacrés (inviolables, que l'on ne pouvait molester) qui s'éparpillaient dans toute la Grèce qu'ils mettaient dans un état de joyeuse effervescence. De tous les coins du pays des milliers et des milliers d'enthousiastes commençaient leur marche le long des 7 routes qui conduisaient à Olympie et dont la plus importante était la Voie Olympique, avenue bordée d'arbres, de temples, de statues et de plates-bandes de fleurs qui allait d'Argos jusqu'au fleuve Alphée. On y pouvait rencontrer bras dessus bras dessous des députés athéniens de gauche et des généraux spartiates, voire de petites bandes de philosophes, qui avaient fait la paix. En effet, en dehors des foules tout le beau monde hellénique, oubliant pendant quelques jours ses faidas et ses bagarres, se donnait rendez-vous là. Les villes envoyaient de pompeuses députations de personnages en grand uniforme qui se surveillaient pour voir lequel d'entre eux avait le costume le plus chamarré, le bicorne le plus empanaché. Il y avait aussi beaucoup de femmes comme aux concours hippiques; mais elles venaient là, plutôt pour se faire voir que pour voir, car le règlement les excluait des jeux. On ne connaît qu'un seul cas où il fut transgressé, ce qui témoigne d'une véritable lutte féministe en cours dans la civilisation grecque: celui de Férénika de Rhodes, fille d'un grand champion de lutte et mère d'un autre, ce qui la faisait considérer comme une descendante d'Héraclès (Hercule). Son anxiété de mère la poussa à se travestir en entraîneur et à se faufiler dans le stade avec un groupe d'athlètes pour assister au match de son fils. Mais sa passion la trahit. Comme elle se précipitait échevelée vers le ring où son rejeton venait de faire toucher terre à son adversaire, son déguisement tomba et on la reconnut. La loi était formelle: toute femme prise en faute devait être mise à mort. Mais dit-on, Hercule lui-même, champion du monde, descendit du ciel pour témoigner en faveur de Ferenika et déclarer qu'elle descendait de lui. L'imputée fut absoute. Toutefois, pour empêcher que le fait se répétât, on prescrivit que, dorénavant, les entraîneurs comme les athlètes ne se présenteraient plus que nus.
La fête durait 5 jours. Le 1er, c'étaient les fêtes religieuses, le sacrifice à Zeus, les processions en grand apparat des délégués de toutes les cités qui, souvent, étaient en guerre les unes contre les autres. Le 2e, au stade, au 3e à l'hippodrome, au 4e au stade pour le pentathlon et la course armée, casque en tête et bouclier en main. Le 5e et dernier jour, avait lieu la distribution des prix qui consistent en une couronne d'olivier sauvage et palmes au vainqueurs qu'attendent un retour triomphal dans leurs cités, suivie de sacrifices, de processions, de festins, de grands discours et finalement une gloire presqu'immortelle chantée par Pindare ou d'autres poètes.
Revenons au 2e jour. Dans le grand stade, qui pouvait contenir 40,000 spectateurs assis, le programme s'ouvrait à l'aube par l'entrée d'un cortège sortant du passage souterrain. D'abord les 10 hellanodicès (textuellement, juges grecs) choisis pour 4 ans pour représenter les différents États. C'étaient eux les organisateurs de la fête. Vêtus de pourpre et couronnés de lauriers, ils faisaient le tour de la piste et prenaient place dans la tribune centrale, assis sur des sièges élevés, au milieu du corps diplomatique au grand complet, des députés, des étrangers de marque. Ces juges intègres et respectés pouvaient sanctionner les athlètes fraudeurs en les excluant, leur flanquant une amende, voire le bâton. C'est Hercule en personne qui avait donné les mesures de la piste: 211 mètres de longueur sur 32 de largeur. La première compétition était la plus simple mais aussi la plus populaire et la plus disputée: la course de 211 mètres. Des clameurs assourdissantes s'élevaient des rangs du public. Une fois que l'épreuve fut gagnée par un coureur d'Argos, au lieu de s'arrêter à la corde, il continua du même élan jusqu'à sa ville pour la mettre au courant de son succès: presque 100 km et 2 montagnes traversées en un seul jour.
Ensuite venait la double course, c'est-à-dire les 400 mètres. Puis le dolikos ou course de résistance: 14 km: de quoi crever ! Ensuite on passait à l'athlétisme avec des lutteurs que la postérité, d'après certaines statues, considère comme des modèles de grâce et de sveltesse. En fait, il ne devait pas en être ainsi. L'Histoire nous a transmis le nom d'un champion, Milon qui, lorsqu'il montait sur le ring d'un air fanfaron, pour impressionner ses adversaires et son public, commençait par s'enrouler une corde autour du cou et par la serrer jusqu'à s'étrangler. Mais il ne s'étranglait pas: sous la pression de ses veines gonflées par l'effort, c'était la corde qui sautait et les spectateurs étaient au septième ciel. Il s'agissait tout simplement de gros hommes musclés: pas davantage. Un autre, Croton, qui avait voulu fendre un arbre, eut la main prise dans la fente: immobilisé de la sorte, il fut dévoré par un fauve. Un troisième, Polydamas, voulut stupidement étayer une roche qui s'écroulait et se fit écraser par elle.
Suivait le pugilat qui ne devait pas être une scène de caresses. Un auteur d'épigrammes anonymes apostrophe ainsi Stratophon qui revient d'une séance de pugilat qu'on appelait « pancrace» qui était un mélange de lutte et de boxes et où tous les coups étaient permis, même sur les organes génitaux: « O, Stratophon, après 20 ans passés hors de chez lui, Ulysse a été reconnu par son chien Argo. Mais toi, après 4 heures de horions (coups violents), essaie un peu de rentrer chez toi et tu verras l'accueil que te fera ton chien. Lui-même ne pourra te reconnaître! » Et quand on sait qu'un chien reconnaît à l'odeur... Homère parle ni plus ni moins que « d'os broyés » ! D'ailleurs la statue « le Lutteur de Dresde » (car la statue est au musée allemand de la ville de Dresde), qui est du -Ve siècle, nous montre un « bandage » à terrifier un Joe Louis ou un Cassius Clay (Mohammed Ali): cuir renforcé de clous et lames de plomb. Ce n'était plus un coup de poing dans la face qu'on recevait, mais un coup de pelle.
Les premières Olympiades s'arrêtaient là. Ensuite, le succès aidant, on les allongea en leur adjoignant les courses de chevaux à l'Hippodrome. À l'époque homérique, les chevaux couraient dans un champ au bout duquel on fixait une borne qui les faisait s'en revenir à leur point de départ, fin de la course. Puis, nos ingénieux de Grecs plantèrent deux bornes aux extrémités du champ que les chevaux contournaient, plus d'une fois qu'une afin de réduire l'espace pour que les spectateurs ne ratent rien. Mieux encore, on mit les spectateurs dans l'ellipse que la chevauchée traçait dans son périple. Et l'hippodrome était inventé! Courses de poulains, courses de vieux chevaux, courses de chevaux en pleine vigueur et en quadrige (char à 4 chevaux), avec 8 et 12 tours de piste transportaient d'euphorie les spectateurs. À Delphes, une course mit en ligne 40 chars. Aux Panathénées, il y avait des lancers de javelot à cheval, des concours hippiques, de danse pyrrique, musicaux, poétiques, des concours de trières et, le soir très noir, des courses aux flambeaux. Des chars de guerre et des chars de processions réjouissaient les yeux de leur style spécifique. Pausanias, source intarissable en tant que touriste qui griffonnait tout ce qu'il voyait et qui a encore pu la voir, nous dit que la piste mesurait 770 mètres et qu'elle était rendue dangereuse par Tharashippe, le démon des chevaux, qui s'embusquait dans les tournants. Il a bon dos, Tharashippe! C'était le parcours qui rendait la course dangereuse comme celle du Palio de Sienne: il était rare qu'elle ne fît pas un mort, puisqu'on y courait à 320 km/h. Il arriva une fois que, sur 40 partants un seul arriva au but. Mais aux chevaux vainqueurs, tels que ceux de Gmon et de Pheidolas, on élevait des statues.
Après la course de chevaux, on revenait au stade pour le pentathlon, le plus compliqué et le plus distingué des jeux. Pour être admis à concourir, il fallait être citoyen, appartenir à la bonne société et avoir « bonne conscience à l'égard des dieux et à l'égard des hommes ». Le gros public ne venait là que pour se moquer des concurrents trop « distingués » pour lui. C'était une épreuve combinée de saut, de jet du disque, de lancement du javelot de course et de lutte. « Tout le corps, toutes les forces engagées, écrit Aristote, grand amateur de pentathlon: l'élégance et la robustesse». En général, en comparaison des athlètes du sport professionnel d'aujourd'hui, ceux de cette époque souffraient plus tout en étant moins payés.
Mais, s'il en constituait le prétexte, le sport n'épuisait pas les fêtes d'Olympie. Autour du stade on improvisait une sorte d'énorme Exposition provinciale de Québec (veaux et vaches en moins) avec tirs à la cible. cartomanciennes, mangeurs de feu, femme-canon, boutiques de nougat aux amandes. Et pour les visiteurs d'un goût plus raffiné: des théâtres, des dancings, des petits coins très réservés avec des hétaïres de choix (prostitués des deux sexes) et des abat-jour roses, des salles de conférence et des spectacles d'avant-garde. Comme les fêtes tombaient dans la période de mai à juin, les nuits étaient courtes et tièdes, et les dames pouvaient exhiber leurs décolletés sans avoir peur de prendre froid. On pouvait voir avec elles Thémistocle et Anaxagore, Socrate et Gorgias; parfois on rencontrait tout ce monde au vernissage de quelque exposition personnelle d'un peintre ou d'un sculpteur.
On appelait Olympie « la ville sainte » en raison de ces fêtes qu'on y célébrait. Mais tout ce qu'on y faisait à cette occasion n'était pas saint. Les dieux eux-mêmes y combinaient d'excellentes affaires avec leurs oracles. Car la sainteté pour un Grec ancien ce n'est pas le combat contre les passions, c'est leur acceptation pour les vivre le plus intensément possible pour sa propre gloire et celle de sa patrie. À l'abri de la trêve qu'on y observait, les hommes politiques y intriguaient et s'y livraient à leur propagande. Ménandre a résumé les fêtes en cinq mots « Foule, combinaisons louches, saltimbanques, jouisseurs et voleurs . » Et cependant, tout le monde en sentait si bien l'importance que l'année où on les inaugura: -776, est prise comme la première date certaine où commence l'histoire grecque. Alexandre le Grand a considéré Olympie comme la capitale de la Grèce; son père Philippe, en dépit de son charmant petit caractère, paya humblement une grosse somme parce que certains de ses soldats avaient molesté des pèlerins qui s'y rendaient, et que la loi considérait comme sacrés. Ce fut la faute de la trêve d'Olympie si le pauvre Léonidas fut abandonné seul aux Thermopyles avec ses 300 guerriers et si tous y laissèrent leur peau. « Zeus, disait avec admiration un soldat perse à son général, quelle sorte d'hommes sont donc ces Grecs qui, au lieu de se trouver ici à défendre leur terre sont à Olympie pour n'y défendre que leur honneur ? » En fait, bien qu'officiellement il n'existât pas de prix et que tous les athlètes fussent considérés des « amateurs », les vainqueurs s'enrichissaient avec les dons qu'ils recevaient en cachette de leurs villes respectives; ils étaient nommés généraux séance tenante; des sculpteurs, des poètes comme Simonide et Pindare étaient payés pour les exalter dans leurs vers, dans leurs marbres, dans leurs bronzes, parfois même dans l'or. En somme, comme à notre époque, la foule avait besoin d'idoles.
C'est au -VIe siècle qu'Olympie atteignit son apogée, lorsque les écrivains commencèrent à raconter l'histoire de leur pays d'après les Olympiades, dont chacune était désignée par le nom du vainqueur de la course simple. En -572, on inaugura d'autres jeux panhelléniques à Delphes en l'honneur d'Apollon, des jeux Isthmiques à Corinthe en l'honneur de Poséidon. En -576, on fonda également ceux de Némée en l'honneur de Zeus. Olympie dut partager son monopole sportif avec ces autres villes ayant formé avec elles une « période » de 4 ans. Comme aujourd'hui la plus grande aspiration des cyclistes est de gagner la même année le Tour d'Italie et le Tour de France ou le tour de l'île de Montréal, en attendant le tour de l'île d'Orléans. En ce temps-là les athlètes aspiraient au titre de champion dans les 4 épreuves de la période.
Bien qu'atteinte par la décadence générale et corrompue de plus en plus par les pourboires et les dessous de table, Olympie resta la capitale du sport pendant plus de 1000 ans, c'est-à-dire de -776 à +726. C'est l'empereur chrétien Théodose II qui fit détruire par ses soldats jusqu'au bâtiment du stade dont il fit un tripot (maison de jeu mal famée). Et bien qu'Olympie n'eût alors plus rien de sportif, ce geste fut considéré comme sacrilège. Pire, ce fut une catastrophe culturelle très grave. Car le corps humain fut méprisé pendant tout le Moyen Age, où l'Église entreprit une mise au pas des moeurs par laquelle le corps, d'où viennent les vices selon les Pères de l'Église, fut ostracisé. Le corps humain, cette merveilleuse machine, la plus belle de l'univers, tomba en disgrâce, sous la crasse, car se laver était devenue une impureté. Que de maladies furent engendrées par l'inactivité et le refus de l'hygiène. Le corps était obligé de resté crasseux pour que l'âme aille aux cieux. Même les médecins s'interdisaient de toucher, voire de regarder, le corps d'un malade. Si les Grecs anciens avaient leurs folies, les leurs au moins ont été créatrices de progrès et de bonheur.
Parmi les différentes épreuves que l'on disputait en Grèce « le marathon » n'existe pas. Le soldat Phédippidès, qui pour porter à Athènes la nouvelle de la victoire de Marathon fit 20 kilomètres au pas de course et en mourut, fut l'unique champion du monde qui ne fut pas récompensé, ne fut pas exalté par l'opinion publique, ne fut pas immortalisé par la statuaire, et ne donna son nom ni à une Olvmpiade ni à aucune épreuve athlétique.
CHAPITRE XII
LE THÉÂTRE
La naissance du théâtre en Grèce présente un caractère mi-sacré, mi-pornographique. C'est naturel, étant donné son origine qu'Aristote attribue aux processions qui se faisaient lors des fêtes de Dionysos, dieu des ivrognes et des têtes fêlées. Ce dieu, tout à fait scandaleux diraient les bonnes âmes d'aujourd'hui, réclamait de ses fidèles non pas des cierges et des prières, mais des symboles phalliques (statues en forme de pénis) et des dithyrambes exaltant le sexe. Les premiers acteurs du théâtre grec furent des adeptes de ce culte qui se présentaient déguisés en Satyres avec une queue de chèvre accrochée au derrière, et certains attributs de cuir rouge dont la pudeur nous interdit la description.
En fait ce qui, à nous, semble obscène, était, aux yeux des Grecs, le simple témoignage d'un respect religieux, très ancien, très fréquent dans les sociétés agraires, pour les forces magiques de la fécondation et de la procréation qui garantissent la continuité de la vie. Il y avait un rite où le roi et la reine faisait l'amour en public pour susciter les puissances de la vie procréatrice et assurer le succès de la moisson. Dans ces occasions-là où Dionysos était fêté, on proclamait une sorte de moratoire à la décence, en octroyant à quiconque, jeune ou vieux, homme ou femme, le droit d'en violer les préceptes. Telle est la raison pour laquelle la comédie grecque resta toujours pétrie d'obscénités. Ces obscénités avaient un caractère rituel, plus qu'un droit, elles étaient, pour l'auteur, un devoir. La comédie dérive de ces choeurs phalliques (phallus veut dire pénis ou sa représentation) qui exhibaient l'attribut mâle dans un désir religieux de stimuler à la fois la fertilité du sol et la fécondité humaine. Son nom, komedia komoidia, signifie « chant de banquet ». Éphicharme de Cos (-540 `-590) fit la satyre de dieux anthropomorphiques et des cultes populaires. Le choeur d'une comédie était justement composée de satyres et de silènes, qui sont les représentants de la force expansive et sans limite des êtres vivants, dont la manifestation la plus claire est la vigueur sexuelle orgiaque. Les satyres ont l'aspect de petits hommes aux cheveux hirsutes, aux oreilles d'animaux sauvages. Deux cornes au front, une queue de cheval ou de chèvre au derrière, ils parcourent la campagnes pour, disons-le crûment, sauter toute paire de fesses qu'ils rencontrent. Ces divinités armées des Bois et des Montagnes étaient fort redoutées des mortels, dont un bon nombre leur ressemblaient. On peut dire que le Satyre est la divinité du viol.
Ce ne fut pas à Athènes, mais dans la province de Syracuse qu'eut lieu, au début du -VIe siècle la première représentation proprement dite, grâce à un certain Susarion qui eut l'idée de transformer en dialogues les monologues des satyres (les compagnons lubriques de Dionysos), en en faisant ce qu'on appellerait aujourd'hui des sketches, frustes et tout faits de sous-entendus grossiers, des Ding et Dong encore plus audacieux. Cette ode (chant) ou hymne en l'honneur de Dionysos avait pour nom « dithyrambe ». Un choeur exécutait une action dramatique et un dialogue, mais la musique et la danse restaient prépondérantes . Le choeur circulaire évoluait autour de l'autel du dieu. On y racontait, on y singeait avec moultes grimaces et grossièretés les aventures du dieu. Les choreutes (membres du choeur) portaient des peaux de chèvres, comme les satyres, compagnons du dieu. De là viendrait le nom de « tragédie » le chant du bouc (tragos = bouc + odos = chant). Cette innovation vers le dialogue plut et fut adoptée dans la mère-patrie où l'on organisa des « troupes ambulantes » et des « compagnies d'amateurs » stables. Dans ces spectacles, la déclamation ne jouait pas un grand rôle: c'étaient avant tout là des comédies musicales dont la trame était presque toujours mythologique et religieuse, et c'étaient les ballets qui la faisaient comprendre.
Ces représentations se déroulaient lors de fêtes grandioses qui duraient 6 jours, les Dyonisies, et qui célébraient le triomphe du dieu sur l'hiver et la naissance du printemps. C'était évidemment des fêtes brillantes où toutes les puissances de la vie, énergie, sexualité, floraison, vin et contestation étaient à l'honneur.
Le caractère liturgique de ces représentations, qui étaient en réalité une manière d'oratorio, est attesté par la statue de Dionysos, qu'on installait sur l'estrade d'honneur et à qui, avant de commencer, on offrait une chèvre en sacrifice. Le local où se déroulait le spectacle ou bien était le temple même ou bien jouissait, pour l'occasion, de toutes les immunités du temple. Aussi, quel que fût le crime qui y était commis, il était considéré comme un sacrilège et puni aussitôt de mort. Presque certainement, au début tout au moins, le héros de l'intrigue était le dieu même dont elle exaltait les exploits. Ensuite, il fut permis d'emprunter à la mythologie d'autres héros, en choisissant de préférence les plus malheureux. Dans tout cela, il y avait un brin de magie. En représentant les événements les plus catastrophiques, les Grecs suppliaient Dionysos de les leur épargner à eux. Peut-être bien la tragédie grecque est-elle née comme une sorte de sublime et poétique conjuration du mauvais sort.
Pendant tout le -VIe siècle, le spectacle resta un spectacle choral confié non à des voix d'acteurs mais à des jambes et à une mimique de danseurs. Ce fut l'un d'eux, Thespis d'Icare (Icare était une petite ville de la province de Mégare) qui, vers -550, se sentant peut-être supérieur aux autres, inventa le « personnage ». Il se déguisa, porta un masque et se sépara du choeur. En s'opposant à lui, c'est-à-dire en donnant une première impulsion à l'élément fondamental du drame, le « conflit », il fut le premier acteur de l'histoire du théâtre. Cette innovation fit scandale; elle fut particulièrement déplorée par Solon qui la fit condamner pour immoralité, accusation qu'on n'a depuis lors, jamais cessé de porter contre n'importe quel novateur; on voit que cela date de loin. Thespis dut s'enfuir d'Athènes, où il avait planté ses tentes. Mais il y revint avec Pisistrate qui, bien que dictateur, était moins réactionnaire et moins bigot que son démocratique prédécesseur et cousin. Et Pisistrate, loin de lui infliger une condamnation, lui attribua un prix littéraire. Tout cela eut lieu à peine 50 ans avant les débuts d'Eschyle. Fait qui nous démontre que les Grecs préféraient la liberté à la tradition, source de leur créativité éblouissante, et avec quel élan, même en matière de théâtre, les Grecs ont passé d'un simple rite agraire grossier à une création culturelle majeure dans laquelle ils consumèrent leur génie.
Pour nous en tenir à ce que rapporte Suidas, un incident vint accélérer ce processus. En -500 alors qu'on représentait une pièce de Pratina dans un local rudimentaire, une galerie de bois s'écroula, blessant quelques personnes et semant la panique parmi les autres. Les gens qui avaient commencé à prendre goût à ce passe-temps déclarèrent que l'heure était venue de donner au théâtre un local plus digne et plus sûr. C'est ainsi que naquit le premier théâtre, consacré naturellement à Dionysos, sur un éperon de l'Acropole. Mais le théâtre n'est pas celui qu'on montre aujourd'hui aux touristes, et qui n'est qu'un remaniement du -IVe siècle, avec des adjonctions faites plus tard aux --IIe et -IIIe siècles. Lui aussi, pourtant, était construit en pierre, et fut pris pour modèle par toutes les autres villes grecques, y compris Syracuse et Taormine. Les architectes qui le construisirent devaient avoir le sens de la vue panoramique; c'est en face de l'Hymette et de la mer qu'ils construisirent leur amphithéâtre semi-circulaire, susceptible de contenir 1500 spectateurs. Naturellement, c'était le ciel qui tenait lieu de plafond; n'est-il pas à Athènes merveilleusement proche et brillant? Les places, en gradins , n'avaient pas de dossiers, à part celles du premier rang qui étaient réservées aux prêtres de Dionysos, juste en face de l'avant-scène qu'on appelait orchestre. L'orchestre, réservé au choeur et aux acteurs, était un vaste emplacement semi-circulaire limité par la scène et le premier gradin. L'autel de Dionysos en occupait le milieu. Derrière venait la scène (skhnh) proprement dite: elle était en bois et démontable afin de pouvoir aisément s'adapter. Percée de trois portes, elle représentait la façade d'un palais comme si le drame se passait devant un palais comme celui du Grand Roi perse. Les Grecs n'étaient pas très exigeants en matière de mise en scène et de décors; chez eux jamais un Visconti ou un Strehler n'eussent exercé leur dictature. Ils se contentaient d'un intérieur de temple ou de palais sommairement ébauché; et ils durent attendre Agatharque de Samos pour avoir des portants en perspective donnant l'illusion de la distance. Toutefois, ils savaient pousser en avant du fond, quand l'intrigue l'exigeait, une plate-forme de bois montée sur roues qui présentait dans un tableau vivant explicatif ce qu'on supposait s'être produit en dehors de la scène. C'est ainsi que tous les épisodes de violence -- dont la loi interdisait la représentation-- étaient ainsi récapitulés. Plus tard, Euripide inventa --ou perfectionna simplement-- la « machinè », (makinh) d'où vient notre mot « machine » une grue au moyen de laquelle, lorsque l'intrigue semblait avoir atteint un point mort, le dieu ou le héros qui en était le personnage principal descendait du ciel et tranchait la situation par un miracle, d'où l'expression « deus ex machina » pour désigner un fin ou une solution tirée par les cheveux!
À Athènes, la « saison dramatique » se borne au carnaval de Dionysos et ne relève pas de l'initiative privée. Quelques mois avant la « première », les auteurs ont présenté leur pièce à l'archonte qui a sélectionné celles qui lui ont paru les meilleures. Il retenait 3 concurrents de chaque sorte (15 pièces: 3 trilogies (9 pièces), + 3 drames satyriques + 3 comédies. Maintenant, il s'agit de choisir le chorège, qui est à la fois le bailleur de fonds, l'imprésario et le metteur en scène du spectacle. Chacune des 10 tribus dont se composent les citoyens a présenté l'homme qui lui semble le plus indiqué et par ses revenus et par son bon goût. Chaque auteur souhaiterait Nicras le financier démocrate-chrétien italien dont les idées de bigot sont étroites, mais la bourse largement ouverte, qui exige des tas de Je-vous-salue-Marie dans un drame, mais paie en ballets luxueux et en costumes somptueux. Ou bien, chaque auteur souhaiterait avoir comme chorège Pierre Péladeau pour son fric, mais il serait certain que les lecteurs de ses journaux, s'ils aiment la pièce, c'est qu'elle est mauvaise.
Si le chorège porte ce nom, c'est qu'il ne faudrait pas croire qu'après Thespis le choeur a disparu. Il a dû accepter la concurrence du personnage, cependant c'est lui qui reste l'élément le plus important du spectacle. Le choeur se compose de 15 acteurs, chanteurs et danseurs, tous de sexe masculin, qui sont précisément instruits et guidés par le chorège et pour qui l'auteur a composé la musique. Le choeur, que commandait le choryphée, représentait la voix populaire dans ses chants tout pleins de terreur, d'indignation ou de pitié.
L'unique instrument dont on use est la flûte; elle ne sert qu'à souligner les paroles qui sont prononcées, et dont elle imite le ton. La tentative faite par Timothée de donner plus d'importance à la musique en la confiant à une lyre à 11 cordes ne fut pas suivie et risqua fort de coûter la vie à son auteur. Le public athénien voulait « savoir le fait ». Cela permit à de grands acteurs de s'affirmer. Ces acteurs étaient souvent de simples histrions, mais loin d'être socialement disqualifiés comme à Rome, ils jouissaient de grands privilèges; c'est ainsi qu'ils étaient dispensés du service militaire et qu'au cours des guerres ils pouvaient traverser librement les lignes. Ces acteurs s'appelaient des « hypocritès »! Le mot signifiait simplement des «répondeurs » parce qu'ils donnaient la réplique au choeur. Ils étaient organisés en corporation panhellénique dite des « artistes dionysiaques » dont les scandales remplissaient la chronique.
À en croire Lucien (écrivain satyrique grec: +125 à +192), leurs maquillages étaient monstrueux et leur diction stentorienne (de Stentore, personnage de l'Iliade d'Homère, qui avait la voix forte et retentissante). Mais cela se comprend lorsqu'on réfléchit à l'acoustique de ces grands théâtres en plein air qui ne permettaient ni mimique raffinée ni diction nuancée. Ils devaient recourir à des masques grotesques et à des amplifications physiques obtenues au moyen de talons gigantesques et de superpositions de têtes. Aucun jeu de physionomie n'était donc possible, d'où il s'ensuivait que toute l'importance de l'expression dramatique était reportée sur le texte, comme à l'inverse aujourd'hui au cinéma l'importance tombe sur les effets spéciaux. Ou comme en éducation aujourd'hui un professeur qui compense son discours insignifiant en donnant de hautes notes... Toujours masculins, les acteurs jouaient les rôles féminins. En plus, ils portaient des chaussures spéciales appelées cothurnes qui leur ajoutaient 25 cm de hauteur. Cependant, l'acoustique des théâtres grecs était phénoménale. Aux derniers gradins, on entendait très clairement le froissement d'une feuille. Ce n'est que lorsqu'Aristophane mit en scène Socrate dans les Nuées (titre qu'il a choisi pour se moquer des intellos, qui vivent dans les nuages) que l'acteur n'eut pas besoin de charger. Socrate, par sa physionomie, était déjà lui-même une caricature, comme tous les gens vraiment personnels, comme Edgar Fruitier ou Jean-Luc Mongrain par exemple.
Cependant, les dramaturges étaient d'une rigueur impeccable. Toute pièce commence par un prologue, qui se termine par l'entrée du choeur. Les autres actes, dits épisodes, sont séparés par les chants du choeur dont le dernier est appelé exode. Les dialogues, ou très coupés ou composés de longues tirades, sont rigoureusement ciselés ou sont porteurs de souffle poétique exaltant. Aucun relâché dans les textes sur les 33 tragédies qu'il nous reste des 300 qu'écrivirent à eux seuls les trois grands tragique, et des 15,000 pièces probablement écrites à la période classique. À la différence de la littérature moderne, il n'y a pas ou très peu d'intrigue. Tous les spectateurs d'ailleurs connaissent l'histoire qui a été prise dans la religion mythique connue de tous. Il s'agit pour l'auteur de provoquer la pitié et la terreur dans l'esprit du spectateur, avec pour ce faire des dénouements souvent sanglants. Quelque fois, toute la pièce est une longue complainte sur un même sentiment aux mille façons de l'exprimer. Ce théâtre s'ingéniait à une extrême finesse des nuances, car il était limité par la très grande modestie de ces moyens techniques. L'absence de rideau sur la scène et la continuité de la représentation tendaient à faire plier l'action aux unités de temps et de lieu (toute l'action se déroule à la même place dans la même journée) chères aux classiques français du XVIIe siècle. C'est une lamentation sur divers modes, une succession de moments pathétiques dont les deux sentiments principaux sont la terreur et la pitié. Ce n'est pas une construction d'intrigues mais des moments musicaux intenses. Les obstacles ne sont pas intérieurs (moraux) mais extérieurs. Pourtant le tragique, ce n'est pas le catastrophique mais le conflit entre deux impératifs moraux contraires. Et d'être brisé même si on agit moralement, et quelque soit notre décision. Les thèmes de ce théâtre intense sont: l'amour maternel, le désir, la vengeance, l'humiliation des vaincus, l'arrogance des vainqueurs, l'orgueil, la chute des puissants, le dévouement. 19 titres sur 33 portent des noms féminins et les autres pièces les personnages féminins jouent un rôles actifs très importants. Cela nous fait dire que les Grecs, les premiers dans l'Histoire, donnèrent aux femmes une parole distincte et affirmée à côté du discours masculin qui, bien que dominant, ne fut jamais exclusif. Chez Euripide, fait unique dans l'histoire littéraire mondiale, 12 de ses 17 pièces ont des personnages-titres féminins, avec des préoccupations propres au monde féminin d'alors. Cela fait d'eux les créateurs du premier féminisme.
Mais le véritable spectacle, c'est le public, près de 20,000 spectateurs, très semblable au public japonais des Kabuki. L'entrée est payante; mais celui qui ne possède pas les 2 oboles (1/3 de drachme) que vaut le billet, le reçoit gratis de l'Ecclésia. Aussi les gens viennent-ils par familles, phratries, tribus, comme chez nous le club de quilles des mécaniciens de Canadian Tire. Le spectacle très long les obligeait à amener des provisions qu'ils bouffaient pendant le spectacle. Sur le seuil du théâtre, les deux sexes se séparent, et les courtisanes (noms poli pour prostituées) ont une enceinte à part. Aux Grandes Dionysies (mars-avril), on jouait chaque jour, pendant 3 jours de suite, une nouvelle trilogie. Le spectacle dure toute une journée: de l'aube au coucher du soleil. Sur la scène, on voit se succéder cinq pièces, habituellement trois tragédies (trilogie), une comédie satirique et un monologue. Il convient donc de n'affronter cette énorme « olympiade » qu'avec des victuailles, des boissons, des coussins, des dés et des mots croisés. C'est un parterre liquide, geignard et querelleur. On y mange, on y lève le coude, on y change de place pour faire des visites, ou manifester bien tranquillement tout ce qu'on pense. Ce sont des tonnerres d'applaudissements, de faux pets crépitants, des vols de figues, de tomates et même de pierres, comme durant les bagarres au Forum de Montréal. Un peu aussi comme ce Charles Aznavour qui vit sa carrière commencer le soir où tout à coup, dit-il, les tomates habituelles cessèrent de lui être lancées. Il avait conquis son public. Eschyle, lui, le premier des grands tragiques grecs, fut presque lapidé. Il échappa à grand-peine au lynchage de la foule qui le soupçonnait d'avoir révélé dans sa pièce un mystère d'Éleusis. Même si une sorte de police avec bâtons assurait l'ordre, un auteur se vantait de s'être construit une maison avec les briques qu'on lui avait lancées. Quand Phrynicus représenta La chute de Milet, les Athéniens furent tellement bouleversés que le gouvernement lui infligea une amende de 100 drachmes pour « cruauté mentale ». Ceux qui jouaient le rôle de personnages ou méchants ou mal vus risquaient leur peau à tous les coups. Un peu comme le comédien québécois Jean-Pierre Masson qui jouait Séraphin, cet avare très dur avec sa jeune et jolie femme Donalda. L'acteur "mangea une volée" dans la taverne qu'il fréquentait dans le Montréal des années 1950s. « Touche pas à ma Donalda, mon cr...» lui avait hurlé son agresseur! Les personnages sympathiques étaient bien sûr portés aux nues: on les accueillait en hurlant: Voici les nôtres !
Mais ce qui révèle bien le caractère des Athéniens, ce sont les modalités du concours. Les droits d'auteur étant chose inconnue: celui qui a fait la pièce reçoit comme récompense une chèvre pour les trois tragédies, une corbeille de figues pour la comédie. Cette récompense est décernée par 10 juges, choisis parmi les spectateurs. Plus tard, on donnera au vainqueur une somme d'argent, une couronne de laurier et un trépied de bronze. Chacun de ces 10 spectateurs, à la fin du spectacle, inscrit son jugement sur une tablette: ces tablettes sont réunies dans une urne. L'archonte en tire 5 au hasard et lit la réponse. C'est ainsi qu'on n'arrive jamais à savoir quels sont, sur les 10 juges, les cinq qui ont donné le prix. On voit la confiance que les Athéniens avaient les uns dans les autres !
Plus tard, Platon devait écrire que si ce système empêchait les juges de se faire corrompre par les auteurs, ces juges n'échappaient pas du tout à la suggestion du succès et aux intimidations du public. Il déplorait cette « théâtrocratie » corruptrice qui distribuait des pourboires et récompensait l'Orestiade par une chèvre, les Nuées par une corbeille de figues. Cela lui semblait scandaleux. Qu'aurait-il pensé des $100 millions de $ US versés au beau Julio Iglésias pour son contrat de publicité avec Coke? Qui payait donc toutes ces fêtes à Athènes? L'Ecclésia imposait aux plus riches citoyens l'obligation d'assumer la tétrarchie (la construction et l'armement des trières) et la chorégie (les frais de tout le spectacle). Nicias aurait dépensé en 7 ans de stratégie et de chorégie près de 9 talents, soit la somme capable de payer 200 artisans pendant un an. Si quelqu'un se voyait attribuer injustement les charges d'une chorégie, il pouvait s'en défaire en faisant la preuve devant l'Écclèsia que quelqu'un dans l'assemblée était plus riche que lui. Gare à lui s'il se trompait dans ses calculs!
Il y avait aussi la danse. Les Grecs le considéraient comme un des plus élevés et d'origine divine. Elle n'était pas comme aujourd'hui une recherche de perfection plastique ou une distraction comme dans nos soirées de famille aux danses carrées, ou de déhanchement frénétique et vidant des bars à drague. Elle était un langage, une expression totale des sentiments et des émotions les plus fortes, comme quand on dit qu'une émotion intense nous fait sauter en l'air. Trois catégories les partageaient: guerrières, religieuses et profanes. Le son de la flûte et le cognement des boucliers accompagnaient le guerrier qui exultait après sa victoire. Dans les danses religieuses, reliées ou non au théâtre, on imitait le vol des grues et la marche de Thésée dans le labyrinthe. Hommes et femmes se tenaient par la main et formaient une chaîne qui avançait en ondulant. Au théâtre, le choeur en deux groupes dansait dans des chorégraphies savantes. Les ménades et les satyres, disciples de Dionysos, exécutaient des danses on ne peut plus frénétiques et lascives. D'autres plus réservés, disciples d'Apollon, dansaient d'un pas lent et solennel. Le chant funèbre s'accompagnait d'une mimique dansée. Sophocle, beau jeune homme après la victoire de Salamine, dansa nu et oint, la tête ornée de fleurs, devant ses compagnons d'armes. Il y avait même des confréries de danseurs professionnels, les corybantes (prêtres de la déesse Cybèle), qui se produisaient partout dans les banquets et les places publiques. Les grands danseurs étaient même des vedettes, tels Bathylle et Pylade. On sait aussi que leur musique était variée et riche et les Grecs recevaient une éducation musicale beaucoup plus riche et poussée que la nôtre. Ils maîtrisaient des instruments à vent, à cordes et percussion et mettaient de la musique presque à toute manifestation sociale et non, comme nous, dans la solitude de nos appartements. Était très répandu ce fameux péan, chant religieux, mesuré et majestueux malgré son caractère de joie, qu'une armée entière chantait avec le départ et des convives dans les repas publics. Alors que nous utilisons que deux modes, le majeur et le mineur, les Grecs en avaient 7. Chaque mode était caractérisé par différentes successions de tons et de demi-tons: le dorien viril, grave ou belliqueux; le lydien, doux, dolent ou funèbre; le phrygien, vif, bruyant, bachique; l'hypdorien, majestueux et hautain; , l'hypolydien voluptueux; l'hypophrygien, actif ou saccadé; le myxolydien, pathétique. Ils connaissaient la progression mélodique, du grave à l'aigu. Existaient même des ¼ de tons, qu'on n'utilise plus aujourd'hui. Nous ne pouvons plus nous représenter ces danses, la chorégraphie et la musique en sont perdues. Mais une chose est certaine, le Grec avait donné le feu vert à son intelligence, à ses sens, à sa sensualité, à son ambition, à ses désirs et à son corps. C'est pourquoi il fut si grand.
CHAPITRE XIII
LES « TROIS GRANDS » DE LA TRAGÉDIE
ESCHYLE
« Ci-gît Eschyle: les bois de Marathon et les Perses aux longs cheveux furent témoins de sa vaillance qu'ils connurent bien. »
Telle est l'épitaphe qu'Eschyle lui-même dicta pour sa tombe un peu avant de mourir. On voit bien qu'il n'était pas un auteur comique, comme cet autre, poltron coureur de jupons, qui composa son épitaphe ainsi: « Ci-gît un homme qui fut femme au champs de Mars et Mars au champ des femmes. » Évidemment, Eschyle n'attribuait pas grande importance à ses mérites de dramaturge; il préféra souligner ceux qu'il avait acquis en tant que soldat comme si, seuls, ces mérites-là pouvaient le rendre digne de la gratitude et de l'admiration de la postérité.
Il est réel qu'avant encore d'être un artiste incomparable, Eschyle fut un citoyen exemplaire. Sa première récompense il ne l'a pas gagnée sur la scène, mais sur un champ dé bataille où ses deux frères et lui accomplirent des exploits d'un tel héroïsme que le gouvernement ordonna à un peintre de les glorifier dans un tableau. Au théâtre, c'est 9 ans plus tôt qu'il avait débuté à l'âge de 26 ans, en -499: aussitôt il s'était imposé à l'attention du public et de la critique. Mais quand la guerre contre Darius vint frapper aux portes d'Athènes, il troqua sa plume contre une épée et ne revint qu'après la victoire et la démobilisation. Nul mieux que lui, qui y avait participé, ne pouvait sentir la joie orgueilleuse et radieuse de cet « après-guerre » et s'en faire l'interprète. Pour fêter la victoire remportée sur les Perses, l'État finança des spectacles dionysiaques tels qu'on n'en avait jamais vu et tout permet de croire qu'Eschyle prit part à leur organisation. En -484, il eut le premier prix. Quatre ans plus tard les Perses revenaient avec Xerxès essayer de prendre leur revanche. Eschyle, âgé de 45 ans et poète lauréat, aurait pu ne pas s'exposer. Il préféra laisser de nouveau sa plume et reprendre son épée pour combattre avec l'enthousiasme d'un jeune homme de 20 ans à Artémisium, à Salamine et à Platées. En -479, il reprit son activité de dramaturge et, chaque année, régulièrement, eut le premier prix jusqu'à l'an -468 où il dut le céder à un jeune homme de 26 ans, un certain Sophocle. Il se rattrapa l'année suivante, mais recommença à se faire battre jusqu'en -458, année de son triomphe avec l'Orestie. Il n'en comprit pas moins qu'il était désormais détrôné par Sophocle, et c'est peut-être bien pour cela qu'il émigra à Syracuse où il avait déjà été et où Hiéron lui décerna de grands honneurs. C'est là qu'il mourut à 72 ans par la faute racontaient les gens, d'un aigle qui rôdait dans le ciel en tenant une tortue dans ses serres et qui la laissa tomber, pour la briser, sur la tête chauve du poète qu'il prit pour un rocher. Athènes voulut entendre les tragédies qu'il avait composées en Sicile et lui redonna le premier prix après sa mort.
Ce qu'on doit avant tout à Eschyle (-525 à -456), c'est une grande réforme technique: l'introduction d'un second acteur à côté de celui qu'avait déjà instauré Thespis. C'est grâce à cette seconde présence que le chant dionysiaque se transforma définitivement d'oratorio en drame. Mais quelque chose d'encore plus important, ce fut le thème qu'il choisit et qui devint obligatoire pour toutes les pièces de théâtre qu'on fit après lui: la lutte de l'homme contre le destin, c'est-à-dire de l'individu contre la société, de la libre pensée contre la tradition. Le drame eschylien est un conflit entre les volontés divines et les volontés humaines. C'est un jeu de volontés contraires. Il y a progrès des émotions, développement dramatique où les événements doivent s'enchaîner et arriver par nécessité. Tout y est passion, lutte et violence. Les dieux sur scène ne font pas de miracle mais agissent comme des hommes. Si les coups de théâtre existent, il n'y a jamais de péripéties "à la Mille et une Nuits". Eschyle fut le premier à subordonner le choeur (qui représente le peuple, la tradition et la loi) aux personnages. Son système dramatique c'est la simplicité de l'action: une situation que l'on expose progressivement par les chants du choeur et les récits la grandeur de l'action; une action simple et grandiose dans une destinée dramatique et l'émotion tragique. Chez Eschyle, la crainte religieuse s'allie à la terreur tragique. Il offre au spectateur athénien le spectacle d'une énergie surhumaine et farouche, non point ployée mais brisée violemment par les forces brutales mystérieuses et fatales de la destinée. Le poète agite les problèmes douloureux de la fatalité, de la responsabilité et de l'hérédité du crime.
Dans ses 70 ou 90 tragédies qu'il aurait écrites, Eschyle donne régulièrement la victoire au destin, à la société et à la tradition. Il n'y a là-dessous aucune tartuferie (de Tartuffe, l'hypocrite): sa vie fournissait un exemple de soumission spontanée à ces valeurs. Toutefois, dans les 7 tragédies qui nous sont parvenues, et surtout dans le Prométhée enchaîné on sent la sympathie de l'auteur pour le damné rebelle. Le public devait partager cette sympathie, car il semble avoir mal accueilli l'Orestie dont les conclusions lui semblaient trop bigotes: il siffla le jury qui lui donna le prix. Mais Eschyle était de bonne foi quand il mettait dans la bouche de ses personnages ces déclamations moralisantes qui alourdissent ses dialogues et enlisent l'action. Il y avait en lui l'étoffe d'un prédicateur quaker, d'un pénitent. Plus de 2000 ans après lui, le philosophe allemand Schlegel qui lui ressemblait à beaucoup d'égards, déclarait avec une exagération non dénuée d'obscurité comme la philosophie allemande: « Le Prométhée n'est pas une tragédie, c'est la tragédie. » Il voulait dire que "Frigidaire", qui est une marque, prit la place des mots "appareil frigorifique " ou du mot "congélateur" ! Il avait un esprit très profond ce philosophe.
Voici un bref résumé de chacune de ces pièces:
1. LES SUPPLIANTES. (-490) Danaos, frère jumeau d'Aegyptos, reçut la Libye en partage, mais il redoute l'ambition de son frère et de ses neveux et s'enfuit avec ses 50 filles, les Danaïdes. Poursuivi par les fils d'Aegyptos, il aborde près d'Argos avec ses filles, qui forment le choeur des Suppliantes. Elles se présentent comme des fugitives conduites par leur père qui sollicitent la protection de Pélagos, roi d'Argos. Mais Pélagos qui craint d'exposer son peuple à une guerre avec la Libye décide de s'en remettre au jugement des citoyens d'Argos. Devant d'aussi jolies filles, les citoyens en concluent qu'on a rien pour rien et décident d'accorder asile à Danaos et à ses filles. Danaos se met sous la protection du roi et du peuple argiens. Tout à coup la flotte égyptienne arrive et un héraut (messager) vient réclamer les fugitives, il prétend même les amener de force. Le message est le suivant: les 50 neveux d'Aegyptos exigent d'épouser les 50 Danaïdes. Atterrées, elles acceptent du bout des lèvres. Pendant la nuit de noces et sur le conseil de leur père, elles poignardent à mort leur mari. Seule Hypermnestre amoureuse épargne son mari Lyncée. Protégées par le roi d'Argos au nom des lois de l'hospitalité, les Danaïdes demeurent dans leur nouvelle patrie, qu'elles saluent avec reconnaissance. Mais le seul mari épargné, Lyncée, revient et met à mort les 50 Danaïdes et leur père Danaos. Aux Enfers, elles furent punies de leur crime en devant remplir sans fin un tonneau percé. Depuis ce temps, le tonneau de Danaïdes signifie un malheur continuel ou une tâche sans fin.
2. LES PERSES. (-472) La scène se passe à Suse, devant le palais royal, où plane une atmosphère d'angoisse. Le choeur des vieillards, dans l'attente de nouvelles de l'expédition conduite par Xerxès contre les Grecs, essaie de tromper son inquiétude en célébrant la valeur des soldats perses. Mais un songe douloureux de la reine Atossa, mère de Xerxès, apparaît à tous comme un songe funeste. Confirmation en est aussitôt donnée par un messager qui annonce le désastre des Perses à Salamine. Alors, Atossa et le choeur évoque l'ombre de Darius, père de Xerxès qui sort du tombeau pour inciter les Perses à ne plus lancer d'expéditions maritimes et maudire la folie conquérante de son fils. Blessé, loqueteux, objet de la réprobation générale, celui-ci apparaît enfin et tout finit par un concert de lamentation.
La pièce, représentée 8 ans après les événements qu'elle rappelle, est un chant patriotique à la gloire des Grecs, mais aussi un éloge de la modération, de la démocratie et de la paix. Eschyle veut démontrer la faillite de l'orgueil et de la démesure, le vice le plus dénoncé chez les Grecs. C'était une idée ingénieuse et hardie que de magnifier aux Athéniens la répercussion de leur victoire jusqu'au coeur de l'Empire perse qui, en réalité, n'en était pas égratigné. On ne voit encore, dans les Perses, qu'une série de tableaux, comme si Bernard Derome nous racontait les malheurs de Sarayevo en pleurant dessus. Mais l'intérêt y croît sans cesse et la pièce est soutenue par un grand souffle patriotique et moral qui lui donne une tragique grandeur. C'est,croyait le pieux Eschyle, la majesté du pouvoir absolu vaincue par celle encore plus forte du destin. Aujourd'hui, on dit que ce fut la supériorité de l'organisation et de l'intelligence sur celle du nombre et de la force brute.
3. Les Sept contre Thèbes. (-476) Après la mort d'Oedipe, Étéocle a refusé, en dépit des promesses, de rendre à son frère Polynice le trône de Thèbes qu'il occupait depuis un an. Dans les cités avoisinantes, Polynice a recruté six chefs de bandes et assigné à chacun d'assiéger une porte de Thèbes, tandis qu'il marche lui-même contre la 7e. Le drame dépeint la fermeté d'Étéocle déterminé à défendre la ville, l'effroi des femmes thébaines, qui forment le choeur, et l'agitation des guerriers qui se pressent aux portes de la ville. Quand il apprend que Polynice commande l'une des armées, Étéocle fou de rage se précipite au combat, et la pièce nous raconte la mort à tous les deux, frères dans la haine et frères dans la mort. Quand on apporte leurs cadavres, Antigone s'oppose fièrement au décret du peuple qui défend d'ensevelir le corps de Polynice. On veut punir Polynice, par delà la mort, pour que, son corps fut sans sépulture, son âme erre sans lieu. La force morale d'Antigone de s'opposer à tous les pouvoirs par amour pour son frère même fautif, nous sera racontée par Sophocle.
4. PROMÉTHÉE ENCHAÎNÉ. (-467) Zeus vient de dérober la royauté du monde à son père Cronos. Irrité par la violence de Prométhée qui leur a volé le feu pour le donner aux hommes. Ce Prométhée passait pour avoir apporté le savoir aux hommes. Zeus a chargé Héphaïstos, assisté de Violence et de Force, à clouer le rebelle sur son rocher où un aigle vient lui manger le foie qui se régénère constamment et fait de sa douleur un supplice éternel. Aux gémissements de la victime et à ses appels répondent les Océanides, Océanos, et Io elle-même objet de la fureur d'Héra la femme de Zeus. Elles le réconfortent certes mais lui demandent aussi de se soumettre. Le courage de fer, la fierté titanesque de Prométhée ne sont abattues ni par la pitié, ni par les menaces, ni par la souffrance. Il est détenteur d'un secret, celui de l'amour malheureux de Zeus pour la nymphe Thétis qui lui préféra le mortel Pélée. Prométhée farouche éconduit le dieu Hermès envoyé par Zeus pour l'effrayer et le menacer. Le tout-puissant Zeus se lasse de tant d'opiniâtre résistance et Prométhée périt écrasé par les rochers qui s'écroulent sur lui, ferme dans son orgueilleux refus et sûr d'être un jour délivré.
Prométhée est l'archétype de tous ces hommes d'un courage absolu, que furent Socrate, Saint Paul, Luther, Condorcet, Thomas More, Jean Hus, Lénine, Washington, Nelson Mandela, et des milliers d'autres qui sont la gloire de l'humanité. Ils tenaient à leur idéal, même s'ils avaient la certitude d'être les moins forts, parce qu'ils avaient la conviction que leur idéal était le plus grand.
5. AGAMEMNON. (-458) Clytemnestre apprend, dans son palais d'Argos, par des signaux de feu, la prise de Troie. Bientôt paraît son mari Agamemnon lui-même salué par le choeur des vieillards argiens. Sans défiance il pénètre dans son palais; mais sa captive Cassandre, dont la spécialité est de prédire le malheur à tout coup mais sans jamais rien trop préciser, a de sinistres pressentiments. Bientôt des cris se font entendre: Clytemnestre, puis Égisthe, paraissent sur la scène et se vantent d'avoir tué Agamemnon l'une pour punir le meurtre de sa fille Iphigénie, l'autre pour venger Thyeste, frère jumeau d'Atrée et oncle d'Agamemnon. La pièce s'arrête là. Mais les spectateurs connaissaient le fin fond de l'histoire, qui est celle-ci: Un oracle avait assuré que, s'il avait un fils né de sa propre fille, Thyeste pourrait se venger de son frère Atrée qui lui avait volé le pouvoir à Mycènes qu'ils avaient conquis ensemble après que son roi eût commis l'imprudence de leur donner l'hospitalité dans leur fuite après qu'ils eussent tué leur demi-frère. De cet amour incestueux, entre Thyeste et sa propre fille Péliopa, naquit Égisthe, dont sa mère se débarrassa. Élevé par des bergers, il fut recueilli par Atrée, frère jumeau de Thyeste, qui lui demanda de tuer Thyeste, sans lui dire que c'était son père. Égisthe le sut, et tourna son glaive contre son père adoptif et oncle, Atrée et le tua. Il régna à Mycènes avec son père Thyeste, jusqu'à ce qu'Agamemnon ne le chassa en tuant son père Thyeste. Égisthe attendit l'occasion, qui vint quand Agamemnon partit pour Troie. Il revint à Mycènes, séduisit Clytemnestre et machinèrent tous deux le piège mortel que nous raconte Eschyle.
Cette histoire nous fait savoir que ça bardait dans les familles grecques, justement parce que le pouvoir et toutes les sources de gratifications humaines (argent, sexe, considérations, rang social, affections,) y étaient très densément concentrées, ce qui faisait en sorte que "Hors de la famille, point de salut".
6. LES CHOÉPHORES. (-458) Faisant suite à la précédente, cette pièce raconte comment Oreste, revenu dans sa patrie, complote avec sa soeur Électre de venger leur père en tuant leur mère Clytemnestre. Le choeur est compose de Troyen