Les génies asiatique et grec
par Jacques Légaré
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Louis Rougier1 dans sa belle synthèse Le Génie de l'Occident, voulut expliquer la mentalité de l'Occidental par le mythe de Prométhée. Jean Herbert2, par une toute aussi remarquable synthèse de son Introduction à l'Asie, mit en évidence une mentalité toute singulière, la mentalité asienne. Ces deux maîtres nous tracèrent une voie pour imaginer un concept encore plus général pour saisir tout le développement historique universel. Le concept de génie nous apparut le plus apte à cette fin, car il permet d'aller au delà d'une simple juxtaposition de deux civilisations radicalement étrangères, l'occidentale (Europe, Amériques post-colombiennes, Japon d'après l'ère Meiji) et l'asienne (Asie, Afrique, Amérique pré-colombienne, Océanie, Proche et Moyen-Orient). En outre, ce concept << asien >> permet de trouver très clairement le coeur de la civilisation occidentale dans sa racine grecque. Celle-ci se révèle la rigoureuse et exacte contrepartie de la civilisation asienne. Mais Ces deux puissantes réalités, asienne et grecque, sont plus que des civilisations, mais de véritables génies, oeuvrant à la construction de la civilisation.
Le mot génie a des acceptions diverses dont la plus familière est celle d'un esprit inventif et créateur. Aussi, son étymologie révèle sa filiation avec le génos grec, soit la famille au sens large qui englobait une large parenté, voire même la tribu. Le génos est un ensemble d'individus unis par les liens du sang et qui se perpétue par les relations matrimoniales, souvent bien assis sur une importante propriété foncière.
Conservons le même mot, avec le double sens de communauté et de créativité, pour l'étendre dans le temps et dans l'espace. Il y aurait alors deux grands génies dans l'Histoire universelle: le génie grec, mieux connu et plus circonscrit; et le génie asiatique, plus large, d'origine néolithique, et répandu tardivement en Occident dans ses expressions religieuses par le judaïsme et le christianisme. Jean Herbert et Louis Rougier nous ont donné tous les éléments nécessaires à les caractériser et à les distinguer nettement dans leurs ouvrages fondamentaux. Cette tentative ressemble à la typologie des civilisations qu'un anthropologue proposa un jour entre les civilisations apolliniennes et les civilisations dionysiaques. Les premières sont à la recherche de la stabilité et de l'intégration des membres dans le corps social, les secondes sont en proie ou en quête d'une perpétuelle exaltation ou turbulence. Ce concept de génie représente lui aussi deux réalités historiquement distinctes:
"Un génie est un mouvement créateur de cultures et de civilisations dont l'ampleur est telle que toutes les autres aires culturelles nationales émanent de lui dans leurs institutions, modes de vie, expressions et valeurs principales".
En clair, toutes les civilisations émanent, soit du génie asiatique, soit du génie grec. Elles les prolongent, et poursuivent leur élan créatif, mais dans le moule de l'un des deux génies.
On reconnaît aisément que l'Occident d'aujourd'hui a une origine gréco-romaine. De même, on reconnaît que sa religion, le christianisme originaire du Proche-Orient, a une facture plus asienne et bien différente du premier rationalisme grec. La culture occidentale est, dès lors, vraiment double. Voilà comment le génie grec et le génie asiatique, caractérisé et compris par leur référence commune à l'Occident, peut aider à une meilleure compréhension de toute l'Histoire.
Il faut bien spécifier cependant que ce concept, à double réalité historique asiatique et grecque, n'est pas une grossière réduction. Il est un macro-concept pour traiter de larges ensembles composites. Il est impossible de traiter autrement de si vastes ensembles historiques. Nous sommes incapables, comme on peut le faire en biologie et en astrophysique, de comprendre de très vastes ensembles par de très petites particules, atomiques et homogènes. La seule façon connue jusqu'à ce jour consiste à utiliser des macro-concepts composites, comme les mots culture, civilisation ou génie.
En fait, le concept de génie se situe quelque part entre le concept d'Humanité (genre humain) et celui de civilisation, plus proche du second que du premier.
De même que le concept d'organe ne crée pas l'identité entre les différents types d'organes, de même le concept de génie grec ne fossilise pas, ni ne réduit, ni ne caricature les nuances et la profondeur de l'hellénisme. Exactement, comme le concept de genre humain n'a jamais effacé dans l'esprit de quiconque l'infinie diversité humaine; un humoriste pourrait même ironiser: le concept de genre humain est bien solide pour unir en son sein deux sexes si dissemblables et si opposés... Si Mendaléev lui-même fabriqua le tableau périodique des éléments (en rangeant ces derniers selon leur poids atomique) en ne suivant que l'impératif de la clarté et de la simplicité, on ne voit pas pourquoi on n'expliquerait pas les civilisations par deux concepts encore plus généraux qu'elles.
Le génie asiatique procède de la société primitive, néolithique, dotée d'une pensée encore pré-rationnelle et magique. Lors de l'apparition de l'écriture, il a mis par écrit la pensée primitive, religieuse ou épique. Le génie grec pour sa part procède du génie asiatique qu'il a connu sous la variante égypto-perse. Le génie grec se différencia du génie asiatique par une différenciation volontaire, par une rupture radicale, à la fois militaire et intellectuelle.
S'il ne faut pas confondre tout le peuple grec ancien et toute la civilisation grecque décrite par l'historiographie avec le concept du génie grec, il faut par ailleurs agglutiner toutes les civilisations (égyptienne3, proche-orientales, mésopotamienne, indoue, islamique et chinoise) dans le concept de génie asiatique. C'est Herbert lui-même qui le fit parce qu'il a colligé un trop grand nombre de similitudes entre elles. Il se permit de les réunir sous le nom de civilisation asienne. En lisant les fragments laissés par les Présocratiques, nous nous sommes aperçus que le génie asiatique et le génie grec étaient radicalement distincts et opposés, nés l'un de l'autre, uniques dans l'Histoire universelle.
La difficulté d'accepter ce concept à double figure historique réside entre autre dans le fait que l'histoire occidentale, notamment culturelle, est la convergence, la fusion incomplète, voire schizophrénique, de ces deux génies en elle. La psyché occidentale s'est ballottée d'un génie à l'autre, essayant dans son droit, sa philosophie, dans ses institutions politiques et dans ses moeurs à concilier ces génies inconciliables. Si l'Antiquité tardive et le Moyen Âge ont vécu sous les effets de la prépondérance du génie asiatique que fut pour l'Occident la religion chrétienne, le XIIe siècle timidement, puis la Renaissance jusqu'à nos jours, ont vu la lente progression de la puissance industrielle, issue du génie grec, sur le génie asiatique. Et les quarante dernières années voient l'universalisation du génie grec sur la terre entière par le triomphe de la rationalité intellectuelle ou technicienne, l'idéal démocratique et l'audace prométhéenne.
Mais l'éthique et la sensibilité morale demeurent encore profondément chrétiennes, même si le christianisme moderne reconnaît qu'il n'a jamais eu le monopole du Bien. Le droit occidental, d'origine gréco-romaine, a connu les turbulences des diverses influences asiatiques tour à tour plus cruelles chez les Byzantins et plus douces à l'époque moderne. En fait, le concept de génie nous interdit tout réductionnisme. Il ne cherche à gommer aucune des infinies variantes de l'histoire. Mais il participe à l'effort de trouver, par dessus et par delà ces infinies variantes, le concept général qui pourrait en focaliser les orientations majeures.
Par exemple, on apprendrait rien à tout homme cultivé que les deux génies, grec et asiatique, dans l'histoire occidentale ont tenté des efforts de fusion, d'harmonieuse cohabitation, toujours ratés. En réalité, ils sont irréductibles l'un à l'autre. Les synthèses à la fois intellectuelles et sociales que furent le thomisme, le catholicisme, le marxisme et le communisme ne furent que des fusions ratées de ces deux génies, mélangeables mais non fusionnables. Les exemples sont nombreux et importants: la Bible et Aristote enfantèrent le thomisme; le mysticisme judaïque et la structure impériale romaine engendrèrent le catholicisme; la philosophie hégélienne, reste d'un christianisme abstrait s'associe à la science économique anglaise, elle-même d'origine xénophontique, et accouche du marxisme; finalement, le messianisme judaïque à vocation universelle s'allia au matérialisme démocritéen le plus sec et au cynisme thucydien le plus machiavélien pour mettre en branle le communisme mondial. Ils tiennent tous des deux génies leurs éléments originaires qu'ils ont essayé vainement de fusionner.
Vainement, pour deux raisons: leurs éléments originaux sont toujours visibles, et parce ces fusions ont échoué. Car ce qui a réussi et ce qui tient toujours, c'est justement ce qui est et demeure originellement et distinctement asiatique ou grec, comme les textes de Platon et d'Aristote ou le Sermon sur la Montagne, comme la démocratie et la fraternité humaine, et autres choses si fortement unes.
Les caractéristiques des deux génies se laissent bien dessiner quand on les opposent l'un à l'autre. Précisons que toutes les caractéristiques du génie asiatique ne sont que le résumé des affirmations que nous avons trouvées dans l'ouvrage de Herbert, tandis que les caractéristiques du génie grec sont déduites par nos soins. Il nous a suffi de prendre simplement que la contrepartie, que l'exact contraire des caractéristiques du génie asiatique. Elle concorde presque parfaitement aux caractéristiques que nous reconnaissons à la civilisation grecque et à leurs évolutions occidentales ultérieures. D'où l'idée qu'elle formait un véritable génie, concept supérieur à celui de civilisation.
| LE GÉNIE ASIATIQUE | LE GÉNIE GREC |
| 1) Créateur de religions. | 1. Créateur de sciences. (par Jacques Légaré) |
| 2) Vision sacrée de l'homme. | 2. Vision politique de l'homme. |
| 3) Le moi et le monde sont en coexistence, en fusion. | 3. Le moi et le monde sont radicalement distincts. |
| 4) Le monde est une création du mental. | 4. Le monde est réel, car fait de choses. |
| 5) Le monde se gouverne par le rite. | 5. Le monde se gouverne par la mécanique. |
| 6) Les choses sont en continuum. | 6. Les choses sont distinctes. |
| 7) Les choses sont leur propre mesure, ou ne se mesurent pas. | 7. Les choses se mesurent par un étalon distinct d'elles. |
| 8) La cohérence conceptuelle est souple par la croyance. | 8. La cohérence conceptuelle est rigide par la raison. |
| 9) La vérité est une suite d'impressions et de points de vue. | 9. La vérité est atteinte par une systématisation de l'esprit rationalisant. |
| 10) La vérité est multiple par le syncrétisme. | 10. La vérité est une; rejet de toute idée inadéquate. |
| 11) On cherche la cause unique, l'Absolu, avec une prédilection pour les dualités polarisatrices et les Triades classiques. | 11. On cherche les causes multiples relatives les unes aux autres. Souvent des dualités équilibrantes sont renversées. |
| 12) Le rejet du principe d'identité. | 12. L'acceptation du principe d'identité. |
| 13) Le grand est dans le petit; le petit est dans le grand. | 13. Le grand est dans le petit; le petit est dans le grand. |
| 14) Le chiffre est qualitatif. | 14. Le chiffre est quantitatif. |
| 15) Le temps est qualitatif; c'est celui de la conscience et de l'humeur. | 15. Le temps est quantitatif; c'est celui de la clepsydre et de l'horloge. |
| 16) Le temps est cyclique; il n'a pas toujours existé. Il a pu s'arrêter et peut très bien se renverser. | 16. Le temps est irréversible, linéaire; il s'écoule éternellement. |
| 17) Prédominance de l'invisible et acceptation d'un mystère. | 17. Prédominance du visible et refus de l'inconnaissable. |
| 18) La vérité et la légitimité viennent de Dieu ou de ses représentants. | 18. La vérité et la légitimité viennent du peuple, de la raison ou de ses penseurs et savants. |
| 19) On passe du panthéisme au dieu-homme, par un va-et- vient entre les hommes et les dieux. | 19. On passe de la Théogonie polythéiste à un matérialisme humaniste, puis libéral. |
| 20) Y cohabitent un zoomorphisme, un panthéisme, des divinités anthropomorphiques et un pesant fatalisme. | 20. Y cohabitent un anthropomorphisme généralisé, une raison abstraite et un vigoureux volontarisme. |
| 21) Idée du sacrifice, du mysticisme, de l'ascétisme, voire du martyr. | 21. Idée de l'hédonisme mesuré, mais aussi du plaisir orgiaque, voire la mort par la jouissance et la démesure. |
| 22) La mort est niée par la réincarnation ou par l'âme immortelle. | 22. La mort est constatée par la fin du mouvement ou des facultés propres à la vie. |
| LE GÉNIE ASIATIQUE | LE GÉNIE GREC |
| 1 Il est créateur de religions. | 1. Il est créateur des sciences de la nature et de l'homme |
| 2 Il a une vision sacrée et mystique de l'homme. | 2. Il a une vision politique et naturelle de l'homme. |
| 3 Le moi et le monde sont en coexistence, en fusion. | 3. Le moi et le monde sont radicalement distincts. |
| 4 Le monde est une création du mental. | 4. Le monde est réel, car fait de choses. |
| 5 Le monde se gouverne par le rite. | 5. Le monde se gouverne par la mécanique. |
| 6 Les choses sont en continuum. | 6. Les choses sont distinctes. |
| 7 Les choses sont leur propre mesure, ou ne se mesurent pas. | 7. Les choses se mesurent par un étalon distinct d'elles. |
| 8 La cohérence conceptuelle est souple par la croyance. | 8. La cohérence conceptuelle est rigide par la raison. |
| 9 La vérité est une suite d'impressions et de points de vue. | 9. La vérité est atteinte par une systématisation de l'esprit rationalisant. |
| 10 La vérité est multiple par le syncrétisme. | 10. La vérité est une; rejet de toute idée inadéquate. |
| 11 On cherche la cause unique, l'Absolu, avec une prédilection pour les dualités polarisatrices et les Triades classiques. | 11. On cherche les causes multiples relatives les unes aux autres. Souvent des dualités équilibrantes sont renversées. |
| 12 Le rejet du principe d'identité. | 12. L'acceptation du principe d'identité. |
| 13 Le grand est dans le petit; le petit est dans le grand. | 13. Le petit est dans le grand, non le grand dans le petit. |
| 14 Le chiffre est qualitatif. | 14. Le chiffre est quantitatif. |
| 15 Le temps est qualitatif; c'est celui de la conscience et de l'humeur. | 15. Le temps est quantitatif; c'est celui de la clepsydre et de l'horloge. |
| 16 Le temps est cyclique; il n'a pas toujours existé. Il a pu s'arrêter et peut très bien se renverser. | 16. Le temps est irréversible, linéaire; il s'écoule éternellement. |
| 17 Prédominance de l'invisible et acceptation d'un mystère. | 17. Prédominance du visible et refus de l'inconnaissable. |
| 18 La vérité et la légitimité viennent de Dieu ou de ses représentants. | 18. La vérité et la légitimité viennent du peuple, de la raison bien portée par ses penseurs et savants. |
| 19 On passe du panthéisme au dieu-homme, par un va-et-vient entre les hommes et les dieux. | 19. On passe de la Théogonie polythéiste à un matérialisme humaniste, puis libéral. |
| 20 Y cohabitent un zoomorphisme, un panthéisme, des divinités anthropomorphiques et un pesant fatalisme. | 20. Y cohabitent un anthropomorphisme généralisé, une raison abstraite et un vigoureux volontarisme. |
| 21 Idée du sacrifice, du mysticisme, de l'ascétisme, voire du martyr. | 21. Idée de l'hédonisme mesuré, mais aussi du plaisir orgiaque, voire la mort par la jouissance et la démesure. |
| 22 La mort est niée par la réincarnation ou par l'âme immortelle. | 22. La mort est constatée par la fin du mouvement ou des facultés propres à la vie. |
Ce tableau, bien sûr, procède d'un schématisme évident, qui n'est pas réducteur ou déformateur pour autant si on prend pour manier ce concept les précautions nécessaires. D'abord, tout ce qui fut fait ou dit dans la Grèce ancienne ne relève pas du génie grec. Il y a beaucoup d'éléments asiatiques dans les oeuvres de la civilisation grecque ancienne. Le génie grec ne se confond pas avec la civilisation grecque ancienne même s'il en est sorti; de même qu'un savant physicien moderne peut être croyant, lié qu'il demeure au génie asiatique; ou comme Héraclite ou Zénon qui furent très asiatiques par leur refus du principe d'identité.
Les Présocratiques (Thalès, Parménide, Anaximème, Anaximandre, Zénon, Héraclite, Démocrite) ont lutté entre eux pour engendrer une vision nouvelle du monde où on voit clairement apparaître la réelle nouveauté du génie grec. Ils ont lutté entre eux et contre le génie asiatique.
Les Présocratiques ne se comprennent dans l'histoire de la philosophie que par la victoire intellectuelle éclatante qui est la leur d'avoir engendré le génie grec en s'arrachant du génie asiatique. Les exemples abondent, dont celui-ci. Thalès dit:
"Le dieu, c'est l'intelligence qui fait tout avec l'eau"4
La religion (1) La raison (2) La totalité (3) La matière (4)
Le premier (1) est asiatique. (2) et (4) sont grecs. (3) est la commune donnée que chaque génie cherche à assumer, comprendre et surmonter, puisque telle est la destinée de l'homme.
Chacun des Présocratiques émerge, ainsi grecquement, du génie asiatique qu'il dépasse. On n'a qu'à penser à Zénon qui affirme que la flèche vole et ne vole pas. À mi-chemin entre le refus asiatique et l'acceptation grecque du principe d'identité, Zénon ironise sur un fait accepté asiatique. Mais chez lui, ce n'est plus un fait, mais déjà un problème. Le génie grec parvint à choisir: Elle vole. La preuve: mets-toi devant! Aucune source ne confirme bien sûr la fin de l'histoire que nous écrivons pour elle; mais le saut dans le réalisme impliquait ce type de solution... gordienne.
Le réalisme, n'est-ce pas dans son deuxième sens accepter la réalité des choses? La dure école grecque pour ses savants fut donc l'armée et ses produits que sont la lutte et la victoire. La bonne école, chez les Asiens c'est connu, c'était les astres, dont l'étude occupe chez les Grecs une place beaucoup moins importante. C'est Aristote qui dans sa Métaphysique résoudra définitivement ce genre de problème comme celui du fleuve dans lequel se baigne et ne se baigne pas Héraclite5. Et que d'autres exemples, dont l'Être plein de Parménide6, qui illustrent ce qu'on appelle le miracle grec de la conquête de la rationalité rationaliste. Il n'est en fait que la naissance du génie grec. Mais la réalité historique enchevêtrée ne nous dispense pas de la nécessité de proposer et d'utiliser ces concepts-outils qui l'éclaire sans la dénaturer. Ils ne défont pas l'enchevêtrement mais ils nous permettent de s'y frayer un chemin. Ces concepts ne peuvent pas résoudre l'infinité et la diversité de la richesse complexe de l'Histoire. Ils sont des outils, dont la simplicité conceptuelle ne doit pas ausculter l'objet plus complexe qu'ils travaillent.
Le judaïsme a durci l'asiatisme, porté qu'il était par des très puissantes et radicales exigences morales. À l'inverse, le génie grec s'assouplit et s'adoucit dans sa phase libérale moderne. L'Histoire est une sinueuse qui s'enroule capricieusement sur la barre droite inflexible du temps linéaire. Mais avec de fréquents retournements ! Ces concepts sont des catégories très générales. En outre, elles sont elles-mêmes en mouvance, en gestation interne tout autant qu'elles façonnent l'histoire des peuples et des civilisations qui naissent d'elles et qui, à l'occasion, les nourrissent. Finalement, ce concept de génie se fractionne à son tour en sous-génies ou idéologies, dont le fractionnement à leur tour de ces dernières, dites sous-idéologies, giclent de toutes parts sous la forme de mouvements, hérésies, schismes, nationalismes, rébellions, factions ou clans dont la diversité et la fluidité sont très grandes et relèvent, dès lors, de l'historiographie.
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1 . Rougier, L., Le génie de l'Occident, Paris, Laffont, 1969, 469p.
2 . Herbert, J., Introduction à l'Asie, Paris, Albin Michel, 1960, 691p.
3 . Daumas, F., La civilisation de l'Egypte pharaonique, Paris, Artaud, 1967, p.243, 250, 254.
4 . Voilquin, J., Les penseurs grecs avant Socrate, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p.48, qui cite Cicéron De Deorum Natura, no.: 1, 10, 25.
5 . Ibidem, p.77.
6 . Ibidem, p.95.