Voici un petit texte qui vous plaira sans doute. J'ai écris à un jeune philosophe français, Michel Onfray, dont l'oeuvre compte plus de 10 ouvrages déjà parus. Elle vise à réactiver et à populariser l'oeuvre méconnue de Diogène, d'Antisthène et d'Aristippe, si proches de nous et dont l'oeuvre fut quasiment toute détruite par les réactionnaires de tous bords. Mais renaître de ses cendres n'est pas chose aisée. Un petit coup de pouce à cet original philosophe m'a semblé utile. Bonne lecture.
Jacques Légaré
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Le grand Cynisme et les petits
Hélas ! l'oeuvre des grands Cyniques (Diogène, Antisthène) est fragmentaire, altérée, douteuse. Si on veut s'en inspirer aujourd'hui, il faut quasiment la réinventer pour lui donner une cohérence et une clarté nouvelles. Voici, mon cher Michel, quelques réflexions pour stimuler ta plume lors d'une seconde édition que je souhaite vivement au profit de tes lecteurs que je te souhaite nombreux. Sers-toi de mes remarques, critiquées à leur tour, pour meubler de beaux paragraphes.
Le mot cynique connut la même dépréciation par ses adversaires que le mot libertin. Le libertin du 17e siècle fut le premier libéral français. Ses adversaires teintèrent péjorativement le nom qui signifia «licencieux sexuel». Pourtant, à la même époque, les Précieuses voulaient la liberté et l'émancipation des femmes, à tout le moins le droit de parole et celui d'être écouté. Ces partisans de la liberté, qui triomphèrent partiellement au siècle suivant des Lumières, furent des petits groupes, mal organisés et facilement écrasés par la réaction du 19e siècle à cause de la division fatale des révolutionnaires libéraux français de 89. La philosophie grand-cynique, (à distinguer du sens péjoratif actuel du mot), au sens relevé et humaniste du mot, fut pour sa part largement ignorée. Elle n'était formée que des textes mal connus et portée par des individus isolés qui étaient loin de former un mouvement même minoritaire. L'hédonisme libertin du 18e lui ressemble, sauf par son corpus beaucoup plus élaboré. Mais le grand Cynisme est plus homogène que l'hédonisme libertin. En effet, Sade est à l'hédonisme libertin ce que Torquemada fut pour le christianisme: un réactionnaire nihiliste par sa cruauté, qui fit grand tort à son clan. À cause de Sade, les conservateurs arguèrent qu'Éros laissé à lui-même conduit à Thanatos.
La remontée du grand Cynisme dans l'opinion contemporaine rencontre de grands écueils, car il est facile de le critiquer en raison de la faiblesse peu démonstrative des textes anciens, la plupart détruits. Mais surtout le caractère fragmentaire des maximes, des anecdotes et des textes des grands Cyniques prête flanc à de cinglantes critiques.
Critiques possibles:
Le personnage cynique (individualiste, non procréateur, à la limite misanthrope) est une permanence préhistorique. Il perpétue l'idéal d'indépendance qu'avait selon toute vraisemblance le chasseur du Néolithique. Ce dernier, en pleine forêt ou savane, n'avait d'attache qu'à sa famille proche et pouvait s'enfuir et survivre en forêt tout aussi bien qu'en lui restant collé dans sa grotte. Cette indépendance n'est plus possible dans une large Cité, encore moins dans notre monde contemporain, sauf pour qui désire la marginalité absolue qui, au fond, est une mendicité revendiquée. Bouddha, le quêteux, semble avoir choisi, nonobstant sa métaphysique toute différente, le même mode d'être hors de la cité et de vivre, paresseusement sans le reconnaître, à ses dépends en quémandant. La paresse est reposante, mais aux dépends de ceux qui bossent.
Le Robinson cynique de nos sociétés modernes n'est pas encore prêt à prendre le pouvoir des esprits. En plus, il faut appeler un chat un chat: toute philosophie prend le pouvoir sur l'esprit qui l'adopte, et d'autant plus dangereusement qu'il ne l'a pas fabriquée ou composée lui-même. La philosophie la plus libre demeure celle d'un autre et, en outre, les néophytes ont moins de retenue, errent plus aisément, que les fondateurs, comme s'ils portaient un chapeau trop grand pour eux, ce qui expliquent en partie la dérive des plus élevés, des plus exigeants mouvements.
Trop embryonnaire, la philosophie cynique risque l'accusation d'infantilisme. Elle a quelques traits ressemblants avec la droite libertaire américaine, très marginale, qui fuit dans les montagnes du Montana pour échapper à toute réglementation fédérale.
Le recours au modèle animal (Chien, emblème cynique, Petits oiseaux (emblème franciscain), ou naturel en général est simpliste si on en reste là. Il révèle tout de même le fond régressif de la pensée, à tout le moins son désir d'un retour à l'Éden perdu.
Le grand Cynisme (à distinguer des petits cynismes vulgaires, sens premier du mot aujourd'hui) méprise le monde en vue d'une morale plus haute. Il revendique une loi naturelle et rejette la loi conventionnelle de la Cité. Mais «Une loi de nature»1 (Michel Onfray, Cynismes, p.148 ) est toujours une loi d'interprétation de la nature, donc un acte philosophique. La nature est un concept à la fois si utile (tous s'y réfèrent) et si imprécis (à la limite, il est arbitraire). En effet, les différentes lectures de la nature (les premières mythologies et religions en étaient une) se succèdent. Celle encore naïve du 18e fut efficace contre la scolastique réactionnaire des siècles antérieurs, et la dernière en date (l'écologisme) a supplanté celle des Lumières qui cautionna les excès, sans avoir pu les prévoir, de l'industrialisation actuelle qui mérite une métamorphose complète. Le recours critique à la nature, notre très chère Gaïa, est efficace. Le redressement écologique industriel est en marche, de même le tournant alimentaire biologique. Ils sont déjà sur les rails tant est dynamique et sensible à l'opinion éclairée et à ses coups de butoir l'entreprise libre occidentale. Bref, la nature, critère et guide le plus fécond qui soit, a pourtant des robes bien différentes aux nombreuses soirées que lui offrent ses adorateurs.
Comment la philosophie cynique peut-elle guider cet être, l'homme, qui est à la fois dans la nature et au-dessus d'elle par sa capacité, selon son choix, à la détruire, à la modifier ou à la célébrer sans la modifier ? On ne sait toujours pas choisir indubitablement.
Ensuite, «entretenir plus de rapport avec le beau qu'avec le vrai» (p.68) est dangereux, mon cher Michel. Je préfère les vieilles dentistes que les toutes jeunes (dans mon village) qui sentent si bon quand elles se penchent sur vous. Les erreurs des premières, elles les ont fait dans d'autres bouches que la mienne. Les erreurs des secondes qui sentent si bon sont à venir. Mieux vaut le vrai que le beau... Mais je connais, au contraire -et c'est la pure vérité !- , un copain qui craint le cancer de la prostate et qui va se faire faire un toucher rectal par sa toute jeune médecin dont il me vante, gorge déployée, la compétence. Cigale ou fourmi est un fait de tempérament d'abord, ensuite un choix philosophique de vie. Hier encore le choix était de jouir ou de durer (y compris dans la vie éternelle). Aujourd'hui, jouir bien et durer sur terre le plus longtemps possible reste le choix délibéré du plus grand nombre. Voilà un progrès. J'allais dire un beau progrès, comme quoi beau et vrai sont quelques fois unis.
Le mot de Nietzsche «briser les valeurs» en vue d'une création ultérieure de nouvelles valeurs doit être réécrit. Les valeurs (justice, honnêteté, politesse, solidarité, amour, courage, etc.) Sont d'origine paléolithique et sans doute même animale si on se réfère aux ouvrages zoologiques de haut niveau. Bien sûr, on a jamais vu deux girafes se faire la référence, mais je soupçonne que les animaux les plus proches de nous sont susceptibles de délibération quand, par exemple, ils sont confrontés à la possibilité de fuir le prédateur ou l'affronter. Ils me semble impossible qu'en ces occasions à la fois dramatiques et quotidiennes les grands félins, à la chasse notamment, ne cogitent pas à leur manière, si élémentairement qu'on puisse l'imaginer. Bref, chez l'homme à tout le moins, ces valeurs sont à la fois indestructibles et irremplaçables, bien souvent oubliées, trahies, foulées aux pieds par les actions des hommes, les institutions déclinantes ou triomphantes, ou les idéologies constituées par des penseurs incultes, haineux, déficients en quelque manière. Ce genre de phrases, «briser les valeurs», discréditent ceux qui pensent avec trop de passion. La passion d'écrire est traîtresse. Elle nous pousse au delà de ce que nous avions vraiment pensé, dans des conséquences ultimes néfastes que, par empressement, nous n'avions pas entrevues. Les plus grands noms de la philosophie ont fait ce genre de faux pas, au détriment de toute leur oeuvre qui ne méritait pas toujours un déclin, une désaffection, un oubli si rapides.
De même «une subjectivité sans entrave ». (p. 74) Elle est utopique, infantile, même pour Robinson toujours soumis au climat, au besoin, au désir, à ses présupposés éducatifs, à son propre tempérament. Pour l'humanité bientôt à 80% urbanisée, «une subjectivité sans entrave» est de même niveau que la Résurrection des chrétiens, une pure pensée magique qui altère la crédibilité du Grand-cynisme qui se veut régénérateur.
De même «la disqualification des codes et des conventions». (p.74) Dit ainsi, doivent disparaître les feux de circulation (des conventions), le code civil, le code criminel... Irréalisable, mon cher Michel ! Ce pur Éden n'est pas pour nous qui sommes, à la fois ou tour à tour, divins et pauvres humains !
Ensuite, «refuser d'accorder une valeur objective aux concepts» (p. 78) nous fait reculer à -3000 avant notre ère, date d'apparition de l'écriture. Ai-je besoin ici d'argumenter ? En réalité, ce retour aux origines les plus pures, plus rousseauiste que Rousseau, est asien. Je t'invite, mon cher Michel, à lire Introduction à l'Asie (1969) du regretté Jean Herbert par lequel j'ai pu enfin comprendre les quasi illisibles Présocratiques et dont lui-même ne cause jamais. En eux luttent et se juxtaposent la pensée asienne (néolithique) et le génie grec (le premier rationalisme occidental) dont ils inaugurent le mouvement. Dans les propos du Grand-Cynisme (Diogène, Antithène) il y a de nombreux traits asiens, dont il faut se départir. Par exemple, «Tout est dans tout et partout» (p. 96) est asien. De même, toute la Bible est asienne. Seul le génie grec (de la période classique) a réussi à circonscrire une entité vraiment indépendante, isolée: la fameuse substance d'Aristote.
De même le préséance du poétique sur le mathématique (p. 76) est excellent pour la littérature. Mais pour l'économique qui doit compter, pour l'ingénierie, pour les sciences aux objets dénombrables... ? La poésie est la toute première écriture... Asienne élaborée dans le mythe. Pour ne pas être injuste envers votre pensée, mon cher Michel, je présume que vous souhaitez que tous ces techniciens ès sciences dures se fassent un peu plus poètes, un peu plus conscients de la dimension humaine, plus large, des objets qu'ils analysent mathématiquement et qu'ils manipulent jusqu'à leur transformation et jusqu'en des conséquences humaines mal envisagées. Bref, tels Reeves ou Jacquard et d'autres. Ce souhait se réalise dans une solide formation générale pour tout futur savant et technicien. Elle existe. Et les Prix Nobel de chimie allemands des années 1930s, tous inscrits au parti nazi, ou un Marconi flirtant avec Mussolini, ou un Lindberg admirant l'effort aéronautique nazi sont un déshonneur qui appartient au passé. Sans oublier ce pénétrant et si profond Alain n'ayant point vu la bulle nazie gonfler à sa porte. Ou jadis Hegel chantant Napoléon. Les dérives politiques des plus grands philosophes sont une pure misère, une honte indélébile. Rappelez-vous que le parangon des sciences humaines des années 30s, le prix Nobel Alexis Carrel, préconisait les chambres à gaz pour les criminels endurcis... On passe sous silence que les nazis ne furent pas toujours les créatifs diaboliques que nous pensons mais, qu'en de nombreux points, ils respiraient les courants d'air du temps. (Les camps de concentration sont une création de la guerre civile américaine: Andersonville: 1860-65). Mais votre vigilance n'est pas superflue. Que de scientifiques dans les projets les plus suspects... En revanche, que de chercheurs en sciences humaines si confortablement bien payés et sécurisés mais si peu mobilisés dans des grandes organisations de masse pour tenir à l'oeil les décideurs actuels ou les inspirer solidement ? Entendu ainsi, votre propos Grand-Cynique est fondé.
De même aussi, on ne doit fondre l'individu dans le Tout (comme le font les idéologies réactionnaires contrôlantes); en revanche, on ne doit pas non plus «identifier l'individu au Tout» (p.107), car nul n'est Robinson en nos villes contemporaines. Aussi «Devant tout pouvoir qui exige soumission et sacrifices de toute nature... l'insoumission» (p.124) est nécessaire contre tout pouvoir totalitaire, mais non à l'égard des pouvoirs limités (en nature, en objet, en durée et en puissance) d'une société libérale comme la nôtre. Le pouvoir (bien mesuré) des adultes sur les enfants, des institutions de justice sur les criminels avérés, des techniciens sur les ignorants et les néophytes (nous le sommes en presque tous les domaines) sont fort circonscrits et bien justifiés. Nous gagnerons en liberté en ne dévissant que les vis trop serrées ou mal placées.
«Faire surgir l'insolite, l'inattendu, l'impromptu» (p.91) est le profond désir, power-flower, très profond des citoyens embrigadés dans l'appareil bureaucratique occidental. Il appartient à la vie privée, au libre marché, aux arts médiatiques en mal de surenchère. Mais vous savez que l'imagination, brimée, voire interdite dans les grandes organisations, s'épuise vite laissée à elle-même en pleine liberté. Tous ne sont pas Léonard, ou Edison, ou Mozart ou Shakespeare. Est à la fois utopique et nécessaire la revendication pour tous, toujours et en tout lieu de la liberté imaginative contre tous les bureaucrates (on dit au Québec boss de bécosse, bécosse, une déformation de back house, anciennement lieu d'aisance située dans la cour arrière). Mais cette liberté imaginative est un espace à mille lieux divers, non une structure universelle (comme l'État ou l'entreprise) qu'elle nie certes, mais dont elle ne peut prendre la place. Cette liberté imaginative absolue fait penser au concept inapplicable de révolution permanente de Trotski. Exaltée, elle retombe toujours sur sa tête, et donne hélas raison à ceux qui s'y opposent par inertie conservatrice. La leçon est dure, mais claire. Il faut partir de la situation actuelle, et petit à petit la rogner, s'y infiltrer, y faire son nid et finalement la métamorphoser. Faire le vide, tourner le dos, exiger le maximum tout de go, c'est l'échec.
Est dangereux aussi le refus «des gardiens de quelque institution que ce soit» (p. 124). Et le ministère de la Justice ? Et les institutions municipales ? Vos critiques, pas toujours mal intentionnés, se demanderont: où finit le nihilisme, où commence le grand Cynisme ? Ce dernier ne doit pas flirter avec le nihilisme: faire le vide pour mieux reconstruire. Les villes allemandes reconstruites après la guerre sont moins belles que celles d'avant les bombardements du général anglais Harris. Que la comparaison nous serve ! Il faut à tout l'opposé, en bonne tactique à tout le moins, investir les institutions et y chanter un air nouveau, plus libre, plus tonifiant. Qu'on se rappelle la plus colossale erreur de Lénine: Ne jamais participer au gouvernement provisoire, et celle de Robespierre et de St-Just, pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Tous deux échouèrent.
De même, il est dangereux aussi de «mettre la liberté au dessus de tout ». (p.125) La liberté doit accompagner les autres valeurs, car sans elles la liberté d'Hitler est justifiée ou justifie tout. Arendt a si bien distingué liberté et libération. Les communistes n'ont réussi, à l'égard du capitalisme qui se nourrissait d'enfants dans les mines, que la libération. Ils ont échoué à créer la liberté, qui est un espace convivial pour pensées agonales, milieu bouillonnant et instable, mais le plus riche qui soit. Et encore, elles ont besoin des lois pour éviter la surenchère polémique dont le terme final est violent. Ainsi, bannir, voire écarter ne serait-ce qu'une journée «le contrat, la norme sociale, la législation» (p.148) pour la raison non démontrée que «les lois civiles sont inutiles, seules les lois naturelles méritent considération» donne la Cité aux monstres (pillards, mafieux, démagogues sadiques ou nécrophiles). Au Québec, toute la population a ri à gorges déployées quand, lors d'une grève d'une journée des policiers (interdite depuis lors), les gangsters dévalisaient une banque pour ensuite passer à la banque d'en face étant sûrs que les flics ne se pointeraient pas. Même les philosophes les plus immoraux ont quelque fois raison: «Sans de bonnes lois il faut de bonnes troupes, et sans bonnes troupes de très bonnes lois.» (Machiavel)
Enfin, la description du capitalisme («mouvement infernal, salaires de misère, bref la richesse des uns se paie de l'exploitation des autres.») (p. 167) mériterait un rafraîchissement. En réalité, et en termes capitalistes, une génération travaille (et s'exploite elle-même volontairement !) Au profit de la génération suivante. Voilà pourquoi notre génération est si riche en comparaison des précédentes. L'inégalité à l'intérieur d'une génération d'un même pays a de multiples causes (la famille, la chance, le travail, le talent). Seule une puissante législation redistributive la corrige. Et si le grand Cynique ne veut pas faire de la politique, à la manière des Stoïciens peureux et retirés que le courageux Cicéron désapprouvait, il aggravera cette inégalité, car sans politique l'économie devient une jungle qui est une sorte de libre marché mafieux. Il est exagéré d'affirmer que c'est la situation actuelle. Il suffit d'aller écouter tous les procès civils dans nos cours de justice : les tordus s'y font généralement redresser. Je vais souvent assister à ces procès. Ils sont d'une drôlerie impayable tant la comédie humaine est permanente en toute société. Et d'autant plus drôles qu'il y est interdit de rire !
Par ailleurs, cher Michel, votre dernier chapitre sur les cynismes vulgaires (religieux, militaire, éthique) est fort bien mené, mais il faut se garder d'être injuste envers un adversaire. Si Thomas d'Aquin a conseillé de «fréquenter le palais des rois» (p.160), ce n'était pas pour «justifier l'absence des religieux près des pauvres, des démunis et des sans grades». (p.161). Le brave Abbé Pierre, et des milliers de missionnaires de l'ombre, et dont les media ne parlent presque jamais, en seraient attristés. Je suis un athée, antireligieux, qui défend ces braves religieux, car l'injustice est un mal, partout et toujours. Ces hommes et ces femmes de l'ombre (j'en ai rencontré dans les avions lors de mes nombreux voyages) sont meilleurs que moi. Cela ne m'empêche pas de trouver démentiel le destin de cet homme qui, volontairement et tel un authentique masochiste profond, s'est fait stupidement crucifier par ces brutes de Romains qui ont pourri et perdu l'héritage grec dont ils étaient dépositaires. On ne peut comprendre l'arrivée néfaste du christianisme sans avoir en tête la société infernale du Bas-Empire romain qui fut son terreau, tout comme les talibans récents sont explicables par le mépris occidental envers les Arabes et leur interprétation arriérée de l'Islam, qui est la forme intellectuelle de leur désespoir. Voilà le fond: le plus faible, volé et méprisé, vire au désespoir homicide.
Notre christianisme actuel fut civilisé, amendé, par trois siècles de Lumières. Les chrétiens, devenus marginaux, tiennent encore à leur religion pour la part humaniste (la charité surtout) qu'ils y voient. Peut-être aussi pour la volonté de ne pas mourir absolument. Que dire sur un sujet dont l'homme ne sait rien, et pour ma part n'en veut rien savoir ? La beauté et la puissance de la vie bien menée suffisent. Quand je verrai pointer mes derniers jours, j'exigerai de mon médecin toutes les doses de morphine nécessaires à la non-souffrance, plus la dose létale. Et je déciderai seul du tout, jour après jour, et jusqu'au dernier. Quant au concept de charité, le concept éthique le plus olympique qui soit, il m'est inaccessible, ou en si faible partie. Et s'en culpabiliser est une erreur, car on s'en culpabiliserait sans fin de ne pas en faire assez. Payer de lourds impôts pour les faibles de ce monde est la limite de ma charité consentie. Gloire et bravos à ceux qui font plus.
Le cynisme n'est pas viable, peut-être même invivable, en raison de la pente naturelle à toute philosophie ou régime politique qui périt de l'absolutisation de ses propres principes. Comment, dans une philosophie cynique devenue la norme, empêcher l'irresponsabilité sociale, le déclin de l'économie et de la richesse générale ? Comment organiser en vie sociale et économique des centaines de millions d'individus qui s'enverraient les uns les autres péter sur les roses ? Comment éduquer les enfants (cyniques par instinct...), protéger les faibles des forts, bref comment vivre dans une société sophistiquée comme l'est toute qualité ?
Le cynisme de haute volée demeure philosophiquement embryonnaire. Il est à construire, et il est trop tôt pour en faire une assise capable de remplacer la philosophie régnante (libérale et scientiste, chrétienne-sécularisée, industrialiste et citadine) dont l'Occident se dota à partir du 18e siècle. Tout au plus, en l'absence de textes cyniques très articulés, très précis et utilisables pour refonder nos institutions, il demeure un condiment, un éveilleur, un critique, un garde-fou, un des sels minéraux essentiels à l'eau pure pour l'empêcher d'être imbuvable.
Les plus beaux esprits de l'histoire d'Occident (les plus grands scientifiques, les plus grands littéraires, les plus grands artistes) et les centaines de millions d'individus sans notoriété qui vécurent une vie honnête et relativement heureuse étaient rattachés à la meilleure part des philosophies dont nous escomptons l'amendement ou la reconstruction améliorée (judéo-christianisme, libéralisme, socialisme, écologisme). En effet, le mouvement historique où l'on passe d'une idéologie dominante à une autre se fait à la fois, dans un inextricable paradoxe, en douce et par rupture. Ainsi, une pénétration des thèses et des attitudes du grand Cynisme dans la société se fera par un évincement par discrédit des autres philosophies et idéologies concurrentes, ou par une restauration purifiée de leurs errances, non par une révolution en coup de balai. En Occident, l'idée de liberté fut progressive sur trois siècles (liberté politique, puis liberté économique, puis liberté sociale, puis liberté féminine, puis liberté des moeurs), et à travers quels périls (fascisme, communisme, réaction religieuse, dérive autoritaire). Bref, la progressivité réussit mieux que la brutalité. C'est le drame des grands rêves humanistes de ne jamais être capables de réussir tout d'un coup. Il en sera de même du grand Cynisme s'il est appelé à réussir son entreprise améliorative de la culture humaine.
Il faut garder à l'esprit que les plus grandes philosophies se touchent en certains points, partagent certaines valeurs communes, aspirent toutes au pouvoir sur les esprits (même dans l'objectif de les libérer de toute entrave) et, dans leur concurrence, arrivent même à se fusionner.
Par exemple, le concept de charité (accueil inconditionnel d'autrui) proposé par les chrétiens est difficilement rejetable par toute autre philosophie humaniste qui le récupère sous d'autres noms. L'antique philanthropia grecque, apparue tardivement chez les Grecs eux-mêmes, vécut trop embryonnairement et trop peu longtemps. C'est la charité chrétienne qui prit toute la place. Par ailleurs, la charité pour des Hitler, Staline et Polpot est bêtise: leur instinct de mort assumé, crispé sans retour, rend vaine toute tentative chaleureuse qui tenterait de les doter d'un brin d'humanité. Par ailleurs, la force d'une idéologie (philosophie ou régime politique) est la rigueur et la profondeur de ses concepts axiaux, fussent-ils trahis mille fois par ses représentants attitrés. Voilà pourquoi la justice sociale n'est pas morte avec Marx et la charité/solidarité n'est pas morte avec le déclin du christianisme. Bref, les vertus ne meurent jamais, et les philosophies antidotes renaissent de la récurrence des vices, faiblesses de l'esprit ou du coeur. Et tout parallèlement, le progrès humain existe parce que les Lumières évasent et agrandissent leur puissance,
Les grandes vertus intemporelles (honnêteté, franchise, courage, justice, etc.) doivent toutes être portées par chaque idéologie (ou philosophie) sinon elles sont à terme condamnées (c'est leur immoralisme, entre autres, qui perdirent le fascisme et le communisme). L'idéal ascétique (sexiste, homophobe, antisexuel, antidémocratique, paternaliste) des grandes religions à l'anthropologie bloquée par leur fixation à des textes périmés les rend à terme condamnées si elles ne s'amendent pas sur ces points essentiels et particuliers. Elles disparaîtront définitivement quand nous serons immortels..., car leur fond est la peur de mourir et le rêve d'y échapper. Le grand Cynisme devra composer avec la nécessité de la division du travail, et de la hiérarchie qu'il nécessite techniquement, s'il veut être viable. J'ai enseigné l'Économique trente ans pour savoir que la richesse actuelle de l'Occident ne peut être maintenue que par des entreprises libres, hiérarchisées sur la seule base de la division nécessaire et technique du travail, car trop de connaissances y sont nécessaires, et non maîtrisables par un seul. Le je m'en foutisme du grand Cynique doit être ici revu et amendé. De même en éducation, le dressage est impératif, sinon c'est la régression vers la sauvagerie. Il faut se tenir une heure devant une classe d'ados pour s'en rendre compte. Il y a encore des sauvages en Amérique (les motards criminalisés, le crime financier colossal), venez les voir et vous conviendrez que tout dressage n'est pas Leviathan, et qu'il est salutaire. Ayons en tête l'ensemble de l'oeuvre des penseurs des Lumières. Que de contradictions entre eux, et que de fécondités et de réussites (les plus belles de toute l'histoire de l'humanité) sont sorties de leur oeuvre générale, inachevée. C'est le modèle à poursuive: le frottement agonal des idéologies contraires.
Sur le modèle et sur la métaphore de la saine alimentation, on doit passer de la mal-bouffe culturelle à la philosophie riche d'ingrédients divers et sains. Selon moi, Aristote devrait être le maître-d'oeuvre de ce chantier philosophique. Aristote continué, revigoré, élargi aux thèses cyniques et chrétiennes (la contradiction en éthique est historique, pas absolue). Je suis athée, mais le concept chrétien de charité (accueil inconditionnel d'autrui) doit être sauvé. Les vrais chrétiens (aussi minoritaires que les vrais cyniques) furent les meilleurs à le mettre en oeuvre. Ce méli-mélo apparent des étiquettes protège des affrontements cruels et des mauvaises manières de travailler à la bonification philosophique de l'humanité. Il importe de distinguer les principes d'une idéologie des actions de leurs adhérents, qui les trahissent souvent ou en sont indignes la plupart du temps. Distinguer aussi le concept axial (fondateur et principal) des éléments secondaires et détachables, susceptibles d'évolution (rites, positions éthiques, structures). Cette approche va vous surprendre, mon cher Michel, mais il est très québécois. C'est le refus de l'exclusion et de la rupture brutale, avec l'heureuse évolution où en 50 ans on ne se reconnaît plus dans notre passé récent: notre culture a été philosophiquement métamorphosée (du catholicisme le plus étouffant au libéralisme hédoniste le plus jouissif). Le tout en douce. Il y a encore des fumoirs dans les collèges au lieu de baisoirs, mais ça viendra ! Tourner le dos aux opposants idéologiques pour sauver la pureté de nos principes génèrent une haine supplémentaire, ou transforme une adversité en hostilité, puis celle-ci en haine, cette haine en violence, et finalement une génération ou plus de combats qui aurait pu être évitée par le dialogue et la séduction. Je pense aux jeunes néo-nazis. Il faut les soustraire à leurs maîtres néfastes par des conférences, des interpellations vigoureuses, bref par l'instruction de masse. En fait, les faire douter selon le bon procédé du sage Alain. Quant aux chrétiens, les meilleurs d'entre eux le reconnaissent et cette grosse Babel romaine et stoïcienne évolue, trop lentement rageons-nous, par ses propres membres amendés, ré-humanisés depuis trois siècles par la philosophie des Lumières. Pourquoi ? Parce qu'elle refuse la haine et la violence entre ses membres. Son homophobie, son sexisme, son anti-sexualité, son antidémocratisme (tous d'origine judaïque et du bas-empire romain) sont combattus de l'intérieur et de l'extérieur. Elle évolue comme un escargot... Mais elle évolue. Ainsi, plus largement en sera-t-il de la société occidentale (libérale, cripto-chrétienne, social-démocrate, scientiste, rationaliste, industrialiste). À preuve, l'Occident récent s'est immunisé assez facilement contre les sectes qui demeurent des feux de paille. Il est enfin certain que la fièvre réactionnaire Bush aux USA sera éphémère. On oublie que le caractère révolutionnaire du peuple américain se loge dans le volcan de sa liberté populaire et farouche. Et il n'est pas dit non plus que ce Texan fils à papa ne tourne le dos aux réactionnaires qui l'ont élu comme le firent si souvent des présidents précédents (notamment son propre père (1988-92).
Si je vous dis cela, mon cher Michel, c'est parce que les évolutions idéologiques sont différentes en Europe et en Amérique. Ici, le fonds premier est la liberté (libéralisme radical et fondateur). La religion, presque disparue au Québec, vigoureuse encore aux USA, a donné dès l'origine le canevas éthique, mais il fut expurgé de nombreuses horreurs, et sa respectabilité en fut rehaussée. Voilà la force du libéralisme et du christianisme en Amérique du Nord. Ils s'amendent, et ne s'arc-boutent pas sur des positions intenables ou condamnées, ou dans des régressions nihilistes comme les néo-nazis suédois, les islamistes ou les nationalistes serbes. Les petits pics très réactionnaires aux USA font illusion, seront éphémères. Ce christianisme amendé et déclinant, souvent laïcisé, est toujours vigoureux, et il demeure respectable (quand il se cantonne à la charité) pour un démocrate hédoniste, scientiste, grand-cynique et libertaire comme vous. Bien sûr, la charité privée (proposée par Bush) ne vaut pas une forte taxation redistributive. Mais elle ne l'exclut pas non plus. Les moeurs évoluent en douce, par les choix individuels, à la manière grand Cynique donc. Je connais une personne qui est bi-sexuelle, vit avec un homme ou une femme à l'occasion et qui va immanquablement à la messe plusieurs fois par semaine... C'est cela la flexibilité idéologique nord-américaine. Idéologie à la carte, voilà la bonne façon d'en disposer et de les faire évoluer.
Pour parler de moi, je désapprouve le christianisme (funèbre, maso et mégalo) et surtout le catholicisme (contrôlant, arriéré et prétentieux). Mais je reconnais les bons côtés des idéologies adverses et les gens de l'autre camp. J'ai rencontré de très bonnes personnes de ces deux idéologies réactionnaires, faisant beaucoup de bien malgré l'inanité chimérique et la pauvreté anthropologique de leur religion. Les frères enseignants qui furent mes collègues de travail étaient de bons gars, aux contradictions pathétiques. L'un deux fumait comme un engin et enseignait en philosophie «une âme saine dans un corps sain». À sa mort à moins de 50 ans, tous prièrent le Ciel et ne personne ne gueula contre le tabagisme. La fumée monte au ciel... Je considère qu'ils souffraient plus de leur propre idéologie arriérée que moi qui en enrageais le plus. Sans femme toute leur vie, ruminant leur inculture politique de misère, isolés sauf en prière en choeur, sans amitié permise hors de leur secte, refusant même l'humour caustique pour cause de non charitable, métaphysiquement pédophilés et capturés dans des séminaires-ghettos dès leur première adolescence, ils faisaient éteints et pitoyables tout assis qu'ils étaient sur un capital immobilier colossal.
Les conformistes et les lâches, les pense-petits et les humbles forment la majorité des hommes, toutes idéologies confondues. Président-fondateur d'un syndicat, je l'ai observé tant de fois. Mais le refus de les mépriser parce qu'ils sont des citoyens compatriotes, dotés en plus de nombre de talents dont je n'ai nulle idée, permet l'évolution lente et la bonification éthique derrière les étiquettes officielles. Ainsi, en conclusion, le grand-Cynisme dont vous espérez l'expansion doit se coller par la parole et l'écrit à la philosophie commune actuelle, qui le permet car elle est profondément démocratique, et l'orienter vers les thèses les plus hautes du grand Diogène. Mais il doit raisonner rigoureusement et puissamment comme Aristote, comme le Stagirite expurgé de ses archaïsmes et prolongé des acquis contemporains des Sciences humaines qui nous éclairent le mieux sur l'homme. En clair, tout est à faire. En pratique, il doit imiter la façon politique des Pères fondateurs américains (rédacteurs de chartes très précises et impératives), politiciens pédagogues et humanistes qui ont le mieux travaillé en Occident, et qui ne furent égalés que par les fondateurs de l'Union européenne.
Bon succès, mon cher Michel, à votre prochaine édition, qui le mérite bien, car son auteur a un parcours professionnel et intellectuel, à son corps défendant, typiquement outsider américain...
Jacques Légaré, ph.d. En philosophie politique
jklegare@hotmail.com
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