(la suite de 222-l'évolution-historique-de-l'homme-vers-la-paix-2.htm)

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2. Aspect sociobiologique

L'homme par sa nature vit dans un temps donné et sur un espace qu'il a choisi. Mais il ne vit pas seul. Son espace est habité par ses semblables. De leur harmonieuse cohabitation viendra la paix et de leur conflit dégénératif viendront la violence et la guerre entre eux. C'est bien en tant qu'être vivant et qu'être social que l'homme habite cet espace. Il nous faut donc réfléchir à la proposition suivante. La double nature, biologique et sociale, de l'homme y est-elle pour quelque chose dans l'apparition des guerres ou dans son désir proclamé de la paix? Cette double nature le porte-t-elle surtout vers le paix sur cet espace qu'il a choisi ou le force-t-elle, invariablement comme une capricieuse météo, vers la guerre récurrente? Cet espace qu'il habite, mérite-t-il le qualificatif de "pacifié"? ou serions-nous plus réaliste de le dire "en perpétuelle instance d'explosion guerrière"? Cet espace humain est-il à jamais miné par la guerre selon des lois présumément déterministes de sa nature? Il s'agit ni plus ni moins de savoir si l'espace humanisé par l'homme sera à jamais sanglant ou un jour pacifié.

La sociobiologie se livre à toutes les audaces, notamment dans sa volonté d'éliminer du champ éthique la philosophie traditionnelle. Son propos est capital. Car le point de vue sociobiologiste, s'il est vrai, ruine toutes les prétentions de la philosophie à bâtir une éthique et une éducation efficaces en vue de promouvoir la paix entre les hommes. Mais curieusement, elle les renforce. Les faits qu'elle révèle sont très instructifs. Mais elle conclut mal philosophiquement ce qu'elle analyse bien scientifiquement.

Dans le premier chapitre au titre audacieux "La moralité du gène", Wilson nous dit:

"Au sens darwinien, l'organisme ne vit pas pour lui-même. Sa fonction première n'est même pas de reproduire d'autres organismes; il reproduit des gènes et il leur sert de véhicule temporaire".

En premier lieu, disons que le "sens darwinien" n'est pas exclusif des autres sens de l'homme. Mais chacun a droit à son optique ou à son point de départ. Tout son livre, qui fait la synthèse des contributions de la sociobiologie, gravite autour du paradigme génétique: le gène emmagasine tout progrès de l'espèce et la détermine lors de la reproduction. Or jamais dans son ouvrage il ne démontrera comment le gène emmagasine telle ou telle caractéristique sociale ou culturelle. Ce joint bio-chimique est du ressort de la biologie à laquelle Wilson aurait pu nous renvoyer, s'il existât. Mais Wilson la greffe bel et bien à la sociobiologie qui affirme une si forte proposition déterministe. Puisqu'on aurait déjà identifié le gène responsable du vieillissement, il est tentant d'imaginer des conclusions sociobiologiques (déterministes) loin encore d'être adéquatement prouvées. Car le gène responsable de la "moralité", ou du choix éthique ou du délibéré, n'est pas toujours connu. Tout au plus Wilson peut présenter "la moralité du gène" comme une hypothèse qu'il retournerait à la biologie, et non comme une certitude. Mais pourquoi l'affirme-t-il comme vraie? Parce qu'il bâtit sa preuve sur les données du comportement social du phénomène animal et humain. La critique est alors facile de répondre que la loi découlant de son hypothèse vérifiée n'est plus biologique, tout au plus sociologique. Mais si cette thèse était vraie, que les gènes véhiculent la moralité, tout parent vertueux engendrerait à tout coup des enfants vertueux, ce qui n'est pas le cas.

Sur cette pente déterministe et mécaniste, il est évident que la réflexion humaine, notamment les spéculations du philosophe, ne seront plus qu'une "conscience de solipsiste" telle qu'il l'attribue à Camus qui réfléchissait sur la conscience du moi. C'est ainsi qu'on comprend l'assertion "l'homme ne vit pas pour lui-même" si on lui enlève ce dont il a besoin pour le faire...

Notre sujet principal est la paix dont nous cherchons, dans les différentes disciplines, les éléments de preuve à notre thèse de l'homme universel raisonnable qui travaille pour la paix dont il met en branle le mouvement général dans l'Histoire. Nous rencontrerons, çà et là, des indices, voire des preuves. Nous en trouvons quelques uns fort intéressants dans la sociobiologie même si nous devons la critiquer dans ses prétentions à vouloir "cannibaliser" (c'est sa propre expression) les autres sciences humaines. Un des indices le plus sûr est l'effet multiplicateur, ainsi défini:

"Une légère modification évolutive dans le modèle de comportement des individus est parfois amplifiée au point de reproduire un effet social majeur par l'expansion de la distribution vers le haut du changement dans de multiples facettes de la vie sociale".

Ce processus, par lequel les gènes de l'individu qui a apporté une nouveauté à succès dans son propre groupe y sont multipliés, engendre ce multiplicateur qui n'est que le stockage génétique de l'innovation et sa distribution généralisée dans le groupe. Ce processus est à l'origine de l'évolution sociale, dite socialisation par Wilson.

Cela dit, il est tout à fait probable que la paix, en tant que mouvement de l'Histoire, ait quelques racines sociobiologiques. Jamais nous ne l'affirmerons comme loi sociobiologique, car nous croyons que ce qui est affirmé sur les gènes doit être prouvé par des gènes. Personne jusqu'à maintenant n'a pu exhiber glorieusement le "gène de la paix" que nous porterions en nous, bien que ce genre de trouvaille hante l'imagination des scientistes déterministes. Si l'hypothèse sociobiologique du transport des évolutions culturelles par les gènes est un jour vérifiée, il est à supposer que la paix fasse partie du voyage. À ce moment bien futuriste, la paix sans doute aura un autre nom. Mais comme les gènes créent des caractères très mécaniquement reproduits, nous doutons fortement que la paix voyage en eux tant fut chaotique la paix en son Histoire.

Si nous faisons à la manière de Wilson, une lecture sociobiologique de l'histoire de la paix, nous aurions des arguments plutôt convaincants d'une évolution génétique de la paix. En effet, les belliqueux, les bellicistes, soldats, généraux réduisent leur probabilité de reproduction en abrégeant leur vie et en limitant par les campagnes militaires leur temps de reproduction; et, inversement, les pacifiques par peur ou par vertu l'augmente pour la même raison. En somme, l'effet multiplicateur travaillerait pour la paix. La vraie preuve, que nous n'avons pas, résiderait dans l'étude démographique des groupes sociaux combattants et non combattants. À peine peut-on avancer que le déclin des aristocraties européennes, notamment romaine et spartiate, nous fait soupçonner que le pacifique se reproduit plus que le guerrier, comme la Chine ou l'Inde qui furent des pays à bellicité impérialiste ou militariste notoirement plus faible. Et tout différemment le vainqueur arabe des Vlle et Vllle siècles a répandu du Maroc en Indonésie moins ses gènes que sa langue et sa religion. Ces indices de toute évidence ne forment pas encore une preuve indubitable.

Si le mouvement historique de la paix, opéré par l'homme, est si difficile à prouver et que tant de chercheurs le récusent en tant que vision intuitionniste et idéaliste, c'est justement à cause de sa marche titubante, faite d'avancées, de reculs et de détours, plus secrètement de travail souterrain. Wilson nous donne, à sa façon, l'explication du progrès erratique du processus social de la paix.

"Le succès ou l'échec à développer un mécanisme social particulier dépend souvent de la simple présence ou de l'absence d'un pré-adaptation particulière [soit] une structure, un processus physiologique ou un modèle de comportement pré-existant, déjà fonctionnel dans un autre contexte et disponible en guise de tremplin pour l'acquisition d'une nouvelle adaptation".

Les philosophes de l'Histoire sont familiers avec ces développements aux origines embryonnaires et aux circonstances favorables. Car ils savent à la façon de Simone Weil que "la nature humaine comporte entre autres choses le pouvoir d'innover, de créer, de se dépasser soi-même". La paix, mille fois brisée, suit rigoureusement le même cheminement par essais et erreurs, c'est-à-dire par succès et échecs.

De même, des sauts qualitatifs réussissent par la voie des "phénodéviants", dits individus aberrants rares, qui pourraient expliquer, abusivement qui sait?, les grandes personnalités éthiques de l'Histoire; à moins de les considérer comme des produits phénodéviants d'individus antérieurs qui échouèrent ou restèrent méconnus, mais dont l'expansion génétique se fit avec succès. Si cette séquence est fictionneuse, c'est ainsi qu'on argumente en sociobiologie.

De même, un mécanisme sociobiologique, l'inbreeding, ou accouplement d'apparentés, pourrait être considéré comme un mécanisme au service de la paix, dans la mesure où l'on accepte pour la paix ce genre d'évolution déterministe, au sens précis de déterminé par la transmission génétique. Il s'agit d'accouplement d'individus apparentés, ainsi partageant de plus en plus des gènes identiques qui propagent l'altruisme profitable entre les individus accouplés, favorisant finalement l'évolution sociale. Or la paix historique des hommes se nourrit d'altruisme et de cohésion communautaire entre les groupes, cependant que les groupes s'homogénéisant accentuent leurs différences avec les autres groupes, ce qui cause des rivalités, ultimement la guerre. Le mécanisme est donc ambivalent, tirant par un côté (interne au groupe) vers la paix, et par l'autre (le groupe face aux autres groupes) vers la rivalité guerrière. Mais puisque, à l'échelle historique, les liens de toute nature autre que l'inbreeding agissent avec force et constance, il advient que l'aspect négatif de la rivalité entre groupes distincts par inbreeding est considérablement atténué. Mieux encore, les altruismes créés par inbreeding à l'intérieur des groupes se rejoignent, pourrait-on dire, par la constitution de groupes humains plus larges, soit nationaux et continentaux. Si l'hypothèse génétique de la sociobiologie est vraie, ce serait ainsi que le mouvement pacifique entre les hommes évoluerait. La sociologie chercherait alors l'assise génétique de l'aphorisme d'Anaximène: "Nous respirons tous le même air". Voilà qui est réconfortant. Mais est-ce possible que l'acquisition génétique soit si rapide, aussi rapide que les acquisitions par la voie culturelle de l'éducation, quand on sait que les acquisitions par modifications morphologiques sont si lentes?

Wilson a remarqué "une relation inverse entre la densité démographique et le taux de natalité". Il confirme les thèses du polémologue Gaston Bouthoul mais il contredit celles d'Otterbein qui indiquent un rapport causal entre la densité démographique trop forte, la famine puis la guerre en résultant. Il remarque aussi que "l'agitation et l'émigration sont la réponse la plus répandue à une densité de population". Ce qui chez l'animal d'une espèce est contrainte et réponse mécanique devient chez l'humain contrainte et réponse multiforme et imaginative. La plasticité culturelle de l'humain est si grande, de même que son adaptabilité, qu'il peut faire baisser son taux de natalité pour tout autre raison que la densité démographique, que cette dernière peut ne pas du tout ralentir son taux de natalité (cf, l'Asie du Sud-Est de l'après-guerre). En plus, la croissance économique verticale, comme nous le verrons dans le chapitre qui traitera de l'économie, peut remplacer l'agitation ou l'émigration. Même les animaux ont développé des agressions contrôlées aboutissant à la victoire sans la mort de l'adversaire. Cette "invention pacifique" est le fait sociobiologique de l'animal, si bien analysé par Konrad Lorenz. Il serait quasi-impensable que l'humanité n'ait pas poussé plus loin cette faculté d'éliminer le sang et la mort de ses activités agonales. Si génétiquement l'animal a réussi par des luttes non mortelles à conserver les "gènes partagés avec autrui par descendance commune", il est à tout le moins logique que l'humanité veuille, quelque soit le support physique de cette volonté, conserver ses parties culturelles distinctes en s'évitant de s'abîmer dans la mort, dans cette "lutte à mort" dont parle Hegel, et que l'esprit de l'homme cherche à s'éviter s'il veut au moins égaler l'animal.

Revenons à l'agressivité proprement dite. Que nous en dit précisément la sociobiologie? Elle la définit très curieusement comme "un mépris des droits d'autrui". Il est étonnant qu'on y parle, pour des animaux, de droit et de mépris. Wilson en distingue plusieurs formes: territoriale, de dominance, sexuelle, disciplinaire-parentale, de sevrage, de prédation et, finalement, l'agression moralisatrice typiquement humaine, ainsi définie:

"L'évolution de formes avancées d'altruisme réciproque s'accompagne bien souvent de l'émergence d'un système de sanctions morales visant à renforcer la réciprocité. L'agression moralisatrice humaine se manifeste sous des formes innombrables d'évangélisme religieux et idéologique, de conformité contrainte aux critères du groupe et de codes de punition pour ceux qui transgressent les règles".

Nous revenons donc au vieux problème de la multicausalité de l'agressivité, d'où la nécessité des typologies. La sociobiologie ne tiendrait pas ses promesses puisqu'elle nous avait amenés sur le chemin d'un dénominateur commun, soit le gène, pour expliquer les modifications comportementales et la stabilité opérée par l'emmagasinement génétique. Or, le gène de l'agression n'est pas encore identifié; les gènes différents correspondants aux différentes sortes d'agression exposées dans la typologie n'existent pas non plus. Mais ses propositions sont fort utiles pour avancer des preuves d'une éventuelle marche de l'humanité vers la paix. Car elles nous apprennent le fait capital que l'agression diminue au fur et à mesure que les êtres vivants se complexifient et au fur et à mesure qu'on se rapproche de l'homme dans l'arbre généalogique des espèces. Wilson nous apprend que:

"Le meurtre est beaucoup plus courant et donc plus "normal" chez de multiples espèces de vertébrés que chez l'homme"(...) Un meurtre par mille heures par observateur dénote une dose considérable de violence selon les critères humains".

En comparaison, il n'y eu "que" 85 millions tués à la guerre sur la quelque dizaine de milliards d'hommes nés en 1740 et 1974. Ce qui demeure un taux relativement faible s'il est comparé au taux d'homicide animal.

La sociobiologie nous propose un argument capital pour affirmer que la guerre, forme collective de l'agression, est un phénomène non déterministe, au sens où l'homme n'est pas un "être-pour-la-guerre" comme pourrait l'affirmer un philosophe belliciste ou fataliste. La guerre est un phénomène contingent, comme Sorokin nous le démontrera plus loin. Wilson aboutit à la même conclusion: "L'agression n'évolue pas comme un processus biologique continu, à l'instar du battement cardiaque, mais comme un plan de contingence". En d'autres termes, l'homme a la possibilité de détruire, non la nécessité; il n'en a pas dans sa sensibilité le besoin irrépressible et vital. Si la sociobiologie maintient le caractère génétique de ce caractère agressif chez l'homme et l'animal, elle ne lui accorde pas l'invariable et implacable récurrence sous la forme d'une guerre perpétuelle. Agressivité n'est pas automatique agression. L'agression apporte dans sa potentialité de mort des dangers qui menacent la vitalité humaine et animale. Il est logique bien que jamais démontré, que cette vitalité s'est donné l'objectif secret de faire régresser ce qui la menace, ultimement de faire disparaître ce qui la contredit et la nie, soit la mort elle-même.

Il est étonnant par ailleurs que Wilson n'ait pas, comme nous le faisons, généralisé à toute l'Histoire cet élan sociobiologique de la maîtrise de l'agressivité dans le monde humain, sans doute parce qu'il en avait refusé les perspectives spéculatives.

L'autre signe très encourageant que nous apporte cette discipline est que l'agressivité est liée à des facteurs (territorialité, démographie, nourriture, sexualité, etc) que l'homme domine de plus en plus. Mais seule une lecture progressiste de l'Histoire, munie d'un concept neuf, permet de le percevoir totalement et avec netteté. En conséquence, ces causes déclencheuses d'agressions sont de plus en plus maîtrisées par l'homme. Les territoires humains, depuis l'avènement de l'État-Nation et la fin de la décolonisation, sont reconnus comme des ensembles spatiaux stabilisés. Cette reconnaissance devient à son tour réalité pacifiante. La surproduction agricole fit disparaître cette cause millénaire de la guerre-razzia, de même que la croissance économique nouvelle manière rend caduque toute forme d'impérialisme au sens où les économistes anglais inspirés de Delbrück, qui en donnèrent l'idée à Lénine, l'avaient découverte dans le capitalisme de la fin du XlXe siècle.

Là où l'homme se distingue de l'animal, c'est entre autre par le facteur de la densité de population en tant que déclencheur d'agressions guerrières. L'homme, mieux que l'animal, contrôle ses pulsions d'agressivité pouvant résulter d'une densité démographique accrue. La Chine, les Pays-Bas, Hong Kong, l'Inde ne se sont jamais engagés dans des conflits armés majeurs à cause de leur très forte densité de population. Ces pays exemplaires ne nous font pas écran à l'égard des très nombreuses exceptions (Le Vietnam face au Cambodge par exemple); ils démontrent le caractère aléatoire et contingent de ces exceptions. La croissance économique verticale parvient à résoudre ou résorber cette éventuelle pulsion.

Il y a chez les sociobiologistes un préjugé darwiniste voulant que la guerre à la fois renforce le corps social vainqueur, fait péricliter le groupe pacifique non soumis à la sélection naturelle que les engagements guerriers opèrent génétiquement en lui. Ils affirment même que:

"Certains traits les plus nobles de l'humanité, notamment le jeu d'équipe, l'altruisme, le patriotisme, la bravoure sur le champ de bataille étaient le produit génétique de la guerre".

Voilà beaucoup d'effets disparates pour une même cause. Que la guerre engendre la bravoure est une évidence comme est exemplaire celle de Jaurès de s'opposer à la guerre quand le troupeau l'exalte. D'une part le courage de tuer et celui de s'opposer à ces meurtres ne sont pas les mêmes; le premier est dévoyé parce qu'il tue et l'autre parce qu'il aime la vie. Une vertu est indissociable de sa fin, qui la fonde. En outre, le jeu d'équipe et l'altruisme se sont vraisemblablement développés beaucoup plus par les nécessités de la chasse, de la cueillette et de l'agriculture que de la guerre; car les groupes humains y accordaient beaucoup plus de temps tout en étant beaucoup plus nombreux, femmes et enfants, à y participer. Les exemples égyptien de la maîtrise agricole de l'effet des crues du Nil, sumérien et babylonien des vastes travaux d'irrigation des terres mésopotamiennes, aztèque du plateau lacustre mexicain, suffisent à illustrer que la guerre vient après les réussites agricoles au lieu de les précéder comme la citation l'affirme. En outre, la logique veut que l'on ne puisse s'accaparer par la guerre que ce qu'on a accumulé par l'agriculture, qualités grégaires incluses. Cette performance agricole pacifique a débouché, par son succès incomplet, à enclencher le processus (gains agricoles, pénurie de terres ou accident climatique famine exode, razzia ou guerre d'expansion). Ce processus fut l'une des plus puissantes et des plus fréquentes causes, ou enchevêtrement de causes, des guerres de l'Histoire, réaffirmées d'Aristote à Marx. L'âge moderne et ses progrès économiques ont rendu le progrès agricole à sa complétude, brisa cette infortune et rendit possible et réaliste l'idée d'une paix perpétuelle. Car l'homme ne subissait plus le dilemme de tuer pour survivre en affrontant le choix entre tuer ou périr. Si les guerres n'ont pas automatiquement cessé dès la fin du XVlle siècle lors de la disparition des grandes famines, nonobstant celle d'Irlande en 1840, c'est que le processus pacifique, altruisme culturel, n'avait pas réussi à faire retraiter les habitudes et les idéologies, tout aussi culturelles, de l'esprit guerrier.

L'idée, devenue fausse à la suite des changements survenus dans la réalité, prend du temps à céder la place à l'idée réaliste ou conforme à la réalité, comme prend un temps énorme l'idée neuve, fruit de l'imagination humaniste, à modifier la réalité à laquelle elle est destinée. La plasticité culturelle de l'homme, résistance ou inertie "génétique"... de l'homme au changement, est relativement rigide. Le scepticisme rencontré notamment à l'idée que l'Histoire de l'homme est une marche vers la paix relève de cette rigidité, car elle va à l'encontre des idées reçues et elle bâtit sa preuve à partir de faits, voire de propositions entières, tirés d'ouvrages qui furent écrits pour la contredire.

Dans la dure réalité historique, de nombreux visionnaires et marginaux qui affirmèrent envers et contre tout la nécessité de travailler pour la paix, se brisèrent sur cette rigidité et dureté humaines. Ils furent, selon le mot de Machiavel, des prophètes qui périrent parce qu'ils étaient désarmés. Ces visionnaires ne pouvaient agir autrement afin que leurs moyens s'accordassent à leurs principes. Ils ne pouvaient pas s'appuyer sur la conquête sociobiologique du futur que sera "l'explication neuronale complète du cerveau humain". Ils n'avaient que ce courage que l'on n'attribue aveuglément qu'au guerrier et que cet amour de l'humanité qui s'accordait, sans qu'ils le sachent toujours, à sa volonté séculaire. Nous attendons encore la preuve que cet amour et ce courage soient déclarés génétiques...

La sociobiologie entretemps a toujours besoin de la philosophie qu'elle veut évincer puisque, à son insu vraisemblablement, elle nous dit:

"Nous devrions concevoir nos densités démographiques et nos systèmes sociaux de manière telle que l'agression paraisse inappropriée dans la majorité des circonstances de la vie quotidienne".

L'expression "Nous devrions" relève de la philosophie, et non de la biologie, à moins que le gène du devoir nous soit un jour présenté.

Wilson, pacifiste de toute évidence, nous apporte un autre indice que la science a travaillé dans la grande majorité de ses efforts à la construction de la paix et que, comme nous l'avons affirmé plus haut. La science inclut, inhérente à sa démarche et à sa volonté de savoir, des dimensions éthiques, voire des volontés éthiques de paix, absolument évidentes et textuellement explicites.

Quel peut être le modèle d'une telle oeuvre éthique et scientifique, à la fois diverse et cohérente? Notre sujet, paix et guerre, a trouvé ce modèle dans l'oeuvre de Konrad Lorenz, L'agression. Chez lui, en effet, se retrouve l'observateur scientifique nobelisé, le sociobiologiste aux concepts intuitifs originaux (abréaction, instigation), et le philosophe humaniste. Il n'a pas abandonné le paradigme de l'homme universel raisonnable en quête du beau et du bon typiquement platoniciens et sa reprise chrétienne axée sur "le lien d'amour et d'amitié". Lorenz a réconcilié les différentes voies du savoir, comme s'il existait sous sa plume une espèce de philosophie scientifique. Un peu à la manière des physiciens écologistes de cette fin de siècle. Éthologie, sociologie, anthropologie chez lui convergent dans l'explication et la maîtrise du phénomène animal et humain qu'est l'agression. Sa philosophie générale vaut la peine d'être mise en comparaison avec celle de Sir Frederik Banting (1891-1941), prix Nobel de médecine et inventeur de l'insuline et farouche partisan de la guerre chimique contre les Allemands qu'ils qualifiaient de Huns.

S'agit-il, chez Lorenz, d'une simple juxtaposition de savoirs interdisciplinaires, ou de phases scientifiquement liées qui donnent ultimement une cohérence logique à travers tous ces ordres interdisciplinaires jusqu'alors dispersés? Il semble que la seconde réalité soit la sienne. Ses propos sur l'éthique et sur la phylogénèse animale sont liés par le projet pacifiste qui, d'un bout à l'autre du trajet biologique de l'animal à l'homme, structure le comportement dans l'apprentissage de la maîtrise de l'agressivité au service d'une paix intraspécifique. En somme, bel encouragement que cette évolution historique de l'homme vers la paix qui avait déjà commencé chez les poissons!

Lorenz confirme ce que nous avions dit de la notion freudienne de pulsion de mort. Elle est fausse. L'agressivité est un instinct, qui a souvent l'éclair du réflexe dont le support biologique bien connu est l'adrénaline. Elle est, certes, mal contrôlée par l'homme, comme un nombre assez élevé de besoins, désirs ou passions, mais mieux contrôlée chez beaucoup d'animaux que chez l'homme. Dans les deux cas, cet instinct est au service de la vie, non de la mort. Aussi, comme chez l'homme, l'agressivité est plus forte chez les jeunes poissons que chez les poissons adultes, comme Chesnais avait aussi remarqué l'homicidité plus grande dans la classe d'âge "catilinaire" des 18-44 ans dans laquelle se trouve 78% des meurtriers. Darwinien convaincu, Lorenz indique que la lutte qui fait progresser l'évolution est une "concurrence entre proches parents"; Il s'agit de voir dans cette concurrence, précisément sous sa forme ultime d'agressivité, un enchaînement de " causes naturelles".

L'agressivité a pour fonction "la répartition d'êtres vivants semblables dans l'espace vital disponible, la sélection effectuée par les combats entre rivaux et la défense de la progéniture". Elle construit une hiérarchie sociale. Fait significatif, même chez les animaux (les Choucas), "cet ordre hiérarchique implique la protection du plus faible". Déjà l'éthique, non encore consciente au sens humain, mais acquise au sens phylogénétique, avait fait son apparition. Même, elle se transmettait sur le mode de l'imitation des congénères de rang supérieur, soit l'apprentissage, chez les espèces animales les plus évoluées, notamment chez les chimpanzés. Fait capital, chez les animaux jamais, sauf accident, l'agressivité ne vise l'extermination intraspécifique. Cet instinct de l'agressivité à triple fonction produit ses propres stimuli sans attendre les provocations extérieures parce qu'il est justement un instinct.

Voilà ce qui explique aussi le comportement humain de l'être agressif ou haineux qui n'a été provoqué par personne et dont l'agressivité non modulée par l'éducation ou les contraintes sociales demeure inexplicable. Son agressivité semble autonome et déréglée, même si nous savons aujourd'hui que la cause réside très souvent dans l'histoire personnelle ou dans un dérèglement biologique interne chez les sadiques et les nécrophiles qu'a si bien compris Erich Fromm. À la limite, il y aurait des guerres sans stimuli, ce qui est bien sûr impossible à prouver historiquement, voire scientifiquement puisque, en science, prédomine le postulat qu'il n'y a rien sans cause. Cette hypothèse de l'absence de stimuli possède quelque validité si on fait reculer très loin la cause de l'acte agressif, dans les tréfonds du psychisme et de l'Histoire. Ce qui aurait raté dans un tel cas, c'est la parade toute naturelle qu'est "la déviation ou réorientation [inoffensive] de l'attaque" où, dans "le parlement des instincts", l'agression est "canalisée dans des voies non nocives". Ce phénomène est appelé "ritualisation" par Lorenz et ouvre la voie à une compréhension, par l'instinct, des grandes oeuvres culturelles pacifiques de l'homme par lesquelles l'homme aurait tenté, tâche inachevée, de maîtriser son agressivité; oeuvres dans lesquelles il l'aurait projetée, comme certains ont pu croire à la recherche de l'immortalité par l'art, hypothèses qui vont toutes deux dans le sens du maintien et de la sauvegarde de la vie.

C'est ainsi que Lorenz jette un pont sociobiologique entre l'animalité et l'humanité par ce mécanisme de la vie pour contrôler, combien imparfaitement, cet instinct dangereux que toutes deux possèdent pour conserver cette même vie. Ce pont ne crée pas une identité entre animalité et humanité. Mais ce qui fonctionne assez bien chez les animaux supérieurs se dérègle -aux yeux de l'homme éthique- très facilement et très fréquemment dans l'histoire humaine. Lorenz l'explique fort originalement par cette raison que l'être humain n'a pas d'armes physiologiques, tels des griffes et crocs, qui lui auraient par compensation octroyé des mécanismes de contrôle sans faille de son agressivité, comme on le constate chez les loups dont l'agressivité est annihilée par l'attitude de soumission du plus faible.

L'homme possède des sentiments de pitié qui sont loin d'être automatiques, mécaniques ou instinctifs. La culture, ou l'éducation, prend donc la relève de cette pitié naturelle déficiente. L'homme et l'animal possèdent en commun une espèce de culture para-agressivité comme le bouc-émissaire, la danse, les objets imaginaires créés par l'art ou par les idéologies archaïques comme les religions. Mais ils se sont multipliés chez l'homme, tels la poignée de main, le sourire, le calumet de paix, le cadeau, l'échange, l'humour, les messes, les processions, les hymnes. Lorenz réconcilie par ces découvertes le philosophique et le scientifique, plus justement l'éthique et le scientifique qu'un darwinisme social ou qu'un machiavélisme dit naturels avaient dissociés, ayant ainsi retranché l'éthique de la nature des choses. Ce qui prouve par l'oeuvre de Lorenz que la nature de l'homme est téléologiquement liée à la paix (sa nature la recherche comme but).

Il y a bel et bien réconciliation entre l'être et le devoir-être, puisque ce dernier s'incorpore au premier sur des millions d'années quand "le-dois" s'avère un succès pour la conservation de l'espèce. À l'échelle historique, comme nous l'avons démontré, le même mouvement de l'être s'enrichissant du "devoir-être" par un processus cumulatif -à l'échelle historique à la fois plus courte et plus rapide- va dans le sens d'une maîtrise plus grande de l'agressivité humaine par l'espèce humaine elle-même. À titre d'exemples, la concurrence économique, l'émulation sportive, la compétition intellectuelle et artistique répondent au même modèle des "combats codifiés entre vertébrés (...) pour établir qui est le plus fort, sans trop endommager le plus faible". D'autres parades, comme prolonger le laps de temps entre les mouvements agressifs et l'assaut final, inhiber le mouvement d'agression endommageant, créer un instinct de sollicitude pour la progéniture, inhiber des attaques violentes contre les femelles, ou des femelles contre les jeunes mâles, développer des attitudes d'impassibilité devant les menaces ouvertes, cultiver des attitudes bienveillantes de nourrir l'autre, ou de simples gestes d'apaisement.

Déjà la paix, tant désirée par l'homme, avait commencé son oeuvre dans le règne animal en développant la parade, ou la "réorientation du comportement agressif", ainsi que le lien personnel qui, chez l'homme, sera si plein d'ambiguïtés dans sa quête de paix stable. Chez les animaux, la bande, puis la famille, créeront par ces liens personnels ce paradoxe de l'amitié qui naît parce que l'agressivité la crée. L'amour lié à la haine comme Empédocle l'avait perçu sans pouvoir l'expliquer dans un seul fragment, comme Baudelaire l'a dit merveilleusement: "Je te hais autant que je t'aime". Cette ambiguité, presqu'une ambivalence, se retrouve, couple antinomique et infernal, jusque dans le règne animal.

Lorenz, embêté, parle des "impasses les plus stupides de l'évolution" pour qualifier ces agressions meurtrières (entre famille de rats) qui ne servent nullement l'espèce selon les règles phylogénétiques connues ou attendues. On entend en écho les bruits de bottes qui ensanglantèrent l'humanité.

C'est pourtant à ce stade que l'animalité et l'humanité sortaient ensemble du processus de la maîtrise de leur agressivité. L'évolution animale, bien avant celle de l'homme, avait inventé le rite "né d'une agression réorientée" pour apaiser l'agressivité instraspécifique. Ce rite, sans cesse repris, crée des liens personnels, comme celui du cérémonial du triomphe qui se continue chez l'homme sous la forme du sourire, du salut, du rire moqueur entre amis, comme autant de rites d'apaisement. Il protège, rite inachevé, les proches aux dépens des étrangers qui deviennent des boucs émissaires dont René Girard en fera l'étude anthropologique.

Dès lors, tout progrès vers la paix sera de réactiver ces rites, d'en créer de nouveaux ayant le même sens et de multiplier les activités sociales et culturelles qui les expriment. Aristote déjà savait que l'enseignement de la gymnastique et de la musique atteignait cette fin: "Car la vie doit posséder non seulement le beau mais aussi le plaisir; le fait d'être heureux comprend les deux". Mieux encore, il faut élargir le cercle de ses amis, pénétrer ou restreindre celui de ses ennemis tout en demeurant rivé au rite de projeter hors de soi mais non sur autrui ce qui nous menace, nous déplait ou nous blesse. L'Histoire est pleine de cet effort inachevé, mais un jour triomphant au sens non de l'utopie ou de la prophétie mais au sens du désir qui ne peut qu'aboutir.

Ce mouvement de la paix n'est pas toujours discernable par la rigoureuse méthode inductive, plus précisément par un inductivisme étroit, fait de parcelles de faits quantitatifs et atomistiques, sans lien organique et sans totalité conceptuelle. Or le concept d'espace pacifié est l'outil conceptuel nécessaire à cette saisie, à ce rassemblement de preuves ou d'indices éparpillés en différentes disciplines. Il faut être capable de "voir intuitivement le type idéal d'une structure ou d'un comportement" comme le faisait Heinroth, le maître de K.Lorenz. Sans cette intuition, par laquelle on propose des concepts neufs, on ne peut que redire les thèses d'autrui et les gloser sans avancer d'un iota. Un concept neuf peut unifier les théories véridiques, mais incomplètes et dispersées, et voir un sens dans le désordre et la confusion engendrés par l'innombrable variété des faits et des opinions sur la paix et la guerre.

Lorenz nous apprend que l'animal a été l'objet d'adaptations de nature instinctive tandis que l'homme vit sa longue évolution parsemée d'efforts de nature volontaire pour maîtriser l'agressivité intraspécifique. Lorenz bien sûr tend à effacer cette distinction entre l'homme et l'animal. Mais notre propos n'est pas de régler cette question de l'animalité de l'homme ou de la pré-humanité de l'animal. Il est plutôt d'établir que l'animal comme l'homme se sont dirigés vers une plus grande paix, le premier plus par son évolution phylogénétique et le second plus par son évolution historique et culturelle.

Mais cette identité proposée par Lorenz entre l'homme et l'animal souffre de si fortes différences en d'autres points (le langage, l'acquis culturel, la puissance, la modification de l'environnement, l'intelligence inventive,) que Lorenz nous amène à la proposition que l'agressivité dépend de ce lien personnel d'amour dont notre espèce a hérité et qu'elle a renforcé. Faudra-t-il alors nous aimer moins pour mieux vivre en paix? Disons qu'il faudra nous entre-aimer mieux. Ce qui demeure la tâche de la raison. Il lui faut comprendre, réorienter ou remoduler une émotion, fût-elle la plus noble de toutes. L' homme, qui aime, veut la paix mais il inventa pour la préserver des armes de guerre dans le prolongement de son agressivité mal contrôlée. C'est justement ce mauvais contrôle que l'éthique philosophique, depuis plus de deux millénaires -ce qui est peu à l'échelle phylogénétique, énorme à l'échelle historique- veut corriger en prolongeant dans la nature humaine ce que toute la nature semble avoir déjà organisé pour l'expansion et la sauvegarde de la vie.

Lorenz appuie la thèse d'une bonification éthique de l'homme sur son propre instinct d'agressivité: "La responsabilité morale et la répugnance à tuer ont sans doute augmenté". Car cela est directement lié à cette constatation fondamentale de notre essai et que nous tenons de Lorenz: "La culture humaine a édifié toute cette énorme superstructure des normes et des rites sociaux dont la fonction est si étroitement analogique à celle de la ritualisation phylogénétique". Lorenz est moins audacieux que Wilson: celui-ci ne voit qu'"analogie" quand celui-là considérait la culture comme une véritable création phylogénétique. Dans les deux cas, il y reconnaissance du progrès éthique de l'homme, quelqu'en soit le substrat, culturel ou génétique.

Lorenz se permet quelques audaces en identifiant comme instinct à part entière ce caractère de l'homme qui veut le bien de toute l'humanité par delà le sien propre. Lorenz l'appelle "l'enthousiasme militant". Si l'Histoire doit être comprise en termes darwiniens de mécanisme de sélection naturelle, il est dans la logique des choses que les idées, les idéologies et les philosophies subissent le même traitement, dans une compétition selon le modèle khunien. Et si des actions politiques bellicistes ou des comportements sanguinaires se présentent, sur la scène de l'Histoire et sur celle du développement phylogénétique, il est encore là dans la logique des choses que les pacifistes triomphent sur les bellicistes quand ces derniers brandissent la conflagration de la mort dans le but ultime de sauver la vie de leurs commettants et prennent, de ce fait, des détours tout aussi hasardeux que monstrueux.

Cet "enthousiasme militant" qui fit la fortune des politiciens et des prophètes trace la voie à Lorenz lui-même qui s'enthousiasme sur l'urgence de la solution institutionnelle de la paix dans le monde. Nous lui ferons écho par notre projet pacifiste à la fin de cet essai. Lorenz propose une action pacifiste qui, d'après lui, élargit la notion phylogénétique de lien personnel à celle du genre humain. L'humanité ainsi ne sera plus jamais divisée par l'hostilité intraspécifique, parce qu'elle sera unifiée par "le lien d'amour et d'amitié humaine". Lorenz élabore un projet de concorde mondiale en l'emplissant d'un amour ou d'un bien pour tout le genre humain. Son petit catéchisme ou modèle d'action se compose de quatre éléments:

Comme on peut aisément le constater, il n'y a rien là de bien nouveau, sauf que ces comportements acquièrent selon Lorenz une base phylogénétique et un contenu essentiellement éthique ou humaniste. Son "chef inspiré" rappelle les années 30s. Mais, à l'heure où s'écrit ce commentaire qui est le jour précis de l'ouverture du Mur de Berlin, il est impossible de ne pas penser aux "figures inspirantes" et mobilisatrices d'un Gorbatchev et d'un Walesa. L'homme n'a pu faire progresser une idée politique humaniste que si elle lui est présentée par un chef charismatique et sécurisant, bref par une autorité. C'est ouvrir ici un débat sur le processus démocratique qui n'est pas le nôtre en cet essai. Mais avec des héros fondateurs ou par les masses laborieuses, la paix utilisa les uns comme les autres dans son progrès séculaire.

Comme on a pu le constater depuis le début, les différentes disciplines convergent sur la base des concepts éthiques traditionnels pour diriger l'homme vers la même finalité philanthropique. Il revient à Konrad Lorenz d'avoir, mieux que tous nous semble-t-il, agrandi la voie à une complémentarité interdisciplinaire, qui est bien autre chose qu'un salmigondis éclectique, dans la compréhension de l'agressivité dans laquelle les faits et la démarche scientifiques renouent avec les préoccupations et les conclusions éthiques et humanistes.

Ensuite, Lorenz mieux que Wilson résout l'objection sous forme d'aporie qu'on oppose à la perfectibilité de l'homme à cause de sa liberté qu'il peut toujours utiliser pour le mal. C'est un débat classique. Aristote dans l'Éthique à Eudème reprochait à Platon de croire à tort que la Science conduisait à la vertu par le simple fait que la vertu se réduisait à un manque de science. En fait, il s'agit du rapport entre la connaissance qui concerne les principes et leur réalisation concrète. Ce n'est pas un rapport naturel au sens de mécanique et obligé mais un rapport essentiellement humain lié à la liberté donc à la non-nécessité. Il y a bien sûr un lien entre notre action concrète et les principes généraux. Mais il ne s'agit pas d'un rapport déductif puisqu'un tel rapport nierait la liberté humaine. Il s'agit d'un rapport de volonté humaine que la liberté entretient entre sa raison créatrice de principes et les actions qu'elles se proposent de mettre en oeuvre pour y être fidèle. Sinon, il suffirait d'ouvrir des écoles pour que mécaniquement des prisons se ferment, ou qu'un parent doué et vertueux engendre à tout coup des enfants doués et vertueux. Cette liberté permet justement l'errance de l'homme quand par exemple il fait un choix belliciste. Même les meilleures structures de paix pourraient toujours être détournées de leur fin pacifique par des bellicistes. Hitler investissant et dénaturant la République de Weimar en est l'exemple parangonal. En outre, même la loi peut pervertir, comme les lois nazies pervertirent l'équivalent d'une génération d'Allemands. Et inversement une loi bonne, c'est-à-dire aux nobles objectifs, peut être pervertie à son tour par des moyens pervers. La plupart des moyens de guerre utilisés par le bellicisme pervertissent la fin bonne ou jugée telle (sauver la patrie, étendre la civilisation chrétienne. Même par un principe imparfait mais à volonté pacifique comme celui de la guerre juste utilisé jusqu'en 1990 dans la guerre du Golfe conduit à la perversion quand il n'est pas complété par des institutions et des structures de paix proposées pour le remplacer.

L'aporie se résout ainsi. Il y a un mouvement dialectique entre la vertu et la science chez les hommes et ce mouvement est dans l'Histoire et dans l'individu. On n'acquiert pas la vertu sans quelque science, ni la science sans quelque vertu. Deuxièmement, l'individu libre n'est pas seul; il vit en société et celle-ci l'éduque. Il faut une compréhension dilthéenne de cette vertu et de cette science pour dénouer leur opposition conceptuelle qui semble irréductible. On sait qu'il y aura toujours des feux et des pyromanes, mais les services urbains des incendies en réduisent le nombre et l'intensité. Ainsi par cette vision progressiste on dénoue l'opposition vertu-science en constatant dans l'Histoire que plus jamais ne sont revenues dans nos villes modernes les incendies catastrophiques de Londres en 1666 et de Chicago en 1871. De même qu'on a déjà dit que les famines venaient de la paresse des paysans, on opposait alors la liberté du paysan à faire le mal (paresser) à ce bien qu'est la prospérité née de la vertu de travail. Pas de vertu pas de pain, disait l'aporie. Aujourd'hui, en Occident, on a plus de pain qu'on peut en manger; et on peut parier qu'il y a encore des cultivateurs paresseux. De même pour la guerre, il pourra encore exister des hommes caractériellement violents, mais la guerre pourrait disparaître par cette même action intellectuelle et volontaire, de l'ordre des institutions bonifiées par l'éthique, qui est une véritable science. Si on bloque la réflexion sur l'opposition vertu-science en limitant la discussion à l'homme individuel toujours sensément le même à chaque génération, la dichotomie se fait aporie. Une compréhension par le développement historique permet de sortir de l'aporie.

Lorenz qui unit la science et le projet éthique pacifique dénoue une deuxième aporie. Elle pose la nécessité de distinguer entre l'Humanité, les Groupes (qui peuvent être bellicistes ou pacifistes), et l'homme individuel. Cette aporie met l'accent sur l'impossibilité d'une paix définitive au sens absolu pour l'humanité puisque cette dernière n'est qu'une abstraction et que seuls les individus libres existent et que seuls de groupes font la guerre. Par leur liberté individuelle ils peuvent projeter toute l'humanité dans une guerre, ce qui rend une paix universelle définitive au sens absolu impossible à espérer. En d'autres termes, l'humanité en tant que concept n'est pas douée de liberté, seuls les hommes individuels sont dotés de réalité et de liberté. Le choix belliciste, qui est du ressort de la liberté, est une virtualité qui existerait toujours.

Deux arguments réduisent l'aporie à néant: l'homme individuel, qui vit dans un peuple, dans une histoire et dans une civilisation données n'est pas Adam ou Robinson Crusoë, ni le groupe originel perçu à la manière du groupe fictif des hommes du Léviathan de Hobbes, ni même la réalité légendaire des Pèlerins du Mayflower. Les individus et les groupes sont éduqués, dressés, contrôlés les uns par les autres à tel point que leur capacité théorique de faire le mal (devenir bellicistes et déclencher une guerre) s'amenuise au fur et à mesure que l'Humanité (groupe très réel de 5 milliards d'habitants) construit et perfectionne ses moyens, comme le service des incendies de tout à l'heure, pour obtenir et préserver la paix. Rester bloqué à l'opposition liberté individuelle irréductible en son fonds à toute éducation éthique versus ensemble de l'Humanité toujours victime éventuelle de cette liberté dangereuse et enceinte de quelque guerre future est encore plus susceptible d'aporie. En effet, l'être social et historique existe aussi dans la liberté de ceux qui ont ou qui auraient des choix bellicistes. En fait, ce type d'opposition existe bel et bien et a été voulu et recherché par l'homme mais dans les jeux de sociétés et dans les sports ou la compétition seulement. Là, l'homme y a vu son plaisir pacifique et humaniste. Dans les réalités politiques des groupes et des États, l'homme historique a tenté systématiquement au cours de son histoire de débloquer, souvent avec succès, ces oppositions réelles en créant des institutions de règlement pacifique au service d'une convivialité multiforme dans la Cité et de bon voisinage entre Cités. Ériger ces oppositions en faits de nature inamovibles ou déterministes crée artificiellement l'aporie. Pire, c'est transformer l'homme en bête que de le croire a priori inaccessible en totalité à l'éducation donc à l'éthique. Voilà aussi pourquoi il faut que la philosophie politique et la philosophie de l'Histoire soient en accord avec cette évolution historique pour résoudre les apories de ce genre qui ont comme origine des mimétismes inappropriés à la compréhension de leur objet qui est la paix. Pire, croire l'homme vicieusement accablé d'un mal radical c'est encore traîner les pauvretés culturelles du péché originel, comme si le siècle des Lumières n'avait pas eu lieu. Ce fatalisme est une justement une cause de guerre parce qu'il paralyse les coeurs pacifiques qui n'osent même pas croire que leur fond est la vraie nature de l'homme. Comme si Mozart doutait de son talent.

L'aporie peut aussi se résoudre par la définition de la liberté. Nous acceptons l'idée de Hannah Arendt selon laquelle le concept de liberté est d'abord un concept politique; il a été transféré analogiquement -et bien malencontreusement- dans le sujet et dans sa psychologie intime, et dans un rapport assez trouble entre ses désirs/besoins et la volonté/délibération. Autrement dit, se dire libre par rapport à ses désirs et à ses besoins c'est penser cloche et bancal. Le transfert du concept de liberté vers un autre domaine que celui d'origine a ouvert en philosophie un puits sans fonds, une logomachie. Nous privilégions l'acception politique du concept de liberté qui serait son premier sens, le seul qui soit adéquat. S'il faut à tout prix utiliser le concept pschologique de liberté, disons pour couper court qu'on n'a pas le choix de nos désirs et de nos besoins mais bien celui des moyens et du temps de les satisfaire ou de les moduler.

En fait, cette aporie résolue ouvre et pose deux très graves questions: Qu'est-ce que l'homme et qu'est-ce que la nature? Et la même réponse à peine plus développée résout l'aporie qui voudrait opposer l'homme et la nature ou qui voudrait poser de l'homme et de la nature une conception qui les rendrait absolument incompatibles avec une évolution historique de l'homme vers la paix. Il est vrai qu'existe une véritable marche vers la paix mais elle n'est pas du ressort exclusif de la nature entendue comme le lieu exclusif des déterminismes biologiques mais bien de la nature humaine comme lieu proprement humain de la volonté libre.

Bref, la nature donnant à tout homme le désir de paix fait en sorte que sa liberté (politique) fait de la paix un progrès dans son Histoire. Cette paix et cette histoire demeurent inachevées parce que tout n'a pas été donné à l'homme par la nature, ce qui justement l'a rendu projectif et perfectible.

De la même manière par Lorenz sera résolue la quatrième aporie qui buterait sur l'énigme du devenir pacifiste ou du devenir belliciste chez l'homme. En effet, le concept psychologique de liberté (intérieure), si nous l'acceptons pour les fins de la discussion de cette dernière aporie, nous amène à poser l'aporie en ces termes: le caractère unique et prodigieux de la liberté humaine permet les perversions comme celle de diriger vers la violence et la guerre des créations qui avaient à l'origine essentiellement une finalité de paix. C'est le cas du couteau et du feu et de l'ingénierie moderne. En effet, même un empire universel, même une institution suprême gardienne de la paix pourraient se pervertir comme l'ont été l'empire romain dont le gouvernement impérial tomba dans les mains d'une famille mafieuse, et le Bloc de l'Est d'avant 1989 asservi par une mafia stalinienne et bureaucratique. Il est vrai que la bonne fortune n'est pas constante dans les choses humaines. Une institution universelle de paix peut se pervertir, mais il y a un océan entre le possible et le probable. Se servir de son échec possible pour le croire inévitable, récurrent ou fatal est tout aussi inacceptable. C'est dénier, comme savent si bien le faire les pessimistes, les fatalistes et les archaïques, toute capacité de progrès éthique chez l'homme individuel et collectif. Ils nient ainsi sa vraie nature. Et s'ils sont logiques ils devraient se dirent anormaux ou dénaturés de tant désirer la paix pour eux-mêmes et pour les autres.

Le grand problème sera donc de savoir comment devient-on pacifiste et comment devient-on belliciste. Le sachant, dans le premier cas, quels sont les moyens pour éviter que nos enfants deviennent bellicistes et oeuvrer pour qu'ils deviennent pacifistes? Dans le deuxième cas, si la marche de l'humanité vers la paix est de l'ordre du désir et si le choix de la paix ou de la guerre, du ressort de la liberté qui relève de l'individu ou des groupes unis librement dans un choix pacifiste ou belliciste, comment empêcher les bellicistes de le devenir ou d'agir? Les pacifistes utilisent les biens pacifiques dans le sens de leur finalité première, les belliqueux et les bellicistes les en détournent; ce qui rendrait la paix aléatoire, déliée de la nature qu'on disait pacifique, tout comme de l'Histoire qu'on disait porteuse d'un progrès vers la paix.

La réponse à l'aporie est aristotélicienne; Lorenz l'a à peine modernisée: l'éducation a commencé ce progrès et l'achèvera. Le droit international qu'il faut parfaire et universaliser en est l'élément central. Même Aristote, théoricien de la Cité bornée sur elle-même, voyait d'un oeil favorable, dit-on, les ligues inter-Cités pour raffermir la paix. Ainsi la paix et la liberté politique seront dans les faits fortement unies sans que la liberté intérieure de l'homme travaille contre cette paix. C'est la raison de l'optimisme profond que la liberté permet à l'homme. Cette éducation consiste en la pratique des vertus que promeuvent tous les grands systèmes éducatifs du monde et qui se rapprochent dans leurs moyens et dans leur finalité par des media de diffusion conçus par l'homme, tels l'Unesco et les différents ministères de l'Éducation des quelque 200 pays du globe. L'extension et le renforcement du droit épauleront l'influence des seconds tout en étant logiquement leur création. Le politique éduqué crée et renforce l'institution de paix.

Cependant, il faut distinguer les vertus au niveau politique, qui sont accessibles à tous les hommes, et les vertus intellectuelles très inégalement réparties. Le-vivre-ensemble qui est l'essence du politique nécessite des vertus que tous possèdent sinon la société n'aurait même pas pu se constituer ou se perpétuer. La paix qui est à la fois l'effort multimillénaire et le projet de l'histoire humaine est donc du ressort de tous puisqu'il est la finalité du l'activité politique. Aristote disait bien que "c'est en vue de ce qu'il leur semble un bien que tous les hommes font ce qu'ils font". Même s'ils le font tout croche.

3. Aspect quantitatif

Si l'homme en quête de paix sur un espace choisi par sa libre volonté se bute à des désillusions parce qu'il a lui-même ensanglanté souvent le territoire qu'il a choisi pour vivre, certains se demandent si nous pourrions connaître le fin fond de ces réalités humaines... en comptant simplement. Ces savants veulent comprendre, par la quantité et par les sciences qui utilisent la quantification, cet espace que l'homme s'est trouvé et qu'il a modifié en vue d'y vivre en paix. Comme on compte profits et pertes, avoirs et dettes, ils veulent arpenter cet espace pacifié pour vérifier s'il mérite bien son nom. À leur façon et sans doute sans le savoir, il entérine Aristote qui dit que "l'espace est quantité". Mais ils sont plus pythagoriciens encore que lui. Ils croient que la quantité, seule ou dominante, est le critère le plus probant des vérités sur la paix et la guerre chez l'homme.

Indirectement, ces savants quantitativistes sont à leur façon une preuve que l'espace pacifié est celui que les hommes veulent renforcer par une paix plus solide. Leurs travaux étaient animés d'une volonté essentiellement pacifique de mieux connaître cette partie sombre de l'homme en guerre pour l'aider à en sortir pour son plus grand bien.

La pluridimensionnalité de la guerre semble nous interdire toute compréhension autre que descriptive comme s'en contentent souvent les historiens classiques. C'est à partir d'un concept général neuf que chacune reprendra sa juste perspective. C'est justement parce qu'ils ne disposent pas d'un concept général pertinent que les savants, notamment quantitativistes, n'aboutissent pas à une compréhension adéquate. Certains savants ont voulu nier que l'homme se dirigeait par son Histoire ou par sa nature vers la paix. Ils ont essayé de le démontrer par la méthode quantitative en traitant toutes les données chiffrées disponibles. Bel effort dont nous avons pu tirer des conclusions inverses en suivant justement leur méthode qui, comme dit Aristote de la sienne, "apporte une preuve en recourant aux faits".

Les savants et chercheurs quantitativistes (Otterbein, Sorokin, Bouthoul, Wilson mais à l'exception de Lorenz) essaient généralement d'évacuer ou de minimiser, quand ce n'est pas dénaturer, la dimension éthique en la reléguant au rang d'"accomodation" à une situation dangereuse ou à cette "démotion" sans grand intérêt. Bouthoul la tax même de "pensée magique". Cette pensée magique serait toute bonne pour les naïfs qui pensent par des discours sur la paix ou des marches pour la paix exorciser le mal-guerre du corps social malade comme les sorciers de jadis et avec aussi peu de succès. Otterbein refuse que ces "émotions", ces "accomodations" et ces "discours" soient la phase éthique active et efficace de la réalisation effective d'une paix durable que les hommes au cours des âges ont voulu construire. Cette construction éthique, domaine de la Philosophie et de l'Histoire, est occultée par les scientifiques quantitativistes pour l'unique raison qu'elle est incernable par leur méthode. Cependant, il est absolument nécessaire à l'humaniste de fréquenter la pensée scientifique et l'Histoire événementielle des guerres pour ne pas subir le reproche contraire qu'il adresse au scientifique. Il doit, avec la force que donne la modestie, river la spéculation et l'idéal aux faits précis des réalités multiformes et changeantes de tous les phénomènes de la paix et de la guerre dans l'Histoire comme Aristote l'a toujours préconisé dans Les Politiques. Descartes nous donnerait le même conseil de fréquenter différentes disciplines pour trouver la vérité par chacune d'elles:

"toutes les sciences sont tellement liées ensemble (...) que si quelqu'un veut chercher sérieusement la vérité, il ne doit donc pas choisir l'étude de quelque science particulière: car elles sont toutes unies entre elles et dépendent les unes des autres".

Non seulement donc la psychologie et la sociobiologie nous furent nécessaires, mais le seront l'histoire quantitative, l'histoire de la philosophie, la géographie et l'économique.

Les ouvrages, parmi des milliers, qui traitent de ces questions sont d'une diversité aussi grande que les facettes du sujet. Nous en avons retenu trois qui nous parurent les plus significatifs parmi la centaine que nous avons consultés. Il s'agit des ouvrages d'Otterbein, Sorokin, et Bouthoul. Allons directement à leurs conclusions pour vérifier si notre proposition centrale, "l'évolution historique de l'homme vers la paix," a, d'un point de vue strictement quantitatif, quelque chance d'être fondée. Otterbein nous donne des preuves empiriques à cette marche de l'humanité vers la paix. Car, dit-il,

"un haut degré de sophistication militaire entraîne une augmentation de la mortalité, mais n'entraîne pas une hausse de fréquence des guerres civiles".

Ce qui démontre que le nombre de morts n'est en rien causé par une férocité exponentielle chez l'homme, mais plutôt par les perfectionnements technologiques de son armement. Tamerlan n'était pas moins féroce que Hitler mais il était moins bien équipé. Cette conclusion infirme l'argument de la croissance de la férocité de l'homme appuyée sur le nombre des victimes accru lors des deux guerres mondiales. Ce dernier fait-massue était l'argument le plus évident et le plus péremptoire avancé contre toute idée, jugée utopique, d'une éventuelle marche de l'humanité vers la paix. Il ressort au contraire que la sophistication militaire est la preuve non de la férocité mais de l'inventivité de l'homme; il s'agit d'une inventivité détournée de ses fins pacifiques ou d'une inventivité utilisant de mauvais moyens pour obtenir le bien recherché comme c'est le cas, nous le verrons plus loin, des belliqueux qui recherchent quelque bien par de mauvais moyens. L'idée d'Otterbein peut être illustrée par une banale métaphore: le choix du moyen pour aller à Montréal, en auto ou à bicyclette. Ce choix des moyens n'influe en rien sur la finalité qu'est la destination; il n'en change que la commodité ou la rapidité.

Pour avoir tiré une conclusion hâtive de ce fait-massue, ces auteurs ont subi ce qu'on pourrait appeler la "dictature du fait". Elles ne veulent rien voir d'autres que les faits, toujours passés, et toujours décantés des projets, idéaux et rêves qui les firent naître. D'où leur impossibilité, voire leur répugnance, à concevoir cet ensemble de faits porté par une finalité qui le porte et le dépasse, comme le sont tous les projets que l'humanité n'achève jamais et qui sont repris par la nouvelle jeunesse de chaque génération. Nous percevons nettement ce trait de méthode généralisé chez Otterbein, Sorokin et Raymond Aron dont Paix et Guerre entre les nations reste entaché de cette scientificité étroite, collée aux faits, dont elle subit la dictature, à qui elle refuse leur but ultime qu'ils n'ont pas encore en eux, dit leur méthode, puisqu'ils ne l'ont pas encore atteint. Ils confondent "finalité et résultat" dirait Henri-Paul Cunningham. L'humanisme généré par l'optique philosophique consiste à couronner cette montagne de petits faits précis par la grandeur éthique et projective de l'Homme.

Le concept d'"espace pacifié" que nous avons proposé se trouve confirmé par l'idée que "la centralisation [du pouvoir dans un État] entraîne la cessation de guerre par les voies diplomatiques". En effet, l'espace pacifié par sa nature centralisatrice issue de la grégarité même de l'homme permet l'émergence d'un outil pacifique que sont les voies diplomatiques, lesquelles "augmentent les chances de survie d'un État en guerre qui veut faire la paix". Cette centralisation est historiquement à mettre en parallèle avec l'idée thomiste de la guerre juste où seul le Prince est en droit légitime de faire la guerre, rendue illégitime chez les groupes et personnes privées. Dès lors, l'État composante structurelle de l'espace pacifié est une cause de paix. Ce qui est fort oublié, ou contesté, depuis que les États sont considérés comme les véritables belligérants. Ils ont réussi au contraire à éteindre la guerre en leur sein en la projetant à leurs frontières. Ce fut un très long processus historique disparu de la mémoire des hommes tant il souffrait de ratés et, surtout, parce que l'État, enjeu des guerres civiles, semblait souvent travailler à contre-courant du principe de sa profonde constitution. Ce paradoxe, cette apparente négation du principe de l'État par l'État lui-même résulte de la projection à ses frontières, hors de son sein, de la guerre comme l'étude anthropologique de l'homme romain faite par M. Meslin l'a démontré. Cette évacuation, elle-même violente, constitue son paradoxe quand elle avait pour fin l'ultime paix à l'intérieur du corps social dont l'État est la structure. Ce processus, inachevé cachait sa finalité pacificatrice même, comme l'esclavage décrié pendant deux millénaires cachait le "progrès" qu'il était sur l'anthropophagie qu'il avait remplacée.

Les causes de la guerre sont diverses; leur importance quantitative relative est l'objet d'innombrables spéculations. Otterbein démontre quantitativement que les raisons de prestige sont plus omniprésentes comme causes de guerre que les raisons économiques. Le "Arès est dans la poitrine" d'Alain est ainsi confirmé, de même qu'est infirmée la thèse léniniste que la guerre a pour cause quasi-unique les raisons économiques, elle-même distorsion de l'explication strictement marxiste de la guerre. Le chapitre qui traitera spécifiquement de l'économie et de la guerre démontrera plus loin dans le sens d'Alain et d'Otterbein que l'économie, stricto sensu, et plus encore la science économique, sont plutôt des facteurs de paix.

Otterbein démontre également que la théorie de la dissuasion [être puissamment armé pour dissuader un éventuel agresseur] n'a pas de fondement empirique. L'agression appelle les représailles: l'agressé n'est pas pour autant découragé ou dissuadé par la force de son agresseur. En effet, c'est le contraire qui est vrai. Il y a corrélation entre sophistication militaire et guerre d'attaque extérieure, mais non avec guerre extérieure défensive. D'où la nécessité des derniers chapitres de cet essai où je proposerai la continuation de la construction des espaces pacifiés par voie confédérale et par gestion commune de la sécurité. Ensuite, est confirmée l'idée qu'une volonté active de paix, à quelque niveau qu'elle s'exerce, n'a point le caractère illusoire ou inefficace que les fatalistes ou bellicistes lui attribuent méprisamment. Otterbein démontre par l'Histoire quantitative que Vis pacem Para bellum est une contre-vérité. Cet adage romain ne convient qu'à la mentalité impérialiste romaine, non à l'Histoire universelle dans son ensemble. Pour vérifier cette évolution pacifiste de l'homme, non seulement comme Otterbein le fit dans l'ordre des faits, mais aussi dans l'ordre des idées de Thucydide à Alain, voyons comment ce Grec de l'époque classique voyait ce problème des rapports entre la guerre offensive et la guerre défensive:

"Il n'arrive, en effet, jamais ni que l'ignorance vous force à faire [la guerre], ni que la crainte, si l'on croit en tirer profit, vous en détourne" dit le Syracusain Hermocratès en -423.

Le rapprochement entre Otterbein et Thucydide est intéressant parce qu'il rend compte des diversités très difficilement conciliables des différents discours sur la paix et sur la guerre, des accents et des points de vue comme autant de couleurs d'un kaléidoscope. Otterbein, dans sa vision scientifique quantitativiste moderne, voit la guerre comme un élément physique qu'est la société tout entière. Thucydide la voit comme un choc des volontés; Hegel comme le Tribunal du Monde; le pacifiste comme un fléau dû au bellicisme anti-humaniste, à la manière des Israélites qui la voyaient comme un fléau de Dieu. Quant à nous, la guerre résulte de l'incomplétude éthique de l'humanité et de l'inachèvement de la logique ultime de l'espace pacifié.

Il est essentiel par exemple de savoir que sur les 46 sociétés étudiées par Otterbein, quatre (4) ne guerroient pas, trois (3) guerroient seulement pour la défense, dix-neuf (19) pour la défense et le pillage, quinze (15) pour le prestige, le pillage et la défense, et neuf (9), outre ces trois raisons, pour le contrôle de l'ennemi. Otterbein nous apprend aussi qu'il n'y a aucune corrélation entre la guerre civile et la guerre étrangère, comme le confirme aussi Sorokin. Ce qui pourrait expliquer à notre avis l'échec de Lénine dans son appel aux progressistes en 1914 de transformer la guerre interétatique européenne de 14-18 en guerres civiles insurrectionnelles. Il n'a pas été servi par la cause, fondée corrélativement par les scientifiques quantitativistes et éthiquement par Alain, que la haine ne se divise pas et se dévie assez mal.

Otterbein nous instruit sur le fait que les guerres sont causées par des hommes membres d'organisations politiques, aussi bien que militaires. L'habit ne fait pas le moine, ou l'épée a tous les uniformes; ce qui complique nos observations et nos analyses. En effet, l'institution exclusivement politique (le Parlement, La Chancellerie, le Congrès) ne se distingue plus des institutions exclusivement militaires (Le ministère de la Défense, l'Armée, le Conseil de guerre), rappelant que l'Ecclésia grecque et le Sénat romain conjuguaient l'activité politique avec les deux mains civile et militaire. Cela jette le trouble dans la stratégie pacifiste qui cherche à promouvoir la paix dans le trop exclusif moyen de réduire le rôle et l'importance des seuls effectifs et institutions militaires, telle l'initiative suisse de novembre 1989. Il allait de soi alors que Otterbein reliât la guerre à la structure socio-politique et non à l'environnement géographique ou le mode de subsistance, ou les facteurs économiques. Ce qui rejette les thèses traditionnelles de la géopolitique, du marxisme et de l'aristotélisme (en partie) dans leurs explications du phénomène-guerre. En somme, je ne tue pas parce que je suis à telle ou telle place, ou même parce que j'ai faim. Mais parce que j'ai décidé de tuer, ici ou là, pour manger. Je refuse d'avoir faim comme tant d'autres sans tuer. Prosaïque langage qu'une théorie assez longue devra démontrer dans les chapitres consacrés à la géographie et à l'économie.

L'entreprise quantitativiste (comprendre en quantifiant inductivement les données) s'opposerait donc à l'entreprise conceptuelle (comprendre par des concepts neufs qui renovent la perception de ces données), au sens qu'elles n'aboutiraient pas aux mêmes conclusions. Mais la première, même dénuée de concepts neufs adéquats, est fort éclairante. Certains ont relevé ce défi. Sorokin pour sa part a voulu exhaustivement, comme Otterbein, saisir les phénomènes guerriers et révolutionnaires par une méthode quantitative complète. Il disposait de données chiffrées sur les populations, les combattants, les victimes et les chronologies guerrières de sept pays européens, des origines historiques jusqu'à l'aube du XXe siècle. Entreprise colossale de collections de faits, d'analyses, mais aussi pleine d'incertitudes, critiquables en plusieurs aspects mais qui nous fournit quelques vérités solides et encourageantes. Voyons d'abord les critiques dont il peut être l'objet.

1. Analyse critique:

Sorokin a analysé 1622 perturbations violentes sur vingt-cinq (25) siècles! Sa quantification pondérée est une méthode "organico-proportionnelle" qui élimine tout aspect culturel de la "disturbance" (soulèvement, émeute, révolution) qu'il analyse. Tout l'aspect éthique, idéologique, philosophico-politique, psychologique et social est évacué par la quantification qui agglutine dans des totaux, des moyennes et des corrélations de ces "data" exclusifs, tous les aspects non-quantifiables. Cette méthode est erronée parce que ces aspects non quantifiables sont d'une extrême importance dans une guerre ou une révolution. Ils le sont beaucoup plus que la durée de la guerre, son extension géographique ou même le nombre des victimes. En effet, il pourra ainsi sous-estimer les guerres médiques où la naissance de l'Occident se joua; sous-estimer la victoire de Charles Martel en 732, selon les critères quantitatifs exclusifs et, de ce fait, distortionnants. Un autre exemple, ses indices composites pourraient donner la même valeur chiffrée à un très violent carnage dans une petite ville (Oradour-sur-glane, le 10 juin 1944 avec ses 643 victimes) et à un mouvement de grande ampleur comme l'insurrection hongroise de 1956 avec dix-mille blessés et le dimanche rouge à Saint-Pétersbourg le 22 Janvier 1905 avec plus de mille morts. La quantification masque et peut dénaturer la réalité plurielle des faits, précisément l'individualité des événements majeurs et leurs conséquences immenses. À l'opposé, il y a des guerres, ou des "disturbances", souvent de grande ampleur quantitative dans le nombre des morts, qui sont des matchs nuls, donc sans importance ou conséquence historique. Par exemple, les massacres mongols en Asie, ottomans au Péloponnèse; ou des guerres fameuses, comme la guerre anglo-américaine de 1812, les expéditions napoléoniennes en Égypte et à Saint-Domingue, qui furent des bains de sang sans conséquence historique majeure. Par ailleurs, d'autres guerres ou révolutions, quelque soit le nombre des victimes, sont capitales, tels Salamine (-480), Alésia(-520), Manzikert (1071), la grande Armada (1588), Yorktown (1781). Autrement dit, le poids des guerres est qualitatif...

D'autre part, l'Europe (sept pays considérés par Sorokin) est, même dans sa totalité et pendant trois mille ans, un cadre trop étroit pour tirer des conclusions universelles sur la guerre et sur la révolution. Il manque toute l'Asie, l'Afrique, les deux Amériques et l'Océanie, soit parce que les données chiffrées manquent ou que la période chronologique est trop courte. Sorokin les exclut, car ces régions ne fournissent pas les "data" quantitatifs nécessaires à sa méthode. Or, si on utilise plutôt le concept d'"espace pacifié" (territoire et population), des simples cartes d'Histoire ou d'atlas historiques de ces larges et importantes régions nous permettent d'avoir une vision, voire des conclusions beaucoup moins pessimistes que celles de Sorokin. Le concept exprime l'hypothèse que les collectivités humaines, malgré les guerres, ont réussi à construire et agrandir leur habitat et leurs institutions. C'est presque invariablement, sur tous les continents, le même cheminement spatial qu'a connu l'évolution politique territoriale de la Mésopotamie, cent fois repris, dont nous avions décrit le schéma aux chapitres précédents.

Cependant, l'Europe, non seulement n'est pas un cas apte à l'universalité des conclusions, d'où les impasses éthiques des philosophies hégélienne et marxiste sur leur philosophie politique en regard de la guerre, mais elle demeure un cas d'espèce, et cela pendant trois mille ans. L'Europe médiévale et moderne est dans une large mesure un ancien espace pacifié romain fractionné en parties, toutes individuellement, même dans sa partie non romanisée, attelées pendant 1500 ans à l'effort de reconstitution de l'empire romain d'origine et, cela, par le moyen inefficace des guerres intestines européennes. Voilà pourquoi, à ne considérer que l'histoire européenne, les guerres sont si récurrentes et l'espace pacifié un concept si peu visible et si peu évident, s'il est presque toujours jumelé à la guerre dans son extension à vocation pacifiante. Les monarques européens, nourris d'Anabase et de Guerres des Gaules, avaient oublié que Rome n'a pas grandi son espace pacifié par la guerre seule, mais par l'association, le droit municipal et par une structure de gestion quasi-municipale aboutissant à l'octroi, en 212, du droit de cité romain. L'échec européen, jusqu'en 1957, de reconstituer l'espace pacifié romain est donc une piètre base empirique pour répondre à la question de savoir si la guerre décroît dans l'Histoire humaine ou si l'humanité marche vers la paix.

Même en ses parties fractionnées le mouvement pacificateur se constate, notamment dans la formation de la France médiévale, de la Russie des Tsars et de l'Italie du Risorgimento. Mais l'Europe en tant que telle, de 410 à 1957, fit du surplace en tant qu'imitatrice de l'espace pacifié romain. Ce sont ses parties nationales d'aujourd'hui qui prirent 1500 ans à se refaire en espace pacifié à partir des fragments d'État restants après la débâcle des grandes invasions, qui furent doubles, en détruisant l'empire romain et celui de Charlemagne. Cet échec européen masque à Sorokin la croissance de l'espace pacifié. Il est vrai que l'espace pacifié s'est développé avec une extrême lenteur sur cette Europe en perpétuelle déstabilisation par ses propres parties qui se reconstituaient sur une base conflictuelle de plusieurs centres (les différentes capitales européennes). Sa lenteur résulte de ses échecs.

D'autre part, Sorokin lie la montée de la violence guerrière au passage d'une révolution culturelle à une autre, dont selon lui les pôles sont "Ideational" et "Sensate" que l'on pourrait grosso modo traduire dans une civilisation donnée par une culture, soit métaphysique (Ideational) ou matérialiste (Sensate), avec la mentalité et les comportements socio-politiques correspondants. Les XVIIe siècle, dernier siècle de la stabilité du système "ideational" est catégorié dans les siècles "low level disturbances". Mais sont exclus de sa quantification statistique les "causalties" opérés outre-mer, dans les pays coloniaux et amérindiens où s'exerçaient les rivalités coloniales européennes et les génocides indiens. Bref, encore un siècle européen à bellicité sous-évaluée. Sa thèse qui explique les pointes guerrières (VIIIe, XIIe, XIVe, XIXe, et XXe siècles) par la transition culturelle d'une culture "ideational" à une culture "sensate" souffre de lourdes exceptions. Les XVIe fut un siècle de guerres religieuses intenses, et sur tout le continent. Pourtant la mentalité des belligérants protestants et catholiques était "ideational" comme toute religion. Le XXe siècle, le plus sanglant de tous à cause de sa puissance technologique meurtrière incomparable, est tout entier "sensate" par les idéologies laïques qui s'y affrontèrent. En somme, que la mentalité générale ordonnée par une conception précise de la vie, qu'elle soit plus païenne ou plus mystique, n'affecte en rien la bellicité des hommes. Cette dernière conclusion de Sorokin confirme la nôtre concernant l'ambivalence de toute idéologie à l'égard de la paix et de la guerre.

Finalement, Sorokin propose l'unique grande généralité de son immense travail de quantification historique sur la guerre et la révolution. Elle consiste à affirmer que la guerre et la révolution atteignent en ampleur et en intensité leur zénith à l'époque précise qui supporte de "rapides transformations". Dans une quasi-tautologie, il associe en lien causal les révolutions et les guerres... au changement. Or, toute l'histoire des États-Unis et celle du Canada contredisent sa thèse principale. En effet, jamais d'aussi "rapides transformations" n'ont autant métamorphosé deux États en trois siècles: et le nombre de guerres extérieures fut restreint (1848 avec le Mexique et 1898 avec Cuba) si on en retranche toutes celles (1812-1914-1939) -la plupart- dont les origines sont métropolitaines (Londres), c'est-à-dire venant du monde européen en équilibre instable depuis toujours. Rares furent aussi les guerres intérieures ou révolutions (É.-U.:1860-65; Mexique:1913) et au Canada, presque rien (1837, 1885). Pourtant ces deux États passèrent toutes les phases et les transformations de la modernité. De "ideational" à "sensate", si on passe des missionnaires et mystiques aux marchands et capitalistes des XIXe et XXe siècles, de l'économie agricole à l'économie industrielle, de la rivalité coloniale à la souveraineté continentale, de la guerre franco-anglaise à la paix (relative mais certaine) linguistique et constitutionnelle au Canada, de l'exode rural à l'urbanisation quasi totale, de la juxtaposition de groupes ethniques rivaux d'origine européenne à leur harmonieuse cohabitation. Bref, ces "rapides transformations" seraient inhérentes à la guerre -nous croyons plutôt adjacentes- dans le cas européen, mais non dans le cas nord-américain. Ce qui démontre que cette corrélation est fortuite et non causale.

Sur l'avenir de la paix, Sorokin aboutit à des conclusions sceptiques: "I don't know". Il est sociologue et non philosophe, c'est-à-dire il n'a ni l'habitude, ni l'autorisation méthodologique d'utiliser le concept aristotélicien de finalité et d'en tirer tous les avantages. Pourtant, dans un tout autre ordre d'idées, Darwin osa puisque le mouvement de croissance par sélection naturelle indique un sens d'expansion, de mieux-être pour l'espèce et de vitalité générale. Le concept d'espace pacifié est de la même famille. Mais Sorokin le sceptique refuse cette finalité parce qu'il est prisonnier de ces "data" qu'il sait aligner mais qu'il ne sait pas faire parler. Un autre chercheur, Henri Laborit, lui aurait répondu tout le contraire, c'est-à-dire que "un organisme est avant tout une mémoire agissante, en perpétuel enrichissement"; un tel être est nécessairement doué d'intention et de finalité pacifique pour que sa mémoire l'enrichisse.

Inversement, Sorokin en fait dire trop à ces "data" en raison de la grande incertitude quant à leur validité quand ils proviennent de l'Antiquité et du Moyen Âge. En effet, le médiéviste Marc Bloch disait des Médiévaux qu'ils étaient affligés d'une espèce "d'inexactitude générale des esprits". Par une espèce de rigueur très exclusive de tout ce qui ne se mesure pas, Sorokin a exclu de son étude, mais surtout de ses explications, tous les aspects non très étroitement quantifiables, tels l'essor de l'éducation populaire, ou la démocratisation de l'enseignement, et sa grande influence pacifiste, dont les "marches pour la paix" dès 1947 sont le signe. L'accès à l'éducation universitaire pour l'élite intellectuelle de tout un peuple qui affine ainsi ses désirs de promotion sociale et nationale aux exigences de la paix. L'émergence d'un droit international, inachevé certes comme on l'a constaté dans la guerre du Golfe, mais suffisamment obligeant pour qu'un gouvernement contrevenant subisse la critique impitoyable s'il en viole les principes les plus clairs, comme Israël dans les territoires occupés ou l'Irak de Saddam Hussein au Koweit et au Kurdistan. Sorokin ne pouvait connaître les leçons retenues de la deuxième guerre mondiale, quecar son ouvrage est daté de 1937. Le sort que fut celui des chefs fascistes instruisit les chefs d'État d'après-guerre à la nécessité d'un "Vis pacem" confédéral et conservateur, sous forme d'alliances stabilisatrices. En cette fin de siècle encore plus éclairée, elles s'élargissent et se bonifient avec encore plus de sûreté et de stabilité. La croissance verticale (économique et culturelle) a remplacé avantageusement la croissance horizontale (territoriale). La volonté tenace de vivre en paix, mélange de très divers et très nombreux courants idéologiques convergents existe bel et bien. Sorokin en perçoit la réalité en reconnaissant qu'elle est partagée par "like most of the mankind"; mais il l'élimine de son étude parce qu'elle n'est pas quantifiable. Car le scientifique quantitativiste des sciences humaines, non philosophe par méthode ou parti-pris, subit la dictature des faits; il demeure dès lors insensible au rêve idéaliste, si agissant dans le comportement des hommes et celui millénaire des peuples pour la construction de cette paix durable d'où ils trouvent à chaque génération d'inépuisables énergies. Pourtant et à leur insu, Sorokin, comme la sociobiologie de Wilson et de Lorenz ainsi que l'histoire criminologique de Chesnais, nous donnent des éléments très solides pour cette démonstration.

2. Apports positifs:

Sorokin écrit:

"In the life history of nations, the _magnitude of war (...) tend to grow in the period of expansion (...) and decline in the period of decay".

Or j'affirme précisément que l'humanité construit des espaces pacifiés et rejette la guerre à ses frontières pour justement vivre en paix à l'intérieur, comme si elle balayait la poussière hors du domicile. Voilà l'ambiguïté du phénomène-guerre dans l'Histoire. On la fait pour ne plus la faire. "Nous venons de nous battre pendant cinq ans pour que cette guerre soit la dernière" disait-on dans un journal canadien en 1920. Sorokin, indirectement et en d'autres mots, confirme notre proposition. La guerre a lieu, d'une façon non nécessaire, lors de la construction de l'espace pacifié. Non nécessaire parce que l'homme doué de liberté et d'imagination aurait pu procéder autrement. La guerre diminue donc en nombre et en intensité lorsque cet espace est construit, à l'intérieur tout au moins. Mais arrêter la guerre interétatique, qu'on a rejetée aux frontières, est un processus historique paradoxal généré par la conscience de l'homme et qui demeure, tous en conviennent, inachevé.

Sorokin ajoute que "War ist the result of the concurrence of many factors (...) non single factor explains all wars". Cette multicausalité de la guerre, qui répond à celle de l'agressivité, est aussi confirmée par Otterbein et par Bouthoul. Mais nous sommes sceptiques en raison du fait que, dans un enchevêtrement de causes, certaines agissent plus puissamment que d'autres; Aristote l'affirmait déjà avec les concepts qui étaient les siens: la matière, disait-il est moins cause que la forme. L'idée contraire de Sorokin conduit à de très mauvaises interprétations, à la fois pour le philosophe qui veut conclure intuitivement trop vite sans se plier à la connaissance du plus grand nombre de faits empiriques et historiques possibles et pour le scientifique quantitativiste qui néglige la compréhension éthique de l'homme et des sociétés.

Le psychologue, Freud notamment, voit des causes individuelles pathologiques à la guerre; le sociologue et politicologue, des causes multiples d'origine sociale et culturelle. Mais comme les guerres sont la plupart du temps des affaires d'État et de chefs d'État, c'est-à-dire leur privilège exclusif, il est très éclairant de comprendre ce qui se passe dans la tête des chefs.

Dans le cas de Mussolini et d'Hitler, tous deux anciens blessés de guerre, l'idéologie fasciste et le tempérament personnel semblent se cacher l'un à l'autre. Nous avons résolu cette aporie dans un chapitre précédent. Nous savons que c'est Alain qui a le mot de la fin sur la cause ultime de la guerre quand il dit que "Mars est poitrine et non ventre". En effet, c'est bel et bien Périclès, Alexandre, César, Napoléon, le vieux François-Joseph qui déclenchèrent les guerres. Il est vrai que les peuples les suivirent et qu'il y a des environnements propices, ou défavorables, au déclenchement des guerres. Mais les chefs seuls, ultimement, décident d'entraîner leurs sujets ou citoyens dans la catastrophe, sinon le mot "chef" n'aurait aucun sens. C'est justement la phrase cinglante que le roi Hassan II du Maroc a lancée publiquement à un ministre des affaires étrangères qui voulait discuter d'égal à égal avec sa Majesté: "Avez-vous le pouvoir de faire la guerre ou la paix?". Dans tous les États, le pouvoir de déclencher la guerre appartient au chef de l'État, sinon au pouvoir parlementaire.

Sorokin dit aussi que les cultures idéalistes ("ideational") et les cultures matérialistes ("sensate") ne sont pas plus guerrières les unes que les autres. Il corrobore le chapitre de cet essai dans lequel je conclus que l'idéologie, religieuse ou laïque, définie comme double réalité de principes et de praxis, est ambivalente face à la guerre et à la paix. Il y a dans toute idéologie des hommes raisonnables et vertueux, ou pathologiques et vicieux. Dès lors, celui qui l'emportera en chacune l'infléchira vers la guerre ou vers la paix. Conséquemment, des hommes particuliers enivrés de passions violentes irrépressibles ou butés dans une obstination fatale précipitent des peuples entiers dans la guerre. Voilà le fait fréquent, indéniable mais évitable, mieux, régressible. Car l'humanité intelligente, éprise du Bien et du Beau, globalement et historiquement est la plus forte. Sans cela, il y a longtemps que nous aurions tous péri. C'est justement ce que refusent de croire ceux qui non pas la vision dynamique de la paix qu'ils réservent uniquement à la guerre. Leur scepticisme est indéracinable comme celui dans l'Antiquité qui ne croyait pas à la disparition définitive de l'esclavage, ou comme celui de nos contemporains qui ne peuvent croire à la disparition très probable, mais encore lointaine, du travail humain par le développement technologique. Il y a des utopies qui ne se sont jamais réalisées; mais d'autres, tels l'instruction gratuite et les services de santé accessibles, se sont bel et bien en Occident diffusés non seulement pour le plus grand nombre mais pour tous. C'était une utopie il y a à peine cent ans.

À leur défense, disons d'emblée qu'il n'est pas du tout évident que l'Histoire du monde soit une marche progressive vers la paix; elle nécessite une démonstration. Il y a deux ordres d'objections qui nous sont habituellement présentés. D'abord les Cassandres d'aujourd'hui, se sentant au bord du gouffre nucléaire durant la guerre froide et maintenant devant les accidents de type Tchernobyl ou les possibles actes terroristes nucléaires, affirment avec pessimisme l'inéluctabilité de l'hiver nucléaire pour toute l'humanité si la course aux armements se maintient au rythme des années 70s et 80s. Ce fatalisme atavique, peu articulé mais profond et tenace, tire son origine du fin fond de la conscience historique tant les horreurs de la guerre parsemèrent l'Histoire avec une récurrence décourageante. La permanence des guerres, en presque toute société et chez la plupart des générations, a imprégné de crainte fataliste toute la conscience des hommes dans leur réflexion sur le phénomène-guerre tour à tour fascinant, craint, haï, ou adulé. La guerre est devenue au cours des âges aussi "naturelle" que la société elle-même, d'où le glissement de la pensée vers l'opinion que la guerre est indéracinable en tant que phénomène humain relevant de la liberté naturelle, voire biologique.

Il y a une autre objection à l'idée que l'Histoire serait une marche de l'homme vers la paix. On y voit une reprise de l'idée chrétienne que l'Histoire ait un sens; en ces temps modernes où le hasard, l'absurdité ou tout simplement l'incapacité de mesurer, quantifier ou prévoir ce sens comme on prévoit la météo compose le credo du savoir, cette marche, qui ressemble de loin à celle de Moïse dans le désert, est une sorte d'hérésie archaïque ou réactionnaire. Cet argument se réfute aisément a contrario. Imaginons le sens contraire: que l'Histoire de l'Humanité ait été une marche vers la guerre. Il tombe sous le sens qu'il y a longtemps que nous aurions connu l'extinction. Et si l'argument se limite à dire, comme Sorokin dont nous avons analysé les thèses, qu'il n'y a aucun mouvement ou tendance à déceler dans un sens ou dans l'autre, il suffit de répondre que cette vue pessimiste suppose que l'être historique collectif qu'est l'Humanité pensante fut sans projet, sans prévoyance, sans progrès et, à la limite, sans intelligence si cette dernière se mesure tant soit peu par la capacité de projeter, prévoir et progresser. Ce froid pessimisme est aussi aggravé par une inversion éthique dans laquelle fut érigé en vertu l'acte de tuer son voisin, et en art ou en science celui d'en tuer un très grand nombre par le seul art ou science de commander une armée. Comme si le progrès grandissait aussi par et dans l'art de tuer, comme chez Machiavel et chez Clausewitz. Ces trois raisons infirment donc les bases de leur scepticisme apocalyptique.

Sorokin affirme en outre que "the main weapon against war est the crystallisation of the system of cultural value and social relationship". Voilà une conception très immobiliste de la paix. Et si une mentalité belliciste se "cristallisait", comme chez les Spartiates et les Utes, ou comme chez d'autres peuples aux valeurs culturelles militaristes, cette cristallisation amènerait l'affaiblissement, voire la disparition, du peuple tout entier comme Toynbee l'a démontré . L'identification de l'idéal culturel d'un groupe social avec la mort, fût-elle avec celle que l'on réserve aux seuls ennemis, finit par atteindre la nation qui la brandit comme arme pour sa survie. Mais légèrement modifiée, cette affirmation de Sorokin peut s'approcher de la conception plus dynamique que j'expose en cet essai. En effet, la construction de l'espace pacifié impose des règles de conduite à l'intérieur et à l'extérieur du corps social. Ce travail stabilise (cristallise) les rapports sociaux et les relations inter-groupes, en canalise les énergies, non pour les éteindre, mais pour les discipliner, oeuvre idéologique de tous les conservatismes mais aussi des réformateurs et des rebelles qui oeuvraient à la même cristallisation mais sur des bases ou des principes novateurs ou différents. C'est un travail d'hommes raisonnables le plus porteur de paix qui soit car il unit l'audacieux et le conservateur, généralement si prompts à se haïr; il rassemble toutes les diversités humaines dans une dynamique de progrès d'où la violence est exclue, même si accidentellement elle explose. Par ce fléchissement du sens de la proposition de Sorokin, on évite à la paix ce caractère d'inertie qu'elle reçoit trop souvent, mal comprise et mal défendue par les pacifiques eux-mêmes, et à la guerre son caractère de dynamisme créateur dont les bellicistes l'affublent fréquemment et dans les deux cas à tort.

Nous sommes ici au coeur de la controverse la plus grave qui agite la pensée occidentale sur le phénomène-guerre. Les guerres ont-elles quelques aspects bénéfiques? Si on répond affirmativement, la violence même défensive est légitimisée. Sorokin dit expressément:

les "periods of greatest military effort coincide to a considerable degree with those of greatest growth of empire, of its cultural, political and social effervescence (...) and philosophical creativeness".

Heureusement, il écrit "coincide". Cette coïncidence n'est pas une cause; est ainsi confirmée l'idée émise plus tôt dans cet essai que la guerre et la révolution peuvent s'accompagner de créations culturelles; mais elles ne les créent jamais, comme un bain de sang, stricto sensu, n'a jamais rien inventé en soi; sinon les guerres mongoles eussent créé des génies. En outre, un nombre considérable de guerres et de révolutions n'ont même pas bénéficié du hasard d'une coïncidence avec des créations culturelles. Les guerres inutiles sans presque aucune construction subséquente sont en outre la grande majorité des guerres, notamment les guerres napoléoniennes, les guerres dynastiques européennes, les guerres arabo-byzantines, les guerres israélo-arabes, la guerre des Malouïnes, la guerre Iran-Irak, voire la guerre du Golfe qui jusqu'à maintenant n'a résolu ni les problèmes inter-arabes ni le conflit israélo-palestinien, pour n'en citer que quelques-unes. Elles n'apportèrent rien, même pas un accord politique autre que le simple arrêt des combats qui demeure le plus faible et le plus médiocre des arrangements, car il a coûté très cher et ne repose que sur l'inconstante fortune des armes. Bref, la violence, inter ou intra-étatique, n'a jamais été en soi porteuse de créativité et de progrès.

Si cette coïncidence est devenue pour les bellicistes une cause, ce n'est pas nécessairement par mauvaise foi ou par aveuglement passionnel, mais par ignorance. Ils n'ont pas compris que les guerres et les révolutions, dégageant de formidables énergies destructrices et de sursauts de solidarité grégaire et étroite, obligeaient les hommes apeurés et accablés à activer leurs moyens, même rudimentaires, de communications, d'abord au sens étroit qu'une armée tant soit peu importante doit se doter d'un système de communications; ensuite, dans un sens plus large de contacts entre grandes masses d'hommes. C'est l'activation des communications physiques et matérielles entre les hommes qui fait historiquement coïncider la créativité avec la guerre. Par exemple, les humanistes byzantins fuyant le Turc, débarquent en Italie pour y faire fleurir la Renaissance. Les guerres médiques faisant essaimer les créations ioniennes en Grèce continentale. Les papetiers chinois prisonniers des Arabes leur donnent leur secret de fabrication. Les guerres religieuses d'Europe donnant naissance par émigration à l'Amérique de Locke. Ainsi que les progrès technologiques de la métallurgie et de l'aviation qui cachent ce qu'elles ont été sans les guerres et surtout qu'elles ne doivent rien à l'acte d'agression lui-même, même si on a pu croire qu'elles avaient été activées par l'environnement social et par l'effervescence du temps de guerre. Ces exemples suffisent à expliquer ce malentendu si grave qui retarda grandement l'universalisation dans l'esprit des hommes que la paix est la seule créatrice et porteuse du Bien.

Là où Sorokin nous aide le plus à confirmer notre thèse de l'évolution historique de l'homme vers la paix, c'est lorsqu'il affirme qu'aucun pays, aucun régime n'est en soi plus pacifique ou plus belliqueux et qu'il n'y a aucune périodicité et universelle uniformité du phénomène-guerre. La guerre est contingence. Elle ressemble à d'imprévisibles et récurrentes maladies qui frappent inopinément les plus sains ou les plus forts. L'Allemagne avait, des sept pays européens étudiés, de 1651 à 1925 le plus bas taux (d'années) de guerre, soit 26% contre 67% pour l'Espagne la plus belliqueuse de tous. Et pourtant c'est l'Allemagne qui déclencha par son chef la plus grosse de toute: 1939-45. Et l'Espagne refusa d'y participer!

Cette contingence s'accentue en outre par la démonstration qu'il n'y a aucune constance indiquant un déclin ou une montée du mal guerrier du XIe au XXe, selon les deux critères de l'importance de l'armée par rapport au nombre de la population et à celui des victimes par rapport à la population totale. Pour utiliser un langage rhétorique, disons qu'elle est bête comme Arès car imprévisible comme lui, en ce sens qu'il est incapable de raison qu'implique une continuité.

S'il n'y a que contingence dans la guerre, pourquoi en serait-il autrement pour la paix? Comment croire à la validité d'une évolution historique de l'homme vers la paix? D'abord, si on ne va pas vers l'une, on ne peut qu'aller vers l'autre si elle est son contraire. Ensuite, parce que les deux critères quantitatifs de Sorokin (effectifs militaires et nombre de victimes) distortionnent la réalité historique. D'abord la puissance de feu depuis trois siècles allant s'accroissant, tout comme la levée en masse et la démocratisation des armes à feu de plus en plus puissantes, semblent annuler les effets non quantifiables, bien que cernables, des actions pacificatrices des hommes. Ensuite, d'autres aspects physiques et culturels, telles l'économie et la géographie historique, ont de très importants rôles à jouer dans l'évaluation d'une éventuelle évolution belliciste ou pacifiste de l'homme. C'est ce dont traiteront les prochains chapitres. Finalement, aller nulle part va contre toute l'ordonnance de l'intelligence de l'homme. Il y a un fond anti-humaniste à désespérer légèrement ou sans preuve.

4. Aspect géographique

Il n'est pas évident que l'espace physique naturel, ou espace-territoire, fut de lui-même une aide indéfectible pour construire l'espace pacifié. Qu'a l'homme sous ses pieds pour l'autoriser à penser qu'il pourrait réussir à vivre en paix sur un territoire donné? S'il veut construire un espace pacifié, la géographie physique s'oppose-t-elle par sa nature à son projet? Le volcan et la plaine, les montagnes et les glaciers, les marais et les plateaux sont-ils en soi des aides ou des obstacles à son projet? C'est son expérience historique avec l'espace géographique qui lui donne réponse à ces questions. Aristote et Valadier, déjà cités, ont tous deux fait mention de l'espace physique comme point de départ logique de la Cité (espace pacifié) de l'homme.

Pour démontrer que l'espace pacifié est le véritable lieu de la paix chez l'homme, la géographie devrait être la discipline la propice à révéler ce fait méconnu. Au contraire, certains ont écrit que "la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre", enfonçant encore plus creux le fatalisme malheureux de l'homme être-pour-la-guerre. Or nous démontrerons tout le contraire. Le territoire est d'abord un lieu perçu par l'homme comme un lieu de paix. "Il est nécessaire en premier lieu de partager un territoire commun" pour la vie en Cité dit Aristote. C'est cette primauté accordée au territoire qui commande que la paix soit perçue comme un espace, d'où l'expression espace pacifié pour bien nommer cette paix qui est tout à la fois quête et lieu et quête de ce lieu.

La volonté humaine, mi-consciente de son projet, exprime par son vocabulaire son objectif de construction de l'espace pacifié: au Japon, le fondateur mythique de l'État, le premier mikado, se dit "La haute porte", comme le sultan se dira "La Sublime Porte", comme Pharaon signifie "Maison". Par litote, la royauté occidentale s'identifiera à ses palais (Versailles, Schonebraun, Windsor). Invariablement, le pouvoir constructeur se fait nommer par sa construction. Aujourd'hui encore, le pouvoir se fait indifféremment nommer par l'édifice (Maison Blanche, 10 Downing Street, Élysée) ou par toute la ville où siège le gouvernement. Dans ce dernier cas, ce n'est pas uniquement un lieu, mais bel et bien un lieu construit puisqu'il peut à la rigueur se déplacer. En effet, quand le président américain se déplace son secrétariat téléphonique répond invariablement, en quelque endroit étranger où le président s'est déplacé, "White House"! Les philosophes les plus modernes ré-utilisent le concept de maison pour comprendre ce monde. Dans une phrase merveilleuse, Levinas nous dit: "La naissance latente du monde se produit à partir de la demeure."

L'espace pacifié se construit donc comme une roue dont les rayons dominent l'espace enfermé dans un cercle qui se déplace avec son centre et qui ne se déplace pas relativement à lui. Nous sommes réduits à des métaphores pour comprendre l'espace pacifié. Il nous reste les images simples, dont notre seule consolation est la variété toute pleine de vérité. Cet espace peut être considéré comme un être vivant, dont sa constituante principale serait un territoire sur lequel se tissent des fils comme sur un canevas. Les hommes ne maîtrisèrent que très lentement les différents fils de la trame de l'espace pacifié. Ils tiraient trop fort, les fils cassaient. Ils en négligeaient un, il se distendait. Ils tiraient modérément sur un trop petit nombre, ils s'usaient puis se rompaient. Ces différents fils sont les éléments cités plus haut. Le plus souvent les hommes, ayant constitué un espace pacifié, privilégiaient le ou les moyens qu'ils maîtrisaient mieux que les autres. Ils en tiraient fierté ou gloire et ils détenaient une supériorité temporaire pour subjuguer le voisin ou l'autre espace pacifié contigu ou concurrent. Dans l'échec ou le succès, il fallait continuer à diversifier ou multiplier les fils de cette trame afin que, sous les chocs intérieurs et extérieurs, ils ne se rompissent point. Ce qui absolument n'arriva jamais parce que, telle la roche de Sisyphe, l'espace pacifié, quelque soit la métaphore qu'on utilise pour le comprendre (tissu, roue à rayons, immeuble), recommençait la remontée ou sa reconstitution. Mais jamais au même point tant, chez l'être humain, l'acquis le sauve de l'éternel recommencement à zéro. L'acquis si faible à chaque fois lui donna durant toute l'Antiquité le sentiment qu'il revenait à la case de départ et que ces premiers acquis (écriture, métallurgie) prenaient dans son imagination le caractère d'actes de fondation à jamais révolus et sans cesse célébrés. Ce n'est qu'à l'époque moderne que l'homme sentit qu'il avançait en s'améliorant, par le simple fait qu'il progressait plus vite que durant les siècles antérieurs, d'où la curieuse expression "L'histoire s'accélère" où chaque événement important prend un caractère "historique" même s'il n'a pas encore quitté l'immédiateté du présent. Ce sentiment confirmé par les réalités scientifiques et historiques nous amène à vouloir démontrer que l'évolution de l'homme en est une vers la paix à la fois comme finalité et comme résultat... inachevé.

L'un des obstacles le plus difficile pour constituer un espace pacifié fut paradoxalement la géographie. L'espace, territoire physique, climatique et géomorphologique, opposa à la pacification sa propre nature. La nature humaine fut, quoiqu'on en pense, beaucoup plus docile que lui. Les océans, les grands déserts, les chaînes de montagne, les climats extrêmes, les insularités, les forêts impénétrables limitèrent l'expansion de certains espaces pacifiés ou bloquèrent leur consolidation. En même temps, ces mêmes obstacles fournirent une frontière naturelle facilement défendable tout en étant régulièrement surmontés lors des bouleversements historiques les plus lourds de conséquences. Illustrons par des exemples les aspects géographiques de l'espace pacifié.

Les océans isolèrent les civilisations amérindiennes et euro-asiatiques les unes des autres. Le Sahara isola les masses africaines d'une islamisation beaucoup plus poussée, comme auparavant d'une romanisation qu'elles ne connurent point. L'Himâlaya a distingué la Chine de l'Inde, comme le Taurus sauva Byzance jusqu'en 1071, comme le Nanguim Sammaeg en plus du Yalou séparèrent la Corée de la Chine, les Pyrénées l'Espagne de la France, les Alpes l'Italie de l'Allemagne et de la France. Les Andes forcèrent les hommes à créer le Chili et l'Argentine distincts, les Appalaches le Canada français des États-Unis. Les climats extrêmes limitèrent les campagnes militaires arabes au VIIIe siècle et mongoles au XIIIe siècle parce que leurs armées étaient grandement handicapées par des écarts trop importants de températures. Le froid cassa les armées napoléoniennes et hitlériennes en Russie. Les insularités anglaise, japonaise, philippine, cubaine, irlandaise, islandaise et chypriote sont des lieux communs dans l'explication de leur existence comme de leur originalité nationale. Les forêts impénétrables permirent l'éclosion lente et cachée de peuples juxtaposés (thaïlandais, vietnamien, cambodgien, laotien, et birman) pour ne pas parler de la noire forêt d'Europe qui permit aux Germains de se soustraire à la latinité que leur promettait la dure domination romaine si Varus eût vaincu. L'Amazonie créa les huit pays de part et d'autre de l'isthme de Panama et les soustraya à un Brésil qui eût pu devenir d'autant plus grand.

Mais la géographie n'explique pas tout quand on sait le nombre d'îles fameuses qui ne devinrent jamais un État ou cessèrent d'en être: (Crête, Corse, Sardaigne, Terre-Neuve, Tasmanie, Rhodes, Vancouver, Falklands), ou de chaînes de montagnes qui ne séparèrent jamais ou si peu (Oural, Rocheuses, Carpathes, Apennins, Great Dividing Range); ou de grands fleuves qui ne séparèrent rien du tout (Mississipi, Volga, Nil, Pô, Amazone) à la différence d'autres fleuves qui firent de solides et impératives frontières naturelles (Rio Grande, Rhin, Yalou, Pilcomayo, Guapore, Indus, Mékong), ou des frontières de circonstance (Oder-Neisse, Outaouais).

Le monde oriental antique obéit aux mêmes règles que celles qu'a connues l'Occident lors de la constitution maintes fois reprise de son espace pacifié. En Chine, les différents royaumes, plus de treize, luttèrent entre eux pour unifier ce qu'on appellera plus tard la Chine, ces immenses plaines irriguées par les fleuves puissants qui descendent des ensembles himâlayen et altaïque. En Inde, les mêmes efforts aboutirent à peu près au même résultat, soit un espace pacifié aux noms divers, Açoka, Goupta, qui s'effondre sous les coups d'envahisseurs étrangers comme en Chine où il s'était disloqué de l'intérieur sous l'effet des discordes féodales centrifuges. Il n'y a pas lieu ici de raconter l'histoire de quelque État particulier, de quelque civilisation ou de quelqu'espace pacifié que ce soit, tâche qui incombe exclusivement à l'historien. Nous avons fait ressortir philosophiquement, c'est-à-dire dans la généralité et dans sa nouveauté, le modèle de construction de l'espace pacifié, encore inachevé aujourd'hui, qui a vécu en différentes parties du globe et en des variantes infinies sur un canevas similaire un mouvement de construction dont chaque étape majeure perfectionne les moyens. En gros, ces moyens sont un territoire, une écriture, une langue, une idéologie, une économie, un droit, un art militaire, une structure sociale, une culture artistique. Nous nous bornons par cette esquisse géographique à faire entrevoir la nécessité du concept d'espace pacifié pour saisir le sens, conséquence de la téléologie naturelle de l'homme, de cet apparent désordre qu'est la géographie historique. Elle fut le territoire de l'homme en quête de paix.

La géographie se révèle en certains cas d'une importance capitale lors de la constitution des espaces pacifiés (Tibre, Tigre-Euphrate, Seine, Tamise, Hudson, St-Laurent, Danube) mais rarement ce facteur impose un déterminisme insurmontable, sauf en quelques cas très rares comme l'Égypte avec son Nil bordé par deux déserts. Une série de facteurs s'influencent pour aboutir à la construction de l'espace pacifié.

La règle semble être la suivante. Tous les facteurs jouent mais l'un ou quelques-uns d'entre eux sont, en chaque cas précis, déterminants. Énumérons les facteurs les plus importants: la géographie, la démographie, l'idéologie, la puissance économique, la structure sociale, l'art militaire, la personnalité des chefs, les créations culturelles, le droit, le système administratif, la conjoncture historique, la langue. La science férue d'équations et capable d'établir une hiérarchie rigoureuse, voire statistique, dans l'importance spécifique de chacun des facteurs dans l'évolution historique n'existe pas. Ce qui existe, c'est une science de chaque facteur. À l'étape actuelle du développement des sciences humaines, le rêve de les unifier nous est inaccessible. Souvent, chaque science de chaque facteur renvoie la balle à l'autre science de l'autre facteur pour expliquer le sien propre. Qui n'a pas entendu les guerres (phénomènes militaires) expliquées par des raisons économiques? Notre contribution n'a pas la prétention de proposer la solution à cette grande faiblesse des sciences humaines qui amena leur éclatement avec la conséquence de leurs multiples explications partielles et parallèles d'un même phénomène. En fait, leur juxtaposition constitue leur faiblesse si on respecte le critère de l'unicité de la vérité. Nous croyons que les sciences humaines ont perdu leur unité en tant que groupe en délaissant la méthode, la rigueur et les acquis de la pensée aristotélicienne. Pauvre Aristote! Récupéré et dénaturé par la réaction, c'est-à-dire par l'Église médiévale, les intellectuels occidentaux, dès Machiavel, l'ont rejeté lui et sa méthode en tant que penseur et système compromis. Ils ont opté pour la liberté certes, mais aussi pour l'indiscipline. Ils ont jeté par dessus bord la dimension éthique du phénomène humain qu'ils voulaient comprendre; ils ont refusé la rigueur taxinomique qui fait la grande force du corpus aristotélicien. Ils ont cru que sa physique renversée par Galilée et Newton, son astronomie renversée par Copernic et Kepler, justifiaient le renversement de son éthique, de sa politique et de son épistémologie. Chaque discipline travailla de son côté, en essayant de construire un ordre limité à chaque discipline, comme par exemple l'Économique qui se structura autour des concepts de demande et d'offre et de ceux de la comptabilité nationale. Cette méthode dispersée connut malgré tout d'évidents progrès mais l'unité du sujet, l'homme, fut perdue. Voilà pourquoi des phénomènes comme la guerre, l'amour, la paix, la Cité sont si mal traités au sens qu'on se trouve pour chacun d'eux dans une véritable tour de Babel. Personne ne peut même rêver d'avoir en face de soi un tableau périodique des éléments humains... Mais une foule où chacun parle à son voisin dans un Capharnaüm général.

En attendant mieux, jumelons des cas historiques précis avec le facteur que nous jugeons prépondérant à l'égard des autres dans la construction de l'espace pacifié:

Facteur Exemple historique

1. Géographie 1. Égypte

2. Démographie(Immigration) 2. États-Unis

3. Idéologie 3. Israël

4. Puissance économique 4. Carthage, Venise

5. Structure sociale 5. Japon, Sparte

6. Art militaire 6. Thèbes, Rome

7. Personnalité des chefs 7. Empire macédonien

8. Créations culturelles 8. Athènes classique

9. Héritage d'une capitale 9. Byzance

10. Administration 10. Perse

11. Conjoncture historique 11. Royaume de David

12. Langue 12. Pologne, Hongrie,Roumanie

13. Colonialisme 13. Pays africains

En réalité, on reconnaît la fragilité, pour ne pas dire le réductionnisme, d'une telle répartition des pays selon leur élément vraisemblablement primordial qui oeuvra plus puissamment que d'autres à l'émergence de l'espace pacifié qu'il s'est efforcé d'être. La prévalence d'un élément ouvre la porte à une discussion sans fin. Par exemple dans l'empire romain, l'essor démographique, l'art militaire, les qualités administratives et juridiques du conquérant semblent voir une égale part dans le succès de cette bourgade au pied du Tibre. Par ailleurs, tous reconnaissent que ses créations intellectuelles, son idéologie, sa géographie et sa structure sociale ne la prédisposaient en rien à la maîtrise du bassin méditerranéen, tout au moins pas plus que Carthage ou que ses puissants voisins héritiers de l'empire d'Alexandre. Les mêmes réflexions peuvent s'appliquer à l'empire britannique: rien ne semblait dans l'Antiquité prédisposer la Tamise d'imposer sa loi à l'Indus. Bref, il y a un ou des facteurs en petit nombre qui sont déterminants, toujours variables en chacun des cas. La physique historique n'est pas encore née. Peut-être nous en éloignons-nous en voulant démontrer que l'histoire est habitée d'une volonté, celle de la construction d'un espace pacifié planétaire. La physique, paradigmatiquement mécaniste, s'oppose à ce concept fort ancien de volonté et de finalité. Mais ce concept de volonté est à mi-chemin entre un aveugle mécanicisme et un amour idéaliste des hommes entre eux qui les pousseraient à se réunir tous un jour en un espace pacifié. Les hommes ne s'aiment pas parce qu'ils ont, entre autre, besoin de la résistance opposée par autrui pour savoir ce qu'ils sont. Le droit, à mi-chemin entre l'amour et la haine, les tient au mieux pour leur bien dans cette tension dangereuse. Nous choisissons alors le concept de volonté car l'homme dans l'histoire n'est pas tout à fait aveugle ni tout à fait désintéressé. Il voulut amoureusement et cruellement l'unité du monde. Voilà pourquoi la construction de ses successifs et parcellaires espaces pacifiés pour aboutir vraisemblablement à l'unique et ultime de demain se fit par la contradiction apparente des plus sordides moyens. Les deux mouvements, généreux et impérialistes, conscients et irréfléchis, se retrouvent dans le parallèle que sont dans une même époque les savants et les conquérants qui unissent les peuples chacun à leur manière. Une histoire de la culture et une histoire des empires ne sont dès lors plus des parallèles mais bien des lignes convergentes vers l'unité humaine. En effet, il est simple mais aussi plausible de croire que les deux mouvements sont concomitants puisque la philanthropia grecque, née à l'époque hellénistique, relayée par l'amour chrétien, reformulée et exigée avec plus de concrétude dans l'idéal de liberté et dans celui de justice des mouvements de libération modernes, a toujours accompagné l'émergence des États, des empires et des confédérations et jusqu'aux blocs pluri-continentaux d'aujourd'hui qui sont tous des territoires géographiques. Il nous semble pas du tout insensé de voir un sens dans de tels ensembles car c'est bien sur ces territoires agrandis et convoités qu'ils vécurent cette paix impure.

5. Aspcect économique

Les hommes habitant un espace qu'ils voulurent béni d'une paix solide considérèrent toujours cet espace-territoire comme une de leur principale richesse. Son climat, ses ressources naturelles, sa position, sa dimension et ses nombreuses caractéristiques uniques firent qu'ils s'y attachèrent d'un amour profond. Ce n'est pas seulement parce que ce lieu était ancestral ou meublé de leur histoire personnelle ou collective, mais aussi parce que ce territoire était le réservoir, la cachette, le coffre-fort, le grenier, la banque, l'entrepôt de toutes les richesses accumulées par leur propre travail et par celui des générations passées. On dit aussi que la guerre éclata justement à cause des richesses que l'homme entreposa dans cet espace, le sien, qu'il avait tant voulu soustraire à la guerre. Quelle ironie que cet espace pacifié contruit pour vivre en paix et qui devient l'objet de convoitises et le déclencheur de guerres cupides! C'est ce qu'on répète à satiété quand on parle de paix et de guerres entre les hommes. Cet espace pacifié créé par l'homme pour vivre en paix génère-t-il ses propres germes d'autodestruction? Beaucoup le crurent et le croient encore et nous démontrerons la thèse contraire. L'espace pacifié créé par les hommes, si riche soit-il devenu, ne génère pas des guerres pour cette raison.

L'Économique est la science de la production, de la circulation, de la répartition et de la consommation de richesses par l'homme; l'économie étant les réalités qu'étudie cette science. L'histoire est riche d'informations sur les rapports de l'économie avec la guerre ou la paix, mais les points de vue divergent sur l'influence de l'économie sur la paix et sur la guerre tant l'imbrication des faits économiques et des faits guerriers est étroite et enchevêtrée jusqu'à la confusion. La raison en est que l'économie est la réalité de l'argent et que celui-ci paraît tour à tour comme cause et conséquence de la guerre: Je fais la guerre pour de l'argent avec lequel je fais de nouveau la guerre; j'ai besoin d'argent pour faire la guerre qui m'en procure. Autre confusion en regard de la paix: la paix enrichit le pacifique et la guerre le conquérant; la paix appauvrit celui qui se défend mal et la guerre appauvrit le belliqueux excessif ou malchanceux. Un troisième danger de confusion réside entre économie et économique, soit la réalité et la science qui l'étudie. Le débat sur l'économie et la paix et la guerre est donc compliqué faute de trouver le véritable point de départ solide. En fait, les thèses opposées se résument à:

1. "La guerre est un phénomène naturel de recherche de puissance"; ce qui est faux comme nous l'avons       démontré à la lumière du concept de l'espace pacifié.

2. La guerre est "une conséquence des contradictions du système capitaliste", thèse marxiste qui est la reprise     de la précédente; sauf que Marx a déplacé le "péché" de cupidité et d'orgueil du coeur de l'homme à la      structure économique; la thèse marxiste est fausse pour les mêmes raisons.

3. La guerre serait un "événement économique irrationnel"; ce qui est tout proche de la vérité. Nous disons     que la guerre obéit à une raison dévoyée ou décapitée de sa finalité éthique et elle résulte     de  l'incomplétude de l'espace pacifié planétaire, encore de nos jours inachevé.

Nous allons démontrer la vérité de la proposition d'Aristote: l'économie n'est pas en soi facteur de guerre. Cette proposition est très peu connue; elle contredit celle de Lénine et elle fut reprise avec force par Alain. Aristote affirme:

"La richesse et la pauvreté ne sont pas non plus des mobiles d'action; il peut arriver aux pauvres de désir l'argent, parce qu'ils en manquent; aux riches de désirer les désirs superflus, parce qu'ils peuvent se les procurer; ce ne sont donc pas la richesse et la pauvreté, mais le désir qui les fera agir"

Le "désir" de quoi? Le désir d'Arès. Désir sadique ou désir nécrophile, quand ce n'est pas les deux. Cependant, l'espoir est permis car beaucoup d'hommes réussirent à ne pas belliciser la juste lutte pour l'égalité économique. Quand l'esprit de l'homme accède aux principes de l'éthique et s'y soumet, il parvient à gagner, au sens héraclitéen du terme, dans la lutte qui l'oppose à d'autres hommes pour le partage ou la quête des biens économiques. Pour beaux exemples, citons

"les plébéiens de Rome, sans verser une goutte de sang, (...) ont obtenu l'institution des tribuns (...) et les ouvriers français par l'occupation pacifique des usines, ont imposé les congés payés, les salaires garantis et les délégués ouvriers"

a) L'Économie:

Les questions que se posent dès lors les scientifiques des sciences humaines sont: La guerre est-elle payante? La guerre stimule-t-elle le talent créateur de l'homme plus que la paix? Une guerre même gagnée est-elle ultimement, pour le vainqueur, un profit, un investissement, un stimulant, ou bien n'est-elle qu'un coût, une perte, une ruine? Ils ne savent pas quel est le véritable point de départ indubitable pour traiter le rapport de l'économie avec la guerre. Cependant, les belliqueux savent par un réalisme grossier que l'argent est à la fois au départ de la guerre et à sa fin, c'est-à-dire que pour faire la guerre il faut de l'argent et que par elle on en obtient encore plus. Mais leur raisonnement est erroné parce qu'il est de courte vue. Il y a beaucoup d'autres moyens que la guerre pour s'enrichir et beaucoup se sont ruinés par les guerres en les perdant, et même en les gagnant quand la mise a été plus coûteuse que le gain n'a été profitable. Les exemples abondent, de Pyrrhus à l'Europe de l'Est soviétique, en passant par "le fardeau de l'homme blanc" que fut selon le mot de Kipling le colonialisme guerrier qu'imposèrent au monde les Européens sur trois siècles. L'ensemble du mouvement colonial fut pour le colonisateur, d'un strict point de vue économique, un "investissement" à perte qu'épongèrent les masses prolétariennes d'Occident. Louis XIV à la fin de sa vie s'est aperçu que ses guerres en Belgique et en Hollande ont été des fiascos; il exhorta son fils à ne pas aimer la guerre autant que lui. Louis XVI paya de son trône et de sa vie l'aide apportée à la Révolution américaine. La Papauté, par l'échec final et global des huit Croisades, vit le début de son long déclin. Dans tous ces cas et dans des milliers d'autres l'investissement surpassa le profit, ce qui fit une perte nette. Le belliciste peut objecter que cette perte nette est ainsi mal calculée car cette dépense dans une guerre lointaine empêche l'ennemi de guerroyer sur le territoire national, éventualité plus coûteuse. Encore là, l'argument peut se retourner: l'éventuel agresseur effraie et irrite encore plus son ennemi en se donnant plus de droit sur un territoire unilatéralement érigé en glacis que sur un territoire ancestral ou national; en plus de lui indiquer que le glacis qui lui est limitrophe n'est qu'un tremplin pour une future conquête à ses dépens. C'est justement le raisonnement que Sparte tint quand Périclès dota Athènes de son empire maritime. C'est justement ce qui insécurisa l'Allemagne quand elle vit, du temps de Bismarck, d'immenses empires coloniaux britannique, français, hollandais, se bâtir contre elle.

L'analyse de l'économie doit être maniée avec soin dans notre compréhension par elle de la paix et de la guerre parce que son vocabulaire est comptable. Il ne révèle dans les chiffres bruts aucune intention belliqueuse ou pacifique. On ne peut que la soupçonner. La course aux armements de 1945 à 1989 qui dépasse 7% du produit mondial brut, soit $865 milliards US ne nous renseigne guère si cette dépense, dont 53% sont uniquement américains et russes, fut au service d'un projet d'agression ou de défense. Si, dans les années 70s, on écoutait les dissidents soviétiques ou J.F.Revel, philosophe et journaliste, ou Raymond Aron, c'est la première hypothèse dans le cas de l'URSS; si on écoute Jean Ziegler, sociologue et député suisse, elle s'applique aussi à l'Occident car la part du PNB consacrée aux dépenses militaires oscillent entre 12 et 17% pour l'URSS, et les USA 9% seulement en raison de leur richesse plus grande. Chiffres inquiétants par le gaspillage qu'il représente, mais loin d'être aussi alarmants que ceux des pays véritablement en guerre, comme l'Irak dont la part est de 33.7% ou Israël 29.8% complètement financés par les USA. Plus inquiétante aussi la progression des dépenses de 1980-85, car elle indiquait soit une peur et un manque de sécurité, soit des projets impérialistes ou revanchards; entre autres, la plus forte est celle des Américains, +42% contre +20% pour tout le Proche-Orient qui est une zone de guerre récurrente. Cependant, la quantification nous aide à démêler l'être et le devoir-être dans les questions de paix et de guerre. Les chiffres nous apprennent que le développement de l'esprit démocratique, plus créateur de richesses que tout autre, l'est aussi de l'esprit pacifique. C'est une des graves corrélations observées entre le développement de l'économie et l'esprit pacifique, entre le Nord démocratique et prospère et le Sud dictatorial et pauvre. En effet, "Depuis vingt ans [1971-91] la part du PNB consacrée à l'armée est plus élevée dans les pays en développement que dans les pays industrialisés". Plus dramatique encore, "parmi les 16 pays (..) qui consacrent plus de 10% du P.I.B. à leur armée, on ne trouve aucun pays industriel, mais on compte deux pays à faible revenu: l'Éthiopie et le Mozambique". Les exceptions à la règle sont le fait de certaines monarchies pétrolières qui bénéficient accidentellement d'une ressource rare et dont l'offre et la demande sont très inélastiques. Cependant, la crise du Proche-Orient et l'affrontement Est-Ouest créent des distorsions colossales dans les statistiques mondiales. La solution de ces deux affrontements, l'un résolu en 1985-91, verra le tableau général s'améliorer grandement.

Si en beaucoup de sujets, c'est une question de points de vue, en paix et guerre il faut choisir le bon. Les économistes ont de la difficulté à trancher ces questions, car ils partent d'un point de vue macro-économique statistique neutre et impersonnel, donc inadéquat. On ne peut se tenir du point de vue du voleur, individu ou État, car si tous volent tous perdent en raison que les gains et pertes globalement s'annulent avec au négatif pour tous l'insécurité généralisée. Nous ne pouvons non plus nous tenir du point de vue du perdant, car la fortune des armes peut le faire passer de défaites en victoires donc des pertes aux gains. Cette caractéristique, le résultat aléatoire de la fortune des armes, ruine l'argument selon lequel par la guerre on perd de l'argent ou même sa vie. Si on part du point de vue du gagnant victorieux, la condamnation de la guerre selon le critère des gains et pertes économiques semble plus difficile. Les grands théoriciens bellicistes (Julien Sorel, Proudhon, K.Galbraith) s'en serviront pour justifier la guerre fondatrice du droit et génératrice des gains. La fortune des armes, si changeante, rend toute victoire aléatoire et empoisonnée par la revanche éventuelle. Mais cet argument peut être utilisé dès lors par le perdant pour qu'il reparte en guerre. L'argument le meilleur serait plutôt de dire que le gain obtenu par la victoire eût pu s'obtenir à moindres frais, c'est-à-dire sans guerre. Mais cela n'est guère convainquant pour le belliqueux qui se vendra toujours l'idée qu'il sera victorieux. Le point de vue optimal à partir duquel nous devons considérer la question de l'avantage ou le désavantage économique de la guerre et de la paix est celui de l'humanité dans son ensemble. Non seulement ce qui afflige une partie (le perdant) affaiblit l'ensemble (l'humanité), mais aussi que, d'un point de vue strictement économique, l'éventuel gagnant aurait pu en obtenir encore plus par la paix. Le gain (du gagnant) par la guerre n'ajoute rien à ce qu'avait l'ensemble, voire l'amoindrit par les destructions. Il fallait donc partir du point de vue de l'ensemble (de l'humanité) pour avoir raison d'un point de vue éthique et d'un point de vue économique. Hewitt dit bien que "Source de profits pour tel ou tel pays (...), globalement, les dépenses militaires nationales n'accroissent donc pas le bien-être du monde". Même les dépenses militaires dont le but est purement défensif doivent être analysées et jugées à partir de ce point de vue. On arrive alors à la conclusion que "les dépenses militaires constituent un gaspillage des ressources mondiales". Sont fausses en conséquence la théorie keynésienne qui dit que les dépenses militaires procurent le bienfait de stabiliser l'économie perturbée par un déséquilibre entre l'offre et la demande globales ou, une variante de cette approche, que les investissements dans l'armement peuvent accélérer la croissance ou le développement d'un pays. En fait, on oublie le choix alternatif dans les dépenses et les investissements civils qui ont un rendement supérieur non seulement pour l'ensemble qu'est l'Humanité mais même pour un pays en particulier. En effet, des études menées par l'ONU ont démontré:

"la faiblesse des effets multiplicateurs des dépenses militaires par rapport aux dépenses civiles, l'insuffisance des rétombées de la recherche-développement militaire et la faiblesse de l'investissement et de l'embauche consécutifs à un essor des dépenses militaires"

En vérité, dit Hewitt, "les dépenses militaires ont évincé des dépenses consacrées à des services économiques ou au développement". En fait, les dépenses militaires sont un fardeau mondial constitué de 10 millions de personnes dans les forces paramilitaires, de 4 millions dans les ministères de la défense, de 500,000 scientifiques à la recherche militaire et de 5 millions de travailleurs dans les usines d'armement. Tout ce gaspillage de travail dévié de sa fin pacifique. Tout ce gaspillage, qui fit quoi? Ceci: "les 45 dernières années ont été témoins d'environ 125 guerres et conflits qui ont eu pour théâtre le tiers monde et qui ont provoqué la mort de 40 millions de personnes."

La seule justification encore avancée aujourd'hui consiste à dire, d'un strict point de vue économique, que tout citoyen ou État a droit de payer le prix économique de sa défense assimilée ainsi à un bien ordinaire. Or ce bien n'est pas ordinaire car si je marche pieds nus ou en chaussures ces dernières, biens ordinaires, n'affectent en rien mes voisins. Les biens militaires au contraire obligent mon voisin à s'armer contre moi par le simple fait que mes biens militaires l'insécurisent; ils sont dirigés contre lui puisque, s'il n'existait pas, je n'aurais pas produit des biens militaires. Bref, leur légitimité est construite facticement sur une conception haineuse et xénophobe envers mon voisin et à laquelle des sommes colossales sont sacrifiées. Mieux encore, comme l'économie moderne vit de l'obsolescence accélérée des produits, il serait logique qu'elle opère l'obsolescence de cette vieille conception archaïque de la défense afin de mousser un produit de défense nouveau, non militaire, qui serait de nature juridique et institutionnelle. C'est l'économique même qui nous y oblige puisqu'elle vise toujours le meilleur produit au moindre coût. Aristote arrivait à la même conclusion par une voie éthique en disant que "le bien de chaque chose assure la sauvegarde de cette chose".

En outre, l'inflation grandit démesurément par les activités guerrières. En fait, ce ne sont pas les dépenses militaires qui engendrent l'inflation si l'État a pris soin de couper les dépenses civiles en proportion et s'il s'est astreint à la discipline de ne pas financer un éventuel déficit budgétaire en grossissant la masse monétaire par une politique monétaire expansionniste. On sait maintenant que l'inflation a une origine purement monétaire, c'est-à-dire qu'elle est produite par un excès de la croissance de M (Masse monétaire) tout entière sous la gouverne de la banque centrale d'un pays. Mais en temps de guerre l'État ne peut résister à la tentation de hausser M au-delà de la nécessité de la production de biens réels (civils et militaires). L'inflation donc grandit par cette politique monétaire à courte vue, et non par la simple production même augmentée des biens militaires. Il est démontré que les guerres ont occasionné les plus fortes inflations à cause de ces politiques et non, comme on l'a cru pendant longtemps, par excès de demande globale en temps de guerre. Bref, non la production d'armes crée l'inflation mais la création monétaire excessive en vue de les produire; mais les deux créent le gaspillage.

Ce gaspillage a plusieurs causes: l'État monopsone (seul acheteur des armes), les fabricants oligopolistiques (quelques vendeurs seulement), un produit militaire exige vingt fois plus de recherches qu'un produit civil moyen, 30% de la recherche-développement mondiale y sont affectées, la perte de concurrence économique du pays (USA) au profit de ceux qui se consacrent plus aux biens civils, (Allemagne, Japon). Le secret et la corruption accompagnent le marché des armes. En plus, la production ou l'achat de biens militaires exerce un effet négatif sur la croissance et le développement notamment des pays en voie de développement. À l'exception des certains pays pétroliers, qui sont des cas d'espèces, la militarisation de l'économie, soit même d'une partie comme l'importation, va de pair non avec l'enrichissement mais avec la paupérisation et le manque de liberté puisque "les monarchies, les régimes militaires ou socialistes dépensent en général davantage que les régimes démocratiques pluralistes.".

Il y a toujours des exceptions, comme Israël, l'Inde ou le Brésil. Si certains, comme l'économiste E. Benoît, prennent comme exemple Israël et l'Inde pour prouver que l'investissement militaire peut être avantageux pour un pays exportateur d'armes, l'argument est aussi puéril que de dire que le crime est bon parce qu'Al Capone fut riche. C'est voir à court terme le bien de ces pays qui insécurisent leurs voisins à tel point qu'ils risquent de perdre une guerre qu'ils auront attisée. En économique, un gain à court terme peut se transformer en perte à long terme comme l'est une dette publique, un sous-investissement ou une négligence écologique, une exploitation prolétarienne classique. La militarisation économique procure souvent un gain à court terme et le plus souvent une perte à long terme aux pays qui s'y livrent. Dans un désordre, voire un désastre mondial, il y a toujours des heureux comme une guerre fait la fortune de l'industrie médicale et de celle des marchands de canons. Mais en comptabilité, il faut tout compter sinon le compte est incomplet, donc faux.

Une idée assez répandue consiste à dire que le Tiers-Monde par la voie de l'importation d'armes et par celle de leur fabrication opère une modernisation à la fois de leur économie et de leur mentalité puisque "plus de 54 pays du tiers monde ont leur propre capacité de production d'armes." Vérité partielle et dangereuse. En effet, l'apprentissage du maniement de l'arme à haute technicité a un effet, à cause du phénomène d'évincement, bien mince en comparaison d'une école ou d'une université construite et gérée par ces mêmes fonds déviés de cette utilisation pédagogique pacifique. Pire, l'étudiant de la première "école" ira tuer ou se faire tuer; l'autre étudiant instruit dans une véritable école ira en instruire d'autres et fondera des entreprises créatrices de richesses. Le détour par la voie militariste en vue de l'instruction et de la modernisation est dangereuse comme l'a été le keynésianisme hitlérien de la résorption du chômage par la course aux armements.

Nous avons vu que l'argent, qui est la partie monétisée de l'économie, est un moyen au service d'une idéologie qui seule commande à l'ensemble de ses moyens. L'argent est donc son instrument. Aucune idéologie n'est donc réductible à l'économie; c'est plutôt l'économie qui est un moyen ou une partie manipulable par l'idéologie. Avec de l'argent, on fait tout ce que dicte l'idéologie. Grossièrement illustré, un religieux enseignant avec de l'argent bâtit une école; un nazi un four crématoire et un Rockefeller achète les Demoiselles d'Avigon. Les exemples les plus classiques sont ceux de Hitler et de Roosevelt. Il est démontré qu'ils cherchaient tous deux la reprise des affaires et la bonne marche de l'économie de 1933 à 1939; Roosevelt se lança dans les travaux publics de la Tennessee Valley et Hitler dans la course aux armements. On peut aussi faire les deux, tel le pape Jules II qui finança Michel Ange et guerroya contre Louis XII, Venise et César Borgia. On imagine ce qu'eût pu créer le dynamisme artistique italien s'il ne fût jamais limité économiquement par les ponctions des dépenses de guerre dans le budget des mécènes du Quatrocento quand on sait ce qu'il fît malgré elles.

Cependant, les bellicistes prétendent souvent que l'économie est réveillée par la guerre, notamment par d'ingénieuses inventions et innovations stimulées, disent-ils, par la peur et l'insécurité qui forcent les portes de l'imagination. L'essor de l'aviation fut plus grand lors des deux guerres mondiales que durant les périodes de paix prétendent-ils. C'est oublier que Blériot, Adler, les frères Wright et Lindberg ne doivent rien à ces deux guerres, de même que le Concorde et le DC3 ne doivent rien aux guerres ultérieures. Ensuite, on ne peut faire abstraction des inventions qui auraient pu naître en ce laps de temps si la guerre n'avait pas eu lieu. Au contraire, il semble qu'en temps de guerre la production de masse l'emporte sur les sauts technologiques majeurs. Le radar, bien sûr, est une création du temps de guerre, de même que la fission atomique, le sous-marin, le porte-avions, la poudre et les grands miroirs d'Archimède. Mais elles eussent été impossibles sans les recherches préalables qui eurent lieu en temps de paix. En fait, sont plus nombreuses les inventions guerrières nullement utiles au bien de l'humanité que furent le char, le missile, la mitrailleuse ou l'arbalète médiévale qui fut en son temps déclarée arme absolue... Il est vrai que l'urgence d'une époque, sa paix ou sa guerre, oriente l'imaginaire créatif des hommes. Car on invente en vue d'une fin. Mais quand cet imaginaire est enferré dans la lutte que se livrent le projectile et la cuirasse, il se réduit à grossir le premier et à épaissir la seconde. Cependant que l'imaginaire pacifique est beaucoup plus multiforme parce que la paix et ses activités comprennent de plus vastes champs et de plus nombreuses facettes que ceux de la guerre. Si les douleurs de la torture (acte final de la guerre) se résument à trois (couper, broyer, brûler), les joies de la paix ont la multiplicité des actes quotidiens et des grandes phases de la vie. Mars y semble pourtant bien réfractaire car pour lui agresser, frapper, tuer sont un plaisir, sans compter détruire et dépenser pour le faire. Voilà le point capital: la guerre est une consommation. Elle n'est ni production, ni répartition. Elle ne produit pas de biens pacifiques. Elle les détruit, la destruction étant la forme la plus rapide de la consommation ou cette dernière peut être définie comme une destruction pacifique. À peine pouvons-nous concéder qu'elle produit plus et différemment pour mieux détruire encore plus. À la fin, elle fait disparaître l'économie elle-même puisqu'il n'y a plus de citoyens pour la faire tourner en ses quatre parties. En effet, "les travailleurs sont à la merci des guerriers, et non inversement".

b) Exemples historiques:

La phrase cynique d'un empereur romain à son fils: "Paie les soldats et moque-toi du reste!" convient à une mentalité et à un État militaristes ou impérialistes. Elle est inopérante pour un État gravement menacé, car il a besoin d'un appui populaire sans faille. En effet, ils sont légions les peuples qui résistèrent et qui résistent encore sans argent. "L'argent est le nerf de la guerre" convient plus sinon exclusivement au premier qu'au second. Même là, César fut lourdement endetté toute sa vie, même envers ses soldats à qui il promettait les arrérages de solde à même la dépouille de la future ville conquise18. Inversement, du côté des défenseurs, les démocraties devant l'Axe s'endettèrent massivement par le Prêt-Bail américain. La plupart des guérillas modernes se font financer doublement par des fonds provenant d'États supporteurs et de levées de fonds tirées des groupes sociaux qu'ils disent défendre, en plus de se livrer aux vols à l'ennemi, aux réquisitions forcées et au brigandage; comme l'État belliqueux se livrera, outre aux énormes ponctions fiscales, à une politique inflationniste par accroissement indu de la masse monétaire pour acheter au plus vite le plus de biens et services possibles avant que l'inflation ainsi déclenchée n'apparaisse. Il faut y ajouter la réaffectation d'une grande partie de la production de biens civils à celle des biens militaires. On le voit, il y a plus réaffectation que création de richesses. Et si on considère le capital humain comme le plus beau et le plus précieux des capitaux, les belliqueux iront, tels Agammemnon, Abraham ou Primo de Rivera, jusqu'à sacrifier leur fils ou leur fille pour s'enrichir par la guerre. Richesse conquise dont ils voulaient doter leurs fils et leurs filles qu'ils tuent...

Pour sortir de l'infernal dilemme dans lequel les considérations économiques enferrent la volonté de paix des hommes, les idéologies ont beau jeu de faire porter manichéennement la responsabilité d'un tel gaspillage sur les épaules de l'idéologie adverse. Selon le marxisme-léninisme, c'est l'extorsion de la plus-value capitaliste, bref un vol, qui déclenche naturellement la contre-attaque prolétarienne; de même, selon l'idéologie libérale, c'est l'envie des classes dangereuses qui est à l'origine de toute guerre civile; selon l'idéologie libérale c'est la cupidité des colonialismes aristocratiques ou archaïques ainsi que la subversion communiste fomentée par les États du même nom qui sont à l'origine des guerres extérieures. Ces thèses rejoignent celle d'Aristote qui disait que "la plupart des injustices volontaires parmi les hommes sont le fait de l'ambition et de la cupidité". Cependant, le désir de tuer peut se nourrir de tout prétexte ou de tout moyen érigé à tort en nécessité. L'inégalité, génératrice d'humiliations et de frustrations et dégénérant en désespoir, expliquent aisément une révolution. C'est la cause aristotélicienne la plus fréquemment reprise car Aristote dit, non à la façon d'une cause mais à la façon d'une corrélation, que "pauvreté engendre sédition et délinquance". Remarquons que nous avons dit le désespoir compréhensible des opprimés, non leur manque d'argent. Car beaucoup de pauvres, voire la grande majorité des pauvres, ne se sont jamais révoltés: plus par manque de volonté que de moyens; et la majorité des révoltés sont reconnaissables par leur légendaire faiblesse de moyens. Voilà pourquoi dans la détermination objective de la part de l'économie (manque d'argent) dans le déclenchement d'une révolte, la rage d'en découdre nous semble la plus importante, et non la pauvreté ou l'ampleur de la disette. En plus, cette rage doit être partagée par le plus grand nombre, et non par une seule minorité pour avoir quelque chance de partir une révolte victorieuse, tel que les deux exemples des Patriotes canadiens de 1837 et des anciens combattants américains vaincus par Mac Arthur devant le Capitole semblent le démontrer. En fait, l'argent ou l'économie à cet égard a peu de prise si, dans l'esprit du révolté ou du guerrier, il peut être assimilé à son honneur, à sa dignité. Si ce couplage a lieu, la revendication économique se teinte d'une rage irrésistible. Lors de la Révolution française, les Cahiers de Doléances adressés pacifiquement et respectueusement au Roi étaient pleins de revendications économiques, mais l'arrogance de la noblesse et l'inertie méprisante de son Roi propulsèrent l'économie au rang des détonateurs révolutionnaires. Le déclenchement de la Commune de Paris de 1870 illustra le même phénomène: on fit sentir aux pauvres qu'on pouvait les jeter à la rue avec un simple bail de loyer. De la même manière, ce couplage de l'argent et de l'honneur se fit dans la bouche d'Urbain II lorsqu'il convainquit les futurs Croisés que les Chrétiens s'étaient fait voler la Terre Sainte. Ils se lancèrent par huit fois pour se faire rendre, en même temps que leur honneur qui n'avait jamais été blessé, un territoire qui depuis Rome ne leur avait jamais appartenu. L'argent nous paraît même pas l'étincelle véritable de la guerre, mais plutôt une récompense à un assassin qui aurait pu s'enrichir autrement, ou tuer pour moins que rien. Les deux exemples de victimes, le Koweit et le Cambodge, illustrent que la raison économique n'existait virtuellement et apparemment que chez la première. Le Canada n'a jamais envahi Saint-Pierre-et-Miquelon même si les bancs de poissons sont tentants. La raison en est que le gouvernement canadien n'est pas formé du même type d'hommes que celui du gouvernement argentin formé de généraux qui, eux, envahirent les Malouines.

Toute guerre stimule la circulation monétaire. Qu'on pense au déstockage de l'or de Darius par Alexandre ou au monnayage des valeurs immobilières des Croisés partant pour la Terre Sainte. À toute époque, la guerre s'accompagne aussi d'une forte inflation, non causée par une augmentation de la demande de ressources en face d'une offre inélastique mais bien par la création monétaire supplémentaire par les États pour financer les dépenses de guerre plus facilement et plus insidieusement que par l'impôt impopulaire. La guerre d'indépendance puis la guerre civile américaines l'illustrent assez bien. La première guerre mondiale désarticula suffisamment le système étalon-or d'avant 1914 qu'elle engendra l'hyper-inflation allemande la plus grande de tous les temps. Les guerres de Corée et du Vietnam générèrent aussi de l'inflation bien qu'à un degré beaucoup moindre. Les rares fois où une guerre amène un avantage économique incident, comme dans le cas du Canada en 1945, c'est quand ce pays voit ses exportations stimulées par un client belligérant. Ou bien, comme dans le cas de la Corée, de Taiwan ou du Chantoung chinois, on y constate que l'envahisseur japonais technologiquement plus avancé y avait introduit des modernités économiques inconnues des autochtones. Mais la paix n'aurait-elle pas introduit des investissements plus gros, à moindres frais ou à meilleurs rendements? La réponse est affirmative puisque le multiplicateur de biens pacifiques est supérieur à celui des biens militaires. Pire, il y a même des victoires à la Pyrrhus pour les économies des gagnants comme celle du Vietnam toujours pauvre.

L'Asie centrale soviétique, l'Amérique pré-colombienne, l'Afrique et l'Inde coloniales sont des exemples fréquemment cités par ceux qui veulent justifier le colonialisme par ses bienfaits économiques. Il est indéniable que l'Inde moderne doit beaucoup aux Anglais. Mais il est impossible de dresser le bilan général et global des avantages et des désavantages de l'ensemble des périodes coloniales constituées puis refluées par les guerres., sauf par déduction logique comme nous l'avons fait plus haut. On peut sans peine s'imaginer les bienfaits réciproques qu'eussent entraînés les relations de peuple à peuple sans la violence coloniale. Les violences guerrières sont à porter au débit de ce bilan et tous les bienfaits qui auraient pu être générés sans guerre au crédit de cette époque. On n'a qu'un bilan historique qui amène à conclure qu'il est désavantageux puisqu'il a été rejeté par les colonialistes eux-mêmes qui en auraient été les bénéficiaires. En termes économiques, on peut dire que s'il y a eu des bienfaits économiques apportés par le colonisateur, ils ont été payés très cher. Comment apprécier l'électrification de l'Inde "payée" par les milliers de morts de la répression des Cipayes de 1858? Immémorialement, un investissement pacifique a un rendement infiniment plus grand qu'un investissement guerrier. Il tombe sous le sens qu'il n'y a aucune commune mesure entre un satellite militaire et un satellite civil de télécommunications, ne serait-ce que le premier ne sert en secret qu'à quelques-uns et le second en toute publicité à tous. L'argument belliciste disant que le satellite militaire garantit la sécurité de la nation peut être annulé par le fait que le satellite militaire adverse annule la sécurité de son vis à vis militaire, bref que l'addition de chacun d'eux double le coût et réduit à néant leur rendement additionné. Tandis que dans un climat de paix, les deux satellites de télécommunications pacifiques additionnent, mieux multiplient par leur interaction réciproque, les bénéfices de chacun des deux pays. En somme, la paix multiplie des biens que la guerre divise.

Dans la résurgence imprévisible des guerres, l'esprit revanchard est l'un des motifs les plus dangereux. Il s'apparente à un processus économique qui consiste à vouloir reprendre sa mise perdue, c'est-à-dire le refus d'assumer une perte. 1914 était la revanche française de 1870; le 1812 anglo-américain la revanche anglaise de 1776; 1973 israélo-arabe la revanche égyptienne de 1967; et que d'autres. La revanche américaine de la défaite au Vietnam de 1975 a été une possibilité si on décode bien les discours patriotiques de la nouvelle droite reaganienne. Chez elle, le sentiment apocalyptique qu'elle entretint à l'égard de "l'empire du mal" et le rôle qu'elle s'est donné de défendre la conception assez ploutocratique de la liberté sont explicitement démontrés dans l'ouvrage de Richard Nixon. Heureusement, le dégel à l'Est en 1989 rendit caduque l'idée revancharde des faucons américains qui se laissa dévier en 1991 sur un dictateur arabe.

Très importante et dangereuse aussi est la structuration de l'économie et de la société par une dépense militaire excessive, voire d'ampleur respectable de l'ordre de 5 à 15% du PNB par an. Eisenhower, général devenu président comme ses prédécesseurs Washington, Jackson et Grant, avait évoqué les risques pour la démocratie de la symbiose militaro-industrielle. La crainte d'Eisenhower ressemble à un marxisme déplacé de la classe vers la fonction de la défense. Les citoyens seraient, à l'Est comme à l'Ouest, les otages-contribuables d'un appareil d'État belliciste aux mains d'une oligarchie bureaucratisée. Le critère de la propriété publique et privée devient de ce fait un aspect secondaire, voire inepte, pour identifier la cause véritable du piétinement de la cause pacifiste de 1945 à 1988 et de la rigidité des appareils d'État à nous donner une sécurité collective à meilleur coût. Selon cette opinion, une partie de la population d'un pays a un intérêt -de classe- au maintien du tonus guerrier dans les relations avec l'étranger, comme un professeur à l'esprit dérangé souhaiterait la perpétuelle ignorance de ses étudiants pour conserver son emploi. Le soupçon semble confirmé par les rapports sur les performances de l'armement soviétique que le Pentagone envoie à la veille des études du budget de la défense au Congrès. À l'Est, Khrouchtchev reconnut qu'il cédait aux militaires devant leur revendication en ressources et qu'il avait été tenté par le coton égyptien, comme on peut dire que l'Amérique abandonna le Vietnam parce qu'il n'y avait pas de pétrole. Ces raisons économiques font écran aux motivations profondes. Elles sont la conséquence d'un choix politique et idéologique préalable. Comme on se bat pour moins, le pétrole n'est pas la vraie raison, pas plus que le coton égyptien, car il y a des lieux avec pétrole et coton où on ne se bat pas. L'argent, on le voit, est collé à la guerre, mais que de guerres sans argent et que d'argent sans guerre.

En fait, l'argent est entraîné dans la guerre sans en être la cause, comme on peut dire qu'une somme d'argent ne verse pas le sang, ou qu'un fusil ne tire pas tout seul; ce qui impliquerait que l'impérialisme économique n'existerait pas. L'impérialisme n'a pas besoin de la cupidité pour se mouvoir. Son énergie propre lui suffit bien. Faire des affaires et attaquer son voisin sont souvent à l'opposé l'un de l'autre. On l'illustrerait par cette boutade selon laquelle les Américains n'ont pas voulu conquérir le Canada, mais faire des affaires. Ils l'eussent conquis si le Canada risquait de tomber aux mains d'une superpuissance hostile aux "american interets" comme les Américains le craignaient jusqu'en 1812. Ils surent plus tard que la conquête était inutile selon leur unique désir de s'enrichir et de faire des affaires. Ils ont donc préféré y envoyer des automobiles et des bobines de cinéma au lieu des bombes, car ils savaient que les Canadiens paieraient les premières non les dernières. L'exemple canado-américain, dans son évolution depuis les rivalités coloniales jusqu'au XXe siècle illustre à la perfection le clivage absolu entre la guerre et la paix dans ses rapports avec l'économie. Les deux pays furent mutuellement hostiles tant que leurs relations furent sous le sceau, d'origine colonialiste londonienne, de l'impérialisme et de la domination exclusive l'un par l'autre. Dès que les deux pays changèrent de module, c'est-à-dire troquèrent l'ambition impérialiste pour la compétition économique ou, dit autrement, la volonté de violence pour la volonté de s'enrichir, ils firent la preuve que l'économie et toute question d'argent sont rigoureusement distinctes. Conséquemment, l'une n'est pas la cause mécanique de l'autre mais que l'argent ou l'économie ne peut servir que de fallacieux prétexte à des agressions ou des compétitions impérialistes. En somme, l'économie qui est économe ne peut être au service de la guerre qui est gaspillage.

De la même manière doit être dénoncée comme métaphoriques les expressions "guerre de l'économie ou par l'économie", "guerre alimentaire", "puissance militaire de l'économie", "l'arme des ressources sensibles" (pétrole), "l'arme monétaire et financière". C'est un abus de langage. Comme il ne fallait pas confondre violence et intimidation, il ne faut pas confondre guerre et supériorité économique même avec des accents hégémoniques. La guerre ne fait appel qu'à la peur; l'hégémonie économique fait encore appel au calcul et à la libre délibération du vis à vis (concurrent ou autre), à la puissance de la séduction commerciale. Stricto sensu, par l'échange économique on ne peut qu'acheter ou vendre. On ne peut dès lors tuer. Refuser de vendre (des aliments) qui déboucherait sur la mort d'innocents est un acte de quasi-guerre tout à fait anti-économique puisqu'il appauvrit le vendeur. D'habitude, ce n'est pas le fermier producteur-vendeur qui prend la décision de ne pas vendre mais l'État ou le politicien belliqueux qui par son action appauvrit son compatriote fermier en tuant le consommateur étranger d'aujourd'hui et de demain; ce qui est la déraison économique. Est donc fausse l'idée selon laquelle "la guerre est la manifestation extrême de la concurrence industrielle et de la mise au travail des forces productives".

Toute la thèse classique du colonialisme meurtrier parce que cupide doit être révisée. Les douleurs de la décolonisation tout autant que les pillages et les massacres de la colonisation n'ont été que le résultat d'erreurs d'une époque dans la construction et la consolidation de son espace pacifié; de la même manière que fut une erreur chez les nazis de croire que le colonialisme extra-européen devait être remplacé par l'expansionnisme territorial en Europe même. L'expansion de l'espace pacifié pouvait ne plus passer par l'extension géographique horizontale mais par la bonification économique verticale. Ces erreurs sont les plus grandes de l'époque contemporaine. Elles pavèrent le chemin de l'évolution historique de l'homme vers la paix mais elles ne furent pas les plus fortes dans l'ensemble de cette évolution. Surtout, elles ne furent pas le dernier mot. On se rendit compte qu'on ne peut étendre un espace pacifié sans l'homogénéiser, c'est-à-dire à la romaine lui faire partager en toutes ses parties et entre tous ses habitants les avantages et privilèges du centre métropolitain ou du centre politique. En d'autres termes, on ne peut créer une colonie sans donner aux coloniaux les mêmes droits politiques et sociaux qu'aux métropolitains; c'est ce qu'avaient compris les Romains, mais non les Byzantins, les Ottomans, et les Britanniques en Amérique; sinon l'espace pacifié distendu, inégal, s'effritera ou explosera, tel un pays en guerre civile qui est le pendant intérieur d'une rébellion coloniale. Après cet échec, l'humanité en tant qu'espace pacifié en formation et encore inachevé utilise l'étape nationale en érigeant les anciennes colonies en États souverains, qui s'empressent de renouer avec leur ancienne métropole (Commonwealth, Francophonie, etc). Cette étape nationale, après l'échec colonial, pave la voie à la construction d'un espace pacifié plus large encore. L'économie lui aide puissamment car les firmes multinationales avec leurs objectifs étroitement mercantiles tissent des liens internationaux à échange inégal, dénoncé par des économistes de gauche, dont le néo-colonialisme ne sera que temporaire. En effet, la Grande-Bretagne fut colonisée par le capital hollandais; les USA et le Canada par le capital anglais; les Russes par le capital français et anglais; les Chinois par celui des Japonais. Mais tous, par un réflexe national fort naturel, reconquirent leur économie développée mais trop largement dominée par l'étranger. Le même cheminement attend l'Amérique latine et l'Afrique dans cette voie du développement et de l'indépendance économiques si les peuples de ces deux continents appliquent les mêmes règles et adoptent le même comportement des peuples qui s'émancipèrent avant eux et comme le réussirent brillamment certains pays pétroliers arabes. Il est désormais probable que l'Est qui rompt avec l'étatisme vivra aussi une forme néo-coloniale économique avec l'Ouest. Appelée de tous voeux par ces mêmes pays elle sera, c'est certain, aussi temporaire que profitable à l'émergence du véritable espace pacifié occidental, confédéral, qui fût jamais.

À la lumière du concept d'espace pacifié, nous pouvons en cette matière avoir une vision moins décourageante de la situation actuelle. Par exemple, même si le nombre de pays exportateurs d'armes passa de 1960 à 1980 de cinq (5) à trente (30) dont un bon nombre du Tiers-Monde affamé et sous-développé, il ne faut pas oublier que le commerce des armes et sa croissance sont liés à la croissance de l'économie générale. Plus riche, on s'arme mieux tout en dépensant moins par unité de PNB. En outre, la demande pour les armes est fortement inélastique, surtout en courte période; et l'offre relativement élastique, et de plus en plus en longue période. Ce qui fait que les profits sont gros et rapides et surtout accessibles à une technologie moyenne dont peuvent disposer des pays tels que la Chine, Israël et le Brésil. En 1987, nous étions à l'époque de la solidification des espaces pacifiés nationaux dans un monde où des espaces pacifiés plus grands sont en germe (Ligue arabe, Organisation des États américains, Organisation de l'Unité africaine) et que les deux grands, avant leur imprévisible réconciliation de 1989, étaient depuis 40 ans en stagnation, en un face à face militaire aussi coûteux que temporaire. 1989 est le début de leur bon voisinage qui aboutira, selon le concept d'espace pacifié, à leur fusion au coeur et au creux de leur mère-patrie, la Maison européenne comme ses partisans aiment l'appeler.

Nous avons tous craint, surtout en 1962, pendant ces quarante ans de guerre froide, à peine attiédie par de brèves détentes, que ces deux grands consolidaient leur espace intérieur avant de se lancer lors d'une crise ou d'un accident dans un élargissement foudroyant et catastrophique. Il aurait été voué à l'échec, même dans le cas improbable d'une guerre conventionnelle gagnée, si on a bien en tête les échecs napoléonien et hitlérien. La course aux armements fabriqua des égaux imbattables. Cette invincibilité militaire est une condition favorable à la construction d'espaces pacifiés plus grands, qui ne peuvent dès lors s'agrandir et se consolider que par la voie confédérale. On peut aussi choisir d'autres moyens comme les multiples échanges économiques, culturels, diplomatiques s'étendant sur des décennies, moins spectaculaires mais plus profonds et plus durables puisqu'ils préparent la précédente. Qui aurait cru que les échanges d'équipes sportives préparaient le terrain à la pacification irréversible des États des deux Blocs?

Le concept d'espace pacifié nous évite le découragement, mais non l'inquiétude et la nécessité de la critique à l'égard des dépenses exagérées pour sa protection. Elles sont pour le vis à vis une provocation et un danger réel si le risque d'une attaque-surprise grandit avec les moyens de la mener à bien. Le concept d'espace pacifié n'est pas une prophétie de la paix universelle et absolue. Il est la conviction humaniste que l'histoire humaine a une volonté pacifique plus grande et plus forte que la violence. Le découragement engendré par les guerres l'ont masqué à l'humanité tout entière, comme un talent méconnu, comme une création sans mémoire. Pour le confirmer péremptoirement, il suffit d'exhiber l'exemple de pays qui ont peu investi dans l'armement et qui, par ce fait même, ont connu une croissance économique globale plus forte. En effet, le Japon avec 1% seulement de ses ressources à la défense connut une croissance de 8.5% tandis que les U.S.A. avec 7.4% à la défense n'ont connu qu'une croissance générale annuelle moyenne de 3.6% dans les années 1960-80. Les statistiques confirment le bon sens. La course aux armements affaiblit les plus forts et le désarmement enrichit les plus sages.

Les produits militaires évincent de la production civile les biens de nature pacifique qu'on aurait pu produire sans eux. Les causes de ce "gaspillage inconséquent" seraient

"des pressions, de la mégalomanie, des intérêts financiers et politiques et du prestige des bureaucraties gouvernemen-tales, des establishments militaires, des conseils de direction des multinationales de l'armement et des politiciens locaux."

Cela fait beaucoup de monde. Mais l'affirmation générale est confirmée par la corrélation observée entre la tyrannie et la puissance des armes: "plus les forces de sécurité ont de pouvoir politique, moins il y a de chances de voir réunies les conditions d'une gestion démocratique des affaires publiques.". Nous insistons sur le fait que ces dirigeants et spécialistes de la sécurité de l'État, dictatoriaux ou non, sont mus par une insécurité tenace consécutive à l'inachèvement de l'espace pacifié mondial qui ne peut être qu'universel. Ces dirigeants sont rivés à l'idée qu'une défaite militaire, telle que les Alliés la connurent en 1940-41, est la pire des catastrophes, et que $1000 milliards par an en dépenses mondiales d'armement ne sont rien en regard d'une seule défaite majeure qui arriverait avec la rapidité de l'éclair. Ils ont la charge d'un espace pacifié incomplet. Seul son élargissement pacifique à l'échelle de la planète réduira l'insécurité et la course aux armements qui en est la conséquence. Un pessimisme sans horizon pouvait nous amener à surnommer "d'exterminisme" la course aux armements des années 45-89. Il y eut risque, pas encore tout à fait disparu en 1993, en raison de la puissance actuelle des armes en cas de conflit accidentel, ou voulu par quelque dirigeant fou. Mais il n'y a pas de volonté suicidaire apparente des dirigeants et des collectivités qui ont constitué des espaces pacifiés juxtaposés. C'est leur fusion en alliance confédérative mondiale qui diminuera la facture exorbitante de la sécurité collective d'aujourd'hui. En attendant, l'intelligentsia pacifique d'aujourd'hui pousse l'économie dans le sens de la paix en proposant par exemple des attitudes et des gestes de nature économique qui, même insuffisants, vont dans le bon sens. Un groupe d'anciens chefs d'État a demandé que "les pays qui dépensent moins de 2% de leur PNB pour leur sécurité fassent l'objet d'un traitement spécial dans les décisions d'attribution de l'aide étrangère." Cela ressemble à Dunant, fondateur de la Croix-rouge, voulant humaniser la guerre. N'est-ce pas ainsi qu'agit la volonté pacifique des hommes lorsque le courage ou la vision d'une paix définitive leur manque? C'est par leur réussite en de petits points très partiels que la grande Paix avance dans l'histoire des hommes.

c) L'Économique:

La science économique elle-même tout autant que l'économie réelle qu'elle étudie a concouru à élargir l'espace pacifié régional, puis national pour en faire un réseau d'échanges propices à l'avènement d'un espace pacifié mondial. C'est un lieu commun de discourir sur la mondialisation de l'économie. La pensée qui anime cette mondialisation est elle-même une volonté d'universalisation, de construction d'un espace pacifié de nature étroitement économique. La paix, qui au cours des âges utilisa tous les moyens et toutes les formes, s'universalise, religieusement par l'établissement d'une même religion, philosophiquement par une même éthique, politiquement par un même État ou une même Confédération. Économiquement donc par une même économie, vaste espace homogène où circuleraient selon les mêmes règles tous les produits et toutes les ressources. Même si dans la très grande majorité des actions économiques des hommes et des réflexions de la théorie économique sur elles, la guerre occupa une place beaucoup moins importante qu'on le croit d'habitude, faisons la preuve que non seulement l'économie unit pacifiquement les hommes mais aussi que l'Économique, science de cette économie, fit encore mieux la même chose.

Nous proposons une distinction qui pourrait être utile pour la compréhension des lois scientifiques en sciences humaines. Bien sûr, ce sont des lois bien différentes de celles de la nature puisque l'homme est liberté et projet. Mais l'homme a une nature qui fait que certains de ses comportements sont constants, desquels donc on peut tirer quelque loi ou des constances. Il y a, selon notre distinction, en sciences humaines des lois réalistes, lois qui se limitent à expliquer la réalité des choses, et des lois optimales qui se proposent de bonifier et d'améliorer la réalité. Ce sont deux finalités différentes qui sont d'abord dans l'esprit du savant mais dont on trouve le résultat dans la loi qu'il a trouvée ou inventée. La loi de l'offre et de la demande, les lois de la physique et de l'astronomie, la théorie quantitative de la monnaie appartiennent à la première catégorie dite lois réalistes; la théorie de Ricardo des avantages comparatifs, le keynésianisme et les lois (règles) de la pédagogie par exemple appartiennent plutôt à la seconde. Pourquoi? Non seulement parce qu'elles différèrent de finalité, mais aussi parce que les lois optimales ne peuvent partir de la réalité, qui n'existe pas encore, pour la démontrer. Le savant utilise un modèle avec des données fictives en disant: "Agissez selon ce modèle et vous verrez des résultats nouveaux très encourageants. La réalité en sera modifiée, bonifiée". C'est ainsi que Ricardo a construit son modèle des avantages comparatifs du commerce international, sur des données fictives qu'il imaginait, et qui concluaient: "Commercez entre vous et mes données fictives de ma théorie se réaliseront dans vos bilans réels."! Le législateur qui écrit ou fait écrire des lois juridiques agit similairement: "Agissons tous selon la nouvelle loi et l'ordre social en sera meilleur". L'Économique, en tant que discipline, proposa les deux types de lois scientifiques parce qu'elle est une science de l'homme libre et projectif.

L'évolution de la théorie économique est symptomatique à cet égard. Si on exclut la pensée de Xénophon, qui fut méconnue, et le Moyen Âge qui innova très peu en théorie économique bien qu'il foisonna d'innovations techniques, on constate que le XVIIIe siècle centre ses réflexions sur le petit producteur, paysan ou artisan. En fait, il n'a encore qu'une vision micro-économique des choses. L'ensemble de l'économie, ou macro-économique, relève du domaine de la métaphysique religieuse puisqu'elle demeure rivée aux notions de labeur, conséquence de la faute, et à celle de la terre, lieu de passage et de souffrance, que Dieu pourrait bénir et rendre productive. Le seul macro-système rationnel qui co-existe avec cette métaphysique est la pensée politique tout axée autour de l'État et de son Prince.

Puis vint l'Économique libérale. En réduisant par exemple tous les biens et services aux concepts d'offre et de demande dans des rapports d'échanges monétisés, la science économique créait un espace pacifié économique qui n'avait de borne que la planète elle-même, dans l'esprit des économistes et des entrepreneurs libéraux à tout le moins. Armés... de cette théorie, vite devenue la composante économique de l'idéologie libérale, les praticiens du monde des affaires et des États eurent une vision nouvelle de leur espace pacifié (féodal, national) qui s'élargit à l'échelle des continents. Il s'agissait, voilà l'essentiel en regard de la paix, bel et bien d'un espace pacifié, car la guerre est essentiellement une destruction et une sur-consommation. Or, la théorie libérale de l'offre et de la demande implique un échange entre partenaires égaux en droit qui vivent dans un espace et dont la pacification est la condition sine qua non de la régularité et de la sécurité économique de cet échange. Les penseurs libéraux ont unifié par la science économique le nouvel espace géographique issu des Grandes Découvertes que le christianisme handicapé des guerres de religion du XVle siècle n'avait pu unifier sur cette base culturelle. "Le commerce favorise la paix universelle" disaient les économistes libéraux, dits classiques. L'Économique, dont les télécommunications modernes sont un sous-produit, continua et acheva cette tâche dont le maître-d'oeuvre est l'homme-architecte de l'espace pacifié. Portée par la même finalité pacifique, l'Économique libérale fera de même: comprendre la valeur de toute chose, tout échange et tout objet social, par deux seuls mots: offre et demande.

L'opération se déroulait ainsi: des mille caractéristiques possibles attachées à un objet, soit la couleur, le coût de fabrication, le prix, la beauté, l'utilité, le poids, le volume, la forme, la matière, la densité, la durabilité, l'usage, l'attachement sentimental, etc, la théorie classique n'en retenait que deux: la quantité (offerte ou demandée) et le prix (possible, celui auquel il pourrait être acheté ou vendu). Plus tard, l'économiste Marshall géométrisa cette réduction par le graphique suivant reproduit dans tous les manuels d'économique:

Il n'y a pas lieu ici d'expliquer la loi de la demande, celle de l'offre, et leur combinaison dans celle, dite loi de l'offre et de la demande, qui explique le mécanisme des prix selon lequel les ressources (capital et travail) sont affectées au processus de production en raison de leur prix relatif. Tout manuel d'Économique en traite abondamment. De notre point de vue cependant, cette théorie économique libérale est d'une importance majeure puisque, devenue l'aune de toute une mentalité et de presque tous les comportements sociaux et politiques, tout un groupe d'espaces pacifiés naguère concurrents par les théories royalistes et mercantilistes qui les avaient constitués allaient entrer en relation pacifique par le libre-échange pour finalement s'interpénétrer dans une interdépendance économique très pacifique. Comment cette quasi-homogénéisation des peuples occidentaux, par la voie de la théorie économique classique par laquelle les caractéristiques nationales sont en voie de folklorisation, pacifie-t-elle? En effaçant les différences majeures qui ont tendance à devenir irréductibles, donc agressives et belliqueuses. Un bien économique inaliénable, telle que la terre au Moyen Âge, crée une différence irréconciliable entre un possédant féodal avec tous les droits militaires, juridiques et sociaux que cette possession entraînait, et un paysan souvent exclu de la propriété terrienne qui n'a que le douteux avantage d'y travailler en qualité de paysan corvéable. La prépondérance de la terre dans la richesse nationale et la forte inélasticité de l'offre de ce quasi-unique capital national bloquaient non seulement tout accès à la justice économique conçue en terme d'égalité mais aussi toute possibilité pour la paix de bonifier l'espace pacifié existant sans recours à des actions extrêmes. Par l'échange monétisé, cette différence entre le châtelain terrien et le manant corvéable disparaît, lentement il est vrai, au profit de l'accélération de la mobilité des actifs économiques et de celle des classes sociales à l'intérieur du large mouvement d'urbanisation industrielle. Ce brassage d'hommes et de produits à tout niveau se doubla d'une croissance économique qui fit sortir de la misère la majorité de la population. On vit dès lors historiquement s'atténuer après la première guerre mondiale non la lutte pour une meilleure répartition des richesses, mais son âpreté. L'espace pacifié plus homogène et plus prospère s'évite l'implosion que connurent Sparte, Thèbes, Byzance, les déchirements (Traité de Verdun en 843) ou les dislocations (empires coloniaux). L'humanité peut alors poursuivre son évolution constructrice d'espaces pacifiés avec plus de sûreté et de succès parce qu'elle s'est donné des moyens nouveaux et supérieurs de bonification. Nous apprenons, par le seul exemple du développement de la science économique, comment un espace pacifié apprend à se bonifier pour éviter l'implosion ou l'étirement puis la dislocation que connurent tant d'espaces pacifiés au cours des âges. Car l'élargissement réussi a pour corollaire la bonification éthique et institutionnelle sans laquelle l'espace pacifié ne peut que stagner et périr. C'est cette bonification harmonieuse que n'avaient pas réussi les empires antiques, les féodalités et les royautés médiévales; et que l'âge moderne, muni de théories économiques adéquates parce qu'adaptées à de si grandes masses d'hommes et de territoires, parvint à l'impressionnante performance économique des espaces pacifiés d'aujourd'hui.

L'Économique en tant que science et l'économie son objet étaient à la fois le lieu et le moyen pour que la paix puisse demeurer l'état permanent de l'action de l'homme. À cette fin, l'économie l'enrichissait et l'Économique opérait dans la perception qu'avaient les hommes de la société un changement capital: l'homogénéisation des actes économiques par la théorie classique d'Adam Smith et la stabilisation de leur rythme cyclique par la théorie keynésienne. L'élargissement et la stabilisation de l'espace pacifié avaient besoin de l'une comme de l'autre. En effet, la théorie classique homogénéisait, c'est-à-dire mettait sur le même plan et donnait une même nature à toute espèce de biens et de services échangés, du bien alimentaire au bien culturel. Marx l'avait pressenti dans la distinction qu'il avait faite entre valeur d'usage et valeur d'échange. Dans son cas, c'était à tort pour la dénoncer. L'économie devint universellement marchande et monétisée. L'Économique libérale classique, l'acceptant et la théorisant pour en obtenir une maîtrise plus grande, avait homogénéisé l'économie qui comporte non seulement le travail humain mais les représentations et les symboles attachés produits échangés. La pacification de tous les éléments de l'espace pacifié passe par cette homogénéisation. Adam Smith l'avait compris. Le libéralisme économique qu'il théorisait ouvrait les portes des royaumes jusque là mercantilistes et xénophobes et reléguait les affaires militaires à leur seul caractère défensif.

Il faudra cependant attendre la crise de 1929 et la contribution keynésienne de 1936 pour que naisse une véritable macro-économique et que, par elle, la pensée économique libérale puisse encore renforcer l'espace pacifié national d'abord, puis élargi à un groupe d'États qui prend forme désormais sous le nom d'Occident. Penser l'ensemble de l'économie avec des concepts neufs, tels que ceux de la comptabilité nationale (produit national brut, net; revenu national, personnel, disponible, etc.) avec une quasi-mécanique de stabilisation des cycles économiques grâce à des concepts nouveaux tels qu'offre et demande globales, renforçait l'espace pacifié que la micro-économique avait élargi planétairement deux siècles plus tôt. La théorie keynésienne de 1936 allait dans le même sens pacifique que la théorie libérale par la voie de la stabilisation de cette économie nouvelle engendrée par la théorie classique. L'économie terrienne médiévale connaissait ses cycles constitués de crises suivies d'expansion. Mais c'était des crises de production engendrant des famines, des disettes, par l'inadéquation souvent que régionale de la démographie et de la production. L'économie monétisée, accélérée par l'économie classique, doublait ces crises de production toujours existantes d'une crise de crédit et pouvait la tripler d'une crise monétaire. Keynes imagine donc un pouvoir compensateur, stabilisateur: le pouvoir de dépenser de l'État pour stabiliser le cycle privé de la production. Il inventa pour cela des concepts neufs, tels que la propension marginale, la préférence pour la liquidité et surtout l'offre et la demande globales qui sont la somme des offres et des demandes des ménages, des entreprises et de l'État. Keynes bonifia l'espace pacifié en évitant qu'une succession de crises du type de celle de 1929 fasse régresser l'économie du XXe siècle à celle de XIXe.

Restait la question monétaire accablée de deux maux inverses l'un de l'autre, la déflation et l'inflation. Milton Friedman, prix Nobel en 1984, semble avoir résolu la question en réactivant la théorie quantitative de la monnaie de Irving Fischer qui élabora sa formule de la théorie quantitative de la monnaie:

MV = PT

M: masse monétaire (argent en circulation + dépôts à vue) émise par la banque centrale.

V: vitesse de la circulation de la monnaie (qu'il prouva constante).

P: niveau général des prix ou inflation.

T: Nombre de transactions dans l'économie

L'inflation (hausse du niveau général des prix) est un phénomène essentiellement monétaire, en ce sens qu'elle n'est générée non par un accroissement des dépenses militaires ou civiles mais par celui de la masse monétaire émise par l'État. Dès lors, si l'inflation relative touchant les biens et services militaires est 10% supérieure à celle touchant les biens et services civils, cela indique non seulement la prééminence du complexe militaro-industriel sur l'ensemble de l'économie, mais aussi un tribut extorqué par les entreprises industrielles fournissant les biens militaires, des oligopoles en grande majorité, aux dépens du secteur civil de l'économie.

Cette formule fonctionne curieusement, bien différemment de la loi physique F=MA dont elle est l'imitation interdisciplinaire. La récession de 1981-82, que provoqua volontairement le monétarisme devenu politique économique de l'État néo-libéral, nous apprit que si M est diminuée brutalement par la banque centrale, T s'effondre d'abord et P ensuite; bref, que la baisse de l'inflation se paie cruellement d'une récession (chômage et faillites). Cette théorie économique, dite monétarisme, fut appliquée politiquement par la première ministre Thatcher et le président Reagan à l'aube des années 1980s. Elle fut couronnée de succès, c'est-à-dire que l'inflation passa sous les 5%. Cette politique économique de droite se fit certes aux dépens des syndicats, des pauvres et des salariés. Mais elle réussit ce que les keynésiens, plus à gauche que les néo-libéraux monétaristes de droite, n'avaient pas voulu résoudre dans les années 1970s lorsqu'ils étaient au pouvoir parce qu'ils ne croyaient pas à la validité de la théorie monétariste, fantôme du XIXe siècle à leurs yeux. En plus, les keynésiens ne voulaient pas frapper durement leur électorat populaire qui, en effet, fit les frais d'une application brutale de cette politique par la droite monétariste qui se devait de l'appliquer pour des raisons politiques évidentes aux tout débuts d'un mandat électoral. Cette éclatante réussite intellectuelle du monétarisme permit à l'immense espace pacifié d'Occident de trouver par elle, dans la paix, la solution à son problème économique intérieur au lieu de réaliser l'affreuse prédiction de Marx selon laquelle l'Occident capitaliste se devait, par la nature de sa structure entrepreneuriale soumise au profit, de régler son problème économique intérieur par le biais d'une guerre impérialiste. Le fatalisme de Marx se trouva contredit par la volonté pacifique des hommes qui, même mus par le désir chrématistique, savent l'assouvir par la création intellectuelle qu'est l'innovation économique et de moins en moins par la guerre. Ces milliards de biens et services nouveaux, selon la loi économique de l'utilité marginale qui dit que la valeur d'une unité supplémentaire d'un bien décroît, désamorça la crise sociale permanente. En effet, la lutte des classes devenait moins attrayante et moins payante pour obtenir des biens qu'on avait de plus en plus et dont l'attrait, dit la théorie marginaliste, diminuait d'autant. Cette théorie renouvelait à sa façon l'adage antique qui affirmait que la richesse ramollit...

L'Économique n'est pas la seule discipline à travailler à cette indispensable occultation des différences en tant que freins et blocages au rapprochement et à la compréhension mutuelle des hommes. Les idéologies, telles que nous les avons comprises, homogénéisent les individus qu'elles le définissent romains par l'Édit de Caracalla, chrétiens, communistes, ou homme naturel et contractuel à la manière des Lumières. L'Économique s'est associée aux autres disciplines pour construire des espaces pacifiés, les élargir et les bonifier, par la seule création intellectuelle. On pense à l'anthropologie qui dépassa très vite le stade de la curiosité hérodotique pour aboutir, par des méthodes comparatives et par des investigations originales, à un relativisme des cultures, dégageant ainsi l'espace pacifié occidental de son nombrilisme et de son mépris envers les autres races et les autres cultures. Trois siècles après les explorateurs, les artistes, dès Delacroix, avait ouvert le chemin de la sensibilité occidentale à autre chose que sa propre tradition, vers cet Orient envoûtant. C'était dans les deux cas, par la science et par les arts, -tout à fait de la manière dont la paix travaille pour la Cité, c'est-à-dire par incidence et par finesse- oeuvrer efficacement pour la paix en enlevant toute légitimité dans le cas de l'anthropologie et tout goût dans le cas des arts à l'impérialisme culturel arrogant dont les brutalités de l'époque coloniale sont une triste conséquence. Aujourd'hui, les espaces pacifiés concurrents perdent leurs raisons belliqueuses au profit de leur acceptation mutuelle qui aboutit au partage de la responsabilité de leur sécurité commune. Leur désir de s'agrandir aux dépens de l'autre n'est pas tout à fait disparu pour autant, mais il se fait par osmose (échanges, emprunts, imitation, influence séductrice, collaboration, partage d'institutions et actions communes) sans les âpretés de naguère.

Ce mouvement est interne au développement même des sciences humaines, et sans doute aussi des sciences de la nature dont l'appendice technologique est orienté vers l'agrandissement et la bonification de l'espace pacifié. La biologie et la médecine en sont un bel exemple parce qu'elles ont appris aux hommes qu'ils ont le même corps; c'était leur apprendre beaucoup, car ils l'ignoraient au XVIe siècle. L'histoire elle-même fut le reflet de l'historiographie des Saints, des Princes, ensuite des sociétés et des États, puis l'histoire globale telle que la voulut Voltaire et, enfin, l'histoire des impondérables, celle des mentalités, des gestes quotidiens, voire des odeurs. L'homme sectaire avait vécu. L'économie et l'Économique aussi vécurent cette bonification puisque, à la piraterie antique et à l'impérialisme colonial, se substitua selon une progression très chaotique la paisible accumulation des biens et des services en centaines de millions de types différents pour des milliards de consommateurs. Un vieux rêve se réalisait pour des millions d'hommes: la satisfaction des besoins matériels qui les rendaient tout proches du bonheur, car "le bonheur (...) est fait de la satisfaction de tous les besoins."

Cependant, à cette perception presque idyllique de l'essor économique de l'espace pacifié par le développement des sciences s'oppose le contre-exemple brutal suivant: la balistique. Or nous avons déjà considéré l'armement comme une tentative maladroite, souvent inefficace, de rejeter la guerre hors de l'espace pacifié. D'ailleurs, le développement de la balistique a conduit à son ineptie pour les dirigeants qui la concevaientt uniquement et essentiellement comme instrument de défense. En effet, son usage était suicidaire s'il était pensé dans une tout autre optique que la défense-représailles ou la défense-dissuasion. À la différence des autres sciences dont le développement s'entretient lui-même par les gains humanistes qu'elles apportent, la balistique tombera bientôt en désuétude, comme la phrénologie; car les autres sciences la relayeront dans son travail inefficace de la défense de l'espace pacifié. On reconnaît dès lors que la paix rend obsolète ce qui ne travaille plus pour elle. La diplomatique, l'Économique, l'écologie, la géographie des espaces communs de l'humanité (mers, espace et pôles) constituent les instruments d'avenir que la paix utilisera pour la consolidation de l'espace pacifié sur le chemin qu'avait déjà tracé l'Économique. Avec Keynes, elle avait démontré à cette aune étroite qui est la sienne, que la guerre est un mauvais calcul; en somme, que la guerre c'est pas payant. De barbarie, elle deviendra, ce dont on ne se relève jamais, une indécence.

Tous les problèmes économiques de l'Occident ne sont pas réglés, mais l'espace pacifié qu'il constitue s'en est trouvé pour un temps renforcé. Voilà comment une discipline travaille à la bonification de l'espace pacifié. Il serait dès lors facile de discourir sur d'autres sciences humaines pour démontrer qu'elles s'attellent à la même tâche humaniste d'oeuvrer au progrès -au sens des Lumières- dans la Cité. En fait, bon nombre de sciences humaines ont intégré à leur démarche et à leurs buts ultimes une certaine conception platonicienne de la science:

"La possession des autres sciences, sans la science de ce qui est bien, risque de n'être que rarement utile et d'être au contraire le plus souvent pernicieuse à ses possesseurs"

Nous aurions pu citer cent fois cette sublime clairvoyance de Platon, car elle est la réponse à toutes les interrogations que l'homme se pose pour vaincre la guerre et instaurer la paix. Keynes écrivait, en toute logique avec Platon, à l'économiste Hayek: "Une planification modérée n'offrira aucun danger si ceux qui l'appliquent ont un souci moral dans l'esprit et dans le coeur". L'éthique a bel et bien pénétré les sciences de l'homme. Les sciences de la nature s'ouvrent à leur façon en trouvant l'indestructible lien qui existe, scientifiquement, entre l'homme et la nature, celui-ci partie distincte de celle-là par sa liberté. Voilà pourquoi en sciences humaines l'être (ou le réel) et le devoir- être (le projet éthique, l'intention) sont indissociables, même si certains tels qu'Edgewort, le mathématicien, et Marshall, partisan de la notion aseptique d'équilibre, ont tenté sans grand succès de "physifier" l'Économique. Bastiat, Hobson, Veblen et divers socialistes remirent toujours l'Économique sur les rails d'une économie plus humaine.

Cependant l'erreur, pire l'errance, ne leur sont pas inconnues. Des économistes poursuivant des buts humanistes par leur effort pour stabiliser et faire prospérer l'économie ne furent pas toujours angéliques. Keynes a bel et bien écrit en 1940 ce livre intitulé "Comment financer la guerre" et le plus grand économiste allemand, Schacht, a voulu orienter l'État allemand vers le colonialisme impérialiste avant de devenir l'argentier de Hitler et le restaurateur de la monnaie allemande après l'hyperinflation la plus forte de toute l'histoire. L'économiste Hobson inventa le concept d'impérialisme économique que Lénine lui subtilisa. Certains autres virent, tel Veblen, dans les grands capitalistes du début du siècle les héritiers arrogants des anciens féodaux, plus dynamiques mais tout aussi sans coeur. Pourtant Adam Smith déjà avait limité l'armée à la défense et délié l'Économique d'avec la guerre si naturellement acceptée par les mercantilistes. Les hommes du XXe siècle, avec ou sans théorie économique, arrachèrent leur part du revenu national qui leur était due en vertu des principes égalitaires à la base de leur constitution démocratique. Ils le firent par la voie du syndicalisme, qu'il fût catholique, affairiste ou révolutionnaire, et par la voie de la social-démocratie à l'occasion d'élections libres. Non sans heurts, l'espace pacifié a désamorcé la crise apocalyptique qu'entrevoyait Marx le Cassandre. L'auteur du Capital a lui-même puissamment et involontairement travaillé à la prévenir puisqu'il avertissait les pouvoirs réactionnaires et bourgeois qu'ils allaient être emportés par elle. Keynes fut leur magicien qui empêcha 1929 de refaire 1917. L'évolution éthique des sciences et de leurs savants épouse donc le chemin chaotique mais indubitable vers la paix de tout l'espace pacifié dont ils font partie et qu'ils se chargent, comme tout homme raisonnable, de bonifier.

Que conclure des aspects économiques dans leurs rapports avec la paix et la guerre? D'abord, que "la guerre est destruction et non production". Ensuite, que "le succès [économique du désarmement] sera au bout". Les hommes utilisent plus leur économie pour la paix que pour la guerre qui est anti-économique. La guerre a des conséquences et des implications économiques mais non des causes économiques. Puisque "la prospérité s'installe grâce à la paix", la paix se sert de l'économie et de l'économique pour s'agrandir et se solidifier, tant il est vrai que l'humanité dans son ensemble est intelligente et noble.

6. Aspect idéologique

Comme ce n'est ni territoire, ni la richesse qui crée la guerre et brise ou broie l'espace pacifié de l'homme, il faut bien que ce soit quelque chose d'autre. On ne peut vouloir la paix, que ce soit l'homme en général ou le pacifique en particulier, au point de nier les réalités belliqueuses de l'histoire. L'homme, être naturel désireux de paix, a bel et bien fait des guerres. La cause de toutes ces guerres, en contradiction avec sa nature la plus profonde, résiderait-elle dans les idéologies qu'il a élaborées, si mal construites qu'elles l'auraient précipité malgré lui dans des guerres qu'il réprouvait au plus profond de ses convictions les plus sincères? Comment l'homme pouvait-il détruire par l'idéologie l'espace pacifié qu'il construisait selon sa nature? Comment aurait-il pu introduire dans cet espace qu'il construisait pour une paix durable un élément destructeur qui aurait mis en cendres une construction qu'il mettait des siècles à élaborer, solidifier et embellir? Comme dit le poète Aragon: "Quand il croit serrer son bonheur il le broie"? Comme la plupart ont cru que les hommes firent des guerres pour des raisons économiques, d'autres crurent tout aussi à tort que l'espace pacifié fut brisé par les idéologiques incomplètes et imparfaites que l'homme lui-même fabriqua pour le conserver: comme Alexandre vit son empire détruit par le moyen qu'il avait utilisé pour le construire.

C'est parce que ces trois derniers siècles ont vécu la paix comme la guerre dans le cadre intellectuel et politique de l'idéologie et de la révolution que nous devons les analyser tous les quatre dans leurs relations réciproques. Posons-nous les deux questions suivantes: Une idéologie plus qu'une autre prédispose-t-elle à la paix? Une révolution est-elle une nécessité pour la paix? La réponse est négative dans les deux cas et nous allons le démontrer.

Un concept est une idée qui trouve un mot pour s'exprimer. Le concept d'idéologie est apparu en 1796 dit le Robert. Ce mot vit le jour symptomatiquement à une époque où l'humanité acquérait la capacité d'opérer une distanciation d'avec les grandes créations élaborées dans lesquelles elle s'était faite les premières représentations du monde. Le Robert la définit ainsi: "Ensemble d'idées, de croyances et de doctrines propres à une époque, à une société, à une classe". Raymond Aron propose une définition assez similaire: "système global d'interprétation du monde historique". Les deux définitions sont incomplètes. En effet, elles ne peuvent prendre en compte les actions réelles des hommes qui les ont modifiées au cours des âges. Ces définitions véhiculent l'idée insoutenable que l'histoire concrète ne modifie pas ou peu les "ensembles" ou le "système global" dans lesquels ils vivent. Il est illogique de penser à la fois qu'elles ont été fabriquées par un milieu historique tout en devenant, tout à coup, inaltérables par ce même milieu humain qui continue de les porter, de les véhiculer, de les interpréter. C'est Hegel, le premier, qui s'est aperçu que les idées étaient consubstantielles aux réalités qui les ont crées, dans une interdépendance inextricable que seule l'arbitraire abstraction permet de les arracher à leur confusion causée par leur naissance commune, voire leur vie commune. Voilà pourquoi nous allons modifier la définition:

Certains pourraient affirmer que cette définition ouvre la porte à la contradiction au coeur même de la définition, car les comportements et les actions contredisent souvent les idées, les croyances et les doctrines qui sont sensées les inspirer. Ce qui donnerait en plus une allure anthropomorphique à la définition descriptive assez longue que nous présentons. En outre, il y aurait beaucoup plus de cuisiniers dans la cuisine qui participent à la définition du système ouvert qu'est toute idéologie. Finalement, le temps lui-même serait de la partie pour métamorphoser toute l'idéologie s'il est assez long pour faire son oeuvre par laquelle rien ne reste stable et semblable à lui-même.

Ces critiques sont autant de qualités qu'elles soulignent pour notre définition. En effet, on obtiendra le très précieux et irremplaçable avantage que cette définition respectera la réalité de ce qu'elle veut définir. De nombreuses errances éthiques et ambiguïtés dans les analyses nous viennent du refus de considérer trop séparément les concepts abstraits de la vie dont ils sont extraits. En effet, les hommes se disent Chrétiens, Libéraux, Fascistes, Communistes avant de se dire hommes, état qu'ils oublient facilement parce qu'il les rapproche de trop près de ceux dont ils veulent se distinguer, parce que le mot "homme" les élève à une niveau de généralité qui les éloignent des objets de convoitise et des perceptions singulières et restrictives qui créent les différences irréconciliables entre eux. C'est par leur idéologie respective qu'ils seront tentés de se faire la guerre; et par leur état d'homme qu'ils apprendront à résister à cette tentation. Enfin, nous savons que le mot "idéologie" est un concept, de même "libéralisme"; quand nous dirons que l'idéologie fait ceci ou cela, tous comprendront que nous voulons dire "les hommes réels tenants de telle ou telle idéologie". Les études concernant les idéologies n'ont guère insisté sur leurs évolutions dans le temps parce que, justement, on a pensé qu'elles étaient éternelles ou inamovibles tant leurs créateurs et leurs adeptes ont cru fermement à leur pérennité. C'est justement l'une des grandes forces de l'idéologie: son imperturbable aplomb face au temps lui-même, la puissante conviction de se croire immortelle. En plus, les adeptes de toute idéologie croient que par elle la paix sera sauvegardée, voire qu'elle est inévitable et durable si tous adhèrent à son credo. Voilà qui est manifestement faux et nous allons le démontrer.

Considérons l'idéologie selon le temps de sa propre vie. Ayons à l'esprit les plus connues d'entre elles: le christianisme, le libéralisme, le fascisme et le communisme. Camus disait après bien d'autres: "Comprendre, c'est avant tout unifier". Gardons à l'esprit que nous les analysons d'abord dans leur essence, ensuite dans leur rapport spécifique avec la paix et avec la guerre. Nous voulons réfuter l'idée selon laquelle une idéologie plus qu'une autre serait une voie infaillible vers la paix et que l'idéologie adverse est une voie infaillible vers la guerre.

a) sa naissance

L'idéologie a pour origine, outre des conditions socio-économiques déterminantes, une perception partielle mais originale de la société et de la vie, une volonté implacable, une créativité féconde puissamment encadrée par une organisation efficace. Des frustrations socio-politiques persistantes la poussent à naître dans la rébellion, dans le sang dont elle n'hésite pas à verser celui de ses opposants, à risquer celui de ses fidèles ou partisans, même celui de ses chefs.

Elle ne naît jamais au pouvoir. Elle y arrive. Elle naît de l'opposition au pouvoir, trouve sa maturité en lui et meurt en le perdant. Ses premiers chefs sont des visionnaires excessifs, des héros solitaires, mythiques ou légendaires, ou des personnalités exceptionnellement combatives. Leurs successeurs se doivent être des gestionnaires politiques, des administrateurs modérés, tout au plus réformateurs; ses derniers chefs sont des personnalités pâles, sans imagination, réactionnaires et cabotines.

b) sa maturité

i) ce qu'elle est:

L'idéologie chrétienne, fasciste, libérale ou communiste, est une idée qui n'accepte pas d'en être une, surtout pas d'en être une parmi d'autres, sauf si elle a la possibilité de prétendre leur être supérieure ou indispensable. Elle se dit "pensée" et, laissée à elle, elle se proclame La Pensée. Elle identifie sa vision du monde à la nature des choses. Elle est à mi-chemin entre la science et le sens commun, du domaine de l'opinion dirait Platon. Elle a une consistance ou facture impressionniste, volontariste, poétique, qu'elle anime le slogan, l'article ou le traité. Elle a une structure composite, car elle est née historiquement et évolutivement d'éléments très divers. En outre, elle ne se reconnaît pas comme ayant été fabriquée par l'homme dans l'Histoire dont elle se reconnaît le joyau. Elle a fait appel à tous les types de caractères humains (le rebelle, le modéré, le conquérant, le généreux, le juste, l'impitoyable). Chacun, désapprouvé par l'autre, concourt à la renforcer à sa façon par des qualités opposées et complémentaires. Mais elle est distincte de l'individu à qui elle emprunte ses traits mais à qui elle sert de canevas comportement général et complet.

L'idéologie n'est ni bien ni mal. Elle définit le bien et définit le mal. C'est toujours à partir d'une idéologie qu'on en juge une autre. Elle s'adapte à tout ce qu'elle peut intégrer, se nourrit et se renforce d'une contestation mineure résorbée; mais elle craint la mode et la nouveauté, d'où naissent ses rivales. Elle s'identifie au réflexe de survie de toute la collectivité, à ses traditions, sa morale même qui souvent lui préexiste en grande partie,. Elle expurge le mal d'elle-même en le personnifiant (Satan, le Despote, le Juif, le Riche, l'Islamiste, l'Occidental, le Noir). Elle est d'autant plus féroce qu'elle est historiquement jeune, et conciliante qu'elle est vieille et qu'elle a reconnu la monstruosité et l'inanité des coups de force brutaux qui la firent naître. On expliquerait ainsi aujourd'hui la virulence du fascisme dans sa brève existence; la fermeté pesante du communisme qui a à peine cent ans; la modération faite d'accès de colères suivies de repentirs du libéralisme qui a un peu plus de deux cents ans, et la tendresse du christianisme moderne qui est deux fois millénaire.

L'idéologie se dit la seule autorité légitime pour décerner les gratifications sociales, qu'elle soit au pouvoir ou dans l'opposition. Elle proclame haut et clair les principes de ses auto-légitimations qui constituent sa plate-forme. Elle est, par là, l'étalon du bonheur puisqu'elle considère sa raison comme norme et sagesse, et la raison d'autrui qui la nie comme déraison ou vice. L'idéologie prétend à l'universalité, proclame sa pérennité; elle se croit seule capable de combler les besoins fondamentaux de l'homme. Pour cela, elle se doit d'être complexe, voire compliquée et confuse que seuls des initiés ou des diplômés propagent. Elle doit transformer ses contradictions en paradoxes , ce qui fait soupçonner son "mystère" d'être un tantinet mystificateur. Elle se doit d'avoir un langage propre à chaque situation et à chaque milieu pour réussir cette entreprise colossale qui vise à prendre en charge toute une vie, toute une génération, toute une civilisation à laquelle elle finit parfois par s'identifier.

L'idéologie se croit la plus proche de l'inexplicable, qu'elle appelle "mystère" pour le christianisme, "bonheur" pour le libéralisme, "force" pour le fascisme, "libération" pour le marxisme. Elle s'en proclame le dépositaire et la seule capable de l'atteindre. L'idéologie se présente et se perçoit comme le moteur ou le bénéficiaire de tout mouvement positif, d'amélioration ou de progrès. Les malheurs qui l'affligent ne dépendent pas d'elle, mais de la fatalité, de la condition humaine, des indifférents ou de ses adversaires. Elle rejette tout argument qui la coince. Mais, plus que toute chose, elle recherche l'unité et la totalité de l'homme. Par la violence, elle sera totalitaire; ou sans violence, totalisante. Que lui importe. Inslassablement au cours de sa vie souvent séculaire, elle meut ciel et terre pour rassembler et définir.

En fait, elle est l'homme "à son image et à sa ressemblance". L'humanité a dessiné dans l'idéologie l'image de ce qu'elle est et de ce qu'elle veut; et cela au prix de douloureux excès. Pour ces raisons, l'idéologie englobant et débordant l'individu est beaucoup plus diverse et polyvalente que lui. Mais elle a comme lui un caractère tout aussi accusé. Elle se superpose par l'éducation ou l'adhésion volontaire au caractère individuel avec, très souvent, d'étranges mixtures ou d'incompatibles épousailles, comme Torquemada qui fut chrétien ou Rosa Luxembourg et Salvator Allende qui furent marxistes. En fait, elle déborde tout individu happé dans son mouvement parce que des milliers de penseurs, outre les fondateurs, l'ont constituée et que des millions d'individus et des dizaines de générations l'ont ajustée à l'infinité des situations humaines et des événements sociaux. Le concept d'idéologie nous permet doublement de faire le joint entre l'homme, le groupe et l'Humanité. Premièrement, elle entoure l'individu, définit le groupe et aspire l'universelle humanité. Ensuite, les deux premiers se reconnaissent et s'acceptent par l'idéologie commune à laquelle ils ont adhéré, et inversement se rejettent par l'idéologie différente. L'Humanité quant à elle fait figure de grosse Gaia qui les enfanta toutes.

ii) ce qu'elle fait:

L'idéologie rend compte du passé dont elle se dit le prolongement et l'aboutissement. Du même souffle, elle renie un certain passé dont elle s'est démarquée, et elle entreprend des campagnes de retour aux sources. Mais quand elle entreprend des campagnes de retour aux sources, c'est toujours en proclamant qu'elle marche vers l'avenir. Maître d'oeuvre du présent, visionnaire de l'avenir radieux, l'idéologie maquille sa volonté de pouvoir par les couleurs de l'avenir. L'avenir, pour toute idéologie, est la preuve de sa propre réussite. Parce que le présent n'ayant jamais mis les pieds dans l'avenir, sa preuve ne sera jamais déposée pour justifier la valeur de ses prétentions. L'avenir est le grand créancier de l'idéologie, jamais remboursé quand il paie tous les cadeaux tirés sur lui par elle.

Comme elle a la tâche de rassembler les hommes dans une communauté intellectuelle articulée, elle fabrique des raisons, des explications, écrit ou inspire des constitutions, investit les institutions; si cela n'est pas suffisant à sa marche glorieuse vers le pouvoir, elle fonce tout azimut par une révolution. Si encore la chose demeure impossible, Ulysse et son cheval sont utilisés: elle s'introduit avec la langue de bois ou celle des sirènes dans les institutions adverses, en priant les mêmes prières pour prier d'autres dieux, comme Gorbatchev qui se disait communiste ou Hitler qui se fit élire.

Au pouvoir, elle aménage une tolérance arbitraire et poétique entre les différents niveaux de la pensée, de la vie sociale et des choix moraux de l'homme. Cette flexibilité théorique tisse pour le nécessaire les relations spécieuses, toujours forcées et souvent illogiques qu'elle tend pour harnacher le réel, le maîtriser et le réduire à quelques dénominateurs communs faciles à comprendre et à véhiculer dans un système éducatif ou dans une propagande de masse. Elle ne peut se permettre ni l'esprit de géométrie ni l'esprit de finesse qui dévoileraient ses énormités, ses illogismes et ses arbitraires. Elle agglutine tout niveau, et serpente en tout terrain. Voici un exemple, l'un des plus gros qu'on puisse trouver, qui prouve que l'idéologie dit n'importe quoi et n'importe comment pour survivre ou se propager, au mépris de toute logique élémentaire. Le président roumain Nicolas Ceausescu, secrétaire général du P.C. roumain déclarait: "Une analyse objective des faits prouve la supériorité et l'invincibilité du socialisme scientifique". Un minimum de culture scientifique nous apprend que l'invincibilité et la science sont deux concepts étrangers l'un à l'autre, comme les nuages et le beurre. Mais l'idéologue les fait cohabiter dans une logique typiquement rhétorique, celle par laquelle des éléments disparates, mais convoités par l'idéologue (science et invincibilité), se trouvent volontaristement assemblés. D'habitude, les énormités de ce genre, (la virginité de Marie dans le christianisme, la race aryenne dans le fascisme, l'égalité des chances dans le libéralisme, la disparition des classes sociales dans les régimes communistes) en toute idéologie, s'estompent et se font accepter par la force de l'habitude. Jusqu'à ce qu'un citoyen plus lucide que les autres se mette à crier: "Le roi est nu!".

L'idéologie force toute pensée originale à composer avec elle, à ruser contre elle. Elle cherche le monopole ou la prépondérance de l'expression écrite ou parlée. Elle transforme en alliés, en collaborateurs, en bons voisins ceux qu'elle ne peut convaincre, museler, isoler, congédier ou asservir.

L'idéologie remplit l'art, inasservissable en son esthétique inaltérable, avec des contenus propagandistes, triomphalistes ou suggestifs, que l'artiste soit pensionné ou roturier, officiel ou solitaire. Elle définit la morale, dont elle se fait la garante; mais aucune d'elle n'a hésité à tuer les enfants de ses opposants aux plus durs moments de la lutte politique. Le crime découvert, son seul repentir consiste à maquiller ou à faire oublier; mieux, elle affiche le sincère repentir est au service de sa grandeur. Car elle s'arroge le droit de vie ou de mort, rend coupables de leur propre mort ceux qu'elle tue ou qu'elle punit. Elle maquille la souffrance et la mort en les présentant comme étapes, voire sommets de la vie quand elles sont vécues ou assumées aux fins de son entretien, de sa propagation ou de sa gloire.

Pour exercer sa domination ou sa séduction, elle convainc ceux qu'elle rassemble que c'est pour leur bien qu'elle existe. Qu'elle leur fournisse le sens de leur vie ou qu'elle leur crie le non-sens de leur condition, c'est toujours vers elle qu'elle fait se tourner tous les espoirs permis. Le fin du fin, elle leur dit que c'est grâce à elle qu'ils existent. Elle réussit ce travail impossible que lorsqu'elle ment à la perfection, c'est-à-dire par une sincérité sans faille, dans une parfaite auto-intoxication, comme une prière martelée pour faire plier la raison et le doute. Elle érige en vérités indiscutables ses propres discours. Toute idéologie distingue soigneusement les principes et les faits concrets pour ne pas que la réalité lui démontre son intenable pari et pour éviter que ces faits pas toujours roses qu'elle a inspirés ou commandés ne ternissent l'image qu'elle se fait d'elle-même. Le libéralisme n'est pas responsable des inégalités ou des crises, la papauté de l'esclavage noir, de la répression sexuelle ou de l'Inquisition; le marxisme-léninisme du Goulag et le fascisme de l'holocauste. Les principes sont responsables des bons coups, jamais des mauvais.

Ayant plus à craindre d'une idée nouvelle que d'une catastrophe naturelle, elle attaque et se protège avec vigilance d'une autre idéologie en formation. Pour assurer le sentiment d'appartenance qui la tient et qu'elle propage elle crée une égalité abstraite entre les hommes, c'est-à-dire intellectuelle et verbale. L'idéologie, assez curieusement, fut portée par un médium technologique, si ancienne fut la période de sa naissance ou de sa formation. L'idéologie attribue les succès de toute réussite technologique aux vérités de sa philosophie. Elle fait siennes les innovations qui pourtant ne dépendent pas intellectuellement d'elle, comme les cathédrales, les autoroutes, l'industrialisation, la démocratie, respectivement aussi peu chrétiennes, fascistes, communiste ou libérale que les bûcherons n'ont fait pousser la forêt. Elle s'approprie les nouveautés qu'elle découvre dans l'idéologie adverse qui l'a précédée; elle les intègre en s'en disant l'initiatrice obligée: la philanthropia grecque monopolisée par les chrétiens; la nation crée par les rois chrétiens mais récupérée et poussée jusqu'au paroxysme par les fascistes.

Pour survivre et prospérer, elle s'approprie exclusivement sur un territoire et une population donnés au moins un des grands instruments suivants: les armes ou les instruments de répression, l'argent ou l'économie, les communications, l'information, la législation, l'éducation. Elle identifie l'organisation des choses qu'elle a opérée par eux à l'ordre réel du monde, dont elle profite ou s'accommode. Elle aspire à devenir classique. Elle maintient cet ordre du monde dans une pérennité factice par des discours édifiants, par la répétition d'actes inoffensifs ou vains, incantatoires, qui ont la forme des simulacres ou des fétiches (processions, marches, commémorations, prières, fêtes) et qui véhiculent les symboles d'un acte fondateur, surtout quand sa période de projets grandioses ou d'expansion est terminée. Ses oeuvres lui survivent comme oeuvres d'art au style unique, comme événements d'une époque insurpassable ou irréversible, comme étapes de la civilisation, acquis culturels ou phases de l'évolution humaine dont, toujours, elle se disait le sommet et la fin. Mais avant de disparaître en tant que consommatrice de biens et d'événements éphémères, elle survit aux différents leaders, gouvernements, générations, époques, modes, esthétiques, générations, langues, pays parce qu'elle se maintient haut dans l'abstrait, diffuse dans la diversité, profonde dans la sensibilité, rivée à l'identité même des groupes.

c) son déclin et sa mort:

Elle a un oeil sur tout, mais elle n'exerce d'activité ou d'influence que très inégalement sur l'ensemble de la vie sociale et culturelle; et pour cela elle avance en un point qui fait sa force, et régresse en un autre qui cause sa perte. Elle voit poindre le commencement de la fin quand elle perd la confiance et le contrôle de la jeunesse et des intellectuels. Ces derniers d'ailleurs sont au cours de sa longue vie tour à tour ses créateurs, ses thuriféraires, ses détracteurs et ses immolateurs. Ensemble d'idées mal agencé, l'idéologie est rivale de toute idée nouvelle mais, surtout, elle demeure imperméable à l'idée qu'elle se doit d'évoluer sur l'essentiel de ce qui l'a toujours définie. Il est impossible au chrétien de douter du Christ, au libéral de la liberté, au fasciste du Fuhrer et au communiste de la lutte des classes. En effet, une idée fondatrice qui évolue devient autre, revit en autre chose qu'elle même et, par cela même, meurt. Tout au plus peut-elle accepter d'être un second violon sur un territoire où elle fut détrônée par une autre. C'est le cas de l'idéologie chrétienne sur le territoire de l'Occident libéral et du libéralisme économique en territoire national musulman et dans celui de l'hispanité catholique. Mais elle risque de périr d'autant plus vite qu'elle nie ou qu'elle n'a pas voulu accepter les valeurs et les créations admirables, c'est-à-dire chargées des progrès de la civilisation, de ces devancières ou de ses rivales. C'est le cas de la liberté intellectuelle et de la science grecques bafouées par le Bas-Empire et le Moyen Âge chrétiens, de la dignité humaine et libérale en période fasciste, et des libertés fondamentales en Goulag communiste. Ces valeurs leur sont antérieures. Niées, elles causent des ressacs quasi mortels pour les idéologies qui n'échappent guère à la règle de mépriser ce qui leur est supérieur en puissance de civilisation, et de rejeter toute nouveauté qui se révèle avec le temps, hors de tout doute, un gain et un bien pour l'homme.

Elle crée ses propres ennemis en humiliant ses opposants. Elle cause sa ruine en ne leur laissant comme issue que son renversement. Elle n'y échappe rarement. Dans l'adversité et l'épreuve (crise, discrédit, démobilisation), elle tente un retour à ses origines car, incapable d'innover par rapport à ses principes originels, elle s'acharne à réactiver sa gloire passée en glosant ses textes fondateurs. Elle finit dans les discours cohérents et velléitaires, elle qui avait débuté dans la rue et sur les barricades dans des actions incohérentes mais volontaires. Quelquefois, son chef du moment qui se propose de la sauver ne peut qu'en douce la trahir. Elle dépérit très lentement, à la différence des pouvoirs ou des États qui tombent d'un seul tenant. Enfin, elle meurt de causes diverses et multiples, soit par le discrédit, l'excès de dureté ou de férocité, la guerre, la licence, le refus ou le manque d'imagination, la cupidité, la suffisance et la progressive marginalisation.

En fait, les idéologies qu'on a présentes à l'esprit et qui ont servi d'exemples et prêté leurs caractéristiques pour construire ce portrait qui leur est commun sont encore bel et bien vivantes. Un peu de perspicacité peut repérer en certaines une mort assez proche. Mais si nous nous remémorons certaines idéologies du passé de plus petites dimensions mais à forte longévité, comme l'aristocratisme, la féodalité, l'iconoclasme, la théocratie, l'absolutisme, ces dernières en Occident à tout le moins ont connu une mort indubitable. En somme, qu'est-ce qui peut bien distinguer une idéologie d'un vague mouvement de masse qui prend forme, d'une pensée originale qui se publicise, d'une contestation aux obscures origines et à l'avenir prometteur? Rien, sauf l'avenir. Par exemple, il semble évident que les courants de pensée actuels que sont le féminisme et l'écologisme, voire le pacifisme, possèdent tous les caractères de l'idéologie naissante ou en voie de maturation. Porteurs de valeurs civilisatrices, ils permettent à l'humanité de croître éthiquement et socialement. Ce qui démontre que l'idéologie possède une dimension englobante et universalisante incomparable. Elle peut être considérée comme un véritable objet autonome "doué d'une sorte de mécanique d'autopropulsion, d'automaintien". Cependant, comme toute idéologie, ils ne sont pas exempts d'erreurs de parcours, de dérive, voire de trahisons possibles. C'est leur destin.

Il est d'usage courant de présenter les idéologies, dont on taxe toujours le courant de pensée qui n'est pas le sien, comme des courants de pensée grossière, propagandiste, qui charrient, plutôt que de les penser, des idées fort diverses mais unies par le seul but de confondre, de séduire et de mobiliser des masses inorganisées ou incultes. Et l'idéologie affine ses moyens si le peuple se scolarise. En outre, l'idéologie, c'est toujours la pensée des autres, que l'on nie, combat, méprise ou rabaisse; c'est jamais la sienne qui bénéficie avec la complaisance du Renard de La Fontaine, des qualités du juste jugement, de la science ou de la droite philosophie. L'idéologie est donc devenue synonyme de pensée malicieuse et malhonnête, surtout depuis Marx qui la taxait de "pensée erronée (...) abstraction complète [hors de son] histoire" ou "une représentation intéressée" ou "des créations des rapports de productions et de propriétés bourgeois (...) [produites par] la classe tout entière". Or si nous analysons les grandes idéologies du monde moderne, du XVIIIe siècle à nos jours (libéralisme, communisme, fascisme), et leurs sous-catégories (fordisme, taylorisme, freudisme, franquisme, maoïsme, etc.), en les comparant aux grandes idéologies de l'Antiquité et du Moyen Âge ( les premières grandes cosmologies, les grandes religions,) et leurs sous-catégories respectives (leurs hérésies déviantes, le culte impérial, l'ethnocentrisme de la Cité-État), elles frappent toutes, vues à cette échelle, par la régulière ordonnance de leurs composantes; elles s'articulent par d'amples mouvements dans des vies séculaires qui ressemblent moins à la vie quotidienne des hommes, saccadée et imprévisible, qu'à l'évolution inéluctable de la dérive des continents.

Nous ne discuterons pas de la question de savoir si les philosophies, grandes ou petites, sont ou non des sous-catégories des grandes idéologies. Si, par exemple, le thomisme est une sous-catégorie mixte du christianisme et de l'aristotélisme, lui-même sous-catégorie du génie grec. Ou si l'hellénisme est une idéologie fabriquée de toutes pièces par le peuple grec au cours de son antiquité glorieuse, ce qui identifierait l'idéologie au concept de civilisation. Ou si l'idéologie englobe, ou au contraire procède, de la civilisation ou de la culture. C'est une discussion sémantique qui a son intérêt mais qui n'est pas sur le chemin de notre tentative de clarification. Car lorsqu'on essaie de clarifier des concepts, on doit renoncer à ramener toutes les acceptions historiques d'un concept sous le chapeau de notre définition ou dans la grille de notre typologie. Créer son propre ordre ne peut par lui-même résoudre tous les désordres d'autrui. Et notre beau rève d'un Tableau périodique des éléments humains... à la façon dont les Lumières se plaisaient à en construire, ce sera pour une autre fois.

Plus important encore, la nouvelle clarification que nous proposons aboutit elle aussi à une sorte d'impasse, que nous devons assumer. On ne pourrait maintenant, à la lumière de notre mise en ordre, aboutir à tout ranger les phénomènes historiques et intellectuels dans un "arbre généalogique" ou dans un tout nouveau "tableau périodique des éléments historiques et intellectuels ", même si cela constitue en soi une belle ambition, un beau rève. Cette ambition démesurée pour un seul chercheur ne pourrait, en descendant dans les détails de chaque discipline, de chaque époque, de chaque portion de temps ou de discipline, que trouver le Waterloo de sa déraison classificatrice, comme si l'esprit de géométrie devait rendre les armes devant ce foisonnement de la vie irréductible jusqu'à maintenant aux classifications exhaustives et péremptoires. Cependant, y renoncer tout à fait serait céder au chaos, accepter la défaite de toute intelligence à vouloir comprendre dans une totalité cohérente.

d). Son rapport avec la paix et la guerre

L'évolution de l'humanité a-t-elle une finalité pacifique? La paix est-elle la téléologie naturelle de l'homme? Du XVIe au XXe siècle, l'Humanité fut ensanglantée par des guerres religieuses, dynastiques, coloniales, libérales, nationales, fascistes et prolétariennes. Puisque l'idéologie est le concept-clé des réalités éthico-politiques de l'homme moderne qui s'est défini et affiché par elles, il nous faut maintenant se demander si l'idéologie en soi (être pour un homme adepte de l'une ou de l'autre) prédispose à la paix ou à la guerre c'est-à-dire si adopter l'une plutôt que l'autre nous garantit un choix pacifique ou nous pousse à une pente belliciste. Il faut aussi se demander si ces divers contenants idéologiques liées souvent à des guerres contredisent la finalité pacifique de l'homme. Les idéologies sont-elles des machines à fabriquer la guerre? Ou la guerre n'est-elle qu'un épiphénomène, un mauvais moment de leur longue existence, bref un accident?

Il nous est apparu que la guerre ne leur est pas essentielle, mais elles s'en accommodent fort bien. Que serait l'extension géographique du christianisme au XXe siècle sans les violences d'État qui le supportèrent et le propagèrent pendant deux mille ans? Des propagandistes non-violents (St-Paul, Cyrille, Méthode, les pères missionnaires) eurent tout autant de succès que ses propagateurs violents (Ambroise de Milan, Théodose, les Conquistadors, la Papauté du IXe au XVe siècles). Les échecs dans l'expansionnisme chrétien, appelé propagation de la Foi, furent infligés tout autant aux non-violents (les Jésuites, les Franciscains au Japon) qu'aux violents (les Croisés en Terre Sainte, les Templiers en Poméramie). En somme, pas plus que la paix, la guerre avec ses violences n'est assurée du succès. L'idéologie qui se sert alternativement de l'une ou de l'autre récolte tout aussi imprévisiblement le succès et l'échec.

L'idéologie fasciste présente des traits historiques si belliqueux qu'il semble qu'elle soit soudée impérativement à l'idée guerrière. C'est l'image d'une catastrophe apocalyptique, telle la dernière guerre 1939-45, qui nous illusionne sur la nécessité ou l'inévitabilité de ce lien du fascisme à la guerre. Nous allons tenter de démontrer que ce lien était contingent et non nécessaire, sans pour autant nous livrer à un révisionnisme néo-nazi qui est à cent lieues de notre conviction véritable. Nous gagnerons en lucidité pacifiste et humaniste en raffinant notre compréhension du fascisme. Premièrement, Hitler gagna ses élections en promettant le redressement de l'Allemagne. Le pouvoir obtenu, la guerre était inutile à la réalisation des objectifs fondamentaux de la doctrine fasciste, même du Lebensraum (espace vital) que le libéralisme économique rend vertical. En politique extérieure, tout le monde depuis Munich reculait devant Hitler. Le chef nazi eût pu se conduire comme les grands tyrans de l'Antiquité grecque qui par prudence menaient des politiques extérieures pacifiques, ou comme Franco le fit dès 1937. Le fascisme mussolinien peut sembler prouver le contraire par l'agression italienne contre l'Éthiopie. Mais elle n'eut lieu qu'en 1935, soit 13 ans après la marche sur Rome de 1922. Cette guerre non plus n'était pas nécessaire au programme intérieur fasciste, déjà amplement réalisé. La guerre semble, même chez les plus agressifs dictateurs, un vent de folie tout à fait contraire et néfaste aux objectifs fondamentaux du régime. Elle constitue une mise trop forte pour un gain trop faible, trop lointain ou trop hasardeux. Ce vent de folie arrive d'ailleurs à la fin du régime, comme il arriva sur la fin du régime de la première démocratie de l'histoire, celle de Périclès en -432, comme à la toute fin du long règne de François-Joseph qui, sénile, déclencha la 1ère guerre mondiale pour obtenir justice de l'assassinat d'une seule personne.

L'idéologie, quelqu'elle soit, ne génère pas la guerre mais s'en accommode. C'est la pulsion agressive et l'aveuglement individuel, propagés avec la soudaineté de l'incendie, qui déclenchent la guerre avec des risques tels qu'elle constitue plus souvent la fin des États que leur fondation. Il y a plus de 250 États sur la Planète. Combien sont disparus par la guerre depuis la naissance de Sumer? Des milliers. Mais la plupart de ceux apparus après 1945 sont nés pacifiquement. Si la violence est d'origine privée, la guerre est vécue par l'État et semble naître de lui. L'État n'est que le canal obligé de la guerre, comme l'idéologie qui est son lieu d'expression. Même si l'idéologie anime l'État, il nous est apparu que le discours revanchard et menaçant des fascismes modernes n'est pas le facteur principal des grandes guerres du XXe siècle, puisque des fascismes (franquiste, salazariste, hongrois avec Horthy, chilien avec Pinochet) restent pacifiques si on se remémore bien les rapports qu'ont entretenus ces régimes fascistes avec les États limitrophes. Il est à remarquer que les fascistes pacifiques (Franco, Horthy, Pinochet) le demeurèrent à la suite d'une prise de pouvoir violente, et que ceux dont le régime sombra par la guerre mondiale ou régionale (Mussolini et Hitler, Saddam Hussein) prirent le pouvoir pacifiquement (sans guerre civile) en respectant les formes légales de la constitution et avec un minimum, fort cruel il est vrai, de violence partisane.

À ce stade de l'analyse, nous cernons le caractère ambivalent de la violence et de la guerre en regard de l'idéologie ainsi que des régimes et des États qu'elle inspire. La violence et la guerre ont un caractère chafouin et imprévisible qui manifestent leur nature purement accidentelle, dénuée d'intelligence. Elles amènent trop souvent la mort de ceux qui se servent d'elles (Saül, Hannibal, César, Mussolini, Hitler), ou la gloire qui excuse les vainqueurs (Auguste, Washington, Kémal Ataturk, George Bush). Les pertes et les gains étant aussi aléatoires les uns que les autres, on ne peut conclure à une raison quand elle a beaucoup trop l'allure hasardeuse du joueur impatient et démesuré, caractère que l'on retrouve dans l'expression populaire "Parti pour la gloire" toute pleine d'ironie dédaigneuse pour les têtes heureuses ou les têtes brûlées. La guerre et ses violences ressemblent, à l'intérieur des idéologies et de leur histoire, à une météo dont les succès (périodes ensoleillées) et les échecs (périodes pluvieuses) forment une égalité indifférente qui est celle du hasard.

C'est justement la critique marxiste dans son appréciation des idéologies antérieures (christianisme, féodalisme, libéralisme) qui se méprit le plus sur le rôle de la guerre dans l'évolution (triomphe ou déclin) des idéologies. En effet, elle fut influencée par la légèreté de Hegel qui relativisait la violence, en tant que passion, à ses résultats ultimes qui, "ruse de la Raison" selon lui, demeuraient cachés aux protagonistes. Cela ne fait pas du grand philosophe d'Iéna un belliciste, loin de là, même si on peut lui reprocher son admiration pour César, Frédéric II et Napoléon. Car pour lui "une révolution est l'expression d'une maladie de l'État". Cependant, il a souvent associé la guerre à un tribunal devant qui un peuple entier se présentait pour justifier sa présence sur cette terre. Même un homme épris de justice comme Proudhon erra désastreusement sur cette question: "Par elle [la guerre], (...) le progrès se poursuit. (...) Sans elle, la civilisation tombe dans le vide". Cette conception archaïque de la guerre, c'est-à-dire demeurée chevaleresque et altruiste, amena les communistes et les fascistes à proclamer l'inéluctabilité de la guerre en tant que moyen nécessaire. Marx a bel et bien écrit: "Les armes de la critique ne sauraient remplacer la critique par les armes". Mais son propre mouvement, le parti communiste dont il a fabriqué lui-même l'idéologie, utilisera la guerre et la pratique pacifique, indifféremment. L'apparent bellicisme du communisme semble aussi fort que celui du fascisme, car tous les dissidents soviétiques n'hésitèrent jamais à vitupérer le "fascisme rouge", dès les premières années du mouvement. Proudhon péremptoirement écrivit que "la paix n'est pas la fin de l'antagonisme (...) mais la fin du massacre". et sermona les premiers écrits de Marx. À cet égard Proudhon n'est pas à une contradiction près. Cette polémique entre Marx et Proudhon rappelle les tensions entre les premiers chrétiens et entre les premiers libéraux sur l'usage ou non de la violence pour se protéger ou faire avancer le mouvement (idéologique) qui était le leur. Mais voilà, la colombe et l'aigle ferait partie de la ménagerie de l'un et de l'autre. C'est une erreur de perspective, celle de la victime de l'acte violent qui propose de considérer les idéologies comme des entités essentiellement et prioritairement bellicistes. Car, chez les communistes, les porte-parole et les acteurs principaux sont tour à tour belliqueux (Mao, Lénine, Trotsky) et pacifiques (Staline, Khrouchtchev, Allende, Berlinger, Rosa Luxembourg). Il nous faut, au delà du paradoxe, ranger Staline et Khrouchtchev parmi les demi-pacifistes ou les demi-belliqueux; car le premier fit des mains et des pieds pour éviter une guerre à son pays de 1927 à 1953. Et Khrouchtchev fonça sur Budapest en 1956 mais recula à Cuba en 1962 . L'ironie nous est illustrée par ces chefs communistes, putschistes d'août 91, qui croyaient au tout début utiliser la pacifique glasnost et pérestroïka pour revitaliser le communisme, et elles furent leur trappe à rat. Bref, le communisme lui-même qui valorise la violence révolutionnaire, considérée par lui comme une légitime défense contre la violence spoliatrice des capitalistes, à la fois dans les textes fondateurs et les politiques ponctuelles, l'utilise avec la cauteleuse parcimonie de toutes les idéologies.

On constate dès lors que ce n'est pas l'Humanité prise comme espèce c'est-à-dire obligatoirement tous et chacun de ses membres qui se dirigeraient infailliblement vers la paix, mais plutôt la majorité de ses membres parce qu'ils sont mus par cet irrépressible besoin de paix auquel ils consacrent la totalité de leur temps. Ce qui exclut les belliqueux et les bellicistes qui même minoritaires ont ensanglanté l'histoire des hommes. Cette marche tranche et s'oppose à l'innocence instinctive du règne animal puisque le genre humain est le seul détenteur de la liberté délibérative, à la fois capable de vouloir la paix en tant que conforme au principe du Bien et capable de vouloir la guerre. Le genre humain la perçoit de deux façons: comme moyen pervers pour parvenir à une paix définitive ou comme fin comme les purs bellicistes Proudhon, Sorel, Marx et Clausewitz par l'erreur fondamentale de principe de la considérer comme un bien. Seul l'être humain est capable de cette alternative, et de cette erreur, qui demeure étrangère à la nature du règne animal. Ces choix personnels font ressortir que l'Humanité en tant que concept n'est pas douée de liberté; seuls les hommes individuels sont dotés de réalité, de liberté et de faillibilité. Le choix belliciste, qui est du ressort de la liberté, est une virtualité qui existera toujours. Mais la nature donnant à tout homme le désir de paix fait en sorte que sa liberté fait de la paix un progrès dans son histoire qui, sous cet angle précis de la paix, demeure inachevé.

C'est parce qu'on se permet de considérer la liberté agissant à l'intérieur d'une idéologie qu'on comprend mieux l'exercice de la première et l'articulation de la deuxième. Posons-nous trois questions: La violence vers l'extérieur de l'espace pacifié qu'est la guerre n'est-elle utilisée que parce que l'agresseur y voit une chance certaine de vaincre? Parce qu'il ne l'utilise pas ou peu quand les chances de vaincre sont nulles ou faibles? Parce qu'il a des moyens non violents à sa disposition pour atteindre l'objectif convoité? La réponse est positive dans les trois questions: ce qui met tout homme au pouvoir devant des choix guerriers ou pacifiques, quelque soit son choix idéologique préalable. L'évaluation de ses chances et de ses moyens en fait justement un homme ambivalent, comme l'idéologie elle-même qu'il promeut quand il la définit, qu'elle meut quand il la suit. En effet, il est libre de la promouvoir comme de la suivre.

Mais est-ce vraiment possible de distinguer une idéologie du caractère personnel de ses fondateurs ou de ses partisans? Est-ce possible d'affirmer que le fascisme (brun, noir ou rouge) n'était pas violent en soi, et que seules les personnalités publiques du fascisme l'étaient, et encore accidentellement ou contingentement? Nous croyons que oui. Cela peut paraître aussi incroyable que ne l'est le christianisme qui fut tour à tour le drapeau de François d'Assise et de Torquemada. Nous avançons comme preuve que Staline et ses adjoints, dont Litvinov et Molotov, n'ont jamais pris au sérieux les prétentions et menaces hitlériennes contre l'espace est-européen contenues dans Mein Kampf. Le pacte germano-soviétique de 1939 confirme le fait d'une radicale séparation entre l'idéologie et les personnalités réelles historiques qui, au premier plan, déclenchent les guerres ou concluent la paix. Hitler très tôt annonça "l'extermination des juifs" sibyllinement, indirectement; personne ne le crut car on n'y vit que l'inflation verbale d'un vulgaire démagogue. Staline savait que l'idéologie fasciste pouvait lui apporter soit la paix soit la guerre. Il ne jugeait les chefs nazis que sur les faits, et parmi ceux-ci les plus récents et les plus massifs, tels une concentration de troupes ou un réarmement. Et jusqu'à la dernière minute, il a espéré la paix entre le Reich et l'URSS; le 21 juin 1941 fut chez lui, comme pour tous une surprise totale. Jamais il n'avait cru qu'une idéologie en soi et mécaniquement déclenchait des guerres, pas plus que les présidents américains de 1945 à 1990 n'ont cru le même scénario mécanique oeuvrant dans l'idéologie communiste.

On peut même avancer l'idée que la personnalité des grands chefs belliqueux, qui est à l'origine accidentelle des guerres, a peu de chose à voir avec l'idéologie à l'intérieur de laquelle ils frayent. Robespierre et Lénine, terroristes à l'intérieur, furent pacifiques à l'extérieur; Caton, Solon, Poincaré, pacifiques à l'intérieur, furent belliqueux à l'extérieur. Solon réconcilia le peuple et l'aristocratie pour lui éviter la guerre civile, mais il asservit le peuple de l'île d'Égine. Le très belliqueux Caton l'Ancien était républicain, il génocida le peuple carthaginois. William Pitt, un parlementaire, abattit l'empire français du Nouveau Monde. Pourtant, les démocraties ont toujours paru mieux disposées à la paix que les dictatures, les royautés et les empires. Mais les idéologies et les différents régimes politiques qu'elles enfantent ont une telle ambivalence face à la paix et à la guerre qu'en chacune d'elle sommeillent à la fois un Numa Pompilius et un Tullus Hostilius, comme dans le christianisme il y eut un Las Casas pour accompagner un Cortès, et un Torquemada pour trahir la sublime impulsion pacifique de François d'Assise.

Mais n'est-elle pas encore excessive ou exagérée l'affirmation que le fascisme est une idéologie ambivalente face à la paix et à la guerre par le simple fait que nous faisons de celui-là une catégorie de celle-ci? Ou que nous le justifions par l'étroite considération que seuls les chefs nazis, voire le dictateur seul, furent belliqueux? Rappelons-nous que Hitler a toujours tout caché et sans cesse menti. Même aux Autrichiens de Vienne, il leur tint après l'Anschluss un discours d'une telle énormité (il cachait ses actions sous le couvert de la marche de l'histoire dans la plus évidente conception hégélienne) que force nous est d'admettre que les peuples germanophones qui le suivaient, dont l'opposition antinazie était décapitée, étaient littéralement désinformés, médusés, trompés comme jamais peuple ne le fût. "Son honneur, dirait Hegel, c'est d'avoir tourné le dos aux valeurs admises". Et ce sont ces millions de germanophones qui étaient fascistes, votaient fascistes, faisaient fonctionner les institutions fascistes et espéraient par elles le "redressement" qui était le mot d'époque le plus souvent repris pour définir ce que les peuples fascisés attendaient du fascisme. C'est justement au moyen de ce mot de "redressement" qu'un amiral allemand avait qualifié la politique de son chef qu'il recevait sur son navire. Ces peuples étaient donc fascistes par désir d'ordre et de redressement, non par désir de guerre. Ont-ils voté la guerre par référendum? Quel peuple a jamais voté une guerre par référendum? On doit reconnaître cependant qu'ils ont toujours porté en triomphe les chefs qui les avaient gagnées, ce qui ne peut être considéré comme une volonté de la faire mais, reconnaissons-le, comme une lâcheté de ne pas la dénoncer. En tout cas, Hitler, et peut-être Hitler seul, voulait la guerre. Et la lâcheté de son entourage ne peut être considérée, si on respecte le sens fort du mot "lâcheté," comme une volonté... En effet, le peuple allemand, nazi depuis 6 ans, n'a pas jubilé en septembre 39 à l'annonce du déclenchement des hostilités, comme il l'avait fait en août 14; il n'a exulté qu'à l'annonce des victoires de 40. Et pourtant, il était nazi. Le peuple allemand ne liait pas nazisme et guerre, mais nazisme et redressement.

Dans le cas des peuples allemand et français qui s'enthousiasmèrent à l'annonce de la déclaration de guerre de 1914, il est vrai alors qu'ils furent belliqueux, empoisonnés par la propagande nationaliste. Mais la plupart des peuples européens étaient dirigés par des dictatures (Serbie, Autriche-Hongrie, Allemagne, Russie, Pologne) ou des démocraties en difficulté (Italie, France) ou périphériques (États-Unis, Grande-Bretagne, Canada). Plus, la décision de déclencher la guerre vint des dictatures, ce qui est l'argument péremptoire que ni les peuples, ni les idéologies assumées par eux ne veulent la guerre qui demeure une démesure politique qui enflamme les plus hauts niveaux du commandement d'une nation ou d'un État. Même le nationalisme, idéologie typique, est ambivalent face à la guerre et à la paix puisque l'Allemagne s'est unie par la pratique du Zollverein (1834), la Grande-Bretagne par le Supremacy Act (1534), puis le Navigation Act (1651), le Canada par l'A.A.N.B. (1867), et la Norvège (1905) dans son détachement pacifique de la Suède. Les nationalismes canadien-français, ukrainien, baltes, géorgien, amérindien, wallon et jurassien, sont des exemples d'affranchissement pacifique qu'on oppose symétriquement aux affranchissements sanglants des indépendances nationales ou des nationalismes exclusifs qui sont aussi très nombreux. Ce qui démontre encore là que l'idéologie nationaliste est elle aussi ambivalente à l'égard de la paix et de la guerre.

Même la démocratie, d'où est issu le néologisme "démocratisme", peut être considérée à la limite du concept comme une idéologie qui, en devenant institution, acquiert une grande stabilité parce qu'elle tend à échapper aux humeurs de l'opinion et au travail de sape des spéculations des intellectuels qui pourraient mettre en cause sa valeur et sa nécessité. De là suit qu'elle est aussi ambivalente quant à la paix et à la guerre. La démocratie ne serait donc pas plus pacifique par la simple raison que le peuple ne pourrait vouloir son propre mal qu'est toute guerre. La vérité est la suivante: c'est l'humanité dans son ensemble, et lorsqu'elle a pris conscience d'elle-même comme un tout par un humanisme universelle, qui fonde une paix solide et durable. Car cette idée seule admet la vérité que l'humanité ne peut vouloir son propre mal qu'est toute guerre; du point de vue d'un peuple en particulier, même démocratique comme les exemples qui suivent vont le démontrer, pourra toujours s'infiltrer chez certains l'idée que la guerre est payante. En effet, il nous est très naturel de considérer la démocratie, régime issu au XVIIIe siècle du libéralisme et en Grèce ancienne de l'évolution économique et sociale de la Cité, comme une forme pacifique de gouvernement. Personne n'oublie que la démocratie est née de féroces guerres antiroyalistes, antinobiliaires et cela à deux reprises séparées par deux millénaires. Tous savent que c'est le démocrate Périclès qui déclencha la guerre du Péloponnèse par son arrogance et sa rigidité dénuées de toute finesse diplomatique si l'on en croit le discours que lui prête Thucydide. De même, la démocratie américaine, la deuxième née et la plus forte relativement à ses adversaires totalitaires ou antidémocratiques, précise dans sa constitution rédigée par Jefferson le droit à la révolte armée contre un gouvernement despotique instituant ainsi, belliqueusement, les germes de la guerre civile. Cette constitution complétée par une Charte des droits, passe pour être la pierre d'assise de la concorde sociale. Cette Charte des droits est paradoxalement attachée à un contrat social qui unit des citoyens égaux à qui il n'est pas interdit le recours à la violence rebelle ou dissidente. Au plan des rapports entre les États, la doctrine Monroe en est un peu la réplique à l'extérieur de l'État, c'est-à-dire entre États, qui permettra aux États-Unis de prendre les armes à la fois contre les puissances coloniales du XIXe et contre les puissances fasciste et communiste au XXe siècle. Ainsi sont prouvé d'étranges paradoxes: une paix possible entre citoyens unis dans une constitution à germes belliqueux; des guerres dynastiques entre des parties naguère unies dans des liens familiaux qui tiennent lieu de constitution où la guerre est interdite; le principe léniniste de 1914 "Transformez la guerre internationale en guerre civile prolétarienne" qui aboutit à l'étouffement de toute contestation intérieure dans les États communistes et à la floraison de guerres entre États nationaux départagés par la rivalité des Blocs. Ces paradoxes ne sont que l'illustration qu'en tout lieu la guerre peut éclater ou la paix s'épanouir; et que l'idéologie ou les structures ne sont pas leurs constituantes causales mais bien au contraire que les idéologies ne sont que leur lieu d'apparition. Comme on pourrait métaphoriquement dire qu'un territoire géographique est plus soumis à son climat qu'à la population qui s'y établit. Ces exemples prouvent hors de tout doute que la paix doit se concevoir de très haut pour imposer à tous les peuples son empire bienfaisant.

7. Aspect révolutionnaire

Si ce n'est ni la géographie, ni l'espace-territoire, ni l'idéologie, ni l'économie, ni la nature biologique de l'homme qui déclenchent les guerres, il serait tentant de pointer du doigt les révolutions comme responsables des guerres. Des esprits conservateurs (Burke, Joseph de Maistre, les papes) ont largement répandu cette idée que la révolution est homicide, et rien de plus. Est manifeste dans les livres d'histoire la concordance entre les révolutions et les guerres les accompagnant. Cet espace habité par l'homme, aménagé pour qu'il vive en paix, explose régulièrement en furies révolutionnaires. L'homme pacifique par nature n'y serait pour rien? Que cet homme doué de raison, éduqué par une Cité faite pour la paix et dotée d'une Paideia pacifique, se servirait de la révolution sanguinaire comme moyen pour bonifier l'espace pacifié? Détour aberrant? Détournement hypocrite? Contradiction insupportable qui ruine toute légitimité au concept même d'espace pacifié? Voilà l'une des questions les plus difficiles à résoudre pour celui qui veut démontrer que l'histoire des hommes est celle de la vie de l'espace pacifié en formation, en solidification et en bonification culturelle et humaniste.

Beaucoup crurent par la révolution obtenir la paix définitive quand d'autres n'y voyaient qu'une guerre cachée, simplement plus hypocrite ou plus médusée que les autres guerres. Qu'en est-il du rapport de la révolution avec de la paix? Il faut d'abord proposer une nouvelle typologie du phénomène révolutionnaire car de nombreuses logomachies et incompréhensions eurent lieu parce qu'on avait confondu plusieurs types de révolutions.

Il y a cinq types de révolutions: politique, sociale, économique, nationale et culturelle. D'habitude, on ne parle que de la première qui est la plus fréquente et on se sert des créations des quatre autres pour justifier la première. Ce qui amena les bellicistes, qui avaient déjà érigé la violence contingente dans l'histoire en violence nécessaire pour l'avenir, à récidiver dans l'erreur en utilisant la révolution politique pour réussir une révolution sociale, voire une révolution économique. En fait, ils appliquaient aux sociétés humaines, pensées comme un grossier mécanisme, une chirurgie qu'ils savaient douloureuse mais qu'ils espéraient rapide et réussie. Bref, ils la voulaient comme "un miracle" pour sortir d'une misère réelle parce qu'ils s'étaient limités à une conception "catastrophique de l'histoire" dans laquelle ils avaient été instruits. N'oublions jamais que Staline a reçu une formation de séminariste... À l'école, leur enfance nourrie de l'imagerie du péché originel, de la faute d'Adam, de la perte du paradis terreste, de la Passion et de la crucifixion, ne les avait guère disposés, même devenus adultes et athées, à une anthropologie positivement optimiste et progressiste de l'homme. Il y en a même, universitaires respectés et d'un très haut calibre intellectuel et culturel, qui parlent encore du "mal radical" dans l'homme. C'est aussi logique que de dire que la nature entière n'est qu'une horrible perversion de l'univers à cause des ouragans et des typhons.

Les révolutions autres que politiques furent avantageuses pour la Cité des hommes; les révolutions politiques beaucoup moins en raison des meurtres délibérés qu'elles commirent. Ces révolutions politiques, mis de côté le romantisme et la caution progressiste, ont par impatience évincé volontairement le moyen par excellence de bonifier la Cité qui est, dit Aristote, l'éducation. Il est vrai que les réformateurs sociaux, dès qu'ils étaient trop remuants, avaient la police politique aux fesses. Mais toutes les autorités légales, qu'il fallait renverser, n'étaient pas invariablement sadiques et nécrophiles, ni monolithiquement fermées à l'idée de progrès. La violence utilisée globalement et contre toutes autorités monarchiques ou aristocratiques était un moyen absolument excessif, antihumaniste et criminel. Il fallait les renverser sans se souiller pour le faire. En utilisant la violence, les révolutions politiques brisaient le ciment même "de la communauté politique [qui] suppose l'amitié" tout en voulant sauver la Cité . Bien différentes étaient les souffrances occasionnées par les autres types de révolutions (sociales, économiques, nationales et culturelles) qui étaient accidentelles, au sens d'involontaires par ceux qui par la somme de leurs actions, étendues sur des générations, ont engendré des révolutions non politiques. Par ailleurs, toutes ont contribué à la formation d'espaces pacifiés, mais aussi à leur destruction pour en construire de plus grands encore comme, analogiquement, on a démoli au Moyen Âge des temples grecs dont les colonnes réutilisées supportèrent le toit des églises. Chaque révolution eut la prétention d'apporter plus et mieux que la précédente à la construction d'une paix durable encore aujourd'hui inachevée. Les espaces pacifiés s'attelèrent à cette tâche tour à tour pacifiquement et révolutionnairement. Les hommes historiques en ont ainsi décidé, dans une responsabilité très variable: ils n'ont pas voulu faire autrement quand ils le purent; ils ne le purent quand les événements et la pression des circonstances dépassèrent leurs forces intellectuelles et morales. L'histoire ne peut être son propre juge car un fait ne peut se juger lui-même. Il appartient au citoyen de juger, à partir de principes éthiques et des finalités de la Cité, si l'expérience révolutionnaire fut et sera pour l'humanité un bien, un mal ou un bien empoisonné. En effet, Aristote dit bien "qu'il faut poser correctement le but et la fin de ses actions". Il est vrai qu'on peut se tromper souvent en s'érigeant en juge des autres, des situations ou de l'histoire. Mais se refuser à juger c'est refuser d'assumer. Assumer, c'est porter en son coeur et en sa mémoire fièrement le succès et honteusement la faillite. Qui refuse de le faire pense à moitié. Oser juger l'homme, c'est finalement gagner le solde de ses erreurs et succès, qui est positif. Car l'homme est une merveille qui coure après son paradis.

Dans notre évaluation, nous jugeons que la révolution politique fut un mal pour la génération qui la subit, un bien pour les générations suivantes qui bénéficièrent de ses gains trop chèrement payés par ceux qui la firent ou la subirent; un bien empoisonné par ceux qui, irréfléchis, la reçurent en modèles intangibles pour guider leurs actions et orienter le devenir de l'espace pacifié qu'ils avaient reçu en héritage et qu'ils se proposaient de bonifier; un bien empoisonné aussi pour ceux qui dans les générations suivantes, en chacune d'elles, subirent les désillusions des espoirs trahis. En somme, comme une catastrophe dont on ressort plus fort, grandi par l'épreuve et l'expérience, la voie révolutionnaire est à éviter pour ceux qui, ayant réfléchi aux gains qu'elles apportèrent, savent réfléchir aux moyens de nous procurer les mêmes ou d'autres biens sans les souffrances qui furent historiquement le lot de toute révolution politique; et à ceux qui réfléchissent à l'éviter, il importe qu'ils sachent que l'inertie des sociétés et des pouvoirs établis la fabrique tout autant que l'impatience des rebelles. C'est le propre de l'homme d'inventer pour fuir toute douleur ou tout effort vain. Le mot progrès implique l'atteinte et la maîtrise sans douleur de cette invention qu'est la Cité. La révolution était la technique des premiers médecins-bouchers des sciences humaines. Les bons moyens pour les mêmes finalités généreuses des révolutionnaires sont les réformes par les pouvoirs et la contestation systématique et non-violente par les révolutionnaires. Les unes comme les autres par la loi et par la parole font appel à la raison et non à la peur chez l'homme; car la raison fait de l'homme un être noble et la peur un être animal. Les violents qui s'érigent en héros prêts à mourir pour leur cause enrobent de vanité le désir morbide de tuer et mourir. Nous sommes en cette fin de siècle tout proches d'accéder à une médecine de l'espace pacifié qui sera à la hauteur de la conception sophocléenne de l'homme qui, pour la première fois peut-être, dira de lui-même sans être démenti par ses contemporains que l'homme est devenu pour toujours à ses yeux une merveille.

En somme, la construction spasmodique de l'espace pacifique s'explique par la conception même que l'homme se fit de la raison. Chez les Grecs, la raison revêtait tour à tour un caractère utile pour la Cité comme chez Thalès, et un caractère désintéressé comme chez Euclide; un caractère éthéré et régénérateur chez Platon; un caractère classificateur et systématique chez Aristote.; sans oublier cet alliage que la raison fit avec le courage chez le plus illustre de tous, Socrate. Les Grecs ne sont pas les seuls à avoir enrichi le concept de l'homme, être raisonnable. Les Juifs et les Chrétiens y soudèrent avec une farouche insistance une dimension éthique nouvelle qui se fondait sur une transcendance, belle ruse ou fiction pour saisir la réalité par devers. Le Moyen Âge scolastique tenta de répandre, et quelque fois de vivre sincèrement et intensément, l'idée chrétienne de l'amour entre les hommes érigé en devoir. La raison, ou l'homme raisonnable, devait en tant que concept incorporer la bonté comme pour assouplir l'implacable dureté de l'homme raisonnable antique. Ce dernier, exclusivement formé à l'image du héros courageux pour qui obéir à une loi injuste (Socrate) ou lui désobéir au profit d'une loi supérieure (Antigone) était un devoir, était convié, voire forcé dans une Paideia toute spartiate, à une sorte de couronnement éthique quand ce courage allait jusqu'au sacrifice de sa vie. La mansuétude et la générosité accompagnèrent dès lors, jusqu'à Machiavel, l'idée de raison et celle de l'homme raisonnable, dont les archétypes furent le preux chevalier, le roi oint, le mystique dont Saint-François est la réalité historique la plus achevée, l'exemple qui rejoint à la perfection le concept d'homme raisonnable, lui qui tendit une main à l'Islam. François d'Assise atteint les sommets de l'éthique, qui nous font aussi peur que ceux de l'héroïsme.

L'époque suivante enrichit de nouveau le concept pour y ajouter l'idée de liberté. Car l'homme semblait étouffer dans l'espace pacifié (la Nation) construit par les rois autoritaires. Il revint aux Lumières de proposer un nouvel homme raisonnable, celui qui troquait les lumières de la Foi pour celles d'un rationalisme républicain, paradoxalement individualiste et populaire. Cette nouvelle conception de l'homme raisonnable universel se dota d'une tumultueuse énergie et engendra, par un paradoxe navrant, une série de guerres révolutionnaires, libérales ou socialistes, qui dura trois siècles. Ce qui prouve que l'homme, s'il peut de moins en moins faire la guerre en obéissant aux maximes d'une éthique très élevée, pourra toujours faire la guerre par dérapage éthique ou mauvaise volonté; mais il la fera de moins en moins puisqu'est réelle la bonification éthique et politique de la Cité. Le concept d'homme raisonnable fut souvent éclaboussé par les fangeuses réalités historiques comme autant d'insuffisances qu'il ne savait combler; d'où sa renaissance récurrente sous d'autres habits, enrichie de l'expérience du passé et rajeunie d'une espérance nouvelle. Ce concept d'homme raisonnable, c'est la définition ou l'image que l'homme fait de lui-même.. Cette définition se modifie un peu par les actions de l'ensemble des hommes, un peu comme changent les dictionnaires. Si l'homme devient très religieux, il ne pourra donner de l'homme que la définition suivante: l'homme est une créature de Dieu. C'est parce qu'Aristote constate que les hommes, habitant la Cité, usent de raison dans leur vie individuelle et collective qu'il est en droit de définir l'homme, outre animal politique, animal raisonnable. Mais aussi parce qu'il était passionné de zoologie...

Le concept d'homme raisonnable se modifia encore, après 1918 par l'expérience amère de la Grande Guerre, et surtout après 1960 par la démocratisation scolaire. L'homme raisonnable de ce XXe siècle l'est d'autant plus qu'il concourt au progrès social et économique, psychologique et environnemental de la Cité en y travaillant sans fureur, sans brutalité, dans une marche dont il décide lui-même du rythme et du tracé. Il est loin le temps antique où l'homme raisonnable, tel Hésiode ou Eschyle, tentait de rester droit et digne sous les coups du cruel Destin; loin aussi ce temps médiéval où l'homme presqu'aveugle tant il avait déprécié sa propre raison était conduit par la main de Dieu en enfer ou au paradis.

Finalement, en cette fin du XXe siècle, l'homme raisonnable a une conception multiforme de cette raison qui le guide, tour à tour scientiste et technicienne, ou troublée de pulsions inconscientes (Freud) ou programmée par de quasi-déterminismes biologiques génétiques (Monod), ou tout récemment entraînée par des fondamentalismes réactionnaires et par des sursauts environnementalistes à la fois volontaires et bucoliques. À l'égard de la paix, certains pacifistes éminemment raisonnables veulent fonder la paix sur le désarmement unilatéral sans égards à la reconnaissance, très difficile il est vrai, des vrais agresseurs dans le fatras des discours officiels altérés par la désinformation et la propagande. L'avenir mieux que nous jugera s'ils sont illuminés ou visionnaires. Le concept d'homme raisonnable d'aujourd'hui assume ces dimensions stratifiées par l'expérience du passé qui est celle de toute l'histoire et par les choix multiples du présent. C'est cette conception de la raison et de l'homme raisonnable dont cet essai veut démontrer l'oeuvre dans l'histoire et dans le présent actif à la croisée des choix. Nous nous sommes constamment appuyés sur les faits d'histoire car, comme dit Aristote, "qui raisonne en général raisonne dans le vide". Ainsi, nous concilions l'instabilité dynamique des réalités historiques et la stabilité conceptuelle du concept de raison, qui demeura lui-même dans sa croissance encore inachevée.

IV. Projets d'aujourd'hui

Si la paix constitue l'un des objets de la volonté de l'humanité, "le but poursuivi par l'état de société" disait déjà Spinoza, il importe d'oeuvrer dans le sens qui fut toujours le sien. Kant nous a fourni l'idée et le modèle de la fin de cet essai. Il a voulu unir la théorie et la pratique, c'est-à-dire unir la philosophie à un projet concret accessible aux hommes, que leur métier est l'action politique ou le devoir celui de citoyen éclairé et conséquent. Même si depuis l'expérience malheureuse de Platon dans ses aventures siciliennes ou de Sartre dans les rues de Paris la philosophie, ou plus largement les sciences humaines, se sont souvent méfiée des projets éthiques et politiques pour se réserver le privilège ou le luxe de penser la politique loin du tumulte, elles furent aussi animées de l'irrépressible désir de réaliser dans l'Histoire le résultat tangible de ses conquêtes éthiques et intellectuelles. Cicéron, déjà, le préconisait et Thalès le premier, dit-on, l'a fait. Ainsi que des Modernes: "Comme la liberté, [la paix] n'est pas une chose qui est là, mais que l'on fait, [c'est] une besogne"; c'est une "situation positive dont une certaine force de caractère est la condition" renchérissait Spinoza. Sartre disait: "Il faut (...) démilitariser. Comment? Ce n'est pas à moi de le dire. Mais à tous". Comme le "tous" comprend le "moi", la logique boiteuse de la phrase rhétorique et politicienne ne détruit pas pour autant la sagesse de la proposition. Et "tous" ne peuvent collectivement et efficacement travailler, à quelque projet que ce soit, sans des institutions construites ou disponibles, ainsi que conformes à la nature des projets pacifiques.

L'Humanité doit beaucoup à ceux qui proposèrent des projets accessibles et réalisables dans le prolongement naturel de leur réflexion sur la Cité.. Locke, Rousseau, Kant, Victor Hugo, et que d'autres encore, se risquèrent moins à l'utopie qu'à dessiner les traits d'une communauté d'hommes prospères, libres et paisibles. Les sciences humaines ne déchoient point en cette opération, ni ne sortent de leurs attributions traditionnelles. Elles inspirent, encouragent, fortifient et guident l'action. Elles apprennent aux hommes d'action à ne pas désespérer de l'homme même si la lutte, la compétition et les résistances risquent de les faire sombrer dans le cynisme et la dureté qui sont les formes du désespoir froid et dangereux.

La Philosophie a donc des devoirs envers les politiques dont le métier pratique quotidien cherche la cohérence logique et humaniste dans leur travail de bonification de l'espace pacifié. Il ne s'agit nullement pour les intellectuels en général de monter sur les barricades ou de se lancer à l'assaut des microphones de la démocratie. Si on le fait, bravo. Mais on change de métier. Il s'agit pour nous de définir avec le plus d'élévation et de précision possible les grandes voies de l'espace pacifié élargi de demain. Pour ne pas avoir été à la hauteur de cette tâche, de l'avoir méprisée et de s'en être détourné, les philosophes néo-platoniciens de Byzance creusèrent le tombeau de leur État qui fut jadis un empire, comme les penseurs socialistes amenèrent par deux fois (Robespierre, Lénine) les généreuses idées de gauche à l'échec. Si cette tâche n'atteint pas chez ceux qui l'exécutent la profondeur ou l'élévation exigée par l'importance de son objet, elle amène à la dérive l'action de ceux qui ont cru insensément en faire l'économie.

Les projets politiques ont toujours été sous-jacents aux grands classiques de la philosophie politique, que ce soit La République, la Cité de Dieu, Utopia, le Léviathan, le Contrat Social, le Projet de paix perpétuelle. La conséquence obligée d'une Philosophie de l'Histoire serait doncun projet politique

Si nous croyons que l'évolution de l'Homme en est une vers la paix, il est naturel que nous nous penchions sur les problèmes que la paix rencontre toujours en cette fin de siècle, que nous ébauchions quelque cadre de règlement pacifique aux grands conflits qui bloquent l'achèvement du grand mouvement historique de l'homme vers la paix. Cela veut dire que "la recherche sur la paix doit s'occuper pratiquement d'une nouvelle conception de la politique extérieure"

1. La Terre d'Abraham

Si l'espace pacifié est une réalité active, il demeure inachevé. Sinon la paix serait partout et depuis toujours. Il est un cas particulièrement épineux dont la turbulence résulte de maints facteurs, tous humains. C'est le nom d'un pays qui n'existe pas encore et qui a toujours existé, dont on parle tous les jours dans les média depuis un siècle et qui n'en finit pas de naître dans la douleur. C'est un pays qui fut toujours dans la mouvance du génie asiatique dont le judaïsme et le christianisme sont les fleurons les plus occidentaux. On aura reconnu le Proche-Orient d'aujourd'hui avec ses cinq États principaux (Égypte, Israël, Jordanie, Syrie, Liban) et ses sept grandes guerres (1936, 1948, 1956, 1967, 1973, 1975, 1980), entremêlées de chassés-croisés diplomatiques, de terrorisme, de coups d'État et d'état de guerre permanent comme l'est une occupation. Une explication possible au drame de cette région troublée réside dans une hypothèse nouvelle, une ébauche de physique géo-historique dont la teneur serait à peu près ceci: une région morcelée en petits États, soumise à des forces de superpuissances rivales, est nécessairement en une instabilité conflictuelle chronique. C'est un espace pacifié en perpétuel avortement de lui-même.

C'est parce qu'il constitue l'échec le plus grand, sinon le plus long de l'effort du XXe siècle, de créer des espaces pacifiés que les problèmes du Proche-Orient méritent une attention particulière, à la fois pour les comprendre et les résoudre. Si l'espace pacifié canadien est un succès, si l'espace pacifié mondial est en formation, l'espace pacifié israélo-arabe, notamment israélo-palestinien et libano-syrien, est un drame, une urgence qui sollicitent la sympathie et la responsabilité intellectuelle de tous les humanistes du monde. C'est une forme d'idéalisme dont on peut sourire en le comparant au réalisme politique des belligérants eux-mêmes, si on juge l'un et l'autre à l'aune de l'ampleur de leurs moyens. Mais l'idéalisme politique est fécond, qu'il soit intellectuel (John Locke, Kant, Rousseau) ou actif (Jeanne d'Arc, Lafayette, Jaurès) parce qu'il est le meilleur de l'homme, celui où dans ses rêves il aime l'Humanité. Car dans les réalités prosaïques de l'argent et du pouvoir, le mépris cynique trône en roi. Pour aider tant soit peu les peuples du Proche-Orient à construire leur espace pacifié comme d'autres peuples le firent avec plus de succès, afin que chacune de ces terres déchirées se rassemblent et se soudent en un espace planifié régional, en relation bénéfique avec leurs voisins européens, africains et asiatiques, il est nécessaire d'imaginer un espace pacifié tout à fait nouveau, soit un pays confédéral, Terre d'Abraham, à l'intérieur d'une Ligue arabe modernisée.

Avant d'élaborer les formes de ce rêve de Jacob pour l'avenir, il faut comprendre le passé et le présent à partir desquels il pourra s'élever. Pour comprendre le conflit du Proche-Orient, il faut le mettre en parallèle avec ses sosies historiques, dégager les caractères qui leur sont communs et les solutions variées qui les firent évoluer vers la paix.

Les sosies historiques du conflit du Proche-Orient sont:

1. La Grèce antique: les petits États grecs en guerre les uns contre les autres, convoités et envahis                 tour à tour   par les Perses, les Macédoniens et les Romains.

2. La Sicile antique et médiévale: elle fut un territoire convoité et un champ de bataille de toutes les                 hégémonies, carthaginoise, grecque, romaine, byzantine,  normande, arabe, puis italienne.

3. Les pays baltes médiévaux: les territoires baltes des actuelles Lituanie, Estonie et Lettonie, en proie                à des  convoitises russes, polonaises et allemandes.

4. Les États balkaniques: depuis leur naissance, ils furent à la fois en rivalité réciproque et l'objet des                appétits  allemands, autrichiens, russes, turcs et même  anglais puis soviétiques.

5. L'Italie de la Renaissance: vers 1494, la quinzaine de petits États, dont la Papauté,  qui se                 disputaient la  péninsule italienne, en proie à des guerres incessantes attisées  par les                 hégémonismes impériaux allemand du   Nord et normand du Sud, ballottés  par des alliances                 incertaines, souvent renversées.

6. L'Indochine: fractionnée en petits États, elle subit tour à tour les pressions militaires et                 économiques de la  Chine, du Japon, de l'Occident et, finalement, de l'ancienne URSS.

La liste pourrait s'allonger. Aujourd'hui, sont dans la même situation et pour les mêmes raisons, les États du Moyen Orient, de l'Amérique centrale et des Caraïbes. Et demain pourraient s'aggraver, étant dans la même situation et pour les mêmes raisons, les brisures de la mosaïque africaine (si ce n'est déjà fait) et la mosaïque arabe, s'ils ne parviennent pas à renforcer respectivement l'OUA (Organisation de l'Unité Africaine, qui se meurt) et la Ligue Arabe, qui perd puis retrouve ses membres à chaque crise.

Pour les mêmes raisons? Cela se démontre. Ces raisons sont les caractéristiques mêmes de ces conflits inévitables et très longs. Ils sont le goulot d'étranglement de l'espace pacifié, comme disent les économistes à propos d'un processus de production gêné par le procédé le plus lent de la chaîne. Ces caractéristiques sont:

1. Le fractionnement d'un territoire homogène (par la géographie ou par la population) en États petits,                faibles et  rivaux.

2. Un lieu de convergence des forces des superpuissances de l'heure en rivalité ouverte ou larvée qui                 dans leur expansion naturelle d'espaces pacifiés continentaux coincent  entre elles les petits États

3. Le refus de ces petits États de n'être qu'une partie, protégée et docile comme l'Espagne                 carthagino-romaine, le Canada, l'Europe de l'Est du récent empire  soviétique, dans une zone                 d'influence des puissances de l'heure. Bref, leur effort  héroïque, à la polonaise, pour une                 indépendance dont ils n'ont pas les moyens: de Démosthène à Yasser Arafat, en passant par Abd                 Al Kader et Sandino.

Mais il y a d'autres États dans la même situation ou avec les mêmes caractéristiques, et qui un jour accédèrent à une paix normale: les six situations décrites plus haut! La raison en est leur nationalisme, quand ils en eurent les moyens (Allemagne, Italie). Mais derrière cette raison qui n'en est guère une, c'est qu'ils se firent submerger par l'une des puissances de l'heure qui était victorieuse: Rome antique, Prusse, URSS. Ou bien les superpuissances de l'heure en lutte s'accordent mutuellement un petit répit de quelques années (Indochine actuelle, Afrique des années 60-70s, l'Israël du temps de David et de Salomon). À l'exception de ces périodes de grâce et de trêve, ces régions inextricablement troublées et menacées ne connurent la vraie paix définitive qu'à l'ombre de la victoire du plus fort.

Les États arabes se feront-ils acculturer par la modernisation venue d'Occident, renforcé aujourd'hui de l'Est en voie d'occidentalisation? Les islamistes le craignent. Ou Israël sera-til submergé par un monde arabe réunifié, radicalisé qui ne serait qu'un nouveau Titus arabe? C'est la peur suprême de tout sioniste. Cette double éventualité ressemble pour les deux camps à une "solution finale" qui constituerait une régression telle que l'idée même de progrès dans l'Histoire en serait ébranlée.

Cependant l'Histoire nous apprend qu'il y eut d'autres solutions qui témoignent de cet authentique progrès dans l'expansion et la cohabitation des espaces pacifiés. Certains petits États, aux chefs politiquement plus talentueux et plus clairvoyants, ou oeuvrant dans des circonstances moins désespérées, transformèrent leurs rivalités réelles en énergie créatrice d'institutions politiques nouvelles, notamment en confédérations solides et victorieuses:

1. Les treize colonies américaines de la Nouvelle-Angleterre au XVIIIe siècle;

2. Les cantons suisses de 1291 à 1593;

3. Les duchés allemands au XIXe siècle;

4. Les provinces canadiennes de 1867.

D'autres États réussirent à moitié; les pays d'Amérique latine de Bolívar au XIXe siècle, la Ligue arabe du XXe siècle, au sein de laquelle certains leaders tentent leur chance d'unification accélérée (Nasser, Assad, Kadhafi) sur les traces des rois de France et des tsars de Russie, rassembleurs de terres françaises et russes, ou sur celles malheureuses de Bélisaire le Byzantin, de Gustave-Adolphe le Suédois, de Napoléon et d'Hitler.

Le Moyen-Orient, du point de vue des intérêts israéliens ou du point de vue des intérêts arabes, était un conflit dans l'état du rapport de forces des superpuissances avant 1989, sans issue. Depuis la fin de la guerre froide, rien ne justifie un optimisme sérieux tant la haine et la peur dominent les adversaires. Dommage pour les peuples de la région, et pour les Juifs eux-mêmes qui fondèrent un pays à la manière des colonisateurs des Temps modernes sans en avoir vraiment les moyens. Le rapport de la puissance relative des colonisateurs/colonisés n'est pas du tout le même que celui qui, dans l'Amérique des XVe et XVle siècles, assura le succès de la colonisation européenne. Les Sionistes qui fondèrent leur pays comme tant d'autres en versant leur sang et celui de leurs voisins, avaient en outre mal lu l'Histoire dont la Bible est pourtant un livre central. Les Palestiniens ne sont pas des Philistins, ni des Amérindiens. Le monde arabe ne se réduit pas à Goliath; et Assad, Arafat et Kadhafi ne dorment pas avec des Judith. Le monde arabe est une grande et puissante civilisation. En longue période, un Titus arabe est dans la logique des choses. Car les Palestiniens et les Syriens, même les Irakiens et les Iraniens, en attendant la volte-face égyptienne, ont pris la relève des sultans et des califes qui ont déjà possédé ce territoire. L'histoire récente de la décolonisation arabe (de 1918 à nos jours) les encourage à ne rien céder d'un territoire qu'ils ont possédé pendant 1200 ans. Ces Arabes pressent de leur 100 millions de citoyens sur 4 millions d'Israéliens. Les Arabes enrichis par le pétrole, armés par l'URSS et l'Occident, fanatisés ou ulcérés par leur antique grandeur aujourd'hui humiliée, ne peuvent oublier que résister est la seule façon de ne pas perdre le couloir syro-palestinien comme ils ont jadis perdu l'Espagne. Du point de vue arabe, Israël en Palestine, c'est comme les Russes au New-Jersey ou les Chinois campant sur les flancs orientaux de l'Oural. David n'a pas fini de faire tournoyer sa fronde s'il veut un jour dormir tranquille sur les rives du Jourdain.

Israël a rêvé son retour à la Terre promise pendant 2000 ans... pour se tromper de Terre ou se tromper de promesse. La Terre promise, la vraie, c'était l'Amérique. Elle fut le premier de tous les États du monde à donner aux Juifs l'égalité civique et la liberté de culte et, à certains d'entre eux, elle donna une éblouissante fortune. C'était en 1776. Si l'Histoire scandaleusement se foue des mérites, du moins l'éthique reconnaît que ce peuple martyr d'Occident méritait enfin sa chance d'aborder au paradis de la liberté et de la dignité. Le Nouveau Monde affirmait la liberté religieuse pour tous, l'égalité civique protégée par la loi. Plus de 40 millions d'Européens en 200 ans tournèrent leurs yeux vers l'Ouest, vers l'Amérique, dont un grand nombre de Juifs. Quelques aveugles archéo-mystiques tournèrent leur pas vers... l'Est. Quelle idée pour ces malheureux sionistes, Theodor Herzl en 1896 en autres, de s'acharner à retrouver ces vieilles pierres mystiques qui leur donnèrent en si peu d'années tant de sueurs et tant de sang! Voulaient-ils imiter Abraham? Mais c'est vers l'Ouest qu'il avança. Leur dieu leur a donné, comme à Moïse, la mort dans un désert. Herzl aurait dû travailler plutôt à convaincre les autorités américaines de hausser les quotas d'immigration juive. Pourquoi choisir au lieu de la Statue de la Liberté le mur des Lamentations? En 1917 ou en 1948, la promesse en Amérique avait été tenue. Elle n'était pas un mirage. Une perspective historique et stratégique de l'aventure juive en Palestine nous démontre que ce mur qui a reçu tant de lamentations n'a rien entendu et n'entendra jamais rien, tant l'avenir est mort-né quand il est perverti par la dictature du passé. Le juif martyr souffre et souffrira encore par une intelligence aveuglée, abîmée dans une identité douloureuse et vaine. Seule la solidarité humaine peut l'aider à trouver des solutions autres que celles qu'improvisent les malades rendus fous par la douleur. Quant aux Arabes menacés et spoliés, ils n'ont pas voulu, pour résoudre la crise, comprendre qu'ils n'étaient pas bousculés par un conquérant ordinaire chassable à coups de fusils; mais par un peuple affolé, rompus à toutes les douleurs et blindés à toutes les menaces.

Voilà comment le Proche-Orient met en évidence la suprême importance d'une compréhension humaniste et progressiste de l'Histoire, qui n'est pas sa dénaturation anachronique ou la projection de ses rêves sur un passé mythique, mais la lucide pénétration de ce qui fut le meilleur en elle. L'échec de cette lecture a déjà conduit à une vision aryenne de l'Histoire, ou raciste, ou eugéniste ou tout simplement xénophobe et ethnocentriste. Pour les malheureux Juifs sionistes, ce fut la lecture du Paradis perdu qui, malgré leur amer et colossal effort, demeure encore inaccessible. Ils se sont trompés de terre.

Il méritait mieux que ça ce peuple si original qui donna à l'Humanité Einstein, Freud, Kafka et Jésus, ce héros si remarquable. Ce peuple qui donna à l'Occident une religion qui le persécuta, aux peuples arabes l'Islam, qui est une création juive. Il donna aussi à l'Est le communisme (Marx et Trotsky sont juifs) qui arma ses ennemis. Ce peuple, accablé de tous les retournements et malchances de l'Histoire, accablé par une névrose collective passéiste, attire en grande partie par ses propres erreurs les haines injustes de ces grosses majorités démographiques ou étatiques où il s'insère. Pourquoi a-t-il préféré les vieilleries de Moïse à la lumineuse clarté du trajet einsteinien qui conduisit le grand savant en Amérique? Pour finir comme Saint Paul, pour finir à Dachau, pour finir dans le grand four arabe du Proche-Orient?

La réponse est douloureusement claire. Parce que des groupes, comme des individus, ont une lecture passéiste et déformée de l'Histoire. Ils ne l'ont jamais vue avec la pénétration visionnaire d'un Marsile de Padoue, d'un Bayle, ou d'un Condorcet. Ils se sont recroquevillés sur eux-mêmes par la pauvreté de la compréhension de leur propre histoire insérée tête-bêche dans celle de la grande Histoire.

Et leur adversaire arabe fait presque la même chose. Au lieu de voir dans Israël un ajout et un atout à la mosaïque arabe, à la façon que les Américains du XVIIIe perçurent les diversités européennes qui immigraient chez eux, il le voit comme un cheval de Troie, à la façon que la majorité des Nord- Américains virent les Indiens et les Noirs malgré leur propre regret et désaveu ultérieurs. Nous reconnaissons là l'impasse née d'une lecture antihumaniste de l'Histoire elle-même, celle qui refuse de percevoir en elle un progrès humaniste, celle qui au contraire n'y appréhende qu'une douleur à conjurer, qu'un désastre à ne pas renouveler. Une lecture humaniste n'est pas incompatible avec une analyse scientifique objective. La première donne sens et direction à un objet (L'Histoire) qui ainsi voit complétée sa nature. Pour parler en termes platoniciens, le Bien lié à l'homme implique nécessairement le Bien lié à son Histoire et l'optimisme confiant et lucide lié à son avenir. Considérons simplement les désastres qu'entraîne une conception contraire dont l'actualité du Moyen-Orient en est le douloureux exemple. L'Histoire ne devient alors qu'une suite de massacres à venger, de violences contre lesquelles se prémunir. Le trajet humain n'est plus qu'une désastreuse aventure qui s'achève dans une fosse aux lions que Joseph, Judith, David, tant elle est grande, n'ont jamais réussi à combler de leur courage.

Mais tous les peuples n'ont pas construit leur espace pacifié par des retours au passé si vigoureux que ceux opérés par les Israéliens. Le passé est d'habitude utilisé comme justification à une entreprise de redressement de l'espace pacifié, et non comme l'acharnement à creuser et entretenir une plaie ancestrale. Qu'on pense à la Renaissance pour briser le monopole féodal chrétien sur la culture, qui commença avec Marsile de Padoue, du retour à la Rome républicaine chez les révolutionnaires français de 93, au réveil amérindien du Canada, au sursaut contemporain des Polynésiens d'Océanie. Mais dans chacun des cas, il n'y eut pas une césure de 1847 années séparant Titus de Balfour. Cet espace de temps énorme, presque géologique, permit sur cette terre l'installation d'un autre peuple d'une autre culture. Des siècles lui donnèrent des droits, que le temps d'occupation accorde, droits tout autant historiques si l'Histoire se définit par le temps. Par ailleurs, la solution pacifique de ce conflit est impossible à envisager si les deux peuples s'enferment dans des revendications historiques, puisqu'à cette échelle l'antériorité ne joue plus. Il leur faut basculer le regard à 160 degrés. Il leur faut s'ouvrir à des rêves d'avenir. Jamais autant qu'en ces contrées l'Histoire récente catastrophique doit être vomie pour permettre à l'avenir de construire la paix du présent. Rêver l'avenir tel que le rêvèrent les Pèlerins du Mayflower Compact, qui troquèrent les douleurs du passé féodal chicanier pour les promesses d'une société égalitaire, laborieuse et solidaire. Ce reniement ne doit pas être assimilé à une trahison de son propre passé puisque les rédacteurs du Mayflower Compact s'élevèrent aux plus hauts principes de leur idéologie du moment, leur foi chrétienne, en se dissociant des querelles religieuses qui l'avaient souillée. Ainsi, les Israéliens et les Arabes peuvent comme le fit le président égyptien Sadate devant la Knesset, le parlement israélien, en référer à Abraham, leur ancêtre mythique commun, pour régénérer leur double espace pacifié juxtaposé. Les sept États et leur vingtaine de peuples pourront construire un nouvel espace pacifié qui se sera arraché à son histoire empoisonnée par une mauvaise lecture, comme l'Europe le fit en 1957 réalisant ainsi un autre empire romain, un peu plus nordique, que 1547 années de guerres intereuropéennes n'ont jamais réussi à construire. Les Européens ont, tout à coup, vu l'Europe différemment, à la lecture humaniste d'une histoire faite de peuples aux caractères communs définis par une culture européenne. La solution aux problèmes du monde arabe si divisé, exacerbé par l'enclave israélienne en qui il redoute une suite probable à la Reconquista espagnole, réside dans l'imitation de ceux qui ont réussi les vraies paix. Si on ne peut plus construire des espaces pacifiés comme César, Cortès, les Tsars, les Mongols, ou les présidents américains du XIXe siècle, on doit imiter ceux qui, comme les Canadiens, les Scandinaves modernes, les Européens de 1957, construisirent un espace pacifié par la négociation, le régime de droit, les institutions communautaires, les échanges économiques, bref par toute la panoplie des moyens qui transforment un adversaire en neutre, un neutre en ami.

Les peuples arabes, aidés des Occidentaux humanistes qui se déclarent leurs amis sur la base de la communauté humaine, doivent comprendre que 4 millions d'Israéliens ne pourront vraiment dominer 100 millions d'Arabophones et 400 millions de Musulmans. Ils doivent reconnaître que la modernité, plus précisément l'occidentalisation partielle que les Israéliens peuvent apporter au monde arabo-musulman, est globalement plus un bien qu'un mal si elle est bien maîtrisée par les sociétés arabes, comme un peu de romanité sur les Gaulois ou d'anglicité sur les Canadiens, ou d'occidentalisation sur les Japonais, n'ont jamais été considérés comme une épaule de Pélops mais bien comme un gain net venu de l'étranger. Ce que les Israéliens apportent au monde arabe, c'est la démocratie, un régime de droit public de loin supérieur à la féodalité familiale, une culture scientifique qu'ils ont déjà certes mais beaucoup moins avancée qu'en Israël et une fenêtre sur l'Occident, une sorte de Hong Kong abrahamique...

Cette idée que l'adversaire sioniste peut devenir un gain arabe nous vient de l'expérience des minorités en sols nationaux. L'information dominante laissait croire qu'elles étaient les points faibles de tout État national qui voulait s'édifier sur la base de l'homogénéité ethnique, religieuse ou linguistique. Or ces minorités constituent au contraire un gain net pour ces États, car elles l'obligent à la tolérance, à l'acceptation de la différence. Elles le protègent de l'inertie et de la sclérose de l'uniformité pesante qu'il voudrait lui-même s'imposer par son fondamentalisme acrimonieux. C'est pour ne pas avoir su profiter de cette diversité, de n'avoir pu s'en accommoder, de ne pas avoir érigé en bien politique les différences ethniques et culturelles que s'effondrèrent les empires turc et austro-hongrois et qu'en fut ébranlé l'empire soviétique niveleur. Acquérir la souplesse en se pliant aux méandres de la diversité constitue pour tout espace pacifié qui veut évoluer à l'image de la vie dynamique un but politique que peu d'États ont reconnu. Les meilleurs s'y sont pliés par obligation. Ce n'est que tout récemment que diversité signifie force par la souplesse. Staline lui-même aurait dû savoir que l'acier de qualité est souple. Sa rigidité vient tout droit de l'analyse marxiste simpliste des phénomènes des minorités nationales. Elles les évacuent au profit de la notion de lutte des classes. Elle laissa donc en suspens, non réglée, une question qui menaça et affaiblit le grand espace pacifié soviétique, qui porte bien ce nom à la lumière que ce qui arriva dans maintes républiques après son éclatemnt. La minorité juive en terre arabe, fût-elle bien armée par le rempart qu'est pour elle l'État israélien, a tous les problèmes de la minorité précaire. Un début de solution consiste à ce qu'elle soit perçue par la majorité arabe comme un gain net pour cette dernière et que les Juifs israéliens acceptent le rôle de devenir un État de droit reconnu par le monde arabe en tant qu'État minoritaire dans le grand espace pacifié que constitue la mosaïque arabe. Israël se comporte comme David devant Goliath. L'exemple témoigne à la fois du courage juif comme aussi de sa touchante témérité. Cette idée de se renforcer par l'ouverture à l'étranger nous est aussi fournie par l'exemple chinois que les événements de la place Tien-An-Men en juin 89 ont affaibli sans en effacer pour autant la réalité profonde. La Chine, même en voulant rester fondamentaliste marxiste, c'est-à-dire stalinienne, s'ouvre à l'Occident, à tout le moins aux capitaux occidentaux et aux formes managériales du travail. La naïveté de cette ouverture consiste à croire, comme les derniers sultans de l'empire turc en firent l'expérience, qu'une porte puisse s'ouvrir qu'à moitié. À l'antique, disons qu'accepter une poterie grecque c'est accepter les dieux qui l'ornent. Les États fondamentalistes arabes, Yémen et Arabie saoudite, Iran khoméniste le savent. Mais les États arabes voisins de l'Europe et contigus d'Israël ne peuvent que s'ouvrir à l'occidentalité que représente la démocratique Israël. Sa démocratie, à terme, en fera un État laïc, c'est-à-dire un État normal. Si les fondamentalismes juif et arabe ne savent pas renoncer à leur idéal d'autarcie culturelle que le temps transforme en asphyxie et déclassement international, ils feront disparaître dans des cataclysmes effroyables et prévisibles les États dont ils veulent conserver la pureté. L'une des plus lumineuse remarque d'Aristote les met en garde contre la recherche de cette pureté qui n'est que la recherche à l'excès de son propre principe. Cet excès est mortel parce qu'il paralyse la vie en la soumettant à une seule dimension, à une seule exigence, à une seule qualité. L'espace pacifié qui veut survivre se nourrit normalement de son environnement international composé de mille diversités. Il gère dans l'harmonie ses composantes sociales, ethniques et culturelles, d'où la pureté est exclue, parce qu'elle n'est pas confondue avec la santé. Les États de cette région troublée doivent donc choisir entre leur fondamentalisme guerrier et mortel, et l'ouverture pacifique et tolérante. Le plus bel exemple de cette ouverture nous fut donné par le président égyptien Anouar-el-Sadate. Il fut tour à tour lié aux Soviétiques puis aux Américains, tout en restant profondément égyptien comme jadis Cléopâtre était restée égyptienne devant César, Antoine et Octave. Les deux trouvèrent la mort pour des raisons bien différentes mais tous deux cherchaient le compromis honorable entre des puissances aux convoitises illimitées, celle de Rome et celle du fondamentalisme musulman. Le fond de l'argumentation est que tout fondamentalisme est une régression car il veut revenir à une pureté originelle que la vie elle-même nie en se diversifiant et se complexifiant, et que l'apport étranger éthiquement valable constitue un gain net pour le pays d'accueil. Autrement dit, comme la judaïté et le judaïsme est un gain net en Occident, ils en sont un en terre arabe, même si le sionisme les a dénaturés tout comme, au demeurant, l'islamisme dénature l'Islam. Les Arabes eux-mêmes le démontrèrent en conservant, pas de gaité de coeur il est vrai, les États nationaux et leurs frontières issus de la récente colonisation européenne. Il est à remarquer au passage qu'ils ont essayé jusqu'ici sans succès de refaire l'ancien empire des califes et des sultans. Le meilleur emprunt que les Arabes peuvent faire de l'Occident est l'effort national arabe de construire une Confédération arabe sur le modèle occidental, le seul durable car il s'appuie sur le droit institutionnel et non sur la volonté changeante des leaders. Y inclure Israël est parfaitement possible aux yeux d'une politique qui veut le bien du peuple arabe. Il s'agit de reconnaître les Juifs comme peuple historique de Palestine, à égalité de droit avec le peuple arabe. Plus, donner aux Israéliens dans une Confédération arabe le statut des Juifs d'Amérique serait bonifier l'espace pacifié arabe par la pratique de l'ouverture vers autrui. Comme l'Occident donne l'exemple de l'immigration arabe et turque en ses sols nationaux, l'incorporation de l'État israélien dans une Ligue arabe serait, mutatis mutandis, est une ouverture pacifiste et humaniste audacieuse. Que ceux qui ne savent ni rèver ni espérer continuent de manger le pain de la mort servi tous les jours au Proche-Orient!

La réaction d'Israël à de telles propositions serait sans doute qu'Israël préfère la souveraineté d'un État à toute participation minoritaire à une Confédération dont elle ne pourrait définir les politiques générales. Pourquoi ne pas innover et permettre une souveraineté israélienne sur les territoires actuels d'Israël avec, en prime, une participation à la Confédération arabe? Le résultat serait une sécurisation accrue des Juifs, l'échange de biens de toute nature tissant la solidarité économique judéo-arabe à l'intérieur de la Confédération arabe. Le temps, qui jusqu'à maintenant semble avoir tout guéri sauf le problème israélo-arabe, donnera à chacun ce qu'il cherchait dans la confrontation armée: un espace pacifié plus grand, plus sécure et plus prospère. La réaction des éléments les plus durs de la résistance palestinienne s'objecterait en faisant valoir le risque de renforcer Israël et d'affaiblir à jamais l'unité arabe par l'intrusion d'un cheval de Troie qui n'y entrerait pas pour s'y faire dresser. La réponse à cette crainte est le nombre arabe qui sera toujours inassimilable, invincible et inaltérable. Enfin, les relations entre minorité et majorité seront toujours difficiles en l'absence d'une véritable théorie politique universelle des minorités, créatrice d'une politique humaniste et efficace. Mais ces relations ne sont pas pour autant condamnées à la dégradation; elles peuvent être bénéfiques pour l'un comme pour l'autre si la minorité sait que la majorité ne veut pas sa disparition et que la majorité sait que la minorité ne veut pas l'influence hégémonique et méprisante sur tout l'ensemble que le nombre lui refuse.

On pourrait imaginer une Confédération exclusivement arabe, soit la Ligue arabe actuelle fondée en 1945 et regroupant treize pays aux liens renforcés par des structures confédératives, à l'intérieur de laquelle évoluerait une autre Confédération, plus petite, constituée des cinq États limitrophes d'Israël. L'AELE, le Benelux, le Marché Commun et d'autres regroupements d'États sont des exemples de groupes d'États inclus dans un plus large (OCDE, OTAN). L'Humanité elle-même est un ensemble de regroupements concentriques dont le centre géométrique est l'homme individuel. Celui-ci est formé de l'homme idéal des philosophes et de l'homme réel des sociologues et des ethnologues. C'est l'homme d'aujourd'hui.

Il est vrai que la situation politique du Proche-Orient, notamment du Liban depuis 1975, paraît désespérante. Comme ce n'est pas le lieu de raconter ici l'histoire de cette région depuis la fin de l'emprise ottomane, il faut se rappeler que rien n'est plus désastreux qu'un grand espace pacifié qui s'effondre. Aucun ne méritait de s'effondrer s'il s'efforçait sans relâche à se bonifier dans l'ouverture. Ceux qui s'effondrèrent s'étaient murés dans une conception étroite de leur identité, comme le fondamentalisme musulman le ferait s'il considérait tous les préceptes et pratiques de la Charia comme étant consubstantielles à l'arabité. L'Occident lui-même paya cher ses tentatives passées de fonder et river l'identité de l'homme occidental exclusivement sur sa religion, sur sa nation ou sur sa classe, dans cette quête à la pureté qui s'empuantit invariablement. Un espace pacifié effondré doit se reconstituer dans ce vacuum insécure et troublé qui est en proie à toutes les vicissitudes. La Sicile, par cinq fois au moins, connut ces déchirements lors des affrontements romano-puniques, gréco-latins, byzantino-barbares, arabo-normands, franco-espagnols, étalés sur trois mille ans. La paix définitive -bien qu'à cette échelle rien ne l'est absolument- s'instaure quand un État solide s'édifie, en l'occurrence l'Italie moderne qui intelligemment octroya à la Sicile en 1948 un statut autonome. La Grande-Bretagne elle-même permit la sécession de l'Écosse et des Pays de Galles, qui refusèrent. On dit que les régions de la Californie refusèrent pour elles-mêmes des sécessions, tant est puissant les désirs de regroupements des hommes. Savoir reconnaître ces deux forces centrifuges et centripètes est le début de la solution dont ultimement résulte l'équilibre vivant. Il est souvent instable, sans être violent, par ses tensions opposées dont l'une veut la sauvegarde de l'identité du plus petit des groupes identifiables et l'autre la réunion de tous les hommes dans le même grand espace pacifié. Les hommes veulent l'un et l'autre. Il n'y a pas contradiction mais polarisation constituant la réalité politique humaine. La souplesse coordonnant les axes de cette polarisation consolide la paix. Dans le cas du Proche-Orient, l'incurie et la rigidité ottomanes, de même que le cynisme et le manque d'élévation politique du Britannique Balfour, empêchèrent la zone proche-orientale de se construire un espace pacifié normal. En même temps, les Juifs issus de pays européens fort divers n'étaient pas des immigrants ordinaires qui cherchaient à s'intégrer dans la région qu'ils colonisaient. Leur millénaire réflexe du repli sur soi, consolidé par les pogroms, les exactions et le mépris, ne les aidaient guère à entrevoir un pays multiconfessionnel, libéral, que les Arabes de toute façon ne voulaient pas non plus. Les Arabes des IXe et Xe siècles étaient pourtant tolérants, en termes médiévaux, quand on sait la permanence des communautés religieuses persistantes en pays musulmans, notamment les Coptes. Les Arabes auraient pu voir dans l'immigration juive un apport neuf, un gain net si les Juifs accapareurs de terres arabes avaient ouvert les institutions politiques israéliennes à la populeuse minorité arabe. Même sous contrôle israélien, ils auraient entraîné les Palestiniens dans le sillon de la prospérité nouvelle qu'apportait la modernité technique occidentale. À un problème ethnique, religieux et colonial se greffa une crise sociale, mélange détonnant s'il en fût. Le noeud de cette crise n'était pas cependant l'économie basée sur la terre, seule richesse d'une société encore féodale et agraire. Le vrai problème, c'était et c'est encore le mépris et le refus de l'autre que le cycle de la violence (attaques et vengeances) ont transformé tragédie permanente qu'aucune raison ne peut tempérer, relativiser, calmer. Ils sont mutuellement l'un pour l'autre une plaie qu'on gratte dans une démangeaison furieuse. Rien de moins qu'une démence collective. Et pendant des décennies. Pour en sortir, il leur faut un choc qui, s'il vient d'eux-mêmes, doit avoir la puissance d'un rêve. Comme on rêve le Paradis, comme on rêve par delà la réalité traîtresse de tous les idéaux humains, la solution viendra que de l'espérance d'un pays rêvé qui aura pris comme ennemi la violence elle-mê;me. Exactement comme le rêve d'espérance qui accapare l'esprit des réformateurs de toute époque.

Ce rêve qui ruse avec la réalité elle-même pour ne pas être découragée par elle peut déjà prendre assise sur la complémentarité objective des données démographiques du Proche-Orient. Le nombre arabe joint à la modernité israélienne ferait en sorte que par la paix l'un serait la force de l'autre. Le fabuleux trésor historique de la région, dont le climat qui fait rêver les nordiques, peut en faire une région touristique d'une prospérité insurpassable. Politiquement, il faut inventer l'avenir à l'image du demain qu'on rêve et non en référence au passé ensanglanté qu'on craint ou au présent bouché qu'on vit. Les Pères fondateurs américains n'ont pas rêvé d'un Saint-Louis pour remplacer George III. Conséquemment, les Palestiniens doivent renoncer à un projet d'une Palestine dogmatiquement laïque en même temps que tous les procédés de lutte armée de la Djiad du temps de Mahomet. Même la religion a une certaine plasticité qu'il faut utiliser pour permettre à tant de croyants de trois religions de bénéficier eux aussi d'un espace pacifié nouveau dans lequel l'essentiel de leur foi, en cohabitation avec celle des autres, pourrait être sauvegardé. De même, le caractère essentiellement religieux de l'État israélien devrait être modifié pour faire le pont avec les autres confessions. D'ailleurs, les Israéliens sont aux trois quarts incroyants. Ainsi, l'espace pacifié proche-oriental ne peut se définir que dans un projet israélo-arabe où les deux communautés accepteraient non la dissolution mais la mutation, tel qu'un Anglais devint Américain, un Français Québécois, un Espagnol Mexicain. C'est par l'acceptation de ce type de changement que les deux Amériques ont cessé d'être un champ de bataille international comme l'Europe le fut pendant cinq mille ans. L'Europe redevint pacifique, en 1957, quand elle se mit à imiter sa propre fille, l'Amérique, à rêver à devenir aussi prospère et aussi pacifique qu'elle. Le Proche-Orient doit opérer ce même type d'imitation, en s'inspirant de l'Europe dont elle est si proche géographiquement et temporellement. Car le Proche-Orient, c'est mutatis mutandis l'Europe d'avant 1957 ou l'Amérique d'avant 1787.

Peut-on dans ce projet régénérateur sauvegarder le passé, ne serait-ce que pour conserver un minimum de racines historiques quand on sait que les fondations sont, psychologiquement au moins, des éternels retours ou des désirs de renaissance, comme pour refaire sa vie? Le président Sadate, avons-nous dit, trouva la bonne voie lors de son passage à la Knesset le 19 novembre 1977. Il souligna le trait commun historique qui unit Juifs et Arabes, leur "ancêtre commun" tel que le Coran le mentionne et la Genèse le raconte. Bien sûr, pour une conscience rationaliste, la filiation est scientifiquement factice tels ces Gaulois dont les ancêtres étaient troyens et César qui descendait de Vénus. Mais un fétu de paille (le calumet de paix des Indiens d'Amérique, le tabac des premiers Virginiens ou une lanière de cuir pour Carthage) peut donner la paix comme si souvent une étincelle allume les foyers.

On peut imaginer un nouveau pays israélo-arabe plus facilement encore que Herzl, mort en 1904, ne rêva l'État hébreu. Il semble que les conditions à la réalisation de son rêve étaient plus désespérées encore au début du siècle que l'idée actuelle d'un nouveau pays pour les Israélo-arabes. Les Européens de 1938 étaient aussi très loin d'une communauté européenne qui vit le jour en 1957. C'est la bonne voie. Il n'y en a pas d'autre. Imaginons -c'est le maître-mot de toute création humaine- un pays, nommé Terre d'Abraham où Juifs et Arabes, voire Jordaniens, Syriens et Libanais, dans ce pays géographiquement réel du Taurus au Sinaï, plus grand que les 118,000 km2 de l'Israël historique qu'on appela souvent le couloir syro-palestinien, vivraient en paix. Car le mot le plus proche du concept espace pacifié, c'est le mot "pays. Nous avons dû proposer ce nouveau concept d'espace pacifié qui est le développement du concept de Cité défini il y a longtemps déjà, par Aristote; car le mot "pays", à lui seul, peut être ambigu quand un pays peut être en paix ou en guerre. Les hommes, quand ils construisent un pays, veulent un espace pacifié, et vice versa. Dans les conditions actuelles, Terre d'Abraham regrouperait la Syrie, la Jordanie, Israël et le Liban avec une constitution qui sans être religieuse reconnaîtrait des droits religieux dans l'éducation et le calendrier. Imaginons ce pays avec un droit économique libéral, un droit social culturel respectueux des traditions locales. Imaginons-le organiser des zones autonomes pour les Maronites, les Chi'ites, les Druzes, les Orthodoxes et pour toute la floraison ethnique et religieuse qui colore le tissu culturel complexe de cette région. Mais surtout imaginons le courant d'unité qui les maintiendrait ensemble. Il ne peut venir que d'une idée neuve, à l'image de celles d'Énée, de Champlain, de Herzl, de Bolívar, des Pères fondateurs américains, de Jean Monnet et de celles de toutes les générations qui construisirent un pays. Comme l'apprentissage est une imitation, les peuples entre eux ont intérêt à imiter sans se sentir en perte d'identité. Même les peuples qui commirent à une époque les fautes les plus graves peuvent, par un redressement spectaculaire et forcé, prendre de l'avance sur les autres peuples dans la consolidation de la paix mondiale, tel que le Japon dont l'arme atomique est interdite sur son territoire et telle que l'Allemagne dont l'envoi de troupes à l'étranger était jusqu'à tout récemment aussi interdite, deux mesures restrictives inscrites dans leur constitution respective, à l'image de la Suisse et de l'Autriche dont la neutralité est constitutionnelle. Imiter les meilleurs d'entre nous fut le moyen le plus simple et le plus utilisé pour le progrès des peuples.

Cette Terre d'Abraham se grefferait à une Ligue arabe muée en Confédération, du Maroc au Pakistan, afin qu'elle s'amarre, tout comme l'Organisation de l'Unité africaine, à l'Organisation des Nations-Unies qui est l'ébauche juridique de l'Humanité réconciliée. Cette réconciliation, rendue possible parce que ses parties ont fondé leur identité nouvelle sur un passé revu et rêvé sur le cheminement profond de l'Humanité vers la paix, s'achèverait dans la construction du dernier espace pacifié qu'il reste à bâtir: une sorte de Maison universelle de la Paix.

2. La Maison universelle de la Paix

Les peuples se sont mutuellement découverts par les migrations, les explorations, le développement des transports et, au XXe siècle, par celui des media électroniques. Mais ce sont des étrangers qui se visitent ou se regardent dans l'image électronique, tels des poissons dans un aquarium dévisageant une famille humaine dans un salon. D'autre part, de très grands ensembles dont l'Est et l'Ouest les plus puissamment armés, ont constitués des espaces pacifiés. D'autres, tels le C.A.C.M., l'.A. S.E.A.N., l'O.E.A., l'O.U.A. stagnent, ou mieux mûrissent lentement, balançant entre les deux Grands. Il n'existe pas encore d'ensemble mondial unifié sur la base d'une philosophie politique partagée et d'institutions communes à responsabilités et pouvoirs étendus. L'État mondial représente une utopie dont nous pouvons être certain qu'elle se réalisera un jour, tant elle est dans la logique de la croissance de l'espace pacifié. Mais aujourd'hui l'Humanité couche dehors. Le seul toit solide que les collectivités humaines se sont données est l'État-Nation et l'État plurinational, très souvent fédératif, encadré dans des alliances militaires comme NORAD et l'OTAN qui est la plus puissante. Elles ont rejeté l'empire, la Cité-État, la tribu sans frontières, la colonie, le territoire, voire la Ligue problématique ou marginale. Tout autre regroupement (soviet de naguère, État, province, région, communauté culturelle, linguistique ou tribale) est solidement chapeauté d'un État unitaire ou fédéral qui fait de lui une entité politique aussi solide que l'État-Nation. Les épreuves, surmontées pour la plupart, que furent pour lui les 366 conflits majeurs de 1740 à 1974, qui causèrent 85 millions de victimes sur les 13 milliards d'êtres humains nés durant cette période, prouvent, à défaut de son bonheur, sa solidité et sa nécessité . Cet espace pacifié ne l'est donc pas totalement et ne pourra l'être que si son mouvement de rassemblement va jusqu'à la limite de la logique qui le porte. Or, cet espace pacifié qu'est l'État reconnu en droit international, au nombre de 204 en 1990, est concurrent à lui-même. Il ne peut que muer par sa propre croissance s'il veut parvenir à sa fin ultime sans nous tuer tous. Cette mutation se fait sous nos yeux, mais très lentement à l'échelle d'une vie, avec des décennies d'immobilisme coupées de coups d'accélérateur comme l'année 1989. Les sommets annuels des chefs des sept États capitalistes les plus riches, inaugurés par Valéry Giscard d'Estaing à Rambouillet -date importante dans l'Histoire- sont un élément sensible de cette mutation lente, même si ces sommets n'ont jamais eu comme objectif l'avènement d'une communauté juridique internationale aussi solide que l'État.

Si Arès est un paon, la paix est une Mètis qui toujours construit sans afficher l'objectif ultime que souvent elle ignore et qui souvent dépasse ses plus folles espérances: Victor Hugo, qu'on taxa de réformateur romantique, imagina comme rêve le plus beau que tous les enfants iraient un jour à l'école élémentaire et que les plus talentueux fréquenteraient l'école secondaire... Jamais les humanistes de la Renaissance n'ont imaginé qu'on pourrait un jour traiter les criminels de droit commun comme des malades curables quand ils étaient d'accord, tel Erasme, qu'on les supplicie, tel Vésale qu'ils servent de cobayes aux vivisections. Machiavel n'aurait jamais imaginé que les Français qui envahissaient son pays seraient quatre siècles plus tard les artisans alliés avec Cavour et Garibaldi pour unifier l'Italie, ni que son "Prince" unificateur serait ainsi bicéphale. La paix est encore plus surprenante et imprévisible, plus caméléonesque que la guerre. Voilà pourquoi il est interdit de désespérer tant l'homme perfectible possède toutes les ruses de l'intelligence de ses créations bonificatrices de l'espace pacifié. Les revendications de Marx ont été aujourd'hui largement accordées et dépassées, même si notre démocratie est largement ploutocratique. Marx voulait remplacer le capitalisme; il a sauvé la démocratie libérale en lui pointant du doigt le gouffre où elle se dirigeait si elle n'accordait pas une attention volontaire et efficace à la répartition des revenus et la stabilisation des cycles. 1929 aurait dû être l'apothéose de sa théorie; cette crise inégalée renforça par la réforme keynésienne un régime économique promis à la faillite. Il sortit de sa propre maladie rénové et plus fort; comme, inversement, le marxisme s'effondra à l'Est de son excès de la réussite policière et violente de la dictature du prolétariat. Ces retournements, ces imprévisibilités défiant toute logique sont ceux aussi de l'évolution historique de l'espace pacifié et de la paix future entre les Nations et les États. Cette paix se trouvera peut-être involontairement comme les grandes découvertes, à la façon des somnambules disait Koestler de Copernir, de Kepler et de Galilée, ou volontairement comme l'Europe de 1957 et de 1993. Qui aurait crû que l'échec même de la Société des Nations engendrerait, non sa disparition, mais sa renaissance 28 ans plus tard et son renforcement dans sa nouvelle appellation qu'est l'Organisation des Nations Unies. Il en sera de même pour le parachèvement de la sécurisation politique auquel l'État, en tant qu'espace pacifié inachevé ou étape historique de l'espace pacifié, avait puissamment oeuvré par la radicale diminution de la violence privée. L'espace pacifié mondial doit se faire, et se fera, par l'État qui est l'avant-dernière étape de son achèvement ultime.

Jadis, on se faisait la guerre entre quartiers d'une même ville, et l'exemple libanais où l'État n'existe plus l'exprime depuis 20 ans mieux que tout autre. Aujourd'hui, la guerre s'enflamme surtout à la périphérie de l'espace pacifié occidental (Éthiopie, Golfe persique, Moyen-Orient). La guerre, dans l'esprit des dirigeants éclairés des deux grands espaces pacifiés, l'Est (qui se reconstituera différemment) et l'Ouest, est en train de devenir une incongruité, une bassesse, une inefficacité, une vulgarité quand, il n'y a pas si longtemps on la jugeait et on l'acceptait comme Tribunal du Monde et parangon du courage. Cette paix n'est pas synonyme de conservatisme, sinon on est obligé de considérer la guerre comme génératrice de progrès ce qui, nous l'avons vu, est historiquement faux. Rejetons l'idée que le temps belliqueux avance plus vite que le temps pacifique par la constatation que le conquérant revient à la même place après sa tournée de carnage, comme la Lithuanie de 1990 est au même point qu'en 1940, et la Serbie de 1993 au même point qu'en 1914.

Les progrès les plus féconds sont ceux des petites avancées qui, additionnées aux autres ou cumulant ses effets, bouleversent sur de longues périodes les sociétés et les États. Les plans de paix font partie de ces avancées qui tiennent compte des réalités objectives. Ces dernières se meuvent lentement dans le temps et dans les sensibilités humaines qui veulent apprivoiser le changement pour l'intégrer et s'en enrichir. Par exemple, la relative paix des tyrans d'Athènes permit l'éclosion lente et fine des règles juridiques pertinentes à la viabilité d'une démocratie directe. Les grandes conquêtes ont souvent affaibli les métropoles et nous croyons l'avoir démontré. Les deux grands espaces pacifiés nous ont donné une paix, précaire et dangereuse il est vrai, mais bien réelle depuis 1945. Entre eux, il est nécessaire et naturel d'envisager la continuation de leur séculaire effort de se construire dans un arrimage où ils partageraient la sécurité commune des deux blocs, tout en gardant la porte ouverte aux autres États désireux de partager de plein droit la responsabilité de la sécurité commune désormais élargie.

Les obstacles sont très grands, le premier étant la querelle idéologique nationaliste traditionnelle qui peut reprendre malgré la mutation soviétique du stalinisme vers une social-démocratie. L'appui diplomatique russe aux Serbes en 1993 en est un indice. Même libérale, la Russie et l'Europe pourraient chercher querelle à l'Amérique, comme le gaullisme, sorte de gallicanisme contemporain, influence toujours la politique extérieure française qui veut pour l'Europe ce que de Gaule voulait pour la France. La même idéologie, libérale dans ce cas-ci, ne garantit nullement la paix, même si elle peut être un puissant argument de paix pour celui qui la veut. La paix concerne la sécurité des États entre eux et assumée par eux. La lutte idéologique pour un meilleur partage du revenu national, ou pour la sauvegarde des libertés publiques n'est pas la guerre. Elle est la juste et lucide surveillance du citoyen sur le partage de la richesse commune de son pays. Ces deux objectifs idéologiques (paix entre les États et justice sociale) ne sont ni opposés ni concurrents. Ils ne sont que différents et aucun missile, largué ou entreposé, ne peut efficacement concourir à les atteindre. Un missile nucléaire ne donne ni la liberté de presse, ni l'équité fiscale, ni l'amitié du voisin.

Deux États à politique socio-économique divergente peuvent cohabiter dans une structure commune de sécurité, car c'est en tant qu'État, donc entité politique semblable, qu'ils s'y sont associés. Les liens assez solides qui unissent à l'Occident les pays arabes dits modérés, qui ne sont pas tous des démocraties, en sont la preuve. Il est même probable que leur sécurisation mutuelle amène la réalisation de leurs objectifs propres quand il est démontré qu'ils ne s'opposent pas. C'est ce qu'ont compris les différents chefs d'État de l'Ouest, qui auraient pu s'affronter sur de nombreux contentieux commerciaux, en acceptant toutes les coopérations et les échanges économiques et culturels quand ils savaient que ceux-ci détendaient leurs relations réciproques, donc sécurisaient leur espace pacifié respectif.

À lire Homère "Les Troyens et les Achéens se ruaient les uns contre les autres", on peut désespérer en ne percevant dans l'Histoire aucune forme de progrès éthique véritable et affirmant comme Machiavel que l'Histoire se répète comme autant de passions inassouvissables. Raymond Aron, si admirable de lucidité à l'égard du stalinisme rampant des intellectuels de gauche de sa génération, est hélas resté rivé à ce concept de passion. Scientifique un peu triste qui s'interdisait l'optimisme des Lumières, il n'a pas voulu le dépasser ce qui, à notre avis, l'empêcha de bien comprendre les réalités politiques dans leur progression ultime. Mais si ce jardin de Voltaire est toujours fait de roses et d'épines, le progrès nous en apporte toujours de nouvelles couleurs si l'esprit aiguisé est capable de percevoir le Bien dans l'Homme. S'il ne se laisse pas dominer par la désespérance dont le réalisme sans coeur et désabusé en est le type le plus répandu. Si la réalité contemporaine fut, malgré toute la vision optimiste qu'on peut se faire d'elle, une alternance de conflits et de trêves, il faut vouloir et savoir en sortir sur les traces de ceux qui imaginant la SDN et l'ONU le savaient et le voulaient déjà. Il n'y a qu'une celle façon: se donner planétairement la même sécurité qu'on s'est donné citadinement. En plus clair, se donner sur terre pour toute l'Humanité une structure de paix et de sécurité du même type que celle que nos sociétés se sont données dans les villes: une police, désarmement des citoyens, représentants des citoyens qui contrôlent politiquement la police, seule détentrice des armes, seule autorisée à les utiliser dans un cadre juridique très strictement réglementé. Dans une ville, cette structure de paix s'appelle la Police ou la Gendarmerie. Jadis, c'est ce que firent les concitoyens d'une même ville. Ils constituèrent des milices. L'État puissant évacua la violence et la guerre civile du territoire urbain. La police a le monopole de la force armée qui est retirée des mains des citoyens qui pourront liquider leurs rivalités ou vider leurs querelles à l'intérieur d'institutions tout aussi efficaces pour assurer à l'un d'eux une éventuelle victoire, mais combien moins dangereuse puisque fondée sur le droit. Ces institutions sont les partis, la presse libre, les syndicats, les élections, l'émulation socialiste ou la concurrence libérale, etc. À la rivalité des États, il faut injecter la même médecine. Sauf que, entre les États, cette structure ne peut se surajouter à ceux-ci, ni s'opposer de front à leur autorité, mais être rigoureusement leur prolongement, comme une Ligue qui se voudrait autre chose qu'un forum mais dont les exigences d'efficacité nécessitent une structure institutionnelle. Car il faut construire la paix du monde analogiquement comme on a construit la sécurité de nos villes. L'approche des pacifistes, si sympathique, mais qui ne fait que hurler le désespoir et la peur, ne nous donnera pas la paix si elle demeure sans projet et sans proposition. Elle ne peut tout au mieux que retarder la guerre, ce que n'ont même pas réussi les pacifistes des années 1910-14, les libéraux et la gauche d'alors. L'approche communiste classique et l'approche libérale radicale, ont connu pendant cinquante ans un match militaire nul que ni Lénine, ni Wilson n'auraient pu prévoir, et un match politique que Lénine a perdu. Pour éviter que ne se répètent les projets et intentions généreuses de Briand, de Streseman et de Mayrish en 1926 qui nous auraient épargné la deuxième guerre mondiale s'ils avaient été autre chose que des velléités sans lendemain, il ne faut pas se laisser bercer par la douceur du temps et considérer la paix comme la mécanique d'un printemps qui revient. À la folie de la guerre qui peut revenir si elle peut se nourrir de notre inertie, il faut opposer la passion de la paix et l'audace des constructions théoriques et pratiques. C'est cette volonté et cette passion colossales qui bâtirent les grands espaces pacifiés que sont les États-Unis, le Canada et l'Europe de 1993. Elles ne doivent que continuer leur travail et ne pas s'arrêter en chemin. Le concept d'espace pacifié ne s'arrête pas à l'État ou à la Nation ou à l'Organisation-Forum mais à sa logique ultime: la paix assurée, définitive et irréversible parce qu'universelle. Notre génération, bénéficiaire de cette veillée d'armes qui déboucha en 1989 sur une réconciliation par une victoire de l'éthique sur la haine, vit une ouverture inespérée pour construire une structure de paix absolument nouvelle pour une situation politique historique qui l'est tout autant. Cette réconciliation a accéléré pour la confirmer le processus par lequel l'Humanité vit une évolution historique vers la paix.

Un pas de plus dans la bonne direction, l'Ouest, de San Diego à Vladivostok , en arrivera au partage de la sécurité de tous dans une institution commune. Nous l'avons appelée, la Maison universelle de la Paix. Elle serait une institution internationale qui remplacerait le Conseil de Sécurité de l'ONU. Elle serait composée de deux entités distinctes: le Conseil des Chefs d'État & l'État-Major multinational.

A. Le Conseil des Chefs de gouvernement

Il serait composé exclusivement des Chefs de gouvernement des États démocratiques participant ou sortant d'un mandat régulier, avec mode de votation proportionnelle établie par eux, qui tiendrait compte de leur poids respectif dans les affaires internationales. Il va de soi que les États établiraient les voix qui leur seraient imparties, à égalité de droit mais avec responsabilité proportionnelle à leur apport. Résoudre le même problème, peut-être avec le même type de solution, qui se présenta aux Pères fondateurs américains pour trancher la question de la représentation des États à population différente.

Le Conseil nomme, révoque les membres de la deuxième entité, l'État-Major; il établit la politique générale de défense et d'intervention appliquée par cette deuxième entité. Il assure son contrôle, sa structure interne et son fonctionnement.

Le Conseil des Chefs de gouvernement est l'organe décisionnel suprême de la Maison universelle de la Paix.

Tous les autres domaines de la vie intérieure des États, politiques, économiques, sociaux, démographique, territorial, culturel, technique et écologique, relève de la souveraineté des États. Progressivement, des comités gèrent ce qui dans ces domaines peut être mis en commun.

Leur sécurité seule est assurée totalement en commun par eux par le Conseil des Chefs de gouvernement. Pour les États, il n'y a pas de veto mais existe un droit de retrait. Tout État en conflit d'intérêt direct s'engage à ne pas voter mais à se soumettre aux décisions le concernant.

2. L'État-Major multinational

Il serait composé des militaires professionnels multinationaux dont le nombre, le rang et la nationalité respective seraient établis par le Conseil des Chefs de Gouvernement. Devant le Conseil, ils sont responsables et révocables.

Il a la responsabilité de la production, de la circulation, de la gestion et de l'utilisation des armes lourdes et nucléaires (dont l'élimination serait prochaine), du personnel des armées, de leur affectation et de leurs actions.

Ses objectifs nettement définis et strictement militaires sont

a. assurer la paix entre les États participants et la sécurité de leurs résidents;

b. appliquer la politique de sécurité et de défense des États-Membres telle que définie par le Conseil des      Chefs de Gouvernement;

c. agir avec autonomie et diligence dans les situations urgentes et de crise.

À la disposition exclusive des États ne reste qu'une garde nationale aux effectifs élargis avec armes légères anti-insurrectionnelles ou anti-banditisme, dont l'importance est soumise à des accords et ententes au sein du Conseil des Chefs de Gouernement, c'est-à-dire elle sert à épauler la police ordinaire et assurer le maintien des formes légales du pays. Bref, il s'agit rien de moins que d'un "ordre nouveau" (à ne pas confondre avec celui du totalitarisme d'extrême-droite) dont parlait... Roosevelt à MacKensie King en août 1940.

Ce projet n'est pas utopique au sens de billevesée dont la prétention n'aurait d'égale que le ridicule. Ils ne l'étaient guère non plus les projets républicains du temps des rois, les idées de Marsile de Padoue qui pensa le XXe siècle politique au coeur du Moyen Âge, les projets socialistes au XlXe siècle et les rêves d'abondance en 1930, le Vietnam unifié en 1945, la Namibie indépendante en 1960, la réunification de l'Allemagne dans les années 50s. Il faut penser en terme de décennies, en efforts constants au service d'un projet de paix précis. En somme, il faut distinguer la lutte et la guerre. La lutte doit pouvoir évacuer la guerre dans la panoplie de ses moyens. Le mot lutte d'ailleurs n'est ici qu'une métaphore. Ce projet est une entreprise.

Cette entreprise vise à harnacher l'agressivité humaine d'une structure de paix qui en civilisera les actions et les effets. Voilà un objectif nécessaire de survie. Opposer aux risques effroyables de destruction la force de la construction. C'est le seul moyen de nous éviter les frais de la reconstruction qui, pour la première fois de l'Histoire, ne pourrait avoir lieu. Pour réussir, il faut commencer par diriger les volontés de paix vers une même direction en soufflant d'abord aux oreilles de nos "Princes" les politiques de paix vraiment efficaces qui, depuis la fondation de l'ONU, n'ont contenu aucun projet enthousiaste, mobilisateur et vraiment publicisé. Le réalisme de nos moyens pour une telle tâche n'est sûrement pas plus ridicule que la passivité et le manque d'imagination des establishments politiques qui, de 1945 à 1990, se sont rivés à Yalta comme à un petit catéchisme. Sans cette volonté, sans un projet de ce type, l'intelligentsia et tous les peuples instruits par elle pourraient régresser vers le marais des rivalités interétatiques anciennes. L'inaction démontrerait que l'Histoire ne leur a rien appris et que le sentiment d'urgence ne modifie en rien leur apathie à souffrir sans réagir. C'est parce que l'Histoire démontre tout le contraire que cet essai s'achève dans une praxis dont elle est l'aboutissement logique. Elle a pensé l'Histoire comme la croissance du concept de l'espace pacifié nourrie de l'intelligence et de la grandeur éthique de l'homme. Elle a pu dès lors imaginer le résultat politique et institutionnel de cette paix qui les couronne.

V. ÉPILOGUE ET CONCLUSION

Chez la plupart des Anciens, la guerre seule est réalité. Héraclite disant: "Conflit est le père de tous les êtres, le roi de tous les êtres (...) il a fait les uns esclaves les autres libres" l'avait affirmé hautement. Ce fragment peut s'entendre aussi dans le sens de "contrariété" ou d'opposition pacifique entre thèses opposées, précisément "la confrontation non violente des opposés" ou "le dialogue polémique avec nous-même" selon ces heureuses formules d'Éric Weil. Car on sait par d'autres fragments qu'Héraclite n'était pas un belliciste. Mais le traducteur Jean-Paul Dumont dit bien en note que la traduction de polémos en "guerre" serait plus juste. Une autre traductrice d'Héraclite, Simone Weil, accepte pour polemos le sens de lutte en tant que condition de la vie. Mais, si Héraclite avait voulu exprimer ce dernier sens, il eût employé le mot agôn.

Hésiode encore plus crûment imaginait la création du monde dans un acte de rébellion de Gaia la Terre-Mère contre son amant-frère Ouranos le Ciel. Et la querelle du plus beau des anges éclata tout juste après la Création, comme la dispute de Romulus avec Rémus après la fondation de Rome. Bref, l'Antiquité rend la naissance du monde presque consubstantielle avec la guerre. Nous traînons depuis l'aube de la pensée cette conception, qui perdure jusque dans le marxisme contemporain de la lutte des classes hors de laquelle un Lénine affirmera que rien socialement et culturellement ne peut être compris ou tenté. L'idéologie actuelle des pays encore communistes véhicule le concept bien inconfortable de "lutte pour la paix", ce qui démontre à la fois les avatars de deux concepts mal définis, en contradiction avec le développement historique, et jamais encore clarifiés.

Cette vision de l'histoire, lieu de paix des hommes, renverse les conceptions erronées qui ont été catastrophiques parce qu'elles ont encouragé les politiques et les actions belliqueuses en raison de la vision fausse qu'elles donnaient de l'histoire elle-même. En effet, c'est à tort qu'on a pu dire que la guerre a construit des empires. C'est au contraire le droit qui a construit l'empire romain. La guerre n'a fait que détruire les communautés villageoises et citadines de la centaine de peuples connus qui vivaient sur les rives de la Méditerranée. Il faut toujours scinder en deux mouvements (destruction par la guerre et construction par la paix) les apparentes constructions guerrières que sont les empires et les nations nouvelles. C'est l'escamotage de ces deux mouvements, si différents car opposés, qui donna aux hommes l'illusion millénaire que la guerre a accouché de l'Histoire. La métaphore revue et corrigée nous instruit sur la confusion entretenue entre le bébé naissant et le flot de sang de l'accouchement: faire saigner, en soi et uniquement, n'a jamais donné naissance à quiconque. Même si la césarienne n'entre pas dans la catégorie des actes violents en soi et uniquement, elle mérite d'être étudiée. Est-il possible de volontairement faire saigner et de faire souffrir en vue de quelque bien? Les médecins le font tous les jours. On se pose alors la question suivante: est-elle légitime la violence ou la guerre en vue de quelque bien? La réponse est oui, mais à contre coeur et avec l'espoir non utopique qu'on pourra faire mieux. Il n'est pas loin le progrès où la césarienne, qui est une violence légitime faite au corps par le médecin, comme une guerre légitime faite contre un État agresseur, soit très vraisemblablement, à défaut de prochainement, remplacée par des moyens tout aussi artificiels mais non violents. Comme aujourd'hui l'esprit pacifique humaniste réussit depuis peu à apprendre aux policiers à dénouer une prise d'otages sans effusion de sang. Cependant demeurera toujours la possibilité d'un échec. Dans le cas de la paix de plus en plus solide et durable, la guerre causée par la volonté pervertie de certains hommes demeure une possibilité. Le cas historique le plus lourd d'une volonté pervertie est celui d'Hitler dont le caractère, aux yeux d'Erich Fromm, relevait d'une nécrophilie sadique. Ces cas pourraient ressurgir en quelque coin du globe, mais leur probabilité d'apparition décroîtra dans l'avenir en raison même de la perfectibilité collective de l'homme.

La révolution américaine et la guerre d'indépendance illustrent au mieux ces deux faces de Janus à l'effet que la guerre détruit et seule la paix construit. Chasser les Anglais d'Amérique, et composer une Charte des droits et une constitution républicaine fédérale furent et demeurent deux actes vraiment distincts, juxtaposés dans le temps, mais non mécaniquement ou nécessairement soudés dans une commune nature. Le premier visait la destruction, demeurée partielle, du pouvoir britannique en terre américaine; l'autre, la construction d'institutions politiques et juridiques vraiment neuves. Certains croient que la destruction préalable est nécessaire à la construction subséquente. Ils agglomèrent ainsi les deux mouvements en un seul, en banalisant, voire en héroïsant, les horreurs de la destruction. Si le résultat est lié obligatoirement aux moyens, la grandeur du succès de la première avalise, blanchit les crimes commis dans la deuxième. C'est faire du crime une nécessité par une mauvaise lecture des réalités historiques. La paix seule construit. L'exemple le plus actuel est celui de la Yougoslavie: c'est 1914-18, qui détruisit l'empire austro-hongrois mais 1919, début de la paix et Traité de Versailles, qui vit la naissance de la Yougoslavie; mais 1991 vit sa dislocation par la voie des armes, très précisément encore par l'activité de l'armée violente échappée des mains du pouvoir civil central. Ou sa variante, le pouvoir central se mettant militairement au service de la faction serbe.

L'autre conséquence des conceptions erronées de l'histoire fut la dévalorisation des meilleurs d'entre nous et la glorification des pires. La grande majorité des assassins victorieux ont leurs statues et mausolées sur les places publiques (César, Octave, Louis XlV, Lincoln, Lénine, Staline, Mao). Il est rare sur les places publiques et dans les livres d'histoire que les victimes soient plus à l'honneur que leurs bourreaux (Abel, Socrate, Ali, Jeanne d'Arc, Thomas More, Jaurès, Rosa Luxembourg, Gandhi). C'est presque toujours Romulus l'assassin qui éclipsa Rémus la victime. Ce qui donna l'idée à certains que la victime par sa mise à mort participe à un acte de fondation de régime politique ou d'État. Disons tout de suite qu'il y a eu beaucoup de meurtres pour assez peu d'États. Leur sacrifice, si glorieux fut-il, semblait marqué du sceau déprimant de l'impuissance. Ce qui accentua la réputation d'impuissance de l'énergie pacifique puisque ses représentants se faisaient broyer par la violence belliqueuse, comme Martin Luther King et comme Lumumba semblent être morts en vain, tout comme leur rêve. Voilà une des caractéristiques de la paix par rapport avec celle de la guerre. Ses héros sont reconnus et célébrés dans un deuxième temps, après que la maturation éthique des hommes les eut rejoins et les eut rehaussés au-dessus des guerriers et des brutes qui usurpèrent contre eux l'autorité publique. Et ce retour triomphal peut prendre des années, des décennies, voire des siècles, si on prend à la lettre et non comme des figures de rhétorique les références à Brutus chez les premiers révolutionnaires français, à Ali chez les Musulmans chiites, à Jean Hus, à Thomas Becket, et à celles de Riel chez les Indiens manitobains, à Matéo Mattéoti et à Kris Ani.

La paix, toujours et encore, fut une force active opposée à la guerre par les multiples visages qu'elle opposa de façon caméléonesque aux forces belliqueuses qu'elle s'efforçait de contrer. L'essor du pacifisme moderne n'en serait que son visage-tribune le plus bruyant qui n'est que l'avant-scène d'un mouvement des plus profonds. La paix agit rarement de face; elle n'affronte guère. Elle esquive, fuit, se terre, mais surtout construit directement. L'homme par la guerre, bien sûr, la détruit et peut toujours la détruire. Mais jamais cette destruction ne peut revêtir dans l'histoire la tragédie de Sisyphe. La construction est globalement plus forte que la destruction fréquente et toujours possible. En fait, ce n'est pas la métaphore de la lutte de Jacob et de l'Ange qui rend bien compte du couple Paix-Guerre dans l'histoire. C'est celui de la Maison, même si elle peut toujours être broyée par l'ouragan ou soufflée par l'incendie. Mais que de maisons nombreuses et solides jamais touchées par l'une ou l'autre. Levinas en eut l'intuition pour écrire que "la naissance latente du monde se produit à partir de la demeure". Voilà donc le maître-mot qui rend compte de la force active de la paix. La paix est une construction qui construit. Formule étrange qui indique que la paix est une construction des hommes; plus, c'est par elle que les hommes ont construit la civilisation. C'est en ce sens aussi qu'on peut dire que la paix n'est pas l'absence de guerre, mais bien le foyer actif de l'énergie créatrice des hommes. Et les hommes, quelle chose étrange!, ne la célèbrent pas ou très peu. Ils sont rares les Arcs de triomphe de la Paix comme celui de Milan et elles sont fort récentes les places publiques nommées Place de la Paix.

Si on dit que la paix construit c'est à la manière de l'amour qui construit; de même qu'on dit que la guerre détruit à la manière de la "haine sourde et absurde". En conséquence, une guerre dite de légitime défense, non guerre par soi mais par accident, quant à elle n'est pas une destruction car elle se donne les freins de l'éthique et non l'énergie de la convoitise et de la volonté de puissance impérialiste. Voilà le noeud gordien qui opposa les pacifistes intégraux et les pacifiques de type aristotélicien. Cette opposition dure encore, tandis que l'autre opposition, celle entre les purs bellicistes et les deux autres pacifismes a été résolue au XXe par la victoire de l'esprit pacifique sur l'esprit belliciste. Celle-ci ne portait pas sur la façon de conjurer la guerre d'agression, celle qu'on doit faire ou non pour se défendre contre elle et assurer la paix, mais sur le statut et la légitimité de la guerre en soi. Mais celle qui oppose les pacifistes intégraux et les pacifistes aristotéliciens qui acceptent la guerre défensive est toujours bien réelle. Mais elle se résorbera car les deux courants sont d'accord sur le moyen, le meilleur, pour assurer cette paix désirée par presque tous.

Cependant, la métaphore de la construction ne doit pas nous induire en erreur en nous amenant à une conception mécaniste de l'activité culturelle de l'homme. Celui-ci construit des institutions de paix à la manière d'un médecin qui restaure la santé ou à la manière d'un gardien qui chasse les chiens errants et les indésirables. En fait, la paix est une construction vivante, faite d'hommes libres et volontaires. Elle n'est pas constituée d'institutions hors de l'homme, tels des satellites-espions ou engins du même genre, sur lesquels il pourrait se reposer, voire dormir, dans une paix éternellement assurée; car cette paix n'est pas celle des cimetières. La paix active des hommes est une construction autant qu'une médecine, car si la seconde porte sur l'être individuel dont la vie est assez courte dans l'histoire, la première (la construction) indique que les institutions de paix survivent à l'être individuel, sont portées par des générations qui les perfectionnent. Elles acquièrent ainsi cette permanence, non mécanique, fragile et vivante, de la tradition. La paix est une quête morale collective qui n'est pas du tout sociologiste ou fonctionnaliste qui dirait qu'en modifiant la société ou l'institution on obtient mécaniquement la paix; bien au contraire, on l'obtient si ces institutions sont habitées et maintenues par des hommes libres et formés par une éthique politique des plus exigeantes. En réalité, la paix est du domaine de l'éthique, comme la vertu est du ressort, dirait Aristote, de "du perfectionnement par l'habitude". Finalement, cette paix ressemble autant à une construction qu'à une médecine si nous prenons garde de ne pas les opposer mais de les reconnaître complémentaires. En tant que métaphores, construction et médecine nous indiquent que la médecine relève de l'individu tandis que, en tant que construction, la paix est un processus plus collectif qu'individuel. Cela veut dire que la société est plus sujette à la constance et à la stabilité, comme la stabilité des langues et celle des régimes politiques nous l'indiquent; d'autre part, la construction suggère une solidité plus grande le fragile corps humain et la quinteuse évolution individuelle et personnelle.

Une autre distinction s'impose: la médecine n'est pas le médecin, comme la construction doit être distinguée du constructeur. Un mauvais constructeur d'institutions pacifiques détruira la paix involontairement comme un médecin maladroit détruira la santé. Et un politique corrompu détruira volontairement la paix comme un médecin d'Auschwitz causa l'horreur médicale absolue. Conséquemment, la paix doit se garder de dormir dans sa propre construction puisque les maisons mal gardées se font vider par les voleurs et détournées de leur fin, comme en Europe de l'Est des églises utilisées comme entrepôts ou jadis la pax romana tombée aux mains d'une famille impériale mafieuse.

La paix en tant que réalité politique est du ressort tout autant de l'homme individuel que de la collectivité. En tant que relevant de la collectivité, elle est une construction dont la forme est celle d'une institution. L'espace pacifié fut au cours des âges le lieu de cette institution qui prit plusieurs formes évolutives, de la famille à l'État, puis à la Confédération ou à l'union pacifique des États. Mais en tant que relevant de l'être individuel, doué de liberté, éducable et doué de volonté, la paix relève du modèle médical à la façon dont Aristote définit la médecine: "L'art médical est la forme [la cause] de la santé". La paix dans l'agir individuel de l'homme s'acquiert de façon analogue. Elle est fin de l'homme individuel, libre et volontaire. Ce sont les hommes individuels qui veulent et agissent avec la fin pacifique. On le voit donc, la paix possède une face de Janus, l'une tournée vers le collectif, l'autre vers l'individuel. Les plus grands philosophes d'ailleurs l'avaient pressenti puisque certains tels Platon, Locke et Alain mirent plus l'accent sur l'aspect individuel tandis que d'autres insistèrent sur la construction institutionnelle de la paix, comme Lorenz et Kant. Il y en eut même, tels Augustin, Thomas d'Aquin et Hobbes, qui voulurent pour la sauvegarder fondre les deux aspects, le collectif et l'individuel, en espérant que le Prince ferait toujours la paix puisqu'il cumule en lui l'être individuel et la collectivité qu'il dirige et représente. Finalement, Aristote lui-même eut conscience de cette dichotomie non dans la paix mais d'une façon analogue dans l'amitié puisqu'il distingue "deux espèces d'amitié d'utilité: l'une légale, l'autre morale", indiquant clairement la double réalité de l'amitié comme pouvant être collective (politique, c'est-à-dire entre États), et individuelle (entre individus).

Ces deux aspects de la paix, individuel et collectif, sont indissociables pour qu'elle puisse exister durablement. En effet, si l'un des deux aspects n'est pas entouré de tous les soins, la paix est brisée par quelque guerre. Car rien n'empêche la plus belle des institutions de paix d'être pervertie par l'homme individuel devenu belliqueux; tout comme une communauté d'êtres pacifiques peut être poussée dans la guerre parce que l'un d'eux devenu furieux et contré par aucune institution se comporte en belliqueux incontrôlable. Construire la paix consiste donc à oeuvrer à la fois sur l'être individuel à la façon du médecin, dans ce cas ce sera par l'éducation; et sur l'être collectif à la façon du politique, dans ce cas ce sera la construction d'institutions politiques de paix.

La paix, en fait, travaille comme les taupes, avec une ténacité créatrice méconnue qui, au cours des âges, a fabriqué ses outils encore plus raffinés et encore plus puissants que ceux de la guerre, car les outils principaux de la guerre relèvent de la technique et ceux de la paix relèvent de la raison. Le belliciste ne s'appuie guère sur la raison puisqu'il s'acharne à démontrer que la supériorité en son art réside dans la technologie ou à la manière de Clausewitz dans l'agencement adéquat de ses forces militaires. Jamais l'esprit pacifique n'a prétendu et n'a voulu promouvoir la paix par ce moyen, sauf en cas in extremis de défense militaire contre toute attaque impérialiste. Justement parce que la paix est l'oeuvre de l'esprit sur lui-même. La somme de ces outils culturels et moraux, que l'homme inventa pour promouvoir et sauvegarder la paix, est très grande; il suffit de penser à ce qu'il fait ou sait faire quand il ne guerroie pas.

Si nous n'y avons pas pensé suffisamment et avec efficacité jusqu'à maintenant, c'est que la paix en tant que mot n'eut pas la même chance sémantique que le mot vie. En effet, vie s'oppose à mort qui n'est que l'absence de vie. Mais vie veut aussi dire tout ce qu'on peut faire quand on n'est pas mort, d'où l'expression vivre sa vie ou la vie est belle. Mais justement, on n'a pas inventé d'expression comme vivre sa paix avec autant de sens et plénitude que vivre sa vie. La falote expression Allez en paix ne suggère nulle activité particulière. C'est un peu pour ça que la paix fut tiède en trop de coeurs. Vie avait pris la place du mot qui la rendait vivable.

Cependant, l'évolution historique de l'humanité vers la paix, conséquence des choix libres de l'homme, ne veut pas seulement dire que cette évolution est un fait historique mais que l'homme raisonnable de toutes ses forces et ses facultés travaille volontairement, c'est-à dire quand il le veut et comme il le veut, à l'avènement et à la sauvegarde de la paix à l'intérieur comme à l'extérieur de sa communauté; cette marche vers la paix devint un fait historique, bien réel, comme nous avons tenté de le démontrer, mais pas du tout évident. Elle est dans le désir comme conséquence naturelle et dans les faits d'histoire comme conséquence volontaire. En vertu de cette même liberté humaine, certains hommes déraisonnables, doués de raison au sens de "faculté par laquelle l'homme connaît" refusèrent de la mettre au service de la paix. Ils s'étaient volontairement privés de l'éthique qui les aurait convaincus d'être pacifiques, ou parce qu'ils étaient aveuglés par quelque passion très forte donc sans raison au deuxième sens. C'est donc par privation que les belliqueux firent et font la guerre. Ils leur manque la vertu qui est "une disposition acquise" à faire quelque bien. Ils ont proposé la guerre comme moyen premier et indispensable pour obtenir quelque avantage quand elle est seulement un moyen ultime. Personne qui soit vertueux ne la souhaite comme bien pour quiconque, sauf comme tout dernier moyen en vue de contrer l'agresseur toujours déraisonnable. Ce dernier est déraisonnable au sens que sa raison a déserté l'éthique. En résumé, comme dit Aristote, il "veut pratiquer l'injustice, (...) le coupable est donc responsable de son ignorance" . Ignorance de l'éthique elle-même qui dit tout simplement que "la conscience morale accueille autrui" au lieu de le tuer qui est "une négation totale". Ils se sont précipités comme Périclès dans "un échec humain".

Avec de tels hommes, peut-on croire un seul instant que la guerre soit accidentelle ou que la paix puisse devenir définitive? Il faut baliser la notion d'accident et la notion de paix définitive. Nous disons que la guerre est accidentelle. Nous le disons non pas parce que les hommes qui déclenchèrent les guerres ne le voulurent point. S'ils le voulurent, la guerre dès lors n'est pas accidentelle mais volontaire. Mais nous plaçant du point de vue de la majorité des hommes qui subirent la guerre tout en voulant sincèrement vivre en paix, pour eux la guerre fut bel et bien un accident, une mauvaise fortune au sens qu'Aristote donne à mauvaise fortune qui est une sorte d'accident: "une cause par accident" la nomme-t-il. Dans un autre sens et paraphrasant Aristote, la guerre, même en tant que fait qui se présente en vue d'une fin, a un caractère accidentel. Même s'il est vrai qu'à la guerre les morts collectives sont toutes volontaires au sens que des hommes tuent d'autres hommes par leur action directe, en un autre sens la guerre revêt un caractère accidentel. En effet, la guerre décidée par des chefs d'État belliqueux a très souvent un caractère accidentel aux yeux même de ceux qui la déclenchent apparemment volontairement. Ceux-ci ont fait des gestes audacieux et mal calculés qui dégénéreront en conflagration guerrière. C'est le cas du déclenchement des deux grandes guerres mondiales: François-Joseph n'imaginait sans doute pas que l'action punitive contre la Serbie qui refusait de livrer les anarchistes criminels assassins de son fils allait déclencher une guerre à l'échelle européenne; similairement, Hitler fut totalement surpris de la déclaration de guerre contre lui par la France et la Grande-Bretagne à la suite de son attaque de la Pologne. À l'endroit de ces deux fauteurs de guerre notoires on peut aussi considérer la guerre comme un accident qu'ils nommeraient eux-mêmes malchance ou hasard malheureux ou mauvaise Fortune. Précisons: l'attaque hitlérienne contre la Pologne fut non un accident mais un acte de guerre délibéré; son extension en guerre mondiale fut d'un point de vue hitlérien un accident. Churchill lui-même le reconnaissait en se plaçant cette fois du point de vue du démocrate pacifique qu'il était sincèrement. La fermeté devant Hitler dès 1935 aurait selon lui sauvé la paix. Ce fut un accident par mauvais calcul des démocrates prudentissimes qui permirent l'audace hitlérienne déclencheuse de la guerre mondiale.

Pour résoudre ce problème très important puisqu'il met en cause la responsabilité humaine dans la guerre, il faut simplement dire que l'homme est surtout responsable de la maîtrise de son agressivité. La guerre, conséquence d'une non-maîtrise et phénomène collectif de grande ampleur, lui échappe en grande partie et, dès lors, la guerre revêt un caractère accidentel qui est très apparent. Homère déjà l'avait illustré par la guerre de Troie causée par un simple rapt de femme, Pâris enlevant la belle Hélène.

Cependant, ce caractère accidentel de la guerre n'enlève pas toute rationalité et responsabilité à ce phénomène humain parce que les guerres sont fréquentes dans l'histoire et, comme dit Aristote, "la raison est du domaine des choses qui sont toujours ou la plupart du temps".

Nous disons aussi que la paix sera un jour définitive. Définitive peut s'entendre en deux sens: absolu, où il n'y aurait absolument plus aucune guerre et à jamais dans la vie des hommes; relatif ou restreint, où la guerre sera virtuellement disparue de la vie collective des hommes sauf rarissimes exceptions comme le sont les maladies très rares, ou la réapparition éventuelle d'événements antiques tels l'esclavage, la famine et les épidémies de peste à jamais disparues d'Occident. Il est clair que ces malheurs pourraient revenir; ils sont de l'ordre du possible, non du probable. Ils ont donc définitivement disparus au sens restreint ou relatif.

Guerres définitivement disparues ou arrivant par extrême exception due à la libre volonté de l'homme de la faire comme de la contrer, bref paix définitive au sens restreint, se prouvent encore autrement. En effet puisque tout homme veut son propre bonheur qui est sa fin en tant que fin bonne, il découle que la paix est sa fin, plus, son terme. Car "le terme qui peut prétendre être une fin, c'est seulement celui qui est le meilleur" . Si, donc, la paix en tant que meilleure est le terme en tant que fin de l'homme, il découle que la paix ne pourra n'être que définitive, mais au sens restreint puisque l'homme est libre, qu'il peut toujours être corrompu par un principe vicié et que son action relève de la raison pratique et de la prudence. S'il arrive qu'un homme en particulier n'a ni l'une ni l'autre, la guerre ré-apparaîtra comme exception et comme accident. C'est l'émergence d'institutions construites par l'homme en vue de la fin pacifique de la Cité et entre les Cités qui fera que, hors de tout doute, cette paix aura cette force, cette pérennité qui ne peut avoir de nom autre que celui de "paix définitive" au sens restreint.

C'est parce que les hommes sont si divers et les situations si différentes que les questions de paix et de guerre ouvrent un débat jamais clos. La paix, et la dignité humaine qui découle d'elle, a des porte-étendards qui ont la figure désespérante des martyrs. La grande majorité des hommes vénèrent le pouvoir, sa force et son or, et l'adulent surtout à la fin d'une guerre gagnée comme l'illustrent les triomphes aujourd'hui médiatisés. S'il s'en trouve quelques-uns qui ne les vénèrent pas, à tout le moins ils le craignent et le servent à contre-coeur. S'ils sont assez courageux et lucides pour ne faire ni l'un ni l'autre, ces quelques braves méprisent ce pouvoir mais ne l'inquiètent guère; et si ces braves le narguent et le défient à titre individuel ou groupusculaire, c'est la mort fréquente même en régime démocratique, tels Socrate et Martin Luther King. Souvent des minorités combattantes organisées peuvent réussir à leur tenir tête, voire même le renverser mais ils retombent, par la réalité révolutionnaire même, dans l'ornière du pouvoir homicide. Seules la patience qui prend sa source dans un idéal élevé et des vertus résolument humanistes peuvent infléchir ces pouvoirs et ces séductions vers le bonheur public. Les conséquences désastreuses de ces méconnaissances de la paix sont donc triples: on valorise ou honore les guerriers sanguinaires; on associe la paix à la faiblesse et à l'échec; on projette les amoureux de la paix vers le désespoir révolutionnaire homicide.

La paix, en tant que désir, est le moteur de l'histoire. Les guerres d'agression sont une sorte de négativité dévoyée au service d'une paix obscure ("car c'est en vue de ce qu'il leur semble un bien que les hommes font ce qu'ils font" dit Aristote) qu'elles poursuivent dans un cheminement à la fois caché, aberrant, incohérent, qui n'en constitue pas pour autant une excuse ou une justification éthique et historique. Pour atteindre cet objectif ultime d'une paix universelle et durable, l'humanité s'organise en espaces pacifiés (territoires et institutions) dont les faiblesses et l'incomplétude font jaillir les flammes de la guerre qui sont l'exact contraire de son travail profond. C'est dans l'explication et le développement du concept d'espace pacifié que se révèle la vérité de cette évolution historique de l'homme vers la paix. Ainsi ce comprend mieux la sublime pensée d'Héraclite: "Les hommes fraternellement travaillent sans le savoir au devenir du monde."

S'il y a l'Homme il y a aussi les hommes. En fait, il y a grosso modo trois types d'hommes: les bellicistes, qui ignorent que la guerre n'est cause que de mal et qu'elle n'est en rien un bien souhaitable ou un moyen inéluctable; "ils refusent la communauté et la loi". Il y a les hommes bons et pacifiques, qui épousent intégralement les thèses d'un pacifisme intermédiaire ou inachevé, celui notamment de la guerre juste ou défensive. Ils sont appelés à le dépasser pour qu'ils deviennent à leur tour d'authentiques et complets pacifistes en se gardant de s'identifier au pacifisme actuel qu'ils jugent inconséquent et dangereux. Quant au troisième type, ceux qui se disent pacifistes intégraux et intransigeants contre toute violence d'État pour protéger la paix, ils doivent reconsidérer leur position qui donne la planète à tout Cyclope. Ils devraient renoncer à leur conception individualiste et ponctualiste de la protection de la paix, et à accepter celle qui construit la paix aux deux bouts de sa naissance et de son épanouissement durable: l'éducation et l'institution inter-étatique la plus large et la plus universelle.

Mais le pacifisme intégral et sincère est-il pour autant une erreur absolue? Pas complètement. En effet, le pacifiste intégral, non le lâche qui aurait peur du combat mais celui qui refuse toute violence pour se défendre lui-même et les siens, table toujours sur l'efficacité ultime de son action puisqu'il ne la défendrait pas s'il la croyait inefficace contre la guerre. Il croit à la conversion de l'agresseur qui, espère-t-il, sera adouci par tant de bonté, tant de bienveillance envers lui. Le pacifiste intégral consciemment ou non agit sur un très ancien processus animal, phylogénétique diraient Wilson, Lorenz et Fromm, par lequel l'agressivité du pur agresseur belliciste disparaît en lui donnant ce qu'il veut par la soumission, espérée temporaire, au pouvoir de ce dernier. Nous en trouvons un exemple chez les carnassiers, nous apprend Lorenz, qui s'arrêtent instinctivement de tuer quand le vaincu de leur propre espèce fait acte de soumission en s'écrasant physiquement à terre. Voilà le raisonnement implicite du pacifiste intégral: tendre la main au pire ennemi déclaré pour faire fléchir sa volonté inflexible. Nous récusons une telle position car les agresseurs les pires de l'histoire (Hitler, Staline, Pol Pot) furent insensibles et inflexibles. L'humanité ne peut se payer le luxe effarant de tester la bonté minimale des super-agresseurs. La probabilité qu'ils cèdent ou se convertissent est infime. Un individu seul, sur sa propre vie, peut courir ce risque. Jamais une philosophie politique sur laquelle doit ensuite se construire une politique de paix et de sécurité peut faire courir ce risque à des groupes importants de citoyens dont la quasi-totalité refusent de le courir pour eux-mêmes. Tout pacifiste intégral devrait réfléchir à cette idée que "la crainte est une obligation". Conséquemment, nous pouvons concéder qu'un pacifiste intégral par un courage inouï l'assume seul, comme Saint-Paul face aux Romains ou Giordano Bruno face à l'Inquisition, ou Régulus face aux Carthaginois. Mais jamais une telle position noble et courageuse, si elle est consciente et active en visant la conversion pacifique du belliqueux, ne peut être érigée en politique générale pour l'ensemble des hommes et pour celle de la Cité. En effet, le chef d'État même s'il est en son coeur un pacifiste intégral n'a pas le droit à une politique personnelle comme il a droit à une opinion personnelle. En toute logique, même à titre personnel et parce que ses chances de survivre sont quasi-nulles, un citoyen objecteur de conscience ou pacifiste intégral a en fin de compte tort de choisir l'abandon désarmé devant l'agresseur qu'il espère convertir. S'il préfère à titre individuel vivre une minute sans guerre plutôt que cinquante ans de plus les mains tachées du sang de son agresseur qui a délibérément choisi de lui ravir le bonheur de vivre, libre à lui; mais il se sert de sa liberté pour se tuer lui-même par le bras d'un autre. Son attitude contrevient à la nature de l'homme qui cherche le bonheur et sa durée dans le temps. La paix que le pacifiste intégral veut à tout prix est au contraire une conquête à reconquérir, par la guerre s'il le faut. Cette guerre n'est pas bonne mais nécessaire comme les remèdes. Ne point vouloir se battre est une prime, un cadeau, un salaire assurés à l'agresseur potentiel. D'autant plus que la plupart des hommes en société obéissent plus à la contrainte qu'à la persuasion rationnelle, a fortiori l'agresseur. Similairement, la violence décrut dans nos sociétés par le perfectionnement de l'appareil policier qui permit la répression du crime qui était beaucoup plus fréquent quand les services policiers étaient mal assurés. Les faits historiques donnent raison à Aristote sur ce point qu'on ne peut repousser en soi le vice d'agression que par la pratique de la vertu et celui des autres par la réplique militaire conséquente. Car la paix des pacifistes peut être cause de guerre, par privation, comme l'absence du pilote cause le naufrage, c'est-à-dire l'absence de défense cause la servitude ou la mort. En fait, tout homme qui veut la paix et les moyens conséquents pour la conserver ne peut échapper à la nécessité de la vigilance absolue, celle qu'appliqua l'Occident libéral face à l'Est communiste pendant 70 ans. Cette vigilance-là nous donna la paix au Nord, de Berlin à San Diego, une sorte de veillée d'armes qui nous sauva d'horreurs sans nom. À propos des pacifistes intégraux, comme dit Aristote, "il suffit de regarder la nature pour dissiper leur méprise". Assumer cette guerre de défense n'est pas être belliqueux, puisque c'est utiliser le seul moyen disponible pour assurer la paix; en effet c'est le contraire qui serait absurde (refuser la guerre pour l'éviter avec la conséquence de la subir encore plus) puisque les belliqueux sont des intempérants. Gardons-nous bien d'ériger cet ultime recours en guerre préventive pour obtenir la paix car "les contraires sont destructeurs les uns des autres".

Ne sachant si "l'âge des guerres allait s'achever ou non en une orgie de violence ou un apaisement progressif", Raymond Aron disparu en 1983 qui a prédit si justement tant d'événements a aussi cru à l'affrontement nucléaire Est-Ouest.... Il n'a pas connu pas l'année 1989 où tomba le mur de Berlin. Au terme de sa longue étude sur la Paix et la guerre entre les nations, il laissait, pesssimiste tuchydien, "à d'autres plus doués pour l'illusion le privilège de se mettre par la pensée au terme de l'aventure". Nous avons voulu par cet essai transformer une illusion en vérité confiante d'elle-même. Nous regrettons qu'un humaniste authentique comme Raymond Aron, qui connut au moins deux grandes guerres et qui dans son oeuvre étudia plus les bellicistes que les pacifistes, puisse sombrer dans une si triste résignation. C'est comme si en sciences humaines nous devions nous en tenir à la dictature des faits catastrophiques. N'était-ce pas céder à une forme d'asiatisme par lequel la vie elle-même est une sorte d'illusion, surtout de la beauté du monde et de la grandeur de l'homme? N'est-ce pas désespérer avec légèreté de la capacité des hommes de faire de toute la planète un jardin?

Cette nouveauté alors s'ajoute à ce qui est connu depuis longtemps, à ce qui est éminemment classique telle que la noblesse d'âme des grands pacifiques dont nous avons analysé les écrits et mentionnné les actions. Nous n'avons pas pour autant oublier la haine froide des bellicistes à qui on attribue avec quelle légèreté la qualité d'être réaliste. Par ailleurs, nous avons découvert qu'ils faisaient souvent le contraire de ce qu'ils cherchaient au plus profond de leur démarche agressive. C'est vrai même d'un grand tyran chinois du XXe siècle qui écrivait:

"La guerre, ce monstre qui fait s'entre-tuer les hommes, finira par être éliminée par le développement de la société humaine, et le sera même dans un avenir qui n'est pas lointain"...

...Pour lamentablement en trouver le moyen dans la guerre elle-même puisque selon lui "pour supprimer la guerre, il n'y a qu'un seul moyen: opposer la guerre à la guerre". Même un belliciste comme Proudhon soupçonnait ce paradoxe pour écrire: "L'Humanité fait la guerre mais tend à la paix". Un autre esprit fulmineux entre tous, Nietzsche, a pu écrire:

"Il faut renier la doctrine de l'armée comme moyen de défense. Et un jour viendra peut-être, jour grandiose, où un peuple (...) habitué aux plus lourds sacrifices, s'écriera: «Nous brisons l'épée»".

Même les esprits les plus fougueux et les plus intransigeants ont rêvé à la paix, qui est une de ses ruses. Voilà pourquoi le désespoir qui prit racine dans les deux catastrophes de 1914 et de 1939, maintenu jusqu'en 1986 qui en cette seule année vit 36 guerres en 41 pays, n'est pas le dernier mot de la réalité objective de l'histoire. Il suffit de le savoir momentané, balayé par l'impérissable besoin convivial des hommes qui peut être raffermi et sauvegardé par la Raison fraternelle, où l'intelligence est indissolublement liée à l'éthique. Pour preuve entre mille, ces Chypriotes turcs qui en mai 1987 traversèrent la ligne verte qui divise Chypre pour jouer devant les Chypriotes grecs La Paix d'Aristophane. Ne reprennent-ils pas l'enseignement d'Homère qui réussit à enchaîner Arès par le double moyen du filet aux mailles infrangibles et des bras d'Aphrodite? D'autres hommes qui firent la guerre, dont l'ancien secrétaire à la défense McNamara, qui porte en partie la responsabilité de milliers de morts vietnamiens, espère et veut la paix puisque, devenu président de la Banque mondiale, organisme de l'ONU, il proposa, rien de moins, ce que l'humanité espère au plus profond de son devenir historique, soit la Paix qui est la réconciliation de l'Humanité avec elle-même. Il propose

d'"introduire dans le système de sécurité collective une clause aux termes de laquelle le Conseil de sécurité et les organisations régionales garantiraient l'intégrité territoriale des États-Membres."

Il propose rien de moins que la fin de l'histoire guerrière, soit la fin de la guerre dans le monde par un moyen imparable. Nous atteindrions là peut-être "la fin, non pas de l'histoire, mais la mauvaise histoire, l'histoire en tant que mal".

Ce sont les plus sublimes esprits de l'Humanité et la ténacité courageuse de millions d'autres qui nous convainquent que fabriquer des plans pacifistes ou lutter contre l'étroitesse des politiques machiavéliennes ou clausewitziennes, c'est travailler utilement dans la bonne direction. Si le ridicule de se prendre pour Jeanne d'Arc de la Plume est le seul risque de l'amour-propre qu'on ne veut pas courir, alors là il est juste de désespérer de quelques-uns, ce qui n'autorise en rien de désespérer de l'Humanité; car c'est d'elle dont nous avons entrevu l'avancée pénible et victorieuse vers une paix définitive, qui sera planétaire et institutionnelle.

Le 1er novembre 1993

Jacques Légaré

369 Route 138

St-Augustin-de-Desmaures, P.Q.

Canada G3A 2A9

tél. 1-418- 878-3661 ou 872-8041

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

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(lire la suite à 224-L'evolution-historique-de-l'homme-vers-la-paix-4.htm)

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm