JACQUES LÉGARÉ

L'évolution historique de l'homme vers la Paix

Paix et guerre entre les hommes

Essai de Philosophie politique

(Thèse de doctorat-Université Laval-1993)

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

Les soldats de Ramsès II s'adressant à leur Pharaon:

"La Paix est ce qu'il y a de meilleur, Souverain notre Maître"

TABLE DES MATIÈRES

I. Table des matières

II. Introduction 1

A. Le sens de cet essai 14
B. Le sens des mots 15

III. Phases historiques du concept 20
d'espace pacifié:

A. Le Temps

1. La Préhistoire 28

2. L'Antiquité 31

a. Le monde gréco-romain 31

b. Le christianisme 57

3. Le Moyen Âge 66

4. Temps Modernes et Époque 78
Contemporaine

a. Machiavel 79

b. Clausewitz 87

i. Les grands points... 88
ii. Les qualités du guerrier... 92
iii. Actualité et inactualité... 103
iv. La méthode... 121

c. Les Lumières 126

i. Hobbes 127
ii. Spinoza 133
iii. Locke 137
iv. Rousseau 141

v. Kant 143

d. Alain 153

e. René Girard 168

B. Les Thèmes

1. émotif et affectif 181

2. sociobiologique 198

3. quantitatif 221

4. géographique 240

5. économique 247

`

6. idéologique 277

7. révolutionnaire 297

IV. Projets d'aujourd'hui 303

1. La Terre d'Abraham 306

2. La Maison universelle de la Paix 321

V. Épilogue et Conclusion 329

VI. Bibliographie 346

Fin 356

II. INTRODUCTION

La guerre est aux portes de l'Europe (Yougoslavie 1993) et la très grande majorité des citoyens occidentaux veut vivre en paix. Pourquoi donc la volonté générale est-elle si imparfaitement exécutée? L'être humain est-il ambivalent face à la paix et à la guerre, ou est-il un être foncièrement pacifique? Ou, comme d'autres l'ont soutenu, est-il un être-pour-la-guerre? Notre essai veut démontrer que l'être humain possède une finalité pacifique. Pour le comprendre mieux encore et vaincre en soi les vieilles résistances bellicistes, il nous faut embrasser de très larges perspectives, celles de l'histoire, celles des sciences humaines et celles de la philosophie. Ces larges perspectives nous obligent à considérer les multiples discours sur la paix et sur la guerre qui sont innombrables et les nombreuses facettes qui sont interdépendantes. Ajoutez à cette complexité la quantité très grande de faussetés et de demi-vérités sur ces deux sujets, vous soupçonnerez la difficulté de l'entreprise. Curieusement, ces faits d'histoire, ces idées et ces problèmes sont accessibles et compréhensibles par tous. Nous démontrerons la fausseté de certaines idées admises à tort comme vraies afin de découvrir des vérités solides ou restaurer des vérités méconnues ou négligées. Le premier problème que nous avons rencontré était donc la complexité devenue confusion dans les discours, dans les analyses et dans les prises de positions éthiques en faveur ou non de la paix ou de la guerre. Le vocabulaire lui-même était inadéquat. On confond agressivité et violence, paix et inaction, force et brutalité. Je vais m'attarder à définir, voire à redéfinir le vocabulaire, notamment le mot paix qui est dans le langage l'un des plus éclopés qui soit. En bref, la paix est l'activité consciente et volontaire de l'homme en vue du bonheur public et privé. La paix crée les bases du bonheur public et privé des hommes. Doit être abandonnée la définition qui fait de la paix la simple négation de son contraire, la guerre, à qui on accorde une positivité fulgurante par le feu de ses destructions. C'est à la paix, jusque dans la définition des mots, que doit être réservé cet honneur de la vitalité énergique. La paix est la construction volontaire et libre par l'homme de son bonheur public et privé.

Afin d'asseoir sur des bases solides cette nouvelle définition et de lui trouver une assise historique crédible, il nous faut un concept nouveau, plus tangible dans l'histoire. Nous proposons le concept d'espace pacifié qui est la reprise et l'approfondissement du concept aristotélicien de Cité. Aristote n'a pas inventé la Cité mais il en a défini le concept mieux que tous: "Constituée pour permettre de vivre, elle permet de mener une vie heureuse." Cependant, nous devions lui substituer le concept d'espace pacifié car le mot Cité appartient désormais à la réalité historique des Cités grecques aujourd'hui disparues. Comme les hommes créatifs inventèrent de nombreuses réalités politiques et de nombreux mots pour les nommer en accentuant leurs subtiles ou fortes différences (État, société civile, pays, nation, ethnie, tribu, fédération, peuple, patrie, etc.), il nous apparut souhaitable de regrouper dans un concept plus général encore les divers sens nuancés que tous ces mots avaient en commun avec le concept aristotélicien de Cité. L'espace pacifié, c'est le trajet politique et historique humain, de la famille aux grands blocs planétaires d'aujourd'hui. Il est horizontal parce que territorial et géographique, ainsi que vertical parce qu'humain et institutionnel. Il nous faut ce concept pour voir autre chose dans l'Histoire que des chocs incohérents de groupes humains hostiles et disparates.

Mais près de deux mille cinq cents ans nous séparent d'Aristote. Pouvons-nous dire que les réalités historiques vécues et volontairement décidées par les hommes relèvent encore correctement de la définition aristotélicienne de Cité, même rajeunie sous le nom espace pacifié? Nous croyons que oui mais nous devons le démonter. C'est ce que nous ferons en racontant l'effort humain vers la paix dans les grandes parties de l'histoire que sont l'Antiquité, le Moyen Âge, les Temps Modernes et l' Époque contemporaine. Nous citerons souvent Aristote, si peu lu même aujourd'hui par les chercheurs et savants en sciences humaines. Pourtant, les Grecs anciens sont les fondateurs des sciences humaines. Penser l'homme et la Cité sans partir d'eux, c'est risquer de confondre l'excellence avec la nouveauté , le vrai avec le séduisant. Et l'inculte est celui qui a oublié tout autant que celui qui n'a jamais su.

Chaque étape historique est un effort quelque fois héroïque mais le plus souvent inventif et discret vers une paix humaine, plus grande et plus solide. Son succès réside dans des ensembles de plus en plus vastes, comprenant des groupes humains de plus en plus nombreux et dans des conditions matérielles moyennes de plus en plus riches et agréables. Pourtant, à chaque époque, cette montée vers un mieux-être et une paix plus riche et plus grande fut chaotique, souvent brisée par les fureurs de la guerre. Nous voulons démontrer dans cet essai que ces brisures, ces trahisons de certains hommes violents contre leur propre nature humaine essentiellement pacifique constitue son paradoxe, et non sa négation. Si nous disons que l'homme est un être naturellement pacifique, nous adoptons pour le mot nature le sens si simple et si parlant que lui donne Aristote: la nature, c'est "ce qui est toujours ou le plus souvent".

À grands traits résumons l'apport de chacune des époques à la progression de l'espace pacifié de l'homme.

Le Temps:

L'homme préhistorique, nomade depuis toujours semble-t-il, par sa sédentarisation accentua sa grégarité pacifique en grossissant le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants vivant ensemble, soumis aux mêmes règles et coutumes, non écrites mais nombreuses, subtiles et contraignantes. Après la famille dont l'origine en de nombreux éléments est préhumaine, l'homme préhistorique nous donna le deuxième espace, humanisé de sa présence, le village.

L'homme antique élabora les grands systèmes éthiques par lesquels la paix se donne les assises théoriques et culturelles plus élevées et plus solides encore que les traditions animistes et mythiques de l'homme préhistorique. L'avènement de la ville, l'invention du droit, de l'économie d'échange, des grandes religions, des arts monumentaux et d'agréments, des sciences rationalistes et des techniques élaborées, bref de la culture, permirent à des ensembles encore plus grands de se doter d'une unité reconnue dans des symboles communs.

L'homme antique fabriqua le modèle de la constitution des espaces pacifiés, continuellement repris, de plus en plus grands et de plus en plus solides, et moins nombreux: de la Mésopotamie à l'ère des trois grands blocs contemporains. La Mésopotamie, Alexandre ou Rome, tous par des moyens différents, étendirent l'assise territoriale et culturelle de l'espace pacifié. C'est à cette époque que l'homme antique, par ses philosophes, ses prophètes ou ses juristes, a su définir la paix comme finalité naturelle de l'homme et condition du bonheur public.

Dans la Rome antique, républicaine puis impériale, l'homme qui allait devenir l'Occidental reprit et raffermit l'idée d'Alexandre de l'unité politique du genre humain par laquelle la paix acquiert la perfection dans sa pérennité et dans la totalité du territoire. En tout cas, il le crut. En dépit d'échecs répétés et de demi-succès, cette idée de l'unité politique du genre humain ne le quittera jamais plus.

Le Moyen Âge réaffirma encore plus fermement que la paix était le devoir premier du souverain, l'état normal et bien heureux d'un royaume. Il convia l'activité et la pensée politiques à passer du concept antique de guerre juste à celui de paix nécessaire, urgente et prioritaire. Pour la première fois, une superpuissance, l'Église, n'avait pas pour principal support le pouvoir des armes. La féodalité, fort belliqueuse, plia devant l'État du monarque, qui l'était moins; ce qui est fort peu connu et pas toujours admis. La guerre, jetée à la périphérie d'espaces plus étendus, n'était plus pourvoyeuse de droits et de vertus, mais elle devait se laisser circonscrire par eux.

Les Temps modernes prirent le relais des penseurs médiévaux en érigeant dans la Cité des hommes le droit des gens en principes: les droits de l'homme. Ils devenaient ainsi plus explicites encore , plus accessibles à leur volonté libre et désireuse de vivre en paix. Mais vivre libre, individuellement dans l'État ou nationalement dans le concert des Nations, prédomina sur vivre en paix. Vivre libre et vivre en paix n'étaient pas encore jumelés. Voilà pourquoi on connut des révolutions libérales et nationales et non des révolutions pacifistes. Ces révolutions furent violentes parce qu'elles étaient pensées dans le mode, désastreusement inachevé, de la guerre juste. On trouvait juste la guillotine révolutionnaire et la guerre nationaliste parce qu'on les disait défensives. La guerre offensive se cachait même derrière le mot préventive. Cette incomplétude de la pensée pacifique moderne causa de grands maux.

C'est dans ce contexte qu'on peut comprendre la pensée belliciste déroutante d'un Machiavel et d'un Clausewitz, et la pensée demi-pacifiste de Hobbes, Spinoza et Locke. Ces gens-là se diront toujours non-responsables des guerres qu'ils feront pour se défendre sans avoir tout fait pour se défendre sans la faire. Dans ce sujet comme dans les autres, il y a ceux qui visent juste (Xénophon, Aristote, Alain, Kant, Lorenz); d'autres tout près du but (Augustin, Thomas d'Aquin, Hobbes, Locke, Raymond Aron, René Girard); d'autres tout à côté (Thucidide, Machiavel, Clausewitz, Lénine).

L'Époque contemporaine donna au droit international une armature encore plus solide par des institutions internationales dont le rôle tout récent tend à devenir la clé de voûte d'une paix mondiale qui, j'en suis certain, sera définitive. Tout comme la paix qui se solidifie par l'échec surmonté, ces institutions auront pour nom la malheureuse et impuissante S.D.N. et l'ONU bloquée 40 ans par les vetos réciproques de l'Occident et de l'URSS. Mais on le constate aujourd'hui, l'ONU est sortie renforcée de ces épreuves et son rôle encore lent s'affermit.

Toutes ces époques ont pourtant connu des guerres, surtout 14-18 et 39-45, qui sont un argument-massue contre l'idée que l'homme est naturellement pacifique. Et cette idée de l'homme-pour-la-guerre enraye, comme sait le faire une ignorance fataliste, les progrès d'une paix de plus en plus forte et de plus en plus solide entre les hommes. Souvenons-nous d'il y pas si longtemps, du temps de l'affrontement Est-Ouest. Qui aurait cru que la liberté allait triompher? Qui l'a prédit sans qu'on ne le traite de rêveur ridicule? De même, pourquoi douter que la paix ne triomphera pas bientôt, quand vivre libre et vivre en paix sont des désirs égaux en puissance chez l'homme. En gros, chez l'Occidental, peut-être chez tous les hommes, vivre libre précède vivre en paix.

Il n'y a pas que les hommes ou la multitude des hommes lors des différentes phases de l'histoire qui ont concouru par leur effort à la paix universelle encore inachevée, il y a aussi les philosophes et savants de diverses disciplines qui apportèrent avec des succès divers, voire quelques fois avec des revers cuisants, leur riche contribution. Ces derniers sont à l'image de la multitude. On retrouve en la multitude les pacifiques et les guerriers, on retrouve chez les savants et philosophes similairement les pacifistes et les bellicistes. Si les bellicistes se divisent entre eux... sur le champ de bataille, les pacifistes aussi, hélas, se divisèrent: les uns s'inspirant de doctrines conservatrices (les chrétiens notamment), les autres d'idéologies progressistes. Les pacifistes, divisés sur les questions sociale, politique et métaphysique, n'aimaient pas suffisamment la paix pour la faire entièrement entre eux. La paix n'est pas toujours pure ou entière chez les hommes, comme la guerre n'a pas toujours des buts uniquement pervers ou meurtriers. Ajoutons à ces distinctions les confusions nées des injures et des compliments immérités: le pacifiste traité de lâche et le guerrier de patriote. De là naîtront toutes les ambiguïtés, les méfiances, la lenteur de la progression de la paix et ...l'inépuisabilité du sujet.

Machiavel, cet homme né en 1469 qui a compris à moitié l'Antiquité, et qui y préféra César à Marc-Aurèle, chercha toute sa vie un chef de guerre pour libérer l'Italie. Son Garibaldi ne viendra que trois cents ans plus tard. Machiavel valorisa la guerre et il se mit du côté de ceux qui la gagnent en méprisant ceux qui en souffrent. Il travailla pourtant bien indirectement et involontairement à la cause de la paix: premièrement il opta pour le régime républicain, son très cher modèle antique, et deuxièmement il éclaira de sa lucidité étonnante le cynisme cru des bellicistes et des chefs de guerre.

Clausewitz, né en 1780, est le plus grand théoricien de la guerre pour mieux la connaître et la gagner. Mais il n'a pas compris les guerres qu'il a étudiées et la guerre qu'il a théorisée: La guerre, dit-il, est la continuation de la politique avec d'autres moyens. C'est faux, car c'est assimiler une catastrophe à un moyen, comme si on voyait la maladie comme un moyen pour vivre. En outre, si la politique concerne la Cité, en guerre la Cité n'existe plus, car on a jamais dit qu'une armée était une Cité. La politique, au contraire, est l'usage de moyens pacifiques entre citoyens et entre États quand elle vise le bonheur public. À penser si méthodiquement la guerre comme il le fit, il en systématisa la connaissance pour nous permettre d'en accélérer la disparition.

Dans cet essai, nous allons démontrer la fausseté de ses deux propositions principales. Clausewitz affirme que la défense est supérieure à l'attaque. Or l'étude des guerres historiques révèle que l'attaquant et le défenseur gagnent tout aussi souvent l'un que l'autre. L'imprévisibilité, la contingence, le hasard, sont les caractéristiques de la plupart des guerres.

L'autre erreur, plus philosophique et plus éthique celle-là, consiste à envisager une guerre pour la gagner à moindre perte possible, hors de l'exigence éthique de la stopper le plus rapidement possible. L'éthique clausewitzienne du guerrier est dévoyée, c'est une éthique sans tête, toute bonne aux vaniteux qui reçoivent des médailles pour avoir infligé des souffrances sans nom. Derrière la gloriole guerrière et son éthique dévoyée, il y a l'infantile recherche de la déification et de l'immortalité, un effort naïf et monstrueux de sortir de la condition humaine. La seule éthique qui mériterait encore ce nom serait la peine d'avoir été souillé par l'obligation qui nous est imposée de nous défendre.

Hobbes, né en 1588, dont l'éthique politique est sévère, imagina le concept de contrat social pour sortir de l'état de nature. Contrairement à la Bible qui imagine un Paradis d'avant la faute, et une société pervertie par le péché, Hobbes imagine un état de nature infernal, de guerre de chacun contre tous, et une société unie par la vertu d'un contrat de non-agression entre les citoyens qui formeront désormais une société. Hobbes voulut responsabiliser le citoyen dans une discipline souvent inhumaine. Hobbes disait à l'homme qu'il était finalement maître, en tant que contractant, de cette éthique sévère, faite par lui pour son propre bien. Hobbes trouvait l'homme si pécheur qu'il imagina une société-prison, un État-Moloch, où la paix serait sauvegardée parce qu'un citoyen dans les fers ne peut plus guerroyer contre les siens. Hobbes travailla à sa façon à la paix en imaginant un État très fort pour la sauvegarder. Trop fort sans doute, parce que la discipline trop dure dégénère en répression mutilante: de l'État contre ses citoyens, et des citoyens les uns contre les autres. La dureté engendre chez les uns la soumission veule et hypocrite et chez les autres la révolte homicide. Fautes et périls qui emportèrent les régimes de Savonarole et de Robespierre.

Spinoza, né en 1632, proposa l'innovation selon laquelle la société plus que l'homme est mauvaise, idée que l'on attribue plus souvent à Rousseau. Sa philosophie ouvrait donc le regard sur la Cité à bonifier, à refaire, et non plus seulement à raffermir. Elle redonnait espérance à la Cité terrestre vouée au péché et elle permettait d'extirper l'idée de guerre du coeur de ses sujets qui allaient au siècle suivant devenir citoyens. En outre, il affirmait haut et clair que la paix est une activité, non un était passif. La paix est concorde et elle naît de la force du caractère. La paix est le résultat de la vertu active.

Locke, né aussi en 1632, ouvre l'âge moderne en donnant au peuple la légitimité, avant lui réservée aux Princes de droit divin. Et les peuples seront, règle générale, plus pacifiques que leurs chefs, car c'est le peuple qui meurt au combat. En travaillant à restaurer la liberté de tous dans l'État, Locke affermit la paix de la cité. Locke rejette la fourberie de l'état de nature entre les États. Il condamne et le rebelle et l'autocrate. Les défenseurs de la paix, avec lui, frappent à gauche comme à droite.

Kant, né en 1724, ouvrit de larges horizons à la cause de la paix puisqu'il imagina le premier les États Unis d'Europe, une fédération d'États écrivit-il, et il proposa pour la sauvegarde de la paix de véritables institutions. Dans la foulée rousseauiste où la société est responsable des maux de l'homme naturellement bon, donc de la guerre, il proposa une médecine ad hoc aux perversions machiavéliennes des États entre eux ainsi qu'une structure de protection réciproque. De même que les citoyens se sont unis ensemble pour sortir de l'état de nature, de même les États doivent s'unir dans des institutions ou des ensembles encore plus vastes -l'union fédérative- pour sortir de l'état de guerre où ils se mettent volontairement les uns contre les autres. Il dénie tout droit à la guerre. La nature elle-même veut la paix, entendons bien la nature de l'homme individuel et social. L 'homme a une nature qui est pacifique, mais il vit dans une nature animale et biologique plus large qui semble l'être beaucoup moins. Kant est le penseur modèle insurpassé pour penser la paix par la création d'institutions qui sauront parfaire un monde encore inachevé.

Alain, né en 1868, mieux que tous les autres pensa la psychologie individuelle du guerrier. Il dit en résumé que la "guerre n'est que la passion"; C'est une irrationalité profonde, dont les raisons sont prétextes. La guerre est l'amour pervers pour le meurtre. Une sanguinaire nécrophilie. La solution à son explosion récurrente réside dans l'éducation et le gouvernement de soi.

Les Thèmes:

Au plan psychologique, l'agressivité est un instinct naturel, dénué de tout lien nécessaire et mécanique ou automatique vers la guerre. C'est même l'agressivité, en tant qu'instinct, qui fait travailler les pacifiques à la cause de la paix. Ils sont agressifs contre la pratique et la glorification de la guerre. C'est l'agressivité maligne, qui elle est pathologique, qui est souvent à la base des comportements agressifs incontrôlés. Cette agressivité, en vase clos, se nourrit elle-même sans aucun contact avec la réalité. La relation entre le nazisme et les Juifs relève de cette agressivité maligne. Celle-ci déclenche des guerres lorsque des dirigeants ou des personnalités influentes en sont affligés. Cette agressivité maligne, qui est pathologique, vise la destruction et la mort. C'est elle aussi qui poussa les Girondins, Brissot et ses amis, à déclencher la guerre contre toute l'Europe et amena l'effondrement de la 1ère république française. Les mots qu'ils employèrent révèlent avec clarté leur penchant nécrophile: "Il ne s'agit pas de vaincre, mais de détruire".

Nous affirmons en outre que se greffe à l'effort belliciste des guerriers, une crise identitaire non résolue par la vie normale en société. De cette analyse de l'émotion et de l'affectivité humaines, il ressort clairement que l'homme n'est pas un être-pour-la-guerre, que la sexualité n'a rien à voir avec l'errance belliciste de certains hommes. Finalement, la science psychologique par ses plus grands représentants, quand elle cherche à résoudre les problèmes liés à la violence et à la guerre, aborde à la fin de ses analyses aux rivages de la philosophie, science de l'agir libre, volontaire et moral.

Nous regarderons du côté de la sociobiologie dont l'ambition de détrôner la philosophie traditionnelle du champ d'étude de la conscience et de l'éthique est pathétiques. Mais disons d'emblée que ses résultats pour comprendre l'éthique par des adaptations génétiques ne sont pas à la hauteur de ses ambitions. Tout au plus nous encourage-t-elle en soulignant que l'homme est moins violent que la plupart des vertébrés qui eux le sont moins que les espèces moins développées. Cette discipline, qui compare les autres espèces animales avec l'homme, nous révèle l'extraordinaire adaptabilité de l'homme et sa capacité à corriger ses moeurs et ses actions. L'agressivité chez lui est questionnée et modulée, souvent parfaitement bien maîtrisée, d'où les progrès vers la paix, d'où les espoirs permis. C'est Konrad Lorenz qui l'a compris. Il observa chez les animaux les parades ou réorientations du comportement agressif. L'homme lui-même, observa-t-il, s'en servit et les développa en manifestations culturelles élaborées, comme l'activité sportive, le rite, la compétition commerciale en sont des exemples évidents.

Même si nous proposons le concept d'espace pacifié, nous avons reconnu que l'espace en tant que territoire physique ne prédispose en rien pour la paix ou pour la guerre. Cet espace pacifié l'est d'une paix humaine, entre les hommes. Une paix climatique ou géomorphologique serait une absurdité. Mais l'homme a rêvé puissamment cette paix en la liant à un espace, à un territoire, à une terre chérie, lieu de son histoire personnelle et ancestrale, tout plein de ses richesses accumulées qu'il défendit âprement. Il se plut à voir dans les rivières et les montagnes les bornes de son pays. Il n'a jamais pu dissocier la paix du territoire qu'il chérissait. Mais jamais il ne fut déterministement soumis à leur tracé ou formes pour définir ultimement la paix et circonscrire son espace pacifié propre.

L'analyse de l'économie et de l'économique nous réconforte beaucoup dans notre démonstration de l'homme être-pour-la-paix. Nous allons démontrer la fausseté de la proposition si souvent reprise selon laquelle les hommes font la guerre pour des raisons économiques. C'est une méconnaissance profonde à la fois de la psychologie des hommes et de l'activité économique elle-même. Les hommes qui aiment la richesse travaillent, trafiquent et combinent pour les obtenir. Ils sont d'un naturel avare et parcimonieux. Au contraire, ceux qui font la guerre la font parce qu'ils veulent et aiment tuer. C'est pour nous les rendre moins monstrueux que les disons cupides. L'observation attentive de leur comportement nous démontre qu'ils sont au contraire insouciants des richesses et gaspilleurs voire destructeurs de l'économie elle-même, à l'opposé de tous ceux qui aiment l'argent et les richesses en général qu'ils accumulent et exhibent. Celui qui aime et fait la guerre est dilapidateur de presque tout, y compris de la vie des autres et de la sienne propre.

L'activité économique au contraire, quand on en saisit les mécanismes profonds et optimaux est éminemment génératrice de paix entre les hommes. Quand guerre et convoitises se jumelèrent fortuitement dans les actions belliqueuses des hommes, c'est que le désir de tuer s'était caché derrière le désir plus avouable de s'enrichir, lui-même souvent camouflé derrière la façade du bon droit (sauver la belle Hélène). Guerres de l'opium, guerres des débouchés, toute guerre ainsi nommée par sa cause économique l'est tout aussi mal que le ciel par l'éther.

Nous allons aussi démontrer à l'aide d'auteurs quantitativistes comme Otterbein, Sorokin, Chesnais et Bouthoul, que la paix se renforce dans les sociétés, bref que l'Histoire est un progrès. La quantification de ce genre de sujet comme la paix et la guerre nous apprend que, malgré les deux grands conflits mondiaux où le mot hécatombe est devenu trop petit, il y a malgré tout un progrès humaniste vers la paix, et quantitativement identifiable. La violence privée a décru, malgré l'opinion contraire tenace qui est répandue par la surexposition médiatique de la violence résiduelle. Ils ont démontré une chose surprenante: la guerre n'est liée mécaniquement à rien et les corrélations sont assez faibles entre les facteurs divers de la société et le déclenchement des guerres. Certes, la puissance du feu a fait augmenter le nombre absolu des victimes dans les grandes guerres; mais la stabilité des États, leur nombre passant de 30 à plus de 200, et l'augmentation de la population exemptée des catastrophes guerrières sont de très loin supérieures aux époques antérieures. Les guerres apparaissent comme des mauvaises années, un arrêt momentané d'une histoire par ailleurs pleine de progrès de ces sociétés et de ces États. La guerre a donc la forme d'un incendie et d'un accident. Finalement, il y a aucun lien nécessaire de nature statistique entre créativité culturelle et guerre. En fait, contingence, imprévisibilité, bêtise brutale sont les caractères de la guerre que déjà les Grecs avaient personnifiée dans le dieu Arès qui n'était pas très intelligent.

Cependant, il y a des hommes apparemment fort instruits, écrivains de bouquins très épais, qui déclenchèrent des guerres. On peut être fort instruit mais inculte sur l'essentiel éthique et politique; comme, à l'inverse, faible d'esprit mais fort solide en humanité et compassion. Mais la majorité des hommes, d'une grande diversité de talents ou de culture, déclenchèrent ou participèrent à des guerres parce qu'ils étaient pénétrés d'une mentalité qui valorisait la violence défensive. Cependant, par l'étude de l'idéologie, en tant que réalité distincte des volontés individuelles dans l'Histoire, nous en sommes arrivés à la conclusion qu'aucune idéologie ne conduit fatalement ou mécaniquement à la paix ou à la guerre, même si d'apparence certaines nous y prédisposent.

Le phénomène révolutionnaire qui se nourrit de guerres intestines et même souvent extérieures n'est qu'un échec de l'espace pacifié en formation. Cet échec, récurrent, crée sa marche chaotique dans l'histoire. Une révolution ne donne pas la paix. On crée la paix en l'évitant. Cette paix n'est pas lâcheté. Cependant que la paresse à régler vigoureusement les problèmes d'une société en paix nous la fait perdre. Le révolutionnaire fait la guerre que le conservateur a préparée.

Pour clarifier le débat sur la question révolutionnaire, nous innovons en proposant une typologie claire et simple des phénomènes révolutionnaires. La révolution politique, très rapide et très fréquente, chasse un groupe dirigeant par un autre qui le remplace. La révolution sociale, qui prend plusieurs décennies, enlève la prééminence sociale à un groupe pour la donner à un autre. La révolution nationale permet à un peuple de chasser des dirigeants étrangers qu'il remplace par les siens propres. La révolution culturelle, qui s'étend sur des siècles, remplace toute une culture, un mode de pensée, une métaphysique entière. Finalement, la révolution économique, très rare car il n'y en eut que trois dans toute l'histoire humaine, remplace un mode de production par un autre, c'est-à-dire le rapport que l'homme entretient avec la nature pour trouver ses subsistances.

La plupart de ces révolutions furent bénéfiques à l'homme, sauf la plupart des révolutions politiques, fruits de l'ambition violente cachée sous les plus nobles idéaux, mais nourries des réelles souffrances populaires que l'hypocrisie et l'incurie du pouvoir ne voulaient pas soulager ou enrayer. Les révolutions politiques furent les crises les plus sérieuses de l'espace pacifié dans sa croissance multimillénaire et encore inachevée.

Finalement, nous allons démontrer que la paix est une construction et une médecine. Il faut construire la paix comme on construit une maison. La maison est l'archétype millénaire et toujours utilisé pour illustrer le pouvoir et la paix. Il faut traiter comme un médecin l'âme belliqueuse qui est, soit caractériellement pathologique, soit culturellement ignorante. Cette tâche dans son premier aspect théorique relève des sciences humaines et de la philosophie; dans son aspect pratique, elle relève de tous les citoyens. Comme le Bien, ce que l'homme aime de beau et de grand d'autant plus fortement qu'il est éduqué, est ce qui motive le plus grand nombre instruit par les plus nobles, nul doute alors que les progrès déjà constatés dans l'histoire s'élargiront et se solidifieront. La paix n'est pas l'inertie des faibles et des rêveurs, des utopiques et des illuminés. En tout cas, ils ont une lumière de plus que ces cyniques qui se croient réalistes, ces découragés froids qui ont perdu le sens de la grandeur de l'homme. Cette lumière, c'est la réalité de l'histoire progressiste du monde qui nous la donne. La multitude des hommes est de plus en plus forte et solide pour tenir tête à ce qu'il y a de plus ignoble et mensonger dans la guerre. Si le philosophe Condorcet qui prôna dès 1792 le vote des femmes, l'abolition de l'esclavage et l'éducation gratuite et populaire pour tous mourut de ses blessures au fond d'une prison abandonné de tous, c'est en voyant le résultat posthume de son courage et de sa vision humaniste et progressiste qu'on peut s'autoriser à croire sans rêver que la paix définitive sera au rendez-vous de l'histoire prochaine.

A: Le sens de cet essai:

La paix est la poursuite volontaire du bien public. Pour prouver que cet effort n'est pas vain ou irréaliste et que cette tâche n'est pas un rocher de Sisyphe, il faut démontrer que l'Histoire elle-même est cette quête encore inachevée, mais combien réelle, de cette paix. Cet essai est essentiellement une Philosophie de l'Histoire.

Dans une première partie (Le Temps), je vais démontrer que l'Histoire des hommes, en raison même de leur nature intelligente et volontaire, est porteuse de sens et de progrès, à la différence de ceux qui croient qu'elle n'a pas de sens ou que la guerre est la réalité ultime de cette Histoire. Je ferai cette démonstration par des faits historiques car, dit Aristote, "C'est en regardant les choses évoluer depuis leur origine qu'on peut, ici comme ailleurs, en avoir la vue la plus juste". Et c'est ce qu'il fit lui-même dans la Constitution d'Athènes. En outre, l'unité de cette démonstration, c'est-à-dire de tout cet essai, réside dans la mise en valeur d'un concept nouveau, espace pacifié (défini plus bas), qui est permanent dans l'Histoire des hommes parce que rivée à leur nature. En fait, dit Aristote, "il faut saisir un principe universel et le même pour toutes [les époques]. Plus encore même, ce concept relève d'"une exigence humaine de l'unité des hommes, d'une unité qu'il faut toujours recherchée dans le conflit et dans la diversité". En conséquence, l'histoire devient philosophie de l'histoire quand l'homme se met à y réféchir. Quand l'homme ne se contente pas de subir la quasi-fatalité de son destin individuel, il essaie de le comprendre, de l'expliquer et de l'assumer par la prise de conscience qu'il est une toute petite partie d'un grand tout historique mais qu'il a la capacité -c'est la grandeur de l'homme- de l'infléchir vers le bonheur individuel et collectif. Si l'historien raconte, le philosophe de l'histoire décompte. Par la philosophie, l'histoire subie devient l'histoire assumée.

Dans une deuxième partie (les Thèmes), je vais démontrer que la paix est le propre de l'homme et la guerre, voire la violence, ne sont que des accidents chez l'homme, accidents au sens de mésaventures mais non au sens de purs événements indépendants de la volonté de l'homme. Pour étayer ces raisons je vais m'appuyer sur les aspects thématiques (émotif, affectif, quantitatif, économique, etc.) de la paix et de la violence chez l'homme.

Je justifie cette division par l'obligation que m'impose mon sujet même. La paix et la guerre sont des sujets multiformes, qui renvoient à de multiples auteurs, à des niveaux de langage et d'expériences distincts, à des disciplines variées, à des époques différentes, à des conceptions opposées véhiculant des concepts et des points de vue multiples et étrangers. Il vaut mieux traiter les parties homogènes séparément que de tenter de les fondre arbitrairement et sans succès. Bref, une étude de la paix et de la guerre nous oblige à traiter par des parties et des chapitres distincts tous ces éléments hétéroclites. Aristote lui-même confronté à un problème similaire s'obligea à séparer en quatre parties distinctes des sujets si divers comme la servitude, l'éducation, le gouvernement et la subversion. De prime abord, son ouvrage eût pu paraître constitué de parties disparates. Mais elles étaient unies par un sujet majeur qui les regroupait tous, la Politique. De même, cet essai regroupe par deux thèmes différents et des sous-thèmes particuliers une étude sur la paix. Ces thèmes pourraient paraître de prime abord étrangers, comme l'éducation et la rébellion chez Aristote. Mais ces thèmes se trouvent tous liés par le fait qu'ils sont en rapport très proche avec la paix et, notamment, avec le concept d'espace pacifié.

Les hommes vivent à la fois sur un territoire et à une époque donnée. Espace et temps sont dès lors transcendentaux à leur existence. D'où sont justifiées, par nécessité, l'étude de la paix dans le temps et celle de son assise sur un espace. De même sont justifiées l'étude par tranches historiques, relatives au temps, et l'étude par thèmes (économique, géographique), relatives à leurs actions sur cet espace.

B. Le sens des mots.

Les logomachies sont des incompréhensions qui naissent du sens non partagé des mots. Pour éviter quelques confusions, les mises au point suivantes s'imposent. Nous employons le mot "Paix" dans des sens souvent différents. Le contexte permettra au lecteur attentif de saisir le sens adéquat évident. Les sens variés du mot "Paix" sont:

1. L'ensemble de l'humanité qui, en dépit des actions des hommes ou groupes belliqueux ou   bellicistes,     par des actions à mobiles variés veut et cherche la paix.

2. Des groupes d'hommes et de femmes qui plus spécifiquement cherchent et trouvent des    moyens     particuliers et spécifiques pour que la paix s'installe durablement.

3. Arrêt des hostilités. Temps entre deux guerres.

4. Le concept d'espace pacifié. Il est le moyen, nous allons le démontrer, le plus général et le     plus     universel pour obtenir cette paix. Une définition détaillée suivra, au début  prochain  chapitre.

Mais comme le mot "paix" se dit en plusieurs sens, nous nous efforcerons de respecter le sens dynamique contenu dans la définition suivante:

La paix est l'ensemble des activités non violentes des hommes qui oeuvrent à la réalisation du bonheur public et privé.

Dans le cas de certains autres mots, la définition sera très précise et respectée tout au long du texte. C'est le cas des mots comme violence: "atteinte à l'intégrité physique".

Ce sens strict le différencie nettement de "intimidation", "violence morale", "pression psychologique", "oppression".

Le mot "guerrier" aussi aura des sens différents que le contexte éclairera aisément:

1. Le chef de guerre.

2. L'homme de troupe.

3. Le théoricien belliciste.

4. Le citoyen pacifique engagé ponctuellement, souvent malgré lui, dans une guerre.

Le mot "guerre" quant à lui a heureusement un sens plus circonscrit défini par les polémologues et habituellement respecté: "conflit armé et sanglant entre groupements organisés". La guerre se distingue du crime violent privé et de la rébellion ou de la révolution.

Le mot idéologie utilisé dans le chapitre Temps Modernes et Époque contemporaine sera redéfini car son sens péjoratif habituel depuis Marx est, comme dans le cas de la définition de la paix, absolument inadéquat pour connaître et comprendre la chose que le mot "idéologie" nomme.

Nous devons nous protéger d'un écueil particulier: la fausseté des définitions. C'est le cas des sens erronés du mot paix définis dans les dictionnaires et acceptés par tous. Ces sens erronés viennent vraisemblablement de l'apparente symétrie en leur contraire que forment les mots paix et guerre. Comment les comprend-t-on l'un par l'autre dans leur opposition? Laquelle de la paix ou de la guerre est la réalité et l'autre sa négation sous forme d'absence? Qui donc existe, la paix dont l'absence serait la guerre, ou la guerre dont l'absence serait la paix? Similairement, il n'est pas sans intérêt de se demander si seul le jour ou seule la nuit a une existence qui fait que l'un n'est que la négation de l'autre. L'usage nous a accoutumés à accepter leur double existence alternée. Dans le cas de la richesse et de la pauvreté l'argent manque au deuxième comme dans le cas de la nuit, c'est la lumière du jour. Tels aussi le chaud et le froid, dont la physique nous apprit que le froid n'a pas d'existence absolue, il n'est que l'absence de chaleur. Donc la chaleur seule existe absolument. Que sont la guerre et la paix, surtout l'une par rapport à l'autre? Ces interrogations sont le point de départ d'une remise en cause du contenu des concepts de paix et de guerre. Le langage en a fixé à tort le sens sur la voie du pessimisme et sur celle de la pérennité de la guerre et sur sa supériorité ontologique sur la paix. La lexicographie elle-même a enregistré et propagé cette erreur. Elle suppose que la paix n'est que l'absence de guerre, que seule la guerre a une réalité active, dont la paix n'est que l'ombre inversée ou le contraire inerte. La vigilance critique est ici exigée dans l'établissement du sens de mots comme elle l'est dans la sauvegarde pratique et politique de la paix. On constate ces carences lexicologiques dans Littré qui définit la paix: "rapports réguliers, calmes, sans violence d'un État, d'une nation avec un autre État, une autre nation" comme il définit la guerre par ses instruments, les armes: "La voie des armes employée de peuple à peuple". Les armes figurant dans les deux définitions, les instruments de violence définissent les deux concepts, ce qui a des conséquences désastreuses considérables. L'état d'une langue étant le reflet de la vie historique des peuples, la prééminence lexicographique du mot "guerre" sur le mot "paix", le premier préexistant à la définition du second, il est indubitable, si on se fie à la convention sémantique révélée par le sens des mots, que l'Histoire fut perçue dans un état de guerre beaucoup plus que dans un état de paix, ce qui éclairerait d'un jour nouveau la conception hobbienne de l'état de nature; ou, ce qui est plus affligeant encore, que les hommes ont gardé en mémoire plus intensément les émotions traumatisantes de la guerre que celles moins fortes des longues années de paix; à tout le moins que leur mémoire en a conservé, jusque dans le sens profond du vocabulaire, l'empreinte la plus indélébile; et, conséquence historique très grave, que l'ontologie pencha en faveur de la réalité-guerre au détriment de la réalité-paix qui fut niée.

Une dernière mise en garde. Même si nous utilisons souvent la métaphore "marche de l'Histoire", ce mouvement vers la paix ne constitue pas une loi de l'Histoire au sens de loi naturelle, de type mécaniste si on croit encore à une nature construite comme la machine à vapeur de Watt. Nous n'utiliserons jamais ce mot de loi pour définir la réalité évolutive historique de l'espace pacifié. Le mot loi fut d'abord chez les Grecs utilisé dans le sens d'ordre du monde, puis dans le sens de loi juridique créée par les hommes. Pour eux, l'ordre du monde et l'ordre du cosmos avaient théologiquement quelque ressemblance et quelque lien. Puis, il fut repris par la Physique classique comme modèle du comportement des êtres naturels. Ensuite, le mot loi fut repris mimétiquement ou métaphoriquement au XIXe siècle dans l'ambition de découvrir des lois dans l'Histoire à la manière positiviste de la Physique. La stabilité des comportements sociaux et politiques imposés par les lois juridiques fut sans doute transposée mimétiquement aux autres objets ayant un comportement stable ou prévisible; ou bien l'ordre de la nature devait être le modèle de l'ordre humain. Quant à nous, nous récusons le mot "loi" pour qualifier le mouvement de la paix dans l'Histoire pour la raison capitale que cet espace pacifié ne fut pas une loi de stabilité des comportements mais la création imaginative de comportements nouveaux ou adaptifs en vue de la paix. Conséquemment, la métaphore "loi" ne lui sied guère car la paix n'est pas une règle, ni un étalon qui mesure, ni une ligne droite qui se déroule mais une volonté, pleine d'imagination, de construire un espace habité par le bonheur des hommes, car "l'homme est volonté d'universalisation". Comme les bellicistes prétendront que la guerre est le tribunal du monde ou la loi de l'histoire, bref que l'homme est un être pour la guerre, cet essai vise à mettre hors la loi historique les bellicistes qui se sont, quant à eux, mis hors la loi morale.

La paix dans l'Histoire fut, sinon une loi, du moins une marche. Si comme dit Éric Weil, "nous sommes les fils d'une histoire" cela veut dire que ce que nous avons en nous nous vient d'elle, tout autant notre histoire biologique très longue que notre histoire culturelle plus récente. C'est comme si nous avions en tant qu'espèce parcourru un long chemin, un long chemin dans le temps. Ce fut une marche, au sens métaphorique certes mais très juste, même si elle ne fut pas évidente. Cette marche fut chaotique à un tel point qu'on douta même de son existence.

La paix est à la fois subjectivité profonde de l'être individuel en tant que désir, et objet hors de lui créé par d'autres hommes, ses ancêtres et ses contemporains, sous la forme d'institutions politiques et sociales au service de la paix. Comme si un seul mot pouvait désigner le pain et la faim. En somme, ces institutions, objets hors de lui, sont l'heureux résultat des efforts courronnés de succès de sa subjectivité profondément désireuse de paix et de bonheur public. Mais la subjectivité précède ces institutions objectives, et les garde vivantes. Ces extériorités objectivées, même pacifiques, ne sont pas les seules garantes de la paix. Si elles ne sont pas sous la bonne garde de la subjectivité lucide et vigilante désireuse de paix, elles risquent de se de se corrompre, de se dénaturer ou de s'affaiblir, comme le fut la Société des nations ou comme le serait une police corrompue ou un magistrat torse. Ils nous donnent l'illusion d'une paix solide qui vole en éclats au premier choc.

En résumé, cet essai démontrera que l'ensemble des hommes au cours de l'Histoire universelle ont été habités par un désir tout à fait naturel de paix, par une volonté, découlant de leur liberté, de construire un habitat et de fonder une communauté humaine de plus en plus large, harmonieuse et pacifique. Il s'agit de l'homme (universel et doué de raison), c'est-à-dire celui qui essaima sur tous les continents et qui, de génération en génération, travailla de toutes ses facultés à construire un espace de paix pour la collectivité humaine à laquelle il appartenait, que nous nommerons "espace pacifié": un espace qu'il emplit d'une paix essentielle au bonheur public.III. PHASES HISTORIQUES DU CONCEPT D'ESPACE PACIFIÉ

A. Le temps

Existe dans l'histoire une évolution historique de l'homme vers la paix. En effet, il est impossible de prouver cette évolution par la simple lecture d'ouvrages historiques. Seule, comme le dit Éric Weil une philosophie de l'histoire le peut quand elle se munit de concepts adéquats. Afin de prouver cette évolution nous utilisons un concept nouveau, "espace pacifié" dont la définition est:

Toute la communauté et toutes ses dimensions occupant un espace dont l'État n'est que la partie la plus forte comme l'une des plus tardives, comme l'une qui ramasse les autres dans un ensemble mieux articulé par son administration et mieux défini par l'idéologie qui l'anime. L'espace pacifié comprend donc l'État, l'idéologie, le territoire, la constitution, l'économie et les rapports sociaux. Ce concept a la même généralité que celui de pays ou de civilisation mais, à la différence des deux autres qui expriment des états de fait, celui d'espace pacifié met l'accent sur la construction volontaire et dynamique d'une communauté qui se donne tous les moyens pour survivre et vivre en paix. En effet, on ne peut pacifier un territoire, si petit soit-il, sans la maîtrise minimale de ces autres éléments qui l'habitent en vue de la paix qui est une sorte d'harmonie consensuelle de toutes ces composantes.

Cette définition a quelque parenté avec la notion hégélienne de l'État. En effet, le grand philosophe d'Iéna qui pleurait la mort du Saint-Empire romain germanique comme Machiavel l'empire des Augustes, pensait l'État, mais d'une manière assez lointaine, comme nous appréhendons le concept d'espace pacifié. En fait, cette définition est la reprise, bonifiée d'une philosophie historique, de la définition de la Cité par Aristote qui dit:

"Une Cité est une communauté déterminée que forment les gens semblables, mais en vue d'une vie qui soit la meilleure possible [en vue du] bonheur. (...) Une Cité doit avoir de quoi se nourrir, ensuite des métiers, (...) des armes, (...) une certaine abondance de ressources (...) un culte, (...) [des institutions politiques et judiciaires] (...) bref, des paysans, (...) des ouvriers, un corps de bataille, la classe aisée, des prêtres, des juges".

Les Romains aussi, reprenant toute la conception indo-européenne de l'exercice du pouvoir, comprenaient le politique comme lié à l'espace qu'il pacifiait. Dans L'Homme romain, Michel Meslin l'exprime clairement:

"La base sémantique du concept exprimé par rex (roi) et par les mots qui s'y rattachent, rego, regere, regnum, reg-ina, évoque d'abord l'idée d'une direction assurée en ligne droite, reg-ula. Une liaison fondamentale apparaît donc entre l'exercice de pouvoirs politiques et religieux, et l'organisation de l'espace".

L'homme depuis toujours conçut la paix comme un espace soumis à son pouvoir.

Nous ferons dans un premier temps notre démonstration d'une façon chronologique par le concept d'espace pacifié qui nous permet de prouver que les hommes au cours de leur histoire parsemée d'explosions guerrières fabriquent, à chaque phase du développement historique, les éléments (moeurs, organisations, idéologies, constitutions) de la paix universelle qui est naturellement lié au devenir humain en tant que télos. Comme cet espace pacifié fut aménagé par l'activité historique et concrète des hommes, nous passerons en revue les grandes périodes de l'histoire où il s'est élaboré ainsi que les grands philosophes qui ont contribué, par des opinions souvent bien opposées, à sa réflexion pour son avènement solide et durable. Nous consoliderons notre démonstration dans une deuxième et dernière partie par les différents aspects quantitatifs, géographiques, économiques, sociobiologiques, etc, c'est-à-dire les Thèmes.

Il s'agit rien de moins que d'une histoire relue, d'une histoire "défense et illustration de la paix" puisque toute autre histoire relève de l'historiographie traditionnelle qui se refuse au sens téléologique de l'homme historique. Cette "défense et illustration" proprement philosophique va à contre-courant de l'historiographie moderne et contemporaine dont l'ambition est de tout dire dans le détail, tout en refusant au cours des événements tout sens, toute orientation, tout mouvement vers une fin reconnaissable. Comme si chercher à comprendre où l'humanité s'en va, c'était retomber archaïquement dans les problématiques anciennes qui agitèrent la Cité de Dieu ou dans celles de l'idée de Progrès des Lumières; comme si, dans ce cas, les Pères de l'Église et les Pères fondateurs américains et leurs émules girondins avaient le monopole du sens dans l'histoire et que ce sens qu'ils y trouvèrent était faux parce que religieux ou naïf. Faire le Bien et bien le faire est non seulement créateur de sens, mais créateur de direction à l'histoire. Or, il n'est pas plus sot de croire, encore moins de trouver, que l'humanité va vers la paix que de se contenter, dans un désespoir tranquille qui se donne des allures de lucidité sereine, de l'idée loin d'être prouvée que l'humanité absurdement va nulle part. Au contraire, nous croyons avoir pressenti où elle allait en nous appuyant sur ce qu'elle voulait: la paix, qui est partie et condition du bonheur public dont Aristote dit qu'il est la fin de la Cité. Il ne pouvait logiquement en être autrement. L'Humanité dans son histoire n'eut qu'un choix à triples voies: aller vers un bien, vers un mal, ou nulle part; autrement dit, se bonifier, périr, ou stagner. Comme l'homme raisonnable existe, sa raison, consubstantielle à l'idée de se maintenir active, donc vivante, nécessairement le conduit vers le bien, dont la paix est le bien politique premier. De là découle l'impossibilité d'accepter que l'histoire n'est qu'un magma ou amas informe de petits faits précis, contingents, livrés au hasard qui dénie tout sens à tout ensemble et à toute chose. Nous devons au contraire rechercher les exemples historiques comme arguments appuyant notre démonstration; comme Aristote le disait: les faits (historiques) peuvent prouver et réfuter.

Ce concept d'espace pacifié, s'il étonne, doit être justifié plus à fond encore. Son origine, avons-nous dit, est grecque et il fut précisé par Aristote dans sa définition de la Cité. Mais nous le retrouvons en permanence, c'est-à-dire continuellement repris, dans la quasi totalité des écrits politiques.

L'un des plus récents, L'inévitable morale de Paul Valadier, ajoute au concept pertinence et performance. Paul Valadier, citant Hannah Arendt, parle d'un triple domaine, privé, social et politique, tous trois considérés comme des espaces. Le domaine social serait "une sorte d'espace neutre et commun". Il précise bien que cet espace social est marqué par l'histoire. Paul Valadier sait en outre poser les bonnes questions pour tester la validité du concept de Cité. Il dit: "La citoyenneté [par laquelle on fait partie de plein droit d'une Cité] est-elle affaire de sol, de tradition, de naissance ou affaire de volonté et de choix conscient?". Comme nous dans cet essai, il opte pour les quatre! En effet, le concept de Cité ou d'espace pacifié est un espace humanisé. Il n'est pas la pure étendue cartésienne et il n'est pas soumis à la mécanique classique, ni à l'ordre naturel dénué de liberté et de volonté. Mais il est en sa base un espace-territoire, un espace assumé par l'homme, meublé de ses créations multimillénaires.

Avec encore plus de lyrisme que nous, Paul Valadier pense un de ces espaces pacifiés, l'Europe, avec des mots qui sont la reprise du concept même au coeur de notre essai. Il lui donne la même dynamique d'élargissement à tous les hommes doués d'une même nature et d'une même culture:

"Elle [l'Europe] sera, elle est déjà le sol charnel et spirituel de ceux qui communient à cette histoire, et c'est elle qui délimitera un domaine (une patrie), traçant ainsi une frontière avec d'autres communautés, communiant à d'autres histoires. (...) L'instance politique ne disparaîtra pas, mais devenue européenne, elle sera élargie.".

"Domaine", "frontière", sont des mots manifestement spatiaux. L'espace pacifié est le lieu physique et humain de la pluridimentionnalité de l'homme. Paul Valadier le précise avec netteté:

L'existence humaine est vécue à travers une pluralité de relations, entre homme et femme (sexualité), de l'homme à la nature (économie), de l'homme à l'homme (politique), de l'homme au tout des choses (représentée par le langage). Chacune de ces relations est elle-même faite de tensions dialectiques jamais fixées. La politique est autant subordination (obéissance) que coordination et contrôle du pouvoir (liberté). Une société donnée organise d'une certaine façon ces relations-là (culture); elle vit telle forme institutionnelle ou sauvage de sexualité; elle met en place des manières propres de produire et de commercer; elle se donne ses institutions politiques ou aménage celles dont elle hérite; elle se représente son destin selon des idéologies ou des mythes à travers quoi elle se pose par rapport à d'autres et pense son avenir.

La citation qui précède contient les différentes parties de cet essai, soit les thèmes (psychologique, économique, idéologique, géographique) que j'ai élaborés pour rester fidèle à la nature de mon sujet. Chacun des thèmes est une dimension de l'espace pacifié, de la Cité, et leur harmonieuse articulation crée la paix entre les hommes.

Cependant, nous rencontrerons au cours de l'histoire des personnages qui n'étaient nullement habités par cette volonté de paix et que l'ambition fulgurante rendit célèbres et que leurs hauts faits d'armes auréolèrent d'une gloire et d'un prestige immortalisés dans le bronze et les livres d'histoire. Nous appellerons ces êtres des belliqueux ou, quand ils se feront théoriciens, des bellicistes. Comment le mot "raison" peut-il ou non leur être attribué? Le mot "raison" tantôt veut dire "faculté de connaître" d'autres fois "somme de connaissances éthiques élémentaires". Puisque "déraisonnable" s'entend aussi en plusieurs sens, dont celui de fou et celui d'aveuglé par une très forte passion, nous utilisons le deuxième sens. Nous appellerons ces bellicistes "déraisonnables" car bien que doués de raison au premier sens ils étaient mus par des passions de gloire, de lucre, de vanité ou de haine froide, et non par une raison bienveillante qui poursuit, avec le calme caractéristique du dieu Apollon qui l'incarnait dans l'Antiquité, une fin pacifique. Nous ne pouvons croire comme étant doté de raison au deuxième sens celui dont le comportement, volontairement et non par inadvertance, va à contre-courant de la téléologie naturelle de l'homme. En effet, seul l'homme raisonnable poursuit une fin pacifique si la raison voit dans la paix un des moyens essentiels en vue d'atteindre le bonheur public; et l'homme déraisonnable, mû par des passions aveugles, donne aux activités de son intelligence des buts de domination par la voie de moyens agressifs, violents et belliqueux. Il contredit sa propre fin naturelle de vouloir et d'oeuvrer à la paix; donc il n'a plus la raison qui la lui indiquerait. Ainsi est levée l'ambiguïté attachée au concept de raison parce que je dénie à la bellicité la raison dont elle se targue depuis l'Antiquité pour attribuer à la violence ses lettres de noblesse éthique dont elle est absolument indigne.

Cependant, au cours de l'histoire ces deux types d'hommes vécurent dans les mêmes lieux, aux mêmes époques et au coeur des mêmes événements. Dans cet essai qui puisera dans l'histoire un nombre considérable de faits (personnages, lieux, événements) pour illustrer l'action de l'homme raisonnable qui travaille à la paix de la Cité en vue du bonheur public, nous devrons dans une démonstration a contrario faire état des actions et des pensées de l'homme déraisonnable qui par ses actions, tels César, Napoléon, Lénine, Hitler, ou par ses écrits tels Clausewitz, Machiavel, Marx, a fait oeuvre de guerre et de destruction de l'espace pacifié même si l'objectif lointain et sincère était une paix plus juste, plus large et plus solide. C'est justement le problème le plus difficile et le paradoxe le plus cruel, celui qui en médusa un si grand nombre dans la croyance à la pérennité de la guerre et à la précarité de la paix. Ceux qui croyaient à tort à la pérennité de la guerre tenaient cette croyance de l'occurrence des guerres dans l'histoire, voire même la rattachaient à un véritable instinct guerrier assimilé à tort à l'instinct naturel d'agressivité présent chez l'homme comme chez l'animal. Ceux qui croyaient au contraire avec raison à la simple potentialité de la guerre ou de la paix chez l'homme espéraient infléchir avec succès la course de l'histoire vers une paix plus solide et des guerres moins nombreuses parce qu'ils les savaient avec raison du domaine de la libre volonté des hommes, qu'ils fussent bons ou méchants. Car en fait, l'homme libre peut l'une comme l'autre. Des hommes donc, apparemment doués de raison, faisaient la guerre. Ce problème est le thème central de cet essai et il se greffe à celui de la vertu-science qui opposa Aristote à Platon dans l'Éthique à Eudème.

1. La Préhistoire (-1,000,000 à -3000)

La Préhistoire constitue l'époque où l'anthropoïde passe de l'animalité à l'humanité. Puisque l'homme appartient à la biosphère, dont chacune des espèces a son rythme évolutif propre, il est dans l'ordre des choses qu'il soit lui aussi sujet à des transformations morphologiques profondes et durables. On sait que l'homme conserva à cette époque l'agressivité propre au règne animal. Mais agressivité naturelle et propension innée à la guerre sont deux choses bien différentes. C'est cette identification de l'une à l'autre qui constitue l'erreur la plus manifeste. Les préhistoriens, parce qu'ils sont victimes de la conception de l'homme être-pour-la guerre, se trompent dans leur perception de l'homme préhistorique. Nombre de préhistoriens ont décrit l'homme de cette époque comme un tueur. Son régime alimentaire omnivore et prédateur ainsi que la précarité des ressources alimentaires le confinent à la cueillette et à la chasse fréquemment anthropophagique, qui est la première guerre de l'homme contre l'homme. On affirma même, anticipant les thèses de René Girard et reprenant celle de Hobbes, que la guerre était à l'origine de l'identité de la société primitive

Il n'y a aucune preuve tangible il est vrai que la paix, activité consciente et recherchée, ait été une préoccupation majeure dans les activités sociales de l'homme préhistorique. Mais on peut considérer comme activité de paix son expansion hors du continent africain vers les autres continents où il essaima dans les grands espaces vides de ses ennemis qui le pourchassaient; aussi de considérer comme activités pacifiantes la naissance de l'art, la maîtrise du feu et des cultures céréalières et, finalement, de l'écriture. Limitons-nous à la première activité, soit son expansion territoriale, plus proche du concept d'espace pacifié que nous voulons illustrer.

Les préhistoriens affirment abusivement que cette expansion fut uniquement une quête de nourriture dans les régions nordiques dégagées par le recul des glaces. Le besoin de nourriture, comme la faim de terres des colons grecs en Méditerranée du -VIIIe siècle ou le besoin d'or chez les conquistadors du XVIe, ne sont pas plus déterminants que le besoin de sécurité si l'attrait de l'inconnu et le puissant besoin de fondation ne viennent pas les épauler comme dans les deux autres exemples pré-cités. Mais au-delà de cette discussion, la prudence obligée par l'absence de documents écrits nous interdit d'affirmer que l'homme préhistorique fit quoi que ce soit pour construire la paix des siens au sens où nous entendons cette construction, force créatrice active pour faire reculer la guerre entre groupes ou la violence dans le groupe. On sait par ailleurs qu'il guerroyait pour sa nourriture aux dépens de ses semblables par ces crânes troués de pointes de flèches trouvés çà et là. En somme, on sait si peu de lui que notre propos ne peut trouver en l'homme préhistorique la preuve irréfutable de notre démonstration; tout au plus pouvons-nous proposer un schéma logique, hypothétique et plausible, mais non confirmable par les faits préhistoriques selon les règles scientifiques propres aux études préhistoriennes.

L'homme préhistorique a peut-être contribué à sa façon à la marche de l'humanité vers la paix, si on saisit bien la façon dont l'homme historique la construisit plus tard, comme une direction indique le sens d'où nous avons dû partir dès l'origine. Aristote dit bien que la fin que nous retrouverons plus tard doit nécessairement se retrouver à l'origine comme cause: "chaque chose est une fois ce que sa genèse est complètement achevée". Ce que les hommes de toute l'histoire ont réellement fait et ce qui existe vraiment, c'est un espace pacifié. La paix n'est donc pas qu'un état, mais aussi un espace. La paix, sans lui, est un concept vide, plus éthéré que concret, plus souhait velléitaire que réalité tangible. La paix se réalise sur un espace, qui est l'ancrage du concept-paix. L'homme préhistorique nous donna le premier espace humanisé de sa présence tandis que l'homme historique se mit à la tâche, encore inachevée, de le pacifier. Voilà pourquoi l'homme préhistorique, aux rites guerriers ou pacifiques à jamais inconnus, est le point de départ, une sorte de prédateur, voire de guerrier féroce s'il fût anthropophage à l'occasion, dont l'apport fut d'explorer la terre au plus de sa moitié, de l'investir de sa présence, jusqu'au Nouveau Monde dès -50,000 ans par le détroit de Béring. Nous donner l'espace, c'était déjà nous avoir donné la moitié du concept... L'homme historique le pacifia par ses inventions de super-animal (ou ange déchu) qu'il aime à s'appeler. Sa créativité si puissante, à nulle autre pareille dans le règne animal, lui donna le sentiment de liberté qu'il dut ressentir comme une réelle puissance sur lui-même et sur son environnement. Dès la Préhistoire, l'homme inventa les outils de la paix car il fut créateur: on lui doit l'outil, la maîtrise du feu, le village, l'arc, le tour, le rite; et lorsqu'il inventa l'écriture vers -3000, il devint l'homme historique puisque l'histoire des historiens se définit conventionnellement non par l'apparition de la pensée mais par celle de l'écriture. Nous l'aurions fait commencer plus tôt encore que Kramer avec l'apparition du village qui est, tangiblement, le premier espace pacifié, à la fois horizontal (territoire) et vertical (fait psycho-social et culturel) de l'histoire.

2. L'Antiquité

a. Le monde gréco-romain

L'Antiquité, début de l'histoire qu'arbitrairement ou symboliquement on fait commencer avec l'apparition de l'écriture presque simultanément en Égypte, à Sumer et en Chine, pourrait être reculée si l'historiographie avait pris la communauté villageoise comme repère ou critère. Le village est le premier espace pacifié de l'homme communautaire. Regroupement de familles, puis de larges tribus, il rassemble ceux que les liens du sang, le besoin de sécurité, le travail agricole et les dieux ancestraux unissent dans un embryon de civilisation citadine.

Quoi de plus étonnant cependant, et de plus compromettant pour le propos de notre essai, le fait que c'est justement vers l'an -3000, au début de l'histoire et du regroupement communautaire en villages que débute la guerre véritable, qu'on peut définir "conflits armés et sanglants entre groupements organisés". Cette définition, aux larges balises, nous interdit de ne pas soupçonner qu'elle ne puisse faire reculer l'origine de la guerre dans la Préhistoire. Contentons-nous en, car cette guerre ainsi définie n'est que la continuation sur une plus grande échelle, avec des moyens supérieurs et des combattants plus nombreux, de l'anthropophagie préhistorique ou de l'instinct territorial si fort chez les primates. La guerre serait donc, dans l'Antiquité, la continuation de l'anthropophagie par d'autres moyens...

lI semble que l'homme en société, principe de paix, s'organise et utilise la guerre comme moyen. Mais il organise aussi le premier espace pacifié. La guerre prend déjà les traits définitifs de sa cohabitation avec son contraire. En effet, dès l'Antiquité, se constitue le schéma de la progression de la paix, ou de l'extension de l'espace pacifié, qui variera très peu jusqu'à nos jours: l'espace pacifié jette la guerre hors de ses murs. Il cherche à s'étendre, donc à construire la paix sur une base territorialement plus large, tout en rejetant la guerre à sa périphérie qui, à son tour, redouble de virulence par la croissance des effectifs, le perfectionnement des armes et l'amplification des convoitises. Ce mouvement en deux temps paradoxaux de la quête pacifique de l'homme a jusqu'ici médusé l'intelligence humaine qui désespère que l'homme fût jamais un être pacifique ou que l'histoire fût un progrès de civilisation dont la paix serait le terme en tant que télos et la constituante en tant qu'action. Un cynisme désespéré ou l'indifférence et la résignation, ses variantes qui ne valent guère mieux, feraient voir non le paradoxe mais plutôt l'alternance de la paix et de la guerre dont jamais une finalité aurait fait triompher la première sur la deuxième, une contradiction irréductible à toute compréhension qui tenterait de la résoudre et que déjà les Romains par leur Janus à deux faces en exprimaient l'irrationnelle image. Le résultat d'une telle vision pessimiste serait que la guerre et la paix sont deux principes manichéens, empédocléens, qui s'affrontent sans cesse et sans jamais qu'un vainqueur n'émerge. Voilà bien la conception traditionnelle, à peine atténuée par le volontarisme pacifiste de l'époque contemporaine. Or l'histoire réelle de l'Antiquité confirme tout à fait le contraire par la constitution d'espaces pacifiés de plus en plus étendus dont la Mésopotamie et la plaine chinoise sont les théâtres et les modèles les plus représentatifs.

En Mésopotamie, le scénario de la construction de l'espace pacifié acquiert ses caractéristiques essentielles qui seront répétées constamment sur tous les continents, à toutes les époques et presque pour tous les pays contemporains. De Sumer (-3000) à Persépolis (-323), que l'on pourrait étendre jusqu'à la conquête arabe (+632): une ville étend la pacification de son petit espace à une aire régionale, voire continentale. C'est cet effort qui est celui-là même de la paix. Sumer, Babylone, Ninive, puis Persépolis, sont pour leurs peuples respectifs le tremplin vers une paix étendue à un espace impérial. Le paradoxe consiste dans le fait que cette paix fut imposée... par les armes, et qu'on voit dans ce paradoxe une simple confusion entre la fin (la paix finale désirée) et les moyens (les armes); ou la justification des impérialismes avec les mauvais moyens au service d'une fin bonne. Or le paradoxe se résout si on ne reconnaît dans ces moyens guerriers que contingence (l'homme aurait pu ne pas les choisir); et si on érige cette fin pacifiante en nécessité rivée à la nature même de l'homme raisonnable dont la volonté de paix est constante dans l'histoire ; elle prend tous les caractères de la nécessité (l'homme a toujours voulu la paix), même si cette nécessité née de l'ardent désir des hommes s'accompagna de pillages, de meurtres et destructions.

C'est sans doute ce paradoxe, mal analysé, qui égara les bellicistes modernes dans la justification des moyens pervers et contingents parce qu'ils les croyaient lavés par la pureté de la fin pacifique. La volonté des peuples, plus précisément des chefs qu'ils suivirent, était remplie d'un besoin d'unité qu'ils conçurent, il est vrai, dans la soumission des peuples conquis. Mais cette soumission, aux formes diverses, était-elle un moyen contingent pour parfaire une paix seulement possible dans un vaste ensemble territorial et démographique? Assurément. C'est ainsi que les hommes conçurent et conçoivent toujours la paix et sa réalisation concrète: par l'élaboration d'un espace pacifié. Ils progressent dans cette voie avec la variante près que les moyens guerriers sont aujourd'hui remplaçés de plus en plus par des moyens non violents, d'un niveau culturel plus noble et plus raffiné. C'est parce que certains, tels les Baltes, les pays nordiques et nombre de pays africains réussirent sans violence l'élaboration de leur espace pacifié que preuve est faite que la violence pour le faire est contingente ou accidentelle. Nous employons souvent le mot accidentel pour qualifier l'explosion d'une guerre; cela ne veut pas dire que les hommes qui la firent ne l'ont pas voulue mais qu'ils auraient pu ne pas la faire. Ce n'est pas un accident comme la tombée de la foudre mais un accident au sens de non nécessaire, non déterministe; il faudra toujours se garder de prendre ce mot "accident" au sens de "hasard". En conséquence, la paix est le propre de l'homme si la guerre est accidentelle.

Ces grands ensembles tinrent aussi longtemps qu'un peuple plus vigoureux et animé d'une même ambition ne réalisât la même entreprise et sur une échelle encore plus vaste. C'est ainsi que l'empire sumérien fut surpassé par l'empire babylonien, lui-même par l'empire assyrien encore plus grand, et ce dernier par l'empire perse encore plus grand, lui-même par l'empire d'Alexandre légèrement plus grand, et par l'empire arabe encore plus grand. Superficiellement, on n'y verrait qu'un immense appétit de domination impérialiste et de rapines économiques. Mais chacun d'eux inaugurait des éléments nouveaux pour consolider, gérer, administrer l'espace pacifié, dans le but de lui éviter le même effondrement de l'empire précédent auquel aucun d'eux n'échappa jusqu'à nos jours. Cette créativité administrative que furent les grands temples babyloniens à économie palatiale, les nomes égyptiens, finalement les satrapies, la monnaie et les grandes routes perses permirent à cette extension de l'espace pacifié d'être plus qu'un simple agrandissement. Il y eut mutation qualitative, toujours insuffisante mais toujours améliorée qui, d'empire en empire, aboutit à nos jours à deux grands espaces pacifiés que sont l'empire soviétique et l'empire américain dont 1989 voit poindre leur fusion prochaine. On ne peut imaginer raccourci plus rapide, il est vrai, mais c'est bel et bien ainsi que la paix se lit dans le déroulement des faits historiques quand on se borne à l'essentiel que sont la fin-télos de l'espace pacifié et le résultat historique (pays, État, empire).

Comme il a fallu à la géographie récente une nouvelle géométrie pour mesurer l'inextricable contour des rivages de mer, il nous fallait aussi une nouvelle mesure pour percevoir distinctement et comprendre complètement ce paradoxe d'une paix qui semble s'agrandir par son contraire.

Très tôt, c'est sous la forme de la vertu guerrière que l'agressivité humaine apparut à la conscience aristocratique et culturelle des tout premiers peuples doués de littérature, chez Gilgamesh comme chez l'auteur de l'Iliade. Homère n'aime pas la guerre mais il chante le courage des guerriers, comme la Bible raconta émerveillée celui de David. L'accent était invariablement mis sur la valeur qui émergeait de leur souffrance et de la maîtrise d'eux-mêmes dans laquelle ils avaient enferré leur peur. Cette valeur, née essentiellement de la domination de la peur, fut le fondement de la vertu guerrière que l'on nomma courage. Aristote lui-même range la vertu guerrière parmi l'une des cinq vertus nécessaires à la Cité avec "la justice, la naissance, la liberté et la richesse". La seule paix qu'ils ont pressentie fut celle que procurait la victoire acquise par cette même vertu guerrière. Incomplétude ou dérision éthiques? Ils n'ont jamais pressenti la paix comme une nécessité, un projet, une fin ultime de l'histoire car, dit Aristote, l'histoire en tant qu'inachevée à la différence d'une pièce de théâtre n'est pas susceptible de révéler son télos, sa fin. Mais les Grecs concevaient ce temps historique comme un temps qui monte, qui monte éthiquement. À peine ont-ils entrevu cette paix comme un besoin social à poursuivre avec prudence et fermeté et presque toujours limité à ceux du même groupe ethnique que le leur; ce qui est en gros la pensée aristotélicienne sur la guerre et la paix. Aristote dit qu'"il faut être capable de travailler et de faire la guerre mais encore plus de vivre en paix et dans le loisir". Des penseurs trop isolés (Isocrate, Jésus, Confucius) proposeront plus tard l'unilatéralité de la paix à tout le genre humain.

En général, la paix n'était pas le strict opposé de la guerre mais une sorte de trêve, souvent très courte, à l'intérieur d'une même guerre qui pouvait durer plusieurs générations (guerre de Troie, guerre du Péloponnèse, guerre punique). La paix était synonyme de trêve. Les Anciens ne négociaient guère de paix illimitée, mais une halte pour souffler ou enterrer les morts. Ce qui était vraiment opposé n'était pas la paix et la guerre car, dans leur esprit et leur comportement, la première accompagnait très logiquement la seconde, mais vaincre et être vaincu. Et chez les Gréco-Romains il n'y eut jamais de dieux ou de déesses significatifs ou omnipotents de la paix (Eirènè est l'ombre d'elle-même) mais, brute en pleine liberté, le stupide Arès-Mars dont Vénus était amoureuse. Déjà les Anciens avaient enlaidi la figure de la guerre. Plus encore, ils cherchaient à ne lui donner qu'un demi-visage, celui de Janus. Allégoriquement, son double visage tourné l'un vers la paix l'autre vers la guerre, indique que paix et guerre se répondent comme dans une même personne c'est-à dire que l'on répond de l'une si on répond de l'autre.

Mais si bête qu'elle soit devenue, la guerre ne semblait pas moins nécessaire à la survie, voire à la construction de l'espace pacifié par le processus de sa formation que fut le rejet de la guerre à sa périphérie. Certains, avec amertume comme Héraclite, disent la guerre "mère de toute chose", en plus de dire que "le peuple doit défendre la loi comme une muraille". Il confirme notre intuition de la correspondance entre les aspects territoriaux et horizontaux de l'espace pacifié (muraille) et ses aspects sociaux et verticaux (la loi). L'espace pacifié est plus qu'un territoire. La réflexion présocratique sur la guerre et la paix est assez mince il est vrai en raison de leur source fragmentaire. Mais Empédocle nous livre une réflexion pleine de promesse quand il pose l'amour et la haine en tant que principes, typiquement manichéens, qui ont l'intérêt d'une véritable percée vers une clarification plus nette quand on les applique à la compréhension du concept d'espace planifié. Selon Empédocle, l'espace pacifié, s'il en eût connu l'expression, se fût constitué par l'amour car lui seul, dit Empédocle, unit et rassemble. Or l'expérience semblerait le contredire puisque la guerre aussi fut une rassembleuse à la fois de terres et de peuples. Une expérience plus profonde pourrait-elle nous convaincre que c'est par amour qu'on fait la guerre? Thèse insoutenable qu'il faut formuler autrement: c'est par amour des nôtres et de notre terroir qu'on le consolide et l'agrandit par la guerre jetée à sa périphérie. Ainsi le précepte d'Empédocle, qui se hausse au niveau du Principe, aurait quelque vérité qui sera plus tard encore plus universelle quand on étendra l'objet de cet amour du terroir à l'ensemble de l'humanité.

Mais les Présocratiques ont assez peu réfléchi à la question, s'il n'est pas fautif de se fier à la minceur des sources fragmentaires qu'il nous reste pour juger de l'importance qu'ils ont accordée au thème de la paix et de la guerre. Ils ont quand même contribué à la construction de l'espace pacifié en développant des thèmes éthiques et une science, absolument nécessaires à la cohésion sociale et tout encore imprégnés du génie asiatique si bien défini par Jean Herbert. Ce ciment, c'est l'idéologie rationaliste dont les Grecs sont les précurseurs, bien avant les philosophes du XVlle siècle. Il revient donc à des penseurs à l'oeuvre plus abondante de nous faire connaître la pensée grecque sur la paix et la guerre, notamment Platon, Aristote, Xénophon, Thucydide et Aristophane.

Les penseurs grecs se préoccupèrent moins de la sauvegarde de la paix que de la construction de l'espace pacifié. Car les hommes, comme en presque tout domaine, ont agi sur la réalité concrète de la paix avant d'en avoir théorisé le concept. Platon et Aristote acceptent la guerre comme une nécessité pour la survie de la communauté des citoyens qu'est la Cité. Aristote dit que

"nous devons avoir recours à l'art de la guerre à l'égard des bêtes et de ceux des hommes qui étant nés pour être commandés n'y consentent pas, parce que cette guerre-là est juste par nature".

Ils voient tous deux dans la guerre une cause d'acquisition en même temps une occasion d'être forcés à la pratique de la vertu: "la guerre contraint les gens à être justes et à vivre dans la tempérance" dit même Aristote. Comme l'implique le concept d'espace pacifié lui-même, Platon et Aristote sont confrontés aux deux aspects de la guerre, soit la guerre entre États et celle entre citoyens. Ils sont beaucoup plus sensibles à prévenir la deuxième que la première. En soumettant toute science aux impératifs de la science morale, Platon et Aristote veulent chasser la guerre entre citoyens qui amène le désordre et la mort de la Cité pour la rejeter hors de la Cité contre les étrangers, de préférence non-Grecs. La science morale, ou le moralisme au sens le plus élevé que ce mot puisse acquérir, sera la technique platonicienne pour consolider l'espace pacifié qu'est la Cité. Platon a inauguré l'ambiguïté des demi-pacifistes qui veulent "préparer la guerre pour mieux l'éviter". Il savait que "l'art de la guerre [était] savant et important" et qu'il fallait le soumettre à l'art politique. Il se tenait entre deux écueils: le pacifisme insouciant et le bellicisme agresseur. Il avait cru qu'en réformant l'homme et la Cité par l'éducation, les vices générateurs de violence et de guerres intestines ou extérieures disparaîtraient. Il avait raison, mais hors du cadre de la cité esclavagiste antique et hors d'un rigorisme éducatif typiquement spartiate et geôlier.

C'est sans nul doute ce moralisme exclusif et sectaire qui sera le véritable axe inflexible de la pensée politique typiquement platonicienne, des Robespierre et des Savonarole qui voudront que la science éthique fasse plier sous ses impératifs toutes les autres composantes politiques. La clé de voûte de cette architecture, c'est la Justice. Chez Robespierre, elle prendra le nom plus général de vertu. Si on cultive et obtient cette Justice et si on la maintient dans la Cité, la guerre entre citoyens disparaît et celle que l'on sera obligé de faire contre les Barbares sera gagnée. Platon a profondément réfléchi sur le citoyen, sur son intelligence capable d'élaborer un système éducatif propre à faire du citoyen une partie vertueuse d'un État heureux. Mais le monde à cette époque ne se réfléchissait pas encore politiquement en sa totalité, mais dans son particularisme des Cités. La guerre était simplement rejetée hors du corps social, comme la civilisation industrielle le fit de ses déchets. Et quand on y parvenait. Car la guerre intestine en Grèce ancienne était aussi présente et imprévisible que les incendies. La chasser de la Cité semblait être un effort suffisant. Les deux moyens concourants furent l'émigration et la transformation des constitutions politiques internes qui amenait souvent des partages de terres et des abolitions de dettes.

L'homme historique très tôt s'aperçut que pour résoudre les problèmes liés à l'établissement de la paix prise pour ainsi dire dans les griffes d'Arès le guerrier, il fallait qu'il s'armât de courage, nécessité qui devint à l'usage une métaphore. Comme si le pacifique devait se donner la même vertu que seul le champ de bataille avait la réputation de générer dans le coeur du citoyen. Aristote fait écho à cet amalgame en disant que "la beauté de l'homme mûr est d'être apte aux travaux de la guerre, de paraître agréable en inspirant la crainte". Bien sûr, comme Aristote n'est pas belliciste, chez lui cette aptitude de l'homme n'est qu'une modalité c'est-à-dire une simple façon possible et non pas une nature invariablement belliqueuse. L'autre conséquence en fut qu'Aristote définit l'homme comme citoyen ou animal politique: "l'homme est par nature un animal politique" disait-il. Cet homme raisonnable grec était un être combatif et tendu, qui juge "honteux de ne pouvoir se défendre avec son corps" parce qu'il est un être civique normal, à l'opposé d'un Robinson, d'un saint ou d'un aventurier apolitique. Pour Aristote, si des larrons violent le pacifiste non seulement il peut mais il doit se défendre. Aristote avait fait la constatation que "l'art de la guerre est un art naturel d'acquisition", ce n'est pas pour justifier la guerre d'agression, car il la condamne péremptoirement: "En aucun cas celui qui ne mérite pas la servitude ne peut être tenu pour esclave". Cependant, pour justement se prémunir contre cet esclavage, l'exercice militaire est nécessaire, ce que récuse à tort les pacifistes intégraux d'aujourd'hui. Aristote va plus loin. Il considère que la guerre est en certains cas nécessaire, voire juste: "cette guerre-là est juste par nature.". Gardons-nous d'y voir la porte ouverte à la justification de l'impérialisme car Aristote craint que la paix soit cause de guerre si elle attire par manque de crainte l'agresseur dénué de scrupules. Pour Aristote, refuser de se défendre est un manque de vertu, notamment de courage, peut-être même d'intelligence à reconnaître la réalité elle-même soit le caractère monstrueux de la guerre d'agression ainsi qu'à identifier les moyens efficaces et appropriés de lui faire face. Voilà ce que dirait, et dit encore aujourd'hui Aristote aux pacifistes intégraux qu'on peut définir ainsi: ceux qui refusent toute violence contre un éventuel agresseur. Jamais notre essai n'épousera leur position. En effet, un chef d'État moderne ne pourrait pas non plus épouser leur position, même s'il est en son coeur un pacifiste intégral. Car en tant que chef d'État démocratique il doit avoir la politique que lui dicte la volonté générale. Cette dernière est telle que, formée d'hommes et de femmes, êtres naturels dotés de l'instinct d'agressivité pour la défense, elle lui dicte d'assurer la défense du pays avec les moyens appropriés et efficaces. Le bonheur de l'homme et de la Cité étant assujetti à la condition minimale de la survie et de la sécurité des personnes et des biens, il se doit de faire la guerre à tout agresseur. C'est en ce sens qu'on dit qu'une guerre peut être juste non en soi mais par accident et qu'Aristote la dit telle.

En outre, il est évident que l'homme raisonnable, c'est-à-dire doué de liberté et de raison, poursuit la paix dans ses actes personnels et sociaux puisque sa raison, lui démontrant qu'il n'est lui-même qu'une partie de sa propre collectivité, lui indique alors que travailler à la guerre et à ses destructions inhérentes aboutit ou équivaut ultimement à travailler à sa propre destruction, ce qui est déraisonnable quand la raison poursuit, comme finalité, sa propre conservation et son épanouissement continuel. Mais encore faut-il savoir quelle faculté précise de l'homme travaille à la paix, et laquelle il faut user pour mieux établir la paix. En effet, si nous nous trompons de faculté ou de moyen pour la promouvoir nous échouerons car la fin visée sera autre ou manquée. À une philosophie pré-existe une psychologie comme Aristote dans le traité De l'âme et Hobbes dans le Léviathan l'affirmèrent. Ce débat très tôt opposa les philosophes. Reprenons-le en nous posant la question de savoir si la paix sera obtenue par la science ou par la vertu. Savoir faire la paix suffit-il pour l'obtenir? C'est reprendre le débat qui opposa Aristote à Platon à propos de la vertu-science que nous relate Aristote dans son Éthique à Eudème. Platon prétend que la vertu est science. Aristote affirme quant à lui que "les vertus ne peuvent être des sciences"; il les distingue radicalement puisque chacune, dit-il, relève de deux parties distinctes de l'âme.

Sans reprendre tous les arguments de chacun d'eux, établissons simplement la nôtre. Il est impossible de distinguer radicalement la vertu et la science en acte et de les isoler totalement l'une de l'autre. En effet, on ne peut être vertueux sans quelque science ou être savant sans quelque vertu. Même si la raison et le vocabulaire les distinguent par deux mots différents, elles retrouvent leur unité quand elles sont en acte; plus encore, même l'une a plus de réalité quand l'une ou l'autre est en acte. En effet, le savant qui pense et qui écrit possède le minimum de la vertu (vaillance, amour de la vérité, intégrité intellectuelle,) en cherchant quelque bien ou en poursuivant quelque fin bonne; mais on le juge plus savant que vertueux. De même l'homme vertueux l'est par quelque connaissance ou science de ce qui est bon; et on dira qu'un François d'Assise est plus vertueux que savant. L'idiot, quant à lui, ne peut faire aucun acte vertueux. En effet, il ne sait faire rigoureusement rien par sa raison et aucune vertu ne peut se faire sans l'usage de la raison qui seule peut poursuivre une fin bonne. Et le plus humble des hommes, le moins instruit de tous sait tout de même quelque chose en faisant quelque bien le plus minime soit-il.

Cependant, Aristote a raison en disant que toute la science du monde ne rend pas le savant vertueux si dans l'action il commet par lâcheté ou faiblesse morale quelque faute. L'histoire nous renseigne que Marx, Lénine, Mao, Clémenceau, Pierre le Grand, Pol Pot, voire Hitler, étaient beaucoup plus instruits que la moyenne des hommes et commirent les plus horribles boucheries de l'histoire. Mais Platon a encore raison de dire qu'ils étaient des ignorants, ignorants de fins éthiques de l'homme, ignorants de la nécessité morale de poursuivre le bien avec toutes les qualités éthiques que requiert une vie d'homme digne de ce nom. Ils étaient ignorants, thucydiens qu'ils étaient, de la maxime qui affirme que l'immoralité des moyens pourrit toute action même couronnée d'une fin noble; ils étaient pervertis par un principe vicié, ou aveuglés par quelque passion si forte qu'elle les avait convaincus que les pires crimes étaient une nécessité imposée par une conception (ce qui était erronée puisque la raison seule décide de ce qui est nécessaire); ou de quelqu'autre fatalité obligée, comme la raison d'État, la sauvegarde de la patrie, la lutte des classes ou la race aryenne. Ils méconnaissaient l'idée que la morale n'est pas une idée abstraite uniquement bonne pour les discours, mais un comportement. Ils étaient donc de monstrueux ignorants.

Le plus célèbre martyr de toute l'histoire occidentale apporte un avis intéressant sur la question. Jugeons-en sur la célèbre phrase: "Pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font" . Très peu de gens ont pardonné aux chefs nazis et tous reconnaissent qu'ils savaient ce qu'ils faisaient. Ils savaient et ignoraient quoi? Ils savaient les souffrances qu'ils infligeaient mais ignoraient -est-ce le bon mot?- le sens profond, éthique, du respect de la vie. En réalité, la réponse est apportée par Alain qui socratiquement nous rappelle l'impérieux devoir de l'homme de savoir ce qu'il fait, de savoir ce qu'il fait quand il accepte que la guerre soit une réponse possible à l'agression, même réelle, quand elle débouche sur le carnage, tout comme il doit savoir ce qu'implique le pacifisme intégral qui donne la planète entière aux belliqueux auxquels rien ne serait opposé.

Les générations postérieures à Platon élaborèrent un système tout nouveau pour vaincre la guerre entre les États: la ligue, qu'Aristote dit-on voyait d'un bon oeil. Les ligues hellénistiques sont bel et bien les ancêtres de nos confédérations et alliances modernes dont les ligues médiévales (Ligue éternelle suisse de 1291; ligue rhénane de 1254; ligue lombarde de 1376) furent les relais épisodiques. Bien sûr que ces ligues (Ligue hellénique contre Philippe en -340; Ligue étolienne en -278; Ligue achéenne en -280) échouèrent lamentablement. Leur avènement bien qu'éphémère prouve tout de même que les hommes politiques grecs avaient compris mieux que les intellectuels illustres des générations précédentes que la paix dans les Cités devait s'accompagner d'une paix entre les Cités.

Rejeter la guerre hors de l'espace pacifié était, dès l'Antiquité, devenu insuffisant. Un courant pacifiste nouveau naîtra à la suite de la défaite athénienne à la fin de la guerre du Péloponnèse déclenchée par les maladresses insensées de Périclès. Il revient à un soldat, - encore là une des ruses paradoxales de la paix,- de bâtir les assises théoriques d'un nouveau type d'espace pacifié qui essaie d'aller plus loin que de simplement rejeter la guerre à l'extérieur ou à la frontière de l'espace pacifié: il faut, dit-il, vouloir la paix à l'intérieur et à l'extérieur de l'espace pacifié. Nous pourrions appeler cette nouvelle conception de la paix, la "révolution xénophontique", si nous ne voulions éviter au mot révolution les acceptions inflationnistes qui l'ont rendu inutilisable. Non seulement Xénophon a écrit le premier traité d'Économique qui nous soit resté, mais il a dressé les plans d'une politique d'État pacifiste, la première dans l'histoire croyons-nous, dans son opuscule Les Revenus.

Xénophon, soldat apatride et mercenaire, un "affreux" dirions-nous aujourd'hui, fut le disciple admiratif de Socrate dont il acquit la curiosité et l'esprit critique, mais aussi l'interrogation éthique, pour réévaluer les réalités guerrières à la lumière des résultats historiques auxquels elles étaient parvenues. Comme Platon, à qui on le compare désavantageusement à tort, il dressait des plans de redressement de la Cité classique. Au lieu de proposer un fascisme mou comme Platon, Xénophon mit de l'avant un projet de Cité ouverte, commerçante, dont toute la vigueur tiendrait dans la monnaie considérée comme un flux, et non considérée comme un stock comme le faisaient ses contemporains. À la différence des marxistes-léninistes des XlXe et XXe siècles, il voit l'argent, plus précisément la monnaie, comme un facteur de paix, d'interdépendance, de développement harmonieux dans lequel l'argent cimente les solidarités humaines. Xénophon, le premier, proposa des politiques de type libéral dont l'État se devait d'être à la fois l'initiateur et le garant. Encore rivée au moralisme socratique, sa pensée économique instruite d'une longue carrière militaire, qui oblige le Logos (pensée abstraite) à s'instruire et à se laisser guider et juger par la Métis (pensée pratique), est tout entière axée sur la paix, condition préalable au développement: "La paix, non la guerre, crée la richesse". Car la guerre a pour raison fondamentale le pillage, a-t-il constaté dans les Helléniques, comme Platon et Aristote, où il raconte la suite de la guerre du Péloponnèse au point où Thucydide en aurait abandonné la narration. Soldat comme Thucydide, Xénophon propose la thèse contraire de l'auteur de la Guerre du Péloponnèse qui sans pitié affirme le droit à l'impérialisme (athénien). Si Thucydide le stratège accepte la reddition éthique pour gagner militairement, Xénophon propose la victoire éthique pour s'éviter le désastre qu'est toute guerre. Xénophon est le premier qui ait imaginé un espace pacifié caractérisé par le refus de rejeter la guerre à l'extérieur de cet espace, et par la volonté de la vaincre totalement en son sein. Il essaie d'imaginer un espace pacifié dont le fondement serait la vertu, la richesse, la religion et le savoir technique (artisanal), qui demeure en paix avec ses voisins; car il en avait tant vu dont le bellicisme pillard avait conduit à la ruine. Quel dommage que la postérité n'ait retenu et célébré que son Anabase! Relue et systématisée par nos soins, son oeuvre volumineuse révèle un effort absolument neuf pour construire une paix dans l'État ainsi qu'entre les États, et qui sera repris autant par les Médiévaux que par les Lumières.

Ainsi, le mouvement historique de l'homme vers la paix est le fait de précurseurs vite oubliés, de marginaux à peine écoutés, puis de minoritaires méprisés ou craints, voire persécutés, et finalement de majorités ou de pouvoirs qui, instruits bien tardivement par les premiers, se résignent ou s'enthousiasment à doter la Cité ou le pays d'institutions propres à favoriser et à solidifier la paix.

Dans ses marginaux à peine écoutés, il faut ranger Aristophane dont la pièce, La Paix (-421), nous instruit profondément sur la façon dont la volonté de paix humaine se défend des fureurs et des ambitions bellicistes. Cette poésie nous instruit comme nous le rappelle Aristote qui disait que "la poésie est plus philosophique que l'histoire". La poésie d'Aristophane ironise, démobilise, ridiculise. Aristophane louange la Paix, dont la statue sort d'une caverne. (Le rapprochement avec la Statue de la Liberté des étudiants chinois sur la place Tien-An-Men ne serait guère exagéré tant semble profonde et viscérale la conjonction des mêmes désirs dans le même symbole). La statue est accompagnée d'Opora, la déesse des moissons et des fruits, et de Théoria, la déesse des fêtes:

"O souveraine, donatrice du raisin, en quels termes m'adresserais-je à toi? Où prendrais-je un vocable de dix milles amphores pour te saluer? Car je n'en ai pas chez moi. Salut Opora, et toi aussi Théoria. Quel charmant visage tu as, Théoria!"

La paix associée à la prospérité, à la quiétude, au plaisir sexuel, à l'amitié et au mariage. Sans nous adonner à une dissertation littéraire tout à fait inappropriée et superflue, disons simplement qu'Aristophane est le pacifiste typique, dont les émules nombreux au cours de l'histoire, tels Michel de l'Hopital ou Jean Jaurès, souffrirent comme lui de ne pas être entendus. Quand le tambour tonne, on n'écoute guère la voix des anges. La guerre finie, le peuple exsangue leur donne raison par une notoriété justifiée, un exemple à suivre, une oeuvre à relire impérissable.

Ainsi s'assume l'ingrat travail des artisans de la paix, car l'humanité lentement ne distingue qu'a posteriori ceux qui font des oeuvres et ceux qui les détruisent. Elle se fait régulièrement méduser parce que les uns comme les autres ont le mot "paix" dans la bouche; mais seul le résultat tardif les distingue. Si le processus de cette construction de la paix était simple ou évident, il y a longtemps que la guerre aurait été évacuée de la pratique sociale des hommes, et que les Bucoliques, les Criton, les Odyssée auraient évincé les Iliade, les Anabase, les De la guerre et les Mein Kampf.

Il convient tout de suite de dire que l'espace pacifié ne veut pas dire l'atteinte de la justice, ni le bonheur des peuples, ni l'épanouissement individuel et social de la majorité des citoyens. Il en est une condition préalable, et son incomplétude c'est-à-dire les faiblesses internes de l'espace pacifié constituèrent toujours les causes de son effondrement, la plupart du temps par destruction lors d'un choc fatal avec un autre espace pacifié en expansion plus vigoureuse. Mais ce choc de deux espaces pacifiés animés d'un même mouvement et habités des mêmes contingences ne nous conduit nullement à la justification éthique, tel que Hegel le fit, de ce drame qui aurait pu se jouer autrement. Ce choc ne contredit nullement leur principe de paix car Aristote, selon Romeryer Dherbey, nous prévient que "le réel est ambigu".

Ces chocs frontaux d'espaces pacifiés sont nombreux. L'empire spartiate très éphémère s'effondra par implosion démographique tout autant que par la défaite à Leuctres (-361); de même l'empire romain et l'empire mongol. L'empire byzantin succomba à la fois par implosion démographique et par le double coup de butoir des Croisés (1204) et des Ottomans (1453). Tous ces empires se suivent chronologiquement et s'imitèrent systématiquement. L'empire arabe d'après l'Hégire emprunte presque toutes les institutions byzantines dans son extension en Égypte et en Syrie; comme l'empire romain doit beaucoup à sa percée dans le territoire et l'aire culturelle des grandes monarchies hellénistiques d'Orient; comme tout le Moyen Âge sera la quête politique de la reconstitution de l'État royal, puis national, structuré par les légistes royaux instruits de droit romain. Tous et chacun s'efforcent de constituer un espace pacifié en essayant de maîtriser tous les éléments qui concourent à sa solidité et à son expansion. Aucun ne réussit à donner à ses habitants une paix durable et à son État une pérennité prospère. Tous s'effondrèrent. Mais ce long processus de l'espace pacifié historique, soit 5000 ans, est la perpétuelle reprise de la même construction, de ce qu'on pourrait appeler une Maison universelle de la paix en formation.

Les étapes, ou les essais de constitution d'espaces pacifiés, n'eurent pas la même créativité, la même longévité, bref le même bonheur. Mais la plupart enseignèrent à l'humanité quelques éléments des règles de la réussite possible. Il s'agit de règles empiriques, non de lois universelles. Et chacun s'effondra pour avoir transgressé quelques-unes des plus fondamentales. D'abord, il faut veiller à sa croissance démographique pour fournir sujets, contribuables et soldats, puis maîtriser et exceller dans l'art militaire défensif, fonder une idéologie laïque ou religieuse communautaire qui cimente le consensus social et forme le code éthique, cultiver l'habilité de l'art diplomatique pour s'aménager des alliés ou éloigner des ennemis trop puissants, innover dans la gestion administrative de l'espace pacifié en expansion, asseoir les institutions politiques sur une constitution écrite ou coutumière en harmonie avec les volontés souvent divergentes des différents groupes sociaux, assurer la stabilité de l'État tout en ayant la souplesse d'opérer les changements adaptifs nécessaires de tous ordres à l'intérieur de cet espace pacifié. La liste du vade-mecum du parfait espace pacifié pourrait s'allonger et ce n'est pas notre sujet principal. Restons à l'essentiel qui demeure que cet art appartient et fut l'oeuvre de toute l'histoire humaine dont il est une partie, voire même à bien des égards une reprise du concept de civilisation.

Il ne faut pas confondre l'État et l'espace pacifié, bien qu'ils ont tendance à se rapprocher au fil des siècles. Le concept d'espace pacifié a donné naissance à l'État qui est l'instrument plus perfectionné que la famille ou la tribu pour asseoir une paix stable entre membres de plus en plus nombreux. L'État, émanation historique de la société civile pour la structurer plus solidement, est la partie publique de la communauté. L'État antique, dans lequel le dieu tutélaire, puis le chef royal, étaient l'émanation de l'essence même de l'État, ne fut que l'excroissance tardive de la partie privée qui prédomine encore largement. L'État antique s'est constitué contre la famille (le génos, la gens) au profit de l'individu libéré du paterfamilias et encadré dans l'ensemble plus vaste que formait désormais l'État. Bien sûr, il y eut des régressions, comme l'empire romain qui privatisa l'État par la réforme d'Auguste quand cet empereur fit entrer sa famille dans l'État népotisé. Ou des permanences, comme en Égypte où le pharaon-dieu conserva la toute-puissance et la toute propriété, malgré l'épisodique effervescence déstabilisatrice de son clergé Amon. Et dans l'Antiquité tardive à l'Ouest, un véritable effondrement de l'État; et à l'Est une progressive christianisation orientalisante de toute la collectivité et de tout l'État, byzantin de son nom nouveau.

L'Antiquité la première ébaucha le projet de construire cet espace pacifié. Ce sont les Romains qui laissèrent aux Occidentaux de l'ère chrétienne le souvenir le plus vivace d'une entreprise réussie. Et les Gréco-Macédoniens d'Alexandre le Grand furent l'exemple toujours imité d'une épopée glorieuse, conquérante, qui hanta les souverains d'Europe au point de tenter sans succès, même avec Charlemagne et Charles-Quint, de reconstituer au profit de leur aristocratie respective l'empire romain disparu. Ce fut, comme avec Justinien, un colossal échec. Les aventures napoléonienne et hitlérienne, sous des idéologies toute différentes parce que modernes, cachèrent le même dessein et, tragiquement, avec quasiment les mêmes moyens. C'est l'Antiquité qui proposa la voie impériale à la constitution de l'espace pacifié et impérialiste à l'agrandissement de ce même espace. Les dirigeants canalisèrent leurs énergies dans ces projets où, chez eux, l'espace pacifié s'identifiait ultimement au territoire impérial.

Mais les peuples l'entendaient autrement. Leurs efforts exploraient d'autres avenues, dont celui de l'idéologie, de l'expérience révolutionnaire, de la science et de l'éthique. Les activités des uns et des autres, apparemment contradictoires, travaillent à solidifier l'espace pacifié par des quêtes existentielles, par l'émancipation des classes défavorisées ou exploitées, par l'élaboration d'un droit plus humain et plus sophistiqué, par l'exploration de territoires nouveaux, par les innovations techniques, par l'émergence de valeurs nouvelles ou la réactivation ou la renaissance de valeurs humanistes affaiblies ou oubliées; bref, l'équilibrage de tout cet ensemble fragile et instable avec les traditions existantes, elles-mêmes le fruit des efforts novateurs du passé.

En somme, le désordre des événements qui se manifeste à la lecture des milliers de petits faits historiques précis peut s'éclairer et se comprendre par la création d'un concept nouveau. Sans le concept d'espace pacifié, une première lecture de l'histoire inspire le sentiment décourageant qu'elle n'est qu'un lieu de luttes et de morts, sans direction ou sens, dans la confusion des événements parallèles et sans lien. Au mieux, émergerait le concept de civilisations, dont la variété et l'autonomie les amènent à mourir un jour ou l'autre. Les Anciens, avec leur vision de l'histoire cyclique constituée des trois âges d'or, d'airain et de fer, tardivement modifiée par le trajet linéaire de la Cité de Dieu, ne voyaient guère la paix poindre à leur horizon borné par leur fatalisme, à peine atténué par la nouvelle espérance chrétienne. Et la vision d'aujourd'hui par laquelle certains ne voient dans l'histoire qu'une série de strates de civilisations superposées, toutes mortelles, laisse dans l'ombre comme les deux précédentes le projet profond d'une humanité en marche vers une paix terrestre définitive.

Le jeu des passions, des peurs, des créations divergentes et exclusives n'entrave point ce projet. Il le nourrit. La lente évolution du polythéisme antique vers le monothéisme médiéval, que l'humanisme a remplacé ou doublé, va dans le sens de l'espace pacifié agrandi à l'échelle du monde tout entier par ce processus nécessaire d'une uniformisation qui est inhérente à celui d'universalisation. Le désespoir de générations exclues de ses bienfaits ne doit pas cacher le sens du travail qu'elles opéraient pour cette fin. Les efforts et les gains d'une génération sont un cadeau à la suivante. Cet héritage est porteur de sens. Seul le recul et la sérénité permettent de le percevoir. Ceux que l'épreuve accable, les réprouvés, les exploités, les vaincus et les torturés, sont très souvent incapables, on le comprend, d'accéder aux visions ou compréhensions optimistes de l'histoire humaine. Mais qui a déjà dit que l'extrême douleur donnait des lumières aux savants? Le bonheur, semble-t-il, est plus fécond en perceptions lucides. Les Lumières sont nées d'aristocraties heureuses de "la douceur de vivre"; le miracle grec, de citoyens désoeuvés; les Pères fondateurs américains de nobles campagnards. Qu'est-il sorti des masses exploitées et méprisées des deux derniers siècles? La rage révolutionnaire et la peste brune. C'est précisément l'injustice insupportable du malheur d'amener, en plus, la perte de la vision et la perte de l'espoir.

Cet espace pacifié est le réel moteur de l'histoire; quand cet espace est bien construit, il attire ses voisins comme l'illustre assez bien le désir qu'avaient les Barbares de devenir membres de l'empire romain pour participer de sa civilisation pacifiante. En outre, le droit de cité accordé par l'édit de Caracalla (+212) a certes une intention fiscale étroite ou cynique; mais à la lumière du concept de l'espace pacifié, l'extension du droit de cité élargit la communauté de sujets impériaux, homogénéise au moins fiscalement le corps social de tout l'empire, et va dans le même sens que l'idéologie chrétienne qui les nivelle sur un plan métaphysique en leur conférant l'égalité en tant que fils de Dieu quand le premier le faisait bien plus prosaïquement en tant qu'objets de fisc.

Ce n'est pas forcer le sens du concept d'espace pacifié que de le manier de la sorte. C'est bien de cette façon que l'espace pacifié se structure et s'élargit. Il a la démarche caméléonesque de l'idéologie que nous développerons plus loin. Il agglomère des niveaux différents, voire complètement étrangers et, dans une évidente confusion, les dirige dans le même sens.

Revenons aux faits historiques précis pour élucider une fois pour toutes ce paradoxe soulevé plus haut d'un espace pacifié qui utilise contingentement des moyens guerriers dans sa réalisation historique. À Athènes, la naissance de la démocratie versa les flots de sang de l'accouchement si l'on en croit la Constitution d'Athènes d'Aristote par la série de guerres civiles qui parsema, un peu comme dans la France du XIXe siècle, la lente et douloureuse victoire de la démocratie dans le premier cas et de la liberté dans le deuxième. L'hétérogénéité trop accentuée des espaces pacifiés concurrents (empire perse et cités grecques) dont l'osmose ou la complémentarité était impossible, fait naître la guerre à leur frontière; dit autrement, la faiblesse ou l'incomplétude éthique de leur philosophie politique respective rendait impossible la paix à leur frontière. N'a pu s'installer qu'une paix provisoire, la paix du Roi (perse) de -387, après que les deux guerres de -490 et -480 et celle du Péloponnèse aient vidé leur contentieux et stabilisé leurs rapports. Ces chocs guerriers sont des heurts, ou des moments temporaires dans le processus de constitution des espaces pacifiés. Ils n'en sont pas les fins, ou la structure, mais l'accident. La preuve en est qu'un simple geste d'apaisement de la part de Périclès qui, buté, le refusa eût pu stopper dès le début la guerre du Péloponnèse qui engloutit toute la Grèce des Cités.

Le travail humain est essentiellement orienté vers la constitution de l'espace pacifié. Les statistiques antiques fiables manquant, les statistiques modernes indiquent que l'homme travaille dans une mesure quasi-complète à la paix: 10% seulement des bien produits sont consacrés à la guerre. Dans l'hypothèse vraisemblable que la société antique attribuait une part équivalente à l'effort de défense (ou d'attaque), il est raisonnable de penser, avec ce critère exclusivement quantitatif, que l'être humain soit profondément pacifique s'il conserve 90% de tous ses efforts économiques au reste qui est l'espace pacifié lui-même. Conséquemment, l'être humain, l'être-pour-la-guerre, voilà une équation indéfendable.

La guerre frappe par l'éclat qui lui est propre, c'est-à-dire par l'ampleur des destructions, des enjeux, des souffrances, des résultats et de l'impact durable qu'elle a sur les mémoires. Mais a-t-on calculé la paix, en terme de temps et de ressources, qu'a pu connaître la quasi-totalité des villages romains sous l'empire (-27 à +410)? Et de tous ceux qui à l'intérieur de tous les empires stables qui connurent une paix séculaire? En outre, on évalue à moins d'un pour cent (1%) le nombre d'êtres humains tués à la guerre pendant toute l'histoire. Ce nombre si bas justifie une perception pacifiste de l'homme, être raisonnable qui a peuplé cette terre avec des actes de paix au décuple plus nombreux que leur contraire. L'espace pacifié, qui n'est pas le paradis terrestre, est le lieu de l'homme. La guerre n'existe qu'à sa périphérie, quand il ne s'est pas effondré ou qu'une brèche n'a pas permis à un autre espace pacifié de s'agrandir par incorporation ou sujétion. La guerre n'est pas le Tribunal du Monde, mais sa délinquance, son incomplétude éthique.

À l'échelle de l'histoire où nous élaborons cette démonstration, l'être individuel ne semble que du mortier pétri pour faire tenir le mur des siècles façonné par ses malheurs. Or l'histoire avance par lui, mais aussi pour lui. L'anthropophagie fut remplacée par l'esclavage qui gardait le vaincu en vie; l'esclavage par le servage où l'homme dénié de tout droit acquérait une personnalité juridique supérieure à "l'outil vivant" qu'est l'esclave antique défini par Aristote. La loi coutumière remplacée par Solon à Athènes par des lois écrites moins sujettes à la déformation, aux "jugements torses" dont se plaint Hésiode; le passage de l'aristocratie à la démocratie, lieu de la parole égalitaire (isogéria) et de l'égalité devant la loi (isonomia).

À Rome, il y eut un mouvement similaire de la royauté à la république qui était une oligarchie sénatoriale tempérée par les comices populaires et le tribunat; puis il fut inversé par l'autocratie octavienne. On peut croire alors à une régression dans la marche vers la paix de l'humanité. Et on a raison. Mais l'espace pacifié romain transformait ses institutions politiques parce qu'il avait englobé un territoire si vaste que les tensions occasionnées par cet effort avaient ruiné sa classe moyenne et fabriqué de toutes pièces des chefs militaires populistes (Sylla, Marius, César, Pompée, Octave et Marc-Antoine, de -100 à -27). Il connut une implosion partielle, si néfaste pour l'Occident que nous en subissons encore le contrecoup. Parce que le double échec de Rome (l'effondrement de la République et celui de ses frontières) mit l'Occident dans l'obligation de réparer, de laver ces deux échecs: cette tâche lui prit 2000 ans. On pourrait croire à tort à la permanence de l'idée romaine d'empire. C'est la permanence de l'idée humaine d'unité par laquelle la paix acquiert la perfection dans sa durée.

Cependant, l'empire romain connut des créations remarquables dont l'espace pacifié qu'il constituait et dont il profita jusqu'à lui donner le sentiment de sa pérennité et sa gloire posthume. Les réformes augustiniennes, dioclétiennes, puis constantiniennes enrichirent le patrimoine juridique et idéologique de l'humanité occidentale. Le recours de plus en plus fréquent à l'affranchissement, une quête morale plus exigeante par le stoïcisme d'origine grecque mais bien accueilli à Rome et par le christianisme (même si son apport civilisateur est à bien des égards fort contestable), l'essor du monachisme qui fuyait l'État idolâtre de lui-même avec son culte impérial, des mécanismes nouveaux et originaux pour la succession au trône impérial, un début de division du pouvoir, moral et idéologique par le patriarcat de Constantinople et civil et militaire par l'empereur. C'est par ces changements bonificateurs que l'espace pacifié modifie sa structure interne pour permettre à ses habitants de vivre en paix dans un pays où leurs aspirations sont comblées suffisamment pour leur enlever la nécessité de la révolte. Il est évident que tous les changements ne constituent pas des gains ou des améliorations; on doit tout de même considérer qu'ils sont globalement des bonifications, sinon le progrès, à tout le moins l'évolution adaptive, n'auraient pas eu lieu. Par ailleurs, à chaque fois que ces structures ou éléments internes faiblissent, l'implosion ou la défaite brise l'État au profit d'un nouvel espace pacifié constitué par le vainqueur. Sans proposer de réécrire l'histoire avec ce nouveau concept d'espace pacifié, il semble par ailleurs que l'histoire se comprend mieux, éclairée qu'elle devient par ce que les hommes ont voulu qu'elle soit.

Même dans cette Antiquité esclavagiste, l'homme antique nous fait la subtile démonstration que la paix est son projet et la guerre son boulet. Dans l'Antiquité, l'idéologie conserve une importance aussi grande qu'aujourd'hui. Rituelle et religieuse, elle clame haut et clair que c'est le dieu qui donne la victoire. En effet, Ramsès ll dit textuellement que c'est Amon qui le fait triompher à Quadesh en Palestine:

"En avant! Je suis avec toi, car je suis ton père, ma main est à ton service et je suis plus utile que 100,000 hommes, car je suis le seigneur de la victoire, qui aime la vaillance".

Cette conception se retrouve dans le Deutéronome où la guerre est une fonction divine. C'est le Dieu des armées de la Bible, le dieu d'Israël qui se sert de la guerre pour punir Israël qui a adoré d'autres dieux, ou qui lui donne la victoire si Israël lui est resté fidèle; comme Ulysse qui est victorieux grâce à Athéna sa protectrice, comme Pâris protégé par Aphrodite. La guerre est donc un attribut divin; le dieu est lui-même un guerrier et prend part directement au combat.

Déjà, on remarque que dans l'Antiquité la guerre est un principe hors de l'homme. C'est un progrès que l'homme l'ait sortie de son ventre pour la projeter dans des volontés qui ne sont pas les siennes. Chez l'homme préhistorique, l'anthropophagie implique que la guerre est commandée par sa faim. Chez l'homme antique, elle est déjà hors de l'humain. La modernité n'aura qu'à accentuer le trait pour la définir inhumaine.

Pour bonifier le contenu pacifique de l'espace pacifié, il fallait d'abord chasser la guerre de l'homme lui-même, si elle y fût jamais. Autant les progrès de toute nature furent très lents à ces époques, autant celui de la paix fut invisible à toute analyse superficielle. Le travail de la paix, - nous entendons par là bien sûr celui de l'homme raisonnable travaillant pour la paix - fut celui d'une taupe, qui en plus est rusée. Elle s'affirma pacifiste bien après qu'elle se fût infiltrée et qu'elle eût fait son nid dans les divers domaines de l'espace territorial et humain dont elle voulait le bien. C'est dans la même civilisation que le Dieu des armées se renversa, dès la Genèse, puisque la paix y est décrite comme un bien. Plus explicite encore, le nouveau Testament affirme péremptoirement que "Dieu est amour". Comme plus tard Érasme le pacifiste s'opposera au totalitarisme belliqueux de la Rome inquisitoriale, et plus tard encore les Quakers et les piétistes viendront à bout, au sein de l'Église catholique et tout en n'en faisant pas partie, de la théorie augustinienne et thomiste de la guerre juste qui a, on l'oublie souvent, une origine romaine et qu'on retrouve aussi chez Aristote. On la retrouve dans le De Republica de Cicéron. C'est, on le voit bien, ce grain si prometteur et si porteur de riche civilisation qui bonifiera l'espace pacifié pour lui faire abandonner dans sa version médiévale la stratégie d'extension territoriale par la conquête. Par des accents imperceptibles, par des petits pas, ou par des volte-face spectaculaires, c'est selon. Ainsi naîtront les idées fédéralistes, confédéralistes, ou les libres associations par lesquelles l'espace pacifié s'agrandit sans effusion de sang. Déjà dans l'Antiquité, les Grecs avaient inauguré les ligues qui, bien qu'éphémères, inspirèrent peut-être aux Romains, l'idée de transformer une pure conquête en structures provinciales avec de larges autonomies municipales, comme dans le domaine des idées les dieux eux-mêmes s'étaient parés de la douceur conviviale de la paix. Et Cicéron n'a-t-il pas rêvé de la réconciliation ultime de tous les guerriers de l'univers dans un empire mondial qui est, territorialement à tout le moins, l'espace pacifié planétaire que nous verrons peut-être?

Les sociétés humaines élargissaient leur territoire et bonifiaient leurs institutions en reléguant à l'extérieur la guerre absolue contre l'ennemi et l'étranger ("hostis" en latin a les deux sens). En même temps, elles pacifiaient l'espace intérieur (territoire et société) par toutes sortes d'inventions qui ont les qualités de l'originalité, de la finesse et de la ruse pour enrayer toute explosion d'agressivité du partie de la société contre l'autre. Bien sûr éclataient fréquemment en son sein d'effroyables guerres civiles pour cause de manque de terre, de famine ou d'oppressions de toute nature. Mais c'était toujours un accident, craint du pouvoir et provoqué par la rage des rebelles; d'un côté l'imprévoyance du pouvoir et de l'autre le désespoir des rebelles. Mais, la crise surmontée par toutes sortes de solutions plus ou moins avantageuses ou douloureuses, la paix revenait et le corps social rejetait à sa périphérie, à la fois mentale et physique (territoriale), les terreurs de la guerre. Cette lente, presque immémoriale, expansion de la paix, mille fois brisée, qui rejette la guerre à l'extérieur de l'espace pacifié est, certes, un schéma simple, mais véridique. Nous le croyons vrai même si d'innombrables explosions guerrières internes ont accompagné cet élargissement de l'espace intérieur pacifié. Il ne faut pas nier absurdement l'existence de la guerre mais nier son lien nécessaire à la nature de l'homme. Nous allons le démontrer aisément dans les chapitres subséquents puisqu'il constitue un cheminement logique en regard d'une conception humaniste de l'être humain et d'une lecture nouvelle et véritablement scientifique de l'histoire. La constitution de cet espace intérieur pacifié s'est élaboré sous de multiples plans, avec des éléments paradoxaux. Par exemple, les hommes ont compris assez vite que la pacification d'un espace intérieur nécessite à la fois un ordre social où les dominants imposent leurs règles pacifiques aux plus faibles, ne serait-ce qu'entre les membres d'une même famille, en échange, fort inégal au demeurant, de compensations sous la forme de protection, de justice, de services culturels de toute nature, tout au moins de reconnaissance et d'appartenance à la communauté. La paix est déjà inhérente à l'ordre et à la participation à la vie sociale.Être un sujet, même durement exploité comme le paysan de l'ancienne Égypte, est déjà un statut plus élevé et de très loin à celui d'étranger ou d'exclu de la société. La paix, ou l'espace pacifié, se constitue de cette façon dans les sociétés humaines, comme un résultat de la vie sociale quand elle est épargnée des tensions explosives, ou accumulées par une suite de graves problèmes non résolus. Tous ces problèmes sont fort connus et analysés par de nombreuses sciences sociales et fort bien décrits dans leur évolution par l'historiographie traditionnelle. Ce qui l'est moins, c'est le travail profond, souvent réussi, pour les résoudre ou empêcher leur explosion en guerres civiles ou étrangères, comme il est plus difficile de connaître la santé que les maladies, comme il est aussi plus difficile de connaître la nature d'un être que ses manifestations.

Il serait tentant d'imaginer la croissance de l'espace pacifié comme un tracé linéaire ascendant. S'il avait existé, il aurait été découvert depuis longtemps. Les progrès de l'espace pacifié sont parsemés d'échecs, de régressions et d'effondrements. Ces progrès croissent dans un milieu indescriptiblement chaotique et confus, mais dont ils font le mouvement général de l'évolution historique de la paix. Par exemple, l'intolérance religieuse de l'empire romain imposant à tous le culte impérial heurta cruellement la secte chrétienne qui, à son tour au pouvoir avec Constantin et faisant fi des exhortations des premiers pacifistes chrétiens, continua les persécutions dont elle avait été elle-même victime. Augustin d'Hippone frappa les Donatistes, ses adversaires accusés d'hérésie, avec le bras séculier, avec le pouvoir de Rome dont il avait partout méprisé et renié la culture. Cette intolérance que ne connaissait pratiquement pas l'empire romain, sauf dans le cas très particulier des chrétiens opposés au culte impérial, depuis l'époque républicaine des Catons, empoisonna l'espace pacifié occidental jusqu'au XVllle siècle. Sous le choc des Asiatiques subjuguant Rome sous leur nombre, s'effondra le véritable paradigme de l'espace pacifié occidental qu'il faudra deux mille ans à reconstruire.

L'évolution historique de l'espace pacifié, quand il s'identifie aux États historiques, suit un fil chronologique aussi imprévisible et sinueux que celui des idées sur la paix et la guerre. Les idées, de quelque domaine de l'esprit auquel elles sont rattachées, peuvent ressurgir renouvelées, plus fortes, ensevelies sous des siècles d'oubli, comme l'ont été celles de presque tout l'héritage antique. Il arrive quelquefois que la résurgence, qui fait figure de renaissance, soit le fait des États politiques, telle la reprise par Tamerlan de la réussite conquérante de Gengis Khan. Mais ce fait est rare. Les Diadoques ne purent reconstituer l'empire d'Alexandre, ni Justinien l'empire romain, ni les Paléologues l'empire byzantin, ni les Abassides et les Ottomans l'empire des Omeyades, ni les Occidentaux l'empire romain. Cette volonté de résurgence est si forte que les hommes en inventent de toutes pièces en maquillant le passé par des interprétations contournées, comme cette Athènes classique revue dans le XlXe siècle français libéral et démocratique; et cette Sparte dorienne revue dans l'Allemagne bismarkienne; sans compter les résurgences ratées comme "l'empire romain" de Mussolini et "l'empire perse" du Shah d'Iran, ou de la grande Syrie de Rifaat el Assad. Les empires coloniaux modernes (britannique, français, portugais, espagnol, hollandais) furent démolis de l'intérieur car jamais les métropoles européennes n'eurent l'audace romaine de fédérer tous ces peuples. L'espace pacifié ne peut accepter la notion d'étranger; il implique qu'on soit ensemble et semblables. L'évolution historique de l'espace pacifié a connu toutes les contorsions imaginables. Pourtant, dans tous les cas, les hommes voulaient un espace pacifié dessiné à l'image de l'étape culturelle précédente, mais encore plus grand, plus fort et plus prospère.

Dans l'histoire, il y a les actions mais aussi les idées que l'on a sur elles et qui en quelque sorte les guident ou les jugent. Dans le cas des idées grecques, elles furent fécondes, porteuses de civilisation, c'est-à-dire indispensables au renforcement de l'espace pacifié, à sa résurgence réussie et à sa pérennité. Sans nous méprendre cependant car les Grecs, comme les Romains mais à l'inverse des Israélites, ont plus apporté à la construction de l'espace pacifié réel qu'à la pensée pacifiste elle-même.

Les Anciens, Grecs ou Romains, avaient déifié la guerre. C'était déjà un subtil progrès, avons-nous déjà dit. Mars ou Arès est bel et bien une brute, nous renseignent les Anciens. Encore là, un subtil progrès puisque l'intelligence était réservée à Apollon. Homère a toujours présenté Ulysse plus intelligent qu'Achille ou qu'Ajax. Le pouvoir lui-même (le roi Minos) est moins créateur que son sujet et architecte Dédale, ce qui est un progrès par rapport aux monarchies égyptiennes et mésopotamiennes dans lesquelles le potentat était la source dispensatrice de tout bien.

Mais c'est parce que nous les opposons trop catégoriquement, comme Aristophane le fait avec Polémos (personnification de la Guerre) et Eirènè (personnification de la Paix), que nous comprenons mal la lente évolution vers la paix malgré l'omniprésence de la guerre. En fait, il faut admettre que la guerre a été un moyen utilisé à la construction de l'espace pacifié, que ce moyen a perdu au cours des âges sa justification éthique qu'il s'était donné parce qu'il sauvait courageusement la patrie, que ce moyen aurait pu être différent si la maturation éthique eût été plus rapide que celle constatée dans l'histoire. Conséquemment, les hommes y recoururent hélas comme on fait d'une effroyable habitude que l'humanité dans son ensemble n'a pas encore abandonnée. Il faut pour le comprendre une logique moins linéaire, moins manichéenne, plus dialectique pour saisir ce paradoxe de faire apparemment le contraire de ce qu'on veut. Les économistes modernes sont familiers de ces effets contraires à ceux recherchés, qu'ils nomment "effets pervers"; ou différemment quand, à la suite d'Adam Smith, ils affirment que l'appétit économique égoïste entraîne ultimement la prospérité de tous parce qu'on travaille, bien égoïstement que pour soi, habilement et efficacement. Si on n'accepte pas ce concept d'espace pacifié qui se réalise par cet effet pervers qu'est la violence qu'il cherche ultimement à vaincre, on nous objectera avec raison que les faits guerriers les plus évidents et les plus constants nous contredisent. La logique linéaire et simple des causes et des effets ne réussit pas à traiter un sujet où vit le paradoxe et l'imprévu; Aristote le soupçonnait quand il traitait des causes dont une des modalités pouvait s'appeler cause des contraires, plus exactement cause par accident. Même la quantification, nous le verrons avec Otterbein et Sorokin, ne saisit pas totalement un phénomène qui s'apparente plus à l'art qu'à la géométrie; il nous a fallu un concept neuf et il a fallu lire l'historiographie écrite sans ce concept pour lui permettre de comprendre une histoire que l'historiographie considère sans volonté projective. Trois exemples entre tous nous permettent de comprendre ces effets pervers ou ces résultats indésirés, inattendus et paradoxaux. C'est pour sauver la République de ses ennemis voisins que Rome se lança à la conquête du monde... qui lui fit perdre la République. C'est pour sauver la liberté menacée par ses ennemis que Robespierre lança la terreur, qui fit périr la liberté. Pour sauver leur empire bloqué, les Russes de 1985 à 1989 se lançèrent dans des réformes qui leur firent perdre leur empire. Dans les trois cas ce n'est pas tant que le résultat attendu différa; ils firent le contraire de ce qu'ils voulaient.b. Le christianisme

Monument incontournable de l'histoire occidentale, le christianisme a-t-il oeuvré à la paix dans l'histoire? Les anti-religieux (Proudhon, Marx) n'y ont vu qu'idéologie réactionnaire porteuse de guerres; les croyants prétendent tout le contraire. Les uns comme les autres ont tort et le concept d'espace pacifié rend aisé les nuances et le jugement justes.

Le christianisme, religion deux fois millénaire, eut une influence considérable sur la conception et la pratique de la paix et de son contraire. Nous l'envisagerons que sous l'angle précis de la paix et de la guerre. Nous devons aussi situer le christianisme dans son rapport avec le concept d'espace pacifié utilisé jusqu'ici. Le christianisme constitue par son importance une idéologie40, au sens noble et relevé que nous donnons à ce mot et que l'on peut définir sommairement "ensemble d'idées et d'actions d'un groupe social, d'une collectivité entière, ou d'une époque". Nous enlevons toute connotation péjorative à ce mot qui en fut affublé depuis Marx. Au contraire, les idéologies sont d'un strict point de vue rationaliste de grandes créations que les hommes ont proposées et articulées pour se définir et s'orienter dans la pensée comme dans l'action. Le christianisme est à cet égard d'une capitale importance. Sauf si on poursuit des buts de propagande, il ne perd rien, d'un point de vue scientifique et philosophique, à recevoir cette dénomination qui le situe d'une façon neutre et aseptique par rapport à ses homologues et à ses vis-à-vis. D'ailleurs, ce concept lui reconnait des qualités incontestables de longévité, de souplesse adaptive et, quelque fois, de puissance éthique éducative. Mais son épouvantable conservatisme culturel réactionnaire le fait semblable à toutes les autres idéologies en tant que produit humain ambiguë, paradoxal, tour à tour admirable et criminel.

Le christianisme d'aujourd'hui est indubitablement pacifiste mais il ne l'a pas toujours été. Les textes originels fondateurs portaient, pour une intelligence rationaliste en quête de prescriptions morales directes et positives, une indiscutable ambiguïté. Le Christ, personnage fondateur à l'image de la vie duquel le chrétien se réfère et se modèle, proposa à la fois une vie de paix et de non-violence, tout en se distinguant de la sphère politique et temporelle dans laquelle il était bien forcé d'évoluer . C'est le fameux "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". L'ambiguïté réside dans le fait que ses exhortations pacifistes pouvaient être interprétées comme étant confinées au domaine religieux exclusivement. L'ambiguïté s'accentue dès lors que les citoyens romains, christianisés sur trois siècles, se livrent à l'interprétation, dite exégèse, de tous les textes sacrés qui portent mention de sa vie ou de son enseignement. Ici, le théologien, l'historien et le philosophe se séparent. Le premier dit: "Il a voulu dire ceci"; le second dit: "Ils ont cru à diverses époques qu'Il a voulu dire ceci". À cette deuxième question, le philosophe, qui veut démontrer que l'histoire est une évolution historique vers la paix, constate que les interprétations des différentes époques, quelque soient leurs évidentes contradictions sur deux millénaires, se sont au fil des siècles rangées dans le sens d'un pacifisme non-violent de plus en plus intégral pour aboutir ultimement, eschatologiquement a déjà dit Gabriel Marcel41, à une paix universelle, planétaire. Jean-Paul ll ira jusqu'à écrire: "La paix sera le dernier mot de l'Histoire"42. En somme, le christianisme a vécu et partagé les vicissitudes de l'espace pacifié lui-même puisqu'il en fait partie aux yeux à tout le moins d'une philosophie rationaliste.

Au début, les textes sacrés pouvaient laisser des ambiguïtés en raison du fait que la paix et la guerre n'étaient pas dans l'Antiquité, même juive, présente dans l'esprit de la même façon qu'aujourd'hui qui s'est cru jusqu'en 1988 au bord de l'holocauste nucléaire. La mise à sac d'une ville, sa réduction en esclavage, un Titus à Jérusalem ou un César à Bourges étaient dans les esprits une lointaine possibilité mais non une fatale inéluctabilité. C'était des espaces pacifiés plus en quête de paix intérieure que de paix extérieure.

L'ambiguïté résidait aussi dans les personnages fréquentés par le fondateur et les propos qu'il tenait quelque soit le métier ou la fonction de son interlocuteur. Qu'on se remémore le Christ qui répondit ainsi aux soldats qui l'interrogeaient : "Ne molestez personne, n'extorquez rien, et contentez-vous de votre solde"(Luc, 3,14). Pas un mot sur la nature ou la justification éthique ou non de leur métier. En outre, d'un point de vue national juif, ils étaient des soldats d'une puissance occupante. Dans les Actes des Apôtres, la piété du centurion Corneille est évaluée à l'aune de "ses larges aumônes au peuple juif".(Act. 10,1) sans qu'on s'interroge sur la nature de son métier et l'incompatibilité éventuelle avec une foi qui se dira plus tard rigoureusement pacifiste. Il a insisté sur l'inégalité économique entre les hommes pour la dénoncer vivement: "Malheurs à vous les riches"(Luc, 6,24). Jamais il ne fut dit: "Malheurs à vous les guerriers, à vous les conquérants, à vous les despotes, à vous les sanguinaires". Soit que son message, plus général, englobait la notion de paix dans le concept de "foi" qu'il utilise souvent; soit que la paix était une notion secondaire qui devait être nécessairement atteinte par l'adhésion totale à son message.

Pourtant les exhortations à la paix et à la non-violence sont fort nombreuses et paraissent péremptoires. Le mot "paix" revient à 85 reprises dans les textes évangéliques43 avec tous les sens bénéfiques que peut revêtir un tel mot dans une langue antique qui, comme on sait, insère de nombreux sens dans un même mot. En fait, elle englobe les notions de bonheur, de justice ou de plénitude. Elle est peu utilisée dans le sens très moderne de Paix entre les nations, mais plutôt dans celui intimiste de Paix en ton coeur. La compréhension et l'approche psychologiques du fondateur impliquaient sans doute que le deuxième précède le premier, que la paix du coeur entraîne celle des nations entre elles. C'est cette imbrication des deux sens qui est encore aujourd'hui retenue. Cette ambiguïté n'est pas trop grave puisque toutes les interprétations divergentes iraient dans le même sens anti-violent ou anti-guerrier. Mais il n'en est pas de même de cette surprenante déclaration: "N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais bien le glaive"(Matthieu, 10,34). L'exégèse a ici beaucoup de travail à expliquer une pareille contradiction. L'historien la constate. Le philosophe de l'histoire ne peut qu'y voir la source de cette lutte, même dans la doctrine chrétienne, entre le souffle de la paix et celui de la justification éthique de la guerre, plus précisément la porte ouverte à leur cohabitation à l'intérieur d'une même idéologie, comme nous le démontrerons dans un chapitre ultérieur sur les rapports ambivalents qu'entretient toute idéologie avec la paix et avec la guerre. Cependant cette phrase, colérique à tout le moins, ne fut pas parmi les plus fréquemment citées par les propagandistes chrétiens. Elle est par ce fait assez peu connue. Beaucoup plus fréquentes et insistantes figurent dans les textes sacrés les exhortations de paix: "Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix" (Jn, 14,27a) ou "Je vous ai dit cela pour qu'en moi vous ayez la paix" (Jn, 16,33) indiquent clairement l'objectif de la prédication. La paix y est présentée comme le résultat heureux d'une bonne conduite. Elle a aussi un autre sens plus actif qui concorde avec celui que nous avons présenté comme la volonté active de toute l'humanité historique: "Heureux les artisans de paix"(Mt,5,9) implique un sens dynamique dont est dotée la paix. Elle devient, non plus le simple don ou résultat d'une moralité irréprochable, mais un métier, une activité soumise au savoir comme l'est tout travail de tout artisan. Cette phrase confirme donc, puisqu'elle a été reprise des centaines de millions de fois dans les prédications et pendant des siècles en Occident, que la paix chez ces générations, chez les humbles comme chez les puissants, possédait ce caractère volontaire et déterminé.

Dans ces textes évangéliques, reconnus comme des sommets éthiques de l'humanité pensante, la paix y fait une percée remarquable. En langage militaire, on dirait qu'elle a vaincu Arès, exactement comme le vieux Priam vainquit le coeur dur d'Achille assassin de son fils Hector. Priam se déplaça et vint sans armes dans la tente du meurtrier de son fils et tous deux pleurèrent ensemble, l'un sur Patrocle tué par Hector, l'autre sur son fils Hector tué par Achille qui était devant lui. Tandis que chez Homère la scène ne s'élève jamais au rang de principe éthique du pardon et de la réconciliation (car la guerre de Troie ne cessera pas pour autant), dans le texte évangélique il est ordonné de fréquenter le coeur dur ou l'impur pour le convertir ou le pacifier. C'est donc une véritable percée car la paix avance sur le terrain du guerrier pour le métamorphoser en être pacifique. Le Christ fréquente la Cananéenne (Mt 15,21-28), la Samaritaine (Jn 4,1), Zachée (Luc 19,1-9), Lévi (Mc, 2,13). En langage moderne, on dirait "maintenir le contact". C'est l'un des moyens les plus efficaces et les plus solides pour promouvoir la paix, même si Chamberlain visitant Hitler, Perez de Cuellar rencontrant Saddam Hussein ont échoué. Les meilleurs moyens n'ont jamais prétendu à l'infaillibilité. Mais Léon Ier en 452 devant Attila, lui, avait réussi...

Le point central de l'enseignement pacifiste du Christ fut sans nul doute son refus de toute violence pour se protéger lui-même contre ceux qui voulaient sa mort. Sont exclues et désavouées la vengeance et la légitime défense armée. Ce point est capital et demeure le point fort et final de son enseignement qui implique le rejet du concept de guerre juste.

Cependant les réflexions qui suivent ne visent pas à altérer le message principal mais à démontrer que des chrétiens tièdes ou égarés pouvaient ainsi trouver dans les actes du Christ des motifs, des prétextes ou des difficultés d'interprétation sur les limites de la non-violence ou sur la possible acceptation de la violence en certains cas précis. Par exemple, le Christ a bel et bien chassé les vendeurs du temple en utilisant une certaine forme d'intimidation, minime convenons-en, (culbuter des chaises et des tables, Mt, 21,12; et utiliser des cordes en guise de fouet (Jn 2,15); mais un acte qui devient symbole accède, dans l'interprétation, au statut de règle générale: la violence est permise pour protéger la foi. Comme historiquement cette interprétation fut retenue, on doit la considérer comme faisant partie du schéma général de la paix dans l'histoire. Ce schéma montre que la violence chasse l'indésirable à la périphérie de l'espace pacifié (en ce cas-ci le temple ou la chrétienté), de la même manière que la propreté est conçue et acquise par les sociétés anciennes et même modernes: on chasse l'impureté dehors. Jusqu'au jour où le dehors devient aussi notre maison parce que notre perspective englobe désormais la terre ou l'humanité entière. Mais avant d'y parvenir la route fut longue.

D'une tout autre façon on doit considérer la phrase du Christ "Tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive"(Mt, 26,52). À la lumière d'une conception rationaliste et quantitativiste qui voudrait lire l'histoire ou se fier à elle pour planifier l'avenir (puisque le verbe de la phrase est au futur), une telle phrase ferait éclater de rire. En effet, la plupart de ceux qui ont utilisé le glaive n'ont pas péri par lui, mais sont morts paisiblement dans leur lit, d'après ce que nous disent les calculs de Sorokin. Qu'est-ce à dire? C'est une autre ambiguïté propre à une pensée asienne, qui est métaphorique, plus, parabolique ou allégorique. D'un point de vue pacifiste, elle est très embêtante car elle peut vouloir dire, surtout on peut lui faire dire: "Je briserai toute rébellion par le fer." Ce qui historiquement fut fait.

Plus subtile est cette ambiguïté dans le refus devant ses juges de se défendre, à la différence de Socrate qui tenta de faire appel à l'intelligence de ses juges, bien que sa désinvolture ("Je veux être nourri au Prytanée") lui fut fatale. Dans le cas du Christ, il rendit inopérant d'une façon encore plus radicale les médiocres institutions juridiques qu'il aurait pu utiliser pour obtenir justice. En ce sens, il offrit à ses disciples, et encore plus gravement que Socrate qui commit la même faute, l'image d'un orgueilleux radical qui ne donne aucune chance au "coeur dur" qui le juge de s'apitoyer un peu sur lui ou de trouver à sa cause quelque chance de rémission. D'un point de vue pacifiste, il a provoqué ses juges; il les a obligés, comme Socrate, à la violence contre lui. Obligés parce qu'ils auraient dû avoir la même sainteté que lui pour l'absoudre. Il tenta en eux le diable, qui commit l'injustice. La seule explication psychologique possible à son comportement est que son amour était si grand, sa peine si noueuse en sa gorge, son abattement si complet, qu'ils le muselèrent. L'amoureux désarmé par son amour même ne répond pas à la bien-aimée qui l'injurie. D'un point de vue pacifiste cependant, cette attitude donnait l'exemple du radicalisme qui forme dans les sensibilités des raideurs tout à fait impropres à l'atteinte de la paix qui préfère la souplesse, la conciliation, les compromis et les dialogues, même mal engueulés. Cela dit, ces aspects demeurent par ailleurs mineurs en comparaison de la plate-forme principale qui dans l'enseignement du Christ demeure essentiellement pacifiste. Cet enseignement accentua ce caractère dans le mouvement historique de l'homme vers la paix puisque l'Ancien Testament est, à cet égard, beaucoup plus antique, pour ne pas dire mésopotamien. En effet, le Dieu de la Bible, première partie, c'est le dieu des armées.

Dans la période que couvre l'Ancien Testament, la conception de la paix et de la guerre, assez curieusement, ressemble à celle des Modernes en ce sens que la guerre est faite pour obtenir une paix plus solide, que la guerre est considérée comme une fatalité récurrente. Israël entre les deux géants mésopotamien (ou assyrien) et égyptien rappelle la situation contemporaine des deux Blocs ou l'instabilité chronique des divers peuples européens en rivalité perpétuelle, toujours sur le pied de guerre, en quête d'une illusoire supériorité, ou tel Isaïe, en quête de l'identité nationale ou religieuse aux dépens, voire au mépris, de la sécurité obtenue d'habitude par une bonne dose de réalisme accommodant.

Mais il existe bel et bien une évolution pacifiste dans cet Ancien Testament xénophobe et belliqueux. La paix, comme dans cette évolution de l'Iliade à l'Odyssée, n'est pas un état statique mais une action dynamique. Elle est le fruit de la justice: "Justice et Paix s'embrassent" (Ps,85,11) et "Contre l'homme de violence [Yahvé] défends-moi"(Ps,140,2). Mais, implacable contradiction, y cohabite tout le Psaume 144 intitulé "Hymne pour la guerre et la victoire" où il est écrit: "Béni soit Yahvé (...) qui instruit mes mains au combat et mes doigts pour la bataille". Là il n'y a pas ambiguïté mais ambivalence, tout comme dans le monde moderne. Où est alors le progrès, où sont ces prétendus désir et finalté naturelle de l'homme vers la paix dans l'Ancien Testament? À vrai dire, c'est dans le passage de l'Ancien au Nouveau où ils y apparaissent indubitablement; car le premier est un livre composite, principalement historique, moraliste et religieux; le deuxième tout centré qu'il est sur un seul homme et son message focalise toute son histoire personnelle sur l'objectif insurpassable de la victoire sur la mort. Cette victoire consiste dans l'idée de la résurrection et dans la tentative éthique, plus étroitement pacifiste, de bloquer l'agressivité et la haine des hommes contre eux-mêmes. Ce fut le message principal qui fut historiquement retenu. Déjà présent dans l'Ancien Testament par la voie d'Isaïe qui s'écrie "Combien sont beaux sur la montagne les pieds de celui (...) qui publie la paix"44, et plus impérativement encore par "Détournes-toi du mal, fais le bien, cherche la paix et poursuis-la45", il est repris dans le Nouveau par l'impérissable formule: "Aimez vos ennemis, et priez pour vos persécuteurs" Mt,5,44) et "Aimez-vous les uns les autres" (Jn, 13,34). C'était convier le monde antique à une véritable mutation éthique, à un dépassement de la dure perception thucydienne du brutal et impitoyable rapport de force entre les hommes où elle avait enferré la condition humaine, à donner une générosité que la conception platonicienne de la justice n'avait jamais osé espérer. Il était dans la nature des réalités humaines qu'il n'ait pas été suivi, ou si peu, puisque l'évolution éthique se fait par l'éducation qui est un transfert de valeurs éthiques d'une très grande lenteur. C'était demander trop d'un seul coup. Pire, c'était, en cas de succès populaire ou politique, être très vite trahi par ses propres adhérents.

En effet, ces enseignements pouvaient, d'un point de vue pacifiste, être anéantis par les paroles de Saint-Paul qui, à propos des apostats, brandit la menace "d'un courroux de feu qui doit dévorer les rebelles" (Épître aux Hébreux, 10,27). C'est sur ces ambiguïtés que prendra racine, dès la fin de l'Antiquité tardive avec saint Ambroise, évêque de Milan, une certaine christianisation de la guerre. Et cela malgré une interprétation strictement pacifiste des Évangiles par Tertullien (150-222) qui affirmait que "en désarmant Pierre, le Seigneur a désarmé tous les soldats"46; ou Origène (185-254) qui disait: "Nous ne tirons plus le glaive contre aucune nation"47; ou Lactance (260-325) qui écrivait: "Il est toujours interdit de tuer un homme"48. En l'Église, le courant pacifiste fut donc écarté au profit d'une corruption du message fondamental, entraînée qu'elle fut par les ambiguïtés de ce dernier qui furent sans nul doute le prétexte chez les dignitaires de l'Église détenteurs du pouvoir de légitimer par la foi la peine de mort et la guerre. Ce détournement, cette trahison durèrent si longtemps qu'on en trouve jusque dans l'encyclique Caritatis de Léon Xlll du 19 mars 1894 où il fait l'apologie "des vengeurs intrépides et [des] fidèles gardiens de la religion et de la civilisation"49. Il y eut ensuite une évolution chez Pie Xll50 qui, tout en bannissant la guerre comme moyen de résoudre des conflits, accepte le droit de guerre s'il est lié à la légitime défense. Il innova en prônant l'idée d'une organisation supraétatique mondiale. La correction de ce demi-pacifisme se fit complète, hors de tout doute, dans Pacem in terris de Jean XXlll qui essaie de fonder la Paix sur les notions de vérité, justice, charité et liberté51. Il s'agit d'un véritable petit code des principes qui doit guider l'esprit pacifique ainsi que les États et leurs dirigeants qui veulent asseoir solidement la paix dans leur État et autour de lui. On constate aisément que l'espace pacifié accéléra sa prise de conscience sur lui-même qui est la preuve que l'accélération de l'histoire touche aussi les questions éthiques.

L'humanité, et pas seulement occidentale, se servit du message évangélique, malgré les trahisons et les abominables contre-démonstrations que l'Inquisition fit du message pacifique du fondateur du christianisme, pour faire progresser la paix et bonifier par l'éducation éthique des hommes l'espace pacifié qu'elle habitait désormais au coeur de sa fibre morale. Les idéologies libérale et socialiste qui voudront naître contre l'Église en plusieurs points fondamentaux (politiques, sociaux et culturels) lui doivent en partie l'assise morale du respect dû à autrui, dont elles ont fait leur nid et qu'elles ont voulu promouvoir à leur façon et en de nombreuses occasions avec autant d'échecs et de succès relatifs qu'elle. En faire l'histoire n'est pas notre propos. Nous avons voulu simplement signaler l'incontournable apport du christianisme à la constitution de l'espace pacifié des hommes, dont il épousa à la fois la progression chaotique et la bonification articulée. 3. Le Moyen Âge

Certains voient encore dans le Moyen Âge une époque de régression par rapport à l'hellénisme antique. Nous allons démontrer que sous l'angle de l'évolution historique de l'homme vers la paix, il n'en n'est rien. Nous allons prouver ainsi que la paix n'utilise pas seulement le rationalisme pour progresser et consolider l'espace pacifié. C'est toute la sensibilité de l'homme qui est en jeu dans sa quête immémoriale de paix. D'autres, comme Sorokin, croient qu'il n'y a aucun progrès ni vers la paix ni vers la guerre dans l'histoire humaine. Nous allons démontrer le contraire par la bonification éthique de l'espace pacifié médiéval.

Si nous acceptons l'année 410, date de la prise de Rome par Alaric, comme fin du monde antique et début du Moyen Âge, nous entérinons le choix de l'historiographie qui vit dans la chute de Rome l'effondrement non seulement d'un empire mais aussi d'une civilisation. Il va de soi que de très nombreux et très importants caractères du Bas-Empire étaient déjà ceux du Haut Moyen Âge. Le plus grave, sous l'angle de l'espace pacifié qu'était l'empire lui-même, c'était l'insécurité et son corollaire le repli sur des petites unités urbaines qui se devaient de remplir le rôle naguère rempli par Rome. Cet empire avait connu des modifications majeures: un changement de capitale, de religion et de langue. Mais Rome, outre son droit et son sens de l'histoire, nous laissa, à en croire Hannah Arendt, "la trinité romaine de la religion, de l'autorité et de la tradition". Ces trois éléments existent dans toute société, mais dans la Rome républicaine elles étaient plus solides que le fer parce que la plupart des citoyens étaient prêts à mourir et à tuer pour elles.

L'époque des cathédrales, de Sainte-Sophie au Duomo del Milano, hérite d'une double tradition, celle de Rome et celle de la Bible, pour résoudre les problèmes relatifs à la paix et à la guerre. À la suite de la révolution culturelle chrétienne et de l'effondrement de l'empire romain d'Occident en +410, mais qui survivra amputé de sa moitié occidentale et avec quelle ténacité à Byzance jusqu'en 1453, les Occidentaux vivent une sorte d'implosion à la fois démographique, politique, économique et culturelle. L'écriture faillit disparaître durant les siècles précarolingiens, de même que la tradition de l'enseignement supérieur si l'on en croit Pierre Lemerle. Quelle régression du fin lettré Marc-Aurèle à l'analphabète Charlemagne! Mais, objectera-t-on, il n'y avait eu guère de progrès de Caligula aux despotes soudards qu'étaient les roitelets mérovingiens; qu'on lise Suétone ou Grégoire de Tours, la violence familiale d'État (ces familles royales étaient de petites et de grandes mafias) constitue le régime régulier du pouvoir qui n'a pas encore assuré sa stabilité depuis le choc de la double invasion des IVe et IX siècles. Pour opérer une restauration de l'antique pax romana inaugurée par le siècle d'Auguste, révolue mais jamais oubliée, deux instruments sont utilisés par les hommes de paix, qui sont de toute génération. Il s'agit de reconstruire l'empire romain qu'on assimile à l'espace pacifié perçu comme un territoire soumis à une autorité bienfaisante et providentielle, qui allie harmonieusement l'auctoritas et la potestas. À Byzance, on les scinde par les deux fonctions du patriarche et de l'empereur à la différence de la pratique augustinienne qui faisait depuis César assumer par l'empereur seul le pontifex et l'imperium. En Occident, le pape et les différents rois ou empereurs vivront cette nouvelle dichotomie d'une façon analogue. D'autre part, on continue l'oeuvre du Bas Empire qui utilise une idéologie neuve, dont le prosélytisme se marie bien avec l'impérialisme de la Fortuna roma. C'est ce christianisme aussi différent de ses origines que l'avait été la Rome de Caton de celle de Néron qui, porté énergiquement par une ambition toute nouvelle, tentera avec succès de pacifier et de réunifier les morceaux de l'empire aux mains des chefs barbares dans une seule communauté homogène et réconciliée: la Chrétienté.

La féodalité constitue un autre moyen pacificateur par les liens de dépendance et de solidarité qu'elle noue entre les groupes socio-économiques différents et entre des régions jumelées par des liens matrimoniaux. Elle n'en demeure pas moins fragile pour fonder une paix solide: souvent, elle est cause de guerre comme l'illustre la guerre de Cent ans, même si la féodalité a été juridiquement construite en vue d'assurer à tous les membres de la collectivité villageoise et régionale une sécurité, donc une paix. Cette paix est précaire mais toujours refaite après les fatales brisures que sont les décès inopinés des chefs ou les convoitises des jeunes et des puînés exclus de la seule richesse terrienne. Grossis en nombre par une croissance démographique qui déclenche inévitablement une faim de terres, les Médiévaux se voyaient devant l'alternative de se livrer à de nouveaux défrichements ou à faire la guerre, le premier utilisant à l'évidence un plus grand nombre en raison des disponibilités alimentaires. C'est parce qu'elle échouera à construire une paix solide et durable par des liens familiaux, dont l'origine remonte peut-être au système romain de la clientèle, que la féodalité sera remplacée, disons plutôt brisée par les armes royales, par le droit romain mis au service de la cause de l'État royal à l'instigation des légistes inspirés de ce même droit, d'où émergea triomphant l'État-Nation de l'époque moderne.

Encore là se pose le crucial paradoxe, l'apparent et insoluble dilemme de la guerre qui se met au service de la paix. Comment peut-on accepter, ou simplement comprendre, qu'on puisse faire la guerre avec un franc désir de paix, ou à tout le moins avec l'objectif d'une paix durable? Sur ce point, la réflexion du Moyen Âge fit faire à l'humanité un grand pas en avant. L'Antiquité n'avait connu en général, sauf dans la pensée judaïque, que le point de vue toujours auto-glorifiant du vainqueur dont la victoire est la seule paix qui soit, et que sans cesse Arès au printemps a toujours quelque querelle à vider sur le dos de ses voisins. Pour l'Antiquité, la guerre omniprésente et constante est un mode de vie, une constituante de la vie elle-même dont la seule fin est la victoire. La trêve ou le traité de paix n'ont été que des poses générées par la lassitude, rarement par un désir de construire consciemment, volontairement, une paix entre peuples opposés. C'est le Moyen Âge chrétien, dont la source est l'histoire d'un peuple vaincu, le peuple juif, qui donne une tout autre perception de la guerre et de la paix, pour à la fin renouveler en même temps la réflexion pacifiste et la construction de l'espace pacifié. Pour la première fois, les vaincus (ceux dont l'idéologie est issue d'un peuple toujours vaincu) sont au pouvoir. Ils élèvent leur idéologie au rang d'un credo totalitaire en réfléchissant sur la paix et la guerre selon la conception qu'elles doivent être appréhendées dans leur double nature éthique et politique.

Leur point de vue est le suivant: puisque la guerre fit de nous des vaincus, que nous soyons prophètes humiliés devant l'Assyrien ou Augustin devant les Vandales, la guerre doit être stoppée en son commencement (les pulsions d'Arès) et non à sa fin (par la victoire). Même si l'Antiquité grecque par Xénophon, Lysias et Aristophane considérèrent ce point de vue, les victoires gréco-macédoniennes, puis romaines, marginalisèrent ce point de vue puisque les deux plus grands philosophes de l'Antiquité, Platon et Aristote ne mirent jamais la paix au centre de leur réflexion éthique. Ils lui préférèrent la justice chez le premier, le bonheur chez le second. La déesse Roma demeura toujours une nikè. Au Moyen Âge, au contraire, le vaincu acquiert une voix, il se fait entendre par le héros fondateur (Jésus) dont le destin personnel est la défaite, surajoutée à celle du peuple d'Israël face à Rome. Une mentalité de vaincus, qui n'a pas le caractère de l'apathique résignation des peuples vaincus de l'Antiquité parce que les Médiévaux, même vaincus, reçoivent idéologiquement la compensation de la victoire ultime dans l'au-delà. En plus, cette victoire ultime enlevait à la victoire à tout prix sur terre sa nécessité et, conséquemment, son lien obligatoire avec la vertu et le civisme. Ainsi l'entendirent les moines qui fuyaient le service militaire, ainsi que les rois, sincèrement chrétiens comme Saint-Louis, qui tempérèrent la bellicité des conflits féodaux et dynastiques. Avec eux, la paix eut des artisans de grande habilité, dont l'activité fut de tenir la guerre en échec dans une espèce de désertion intérieure que n'a jamais connue l'Athénien du -Ve siècle ou le Romain de la République. Même si, comme nous le verrons plus loin, toute idéologie, fût-elle chrétienne, conserva son ambivalence à l'égard de la paix et de la guerre, le christianisme parce qu'il assumait tout l'acquis éthique de l'Antiquité en plus d'être confronté à ses propres exigences historiques eut une très grande importance dans l'évolution historique de l'homme vers la paix. Il oeuvra malgré les mille et un échecs et trahisons de son propre idéal à la pacification de l'Europe en formation, tout orpheline qu'elle était du grand espace pacifié romain qui demeura, à jamais, son idéal perdu.

Ce mouvement s'exprime d'abord avec force dans l'oeuvre de Saint Augustin qui, hélas, renia la pensée des pacifistes intégraux des Tertullien, Origène et Lactance. Dans la Cité de Dieu, Augustin d'Hippone accepte la guerre comme une donnée inéluctable, inextirpable, de la cité terrestre à laquelle il accorde si peu de valeur que les vertus héroïques d'un Régulus ne sont à ses yeux que péché d'orgueil. Il reprend l'idée biblique de la guerre fléau de Dieu pour punir les pêcheurs. Il conserve l'idée politique antique selon laquelle l'autorité civile ou religieuse se doit d'utiliser même la violence au service du bien, notamment pour redresser un tort. La guerre résulte de "la nécessité de protéger le salut et la liberté", idée plus romaine que chrétienne. Cette conception, deux fois millénaire puisqu'elle est toujours celle des présidents américains et chrétiens du XXe siècle, n'a fait que changer de religion, comme d'empire, puisqu'elle n'est que le droit de la légitime défense. Ce droit ne fait que légitimer le réflexe naturel de vouloir se défendre. Cette conception perdure avec une inaltérable permanence puisque personne ne pleure les morts nazis, comme jadis on ne pouvait pleurer l'hérétique supplicié. Mais il y a un pas en avant fait par l'humanité sur le chemin de la paix ou espace pacifié agrandi et consolidé. Car, à la différence de l'Antiquité, toutes les guerres ne sont pas justes par le simple fait qu'elles sont indubitablement victorieuses ou par le simple fait un peu moins indubitable que je prétends me défendre. Déjà, les Pères de l'Église, dont les plus éminents, plus politiciens centristes que fervents mystiques -ou ils ont fait évoluer le christianisme vers un centrisme musclé- ont décidé de baliser la guerre qui n'était dans l'Antiquité romaine que limitée par les présages et les interprétations des haruspices ou les élucubrations de la Pythie.

S'il y a des guerres justes -assertion que l'après-1945 invalidera-, il y a des guerres injustes que même la victoire ne peut a posteriori justifier. C'est ainsi que la pensée pacifiste entrera son cheval de Troie dans la pensée belliciste quasi absolue du monde antique. La guerre peut déboucher sur le triomphe à l'antique, mais aussi sur le repentir. Et l'épée ramollie par le doute lentement se soumet au droit. Le double échec de Démosthène et de Cicéron laissait l'épée seule et triomphante. "Que l'épée le cède à la toge" fut suivi de "Paie les soldats et moque-toi du reste". Le Moyen Âge chrétien innove en affirmant que l'épée ne peut se justifier elle-même mais elle doit se soumettre même victorieuse à la conscience morale désormais issue et définie par l'idéologie chrétienne. Celle-ci soumet la force au cadre rigoureusement délimité où elle veut l'enfermer, comme si Arès devenait l'Hermès docile de Zeus. Voilà l'apport du Moyen Âge chrétien à la paix. Pour la première fois, l'idéologie au pouvoir a mis des rênes à la guerre; elle n'est plus principe de droit mais soumise à lui.

Parce que l'idéologie chrétienne avait la responsabilité du pouvoir, surtout dans le Haut Moyen Âge où l'évêque représentait la seule autorité locale en maintes régions, et parce qu'elle cherchait à établir au plus haut niveau, royal et impérial, une théocratie universelle, la relation entre le christianisme appliqué qu'est la chrétienté médiévale et la guerre demeure l'ambivalence inhérente de toute idéologie à l'égard de la paix et de la guerre: on veut la paix, mais on fait la guerre si nécessaire. Le Moyen Âge, pas plus que le Bas Empire romain, n'a suivi le pacifisme radical des premiers penseurs chrétiens, pas plus que la société athénienne n'a suivi Socrate, ou Denys le Jeune ou Dion n'ont suivi Platon. L'autorité politique créait par son comportement général la bellicité des sociétés. Elle était à l'origine de cette réalité belliqueuse. Elle se disait fière de son "réalisme" quand elle regardait en face sa propre création... Elle était prête à accepter moralement et théoriquement la guerre comme un moyen légitime en vue d'un bien qu'elle seule définissait, sans élévation et sans générosité. Cependant, la guerre était désormais définie et non plus définissante. C'est ainsi que fut entamé l'absolutisme guerrier: on le relativisa aux circonstances. Guerre fut quelquefois un bien, d'autres fois un mal. La paix tendait à devenir de plus en plus un idéal, voire un objectif, quand elle n'avait été dans l'Antiquité classique qu'une sorte de trêve entre deux guerres pourvoyeuses d'éthique et de gloire.

Les pacifistes furent aussi rejetés au Moyen Âge, tel François d'Assise, idéalistes qu'on admire et qu'on ne suit pas, mieux, qu'on adule sous le poids des fresques de Giotto pour mieux enterrer ses exhortations exigentes et radicales. Voilà pourquoi les penseurs qui auront plus de succès auprès du pouvoir seront ceux qui, centristes, concocteront le bancal et indigeste amalgame entre la générosité pacifiste du christianisme originel et les réalités belliqueuses du pouvoir.

Les plus importants sont Augustin d'Hippone et Thomas d'Aquin. Ils justifieront l'emploi de la force étatique contre les ennemis du dehors et du dedans. "Le combat qui est permis se fait pour l'utilité commune." dit Thomas d'Aquin. C'est la guerre juste, idée augustinienne, qu'envisage ce Père de l'Église qu'il définit selon trois critères. Il faut que la guerre soit déclenchée par l'autorité du Prince, qu'elle ait une cause juste et qu'elle soit animée d'une intention droite. Cette intention droite (redresser un tort, punir le méchant), assez éloignée de la notion de pardon et de l'autre joue tendue, doit déboucher sur la paix en réprimant ce qui la menace. Mieux encore, elle débouche sur la paix comme si la guerre avait pour fin la paix. Thomas d'Aquin reprend encore une autre thèse augustinienne selon laquelle "on ne cherche pas la paix pour faire la guerre, mais on fait la guerre pour obtenir la paix". Lumineuse observation psychologique, car elle entrouvre la porte aux secrets, au coeur de l'effort du guerrier qui se bat pour trouver son identité, mais aussi pour agrandir l'espace pacifié où il a coeur de vivre heureux. La tragédie humaine qui fut de vouloir la paix (l'espace pacifié) par la guerre dévoile avec quelle ruse avec et quelles contorsions logiques l'esprit humain en quête de paix essaye de justifier la guerre pour la restreindre, de comprendre la guerre honnie par le but ultime qui la nie et de justifier la guerre comme ultime moyen contre ceux qui en sont par vice la principale cause. C'est le Moyen Âge qui le premier essaya d'enlever à la guerre toutes ses vertus, tout en la rangeant en tant que moyen vertueux dans la panoplie des politiques ponctuelles du Prince chargé du bien commun. La logique était bafouée mais le guerrier devenait mal à l'aise. Entre deux éthiques, dans lesquelles le bien est servi par la seule guerre (dans l'Antiquité thucydienne) et par la seule paix (aujourd'hui), il a fallu la voie moyenne du Moyen Âge qui, faisant injure à la logique, fut un passage obligé. On peut dire qu'aujourd'hui encore la thèse de la guerre juste domine à la fois chez les conservateurs, qui s'opposent au désarmement intégral des pacifistes, et chez les marxistes.

Au Moyen Âge, on n'eut pas une conscience aussi aiguë qu'aujourd'hui de l'enjeu paix-guerre pour l'avenir de l'humanité qui, pour l'intellectuel chrétien, s'identifiait à l'avenir de la Chrétienté. Dans l'oeuvre de Thomas d'Aquin, de même que dans celles de Hobbes ou de Spinoza, la partie consacrée à la guerre (Question 40) est fort peu développée en comparaison d'autres questions de nature théologique, morale, psychologique, voire socio-économique. Les moeurs sont encore dures. On est peu effrayé par la logique, tout de même encore belliciste, que la paix est une fin dont la guerre -son rigoureux contraire- est le moyen pour aboutir à une paix définitive, qui aura lieu pour ces intellectuels chrétiens qu'à la fin de l'histoire, c'est-à-dire hors d'elle, tant elle est condamnée par le péché et pétrie par lui. La violence ressemble à une absence d'hygiène dont on peut fort bien s'accommoder puisqu'elle est vue à la fois comme un fléau et un remède, si de surcroît elle est envoyée par Dieu pour punir le péché. Pire, en raison du caractère idéologique de la pensée chrétienne (dire n'importe quoi selon les circonstances), ce fléau reprendra à la faveur des Croisades les vertus dont il s'était paré dans l'Antiquité quand Urbain II aura impérialistement prêché en 1095 la reconquête des lieux saints.

Cependant, toutes les régions du monde n'évoluent pas à la même vitesse, quelque soit le domaine ou la sphère d'activité envisagée. Tandis que l'Europe occidentale prend les devants dans la reconstitution de l'espace pacifié qu'était l'empire romain antique, la portion de celui-ci qui survécut à l'Est jusqu'en 1453, Byzance ou Empire romain d'Orient, tenait le coup non sans amputations régulières face à l'autre espace pacifié qui s'était constitué depuis l'Hégire par les conquêtes de l'Islam. Ces empires, comme tous les autres avant ou après eux, et comme leurs contemporains aztèque, inca, maya, khazar, bulgare, tang, rejettent la guerre à leur périphérie pour vivre en paix au centre. Byzance et les califes, puis les sultans, s'affrontèrent mille ans sans aucun espoir de réconciliation ou d'apaisement tant aucun d'eux n'eut l'imagination créatrice de dépasser cette première et élémentaire méthode qu'eut la paix de s'établir dans la demeure collective des hommes. Ils restèrent au stade de la négation l'un de l'autre. Leurs théologiens respectifs, tel Nicétas de Byzance, tracèrent un portrait sans rémission de leur vis à vis culturel et géographique. Il n'était pour lui, à la différence des Perses chez les Grecs, qu'un irréconciliable adversaire:

"Mahomet est un charlatan bavard qui a réussi par une technique de la fourberie et de l'imposture à séduire un peuple barbare et ignorant et à lui imposer une religion grossière, blasphématoire, idolâtre et démoniaque, faite de faussetés futiles, d'erreurs doctrinales et d'aberrations morales."

En proie tous deux à de fréquentes violences internes, ces États impériaux, tous deux théocratiques et impérialistes, ne purent garantir la pérennité de leur espace pacifié parce qu'ils ne firent pas progresser par l'imagination créatrice les éléments nécessaires au renforcement de la paix; tout au mieux utilisèrent-ils plus que dans l'Antiquité les ressorts de la diplomatie plus, semble-t-il, par économie de moyens que par volonté éthique. Car la paix exige des innovations culturelles pour répondre aux innovations techniques mises au service de la guerre, pour ne pas entraîner l'espace pacifié vers son implosion, tel que le connut l'empire byzantin, ou vers son éclatement tel que le connaîtra à l'époque moderne la dernière phase -ottomane- de l'empire islamique. On imagine que ces États tombèrent sous les coups de techniques nouvelles, soit le canon à poudre venant à bout de la triple muraille de Constantinople, soit le fusil à répétition anglais balayant l'empire turc au début du XXe siècle. C'est oublier que l'espace pacifié se consolide tout aussi bien par les ressources pacifiques, telles les relations diplomatiques cordiales, les alliances, les échanges et les facilités économiques, les reconnaissances réciproques, les emprunts culturels et les rapprochements de toute sorte. C'est ce que refusèrent brutalement ces deux empires contigus dans leur relation l'un avec l'autre. Ils ne purent maintenir et conserver leur espace pacifié, à la différence des Romains de l'Antiquité dont le succès avait consisté à respecter -jusqu'à les faire leurs- les valeurs religieuses et culturelles des peuples qu'ils côtoyaient et incorporaient à leur empire. Cette rigidité byzantine et ottomane momifia leur espace pacifié respectif qui, lors d'un choc extérieur décisif, vola en éclats.

Ce modèle de la mort d'un espace pacifié se retrouve en de nombreux exemples dans l'histoire mondiale. Des milliers disparurent, la plupart du temps absorbés par un plus grand ou plus puissant selon le schéma dont nous avons tracé à grands traits les caractéristiques principales. Il y en a cependant qui périrent curieusement par cet excès de bellicité par laquelle on veut commander à tous. Arnold Toynbee en a tracé un magistral portrait dans les exemples militaristes assyrien, spartiate, mongol et hitlérien. Appuyé sur la seule force militaire, un État est condamné au dépérissement s'il n'a pas la souplesse et la créativité, donc l'humanité, de bonifier l'espace pacifié, même agrandi, avec des éléments aptes à assurer sa croissance humaniste. Autrement dit, la croissance d'un espace pacifié doit être humaniste et continue. Elle ne peut s'arrêter et jouir, cantonnée dans une attitude fondamentaliste, des trésors de ses origines ou des gloires vertueuses de sa fondation, que ce soit celles des Douze Tables, de la Bible, des poèmes homériques, de la Magna Carta ou du Coran. Ce repli sur soi est l'antichambre de la défaite, culturelle puis souvent militaire, pour les espaces pacifiés qui identifient la vertu salvatrice avec la rigidité archaïque. C'est ce que put éviter l'Occident médiéval à deux doigts qu'il fut d'être absorbé par l'espace pacifié de l'Islam de l'Hégire.

Comme à toutes les époques, la paix usa de ruses pour étendre l'espace pacifié, tels les trêves, les espaces inviolables, les clercs démilitarisés, et même un pacifisme tenace chez les plus grands intellectuels médiévaux comme Dante, Wyclif, Marsile de Padoue qui écrivit une Defensor Pacis, Erasme, ainsi que Christine de Pisan qui écrivit Le livre de la Paix. Ronsard écrivit une Paix au Roy, de même que du Bellay un Discours au Roy sur la trêve en 1556. Le plus remarquable de tous fut Jacques Pelletier du Mans dans son Exhortation à la paix de 1555. Avec lui, on assiste pour la première fois à l'ébauche d'une théorie éthique pacifiste sous la forme de propositions qui seraient:

1. La gloire peut s'obtenir d'autre manière que par les armes.

2. Le Christ met au-dessus de l'activité guerrière la justice et la religion.

3. Un empereur et un roi sont des égaux en force, donc invincibles.

4. Allez l'un vers l'autre avec une attitude de paix.

5. Un roi chrétien ne peut se comporter en paix en humiliant un roi chrétien.

6. Les misères de la guerre doivent lui inspirer la pitié.

7. La fortune de la guerre est changeante, donc incertaine.

8. La guerre, même gagnée, est une perte de richesses.

9. Égaux en forces, apprenez à vivre égaux en paix.

10. La paix fait du bien aux deux parties; la victoire a une seule.

Mais l'Église officielle, pouvoir temporel elle-même, réprouva ce pacifisme intégral prôné par les Collards ou par les Albigeois. La dynamique paix-guerre d'aujourd'hui était déjà toute constituée au Moyen Âge. De cette époque nous vient l'idée que la guerre amène fatalement la ruine des États, car l'Antiquité gréco-romaine nous avait présenté presque toujours l'image contraire des empires bâtis par la fortune des armes. Les Croisades, au nombre de huit, furent en effet pour la théocratie pontificale le commencement de la fin. La reconquête des lieux saints, avec pour corollaire l'unité de tous les Chrétiens contre un ennemi commun, fut un échec retentissant dont la conséquence fut que les Chrétiens, au retour d'un périple sans gain..., s'interrogèrent sur les façons de continuer à construire l'espace pacifié sans le concours de l'idéologie chrétienne officielle qui les avait projetés dans les affres d'un impérialisme aussi suspect que failli. Autrement dit, l'impérialisme catholique par son échec annonçait la faillite de la guerre pour constituer l'espace pacifié. Pour atteindre l'objectif d'une paix durable, on ne pouvait plus s'en remettre au sort des armes. L'Église la première dans l'histoire occidentale en fit l'amère expérience. C'est pour cette raison qu'en son sein les pacifistes intégraux première manière, par la puissante voix contestataire des hérésiarques, reprirent sinon le dessus du discours social, tout au moins brisèrent-ils le monopole de la pensée totalisante de l'Église constantinienne, théocratique et impérialiste. Le déclin des ordres monastiques militaires, tels les chevaliers teutoniques après leur défaite à Grunwal en 1410, tels les Templiers écrasés par Philippe le Bel, ainsi que ceux établis en Terre Sainte, indiquaient que le militarisme, fût-il spiritualiste, ne peut constituer un espace pacifié solide. Ainsi l'Église, en tant qu'institution participant comme toutes les autres à l'évolution historique de l'homme vers la paix, changea de registre. D'autres ordres monastiques participèrent à la construction de l'espace pacifié en se consacrant à l'éducation, aux soins des malades et à d'autres oeuvres sociales et culturelles. L'évolution de l'Église illustre à une plus petite échelle -encore que sa petitesse est fort relative- un schéma vraiment classique selon lequel l'espace pacifié se constitue d'abord par un symbole rassembleur, puis par les armes et ensuite se bonifie sans elles. Cette évolution épouse aussi, comme nous le verrons plus loin en traitant du phénomène idéologique, la naissance puis la maturité de tout mouvement ou institution majeurs vers un assouplissement, un raffinement et une relative douceur dans l'usage et le type de ses moyens.

L'Église théocratique avait raté sa chance d'être "chrétienne" dans les faits comme dans le sens. Ses échecs, tant en Occident qu'au Proche-Orient islamisé depuis le VIIIe siècle, virent son rôle de constructeur d'espace pacifié par les armes relayé par l'État-Nation créé par les royautés européennes. Le glaive devint temporel, et exclusivement. Il était de moins en moins lié au sacré puisque l'institution qui frappait n'était plus pontifex; elle n'était plus que potestas. Ce n'est que dans le dernier tiers du XXe siècle que ce glaive s'émoussa quelque peu, et avec combien d'atroces exceptions. Mais l'État-Nation des temps modernes suit le même cheminement dans son rapport avec la guerre que celui de l'Église romaine qui le précède sur cette voie de la progressive humanisation dans l'utilisation de moyens de moins en moins violents pour continuer son travail de construire un espace pacifié de plus en plus grand et de plus en plus solide. Les Temps modernes, ceux des guerres de religion et des absolutismes des États-nations, connurent-ils autre chose que la permanence de la dureté antique avec son colonialisme et de la barbarie féodale avec ses crises sociales? Ou n'a-t-on pas assisté en même temps à une longue gestation d'une conception, donc d'une vie, moins impitoyable, plus humaniste? En fait, l'idéologie s'affina et s'adoucit lentement, presque imperceptiblement. Il nous faut donc expliquer avec plus de précision systématique le concept et la réalité de l'idéologie, car les Temps modernes en verront une floraison. Pour ne pas perdre de vue l'évolution historique de l'homme vers la paix qui se fit à travers elle, analysons-la d'abord dans son concept et ensuite dans les multiples réalités historiques. Conservons du Moyen Âge cette idée juste qu'il fit faire à la paix d'ingénieux progrès tout aussi grands mais combien moins connus que ses colossales et somptueuses cathédrales. La paix est une cathédrale inachevée.

(la suite au fichier suivant: 221-L'evolution-historique-de-l'homme-vers-la-paix-2)

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