l'imaginaire des savants

Considérations épistémologiques

par Jacques Légaré

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

Rares sont les sujets d'étude aussi fascinants que ceux qui traitent des origines. L'un des plus passionnants, c'est celui de l'origine de la science, autant dans les temps passés dont s'occupe l'histoire des sciences, que dans celui de l'origine psychologique, c'est-à-dire dans l'esprit, l'intelligence et la sensibilité des savants. Nous croyons bien modestement pouvoir apporter quelque lumière sur ce phénomène apparemment mystérieux. Il nous a semblé au contraire que cette origine était plus accessible que nous serions portés à l'imaginer, puisqu'il s'agit d'une mimétique. L'imitation serait au coeur des pensées les plus créatrices et les plus originales. Cette imitation, qui a des allures de métamorphose tant son résultat est spectaculaire, est au centre et à l'origine des intuitions les plus originales de l'histoire de la pensée. Pourtant, cette imitation est un procédé de pensée bien ordinaire. Elles prend diverses formes ou modes comme la métaphore, l'analogie et l'imitation. Nous allons donc les analyser en nous servant de celles que nous avons trouvées dans des oeuvres majeures très diverses et chez tous les auteurs que nous avons étudiés. Précisons: "mimétique" veut dire imitation; "mimétisme", c'est la théorie que nous élaborons de cette pratique mimétique très répandue et très connue. Nous emploierons plus souvent mimétiste ou mimétisme car nous proposons une théorie de la mimétique.

L'exposé comportera les parties suivantes:

1. L'existence du mimétisme.

Sa présence chez tous les auteurs.

Sa permanence dans l'invention scientifique

2. Sa systématisation dans une typologie.

3. Le mimétisme dans des disciplines:

4. Le mimétisme chez quelques auteurs particuliers.

5. Conclusion

1. L'existence du mimétisme.

L'aspect épistémologique du concept de mimétisme renoue avec une tradition vivace de la philosophie qui, plus que toute autre discipline, a voulu chercher et connaître la racine, le fondement du savoir, le sien propre et celui des autres disciplines. Les autres disciplines des sciences humaines se limitent d'habitude à leurs méthodes et à leurs techniques. Elles délaissent généralement les questions des fondements et des origines du savoir au profit de celle de la validité des vérités scientifiques qu'elles proposent selon le critère de leur conformité aux règles méthodologiques prescrites.

Réfléchissons au vocabulaire même que nous avons employé. Nous avons parlé de "racine" et de "fondement", ou même d'"origine". Ce sont bel et bien des mots ordinaires, qui ont une facture mimétiste parce qu'on se sert d'eux pour élaborer ou construire un savoir savant, ou prétendu tel. On construit des savoirs élaborés, abstraits, théoriques en s'appuyant et en se servant de ces mots ordinaires. On part d'eux; mieux, on en reproduit le sens. On projette à un niveau plus élevé, celui de l'abstraction et de la généralisation les éléments simples, banals, tirés du langage ordinaire, avec lesquels on construit avec plus de rigueur et d'exigence une vérité plus universelle et plus forte. Mais on la bâtit avec des matériaux élémentaires. Ceux-ci, accessibles dans le langage ordinaire, sont utilisés métaphoriquement. Comme lorsque nous avons dit "la racine du savoir", le mot "racine" est une métaphore qui nous sert à nous élever dans l'abstraction pour saisir une vérité scientifique (dans ce cas épistémologique).

Disons d'abord qu'il y a la métaphore, puis l'analogie et ensuite l'imitation. Ces trois éléments ont en commun leur participation à la construction du savoir à sa toute première phase, ainsi que leur affinité et leurs liens réciproques. En effet, nous allons remarquer que l'analogie et la métaphore ont en commun la similitude, et il faut une analogie pour qu'il y ait une métaphore; la métaphore et l'imitation ont en commun le fait que le savant imitateur reprend les mêmes analogies et les mêmes métaphores que celles du savant imité qui est souvent le maître du premier; en fait, le disciple imitateur reprend la même nomenclature et le même paradigme que le maître imité. Comme ces trois éléments (métaphore, analogie, imitation) sont liés et se présentent avec confusion dans les textes, nous allons dresser une typologie et illustrer la réalité mimétiste de ces trois éléments par de très nombreux exemples.

Si on objecte que l'imitation, l'analogie et la métaphore ont trop peu de chose en commun pour qu'elles soient réunies dans le concept unique de mimétisme et qu'il n'y aurait que pure coïncidence ou concordisme, on doit se remémorer que l'atome qui réunit le proton, le neutron et l'électron a réuni en son sein trois entités dont la nature d'un strict de vue physique était fort dissemblable; le concept d'atome n'est pas devenu obsolète ou inadéquat pour l'esprit par la réunion de ses trois composantes si différentes par leur masse et si opposées par leur charge électrique, d'autant plus que l'atome à l'origine se proposait comme une entité physique élémentaire, donc insécable.

Imaginons que le mot poésie n'existe pas, mais que la création littéraire des hommes nous ait laissé des pièces lyriques, des épopées, des sonnets, des pièces de théâtre versifiées, des chansons rythmées, des opéras, des comédies grossières, des écrits sadiens, des contes de fées, des prières, etc, bref des oeuvres littéraires où la magie des mots nous soulève l'âme par leur puissance unique de résonance en nos sensibilités. L'intellectuel qui proposerait de ranger toutes ces créations sous un seul vocable, poésie, verrait tomber sur lui les foudres du désaveu général. Car il aurait fait l'injure de ranger dans la même catégorie Homère et Yvon Deschamps. Pourtant, le mot poésie existe; et il les unit, bien que leurs différences paraissent beaucoup plus grandes ou nombreuses que leurs similitudes.

Le mimétisme recouvre donc à la fois l'imitation, l'analogie, la métaphore; il est un concept composite. Le passage de l'un à l'autre de son triple contenu relève de la fantaisie du savant, de son imaginaire, fantasque par nature, qu'il ne peut absolument pas contrôler dans son émergence originelle en sa conscience. C'est bien après qu'il en contrôle la justesse par la rigueur des méthodes de sa discipline et dont il peut dès lors en vérifier ultimement la validité.

En fait, nous aurions pu nommer le concept "métaphorisme" ou "analogisme" au lieu de "mimétisme". Nous choisissons la deuxième appellation, car elle indique que c'est par imitation et reproduction d'un mot élémentaire, banal, issu du langage ordinaire que les savoirs savants parviennent à se penser tout autant qu'à s'exprimer. C'est d'ailleurs parce qu'ils s'expriment métaphoriquement que je me suis aperçu qu'ils s'étaient élaborés mimétistement. Les savoirs savants imitent les connaissances élémentaires, banales, quotidiennes et accessibles pour s'élever dans la généralisation et l'universalisation qui sont leur domaine propre. Ils n'ont qu'à prendre à pleines mains dans le langage ordinaire qui, lui aussi, est rempli de métaphores. Il est possible que le langage lui-même ait été élaboré mimétistement, dans une sorte de dérive analogique à la fois des sons et des sens.

D'ailleurs, les tout premiers savoirs élaborés et abstraits que furent les mythes antiques et les grandes religions utilisaient sans aucune retenue l'opération mimétiste dans leur compréhension notamment du cosmos. Mircea Eliade la nomme "homologation"1. Si la pensée primitive utilisait le mimétisme pour fonder les premiers savoirs de l'homme, elle y restait pour ainsi dire collée, incapable qu'elle était de s'élever dans une abstraction plus rigoureusement logique à la manière des Grecs ou plus mathématique à la manière de Galilée. Même très ancien, le départ mimétiste constitue toujours, comme nous allons le démontrer, le départ de tout savoir chez les Modernes et chez nos contemporains.

Avant même de l'illustrer par des exemples, nous allons proposer une définition du mimétisme:

" Le mimétisme est le mode de construction de toute pensée organisée, de tout système explicatif, qui reproduit par l'usage de la métaphore une structure élémentaire de la vie corporelle ou sociale, ou les éléments de l'environnement géographique et physique".

La définition laisse de côté l'analogie et l'imitation parce que la métaphore est la face visible de l'analogie et de l'imitation qui se servent d'elle. Une typologie précisera plus loin qu'il y a plusieurs mimétismes.

L'idée n'est pas complètement nouvelle puisque de nombreux auteurs connaissent les influences réciproques, d'importance très variable, qui se jouent d'un secteur à l'autre dans tout domaine de la vie humaine. D'habitude, ces influences se reconnaissent aisément par l'usage de métaphores ou de traces d'imitation ou de rapports analogiques qu'elles font passer et qu'elles laissent, quelques fois très subtilement, du domaine imité au domaine imitateur. "Les mots sont des imitations" disait déjà Aristote2. Ce dernier construit mimétistement sa connaissance des êtres vivants en les classifiant selon l'ordre qu'il a vu dans la vie courante de tous les jours. Gilbert Romeyer Dherbey s'en est aperçu et dit qu'Aristote utilise "les cadres généraux des conceptions courantes"3; Aristote dit qu'il lui faut "suivre l'exemple du vulgaire "4. Il n'invente ni ne propose la théorie du mimétisme; nous constatons simplement qu'il la suit ou l'applique pour construire son savoir, en l'occurrence la classification des espèces animales. En plus, Romeyer Dherbey reconnaît que c'est pour Aristote "un point de départ" très exactement comme nous disons que le mimétisme est en amont du processus de connaissance scientifique. Leibniz, pour sa part, utilise mimétistement et avec une parfaite clarté la métaphore pour fonder et prouver son propos sur l'âme en utilisant "la comparaison d'une pierre de marbre". Mieux encore, il était tout proche de notre théorie du mimétisme quand il dit que "les idées et les vérités nous sont innées, comme des inclinations, des dispositions, des habitudes ou des virtualités naturelles"5. Les mimétismes abondent et nous aurons l'occasion de les souligner chaque fois que l'occasion se présentera. Non seulement l'idée n'était pas nouvelle, mais certains auteurs s'interrogeaient sur la fonction de ces métaphores et analogies dans les opérations de la connaissance.

Holton, tout proche de notre théorie du mimétisme, la pressentait fort bien puisqu'il parle de "cet arsenal d'outils imaginatifs". Remarquons au passage le double mimétisme métaphorique incrusté dans son expression par les mots que nous avons mis en italique. Le positiviste Claude Bernard en était encore loin quand il parlait "du sentiment de notre esprit" ou "idée préconçue"6. Husserl pour sa part les eussent nommées "les connexions essentielles des formes de la conscience7". D'autres, comme Russell et Wittgenstein, traitent d'un thème similaire quand ils parlent de leur "thèse du parallélisme (..) ou de la correspondance entre la structure du monde et la structure du langage"8. Wittgenstein écrit que "nous avons intérêt à nous référer à ces tournures primitives du langage"9. Hannah Arendt est plus explicite encore. Elle écrit:

"l'homme, chaque fois qu'il essaie de s'instruire sur des choses qui ne sont pas lui-même et ne lui doivent pas non plus leur existence, ne rencontre finalement que lui-même, ses propres constructions et les modèles de ses propres actions10 (...) Les catégories et les idées de la raison humaine ont leur source sensible dans l'expérience sensible des hommes et tous les termes qui décrivent nos capacités mentales, de même qu'une bonne partie de notre langage conceptuel, dérivent du monde des sens et sont utilisés métaphoriquement11"

C'est Hannah Arendt qui a le plus clairement et le plus lucidement compris l'opération mimétiste.

Un autre auteur en était aussi très proche. C'est Gérald Holton qui, dans L'invention scientifique, avance le concept de "thema" pour qualifier ces

"préconceptions fondamentales, stables et largement répandues, qu'on ne peut réduire directement à l'observation ou au calcul analytique, ni les en dériver. Souvent on les trouve à l'origine de la motivation de l'homme de science à entreprendre son oeuvre et à la poursuivre, de même qu'on les trouve à la fin, dans les produits de son travail."12

On le voit, il en était vraiment proche. On constate donc deux choses fort distinctes mais simultanées chez un même savant:

1. Il utilise le procédé mimétiste dans sa discipline.

2. Il a vaguement conscience de l'existence de ce mimétisme.

Analysons par le concept de mimétisme la théorie que Holton propose pour comprendre le développement scientifique. Holton propose "trois axes" soit:

X, pour les propositions qui concernent les états de faits empiriques;

Y, pour les propositions qui concernent la logique et les mathématiques;

Z, pour les propositions qui concernent la dimension des themas.

Sa théorie elle-même ne nous importe guère, mais bien plutôt les termes qu'il utilise. Le fait de recourir à la notion d'axe pour agencer logiquement ces trois aspects relève, selon nous, directement du mimétisme naturel, que nous définirons et illustrerons en détail plus loin. Holton transpose dans sa formulation abstraite un espace; il ne peut concevoir ces trois aspects, qui sont en réalité des "propositions" bien abstraites, sans se référer à un espace, sans les étaler sur cet espace que forment ses axes, comme s'il ne pouvait échapper à cette métaphore pour étayer sa classification; comme si cette métaphore était une notion transcendantale hors de laquelle il lui était impossible de s'exprimer, voire de penser, la classification de ses "propositions".

Nous avons dû nous-même dans notre thèse de doctorat13 procéder de la même façon quand nous avons essayé de penser la paix dans l'Histoire. Nous l'avons pensée en utilisant mimétistement, par une métaphore, le concept imagé d'"espace pacifié" qui se réfère à un espace pour comprendre la réalité complexe qu'est le phénomène-paix dans l'Histoire. Proposer le concept d'espace pacifié, c'est mimétistement penser la paix comme un espace.

Ce procédé mental est naturel. Les Romains ont pensé le pouvoir royal (rex) et tous les mots qui s'y rattachent (régo, regere, regnum, reg-ina) comme une force qui indique la voie droite à suivre, une direction assurée en ligne droite. (reg-ula)14

Nous utilisons tous ces matériaux immédiats, banals, prosaïques qui se présentent à nous spontanément et que nous utilisons sans effort. Créer un savoir scientifique nouveau, c'est reprendre différemment ce même monde immédiat.

Bien sûr, ce savoir abstrait issu du mimétisme doit ensuite se plier à toutes les autres exigences de la scientificité propre à chaque discipline; sinon ces métaphores ne sont que de la mauvaise poésie, en plus d'être des énoncés scientifiquement faux. Mais, vrais ou faux, ils ont une origine mimétiste, comme le révèle toujours la métaphore principale à laquelle ils sont encore visiblement rattachés. Mais il y a bien d'autres métaphores mimétistes utilisées dans la construction des savoirs. D'où la nécessité d'une typologie.

2. Typologie des mimétismes

1) Le mimétisme corporel (anatomique et physiologique)

Éléments Concepts

Les doubles membres, deux yeux, etc------------------F la binarité.

Les dix doigts---------------------------------------------F       la décade, la décennie.

La gauche, la droite-------------------------------------F   l'alternance, l'ambivalence,                                                                                                       le choix.

L'avant, l'arrière------------------------------------------ F le visible, l'invisible.

L'en face---------------------------------------------------- F la polarité, l'opposition.

La tête, la bouche----------------------------------------- F le supérieur ou le  noble

Les    pieds vs le bas du corps------------------------- F l'inférieur ou l'abject.

                                     

Les naissance, maturité, mort---------------------------- F le début, le commencement, la fin.

Etc.

2) Le mimétisme géographique

Le jour, la nuit----------------------------------------- F la science, l'ignorance.

La terre vs le ciel-------------------------------------- F l'immanence, la transcendance.

Les saisons--------------------------------------------- F les cycles.

Les tonnerres, éclairs, volcans------------------------ F les forces, les convulsions.

L'horizon et les quatre points cardinaux --------- F la finitude, la totalité.

Le sol----------------------------------------------------- F le fondement.

La lumière------------------------------------------ F la connaissance.

3) Le mimétisme familial

Le père-------------------------------------------------- F la génération, le commandement.

La mère--------------------------------------------- F la gestation,le développement.

L'enfant------------------------------------------------ F l'apparaître, la suite, la triade, la renaissance.

4) Le mimétisme social

Le groupe----------------------------------------------- F l'amas, l'ensemble.

L'armée------------------------------------------------ F la structure, la maîtrise.

La chasse------------------------------------------------ F l'atteinte.

5) Le mimétisme interdisciplinaire

Toute discipline------------------------------------ F une discipline.

  (N'importe quelle discipline peut en imiter une autre, notamment en y empruntant ses concepts et            ses méthodes. Par exemple, la science politique qui emprunta le concept de force à la physique             qui, elle-même, l'emprunta à la mécanique, elle-même, à la vie animale et humaine.

Si notre théorie du mimétisme est valide, il semble que les savoirs élaborés et abstraits prennent forme dans un processus qui est d'origine poétique. La poésie serait non seulement l'un des premiers savoirs élaborés des sociétés comme on le sait par les chansons de gestes (Iliade, Gilgamesh, Beowulf), mais aussi l'obscur travail gestatif que l'intelligence fait sur elle-même pour reconstituer plus abstraitement un savoir plus solide et plus universel. C'est bel et bien un travail caché qui laisse ses traces dans la métaphore qu'elle utilise et que, à l'occasion, elle abandonne dans la formulation achevée. Pour illustrer le processus par un exemple, nous allons nous servir des Seconds Analytiques d'Aristote qui sont à l'origine de notre intuition, de toute notre théorie du mimétisme. Ainsi, on pourra voir le mimétisme à l'oeuvre et, en même temps, par quelle oeuvre nous en avons eu l'intuition:

Le texte aristotélicien La traduction par le mimétisme militaire

"Pour constituer une définition  par division" F Pour constituer une phalange;

"prendre les prédicats contenus dans l'essence" F prendre les hommes valides dans la population;

"les ranger dans leur ordre" F les ranger en rang d'armée selon leur âge et leur force physique;

"les prendre tous sans exception"15 F utiliser tous les hommes valides;

Ainsi pouvons-nous décrypter une structure mimétiste dans un texte qui semble à mille lieux du monde militaire. Aristote lui-même construit mimétistement sa connaissance des êtres vivants en les classifiant selon l'ordre qu'il a observé dans la vie. Gilbert Romeyer Dherbey s'en est aperçu et dit qu'Aristote utilise "les cadres généraux des conceptions courantes"16; Aristote dit qu'il lui faut "suivre l'exemple du vulgaire"17. Il agit aussi mimétistement par la métaphore homme/femme et forme/matière. Il n'invente ni ne propose la théorie du mimétisme; nous constatons simplement qu'il la suit ou l'applique pour construire son savoir, en l'occurrence la classification des espèces animales. En métaphysique, il utilise le mimétisme naturel pour construire sa nomenclature: "Donnons le nom d'acte au premier membre de ces diverses relations, l'autre membre, c'est la puissance"18 En plus, Romeyer Dherbey reconnaît que c'est pour Aristote "un point de départ" très exactement comme nous disons que le mimétisme est en amont du processus de connaissance scientifique.

Un deuxième exemple nous est donné par Descartes. Une lecture attentive de sa méthode peut nous révéler une structure mimétiste cachée: "L'ordre suivi" dit-il sera

Le texte cartésien La traduction mimétiste

1) "Les principes" ou "premières causes"-------------- F le général

2) "Les premiers et plus ordinaires effets"------------ F l'état-major

3) "Puis descendre aux choses les plus particulières"19 F la troupe

Bien sûr, la traduction mimétiste que nous en faisons n'est pas le message que voulaient nous laisser les auteurs, mais elle est la trace qu'a laissée le processus de la connaissance pour le constituer. Il leur revenait de choisir tel mimétisme ou tel autre, selon que leur sensibilité était imprégnée de l'un ou de l'autre.

Le mimétisme militaire a une grande importance chez Platon, Aristote et Descartes, parce que les deux premiers, en tant que Grecs, ont reçu tout jeunes une éducation militaire; et on sait que le troisième fit une carrière militaire. Descartes dans sa Sixième Méditation nous dit que "c'est donner des batailles que de parvenir à la connaissance de la Vérité". Platon, sans pour autant accéder à une compréhension scientifique de cette opération mimétiste, nous dit à propos des sophistes qu'ils se livrent entre eux "une lutte acharnée", "un combat de géants"20. Il parle des sophistes comme d'une "espèce de gibier difficile à chasser. Évidemment, il est très fertile en problèmes. Sitôt qu'il en met un en avant, c'est un rempart qu'il faut franchir en combattant, avant d'arriver jusqu'à lui."21

C'est se priver d'un véritable filon explicatif que de ne pas voir dans ces métaphores les manifestations semi-cachées d'un véritable réservoir dans lequel l'imaginaire va puiser les matériaux solides de ses constructions intellectuelles ultérieures. Dans les Seconds Analytiques, Aristote nous livre dans ce traité de logique à mille lieux d'un traité de tactique ou de stratégie militaire une métaphore qui, par son évidence même, a toute la force d'une preuve évidente de l'existence du mimétisme militaire. Il y écrit: "Dans une bataille au milieu de la déroute, un soldat s'arrête, un autre s'arrête, puis s'arrête encore, jusqu'à ce que l'armée soit revenue à son ordre primitif"22.

Aristote, ailleurs, réutilise le mimétisme militaire dans sa définition du Bien en le mettant en rapport avec celui de l'armée: "le bien de l'armée est dans son ordre, et le général qui le commande est aussi son bien"23. Aristote utilise tout de go et sans transition le mimétisme familial pour expliquer rien de moins que l'Univers: "Il en est de l'Univers comme dans une famille"24. Puis il revient au mimétisme militaire pour dénigrer le matérialisme de Speusippe et d'une façon toute rhétorique en citant Homère: "Le commandement de plusieurs n'est pas bon; qu'il n'y ait qu'un seul chef!"25. Ce va-et- vient d'un type de mimétisme à l'autre chez un philosophe aussi rigoureux qu'Aristote ne doit pas surprendre. Il constitue la preuve du caractère fantasque de l'imaginaire humain dans la première phase de la construction du savoir.

Les Anciens ne sont pas les seuls à utiliser le mimétisme militaire. Darwinien convaincu, Lorenz indique que la lutte qui fait progresser l'évolution est une "concurrence entre proches parents"26; en fait, une sorte de mimétisme militaire serait à l'oeuvre dans la nature, mais dont l'essence n'est ni métaphysique, ni inéluctable. Il s'agit selon Darwin de voir dans cette concurrence, précisément dans sa forme ultime, l'agressivité, un enchaînement de "causes naturelles"27.

C'est encore ainsi aujourd'hui quand on constate la compétition scientifique, notamment la célèbre rivalité des chercheurs français et américains sur le sida. Tout comme dans la théorie épistémologique du falsificationnisme, qui est elle-même un mimétisme évident, exposée par Chalmers28, Thuillier décrit parfaitement ce mimétisme militaire:

"Tout comme une vulgaire idéologie, une innovation théorique n'acquerrait droit de cité qu'au terme d'une sorte de lutte. Les partisans de la théorie A étant exterminés, la théorie B pourrait enfin devenir la théorie dominante"29

Les mimétismes sont à l'oeuvre à toutes les époques et vraisemblablement à la source de la constitution de tous les savoirs. Xénophon et Clausewitz essaieront de comprendre la guerre; le premier l'appréhendera par le mimétisme de la chasse; le second par celui de l'économique. Tous ont utilisé des structures mimétistes, si fortes qu'elles sont souvent inhérentes au langage et, conséquemment, on n'y voit qu'analogies sans racine ou sans utilité autre que pédagogique ou stylistique. Pourtant, les exemples abondent. Pensons au mimétisme géographique planétaire de la théorie atomique de Rutherford. Signalons le mimétisme corporel, sous la forme biologique maternelle, qu'on décèle dans la logique hégélienne d'un concept qui est embryonnairement dans un plus grand et qui sort de lui pour en triompher: "C'est ainsi que le Fini, tout en succombant, ne succombe pas; il ne devient tout d'abord qu'un autre fini qui, à son tour ne succombe que pour passer à un autre fini, et ainsi de suite à l'infini."30

Mimétisme de l'enfantement très fréquent, déjà dans la Théogonie d'Hésiode qui expliqua par lui l'apparition de l'Univers; comme Marx l'a repris de Hegel quand il fait naître la bourgeoisie du monde féodal qu'elle renversa. N'est-elle pas évidente la forme mimétiste dans cette phrase de Marx: "La force est l'accoucheuse de toute vieille société grosse d'une société nouvelle"31.

Dans les sciences naturelles, les mimétismes jouent aussi à plein. Huygens, très explicitement, nous démontre comment le mimétisme géographique lui fit comprendre le phénomène des ondes lumineuses:

"je les appelle ondes à cause de la ressemblance avec celles que l'on voit sur l'eau quand on y jette une pierre et qui représente une extension successive en rond de la même espèce, quoique provenant d'une autre cause et se formant seulement dans une surface plane"32.

On peut objecter qu'une "appellation" ne constitue nullement la preuve d'une origine. Huygens vient à notre rescousse et nous donne lui-même la réponse. : "La connaissance que nous avons du son dans l'air peut nous amener à comprendre [la lumière]"33. La métaphore précède le savoir élaboré, abstrait et définitif. On pourrait ajouter, un peu cavalièrement il est vrai, que la pomme de Newton est bel et bien tombée sur sa tête avant qu'il n'en tire l'intuition à l'origine de sa théorie révolutionnaire. Les savants eux-mêmes ont souvent eu le vague soupçon de l'existence du mimétisme dans la constitution des savoirs. Newton affirme qu'"on ne peut(...) s'éloigner des analogies de la nature"34. Hume semblait tout proche d'une compréhension mimétiste de la connaissance. Il fait état des "principes de connexions et d'associations (...) ressemblance et contiguïté"; ainsi que d'une "sorte d'harmonie préétablie entre le cours de la nature et la succession de nos idées"; de même que "toutes nos idées sont des copies de nos impressions"35. Einstein aussi reste dans la mouvance de la réalité mimétiste quand il écrit que "les idées doivent plus tard revêtir la forme mathématique d'une théorie quantitative, pour rendre possible la comparaison avec l'expérience"36. De même qu'il apparaît clairement que la notion de champ imposée par Maxwell est un autre exemple patent de mimétisme géographique, bien qu'elle fût fort mal nommée puisque le champ magnétique, à la différence du champ agricole qui n'a que deux dimensions, en a trois. Ce qui prouve que la mauvaise appellation est la résultante des attaches très fortes que la réalité magnétique nouvelle trouvée par Maxwell conserve avec l'élément mimétiste d'origine. Tous ont utilisé le processus mimétiste qui est la structure constitutive et reproductive des savoirs. L'économiste W.W.Rostow utilisa l'évident concept mimétiste de "take-off"37 (décollage) pour construire sa typologie des étapes historiques de la croissance économique. D'autres, comme B.F. Skinner, reconnaissent la réalité mimétiste. Skinner écrit: "Nous tendons à décrire nos émotions à l'aide de termes appris en rapport avec d'autres genres de choses; presque tous les mots dont nous usons furent à l'origine des métaphores"38.

Comme nous avons dit que le mimétisme est rivé au langage lui-même, il suffit de penser au mot "modèle" si fréquemment utilisé en science. Le mot "modèle", ne renvoie-t-il pas à l'idée d'image, premier élément constitutif d'une métaphore mimétiste? Thuillier reconnaît comme Skinner que la science part à l'origine de "données brutes", d'"analogies suggestives, et de modèles stimulants"39. Il suffit de multiplier les exemples pour s'en convaincre aisément. Darwin affirmait que sa théorie de la sélection naturelle impliquait une "lutte pour l'existence" qui devait être comprise "dans le sens, disait-il, général et métaphorique"40. Darwin disait en outre que "la nature procédait de la même manière que les horticulteurs et les éleveurs" en triant les animaux lors de la reproduction au profit des plus gros et des plus forts. "L'hypothèse de la sélection naturelle, disait Darwin, consiste à transposer dans la nature ce processus"41.

Einstein affirme très clairement que "la mécanique ondulatoire (...) est un exemple typique de l'élaboration d'une théorie féconde au moyen d'une analogie profonde et heureuse"42. N'est-ce pas la preuve ultime que le mimétisme métaphorique est à l'origine des savoirs élaborés, et non une simple métaphore stylistique ou pédagogique? Einstein le prouve en se demandant: "Qu'arriverait-il si je poursuivais un faisceau de lumière en ayant moi-même une vitesse égale à celle de la lumière?"43. Il utilisa, on le voit, un point de départ banal, mimétiste, une fantaisie d'allure surréaliste; en fait, une sorte de poésie métaphorique. Dans une lettre à Besso, de mars 1914, il dit qu'il faut "mettre ses concepts en relation avec le monde de l'expérience de façon aussi directe et nécessaire que possible"44; et il précise: "à partir de certains signes ou des images plus ou moins claires"45. Il n'est pas le seul à avoir utilisé ce processus mimétiste. C.B.Macpherson dans son "Introduction" au Léviathan de Hobbes affirme que "Hobbes was using a mental model of society which (...) correspond only to a bourgeois market society"46. Sans oublier le mimétisme interdisciplinaire de la géométrie si présent dans son oeuvre comme dans celle de Spinoza. Hobbes le dit textuellement: "L'art d'établir et de maintenir les Républiques repose, comme l'arithmétique et la géométrie, sur des règles déterminées"47. On remarquera au passage que Hobbes, comme nous-même, est tenté de penser mimétistement les réalités politiques fondamentales en termes d'espace: "Cet état de nature (est) un espace de temps(...), une disposition avérée"48. On dit aussi que Mendeleïev s'inspira de l'écriture musicale pour construire le tableau périodique des éléments. Wittgenstein utilise quant à lui l'élément mimétiste du "tableau" qu'il définit comme "une transposition ("Modell" en allemand) des faits"49. Jaromir Danek propose avec bonheur une nouvelle catégorie historique, le "temps d'axe"50; il s'agit dans ce dernier cas de cerner une période capitale de l'histoire humaine, le -Ve siècle ou le Siècle de la naissance du monde à l'Éthique, et de le penser mimétistement comme un espace délimitateur à la manière d'un axe. Il y aurait aussi un usage mimétiste dans la phrase suivante de M. Paul-Henri Cunningham: "L'oxygène, l'hydrogène et le chlore sont chacun véritablement oxygène, hydrogène et chlore en vertu d'une puissance spécifique d'agir et de pâtir exactement comme la langue, les mains et les yeux"51.

Lorenz à son tour soupçonne que le mimétisme pourrait être non seulement une opération de la pensée mais plus audacieusement encore une opération de la nature ou dans la nature: "La culture humaine a édifié toute cette énorme superstructure des normes et des rites sociaux dont la fonction est si étroitement analogique à celle de la ritualisation phylogénétique"52.

Remarquons au passage le mot "analogique" utilisé par Lorenz pour des fins tout autres que stylistiques ou pédagogiques. Il y a là un bel exemple de mimétisme interdisciplinaire car Lorenz comprend la culture par comparaison avec la composition phylogénétique de la nature, et vice versa.

Il est aisé de constater que la métaphore est le point de départ des théories et des savoirs abstraits. La validité de leurs résultats repose sur des critères spécifiques en chaque science qui ne relèvent plus de la métaphore mimétiste située au tout début du processus intellectuel de la pensée qui veut s'élever par l'effort vers une loi universelle.

H.-P. Cunningham semble confirmer très précisément ce point en écrivant: "l'intelligence peut-elle se contenter de métaphores et de comparaisons poétiques; elle se servira tout à fait légitimement de l'exemple comme instrument lui permettant de passer d'un particulier à un autre."53

Il existe même des exemples mimétistes assez drôles: Kékulé, créateur de la théorie des molécules de benzène en anneau, eut l'intuition de sa théorie "alors qu'il était dans un état de demi-sommeil, il aurait, dit-il, vu un serpent danser devant ses yeux et se mordre la queue."54!

On constate aisément que toute pensée élaborée, passée à la loupe de la théorie mimétiste, laisse entrevoir ses origines réalistes. En fait, le réalisme qui impose à l'idée sa correspondance au fait empirique aboutit tout naturellement à l'obligation pour toute pensée, toute théorie, de donner la maîtrise des choses qu'elle prétend avoir comprises. Il en sera de même de la théorie du mimétisme que nous présentons. Elle se situe d'emblée en amont du savoir en tant que théorie épistémologique. Et la société qui nourrit ses théoriciens exige d'eux des théories efficientes. L'un des plus beaux exemples de théorie efficiente en sciences humaines demeure celui de Freud. Tous connaissent le mimétisme interdisciplinaire qui permit à Freud de découvrir le complexe d'Oedipe qui est à l'origine de toute la psychanalyse moderne. En fait, ses intuitions lui vinrent de sa culture classique, ce qui revient à dire que l'analogie entre ce vieux mythe grec et les souffrances réelles de ses patients constitue un éclatant exemple de mimétisme interdisciplinaire.

Nous devons passer les différents philosophes à la loupe du mimétisme pour confirmer encore plus solidement la prétention de cette théorie de comprendre les savoirs en mettant le doigt sur leur origine conceptuelle. Nous avons déjà rencontré une difficulté, que nous n'avons pas encore résolue, à savoir la distinction entre une métaphore mimétiste et une métaphore banale. Nous n'avons pas encore de solution, mais nous croyons voir un jour le problème résolu par la psychologie expérimentale, dans une sorte de test spécifique dans lequel un groupe de savants accepteraient de bon gré de nous livrer le propre réservoir imaginaire qu'ils affectionnent tout particulièrement et utilisent très précisément; ou enquêter historiquement sur les éléments métaphoriques qui ont présidé aux plus glorieuses découvertes des temps modernes et contemporains. Et comme toute théorie, fut-elle épistémologique, c'est-à-dire de réputation assez peu pratique et utile aux développements des sciences, elle pourrait devenir à la fois vérifiée et utile si les savants, au fait du processus mimétiste à l'origine de toute théorie scientifique, pouvaient transformer son caractère mystérieux et fantasque en véritables procédés conscients et systématiques. En effet, aujourd'hui on se contente de taxer de génial un homme dont le mimétisme conceptuel a conduit à la réussite au lieu de transformer cet inconnu créateur qu'est l'acte mimétiste en éducation propre à intégrer le processus mimétiste à l'élaboration des lois nouvelles dans chaque discipline. Les savoirs, toujours, doivent viser l'utilité au sens le plus large où ce mot peut s'étendre, comme on dit à juste titre que la philosophie est utile parce qu'elle est un humanisme. Elle forme des hommes plus aptes au bonheur privé et public. Elle élève l'âme, nous dit cette expression académique, aussi archaïque que vraie. Il en est de même des théories qui sont des outils qui visent à la maîtrise des choses, comme du temps des Grecs dont la philosophie sophistique visait la maîtrise du discours et, par lui, de la Cité. "Une philosophie, dit Werner Jaeger, ne peut vivre de raison pure: elle représente en une forme abstraite et idéale une culture qui a grandi avec l'histoire"55. Il était dans la logique des choses que le mimétisme militaire imprégnât la pensée culturelle d'un peuple dont les enfants étaient nourris de la poésie d'Homère. Une théorie de la connaissance qui ne chercherait pas à trouver tous les liens émotionnels, affectifs, sociaux et historiques qui tissent la toile de chaque savoir particulier et de l'ensemble du savoir en général de la civilisation humaine, serait un échec. Le savoir que construit le plus reclus des savants s'est nourri par toutes les fibres de sa sensibilité de tout l'environnement, social et historique. Les savoirs vivent la vie des outils. Nous avons voulu montrer qu'ils éprouvent aussi des émotions et se nourrissent d'elles. Et l'inverse est aussi vrai: une histoire se comprend bien par l'inventivité conceptuelle des philosophes, sinon l'historiographie en serait resté au stade élémentaire, aux regards naïfs d'Hérodote et de Grégoire de Tours.

3. Le mimétisme en épistémologie, physique et économique

Pour que le mimétisme, tel que nous l'avons défini, puisse apporter un éclairage nouveau sur la constitution des savoirs, il nous faut vérifier sa pertinence dans l'élaboration d'autres sciences. Limitons-nous à trois d'entre elles: l'une en science de la nature, la Physique, dont l'évolution fut abondamment analysée par la philosophie des sciences; les deux autres en sciences humaines, l'Épistémologie et l'Économique.

D'abord voyons ce qu'il en est en épistémologie. Évitons tout de suite une confusion. Le mimétisme tel que nous le proposons est une théorie épistémologique ou d'épistémologie. Or les cuisiniers mangent aussi. Il est apparu que les épistémologues utilisaient aussi des métaphores mimétistes pour fonder des théories épistémologiques.

Hume avait une conception assez proche du mimétisme lorsqu'il écrivait que "les croyances dans les lois et les théories ne sont rien d'autre que des habitudes psychologiques acquises à l'issue d'observations répétées"56. Cet argument sceptique était avancé pour combattre l'inductivisme scientifique selon lequel les faits sont l'unique objet ou le principal fondement du savoir scientifique. Hume déjà pressentait la nécessité d'un référent auquel il fallait nécessairement comparer une collection inductive de faits pour asseoir leur scientificité. Il reconnaît aussi une parenté mimétiste au critère de vérité puisque, dans les trois principes de connexions entre les idées, figuraient:

1) la notion de cause à effet,

2) la contiguïté

3) la ressemblance57.

L'autre point de vue extrême, le rationalisme, voudra fonder la scientificité d'une théorie sur la cohérence logique, à l'Euclide, d'où naîtra une indubitabilité exempte de la nécessité de la soumettre à une quelconque expérience, fût-elle instrumentale. Mais comme les théories "sont généralement conçues avant que soient effectuées les observations nécessaires"58, il fallait bien admettre qu'elles partent de quelque part. Ce quelque part, c'était pour Aristote un principe, appelé tel quel "point de départ" dans sa Métaphysique59, et par Platon les Idées intelligibles, tel le Bon par lequel on peut seul connaître les choses bonnes. Notre théorie du mimétisme affirme que ce point de départ, ce référent, ce fondement réside dans ces empreintes indélébiles que les divers environnements ont imprégnés en nous, si fortes qu'elles sont les matériaux utilisés pour construire les savoirs subséquents. Valéry le savait qui disait que "Durée provient de dur. Ce qui revient (...) à donner à certaines images visuelles, tactiles, motrices, ou à leurs combinaisons, des valeurs doubles"60.

Prenons le courant épistémologique représenté par le falsificationnisme, ou théorie selon laquelle "une hypothèse est falsifiable si la logique autorise l'existence d'un énoncé ou une série d'énoncés d'observation qui lui sont contradictoires, c'est-à-dire qui la falsifieraient s'ils étaient vrais"61. Ce falsificationnisme, du point de vue d'une théorie mimétiste qui voudrait l'expliquer, semble être un synonyme simplement un peu plus faible du mimétisme militaire déjà défini et que nous avons retrouvé un peu partout chez la plupart des philosophes. Certains savants progressent dans la mesure où ils attaquent les hypothèses et les théories qu'ils jugent inadéquates. Chalmers parle du "procès de la science de développement de la science"62. Un procès, n'est-ce-pas une forme agonale atténuée d'un engagement militaire, quand l'usage nous enseigne qu'on perd ou qu'on gagne en procès? Dans l'Antiquité grecque, les démocratie, procès, théâtre, dialectique, philosophie, étaient en symbiose mimétiste. En effet, nous dit Romeyer Dherbey , l'éthique des Grecs, mimétistement, sera construite sur le modèle du "cosmos ou ordre du monde(...) L'ordre du monde est le modèle de l'ordre moral"63 .Aristote refait mimétistement la même opération "lorsqu'il compare l'univers à une grande famille dans laquelle les astres correspondraient aux hommes libres dont les actions sont ordonnées de façon inflexible et les êtres sublunaires aux esclaves et aux animaux domestiques64 ". De nombreux autres exemples de cette construction mimétiste de la culture grecque se trouvent bien mentionnés dans les travaux de Jean-Pierre Vernant65.

Certains savants sont de vrais chasseurs de théories. D'autres s'y refusant, comme Copernic, risquent de ne jamais être reconnus, voire tout simplement connus. Mais la comparaison s'arrête là puisqu'ils triomphent, non en rapportant un scalp, mais une tête toute neuve, soit la théorie nouvellement triomphante qui est la leur. Dès lors, ils ont bel et bien eu un comportement mimétiste militaire à l'égard de leur devancier. Darwin en est l'exemple le plus explicite, lui qui voulait vaincre l'idée biblique de l'homme issu du paradis terrestre.

Pour illustrer le mimétisme qui a cours partout, même en épistémologie qui a pour but d'expliquer les autres sciences dans leur quête de vérités et de savoirs nouveaux, rien de mieux que les textes d'épistémologues qui utilisent un nombre considérable de métaphores mimétistes:

"La science ne repose pas sur une base rocheuse. La structure audacieuse de ses théories s'édifie en quelque sorte sur un marécage. Elle est comme une construction bâtie sur pilotis. Les pilotis sont enfoncés dans le marécage (...) pour supporter l'édifice"66.

Cette floraison de métaphores a-t-elle des raisons épistémologiques, c'est-à-dire exigées par l'esprit lui-même dans son acte de compréhension, ou des causes simplement pédagogiques ou stylistiques? Tout le problème de la validité et de la pertinence de la théorie mimétiste est là. Les constructions mimétistes pour expliquer l'évolution des sciences abondent également. Lakatos parle du "noyau dur de l'astronomie copernicienne constituée par les hypothèses que la terre et les planètes gravitent autour d'un soleil stationnaire et que la terre tourne son sur axe en un jour"67.

Kuhn évoque l'idée d'un "paradigme" qu'on peut définir comme la somme d'hypothèses théoriques générales et de lois et techniques nécessaires à son application qu'adoptent les membres d'une communauté scientifique, ou comme la somme de "problèmes et de méthodes légitimes d'un domaine de recherche [avec] les mêmes règles et les mêmes normes dans la pratique scientifique"68. La notion de "paradigme" est un mimétisme interdisciplinaire opéré par Kuhn qui emprunte banalement le mot à la grammaire. La linguistique dans ce cas prête son concept de "paradigme" au philosophe des sciences pour expliquer que le radical paradigmatique est la métaphore appropriée que lui suggèrent les réalités scientifiques. Lakatos utilise la métaphore "noyau dur". En langage métaphorique plus simple, on aurait dit le centre ou le coeur d'une chose, comme les premiers Grecs parlaient de l'omphalos (nombril) du monde. Popper parle mimétistement à son tour de "nichoir qui représente une situation à problème qui existe objectivement et une opportunité à saisir par les oiseaux"69, c'est-à-dire par les oiseaux-savants. Chalmers évoque la notion de "fécondité"70. Les différentes disciplines sont mimétistes les unes envers les autres, comme la reprise par Rutherford au niveau atomique des structures utilisées en astronomie et comme Hinrichs, chimiste du XIXe siècle qui "met en correspondance les raies spectrales des éléments et les planètes"71. Newlands, chimiste du XIXe, "énonce une loi des octaves selon laquelle les propriétés chimiques se répètent [à] tous les sept éléments à la manière des sons dans la gamme musicale"72. On observera aussi ce mimétisme interdisciplinaire chez Clausewitz et autres philosophes. Il y a des mimétismes jumelés ou multiples comme dans le cas de Kuhn qui parle de "paradigme rival" dans lequel sont fondus les mimétismes militaire et interdisciplinaire. Ces mimétismes interdisciplinaires favorisent la compatibilité entre spécialités ou disciplines, comme celui de "rapport de force" indubitablement paradigmatique en Science politique. Comme pour enfoncer le clou, Chalmers renchérit en disant que: "de nombreux scientifiques contribuent chacun à sa manière, avec son propre talent, à la croissance et à la formulation de la physique, exactement comme la construction des cathédrales avait nécessité une collaboration entre de nombreux corps de métiers"73

Nous soulignons le mot "exactement". Mais nous avons été plus loin que Chalmers dans notre perception du mimétisme puisqu'il faut, nous semble-t-il, renchérir et remplacer "exactement" par "préalablement et constitutivement". Une des raisons pour laquelle l'esprit utilise des matériaux aussi banals que les comparaisons mimétistes pour construire des savoirs s'impose par l'obligation qu'il doit à sa nature de constituer des marche-pieds préalables à la formulation du modèle scientifique achevé, des sortes de "fictions"74 absolument essentielles, qui servent de tremplin au savoir définitif d'une théorie solide.

Allons voir maintenant si la Physique peut nous donner quelques exemples pertinents.

Si nous pensons à l'expérience du bain d'Archimède, à celle de la pomme de Newton, du serpent de Kékulé, du chat attrapant par ses griffes les plumes de l'oiseau dans sa cage inspirant en 1793 Elie Withney qui inventa l'égreneuse à coton, aux agriculteurs et aux horticulteurs de Darwin, du faisceau de lumière poursuivi mentalement par Einstein, nous avons par elles des exemples de ces expériences banales qui sont à l'origine des intuitions à partir desquelles les constructions définitives, quantitatives et expérimentales, seront élevées. La théorie du mimétisme que nous proposons ne s'oppose ni à la conception inductiviste, ni à la conception rationaliste ou instrumentaliste, ou kuhnienne. Elle les précède toutes. Chalmers abonde en ce sens quand il parle de la naissance des intuitions de Galilée et de Maxwell:

"Galilée était engagé dans un processus d'élaboration d'une mécanique nouvelle, qui donnerait lieu par la suite à une expérimentation détaillée. Qu'il ait fait porter ses efforts sur des expériences de pensée, des analogies et des métaphores illustratives plutôt que sur l'expérimentation détaillée ne saurait donc nous surprendre. Il m'apparaît que l'histoire d'un concept, que ce soit "l'élément chimique", l'atome", l'inconscient", ou tout autre, commence par l'émergence d'un concept sous la forme d'une idée vague et se poursuit par une phase de clarification progressive. Le concept de champ électrique (...) était très vague et était formulé en recourant à des analogies mécaniques et à l'usage métaphorique de termes comme "tension", "puissance" et "force".75

On ne peut être plus clair. La métaphore précède la théorie élaborée ou le savoir scientifique épanoui et définitif. Nous cherchions la preuve que la métaphore mimétiste précède le savoir pour le constituer scientifiquement, et non le suivre pour l'illustrer pédagogiquement. Chalmers nous l'a apportée en la trouvant dans l'évolution de la Physique.

L'Économique, comme vraisemblablement la plupart des sciences, utilise le mimétisme, notamment interdisciplinaire, dans la construction de ses théories. Entre autres, elle imite la Physique par ses notions d'équilibre, par ses équations dans la théorie monétariste, et surtout par cette conception toute mimétiste du modèle, dont les lignes abstraites seraient la simplification de la réalité multiforme et mouvante de l'économie. La science économique a aussi emprunté le concept de multiplicateur aux mathématiques pour illustrer l'amplification du revenu national à la suite d'une augmentation des investissements. Mimétisme évident d'une science par une autre. Par la bouche de T.J. Sargent, économiste rattaché à l'école néo-classique, l'économique cherche "à déterminer quel est le modèle qui convient le mieux aux faits observés"76 auquel doit être greffé le concept d'équilibre qui, mimétistement, "évoque l'image d'un monde harmonieux"77. On retrouve là la conception mimétiste platonicienne de l'éducation qui prend la sculpture comme modèle obligé à tout processus éducatif valable. Dans une conception mimétiste de la construction du savoir scientifique, il nous faut prendre le mot "modèle" au pied de la lettre. Le modèle imite ce qu'il veut représenter; sa représentation constitue sa compréhension.

Cependant, un écueil se présente: comment distinguer la métaphore mimétiste préalable et la modélisation théorique achevée à l'intérieur de laquelle il y a aussi mimétistement une équation ou une formulation mathématique? Il faut pour résoudre ce couplage mimétiste considérer comme naturel ou spontané que nous trouvions des traces de la première dans la deuxième, même si une formulation mathématique constitue une défiguration ou un camouflage irrémédiable du mimétisme métaphorique ou imagé originel. Comme un juriste a déjà dit que l'État était une architecture de droits, symétriquement on peut dire que les savoirs les plus élaborés et les plus classiques sont des architectures de mimétismes.

Des exemples évidents de mimétisme existent en économique, dont celui-ci: l'économiste Leijonhufvud

"avançait l'hypothèse assez floue qu'il existe une voie d'équilibre entourée de part et d'autre par ce qu'il appelle un corridor, une marge au-dessus et au-dessous de la voie d'équilibre. Si l'économie est perturbée de manière à dévier de sa voie d'équilibre tout en restant dans le corridor, les forces normales du marché suffisent à la rétablir; si la perturbation l'entraîne au-delà du corridor, dans ce cas-là les anticipations et jugements inflationnistes et récessionnistes acquièrent tant de vigueur que les forces normales du marché sont incapables de faire retrouver à l'économie un état satisfaisant. Concrètement, ce serait comme une tasse sur un bureau. Si vous l'inclinez légèrement, elle se redresse. Mais si vous l'inclinez davantage, elle tombe. Tobin [Prix Nobel en 1981] a formulé des modèles similaires, et moi [R.M. Solow, professeur titulaire au M.I.T.] de même"78.

Dans ce texte révélateur, non seulement les images mimétistes abondent, mais Solow, le rédacteur, nous fait remarquer qu'elles sont la base, banale, des modèles économétriques plus élaborés. Car chacun sait qu'on ne fait pas un travail scientifique en faisant de la poésie. Mais le mimétisme révèle qu'on le commence avec elle. Le texte précédent fait état de métaphores. La structuration du savoir par le mimétisme est si évidente que non seulement la métaphore est visiblement employée mais aussi que les savants reconnaissent eux-mêmes qu'ils ont construit leur savoir avec des métaphores mimétistes. Un collectif de chercheurs spécialistes en sciences administratives, du nom de Strategor, le dit expressément:

"C'est en référence à cette notion [de concurrence], qui évoque un état de guerre entre les combattants que sont les entreprises sur un terrain représenté par le marché, que les premiers théoriciens ont adopté le terme de stratégie. Lui aussi d'origine grecque, il se réfère à l'armée, au général qui dispose ses troupes sur le champ de bataille. Il s'agit donc d'une analogie (...) très utile"79.

On y parle même, dans un mimétisme militaire explicite, "du combat à mort sur un champ de bataille où la règle du jeu est celle de la victoire de celui qui est meilleur et moins cher, et dont le chef d'entreprise est le héros du combat"80

Mais nous avons besoin d'un autre texte, plus explicite encore, pour démontrer comme dans un chapitre précédent avec la physique de Maxwell que la métaphore mimétiste est à l'origine de la formulation scientifique achevée. Le voici:

"Milton Friedman [Prix Nobel en 1976] avait raison dans son Essai sur l'économie positive, de soutenir que le réalisme des postulats n'offre aucune réponse aux questions portant sur le statut cognitif d'une hypothèse donnée. J'ai [K. Brunner, professeur à l'Université de Rochester] développé cet argument en détail dans un article publié dans une revue de philosophie. Malheureusement, Friedman a omis de faire une analyse logique explicite de la structure des énoncés en question et a procédé en termes de métaphores plus ou moins intuitives"81 .

En fait, Brunner reproche à Friedman de ne pas avoir achevé "par une analyse logique explicite" son savoir naissant, vagissant "en termes de métaphores plus ou moins intuitives". Friedman nous montre la première étape métaphorique et mimétiste de sa démarche pour trouver une vérité scientifique nouvelle et solide. Brunner met le doigt sur son inachèvement, sur son absence de forme finale "logique explicite", dont il se sent frustré et que Friedman aurait comblé s'il s'était rendu jusqu'au bout des exigences scientifiques de sa discipline qui est la modélisation mathématique de ses intuitions métaphoriques et mimétistes. Que voulons-nous de plus pour prouver la réalité mimétiste? Non seulement les savants nous fournissent nos arguments mais, en plus, dans l'ordre.

Une analyse mimétiste du développement des mathématiques serait révélatrice et passionnante; mais elle déborderait notre démonstration. Mais nous savons que "en 1948, Claude Shannon a créé une théorie mathématique de la communication [basée sur] une analogie externe avec la transmission de renseignements entre humains"82. Il suffit de réfléchir seulement au concept d'équation. Ne constitue-t-elle pas un bel exemple de mimétisme corporel, soit celui de l'équilibre des poids de part et d'autre du tronc humain, tel qu'il est en position de repos. Ce qui, dans l'hypothèse d'une théorie du mimétisme vérifiée et confirmée, fondée et acceptée, nous amènerait à concevoir la science comme la recherche narcissique et intellectualisée de sa propre image: la nature n'étant dans ce cas que ce long détour pour aller vers soi.

Il sera toujours tentant de réduire l'opération mimétiste à une simple analogie dont le rôle serait une parure stylistique, une enluminure verbale complètement détachée du processus de connaissance et uniquement rivée à l'expression pédagogique d'une pensée trop abstraite, trop sévère. Détrompons-nous. L'apparence analogique du mimétisme est une des ruses de l'intelligence dans sa quête du savoir. En effet, le mimétisme indique un rapport de cause à effet de type inversé, où la cause est présentée après l'effet. La comparaison qu'utilise l'intelligence pour élaborer une connaissance nouvelle est donc la cause de celle-ci et elle se révèle littérairement, sous forme stylistique, au sens de fictif et d'imaginaire, en prenant l'allure d'une analogie banale. Comme si l'intelligence construisant un savoir jetait dans la pénombre le moyen (mimétiste) dont elle se sert. Il existe, comme dans la poésie, des mimétismes fusionnés avec l'objet à connaître et des mimétismes absolument cachés chez les écrivains au style plat d'où n'émerge aucune comparaison ou métaphore qui nous révélerait leur mimétisme spécifique. Cela ne veut pas dire, en ce dernier cas, que le mimétisme soit inexistant. Une lecture attentive le retrouverait dans la structure grammaticale ou syntaxique elle-même dont la structure mimétiste, à notre connaissance, n'a pas été explorée avec sérieux. Car le mimétisme semble avoir été écarté dans les théories modernes de la connaissance parce qu'il s'éloigne des savoirs mathématisés à la manière des sciences de la nature et parce qu'il s'éloigne par sa simplicité des jargons ptoléméens d'avant Copernic. C'était une idée juste déservie par des exigences inadéquates pour faire reconnaître sa validité comme théorie des processus originels de la connaissance.

Cependant, le mimétisme ne peut prétendre à un monopole dans l'opération de la connaissance moderne. D'autres éléments, tels que la cueillette inductive des faits, la preuve expérimentale, le modèle mathématique, les concepts propres à chaque discipline, ses paradigmes et ses traditions qui sont généralement en aval de l'opération mimétiste lui donnent ce caractère achevé que la seule métaphore mimétiste n'aura jamais.

4: Le mimétisme chez différents auteurs: Husserl, Machiavel, Clausewitz, Alain, René Girard.

Il arrive souvent qu'une théorie, si séduisante soit-elle, suscite autant sinon plus de problèmes qu'elle n'en résout. C'est plutôt l'appétit du savoir qui est aiguisé par elle au point de lui demander de plus nombreuses certitudes ou vérités nouvelles qu'elle a pu en donner. Les générations consomment des savoirs et de théories, d'où la production incessante comme l'est leur consommation qui est aussi, dans leur cas, leur obsolescence. Sans cette consommation, on en serait resté aux mythes qui furent, à l'origine, les premiers savoirs organisés. Certains diront que cette production incessante de théories par la pensée des hommes relève directement de leur pensée libre, précisément de la liberté originale en chacun. Nous proposons cette précision que cette liberté originale a notamment comme support la diversité des mimétismes et le réservoir infini de métaphores où l'imaginaire fantasque puise à loisir.

On peut dès lors se poser la question: pourquoi tel mimétisme chez tel savant et tel autre chez un autre. Cela est du ressort de la psychologie individuelle si, comme dit Einstein, "la base axiomatique (c'est-à-dire mimétiste) doit être librement inventée"83. La difficulté n'est pas pour autant résolue si la liberté ainsi conçue ressemble à une sorte d'arbitraire fantaisiste, poétique, donc fictif en son commencement. Très souvent comme dans les exemples nombreux ci-haut mentionnés, le mimétisme semble évident et caractérisé. Mais, dans d'autres cas, il y a tellement de métaphores dans l'oeuvre du savant qu'on ne sait trop quels mimétismes jouent vraiment, ou lequel prédomine; ou, plus grave encore pour notre théorie, comment distinguer une métaphore mimétiste d'une métaphore stylistique ou pédagogique. Car ces dernières n'ont pas dû disparaître par enchantement depuis que nous avons vu dans les métaphores des instruments mimétistes au service de l'intelligence reconstitutive des savants. Ils reconstituent dans leur théorie, via une métaphore, des structures élémentaires. C'est ce que nous devons vérifier par l'analyse d'auteurs particuliers. Illustrons notre problème par deux oeuvres de Husserl84 et le nombre considérable de métaphores que nous y avons trouvées. Pour des raisons d'espace et pour ne pas lasser le lecteur, nous ne citerons que trois (3) exemples sur la centaine que nous avons repérés.

1) Mimétisme militaire

Le réservoir est vaste et l'imaginaire de Husserl fécond si on en croit la floraison de métaphores qu'on trouve dans ses écrits. Le mimétisme évident que nous venons de lire ne nous dit rien de la validité des thèses husserliennes, simplement d'où elles naquirent. Ce qui est déjà beaucoup. Husserl, dont l'oeuvre repose sur le mimétisme naturel du sol (fondement-Grund), dont le mot revient aussi souvent dans son texte que "Ombre" et "Sombre" dans la poésie hugolienne, avait pressenti la réalité du savoir mimétiste sans pouvoir lui-même y échapper. Il dit que "chaque représentation conceptuelle dérive des expériences antérieures"85. Le fait que les plus grands philosophes ont eu le pressentiment de l'existence du mimétisme est vraiment symptomatique.

Machiavel livre lui aussi clairement sa pensée aux sources mimétistes les plus claires et les plus diverses. Il compare la religion à un grand tout, à un "système", ce qui correspond à la description systématique que nous en avons fait mimétistement selon les trois étapes de son évolution (naissance, maturité, mort). Un mimétisme interdisciplinaire se révèle clairement si on se fie à la forte influence des dialogues (platoniciens?) dans son Art de la guerre; Mais, surprise, Machiavel s'est aussi rendu compte de l'importance du mimétisme dans la connaissance: "D'après Xénophon, la chasse offre une image de la guerre (...) Une contrée que l'on s'est rendue familière facilite l'étude des autres (...) toutes ont entre elles (...) une certaine conformité qui fait que l'on passe aisément de la connaissance de l'une à celle de l'autre"86.

Le mimétisme lui était familier bien que sa conception en soit rudimentaire. Il savait l'utiliser comme pour appuyer sur le bon sens. Les métaphores mimétistes laissent souvent paraître cet air de bon sens bien accidentellement: "Comme les actions des hommes ne sont que des imitations de la nature, et qu'il n'est pas possible ni naturel qu'un tronc débile supporte une grosse ramure, de même une république petite et peu nombreuse ne peut tenir sous sa domination des royaumes plus étendus et plus puissants qu'elle"87.

Spinoza pour sa part se fait fort de philosopher non comme un moraliste ou un utopiste mais comme un scientifique réaliste et objectif, mimétistement comme la physique qui étudie "le chaud, le froid, le mauvais temps, la foudre"88; conséquemment, "les causes et les principes naturels des États se déduiront de la nature, c'est-à-dire de la condition humaine ordinaire"89. On pourrait ne voir dans ces métaphores de Machiavel et de Hobbes qu'une comparaison banale, ou les restes d'une pensée magique, ou les allégories d'un discours non scientifique encore entaché de scories concrètes impropres à un discours vraiment scientifique, c'est-à-dire structuré exclusivement sur des concepts abstraits. Or, la permanence du processus mimétiste s'explique par la nécessité pour un discours savant explicatif des choses de rester près d'elles, de demeurer dès lors réaliste, c'est-à-dire proche d'elles par elles.

Clausewitz

Le mimétisme est donc cette activité par laquelle tout savoir se constitue en imitant, presque toujours inconsciemment, les formes et les structures élémentaires de la vie naturelle, corporelle ou environnementale. Par exemple, nous avons dit que les notions d'égalité, de binarité, si fréquemment utilisées en science, sont la reproduction mimétiste dans la construction scientifique de notre schéma corporel qui aurait imprimé si profondément en nous ces deux notions qu'il nous est impossible de construire un savoir sans elles. Il ne s'agit absolument pas d'une simple analogie ou d'une comparaison facile, d'un abandon paresseux aux constructions allégoriques, mais bien d'un réservoir psychique de références qui servent de matières premières à l'industrie intellectuelle. L'analogie ne fait que mettre en parallèle deux objets pour en faire ressortir les similitudes. Le mimétisme se sert d'un objet pour en créer un deuxième dont la signification est nouvelle, mais qui garde les structures de son objet d'origine.

Remarquons en même temps que la construction mimétiste ne garantit nullement la validité scientifique des vérités que l'on construit par elles. Nous indiquons simplement que tout savoir élaboré et abstrait constitue son chemin obligé. Nous donnons brièvement les principales formes de mimétisme et les abréviations qui jouxteront les phrases ou paragraphes à contenu mimétiste chez Clausewitz et dont nous soulignerons la métaphore mimétiste.

Le mimétisme naturel:

Les mimétismes clausewitziens sont, on le voit, variés avec une prédilection pour le mimétisme naturel qui fait écho au naturalisme du XVIIIe siècle et pour le mimétisme économique qui pourrait révéler, sans trop forcer l'explication, de profondes influences bourgeoises chez Clausewitz. Les mimétismes familial et militaire, si fréquents chez Aristote et René Girard, sont assez rares chez Clausewitz. Cela s'explique par le procédé même de la fabrication du savoir par mimétisme: on ne peut connaître le même par le même, ou connaître la guerre par la structure de l'armée elle-même. Le mimétisme familial, de type hiérarchique comme celui de l'armée, était peu convaincant, c'est-à-dire peu éclairant ou stimulant pour l'intelligence à générer des intuitions adaptées et justes. b) mimétisme corporel c) le mimétisme militaire René Girard nous aide beaucoup à éclaircir la théorie du mimétisme. D'abord, il a l'intuition de l'existence du mimétisme lui-même: "Le principe même du savoir occidental, le statut imprescriptible des différences, fruit d'une imitation maladroite et crispée des sciences de la nature"101;

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

91 . Ibidem, p.261.

92 . Ibidem, p.580.

93 . Clausewitz, opus cit, p.664.

94 . Alain, Mars ou la Guerre jugée, Paris, Gallimard, Coll.:"Idées"no.178, c1936, éd.1969,p.41.

95 . Ibidem, p.58.

96 . Ibidem, p.84.

97 . Alain, Opus cit, p.129.

98 . Ibidem, p.133.

99 . Ibidem, p.275.

100 . Girard, R., La violence et le sacré, Paris, Grasset, Coll. "Pluriel", 1972, p.52.

101 . Ibidem, p.455.

102 . Ibidem, p.432.

103 . Ibidem, p.381.

104 . Ibidem, p.376.

105 . Ibidem, p.368.

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm