L'idéologie, la grande expression des Temps modernes
LES POINTS COMMUNS DE TOUTE GRANDE IDÉOLOGIE
par Jacques Légaré
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Hellénisme Christianisme Libéralisme Fascisme Communisme
Un concept est une idée qui trouve un mot pour s'exprimer. Le concept d'idéologie est apparu en 1796 dit le Robert. Ce mot vit le jour symptomatiquement à une époque où l'humanité acquérait la capacité d'opérer une distanciation d'avec les grandes créations élaborées dans lesquelles elle s'était faite les premières représentations du monde Le dictionnaire Robert la définit ainsi: " Ensemble d'idées, de croyances et de doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe ". Il est aisé de trouver les différences fondamentales entre les grandes idéologies qui se partagèrent la sensibilité occidentale des deux derniers millénaires. Il est plus difficile cependant de cerner ce qui, dans l'Histoire, les rend similaires et, en certains points, identiques. Par delà des conceptions, des valeurs, des groupes sociaux diamétralement opposés, qui en font des ennemies jurées l'une de l'autre, il nous est apparu que l'idéologie, quelle qu'elle soit, pourrait, si elle était lucide, voir dans l'autre qu'elle nie sa soeur ou sa mère.
Il est d'usage courant de présenter les idéologies comme des courants de pensée grossière, propagandiste, qui charrient, plutôt que de les penser, des idées fort diverses mais unies par le seul but de confondre, de séduire et de mobiliser des masses inorganisées ou incultes. Et l'idéologie affine ses moyens si le peuple se scolarise. En outre, l'idéologie, c'est toujours la pensée des autres, que l'on nie, combat, méprise ou rabaisse; ce n'est jamais la sienne qui bénéficie par notre vanité des qualités du juste jugement, de la science ou de la droite philosophie. L'idéologie est donc devenue synonyme de pensée malicieuse et malhonnête, surtout depuis Marx qui la taxait de "pensée erronée (...) abstraction complète [hors de son histoire" ou "une représentation intéressée" ou "des créations des rapports de productions et de propriétés bourgeois (...) [produites par] la classe tout entière"1. Raymond Aron propose une définition assez similaire à celle du Robert: "système global d'interprétation du monde historique"2. Les deux définitions sont incomplètes. En effet, elles ne peuvent prendre en compte les actions réelles des hommes qui les ont modifiées au cours des âges. Ces définitions véhiculent l'idée insoutenable que l'histoire concrète ne modifie pas ou peu les "ensembles" ou le "système global" dans lesquels ils vivent. Il est illogique de penser à la fois qu'elles ont été fabriquées par un milieu historique tout en devenant, tout à coup, inaltérables par ce même milieu humain qui continue de les porter, de les véhiculer, de les interpréter plus deux fois qu'une. C'est Hegel, le premier, qui s'est aperçu que les idées étaient consubstantielles aux réalités qui les ont crées, dans une interdépendance inextricable que seule l'arbitraire abstraction permet de les arracher à leur confusion causée par leur naissance commune, voire leur vie commune. Modifions cette définition car, dénaturée depuis Marx, il faut lui redonner son sens originel et le compléter:
Certains pourraient affirmer que cette définition ouvre la porte à la contradiction au coeur même de la définition, car les comportements et les actions contredisent souvent les idées, les croyances et les doctrines qui sont sensées les inspirer. Ce qui donnerait en plus une allure anthropomorphique à la définition descriptive assez longue que nous présentons. En outre, il y aurait beaucoup plus de cuisiniers dans la cuisine qui participent à la définition du système ouvert qu'est toute idéologie. Finalement, le temps lui-même serait de la partie pour métamorphoser toute l'idéologie s'il est assez long pour faire son oeuvre par laquelle rien ne reste stable et semblable à lui-même. Ces critiques sont autant de qualités qu'elles soulignent pour définition ci-haut. En effet, on obtiendra le très précieux et irremplaçable avantage que cette définition respectera la réalité de ce qu'elle veut définir. De nombreuses errances éthiques et ambiguïtés dans les analyses nous viennent du refus de considérer trop séparément les concepts abstraits de la vie dont ils sont extraits. En effet, les hommes se disent Chrétiens, Libéraux, Fascistes, Communistes avant de se dire hommes, état qu'ils oublient facilement parce qu'il les rapproche de trop près de ceux dont ils veulent se distinguer Le mot "homme" les élève à une niveau de généralité qui les éloignent des objets de convoitise et des perceptions singulières et restrictives qui créent les différences irréconciliables entre eux. C'est par leur idéologie respective qu'ils seront tentés de se faire la guerre; et par leur état d'homme qu'ils apprendront à résister à cette tentation. Enfin, nous savons que le mot "idéologie" est un concept, de même "libéralisme"; quand nous dirons que l'idéologie fait ceci ou cela, tous comprendront que nous voulons dire "les hommes réels tenants de telle ou telle idéologie". Les études3 concernant les idéologies n'ont guère insisté sur leurs évolutions dans le temps parce que, justement, on a pensé qu'elles étaient éternelles ou inamovibles tant leurs créateurs et leurs adeptes ont cru fermement à leur pérennité. C'est justement l'une des grandes forces de l'idéologie: son imperturbable aplomb face au temps lui-même, la puissante conviction de se croire immortelle. En plus, les adeptes de toute idéologie croient bien naïvement que, par elle, la paix sera sauvegardée, voire qu'elle est inévitable et durable si tous adhèrent à son credo.
Que ce soient les grandes idéologies du monde moderne, du XVIIIe siècle à nos jours (libéralisme, communisme, fascisme) et leurs sous-catégories (fordisme, taylorisme, freudisme, franquisme, maoïsme, etc.) ou les grandes idéologies de l'Antiquité et du Moyen Âge ( les premières grandes cosmologies, les grandes religions) et leurs sous-catégories respectives (leurs hérésies déviantes, le culte impérial, l'ethnocentrisme de la Cité-État), elles frappent toutes, vues à cette échelle, par la régulière ordonnance de leurs composantes; elles s'articulent par d'amples mouvements dans des vies séculaires qui ressemblent moins à la vie quotidienne des hommes, saccadée et imprévisible, qu'à l'évolution inéluctable de la dérive des continents.
Considérons l'idéologie selon le temps de sa propre vie. Ayons à l'esprit les plus connues d'entre elles: le christianisme, le libéralisme, le fascisme et le communisme. Camus disait: "Comprendre, c'est avant tout unifier"4. En Philosophie, les idées et les actions sont rigoureusement distinctes. En Histoire, les idées et les actions, concepts pourtant distincts, sont modelés, ajustés, sanctionnés les uns par les autres, parce que le temps agit sur eux. Nous allons esquisser les traits essentiels de toute idéologie par delà ses évolutions historiques, selon les phases de sa naissance, de sa maturité et de son déclin. Produit des hommes, l'idéologie en épouse le destin.
1. Sa naissance
L'idéologie a pour origine, outre des conditions socio-économiques déterminantes, une perception partielle mais originale de la société et de la vie, une volonté implacable, une créativité féconde puissamment encadrée par une organisation efficace. Des frustrations sociopolitiques profondes la poussent à naître dans la rébellion, dans le sang dont elle n'hésite pas à verser celui de ses opposants, à risquer celui de ses fidèles ou partisans, même celui de ses chefs. Elle ne naît jamais au pouvoir. Elle y arrive. Elle naît de l'opposition au pouvoir, trouve sa maturité en lui et meurt en le perdant. Ses premiers chefs sont des visionnaires excessifs, des héros solitaires, mythiques ou légendaires, ou des personnalités exceptionnellement combatives. Leurs successeurs se doivent d'être des gestionnaires politiques, des administrateurs modérés, tout au plus réformateurs; ces derniers chefs ont des personnalités pâles, sans imagination, réactionnaires et cabotines.
2. Sa maturité
A. Ce qu'elle est:
L'idéologie chrétienne, fasciste, libérale ou communiste, est une idée qui n'accepte pas d'en être une, surtout pas d'en être une parmi d'autres, sauf si elle a la possibilité de prétendre leur être supérieure ou indispensable. Elle se dit "pensée", et laissée à elle-même, elle se proclame La Pensée. Elle identifie sa vision du monde à la nature des choses. Elle est à mi-chemin entre la science et le sens commun, du domaine de l'opinion, dirait Platon. Elle a une consistance ou facture impressionniste, volontariste, poétique, qu'elle anime le slogan, l'article ou le traité. Elle a une structure composite, car elle est née historiquement et évolutivement d'éléments très divers. En outre, elle ne se reconnaît jamais comme ayant été fabriquée de main d'homme par l'Histoire dont elle se reconnaît le joyau. Elle a fait appel à tous les types de caractères humains (le rebelle, le modéré, le conquérant, le généreux, le juste et l'impitoyable). Chacun, désapprouvé par l'autre, concourt à la renforcer à sa façon par des qualités opposées et complémentaires. Mais elle est distincte de l'individu à qui elle emprunte ses traits mais à qui elle sert aussi de canevas comportemental général, multiforme et complet.
L'idéologie n'est ni bien, ni mal. Elle définit le bien et définit le mal. C'est donc toujours à partir d'une idéologie qu'on en juge une autre. Elle s'adapte à tout ce qu'elle peut intégrer, se nourrit et se renforce d'une contestation mineure résorbée; mais elle craint la mode et la nouveauté, d'où naissent ses rivales. Elle s'identifie au réflexe de survie de toute la collectivité, à ses traditions, même à sa morale qui quelque fois lui préexiste en grande partie. Elle expurge le mal d'elle même en le personnifiant (Satan, le Dictateur, Le Juif, le Riche). Elle est d'autant plus féroce qu'elle est historiquement jeune, et conciliante qu'elle est vieille et qu'elle a reconnu la monstruosité et l'inanité pour sa survivance des coups de force brutaux qui la firent naître. On expliquerait ainsi en 1996 la virulence du fascisme dans sa brève existence; la fermeté pesante du communisme qui n'avait même pas cent ans; la modération faite d'accès de colère et suivis de repentir du libéralisme qui a un peu plus de deux cents ans et la tendresse du christianisme moderne qui est deux fois millénaire.
L'idéologie se dit la seule autorité légitime pour décerner les gratifications sociales, qu'elle soit au pouvoir ou dans l'opposition. Elle proclame haut et clair les principes de ses auto-légitimations qui constituent sa plate-forme. Elle est, par là, l'étalon du bonheur puisqu'elle considère sa raison comme norme et sagesse, et la raison d'autrui qui la nie comme déraison ou vice. L'idéologie prétend à l'universalité, proclame sa pérennité; elle se croit seule capable de combler les besoins fondamentaux de l'homme. Pour cela, elle se doit d'être complexe, voire compliquée et confuse que seuls des initiés ou des diplômés propagent. Elle doit transformer ses contradictions en paradoxes , ce qui fait soupçonner son "mystère" d'être un tantinet mystificateur. Elle se doit d'avoir un langage propre à chaque situation et à chaque milieu pour réussir cette entreprise colossale qui vise à prendre en charge toute une vie, toute une génération, toute une civilisation à laquelle elle finit parfois par s'identifier.
L'idéologie se croit la plus proche de l'inexplicable, qu'elle appelle "mystère" pour le christianisme, "bonheur" pour le libéralisme, "force" pour le fascisme, "libération" pour le marxisme. Elle s'en proclame le dépositaire et la seule capable de l'atteindre. L'idéologie se présente et se perçoit comme le moteur ou le bénéficiaire de tout mouvement positif, d'amélioration ou de progrès. Les malheurs qui l'affligent ne dépendent pas d'elle, mais de la fatalité, de la condition humaine, des indifférents ou de ses adversaires. Elle rejette tout argument qui la coince. Mais, plus que toute chose, elle recherche l'unité et la totalité de l'homme. Par la violence, elle sera totalitaire; ou sans violence, totalisante. Que lui importe ! Inlassablement au cours de sa vie souvent séculaire, elle meut ciel et terre pour rassembler et définir.
En fait, elle est l'homme "à son image et à sa ressemblance". L'humanité a dessiné dans l'idéologie l'image de ce qu'elle est et de ce qu'elle veut; et cela au prix de douloureux excès. Pour ces raisons, l'idéologie englobant et débordant l'individu est beaucoup plus diverse et polyvalente que lui. Mais elle a comme lui un caractère tout aussi accusé. Elle se superpose par l'éducation ou l'adhésion volontaire au caractère individuel avec, très souvent, d'étranges mixtures ou d'incompatibles épousailles, comme Torquemada qui fut chrétien ou Rosa Luxembourg et Salvator Allende qui furent marxistes. En fait, elle déborde tout individu happé dans son mouvement parce que des milliers de penseurs, outre les fondateurs, l'ont constituée et que des millions d'individus et des dizaines de générations l'ont ajustée à l'infinité des situations humaines et des événements sociaux. Le concept d'idéologie nous permet doublement de faire le joint entre l'homme, le groupe et l'Humanité. Premièrement, elle entoure l'individu, définit le groupe et aspire l'universelle humanité. Ensuite, les deux premiers se reconnaissent et s'acceptent par l'idéologie commune à laquelle ils ont adhéré, et inversement se rejettent par l'idéologie différente. L'Humanité, quant à elle, fait figure de grosse Gaïa (la Tère-Mère chez les Anciens grecs) qui les enfanta toutes.
B. Ce qu'elle fait:
L'idéologie rend compte du passé dont elle se dit le prolongement et l'aboutissement. Du même souffle, elle renie un certain passé dont elle s'est démarquée, et elle entreprend des campagnes de retour aux sources. Mais quand elle entreprend des campagnes de retour aux sources, c'est toujours en proclamant qu'elle marche vers l'avenir. L'avenir, pour toute idéologie, est la preuve de sa propre réussite qui, parce que le présent n'ayant jamais mis les pieds dans l'avenir, ne sera jamais déposée pour justifier la valeur de ses prétentions. L'avenir est le grand créancier de l'idéologie, jamais remboursé quand il paie tous les cadeaux tirés sur lui par elle. Maître d'oeuvre du présent, visionnaire de l'avenir radieux, l'idéologie maquille sa volonté de pouvoir par les couleurs de l'avenir.
Comme elle a la tâche de rassembler les hommes dans une communauté intellectuelle articulée, elle fabrique des raisons, des explications, écrit ou inspire des constitutions, investit les institutions. Si cela n'est pas suffisant à sa marche glorieuse vers le pouvoir, elle fonce tout azimut par une révolution. Si encore la chose demeure impossible, Ulysse et son cheval sont utilisés: elle s'introduit avec la langue de bois ou celle des sirènes dans les institutions adverses, en priant les mêmes prières pour prier d'autres dieux, comme Gorbatchev qui se disait communiste ou Hitler qui se fit élire.
Au pouvoir, elle aménage une tolérance arbitraire et poétique entre les différents niveaux de la pensée, de la vie sociale et des choix moraux de l'homme. Cette flexibilité théorique tisse pour le nécessaire les relations spécieuses, toujours forcées et souvent illogiques qu'elle tend pour harnacher le réel, le maîtriser et le réduire à quelques dénominateurs communs faciles à comprendre et à véhiculer dans un système éducatif ou dans une propagande de masse. Elle ne peut se permettre ni l'esprit de géométrie ni l'esprit de finesse qui dévoileraient ses énormités, ses illogismes et ses arbitraires. Elle agglutine tout niveau, et serpente en tout terrain. Voici un exemple qui prouve que l'idéologie dit n'importe quoi et n'importe comment pour survivre ou se propager, au mépris de toute logique élémentaire. Le président roumain Nicolas Ceausescu, secrétaire général du P.C. roumain déclarait: "Une analyse objective des faits prouve la supériorité et l'invincibilité du socialisme scientifique"5. Un minimum de culture scientifique nous apprend que l'invincibilité et la science sont deux concepts étrangers l'un à l'autre, comme les nuages et le beurre. Mais l'idéologue les fait cohabiter dans une logique typiquement rhétorique, celle par laquelle des éléments disparates, mais convoités par l'idéologue (science et invincibilité), se trouvent volontaristement assemblés. D'habitude, les énormités de ce genre, (la virginité de Marie dans le christianisme, la race aryenne dans le fascisme, l'égalité des chances dans le libéralisme, la disparition des classes sociales dans les régimes communistes) en toute idéologie, s'estompent dans l'esprit endormi par la propagande et se font finalement accepter par la force de l'habitude. Jusqu'à ce qu'un citoyen plus lucide que les autres se mette à crier: "Le roi est nu!".
L'idéologie force toute pensée originale à composer avec elle, à ruser contre elle. Elle cherche le monopole ou la prépondérance de l'expression écrite ou parlée. Elle transforme en alliés, en collaborateurs, en bons voisins ceux qu'elle ne peut convaincre, museler, isoler, congédier ou asservir.
Quand les artistes se laissent asservir ou acheter, l'idéologie remplit l'art, avec des contenus propagandistes, triomphalistes ou suggestifs, que l'artiste soit pensionné ou roturier, officiel ou solitaire. Elle définit la morale, dont elle se fait la garante; mais aucune d'elle n'a hésité à tuer les enfants de ses opposants aux plus durs moments de la lutte politique. Ils ne sont ni assassins, ni suicidaires têtes brûlées, mais héros. Le crime découvert, son seul repentir consiste à maquiller ou à faire oublier; mieux, elle affiche le sincère repentir est au service de sa grandeur. En effet, elle s'arroge le droit de vie ou de mort, rend coupables de leur propre mort ceux qu'elle tue ou qu'elle punit. Elle maquille la souffrance et la mort en les présentant comme étapes, voire sommets de la vie, quand elles sont vécues ou assumées aux fins de son entretien, de sa propagation ou de sa gloire.
Pour exercer sa domination ou sa séduction, elle convainc ceux qu'elle rassemble que c'est pour leur bien qu'elle existe. Qu'elle leur fournisse le sens de leur vie ou qu'elle leur crie le non-sens de leur condition, c'est toujours vers elle qu'elle fait se tourner tous les espoirs permis. Le fin du fin, elle leur dit que c'est grâce à elle qu'ils existent. Elle réussit ce travail impossible que lorsqu'elle ment à la perfection, c'est-à-dire par une sincérité sans faille, dans une parfaite auto-intoxication, comme une prière martelée pour faire plier la raison et le doute. Elle érige en vérités indiscutables ses propres discours. Toute idéologie distingue soigneusement les principes et les faits concrets pour ne pas que la réalité lui démontre son intenable pari. Elle veut éviter que ces faits pas toujours roses qu'elle a inspirés ou commandés ne ternissent l'image qu'elle se fait d'elle-même. Le libéralisme n'est pas responsable des inégalités ou des crises, la papauté de l'esclavage noir, de la répression sexuelle ou de l'Inquisition; le marxisme-léninisme du Goulag et le fascisme de l'holocauste. Les principes sont responsables des bons coups, jamais des mauvais.
Ayant plus à craindre d'une idée nouvelle que d'une catastrophe naturelle, elle attaque et se protège avec vigilance d'une autre idéologie en formation. Pour assurer le sentiment d'appartenance qui la tient et qu'elle propage elle crée une égalité abstraite entre les hommes, c'est-à-dire intellectuelle et verbale. L'idéologie, assez curieusement, fut portée par un médium technologique, si ancienne fut la période de sa naissance ou de sa formation: le christianisme par l'écrit, le libéralisme par la presse, le fascisme par la radio. Et l'idéologie attribue les succès de toute réussite technologique aux vérités de sa philosophie. Elle fait siennes les innovations qui pourtant ne dépendent pas intellectuellement d'elle, comme les cathédrales, les autoroutes, l'industrialisation, la démocratie, respectivement aussi peu chrétiennes, fascistes, communiste ou libérale que les bûcherons n'ont fait pousser la forêt. Elle s'approprie les nouveautés qu'elle découvre dans l'idéologie adverse qui l'a précédée; elle les intègre en s'en disant l'initiatrice obligée: la philanthropia grecque monopolisée par les chrétiens; la nation créée par les rois chrétiens mais récupérée et poussée jusqu'au paroxysme par les fascistes.
Pour survivre et prospérer, elle s'approprie exclusivement sur un territoire et une population donnés au moins un des grands instruments suivants: les armes ou les instruments de répression, l'argent ou l'économie, les communications, l'information, la législation, l'éducation. Elle identifie l'organisation des choses qu'elle a opérée par eux à l'ordre réel du monde, dont elle profite ou s'accommode. Elle aspire à devenir classique. Elle maintient cet ordre du monde dans une pérennité factice par des discours édifiants, par la répétition d'actes inoffensifs ou vains, incantatoires, qui ont la forme des simulacres ou des fétiches (processions, marches, commémorations, prières, fêtes) et qui véhiculent les symboles d'un acte fondateur, surtout quand sa période de projets grandioses ou d'expansion est terminée. Ses oeuvres lui survivent comme créations d'art au style unique, comme événements d'une époque insurpassable ou irréversible, comme étapes de la civilisation, acquis culturels ou phases de l'évolution humaine dont, toujours, elle se disait le sommet et la fin. Mais avant de disparaître en tant que consommatrice de biens et d'événements éphémères, elle survit aux différents leaders, gouvernements, générations, époques, modes, esthétiques, générations, langues, pays parce qu'elle se maintient haut dans l'abstrait, diffuse dans la diversité, profonde dans la sensibilité, rivée à l'identité même des groupes.
3. Son déclin et sa mort:
Elle a un oeil sur tout, mais elle n'exerce d'activité ou d'influence que très inégalement sur l'ensemble de la vie sociale et culturelle; et pour cela elle avance en un point qui fait sa force, et régresse en un autre qui cause sa perte. Elle voit poindre le commencement de la fin quand elle perd la confiance et le contrôle de la jeunesse et des intellectuels. Ces derniers d'ailleurs sont, au cours de sa longue vie, tour à tour ses créateurs, ses thuriféraires, ses détracteurs et ses immolateurs. Ensemble d'idées mal agencé, l'idéologie est rivale de toute idée nouvelle mais, surtout, elle demeure imperméable à l'idée qu'elle se doit d'évoluer sur l'essentiel de ce qui l'a toujours définie. Il est impossible au chrétien de douter du Christ, au libéral de la liberté, au fasciste du Führer et au communiste de la lutte des classes. En effet, une idée fondatrice qui évolue devient autre, revit en autre chose qu'elle même et, par cela même, meurt. Tout au plus peut-elle accepter d'être un second violon sur un territoire où elle fut détrônée par une autre. C'est le cas de l'idéologie chrétienne sur le territoire de l'Occident libéral et du libéralisme économique en territoire national musulman et dans celui de l'hispanité catholique. Mais elle risque de périr d'autant plus vite qu'elle nie ou qu'elle n'a pas voulu accepter les valeurs et les créations admirables, --c'est-à-dire chargées des progrès de la civilisation--, de ces devancières ou de ses rivales. C'est le cas de la liberté intellectuelle et de la science grecques bafouées par le Bas-Empire et le Moyen Âge chrétiens, de la dignité humaine et libérale en période fasciste, et des libertés fondamentales en Goulag communiste. Ces valeurs leur sont antérieures. Niées, elles causent des ressacs quasi mortels pour les idéologies qui n'échappent guère à la règle de mépriser ce qui leur est supérieur en puissance de civilisation, et de rejeter toute nouveauté qui se révèle avec le temps, hors de tout doute, un gain et un bien pour l'homme.
Elle crée ses propres ennemis en humiliant ses opposants. Elle cause sa ruine en ne leur laissant comme issue que son renversement. Erreur fatale qu'elles commettent toujours. Dans l'adversité et l'épreuve (crise, discrédit, démobilisation), elle tente un retour à ses origines car, incapable d'innover par rapport à ses principes originels, elle s'acharne à réactiver sa gloire passée en glosant ses textes fondateurs. Elle finit dans les discours cohérents et velléitaires, elle qui avait débuté dans la rue et sur les barricades dans des actions incohérentes mais volontaires. Quelquefois, son chef du moment qui se propose de la sauver ne peut qu'en douce la trahir. Elle dépérit très lentement, à la différence des pouvoirs ou des États qui tombent d'un seul tenant. Enfin, elle meurt de causes diverses et multiples, soit par le discrédit, l'excès de dureté ou de férocité, la guerre, la licence, le refus ou le manque d'imagination, la cupidité, la suffisance et la progressive marginalisation.
En fait, les idéologies qu'on a présentes à l'esprit et qui ont servi d'exemples et prêté leurs caractéristiques pour construire ce portrait qui leur est commun sont encore bel et bien vivantes. Un peu de perspicacité peut repérer en certaines une mort assez proche. Mais si nous nous remémorons certaines anciennes idéologies de plus petites dimensions mais à forte longévité, comme l'aristocratisme, la féodalité, l'iconoclasme, la théocratie, l'absolutisme, ces dernières, en Occident à tout le moins, ont connu une mort indubitable. En somme, qu'est-ce qui peut bien distinguer une idéologie d'un vague mouvement de masse qui prend forme, d'une pensée originale qui se publicise, d'une contestation aux obscures origines et à l'avenir prometteur? Rien, sauf l'avenir. Par exemple, il semble évident que les courants de pensée actuels que sont le féminisme et l'écologisme, voire le pacifisme et l'humanitarisme, possèdent tous les caractères de l'idéologie naissante ou en voie de maturation. Porteurs de valeurs civilisatrices, ils permettent à l'humanité de croître éthiquement et socialement. Ce qui démontre que l'idéologie possède une dimension englobante et universalisante incomparable. Elle peut être considérée comme un véritable objet autonome "doué d'une sorte de mécanique d'autopropulsion, d'automaintien"6. Cependant, comme toute idéologie, ils ne sont pas exempts d'erreurs de parcours, de dérive, voire de trahisons possibles. C'est leur destin.
1 . Marx, K., Manifeste du parti communiste, VI, 541 et 18 Brumaire, 37.
2 Aron, R., Essais sur les libertés, Paris, Calmann-Lévy, Coll:."Pluriel" no.:8301, 1965, p.242.
3 Tremblay, R., "Analyse critique de quelques modèles sémiotiques de l'idéologie" dans Philosophiques, vol.XVII, no.:1, p.71 à 113.
4 Camus, A., Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, Coll.:"Idées"no.1, 1942, p.32.
5 AFP et Reuter, Le Devoir, 26 octobre 1989, p.8.
6 Portella, X., " De la Révolution et du Totalitarisme. Esquisse d'analyse philosophique " dans Annales de l'Institut de Philosophie, Bruxelles, 1977, éd. de l'Université de Bruxelles, p.131 à 143.
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