ÉLÉMENTS CONSTITUTIFS DU CATHOLICISME
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Voici, très sommairement, les éléments historiques qui ont fabriqué le catholicisme en s'accumulant en de multiples strates très facilement identifiables, encore aujourd'hui visibles, fortes ou atténuées.
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Le prophétisme judaïque: l'homme exceptionnel dont la parole est fondatrice ou rédemptrice; continué sous le mode mineur que sont les Pères de l'Église, les saints et les papes.
L'éthique judaïque de la compassion, formée par des siècles d'oppression du peuple hébreu.
Le pré-rationalisme asien: notions de miracles, de surnaturel, de divinité et de transcendance
L'esprit querelleur des sectes théologiques hébraïques.
Les concepts théologiques tirés de Platon, qui les tenait peut-être lui-même de Pythagore, qui fut un maître très rigoriste.
L'Éthique aristotélicienne: modération, juste milieu, quête de l'excellence selon sa nature.
La logique aristotélicienne: notions de cause, de forme et de matière.
Le stoïcisme grec, dans sa version romaine: sexisme, anti-sexualisme, rigorisme sévère.
Le collegium (clergé) de l'ancienne Rome, où les prêtres se réunissent entre eux, et bénéficient de trois privilèges:
La structure bureaucratique et hiérarchique du Bas-Empire romain: mépris du peuple et des idées qui émaneraient de lui.
L'autoritarisme répressif du Bas-Empire romain: persécutions homicides des infidèles
Les moeurs familiales romaines: la fidélité (fides romaine), car le mariage catholique est romain.
La conception antique et médiévale de la richesse: foncière, terrienne, immobilière.
La conception romaine des attributs du pouvoir: insignes vestimentaires, ostentation architecturale.
Le piétisme, d'origine allemande, qui privilégie l'Évangile de saint Jean «Dieu est amour»: ainsi, la religion ne doit être qu'un mouvement d'accueil et de bonté.
Tardivement, les Lumières, les fondateurs de la modernité: l'esprit de tolérance et de liberté, qui transforma les chrétiens inquisitoriaux en catholiques libéraux, puis sociaux-démocrates, avec des positions sociales progressistes tout en conservant un rigorisme anti-sexuel sévère.
Historiquement, dans une longue descente et perte de crédit très lent, le catholicisme perdit les rois (Henry VIII, Philippe le Bel), les guerres (les croisades), les intellectuels (Galilée, puis les Lumières), les ouvriers au XIXe siècle (par les socialistes et les communistes), les femmes (par le féminisme et le refus pontifical de la pilule anticonceptionnelle), la mainmise sur les écoles (USA 1776; France 1905; Québec 2000), les libertaires de toute nature (dans les 1970s). Un long et inéluctable déclin.
Jacques Légaré
CHRISTIAN RIOUX, «Et Jésus dans tout ça ?» Le Devoir, 24 décembre 1999, pages A1 et A10.
Un personnage nommé Jésus est né, suppose-t-on, à Nazareth aux environs du début du premier siècle de notre ère. Or le point zéro de notre ère serait une date parfaitement arbitraire établie par un moine romain. Denys le Petit, en effet, proposa de substituer à l'ère de Dioclétien celle de l'Incarnation. On s'en doutait: les Évangiles ne s'entendent absolument pas sur la date de naissance du Nazaréen, comme d'ailleurs, sur à peu près tout ce qui concerne sa vie.
En réalité, explique Gérard Mordillat, il est plus probable que nous soyons actuellement en 2003 ou 2004. Mais on aussi imaginerait que Jésus soit né 20 ans plus tôt. Les six années de recherche du savant ne l'ont convaincu que de l'inextricable écheveau d'histoire et de la littérature à propos de Jésus.
«On peut faire son deuil de savoir qui il était historiquement. On ne le sait pas et on ne le saura jamais. On ne peut avancer que des hypothèses et des suppositions. Les figures qui nous ont été transmises de ce qu'il était, de ce qu'il a dit et de ce qu'il a enseigné sont si multiples dans les Évangiles qu'il est impossible d'en désigner une comme étant plus authentique que l'autre. Aucune ne renvoie à un témoignage direct mais toujours à des interprétations. Ce que j'admire dans le Nouveau Testament, c'est la littérature. Tout a été écrit une ou deux générations après la mort de Jésus par des gens qui ne l'ont jamais vu et jamais rencontré. Les disciples des disciples.. Au départ, des listes de paroles furent conservées. Mais il ne faut pas croire que les Évangiles aient été rédigés pour mettre par écrit la tradition orale. C'est justement pour éviter la parole trop libre des prophètes itinérants qu'on s'est mis à écrire ce qu'il fallait reconnaître comme authentique. Fait exceptionnel, cette histoire est celle d'un homme du peuple, -un homme de la lie du peuple-, disait méchamment le déiste Voltaire. D'ordinaire, on n'écrivait que l'histoire des puissants. »
Les années de recherche ont au moins conduit Gérard Mordillat à une certitude minimale: un prophète thaumaturge juif nommé jésus a réellement vécu en Palestine autour du ler siècle et est bien mort sur la croix. «À mon avis, la thèse des rationalistes qui nient l'existence de Jésus ne tient pas, même si la science historique n'a que des preuves indirectes. »
Mordillat en voit trois principales.
D'abord, la conservation de la crucifixion de Jésus par les textes est une présomption très forte de son existence, supplice commun durant l'antiquité romaine. Lorsqu'ils furent écrits, les chrétiens tentaient de se rapprocher de Rome. Raconter la crucifixion désignait Jésus comme un esclave qui s'était révolté contre son maître, une personne coupable de crime de lèse-majesté, ou lèse-empereur dont le culte exigeait qu'on l'honore comme dieu. Il aurait été facile de gommer ce détail de la crucifixion dans les textes, comme de l'adoration de l'empereur par les chrétiens en proposant aux autorités romaines un simple serment d'allégeance politique et non pas religieuse. Jésus aurait pu, par exemple dans les textes, être lapidé par les Juifs. Mordillat croit donc que les rédacteurs des Évangiles ne pouvaient pas travestir l'histoire à ce point.
Un autre indice vient conforter le chercheur. Quel que soit l'Évangile, Jésus est toujours qualifié de «roi des Juifs» (INRI, inscrit sur sa croix). Les juifs parlant d'eux-mêmes auraient dit «roi d'Israël » Les Romains parlent de Jésus en ces termes. On en déduit qu'ils semblent parler de quelqu'un qui a vraiment existé.
Enfin, certaines contradictions sont révélatrices. Pour expliquer le nom de Jésus, on cite Isaïe qui dit que le sauveur doit s'appeler Emmanuel. Au verset suivant il s'appelle pourtant Jésus. C'est donc qu'on n'a pas pu tout harmoniser (critère plus moderne qu'antique) et qu'on ait négligé de modifier le nom de Jésus.
«Si ce personnage avait été inventé par un moderne, on ne trouverait pas dans les textes autant de dissonances, de contradictions et d'erreurs. Les rédacteurs modernes d'une fiction biographique auraient tout arrangé. Mais la mentalité asienne, pré-rationaliste, se permet toutes les errances et les illogismes. Cela dit, dans les Évangiles il y a toujours deux temps. Le temps de Jésus, aux alentours des années 30, et le temps de la rédaction des textes autour des années 70. Les deux sont toujours mêlés. On décrit par exemple Jésus comme un charpentier ou un fils de charpentier - les deux versions existent. Or, à cette époque, il n'avait pas de construction en charpente en Israël.»
L'annonce faite à Marie est un autre exemple de ce double discours. L'ange qui apparaît à Marie ne peut être que celui de Yahvé. Cet ange ignore pourtant tout des règles de conduite prescrites par le Deutéronome vis-à-vis des femmes mariées. Il parle à Marie sans témoin, ce qui est prohibé. Il la salue, ce qui est l'équivalent de l'acte sexuel. Rien que pour cela, Marie aurait pu être lapidée. «Comment cet ange peut-il être si ignorant? De toute évidence, le texte a été écrit par un rédacteur de culture grecque qui n'est pas juif et qui ignore comment on doit se comporter en présence d'une femme mariée.»
L'affirmation de la série télévisée Corpus Christi qui a provoqué le plus de polémiques en France est certainement celle selon laquelle Jésus est juif. Pourtant explique Mordillat, s'il y a une chose qu'on peut dire avec certitude, c'est que Jésus est né et mort je qu'il a toujours vécu sous la loi juive et qu'il n'a jamais eu d'autre horizon culturel qu'Israël, elle-même dans la mouvance asienne (pré-rationaliste). Jésus n'a jamais été chrétien, n'a jamais connu de chrétiens, n'a jamais fondé une religion. Cette idée, s'il l'a jamais eu, n'était pas très claire pour lui, car il se dit à la fois la continuation de la loi de Moïse et son prolongement dans quelque chose d'apparemment tout nouveau, à tout le moins et tout à la fois un approfondissement, un élargissement et un assouplissement de la loi juive. Jésus était un juif, observait parfaitement la loi judaïque de son temps. L'histoire ultérieure de la chrétienté l'a arraché à ce judaïsme initial et a fini par accréditer cette idée selon laquelle il aurait été chrétien. Mais rien n'est simple dans une mentalité asienne pour qui la contradiction n'est pas une erreur de l'esprit. Comme Jésus dit «Je suis la Voie, la Vérité et la Vie», et «Sur cette pierre je bâtirai mon Église», il n'y a aucun doute sur son intention de dépasser le judaïsme pour l'amener à autre chose.
«La chrétienté apparaît seulement après la chute du Temple, en 70. Les rabbins pharisiens reconstituent alors le judaïsme sur la base du texte. Ils vont donc définir une nouvelle orthodoxie. Ceux qui ne se reconnaîtront pas seront exclus, mis hors Synagogue C'est le cas des chrétiens, mais aussi des baptistes. Il y aura donc des synagogues concurrentes. L'une d'elles deviendra chrétienne, plus tard, hors de Palestine. »
À cause de ce tabou, les chercheurs ont peu étudié cette réalité. Selon Mordillat nous avons encore beaucoup à apprendre sur le judaïsme du 1er siècle. Pour l'instant la recherche sur Jésus s'est majoritairernent faite en Occident On comprend que les intellectuels juifs se soient assez peu préoccupés de cette question. Seuls des chercheurs comme Daniel Schwartz ont réussi à dépasser ce tabou pour considérer les textes du Nouveau Testament comme des témoignages irremplaçables de l'histoire du judaïsme. C'est douloureux, car on découvre ainsi que c'est dans le judaïsme qu'est né ce qui deviendra l'instrument le plus terrible de persécution des juifs.
«Dire que Jésus était juif et qu'il n'était que juif demeure scandaleux hors des cercles de la recherche. Il a fallu attendre Jean XXIII pour qu'on cesse d'exécrer les juifs dans les églises à tous les samedis saints. Il n'y a qu'à voir les armes du Vatican sur la Shoah. Elles sont rédigées comme si Jésus n'était pas juif» Si certains, comme le polémiste Gerald Messadié veulent prouver que Jésus était hindou ou shintoïste, «c'est pour contourner la réalité évidente que Jésus était juif. Toute l'histoire de la chrétienté a tenté de justifier cette scission avec les juifs. Comme les musulmans refusent de reconnaître que l'islam est aussi l'héritier de la Bible hébraique. Le tronc commun, c'est la Bible hébraïque». En clair, toute religion dérive d'une pensée asienne, pré-rationaliste. Tout s'embrouille quand les intellectuels croyants se mêlent d'utiliser la science à moitié pour mieux fonder une croyance, dont les tenants et aboutissants sont ruinés par l'usage même de la raison scientifique. La science identifie religion et mythologie, le croyant voit dans cet amalgame un sacrilège.
On peut présumer, voire en rire, que jamais Jésus ne se serait douté qu'on célébrerait un jour son 2000e anniversaire de naissance. Pour la raison bien simple, explique Gérard Mordillat, que son message annonce l'apocalypse.
«La conviction que le royaume de Dieu est sur le point d'advenir reste une des clés de lecture du Nouveau Testament. Pour Jésus et ses disciples, l'apocalypse est proche. C'est probablement pourquoi il n'a aucune naissance dans le Nouveau Testament. Jésus ne se marie pas et ne guérit aucune femme de la stérilité, alors que c'est l'acte fondamental de tous les prophètes. Un psychanalyste y verrait une belle libido prophétique qui s'exprime dans un fantasme de puissance. La Bible met scène des gens qui attendent la naissance d'un nouveau monde.»
Il y aurait donc une filiation directe entre Jésus et Paco Rabane? De Sodome et Gomorrhe au Déluge, ces prédications étaient courantes à l'époque. Jérémie n'avait-il pas lui aussi annoncé la fin du monde ?
La persistance du millénarisme (attente d'événements exception à la fin d'un millénaire) est bien la preuve que certains modèles persistent en dehors des religions. «Qu'on soit croyant ou pas, la Bible nous est passée à travers le corps. Quand Yitzhak Rabin a été assassiné, le Time a désigné son assassin comme un zélote, un terme parfait. Un zélote est précisément un juif qui tue un autre juif parce qu'il n'est pas assez juif à ses yeux.
C'est pourquoi Mordille déplore qu'en France, on n'enseigne toujours pas l'histoire des religions à l'école - pas plus qu'au Québec, d'ailleurs. «Chaque fois qu'on soulève la question, le curé, l'imam, le rabbin et les rationalistes rappliquent. Or l'enseignement de l'histoire des religions est essentiel. Ce sont des faits d'histoire majeurs dans lesquels se sont élaborés notre morale, notre droit, notre métaphysique, notre toute première science pré-rationaliste et notre première littérature. Le problème, certains veulent véhiculer par elle un savoir humaniste et moderne, d'autre une croyance ancestrale et identitaire.
Il est aussi temps qu'un travail critique des textes soit entrepris hors de tout a priori confessionnel, estime Mordillat, ce qui est impossible pour un croyant. Ce travail est de surcroît toujours l'oeuvre d'institutions religieuses, ou par des laïcs surveillés par elles. Du côté des non-croyants, il y a un a priori rationaliste, postulat de leur propre culture scientifique, quelques fois anticlérical, mais rarement anti-religieux. Ces dernier croit ce travail laissé aux religieux et aux croyants dériverait, comme cela fut le cas dans le passé, vers la bondieuserie et la propagande sympathique. Mordillat déplore notamment que des savants comme Roland Barthes et Michel Foucault ne se soient pas intéressés à la Bible. Un grand historien de l'art y voyait même une perte de temps. Cette querelle, ce mépris réciproque, cette méfiance sont le legs de la religion d'État imposée à l'Occident par Théodose et Constantin. On n'en finit plus de sortir d'une religion dont le message «Aime ton prochain comme toi-même et prie pour ceux qui te persécutent» a pourtant élevé l'éthique universelle au sommet le plus éclatant qu'elle ait jamais atteint puisqu'elle est la seule éthique qui érige la charité et le souci de l'autre à un niveau héroïque.
Texte corrigé et modifié (style et fond) par Jacques Légaré, ph.d. 24 décembre 1999.
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