par Jacques Légaré
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Les faits historiques à L'analyse critique à La philosophie et le choix politiques
L'idée que la guerre du Golfe en 1990 soit une guerre juste est celle défendue par les 32 membres de la coalition anti-Sadam Hussein et entérinée par une kyrielle d'éditorialistes et de commentateurs. Ils y dénoncent, comme Machiavel ridiculisait jadis les "prophètes désarmés" qui échouent toujours, les pacifistes naïfs dont la réflexion manquerait de sens historique et de jugement en raison des conséquences tout aussi catastrophiques du pacifisme spontané et unilatéral.
Le concept de guerre juste, qui rend juste la guerre contre le nazisme, est aussi vieux que Saint-Augustin qui l'a plagié de Cicéron, et lui-même sans doute des Grecs. La guerre juste suppose trois conditions:
1: Seul le Prince peut la mener;
2: Elle vise uniquement à punir l'État fautif;
3: Elle doit avoir comme nobles objectifs la paix et l'ordre public.
La guerre du Golfe s'est parée des deux côtés de ces trois caractères, et à tort dans les deux cas. Pire, ce concept de guerre juste est éthiquement erroné, et encore plus pour cette guerre qui n'en a même pas les nobles attributs.
En fait, il y eut trois crimes un derrière l'autre, chacun voulant laver le précédent. Ce territoire, avant de s'appeler Koweït, appartenait au peuple irakien; il lui a été volé par une puissance étrangère, l'impériale Grande-Bretagne. Le Labrador québécois, l'Ulster irlandais et le Cachemire seraient des cas apparentés. Le deuxième crime fut commis par Saddam Hussein par la façon qu'il s'y est pris pour le récupérer. Le troisième se commet en ce moment contre le peuple irakien par la façon dont on s'y prend pour punir son gouvernement pour lequel il n'a jamais voté. Car est crime, dans les trois cas, toute mesure qui vole ou qui tue des innocents. En corollaire, ce principe rend injuste tout acte, a fortiori une guerre, qui maquille en accidents obligés les meurtres de masse pour parvenir à sa fin punitive.
Ce concept de guerre juste, qui fut malgré tout un progrès au Moyen Âge parce qu'il voulait se substituer à plus grave encore soit l'endémique guerre féodale privée et l'inlassable guerre impérialiste antique, est dépassé. Car, aujourd'hui, on peut faire et penser mieux.
Dans le cas de la guerre du Golfe, l'Occident aurait dû dès le 2 août se servir de cette crise pour renforcer les institutions de l'ONU, notamment la Cour de justice de la Haye pour la doter d'un véritable code criminel pour les crimes commis par les États ou leurs gouvernements, donner au Secrétaire de l'ONU le véritable pouvoir décisionnel, et appliquer la sentence par l'État-Major déjà prévu par la Charte des Nations-Unies. On a tout gommé, par fusion, puisque les États-Unis, avec quelques membres du Conseil de sécurité qui cumulaient les mêmes rôles, furent à la fois le policier dénonciateur, le Procureur, le Juge et le bourreau. C'est le modèle archaïque de la pure guerre privée, féodale et pré-romaine, indigne de la pensée juridique moderne.
Si on avait préalablement fortifié et renforcé l'institution onusienne, la guerre aurait été évitée par la mesure punitive suivante: un embargo de vingt ans, payable par le pétrole irakien à la fin de l'embargo suivant l'évacuation du Koweït. Une pareille solution, qui a toutes les allures des sanctions efficaces et non-violentes de la justice dans les pays développés, nous aurait épargné une guerre parce que le régime de S. Hussein n'aurait pu tenir si longtemps. Solution réaliste si on veut accorder au droit les caractères de sa nature patiente et non-violente. La justice internationale se serait haussée au niveau de la qualité de celle qui a cours dans les pays développés . En effet, elle aurait démontré que l'efficacité du droit sans violence s'obtient toujours par l'acception de sa lenteur et de son coût. Les États-Unis n'auraient eu rien à redire puisque les frais encourus par l'opération Bouclier du Désert auraient été payés en pétrole irakien et koweitien.
Nous avons la mémoire courte pour oublier que l'Occident a vu des dictateurs renversés sans avoir à bombarder les peuples qu'ils oppressaient: Marcos des Philippines, Duvalier d'Haiti, Pinochet du Chili, Franco d'Espagne, Ceaucescu de Roumanie disparurent sans le coût inacceptable d'une guerre frontale contre leur État et contre leur peuple. N'avons-nous pas attendu 50 ans que tombe le régime stalinien? La peur, non la sagesse du droit, ont retenu les Occidentaux de le déloger de Moscou et des 7 pays d'Europe de l'Est qu'il avait pris, comme Saddam Hussein, par les armes. Le même moyen, (embargo, boycott ou quarantaine internationale) vient à bout à plus ou moins long terme de tout régime dictatorial ou agresseur. Il est vrai qu'en 1996 Saddam Hussein est toujours là, malgré les sanctions de l'ONU qui sont une forme de quarantaine, et que cet embargo a tué... des enfants iraniens. Cependant, cette quarantaine a vraisemblablement un effet dissuasif sur les boute-en-guerre potentiels, et il est impossible de le vérifier, car ce qui n'arrive pas n'est pas une preuve en science.
Ce type de solution n'a pas été retenu en 1991 parce que se cachent de toute évidence, derrière le respect et la défense du droit affichés par les membres occidentaux du Conseil de sécurité, la cupidité pétrolière, le désir hégémonique de prouver leur supériorité militaire technologique et de lui donner un emploi crédible depuis la fin du conflit Est-Ouest et, dans le cas du président américain George Bush, le désir d'effacer l'échec vietnamien. Ces trois désirs ont consolidé les comportements mafiosi et féodaux des États et commis le troisième crime. Voilà pourquoi le pacifisme de la rue a la juste sensibilité qu'il faut préférer aux solutions clausewitziennes et draconiennes, aux raisonnements logiques et trop rapides qui tuent.
CONTRE LE BELLICISME ARCHAÏQUE ET REPTILIEN
Dans son sulfureux article, l'étudiante au doctorat en Histoire, Renée Chartier, reprend les thèmes rabattus par l'idéologie officielle qui justifie la guerre du Golfe en la déclarant "guerre juste" puisqu'elle punit un très grave manquement au droit international opéré par un dictateur agressif. Cette guerre est dite juste parce que selon Renée Chartier elle est "conforme aux déclarations" de l'ONU et "justifiée par le droit international". Le plus déplorable, selon l'auteure, serait que les pacifistes qui dénoncèrent cette politique tombent dans "l'anti-américanisme primaire".
Enseignant l'Histoire des Etats-Unis depuis 15 ans, et grand admirateur du peuple américain et de ses institutions, permettez que je défende à mon tour les pacifistes qui voulurent stopper cette guerre parce qu'ils savaient, eux, qu'elle ne réglerait rien dans la région. En effet, Saddam Hussein est toujours au pouvoir. Les Kurdes ont remplacé les Koweitiens sur la chaise du bourreau et la solution du conflit israélo-palestinien n'a pas avancé d'un cheveu. Les victimes d'hier, les Kowétiens, sont les bourreaux des travailleurs palestiniens. Des bourreaux comme Afez el Assad de Syrie et Li-Peng de Chine en ont profité pour se refaire une virginité, le premier occupant toujours le Liban et le deuxième le Tibet. La conclusion est claire: un bain de sang ne règle jamais rien; seul le renforcement du droit et des institutions de droit assurent la paix et met la force à son service. En clair, un droit puissant n'a pas besoin de faire la guerre car il est, par sa puissance même, respecté. Les dictateurs susnommés ne le respectent pas parce que ce droit n'existe qu'à l'étant embryonnaire en tant que droit effectif. C'est ce que les pacifistes ont voulu faire entendre aux partisans de la guerre juste qui font le jeu des bellicistes qui se cachent derrière les concepts de défense, de sécurité et du respect du droit international. Ils ont profité de sa faiblesse pour faire leur petite guerre au lieu de profiter de l'agression du Koweït pour renforcer ce droit.
En effet, ces bellicistes se cachent derrière la façade et on les repère dès qu'ils brandissent la guerre comme le moyen pour assurer la paix. Ils ont, comme dit Alain, "une vertu à visage de monstre". Car ils ne font qu'appliquer la loi belliciste énoncée par Clausewitz: la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Conséquemment, tout citoyen en son coeur et tout chef d'Etat en ses actions qui se sert de la guerre comme moyen est un belliciste. Carter pacifique n'a pas bombardé Téhéran durant la prise des otages en 1979 et il a ultimement eu raison. Son humanisme incompris lui coûta sa réélection, parce que les brutes sont encore nombreuses en notre belle Amérique. "Celui qui frappe fort est premièrement craint, deuxièmement respecté et finalement aimé" dit Alain. Carter n'avait pas cette "prétention d'esprit qui mène tout le reste à la bataille".
Chez les Américains dont j'admire au plus haut point la culture et le dynamisme luttent, à l'intérieur de leur vivante mais inégalitaire démocratie, deux courants très forts: le pacifisme des Quakers progressistes, pro-Indiens, anti-esclavagistes, internationalistes, et le courant sectaire, violent, xénophobe et raciste des Puritains de Salem et d'ailleurs. Ces deux pôles, parcourus d'expressions diverses selon les enjeux du moment, forment un balancier ou un Carter pacifique, le président des Droits de l'Homme, peut être suivi d'un Reagan belliqueux, comme jadis un belliqueux Hamilton côtoyait un pacifique Jefferson. Les pacifistes d'aujourd'hui appuient à fond le courant américain "Pas de sang pour du pétrole" qui est le plus humain et le plus porteur d'avenir. L'accusation "d'anti-américanisme primaire" relève donc de l'erreur grossière. Les pacifistes ne combattent ni un peuple ni une civilisation mais une politique.
Mais le fond du problème est ailleurs. La guerre comme moyen est le détour des impatients et des haineux. Il faut lire Mars ou la guerre jugée de Alain pour l'apprendre si on ne sait lire l'Histoire, si on la lit comme Machiavel qui a subi la dictature des faits sanglants racontés par Thucydide et Tite-Live au lieu de tenir le cap sur la beauté du monde et la noblesse de l'homme exprimées par Sophocle et Marc-Aurèle.
Venir à bout des dictateurs agressifs peut se faire avec les moyens du droit et des institutions renforcées. La guerre comme moyen enlève de la crédibilité morale à celui qui la gagne et renforce le fautif vaincu par l'humiliation. Une guerre ne répare pas une injustice mais en crée de nouvelles qui généreront d'autres guerres car injustices et guerres sont contagieuses comme tout contrairement se multiplient en synergie les bienfaits de la paix. Les bellicistes partisans de la guerre juste sont les bouchers des Sciences humaines comme les scientifiques ès balistiques en sont les savants sans tête ou sans cur.
Il faut comprendre à la façon d'Alain la psychologie des agresseurs: ils reculent devant la force ou la résistance, et foncent sur les faibles et les désarmés. Et celle des bellicistes qui s'ignorent: amants secrets de la violence parée du droit, ils se paient le luxe de discourir contre les pacifistes.
Le pacifisme conséquent ne vise pas le désarmement unilatéral, ni à renoncer à abattre les dictateurs. Mais simplement à unir les forces du droit (les démocraties légitimes) dans des institutions internationales renforcées pour qu'elles fassent prévaloir le droit, voire renversent les dictatures, avec des moyens moins effroyables que des guerres. Ces moyens existent et sont efficaces. Marcos, Pinochet, Duvalier, Franco, les staliniens de l'Est tombèrent sans guerre frontale entre Etats. Isoler les agresseurs et les dictateurs pendant des décennies est la solution la plus civilisée, la plus efficace et celle qui corrompt le moins le groupe de démocraties qui se lanceraient ensemble dans des opérations punitives. Même la deuxième guerre mondiale aurait pu être évitée, si on en croit les Mémoires de Churchill. Si les chefs d'Etat d'alors avaient su dès 1935 faire tous front contre lui et l'isoler. On fit avec lui ce qu'on fit avec Saddam: Staline l'arma en lui livrant blé et pétrole comme on arma Saddam contre l'Iran khoméniste. Stratégie sans tête des demi-bellicistes que sont les partisans de la guerre juste. À croire qu'ils protègent la paix à moitié pour pouvoir faire la guerre qu'ils souhaitent avec la bonne conscience de vouloir défendre la paix en faisant le contraire...
Pour sortir de ce demi-bellicisme à la logique inconséquente, il faut simplement développer la force du droit par des moyens plus sophistiqués, plus subtils, conséquemment plus civilisés. En rester aux moyens des cowboys et des puritains violents perpétue l'archaïsme de la violence d'Etat. Il faut dès lors travailler à ce que les combatifs soient tous du côté de la paix et des pacifistes qui savent mieux la définir. En effet, la guerre en tant que moyen au service d'une politique détruit la Cité qui, disait déjà le vieil Aristote, "suppose l'amitié". Si un chef d'Etat la viole, il faut lui faire face avec les moyens que donne le droit civilisé et humain, celui qui unit la patience des décennies pour imposer sa ferme loi. En conséquence, on ne se sert pas d'une guerre pour suppléer un droit international insuffisant, mais on développe celui-ci pour parer celle-là. Sinon, on aboutit à l'insolente et indéfendable logique de ceux qui aiguisent leur crayon contre les pacifistes au lieu, soit dit en passant, de le mettre au service d'Amnistie International. Cette logique, "idées de l'animal sans tête" disait Alain, rend coupables les pacifistes de fomenter les guerres par faiblesse, et valorise et justifie la guerre punitive gardienne de la paix. Ayons à l'esprit ce que nous dit Alain: "la guerre n'est que l'esprit qui consent". À quoi? À ce "Brutal mécanisme, à cette faiblesse décharnée, à ces passions triomphantes, à ces vertus décapitées".
Jacques Légaré, ph.d.
P.S. Le texte précédent écrit en 1991. Depuis lors, un embargo partiel a été appliqué contre l'Irak de Saddam, dont les conséquences sont la mort d'enfants par malnutrition et le maintien de Saddam au pouvoir. Il aurait lieu d'envisager des mesures non militaires pour résorber les effets pervers d'un embargo insuffisamment sophistiqué. En clair, il faut trouver le moyen de renverser toute dictature par des moyens non militaires, ou des moyens militaires qui épargnent la population civile. Il y a progrès dans cette voie à la lumière de la réussite de la libération par l'Otan de tout le Kosovo. Mais tous reconnaissent que le modèle antidictatorial de la force démocratique occidentale nécessite des améliorations.
J.L. 13 juillet 2000
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