Ébauche d'une éthique de l'artiste

Par Jacques Légaré, ph.d.

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

Puisque l'exercice nous paraît nécessaire nous optons, en vue d'élaborer une éthique de l'artiste crédible et sans équivoque, pour une série de réflexions, rédigées avec le plus de clarté possible:

Maximes

L'art n'est pas un objet de morale, seul l'artiste en tant que citoyen est soumis, ou se soumet, à une éthique.

L'oeuvre d'art n'a pas de personnalité, ni de volonté, donc elle n'est pas soumise à l'exigence de quelque éthique que ce soit. Elle est un artifice, une fiction, et elle appartient au monde des choses.

L'oeuvre d'art peut représenter ou contenir tous les vices, toutes les turpitudes du monde, et l'âme de l'artiste demeurer sans reproche.

L'exhibitionnisme, la vulgarité, la licence, la pornographie, la perversité, la malhonnêteté ou le cynisme, la haine ou la brutalité, s'illustrent dans une oeuvre d'art, en expriment le contenu, mais ne la qualifient pas.

Le film le plus immonde qui soit, «42e Rue», n'était qu'une discussion entre quatre murs, entre personnages toujours habillés qui discourraient sur eux-mêmes. C'était à sa manière un bon film par l'économie de ses moyens, tout indépendamment de son scénario qui était d'une bassesse abyssale.

L'artiste décide seul si son oeuvre sera édifiante ou salace; qualificatifs qui ne le rendent, ni lui ni son oeuvre moral ou immoral, mais éducatif ou divertissant, confortable ou expurgeant, tranquille ou provocateur.

La proposition selon laquelle seul un vulgaire crée une oeuvre vulgaire, tout comme seul un auteur immoral crée des personnages immoraux, nous obligerait à conclure que seul un pervers comme l'auteur catholique François Mauriac eût pu concevoir des personnages aussi méchants et aussi vils que les siens.

Hamlet est une ordure sublimée par l'art. Dès lors, Shakespeare est grand et ses personnages immondes.

À la différence que l'homme qui porte en conscience un crime est un criminel, l'art est expression, non jugement, sermon, exhortation, plaidoyer ou incitation. L'oeuvre d'art porte, mais n'est pas ce qu'elle porte.

Le public cherche dans l'oeuvre d'art identification, réconfort et présence. Voilà par quoi une oeuvre d'art a des liens passifs, indirects avec l'éthique, avec laquelle tout autrement l'artiste a des liens actifs et directs.

Le public peut juger immorale une oeuvre d'art, non que l'artiste soit responsable de l'immoralité perçue, ou que l'oeuvre d'art en soit contaminée, mais parce que le public recrée sa propre moralité par son contact avec cet étrange compagnon qu'il découvre dans l'oeuvre d'art. Le miroir n'est pas sale de ce qui s'y mire.

Une Madone sur les murs d'une église élève l'âme du croyant, et fait rigoler l'agnostique. Mais les deux la trouveront laide ou belle selon des critères qui relèvent, non de l'éthique, mais de l'esthétique. De plus, d'ordinaire on ne dit pas devant un tableau: «Voilà une Résurrection ! », mais plutôt «Voilà un Greco ! »

La beauté morale est un métaphore, car le bien comme le mal peuvent être beaux ou laids. Existent des vices d'une beauté sublime, telles les sirènes qu'Ulysse rencontra sur son bateau ou l'action monstrueuse d'un Sardanapale de Delacroix, et des vertus dégoûtantes que les parents qui lavent les couches connaissent bien.

Si l'art aujourd'hui poursuit son développement au point de vouloir être toute chose, ou être n'importe quoi, le bien comme le mal, le moral comme l'immoral l'accompagneront, comme un accident, comme un superflu.

Si l'art n'est qu'expression, du beau comme du laid, du moral comme de l'immoral, l'art se donne des ailes si son sujet, par accident, est moral et du plomb dans l'aile s'il est immoral. En effet, le public, à la toute fin de sa quête esthétique, finit par exiger que la morale, qui a quelque affinité analogique avec la beauté, l'accompagne. Symptomatique, chez presque tous citoyens il n'y a aucune oeuvre indigne dans leur résidence.

Comme l'art est souvent agrément, célébration, projection ou image de soi, convoitise, exhibition ou désir, il est probable que l'oeuvre d'art, suprême expression de l'homme, ait plus souvent quelque affinité avec le bien qu'avec le mal puisque l'homme, ou la plupart des hommes, ont quelque grandeur réelle ou recherchée.

Obliger l'art, par quelque pouvoir étatique, social ou professionnel, à être moral est d'une grande immoralité: c'est mépriser le spectateur que de le prendre pour une cloche.

L'art ne nous moralise, ni ne nous corrompt; il nous conforte dans nos positions morales déjà acquises.

Le voleur réel, le tueur réel nous déstabilisent. En personnages transfigurés par l'art, ils nous renforcent dans nos convictions que le bien est meilleur et que le mal est pire.

L'art qui se veut moralisateur, porteur d'un message édifiant peut être un chef-d'oeuvre (La liberté guidant le peuple de Delacroix) ou un navet (le réalisme prolétarien ou les bondieuseries statuaires de toute sorte).

L'art est par delà le bien et le mal, même s'il les porte. Zurbaran et Sade disent sur l'homme tout l'opposé l'un de l'autre: le sublime religieux et la cruauté glorifiée. Mais on cause toujours des deux, car ils sont tout deux des artistes.

L'artiste provocateur n'est ni bien ni mal. En effet, la provocation n'est pas dans la liste des vices, ni dans celle des vertus.

L'art qui ne sombre pas dans l'oubli est éternel pour des raisons qui ne tiennent nullement à la morale ou à l'immoralité. Les «Je vous salue Marie», les «Vierge et l'enfant» byzantines et le «Sonnet du trou du cul» de Rimbaud sont oubliées parce que la conscience contemporaine voit autre chose et pense autrement.

La morale ou l'immoralité présumée font écran à la sincérité et à la vérité de l'oeuvre d'art. L'athée ne lira pas Claudel, ni le croyant Voltaire. La morale par un effet pervers... ainsi peut nuire à la science comme à l'art.

L'art illustrant le mal nous en purifie par une distanciation sécurisante quand le mal réel nous ferait chavirer. L'art illustrant le bien nous donne bonne conscience et nous fortifie, comme si nous étions ces héros qui nous soulèvent d'admiration, ou ces victimes innocentes qui suscitent notre sympathie et notre compassion.

Les grandes oeuvres dites morales (Romain Rolland, Saint-Exupéry) risquent plus l'oubli que les grandes oeuvres immorales (le théâtre shakespearien, les romans de Poe, les films d'Hitchcock), parce que le bien qu'on oublie ne nous préoccupe guère, mais le mal nous guette, puis nous tenaille et les rappelle.

L'art est nocif si des parents laissent voir à de trop jeunes enfants ou adolescents des choses immorales, car le jeune âge ne distingue pas ou peu le fictif du réel, et sa conscience morale non formée est un vrai buvard.

Le bien est ennuyeux et le mal est excitant, l'artiste populaire qui aime les sous ne l'oublie pas.

En science, la conformité au réel est tout. En éthique, la conformité au bien. En art, le style, la force et l'originalité de l'expression sont ce tout, c'est-à-dire sa nature et sa fin. Jacques Légaré.

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