Éthique de Démocrite

DES DIEUX & DES MOEURS

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Il ne reste de ce grand philosophe grec que des fragments, de lui-même ou d'autres auteurs qui lurent ses textes originaux. Ce sont Stobée, Démétrius Lacon, Cicéron, Aetius, Tertullien, et quelques autres. Comme celles de tous les Présocratiques, son oeuvre a été détruite par le temps, mais aussi par les chrétiens et les musulmans antiques ou médiévaux qui appliquèrent, bien avant Hitler et Goebells qui brûlèrent les livres juifs sur la place publique, cette méthode totalitaire et obscurantiste. Pour nous donner l'amer souvenir de grandes oeuvres disparues par la bêtise et la monstruosité humaines, voici les quelques fragments (ceux qui concernent les dieux et les moeurs) qui nous restent de son oeuvre immense, de son oeuvre créatrice des idées les plus modernes qui sont les nôtres. Il nous en font goûter, comme le fumet restant d'un plat disparu, toute la beauté et la grandeur.

NO. 180. On ne peut raisonnablement négliger l'opinion de Démocrite, qui, en appelant les démons simulacres, dit que l'air en est plein.

NO. 181. Xénocrate de Chalcédoine nourrit l'espoir que même les êtres privés de raison possèdent la notion de dieu, et Démocrite sera obligé d'être, malgré lui, du même avis en conséquence de ses doctrines. C'est lui, en effet, qui a imaginé les simulacres qui, de la substance divine, parviennent à l'homme et aux êtres privés de raison.

NO. 182. N'est-il pas dans l'erreur, Démocrite, quand il compte au nombre des dieux les simulacres et leur ambiance1, la nature qui en forme la base et qui nous les envoie, ainsi que notre connaissance et notre intelligence ? Et quand il affirme après cela que rien n'est éternel, parce que rien ne demeure toujours dans le même état, ne niet-il pas totalement l'existence de dieu, de sorte qu'aucune opinion s'y rapportant ne reste plus debout ?

Démocrite aussi, ce grand homme par excellence, aux sources duquel Épicure a puisé pour arroser ses petits jardins, ne semble pas avoir eu une opinion bien arrêtée sur la nature des dieux. Tandis qu'il affirme, d'une part, que l'univers est peuplé de simulacres ayant le caractère de la divinité, il soutient, d'autre part, que les principes de l'intelligence se trouvant dans l'univers sont des dieux, qu'il existe des simulacres animés qui peuvent nous être utiles ou nuisibles, qu'il y en a enfin qui sont d'une grandeur immense et en si grand nombre qu'ils embrassent par dehors tout l'univers. Toutes ces affirmations sont à vrai dire plus dignes de la patrie de Démocrite (Abdère) que de Démocrite lui-même.

[On sait que les habitants d'Abdère avaient dans l'antiquité la réputation de sots. ]

NO. 183. Démocrite soutient que certains simulacres, dont les uns sont bienfaisants, les autres malfaisants, entrent en contact avec les hommes, et il souhaite en conséquence d'en rencontrer de propices. Ils sont grands et extraordinaires, ils résistent longtemps à la mort, mais ne sont pas immortels, et ils annoncent aux hommes l'avenir en se rendant visibles et en émettant des sons. De là vient que les hommes d'autrefois, en apercevant fortuitement leur apparition, supposèrent que Dieu existe, étant donné qu'il n'y a en dehors d'eux aucun autre Dieu jouissant d'une nature immortelle.

NO. 184. Démocrite croyait qu'il existe principalement deux divinités . la Peine et la Récompense.

NO. 185. Démocrite dit que Dieu est une intelligence sous la forme d'un globe de feu.

NO. 186. Démocrite suppose que les dieux se sont formés en même temps que le feu céleste, auquel selon Zénon, ils ressemblent par leur nature.

Il y en a qui supposent que c'est par suite des choses surprenantes qui se produisent dans l'univers que nous sommes arrivés à la conception de dieu, et Démocrite semble être de cet avis. Car, dit,-il, les hommes d'autrefois voyant les phénomènes qui se produisent dans les régions supérieures, tels que le tonnerre et les éclairs, la foudre et les comètes, les éclipses du soleil et de la lune, s'effrayèrent et crurent que des dieux en étaient la cause.

NO. 188. Certains personnages doctes lèvent leurs mains vers le lieu où nous autres Hellènes affirmons maintenant que se trouve l'air et disent : Zeus délibère sur tout avec lui-même, il sait tout, il donne et il prend, et il est le roi de tout l'Univers.

NO. 189. Démocrite d'Abdère, fils de Damasippe, affirmait que l'univers est infini et qu'il flotte dans le vide. Il soutenait encore qu'un seul et unique but doit être poursuivi avant tout : c'est la joie ou la tranquillité de l'âme, qui est le bien suprême, les douleurs, par contre, sont des indications du mal. Ce qui paraît juste ne l'est point et est injuste ce qui est contraire à la nature. Les lois sont une mauvaise invention, disait-il, et « le sage ne doit pas se soumettre aux lois, mais vivre librement ».

NO. 190. De la sagesse, [de la pensée, de la raison, ou de la conscience] découlent ces trois vertus : bien penser, bien dire, bien agir.

NO. 191. Celui qui veut vivre content ne doit pas entreprendre beaucoup d'affaires, soit privées soit publiques, ni se charger de choses qui sont au-dessus de son pouvoir et de sa nature. Et lors même que la Fortune lui sourit et semble vouloir le conduire vers les hauteurs, il fera bien de se tenir sur ses gardes et de ne pas toucher à ce qui dépasse ses capacités. Car la fortune moyenne est plus sûre que la richesse considérable.

NO. 192. <Mais les Abdéritains également enseignent qu'il y a une fin <de la vie humaine> ; Démocrite, dans son traité De la fin, dit qu'elle est la tranquillité (ou la sérénité) qu'il appelait aussi bien-être. Et il ajoute souvent. Le plaisir et le désagrément constituent la norme < de ce qu'on doit faire ou ne pas faire.

NO. 193. La nature et l'éducation se ressemblent par certains côtés : la dernière transforme bien l'homme, mais ce faisant elle crée une seconde naturel.

NO.. 194. L'homme est un petit monde.

NO. 195. Si l'on écoute mes maximes avec attention, on fera beaucoup d'actions dignes d'un honnête homme, et l'on en évitera de mauvaises.

NO. 196. Celui qui aspire aux biens de l'âme poursuit quelque chose de divin, mais celui qui recherche les jouissances corporelles ne possède que des biens périssables.

NO. 197. Il faut s'opposer à celui qui commet une injustice, mais si ce n'est pas possible, il faut éviter de s'en faire le complice.

NO 198. Il faut être bon ou imiter [ceux qui le sont].

NO. 199. Ce ne sont pas les avantages du corps ni les richesses qui procurent aux hommes le bonheur, mais la droiture et la prudence.

NO. 200. Ce n'est pas par crainte mais par devoir qu'il faut s'abstenir de commettre des actions coupables.

NO. 201. C'est quelque chose de grand que d'accomplir ses devoirs dans l'infortune.

NO. 202. Le repentir des actions honteuses est le salut de la vie.

NO. 203. Celui qui commet l'injustice est plus malheureux que celui qui la subit.

NO. 204. C'est une marque de grandeur d'âme que de supporter avec calme une faute commise par négligence.

NO. 205. Il convient de respecter la loi, le magistrat et celui qui est le plus sage.

NO. 206. L'homme honnête ne fait aucun cas du blâme des méchants.

NO. 207. Il est pénible de recevoir des ordres d'un homme inférieur.

NO. 208. Celui qui se laisse entièrement dominer par les richesses ne peut jamais être juste.

NO. 209. Une parole est souvent plus efficace que l'or pour opérer la persuasion.

NO. 210. C'est perdre sa peine que de vouloir ramener à la raison celui qui s'imagine avoir de l'esprit.

NO. 211. Beaucoup de gens qui n'ont rien appris de raisonnable vivent pourtant conformément à la raison.

NO. 212. Beaucoup de gens, tout en commettant les plus honteuses actions, ne se gênent pas de débiter les plus beaux discours.

NO. 213. Les expériences malheureuses rendent les sots prudents.

NO. 214. Il faut s'appliquer avec zèle à agir conformément à la vertu et non pas faire des discours sur elle.

NO. 215. Seuls les gens bien doués sont capables de reconnaître et de rechercher avec ardeur les belles choses.

NO. 216. La supériorité des bêtes de somme consiste dans la robuste constitution de leur corps, mais celle des hommes dans les bonnes dispositions de leur caractère.

NO. 217. Les espérances de ceux qui pensent juste peuvent être réalisées, tandis que celles des sots sont irréalisables.

NO. 218. Aucun art, aucune science, ne peut être acquis sans étude.

NO. 219. Il vaut mieux blâmer ses propres défauts que ceux des autres.

NO. 220. Ceux qui ont un caractère bien équilibré mènent une vie ordonnée.

NO. 221. Ce n'est pas encore une marque de bonté que de ne pas commettre l'injustice, il ne faut même pas en avoir l'intention.

NO. 222. Il est beau d'applaudir aux belles actions, mais le faire en face des mauvaises est digne d'un trompeur et d'un fourbe.

NO. 223. Beaucoup d'érudits sont privés d'intelligence.

NO. 224. Il faut s'appliquer à penser beaucoup et non à savoir beaucoup.

NO. 225. Il vaut mieux réfléchir avant d'agir qu'après.

NO. 226. Il ne faut pas se fier à tous, mais à ceux seulement qui ont fait leurs preuves : la première manière est sotte, la seconde intelligente.

N'227. Ce n'est pas seulement à leurs actes, mais aussi à leurs désirs, qu'on reconnaît l'homme estimable et l'homme vil.

NO. 228. La même chose peut être bonne et vraie pour tous les hommes, mais l'un se plaît à une chose, l'autre à une autre.

NO. 229. Les désirs immodérés sont dignes d'un enfant et non d'un homme.

NO. 230. Les jouissances intempestives engendrent le dégoût.

NO. 231. Les désirs violents pour un objet déterminé rendent l'âme aveugle pour tout le reste.

NO. 232. Cet amour-là est honnête qui poursuit la beauté sans la profaner.

NO. 233. Il faut se refuser tout plaisir qui n'est pas profitable.

NO. 234. Il vaut mieux pour les sots d'être commandés que de commander.

NO. 235. Ce n'est pas le discours mais le malheur qui peut apprendre quelque chose aux sots.

NO. 236. La gloire et la richesse sans la possession de l'intelligence sont des biens peu solides.

NO. 237. Gagner de l'argent n'est pas chose inutile, mais si l'on y arrive par l'injustice, c'est le plus grand des maux.

NO. 238. Imiter les méchants et ne pas même vouloir imiter les bons est fâcheux.

NO. 239. Il est honteux de se mêler indiscrètement des affaires d'autrui et de négliger les siennes propres.

NO. 240. Hésiter toujours, c'est n'aboutir jamais.

NO. 241. Ils sont faux et hypocrites ceux qui font tout avec la bouche et rien en réalité.

NO. 242. L'ignorance du bien est cause qu'on commet des fautes.

NO. 243. Celui qui commet une action honteuse doit avant tout rougir devant soi-même.

NO. 244. Celui qui contredit et bavarde beaucoup est incapable d'apprendre ce qu'il est nécessaire de savoir.

NO. 245. C'est une marque d'ambition excessive que de parler sur tout et de ne rien vouloir entendre.

NO. 246. Il faut surveiller le méchant afin qu'il ne profite pas de l'occasion favorable.

NO. 247. L'envieux se prépare à soi-même des chagrins, il est son propre ennemi.

NO. 248. Est détestable, non pas celui qui commet une injustice, mais celui qui la commet délibérément.

NO. 249. L'inimitié entre parents est beaucoup plus pénible que celle entre étrangers.

NO. 250. Ne regarde pas tout le monde avec défiance, mais sois prudent et ferme.

NO. 251. Il ne faut accepter les bienfaits qu'avec l'intention d'en rendre de plus grands.

NO. 252. Celui qui distribue des bienfaits doit prendre garde à ce que celui qui les reçoit ne soit pas un fourbe et ne lui rende le mal pour le bien.

NO. 253. De petits bienfaits accordés au moment opportun, ont pour ceux qui les reçoivent la valeur de très grands.

NO. 254. Les marques d'estime ont un grand pouvoir sur les personnes animées de nobles pensées et qui ont le sentiment de l'honneur.

NO. 255. Celui qui attend le retour d'un bienfait ne mérite pas le nom de bienfaiteur ; ce titre ne convient qu'à celui qui se propose uniquement de faire le bien.

NO. 256. Beaucoup qui paraissent être amis ne le sont pas, et beaucoup le sont sans le paraître.

NO. 257. L'amitié d'un seul homme intelligent vaut plus que celle de tous les sots.

NO. 258. Celui qui ne possède même pas un seul ami noble 1 ne mérite pas de vivre.

NO. 259. Celui qui ne peut pas garder longtemps des amis éprouvés est d'un caractère peu aimable.

NO. 260. Beaucoup de gens évitent leurs amis quand ceux-ci sont tombés de l'opulence dans la pauvreté.

NO. 261. La juste proportion est belle en toutes choses : ni l'opulence ni l'indigence ne me paraît bonne.

NO. 262. Celui qui n'aime personne ne peut, à mon avis, être aimé de personne.

NO. 263. Un vieillard est aimable s'il sait combiner dans ses discours le plaisant et le sérieux.

NO. 264. La beauté du corps est quelque chose d'animal si l'intelligence ne lui est pas associée.

NO. 265. Trouver un ami dans la prospérité est facile, mais dans l'adversité extrêmement difficile.

NO. 266. Tous les parents ne sont pas amis, mais ceux-là seulement qui ont des intérêts communs.

NO. 267. Étant hommes, nous ne devons pas rire des malheurs humains, mais les déplorer.

NO. 268. Ceux qui cherchent le bien ne le trouvent qu'avec peine, tandis que le mal leur arrive sans qu'ils le cherchent.

NO. 269. Ceux qui aiment à faire des reproches ne sont pas faits pour l'amitié.

NO. 270. Il ne faut pas que la femme exerce sa langue : c'est très dangereux.

NO. 271. Recevoir des ordres d'une femme est le dernier outrage pour un homme.

NO. 272. Inventer toujours quelque chose de beau, ou discerner toujours le beau, est la marque d'un esprit divin.

NO. 273. Ceux qui distribuent des éloges aux sots leur nuisent beaucoup.

NO. 274. Il vaut mieux être loué par les autres que se louer soi-même.

NO. 275. Si certaines louanges te paraissent inacceptables, regarde-les comme des flatteries.

NO. 276. Les hommes ont façonné une image du hasard pour trouver une excuse à leur propre imprudence. Il est rare que le hasard fasse échec à la raison, et l'homme d'une intelligence pénétrante sait diriger à son gré la plupart des choses dans la vie.

NO. 277. La parole est l'ombre de l'action.

NO. 278. L'esprit doit s'habituer à puiser les joies en lui-même.

NO. 279. Si tu ouvres ton intérieur, tu y trouveras un amas de toutes sortes de mauvaises passions.

NO. 280. Il faut fuir l'occasion de plaire à ses voisins.

NO. 281. Dans beaucoup de choses importantes nous sommes, par la voie de l'imitation', les écoliers des bêtes. De l'araignée, nous avons appris à tisser et à raccommoder ; de l'hirondelle, à construire des maisons ; des oiseaux chanteurs, du cygne et du rossignol, à chanter.

NO. 282. Les hommes conçoivent chaque jour des pensées nouvelles.

NO. 283. <Démocrite, attribuant à l'âme la cause de ses malheurs, dit : > Si le corps pouvait appeler l'âme en justice en raison des douleurs et des souffrances qu'il a éprouvées pendant toute sa vie, et que j'eusse à décider dans ce cas, je la condamnerais volontiers pour avoir causé son dépérissement par la négligence et son épuisement par l'ivrognerie, et pour l'avoir ruiné et tiraillé en tous sens par les voluptés ; de même que je porterais une accusation contre celui qui, s'étant servi sans ménagement d'un instrument ou d'un outil, le laisserait dans un mauvais état.

Par ses errements, l'âme est responsable, à la fois moralement et physiquement, de la dégradation du corps. La morale de Démocrite concilie donc éthique de la responsabilité et physiologie des affections, et se plaît à faire le procès entre le corps et l'âme ou entre les sens et la raison.

NO.284. Vivre d'une façon méchante, inintelligente, impudique et impure, ce n'est pas mal vivre, mais continuellement mourir.

NO. 285. N'essaie pas de vouloir tout savoir, autrement tu ne sauras rien.

NO. 286. Le bonheur et le malheur résident dans l'âme.

NO. 287. La félicité ne consiste pas dans la possession de troupeaux, ni dans celle de l'or, elle a son siège dans notre âme, qui est la demeure du démon [principe positif chez les Grecs, qui n'est pas du tout le diable des chrétiens].

NO. 288. D'où nous vient le bien, de là aussi nous vient le mal et le moyen de l'éviter. Les eaux profondes, par exemple, sont utiles dans beaucoup de circonstances et dangereuses en même temps, car on court le risque de s'y noyer. On a donc inventé le moyen de s'en défendre en apprenant à nager.

NO. 289. Du bien peut quelquefois résulter le mal pour les hommes, si l'on ne sait le diriger et le supporter avec aisance. Il n'est pas juste de considérer de telles choses comme des maux, mais comme des biens. Et l'on peut aussi, si l'on veut, se servir du bien pour écarter le mal.

NO. 290. L'homme généreux, celui dont l'âme est tranquille, est toujours porté aux actions justes et permises par la loi, il est jour et nuit joyeux, vaillant et sans souci. Mais à celui qui dédaigne la justice et ne remplit pas ses devoirs, tout cela ne cause que de l'ennui quand il se rappelle quelque faute. Il est dans l'angoisse et se tourmente soi-même.

NO. 291. Les dieux accordent toujours aux hommes tous les biens. Ils ne leur donnent jamais ce qui est mauvais, nuisible et inutile. Ce sont eux-mêmes qui vont au-devant de ces choses par suite de leur aveuglement et de leur ignorance.

NO. 292. La Fortune est prodigue mais inconstante, tandis que la nature se suffit à elle-même. C'est pourquoi elle remporte, avec ses moyens inférieurs mais sûrs, la victoire sur les grandes espérances.

NO. 293. Un excellent discours n'efface pas une mauvaise action, et une bonne action ne peut pas être souillée par la calomnie.

NO. 294. Le plus grand mal qu'on puisse faire à la jeunesse est de l'habituer à la légèreté, qui enfante cette sorte de désirs d'où découle le vice

NO. 295. Si les enfants se laissent aller à faire n'importe quoi au lieu de travailler, ils n'apprendront ni les lettres, ni la musique, ni la gymnastique, ni ce qui sauvegarde au plus haut degré la vertu : le respect. En effet, ce dernier est communément engendré par toutes ces choses'.

NO. 296. La culture de l'esprit sert d'ornement aux gens heureux et de refuge aux gens malheureux.

[Dans le mythe de Protagoras, le respect est, avec la justice, imposé aux hommes par le roi des dieux, Zeus afin qu'ils puissent vivre en commun. Chez Démocrite, le respect est d'abord et essentiellement respect de soi-même.]

NO. 297. Celui qui se sert de l'encouragement et des paroles persuasives pour former quelqu'un à la vertu, réussira manifestement mieux que celui qui met en oeuvre les lois et la contrainte. Car il est probable que celui qui s'abstient de commettre l'injustice parce que la loi le lui défend péchera en cachette, tandis que celui qui a été conduit sur le chemin du devoir par la persuasion ne fera vraisemblablement rien de mauvais, ni en cachette ni publiquement. C'est pourquoi celui qui agit bien avec conscience et en connaissance de cause est en même temps un homme résolu et équitable.

NO. 298. L'instruction ne peut développer les bonnes dispositions qu'avec peine, les mauvaises, par contre, se développent d'elles-mêmes sans qu'on fasse le moindre effort. C'est pourquoi l'homme doué d'un mauvais naturel est, malgré lui, souvent forcé de mal agir.

NO. 299. Il y en a parmi les jeunes qui sont intelligents et parmi les vieillards qui sont sots ; ce n'est pas, en effet, le temps qui apprend à penser, mais l'éducation appropriée et la disposition naturelle.

NO. 300. Être continuellement dans la société des méchants favorise les mauvais penchants.

NO. 301. Les espérances des gens cultivés valent mieux que les richesses des ignorants.

NO. 302. L'accord de sentiments engendre l'amitié.

NO.303. Il convient aux hommes de prendre soin de leur âme plutôt que de leur corps, car l'âme parfaite redresse le mauvais état du corps, tandis que la force corporelle non accompagnée de raisonnement ne rend l'âme nullement meilleure.

NO. 304. Le plaisir et le désagrément déterminent la limite entre ce qui est utile et ce qui est nuisible.

NO. 305. Le mieux pour l'homme c'est de passer sa vie dans un état aussi joyeux que possible et de se tourmenter le moins qu'il peut. Ceci arrivera s'il ne fixe pas ses désirs sur des biens périssables.

NO. 306. Il faut éviter même de parler de choses viles.

NO. 307. Les hommes acquièrent la joie 1 par la modération dans la jouissance et par la vie sage 1. L'indigence et l'opulence ont coutume de changer de place et causent de grands troubles dans l'âme. Or, les âmes ballottées d'un extrême à l'autre ne sont ni fermes ni joyeuses'. Il faut, par conséquent, fixer son esprit sur le possible, se contenter de ce qui est à notre portée, ne pas trop s'occuper des gens qui sont un objet d'envie et d'admiration et ne pas courir après eux par la pensée. Il faut plutôt diriger son regard vers ceux qui mènent une existence misérable et se représenter 4 vivement leurs souffrances, par suite de quoi le bien dont on dispose apparaîtra comme grand et enviable, et l'on ne sera plus exposé de porter dommage à son âme en désirant toujours davantage. Car celui qui admire les riches et ceux estimés très heureux par les autres hommes, et qui à chaque instant pense à eux, sera forcé de se lancer sans cesse dans quelque entreprise nouvelle et ira dans son avidité jusqu'à commettre quelque acte irréparable et défendu par les lois. C'est pourquoi il ne faut pas rechercher toutes ces choses, mais se contenter de ce qu'on a et comparer sa vie à celle des gens qui sont encore plus malheureux. Et en réfléchissant à leurs souffrances, on s'estimera d'autant plus heureux' d'avoir un sort meilleur. Si l'on retient ce principe, on arrivera à chasser pas mal de mauvais génies dans la vie : l'envie, la haine et la malveillance.

[La tranquillité de l'âme suppose donc un certain pouvoir de modification des représentations, ce qui s'accorde parfaitement avec les aspects phénoménistes de la conception démocritéenne de la perception. Le bien n'est toutefois pas relatif: l'âme emploie le moyen, artificiel, de la représentation sélective pour trouver l'équilibre naturel].

NO. 308. Il est facile de louer ce qu'on ne doit pas louer, et de blâmer ce qu'on ne doit pas blâmer, mais l'un et l'autre dénotent un mauvais caractère. [Ou plutôt « Il est facile de louer et de blâmer ce qu'il ne faut pas faire. »

NO. 309. C'est un signe de prudence que de savoir prévenir une injustice imminente, et c'en est un de stupidité que de ne pas demander réparation d'une injustice subie.

NO. 310. Les grandes joies proviennent de la contemplation des belles oeuvres.

NO. 311. Des figures magnifiquement vêtues et parées pour la vue, mais, hélas ! elles manquent de coeur.

NO. 312. L'oubli de ses propres défauts <malheurs ? > engendre l'arrogance <le courage ? >.

NO. 313. Les sots règlent leur vie d'après les avantages que leur offre la fortune, mais les gens qui connaissent ces avantages règlent la leur d'après ceux qu'offre la philosophie.

NO. 314. L'animal n'exige que ce qui lui est nécessaire, l'homme au contraire va au-delà.

NO. 315. Les sots, tout en détestant la vie, veulent pourtant vivre, par peur de l'Hadès.

NO. 316. Les sots vivent sans éprouver de la joie à vivre.

NO. 317. Les sots désirent une longue vie sans qu'ils en jouissent.

NO. 318. Les sots tendent toujours vers les choses absentes, mais ils gâtent les présentes, fussent-elles pour eux plus avantageuses que les passées'.

NO. 319. Les hommes qui fuient la mort courent après elle.

NO. 320. Les sots, pendant toute leur vie, ne sont agréables à personne.

NO. 321. Les sots désirent vivre, parce que, < au lieu de la vieillesse, > ils craignent la mort.

NO. 322. Les sots, craignant la mort, désirent devenir vieux.

NO. 323. Il ne faut pas rechercher toutes sortes de plaisirs, mais ceux seulement qui sont nobles.

NO. 324. La sagesse du père est le précepte le plus efficace pour les enfants.

NO. 325. Pour celui qui est sobre dans ses repas, la nuit n'est jamais courte.

NO. 326. La fortune nous procure une table somptueuse, et la tempérance une table suffisante.

NO. 327. La tempérance augmente les plaisirs et rend la jouissance plus intense.

NO. 328. Le sommeil pendant le jour dénote un trouble somatique, ou l'inquiétude, ou l'inertie, ou l'impuissance de l'âme.

NO. 329. Le courage atténue les coups du sort.

NO. 330. On ne doit pas considérer comme courageux celui seulement qui remporte la victoire sur ses ennemis, mais aussi celui qui triomphe de ses désirs. Il y en a qui gouvernent des villes en maîtres et qui sont esclaves des femmes.

NO. 331. La force de la justice consiste dans la fermeté du jugement et l'absence de crainte, l'injustice, par contre, a pour résultat la crainte du malheur.

NO. 332. La sagesse imperturbable étant la chose la plus précieuse vaut tout le reste.

NO. 333. Ceux-là seuls qui haïssent l'injustice sont aimés des dieux.

NO. 334. La richesse acquise par une profession honteuse porte, d'une façon visible, le stigmate du déshonneur.

NO. 335. Si le désir des richesses ne trouve pas de borne dans la satiété, il devient plus pénible que l'extrême pauvreté. Car les désirs plus vifs créent des besoins plus impérieux.

NO. 336. Les mauvais gains portent dommage à la vertu.

NO. 337. L'espoir du mauvais gain est le commencement de la perte.

NO. 338. L'accumulation de trop grandes richesses pour les enfants n'est qu'un prétexte par lequel on trahit sa propre cupidité.

NO. 339. Ce dont le corps a besoin est facilement accessible à tous, sans peine et sans fatigue. Mais les choses qui s'obtiennent péniblement et difficilement et qui affligent la vie, ce n'est pas le corps qui les désire, mais le jugement erroné.

NO. 340. Le désir d'acquérir toujours davantage fait qu'on perd ce qu'on a, et l'on ressemble ainsi au chien de la fable d'Ésope.

NO. 341. C'est un devoir de dire la vérité, ce qui d'ailleurs est plus avantageux'.

NO. 342. La franchise est la caractéristique propre de l'indépendance d'esprit, mais c'est une entreprise hasardeuse que de discerner le moment opportun.

NO. 343. Les avares partagent le sort de l'abeille, ils amassent comme s'ils devaient vivre éternellement.

NO. 344. Les enfants incultes des avares ressemblent aux jongleurs qui voltigent sur des épées. Si, en retombant, ces derniers manquent de poser les pieds précisément là où il faut, ils sont perdus. Il est en effet difficile de tomber sur cet unique point, car il reste juste assez de place pour les pieds. Il en est de même des premiers. S'ils ne suivent pas l'exemple paternel de vigilance et de parcimonie, ils sont d'habitude ruinés.

NO. 345. Faire des économies et supporter la faim est certes une bonne chose, mais la prodigalité, au moment opportun, ne l'est pas moins. C'est à l'homme accompli d'en décider.

NO. 346. Une vie sans fête est une longue route sans auberge.

NO. 347. Celui-là est sage qui ne s'afflige pas de ce qu'il n'a pas, mais se réjouit de ce qu'il a.

NO. 348. Parmi les choses agréables, celles qui sont les plus rares nous procurent le plus de plaisir.

NO. 349. Quand on dépasse la juste mesure, les choses les plus agréables deviennent les plus désagréables.

NO. 350. Les hommes, dans leurs prières, implorent les dieux de leur accorder la santé, ne sachant pas que ce sont eux-mêmes qui en sont les maîtres. En agissant contre elle par leur intempérance, ils la trahissent par leurs propres passions.

NO. 351. Pour tous ceux qui s'adonnent aux plaisirs du ventre et qui dépassent la mesure dans le manger, le boire et l'amour, les plaisirs durent peu de temps, juste pendant qu'ils mangent et boivent, tandis que les maux qui en suivent sont considérables. Le désir des mêmes choses leur revient en effet continuellement, et quand ils obtiennent ce qu'ils demandent, la joie qu'ils en éprouvent passe rapidement. À part le plaisir éphémère, il n'y a en tout cela rien de bon, car le besoin s'en fait de nouveau sentir.

[La thématique de l'excès et de l'enchaînement des désirs rejoint celle du Gorgias, de Platon]

NO. 352. Il est pénible de lutter contre son coeur, mais la victoire dénote l'homme réfléchi.

NO. 353. Le goût pour les querelles est déraisonnable, car, en méditant la perte de l'ennemi, on perd de vue son propre intérêt. [Le « goût pour les querelles », est un reproche adressé fréquemment par Socrate aux sophistes].

NO. 354. Celui qui se mesure avec ce qui le surpasse aboutit à la mauvaise présomption.

NO. 355. Les serments que font les coquins quand ils sont dans la nécessité, ils ne les tiennent pas dès qu'ils parviennent à se sauver.

NO. 356. Les peines volontaires nous rendent aptes à supporter plus facilement les involontaires.

NO. 357. Le travail continu devient plus facile par l'habitude.

NO. 358. La plupart des gens n'étant pas capables de nature le deviennent par l'exercice.

[Ce fragment nous rappelle l'éloge de l'effort et du travail que le sophiste Prodicos prête à Vertu venant à la rencontre du héros Héraklès (Xénophon, Mémorables, 11, 1, 21-24)

NO. 359. Toutes les peines sont plus agréables que le repos quand on atteint le but, ou quand on est sûr de l'atteindre. Mais quand on subit un échec, tout effort est également pénible et fatigant.

NO. 360. Garde-toi, même quand tu es seul, de dire ou de faire ce qui est mal, mais apprends à te sentir plus honteux devant toi-même que devant les autres.

NO. 361. Les lois n'empêcheraient personne de vivre à sa guise, si les hommes ne se maltraitaient pas mutuellement. L'envie est, en effet, la source de la discorde.

NO. 362. Le séjour à l'étranger apprend à se suffire à soi-même. Un morceau de pain d'orge et un lit de paille sont les remèdes les plus doux contre la faim et la fatigue.

NO. 363. La terre tout entière est ouverte à l'homme sage, car la patrie d'une âme élevée, c'est l'Univers.

NO. 364. La loi se propose de rendre la vie des hommes meilleure. Elle ne peut y arriver que s'ils ont eux-mêmes le désir d'être heureux ; c'est en effet à ceux qui la suivent qu'elle prouve la vertu qui lui est propre.

NO. 365. La guerre civile est funeste aux deux partis ; elle cause la ruine des vainqueurs aussi bien que des vaincus.

NO. 366. Ce n'est que par l'union qu'on peut mener à bien les grandes choses et les guerres, autrement non.

NO. 367. La pauvreté dans une démocratie est autant préférable au soi-disant bonheur chez les despotes, que la liberté l'est à la servitude.

NO. 368. Les intérêts de l'État doivent être placés au-dessus de tout, afin qu'il soit bien gouverné. Il ne faut pas se laisser aller aux querelles contre toute équité, ni se permettre une violence contre le bien commun. Car un État bien gouverné est l'abri le plus sûr, il contient tout en soi. S'il est sauf, tout est sauf, et s'il est ruiné, tout est ruiné.

NO. 369. Il n'est pas avantageux pour les bons citoyens de s'occuper des affaires des autres en négligeant les leurs propres, qui ne manqueront pas d'aller mal. Mais si quelqu'un néglige les affaires publiques, il aura une mauvaise réputation, même s'il ne se rend coupable ni de vol ni d'injustice. Car même celui qui n'est ni négligent, ni coupable, est exposé à être blâmé et à souffrir. Il est, hélas ! inévitable de commettre des fautes, mais il n'est pas facile de se les faire pardonner par les hommes.

NO. 370. Plus les mauvais citoyens qui arrivent aux places élevées sont indignes de les occuper, plus ils sont négligents et enflés de sottise et de présomption.

NO.371. Si les riches pouvaient se résoudre à faire une avance à ceux qui ne possèdent rien, à les aider et à leur témoigner de la bienveillance, il en résulterait bientôt la pitié, la solidarité, la camaraderie, le secours mutuel, la concorde entre les citoyens, et tant d'autres biens que personne ne serait capable de les énumérer.

NO. 372. La justice veut qu'on accomplisse ses devoirs, l'injustice, par contre, qu'on ne les accomplisse pas, mais qu'on s'en détourne.

NO. 373. À la question, s'il est permis de tuer les animaux ou non, on peut répondre ceci : celui qui tue des animaux qui sont nuisibles, ou qui ont tendance à l'être, doit rester impuni, et il vaut mieux, pour l'utilité générale, le faire que ne pas le faire.

NO. 374. Tout ce qui nous cause un dommage contre toute justice doit être supprimé à tout prix. Celui qui le fait jouira, dans tout État, de plus de tranquillité, de justice, d'assurance et de fortune.

NO. 375. Comme on édicte des lois contre les bêtes malignes et les reptiles pernicieux, on devrait le faire aussi, me semble-t-il, contre certains hommes. D'après les lois coutumières, on devrait tuer l'homme dangereux dans tout État où la loi ne le défend pas. Mais quelques sanctuaires nationaux, certains traités et engagements défendent à chacun de le faire [illégalement].

NO. 376. Celui qui tue un brigand ou un pirate, qu'il le fasse de sa main, ou par le ministère d'un autre, ou en vertu d'une décision judiciaire, doit rester impuni.

NO. 377. Il faut défendre de toutes ses forces ceux qui souffrent l'injustice et ne pas la laisser s'accomplir. Une telle attitude est juste et courageuse, tandis que l'attitude contraire est injuste et lâche.

NO. 378. Ceux qui commettent des actes qui méritent le bannissement, ou l'emprisonnement, ou le châtiment, doivent être condamnés et non pas absous. Celui qui les absout contre la loi, en s'y laissant déterminer par le gain ou par son bon plaisir, commet une injustice, ce qui ne manquera pas de lui peser sur le coeur.

NO. 379. Celui qui distribue les hautes récompenses à ceux qui les méritent le plus, participe au plus haut degré à la justice et à la vertu.

NO.380. Il ne faut pas avoir plus honte devant les autres que devant soi-même, et il faut aussi peu faire le mal quand personne ne le voit que quand tout le monde le voit. C'est plutôt devant soi-même qu'il faut rougir le plus et graver cette loi dans son âme : ne fais rien d'inconvenant.

[ L'euthumia conduit au respect de soi-même. Démocrite radicalise ainsi une valeur grecque traditionnelle en intériorisant la norme de l'action. Le savant Ch. H. Kahn écrit : « Démocrite propose une loi intérieure pour la psychè (l'âme ou système nerveux chez les Grecs) qui est une anticipation presque littérale de la conception kantienne de la loi morale comme autonomie ou auto-législation. » ]

NO. 381. Les hommes se souviennent mieux des fautes que des actes honnêtes, et il est bon qu'il en soit ainsi. En effet, comme il ne faut pas louer celui qui rend les biens qu'on lui a confiés et qu'on doit blâmer et punir celui qui ne les rend pas, ainsi [faut-il procéder à l'égard] du magistrat. Car il n'a pas été élu pour qu'il agisse mal, mais pour qu'il agisse bien.

NO. 382. Il n'existe aucun moyen dans la constitution actuelle qui mette les magistrats, même s'ils sont tout à fait honnêtes, à l'abri de l'injustice. Car il n'est pas naturel que le magistrat soit responsable envers les autres, il ne doit l'être qu'envers lui-même ... * et il ne faut pas qu'il soit sous la dépendance des autres.

NO. 383. L'homme supérieur est par la nature destiné à commander.

NO. 384. La crainte engendre la flatterie et nullement la bienveillance.

NO. 385. La hardiesse est le commencement de l'action, mais c'est la fortune qui décide du résultat.

NO. 386. Il faut se servir des domestiques comme des membres de notre corps, en employant chacun à une fonction déterminée.

NO. 387. Aphrodite seule apaise la bouderie amoureuse.

NO. 388. Quand on a de la chance avec son gendre, on a trouvé un fils, mais quand on est mal tombé, on perd sa fille par-dessus le marché.

NO. 389. La femme est beaucoup plus prompte à la malveillance que l'homme.

NO. 390. C'est un ornement pour la femme que de parler peu, et ce qui est encore beau en elle, c'est la simplicité dans la parure.

NO. 391. L'éducation des enfants est une chose pleine d'incertitude. Si elle réussit, on n'a pu y arriver que grâce à beaucoup d'efforts et de soucis, et si elle ne réussit pas, le chagrin qu'on en éprouve n'est comparable à aucun autre.

NO. 392. Il n'est pas nécessaire, à mon avis, de procréer des enfants, car je vois dans la possession d'une progéniture de nombreux et grands dangers et beaucoup de soucis, tandis que les bienfaits en sont peu nombreux, menus et faibles.

NO. 393. Celui qui éprouve le désir d'avoir un enfant fera mieux, à mon sens, de le choisir parmi ceux de ses amis. De cette façon, il pourra en avoir un comme il le souhaite, car son choix est entièrement libre. Et l'enfant qui parait lui convenir aura pour lui, naturellement, l'attachement le plus vif. Il y a encore la différence suivante : tandis qu'en choisissant parmi plusieurs on peut trouver un enfant tel qu'on le désire, on s'expose, quand on en enfante un soi-même, à beaucoup de risques, car on est obligé de le prendre tel qu'il est.

NO. 394. Les hommes paraissent considérer la procréation comme une nécessité imposée par la nature et par un vieil ordre social, et il est évident que les autres êtres aussi s'y conforment. Car tous, obéissant à la nature, engendrent des petits sans avoir en vue un avantage quelconque. Quand ils viennent au monde, on peine et on les soigne dans la mesure du possible ; tant qu'ils sont petits, on est toujours dans l'inquiétude, et s'il leur arrive quelque chose, on est dans l'affliction. Telle est la disposition naturelle des êtres qui possèdent une âme. Chez l'homme, par contre, s'est déjà établie la coutume de tirer profit de son rejeton.

NO. 395. Il faut, dans la mesure du possible, partager sa fortune entre ses enfants, et veiller en même temps à ce qu'ils ne fassent rien de nuisible quand ils en ont pris possession. Ils deviendront de la sorte plus ménagers de leurs biens et déploieront plus de zèle pour en acquérir de nouveaux en rivalisant ensemble. Car, dans la vie en commun, les dépenses ne sont pas aussi douloureuses que lorsqu'on fait ménage à part, mais les profits réalisés nous réjouissent aussi beaucoup moins.

NO. 396. Il est possible de donner de l'instruction à ses enfants sans trop diminuer ses biens, et d'élever ainsi autour de leur fortune et de leur personne une muraille de défense.

NO. 397. Comme le cancer est de toutes les tumeurs la plus maligne, ainsi en est-il de la possession quand on s'approprie le bien du voisin.

NO. 398. L'emploi intelligent de son argent permet d'être libéral et utile au peuple, tandis que l'emploi inintelligent est une largesse sans profit pour le bien commun.

NO. 399. Pauvreté, richesse : des mots pour l'indigence et l'abondance. Celui, par conséquent, qui manque de quelque chose n'est pas riche, et celui qui ne manque de rien n'est pas pauvre.

NO. 400. Si tu ne désires pas beaucoup, le peu te paraîtra copieux, car le désir modéré rend la pauvreté aussi puissante que la richesse.

NO. 401. Il faut se pénétrer de l'idée que la vie humaine est fragile et de courte durée, qu'elle est troublée par beaucoup de malheurs et de difficultés, en sorte qu'il faut administrer seulement une fortune moyenne et limiter les grands efforts aux choses strictement nécessaires.

NO. 402. Heureux celui qui, tout en ne possédant qu'une fortune modeste, est vaillant', et malheureux celui qui, tout en étant très riche, est découragé.

NO. 403. La pauvreté commune est plus pénible que celle que chacun supporte isolément, car il ne reste alors aucun espoir de secours.

NO. 404. La maison et la vie sont aussi bien affligées des maladies que le corps.

NO. 405. C'est une marque d'irréflexion que de ne pas accommoder des nécessités de la vie.

NO. 406. Le chagrin qu'une âme engourdie n'arrive pas à maîtriser doit être chassé par le raisonnement.

NO. 407. C'est le propre du sage de supporter la pauvreté avec dignité.

NO. 408. Les espérances des sots sont déraisonnables.

NO. 409. Ceux qui se réjouissent des malheurs de leurs semblables ne s'aperçoivent pas que tout le monde est exposé aux coups du sort ; ils sont aussi privés de joie propre.

NO. 410. La force et la beauté physique sont les avantages de la jeunesse, tandis que la beauté de la sagesse est le propre de la vieillesse.

NO. 411. Le vieillard était jadis jeune, mais il est incertain si le jeune homme atteindra la vieillesse ; c'est pourquoi le bien réalisé est préférable au bien futur et incertain.

NO. 412. La vieillesse est une mutilation de tout l'être : on possède bien tous les organes, mais dans un état imparfait. Elle possède tout, mais tout lui manque.

NO. 413. Certaines gens qui ne savent rien de la dissolution de notre nature mortelle, mais qui ont conscience de leur mauvaise conduite dans la vie, sont tourmentés, pendant toute leur existence, par des troubles et des craintes en forgeant des fables mensongères sur la vie après la mort.

[Lucrèce loue ailleurs Démocrite pour être allé lui-même, comme Épicure, au devant de la mort].

NO. 414. Retiens soigneusement la colère qui naît dans ta poitrine et prends garde de ne pas troubler ton âme ; ne laisse pas non plus ta langue décider de tout.

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1 La fiabilité de ce témoignage souffre beaucoup de la comparaison avec les n- 180, 182 et 183 qui conduisent à voir dans les simulacres, ou dans certains d'entre eux, les dieux eux-mêmes, à la différence de la conception épicurienne. La question est fort difficile à trancher.