LES PRÉSOCRATIQUES

par Jacques Légaré

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm

I. Introduction

L'occidentalité, qui s'exprime aujourd'hui si fortement face au Tiers-Monde et, naguère, face au bloc de l'Est, trouve son origine en Grèce ancienne. Il faut préciser: chez les Présocratiques. Avant eux, il y avait le mythe, dont les Grecs d'ailleurs n'avaient pas le monopole. Comment du mythe sortit la philosophie, qui comprenait à l'époque toutes les sciences de la nature et les sciences de l'homme, et de celle-ci l'occidentalité? Dit autrement, la philosophie (recherche des premiers principes et de la sagesse) s'oppose-t-elle au mythe? Voilà des questions fort intéressantes et toutes liées. C'est un plaisir d'y répondre car "le désir se justifie quand il poursuit sans excès ce qui est beau" disait déjà Démocrite, (frag. 73). Dans l'esprit des Anciens le mythe est raconté par un poète qui dit vrai. Les Présocratiques cependant n'étaient ni des poètes, ni des dramaturges. D'ailleurs, certains d'entre eux détestaient Homère. Thalès lui-même s'opposait aux théologiens mythographes, de même que Platon jettera plus tard Homère hors de sa République; et Aristote voudra constituer sa Métaphysique loin des "subtilités de la fable qui ne méritent pas qu'on les soumette à un examen sérieux" (Métaph. B,4).

Cependant, la philosophie est bel et bien née du mythe. En effet, la pensée humaine, à l'origine religieuse et magique, et qui édifie sur cette base un savoir organisé et transmissible, s'impose des exigences de plus en plus rationnelles. Elle soumet le mythe à la critique, s'en détache en lui volant son vocabulaire (Logos, Théoria, Cronos, Nous, l'Un), le laïcise c'est-à-dire le vide de sa signification religieuse et le coupe de la relation qu'elle entretenait avec l'au-delà. "Abstraire" ne veut-il pas dire "tiré de", et "intelligible" ne veut-il pas dire "lire à l'intérieur". La Philosophie, et toutes les sciences qu'elle enfantera à son tour, est donc née du mythe parce qu'elle veut y lire à l'intérieur. Ce mode d'être de la pensée s'élabora d'une manière naïve: le dieu parlait au philosophe! N'est-ce pas la divinité qui parle à Parménide? 'N'est-ce pas "le dieu qui fait tout avec l'eau" (Thalès)? Empédocle ne se présente-t-il pas comme un mage? N'est-elle pas aussi révélatrice la quasi religion pythagoricienne dont le Nombre tient lieu de dieu, et dont la métempsycose sert de croyance? Empédocle, et avant lui Parménide, dans sa cosmologie où figurent l'Amour et la Haine, rappelle la Théogonie hésiodique où tels de purs concepts, les dieux naissent les uns des autres et se combattent pour la suprématie du monde, et cela jusque chez les atomistes. Le mythe survivra jusqu'à l'oeuvre de Platon (mythe de la Caverne), avant de revenir en force à la fin du monde antique avec le christianisme.

Tous ces exemples illustrent la parenté, voire la filiation directe, du mythe à la philosophie. Il y a glissement de l'un à l'autre, comme une sorte de mue. Plus directement encore, ces exemples prouvent que la philosophie naissante se nourrissait de mythes, jouait avec eux comme une enfant avec ses parents et progressivement, les vidaient par l'analyse qui divise ("diviser" veut étymologiquement dire "vider en séparant"). En les disséquant, la Philosophie vida les mythes pour s'en séparer.

Comme une fille conserve les traits de son père, la Philosophie garde les traces du mythe. Souvent, elle les restaure (Le mythe de Sisyphe de Camus); quelque fois, les philosophes sont métaphoriquement de véritables figures mythiques ou héros de la pensée, même la plus moderne: les Prométhées de la Philo (Descartes, Spinoza, Marx, Sartre); les Sphinx (Héraclite, Hegel, Wittgenstein); les Dédales (Aristote, Thomas d'Aquin, Kant). Il y aurait autant de philosophies dans la pensée occidentale que de mythes dans la mythologie! Plus encore, on a dit que derrière les philosophies, les civilisations, voire derrière la science moderne elle-même, survivent des mythes tenaces, impassibles et tout-puissants. Comme si la pensée ne changeait pas de modes mais les accumulait. Louis Rougier dans Le génie de l'Occident voit Prométhée derrière la civilisation occidentale; un Chinois dans une commission à l'ONU y voyait plutôt Arès, tant l'Occidental lui paraissait impérialement belliqueux! Sur cette pente, pourquoi ne pas voir le bon sauvage de Rousseau derrière l'atomisme nucléaire moderne...! Ou la flèche de Zénon derrière le principe d'indétermination d'Eisenberg. Ou Persée derrière Rambo! Voilà qui est bien téméraire, même absurde. C'est justement la faiblesse du mythe, qui est au fond une grosse comparaison, et dont on essaierait de forcer le sens, de tout lui faire dire quand son arrivée dans la prime histoire de la pensée était justement de dire aux hommes qu'elle en savait peu.

Cependant, la Philosophie, et d'elle toutes les sciences pures et humaines, n'est pas née pour rien. Le mythe était

insatisfaisant. Xénophane et Démocrite nous apprennent que la pensée est moins amante des vérités établies et confortables que de la lucidité exigeante et critique. Un mythe explique métaphoriquement, donc naïvement; mais aussi il embrume; son simplisme est trompeur parce que sa simplicité peut être réinterprétée par tous et galvaudée. Naît alors l'exigence de l'esprit à redresser le mythe, à le métamorphoser en pensée dénuée de toute impureté, de toute contingence, de toute vulgarité afin que la pensée se saisisse des choses de la nature et de l'homme pour les comprendre et, finalement, leur donner la clarté des théorèmes d'Euclide, des textes d'Aristote et des lois de Newton.

2. Les concepts utilisés par les Présocratique

Les Présocratiques utilisent des concepts (un mot ordinaire ou inventé pour exprimer une idée scientifique, plus abstraite et plus difficile). En fait, ils opposent ces concepts entre eux. Ils se sont aperçus que les réalités évidentes s'opposent entre elles, comme le chaud et le froid, le sec et l'humide, la vie et la mort. Ils vont donc utiliser les concepts communs, inventés ou nouveaux en les pensant comme opposés.

Dressons-en la liste dans le tableau ci-bas, selon les sortes de concepts qui utilisèrent ou inventèrent et selon ce qui apparemment est l'origine de leurs concepts, c'est-à-dire d'où l'idée leur en serait-elle venue?

matériels

dans les choses

psychologiques

dans le comportement

physiques

dans la nature

logiques

dans l'esprit

anthorpomor- phiques dans l'homme
eau vs feu amitié vs haine origine vs terme   Grec vs Barbare
terre vs air naissance vs mort qualité vs quantité   dieux vs hommes
chaud vs froid   devenir vs immobile fini vs infini; logique vs intuition
sec vs humide

  immuable vs mobile illimité vs limité; idées vs choses
solide vs vide plaisir vs douleur corruptible vs incorruptible divisible vs indivisible esprit vs matière
résistant vs mou engendré vs inengendré atome vs néant hasard vs nécessité nature vs idée
plein vs vide     unité vs pluralité logos vs nomos
subtil vs dense   raréfaction vs condensation intelligible vs sensible convention vs science
léger vs lourd âme vs corps   vérité vs opinion physique vs éthique
sombre vs brillant pensée vs sens      

Ils maniaient ces concepts avec ingéniosité et brio avec comme unique critère la raison. Mais ils ne se préoccupaient pas, comme le font les Modernes, de vérifier si leurs propositions étaient universellement vraies, dans le temps comme dans l'espace. Ils se contentaient par des illustrations concrètes que leurs propositions scientifiques, ou assertions, soient conformes aux apparences.

3. Analyse de chacun des Présocratiques

THALÈS (-624 à -548)

De cet homme qui fit de l'eau le principe de toute chose, c'est-à-dire de tout l'Univers, on connaît sa participation active à la vie de la Cité. Mais si on exclut les sept Sages dont la réflexion est surtout morale mais où déjà la mentalité grecque affirme que "la mesure est la meilleure des choses" (Cléobule de Lindos), Thalès de Milet qu'on comptait parmi les Sept Sages disait, coeur grec: "L'ignorance est un lourd fardeau" et "Fais preuve de mesure". Le point commun de ces apophtegmes est celui de la connaissance et celui de la mesure. On peut voir en le comparant à Socrate et à Xénophon qu'il y a une permanence morale et réflexive grecque: Être fort et connaissant; être tempérant et prêt à tout. Comme si ce peuple autant marin que paysan connaissait les dangers de la démesure et ressentait toutes les énergies irrépressibles qui le poussaient vers la démesure, (l'ubris).

On s'accorde à voir chez Thalès le premier intellectuel qui nous dise qu'il aime tellement penser qu'il identifie le monde avec la pensée, tels plus tard Platon, Hegel et d'autres qui sombreront avec délice dans cette passion vraiment amoureuse où l'intelligence elle-même voulait tout saisir, happer toute la réalité extérieure par l'intelligence comme dans nos bras pour mieux la comprendre. Thalès dit: "L'intelligence du monde est le dieu". C'est dire autrement ce qu'Aristote dira en révélant son propre caractère d'intellectuel, comme un aveu, à la toute première phrase de sa Métaphysique: "Tous les hommes désirent naturellement savoir". Le "Tous", c'était lui! Il va sans dire que c'était présumer trop fort ou trop haut pour certains autres hommes: une expression populaire québécoise voulant exprimer tout le contraire dit : "Je ne veux rien savoir!"

Autre trait grec chez Thalès, il voulait comprendre en divisant. Il a "divisé le ciel en 5 cercles, en zones" (frag. V,47). Il pose un premier principe, l'eau. Le mouvement des êtres est la conséquence de sa relative abondance. Chez lui, mouvement, combinaison, changement, principe premier, intelligibilité consubstantielle au divin, tout est là, prêt pour la floraison scientifique grecque. Même Freud aurait été instruit par ce symbolisme frappant: "L'humide élémentaire est pénétré par la puissance divine qui le met en mouvement" (V., 48). Mais il a plutôt été frappé par l'Oedipe-Roi de Sophocle. Peut-être la mémoire de Freud, esprit héraclitéen ténébreux, était-elle plus meublée de tragique que de l'humour de ce fragment de Thalès d'une évidence trop claire...

La phrase-maîtresse de Thalès est celle-ci: "Le Dieu, c'est l'intelligence qui fait tout avec l'eau". En fait, c'est le "tout" qui cause problème car si tous prétendent savoir ce que c'est que de l'eau, la plupart des hommes le savent empiriquement par les sens et les plus modernes par la formule H20. Ensuite, "tout est eau" peut vouloir dire:

1. que tout est constitué d'eau;

2. que tout objet est né de l'eau;

3. que tout objet doit sa vie et sa conservation à l'eau;

4. que tout objet est fait de matière sensible, comme l'eau;

5. que tout objet est fluide et insaisissable, comme l'eau;

6. que tout objet participe d'une unité dont l'eau pourrait être le principe (point de départ), ou mort (la fin), comme une fleur avec ou sans eau;

7. que tout objet est dans un cycle, semblable à celui de l'eau: pluie, rivière; ou composé, comme boue et marais.

8. que tout objet se métamorphose, comme l'eau en solide (glace) et en vapeur (gaz).

Ces choix possibles devaient déjà être discutés; en tout cas ils le furent par les générations suivantes. Pour nous, la discussion s'obscurcit puisque de cette oeuvre nous avons que des fragments,

Thalès, d'origine phénicienne (peuple de marins, eau) était en plus citoyen d'une ville côtière (eau), Milet. Il sacrifia par ses conseils politiques la Terre (Asie mineure) en dissuadant ses compatriotes d'aider Crésus, roi de Lydie contre l'avance impérialiste perse. Thalès avait politiquement tort comme la suite le prouve. En effet, le royaume de Lydie de Crésus faisait rempart à l'avance perse et protégeait les villes ioniennes. Effondré, ce rempart ne pourra plus contenir les Perses qui prendront Milet en -494. Le mauvais conseiller Thalès fit un tort considérable à l'Ionie. Mais il créa la Science en tournant le dos à la terre, à la puissance continentale par un réflexe pro-aqueux qui est l'axe de toute sa pensée et de tous ses comportements. Il n'est pas étonnant qu'on lui ait attribué une Astronomie nautique. Plus drôle encore, il a fallu qu'il tombe dans un puits (eau), bel acte manqué tout à l'image du personnage. Finalement, Thalès infléchit l'astronomie naissante vers une praxis (pratique) nautique pour l'orientation des marins en mer. De toute évidence, ces coïncidences aqueuses font que "tout est eau" fuse de sens. Elle est par ailleurs opaque et ne livre ses sens qu'en la brisant, comme si une explication était une brisure, un émiettement d'une intuition-noyau. N'est-elle pas vraie de toute science, de toute philosophie, voire de toute vie humaine structurée autour d'une idée-force, qu'elles ne font que développer ou multiplier? Le bain d'Archimède, la pomme de Newton, la main invisible d'Adam Smith, le roman écossais d'Einstein. Comme avec l'eau pour Thalès, ces idées-forces lourdes de concrétude sont le phare qui éclaire si bien qu'on leur fait dire tout.

ANAXIMANDRE

Anaximandre fut le premier à introduire l'idée d'une sorte de devenir, sous la forme d'une naissance des étants, et de leur retour à leur lieu d'origine qui est en fait leur mort. Et tout ce processus par nécessité. Ces étants sont-ils des substances naturelles ou des humains sociaux? Cela est débattu (Chestov, NIetzsche, Jaeger). Mais dès qu'on introduit un devenir, qui implique un point de départ (naissance) et un point d'arrivée (mort), on peut désespérer de ce terme-arrivée peu réjouissant et nous amener à proposer son dépassement par un concept qui nous ferait dépasser cette mort, comme on saute une clôture. Ce saut, cette réalité qui vainc la mort elle-même, c'est l'apeiron (infini), puisque l'infini est nécessairement réfractaire à la mort qui implique une fin. En fait, Anaximandre serait le premier à introduire l'idée de survivance ou d'immortalité par ce concept neuf qui signifie "divin, immortel et impérissable" nous précise Aristote (Physique, "03, b,6). En effet, l'apeiron serait un illimité, inengendré, et qui engendre tout. L'apeiron (infini) d'Anaximandre a toute l'apparence d'un dieu. Un dieu qui donne la naissance et la mort en punition de s'être séparé de lui; la Genèse ne dit-elle pas la même chose? Cet apeiron rend coupables ceux qu'il porte à l'existence. Cet apeiron serait donc à la fois la Nature et la Société des hommes, ce que nous ne pouvons savoir exactement. Mais l'essentiel est qu'il est en fait l'arkè, le commandement, le principe, encore tout près d'Hésiode et de sa Théogonie. Mais avec Anaximandre Chaos s'appelle Apeiron, et il est furieux comme Ouranos et Cronos. Car l'apeiron est père, un père qui châtie durement et qui pourtant libère puisqu'il ouvre l'infini où la mort n'existe pas. C'est Anaximandre qu'on peut avec le plus de vraisemblance remonter à la science asiatique (chaldéenne ou hindoue). Avec Thalès, on n'est pas sûr si ses prédictions d'éclipse sont les siennes ou celles de quelque astrologue chaldéen ou égyptien. Cet apeiron (infini) d'Anaximandre ressemble à s'y méprendre à la substance infinie, unique, le continuum de tout l'univers de la pensée hindoue qui, elle, implique la négation de toute spécificité ou différence radicales des êtres et des choses entre eux et entre elles. Les Grecs rejetèrent cette voie. Aristote et Platon luttèrent contre ces résurgences asiennes tardives que les Sophistes véhiculaient encore et qui, à la limite, ouvraient toute grande la porte au scepticisme. Car on ne peut connaître si rien ne se sépare. La pensée, telle Gaïa la terre-mère collée à son fils Ouranos le ciel et qu'elle n'a pas encore projeté vers les hauteurs pour se débarrasser de lui, ne peut se détacher de l'objet qu'elle veut connaître. En bref, cette unique substance implique la négation du principe d'identité. Les successeurs d'Anaximandre tournèrent donc le gant asien à l'envers: au lieu de voir dans l'apeiron d'Anaximandre une impasse à la division, ils en firent la chose à diviser! Et, grâce à Anaximandre, il y eut toujours et jusqu'à nos jours une substance, un concept, un être ou une réalité matérielle que la pensée divise, des objets quotidiens aux masses stellaires, de l'infiniment petit à l'infiniment grand. L'occidentale rationalité avait trouvé sa planche à dessin.

Pour d'autres Présocratiques, l'infini était substantiel (eau, terre, feu, air). Mieux, il était infiniment banal. Mais Anaximandre ne va pas si loin. Il ne fait que dématérialiser l'infini et pose un infini logique qui ressemble à un infini mathématico-spatial, presque l'étendue cartésienne. Il refuse de lui donner une réalité matérielle, dit Aetius (V.,52). En fait, Anaximandre anticipe Parménide car, en face du mouvement (corruption), il choisit l'inengendré, l'incorruptible apeiron que tout devenir, toute corruption utiliseront après lui comme substrat, et qui couleront sur lui comme bateaux sur le dos mouvant de la mer. L'Idée platonicienne, l'Un aristotélicien n'en sont-ils pas les résurgences?

Anaximandre a dû éprouver de la difficulté à concilier tous les éléments de sa doctrine. Car il dit quelque part que: "les premiers animaux naquirent de l'humide et enfermés dans une écorce (coquille ?) épineuse; avec le temps ils montèrent sur le rivage, l'écorce se déchira, et en peu de temps, ils changèrent de vie" (V., 53)

Comment ne pas être ébloui par cette géniale intuition toute darwinienne de cette apparition de la vie dans la mer et sa montée sur le rivage? Remarquons qu'il n'y a plus d'infini (apeiron) dans cette vision des choses, puisqu'il y a naissance. Déjà, Anaximandre n'était plus Anaximandre.

ANAXIMÈNE (-546? à -528?)

Affirmant que l'apeiron d'Anaximandre, son maître et ami, est en fait de l'air, Anaximène introduit les concepts de condensation et de raréfaction pour expliquer les autres réalités matérielles (vent, nuages, eau terre, pierres) à partir de l'élément "air" originel. L'intérêt de ce nouveau principe est qu'il se meut, avec douceur ou avec violence, aux plus hauts sommets des montagnes et jusqu'au fond de nos poumons. Jamais sensation intime et élévation céleste n'avaient tant coïncidé. La sensation la plus profonde et la conception la plus élevée se mariaient.

Plus, Anaximène perfectionne le vocabulaire de la physique: condensation, dilatation, transformation, compression. Ce qui lui permet de jumeler à l'astronomie une véritable météorologie. La pluie, la grêle, les nuages, l'arc-en-ciel, la nuée, la sécheresse, l'humidité, les tremblements de terre, la neige, la glace sont tous expliqués par cette physique de l'air... qui demeure un dieu.

XÉNOPHANE (-570? à -480)

Est-ce possible que ce croyant fut le créateur de l'athéisme moderne, de tous les athées le père ... spirituel?! Lui qui dit qu' "il n'y a qu'un seul dieu, maître souverain des dieux et des hommes" et qui renchérit, tel un vrai sémite, qu' "il ne ressemble aux mortels ni par le corps ni par la pensée" (V.,65). Il affirme du même souffle la phrase athée par excellence: "Tout sort de la terre et tout retourne à la terre." (V.,65). Ce n'est pas le mot "terre" qui fait l'audace, car la Bible et son mot "poussière" disent la même chose. C'est le mot "tout". En fait, il en veut à Homère et à Hésiode dont l'anthropomorphisme divin dégrade en immoralités les actes de Dieu dont il dit que "c'est sans effort qu'il meut tout par la force de son esprit" (V., 65). C'est en voulant purifier le divin de ce qu'il a d'humain qu'il a créé entre l'humain et le divin leur réciprocité, presque leur identité: l'homme fabricant de dieux comme Héphaistos fabrique des boucliers: "Les mortels s'imaginent que les dieux sont engendrés comme eux et qu'ils ont des vêtements, une voix et un corps semblables aux leurs" (V., p.64). Fuerbach a vraiment plagié; pas exactement, les disciples accentuent la pensée du maître et la trahissent à leur façon comme ces jeunes disciplines d'Adam Smith qui radicalisèrent en libéralisme économique pur et dur une pensée qui était socialement plus douce. Mais Xénophane le premier crée le relativisme culturel qui aura une prestigieuse destinée. Voltaire et ses Lilliputiens, Montesquieu dans ses Lettres persanes, comme jadis Xénophon chez les Cardouques (Kurdes) et Hérodote chez les Perses et chez les Égyptiens perpétuent ce que Xénophane le premier reconnut: la radicale diversité, que l'on retrouve d'abord chez les humains et à laquelle les dieux eux-mêmes n'échappent pas: "Les Éthiopiens disent de leurs dieux qu'ils sont camus et noirs, les Thraces qu'ils ont les yeux bleus et les cheveux noir" (V.,64). Son relativisme n'est pas seulement sociologique ou géographique. Il est métaphysique: "Il n'y a pas connaissance certaine des dieux (...) c'est l'opinion (doxos) qui règne partout". Alors, si l'opinion est la seule certitude de la divinité, il n'a pas de certitude possible. Son théisme s'élève dans une abstraction purifiée de toute représentation sensible, ouvrant ainsi la voie aux vicissitudes d'une théologie occidentale où le divin oscillera, depuis Xénophane, de la magie grossière des rites et des idoles à la pureté éthérée d'une transcendance insondable, innommable. Pour atteindre cette pureté, Xénophane dépouilla le divin de son manteau matériel, le poussant hors de la réalité des choses, dans un lieu qui ressemble aux Enfers grecques et que les hommes assez vite identifieront au non-être et au néant. Dieu, pour échapper au sensible, perdit son existence. Comme pour Adam Smith, ce n'est pas ce que Xénophane voulut faire puisqu'il était croyant, mais c'est ce qu'il fit.

HÉRACLITE (vers -500)

Sur la voie que tracent Anaximandre, Xénophane et plus tard Parménide, pour atteindre la pureté d'un principe abstrait qui serait au-delà du sensible et derrière la réalité prosaïque des choses, se dresse le colosse, le barrage héraclitéen. Il leur barre la route. Ils ont cherché l'unité paisible des choses, la réconciliation des contraires. Il leur oppose: "La guerre est le père et le roi de toutes choses." (V.,77). Héraclite frappe partout.

- contre le visible ou la réalité basée sur le visible: "La nature aime à se dérober à nos yeux" (V., 81)

- contre le principe d'identité: "Nous sommes et nous ne sommes pas";

- contre le principe démocratique: "Il n'y a de bon qu'une minorité"; "Un homme vaut à mes yeux 10,000                                                          personnes, s'il est le meilleur" (V., 77);

-contre l'apparence: "Le jour et la nuit, une seule et même chose (V., 77);

- contre la Science: "Le fait d'apprendre beaucoup n'instruit pas l'intelligence" (V., 76);

- contre le respect des morts: "Les morts sont à rejeter encore plus que le fumier" (V., 76);

- contre le principe de la vie, qu'il identifie à la mort: "Notre vie est la mort" (V., 78);

- contre l'immobile: "Nous nous baignons jamais deux fois dans le même fleuve." (V.,79);

- contre la paix: "Ce qui est contraire est utile (...) Tout se fait par discorde" (V., 74);

- contre la morale: "Bien et mal sont tout un" (V. 77).

Il engouffre tout dans une totale destruction: en acceptant de se contredire et en disant que toute chose se contredit. Et pour assurer son total nihilisme, comme pour détruire ce qu'il avait déjà voulu tuer en les neutralisant par leur opposition stérile, il y met le feu: "Tout sera jugé et dévoré par le feu qui surviendra" (V., 78). Car "ce monde-ci (...) sera un feu toujours vivant" (V.,76). La terre, l'air sont "des transformations du feu".

Le feu d'Héraclite n'est pas le paisible support des choses. Il est à la fois leur principe et leur mort. Chez Héraclite, les contraires asiatiques ne sont pas en équilibre ou en équivalence. Ils sont en lutte manichéenne comme les générations de dieux chez Hésiode. Même le feu-Logos ne parvient pas à les arrêter sur la pente qui mène tout à la mort: "Le feu vit la mort de la terre et l'air vit la mort du feu; l'eau vit la mort de l'air et la terre, celle de l'eau" (v., 78). Héraclite est le plus désespéré des Présocratiques: "tous, nous vivons la mort, et tous nous vivons notre mort" (V., 78). Mais par son génie qui se tortille dans sa mort d'autodafé, hurlant n'importe quoi dans la braise où il s'est lui-même jeté, Héraclite fait mourir, pour le plus grand bien et le plus grand avenir de la pensée occidentale, l'influence asienne qui s'attardait dans l'intelligence grecque. Comment?

En la poussant au bout de sa logique. En effet, la négation du principe d'identité implique l'équivalence de la vie et de la mort, pire, leur identité. Et si l'homme ne veut pas mourir, il doit accepter le principe d'identité, base de toute science, fondée sur l'irréductible différence entre deux choses, et plus tard, entre l'intelligence et le réel. Or Héraclite, en vivant l'asiatisme en logicien-martyr, va au bout de l'impasse qui est la mort elle-même, la matrice parfaite de l'indifférencié, là où les choses ne sont plus distinctes mais fondues dans la seule opacité du néant. Et c'est en triomphant d'Héraclite que la pensée occidentale prendra son essor, que la démocratie triomphera de son aristocratisme, que la fierté et la confiance rationnelles et humanistes vaincront son mépris et son désespoir, lui le dernier asien d'Occident. Mais au fond de sa faillite, de ce qui aura échappé à son feu suicidaire, percera chez lui l'espoir socratique, la chance que tout n'a pas brûlé, la première copie de l'âge socratique: "Je me suis cherché moi-même" (V., 79). Delphes et Socrate, plus confiants, n'auront qu'à appuyer un peu plus fort et dire: "Connais-toi toi-même". Le voilà, le vrai "logos qui gouverne tout" (v.m,78), "La pensée qui gouverne tout à travers toute chose". Elle a échappé au feu. Et tout l'Occident du sujet, de la personne, de l'ego naîtra d'elle.

PYTHAGORE (né vers -500)

Le pythagorisme est l'aventure mémorable d'une Science qui voulut conquérir une Cité, qui la rejeta. Mais c'était plus qu'une science, c'était aussi une secte, une communauté, un État dans l'État comme les Jésuites le furent au Paraguay dans les temps modernes. Le pythagorisme connut la même fin tragique des Jésuites au Japon et au Paraguay: l'expulsion, la persécution et le martyre. Le mouvement pythagoricien eut bien des sosies à défaut d'émules: les ordres monastiques, les ordres militaro-monastiques (Templiers, Chevaliers Teutoniques, mouvements fascistes, fondamentaliste, Ku-Klux-Klan). L'Histoire en est pleine.

L'originalité pythagoricienne, c'est sa base intellectuelle qui est le Nombre. En effet, Pythagore et ses disciples dirent : "Tout est nombre." Le nombre est la réalité physique ultime des apparences, tel le son de la lyre, le mouvement des astres (Kepler s'en souviendra). Mais chez eux l'unité, l'Un, n'est pas la constituante de la pluralité comme chez les modernes. Elle contient pour les Pythagoriciens la pluralité qui naît d'elle, sur le modèle du Père de qui les enfants naissent... Sur le mimétisme familial, le nombre pouvait ainsi constituer une figure et, par glissement déductif, se proposer comme explication à toute chose corporelle, à la fois devenir son élément matériel et formel. À la limite, le nombre pouvait constituer le principe des choses, de toute chose. En fait, le nombre pythagoricien est une quantité qui a débordé et qui a envahi le champ de la qualité. L'harmonique en musique donnait aux pythagoriciens la preuve que le nombre était à la racine consubstantielle de la quantité et de la qualité. Dans l'harmonique (les cordes d'une cithare par exemple), la consonance et la dissonance illustrent les oppositions et les complémentarités mathématiquement démontrables, que ce soit les intervalles numériques des cordes pincées ou les consonances obtenues des vases pleins d'eau ou à moitié remplis ou vides. Étendant cette préhension mathématique du monde aux corps célestes, la correspondance obtenue entre les sept sphères du monde céleste et les sept sons de la lyre unissait le monde céleste et le monde terrestre dans un véritable système mathématico-totalitaire. L'architecture elle-même était expliquée mathématiquement. On spéculait sur la distance entre le Parthénon et les Propylées, nous apprend Vitruve. Dans ce système, les hommes entre eux et l'univers en ses parties sont enfin unis par une réalité intelligible dont il suffira de maîtriser la science et, au plan de l'agir moral, de se conformer à son harmonie implicite pour trouver la félicité. D'où l'arithmologie, sorte d'astrologie du chiffre, par laquelle l'impair est masculin et le pair féminin. On perçoit nettement l'influence asienne dont Jean Herbert dans Introduction à l'Asie a su si magistralement définir les traits. Par exemple, le chiffre trois (3) est le chiffre parfait de la Trinité dont le christianisme, essentiellement asien, héritera. Le fameux sept (7) fait coïncider l'âge de raison de l'enfant et les sept ouvertures de la tête. Ils s'aperçoivent que les figures géométriques (polyèdres réguliers) procèdent des nombres, voire des éléments naturels auxquels ils sont liés: tétraèdre au feu, octaèdre à l'air, cube à la terre, isocaèdre à l'eau. Ces dernières associations seront véhiculées par l'architecture de toute l'Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance. Finalement, les 10 doigts de la main et des pieds formeront "la décade qui est le plan préétabli par le dieu, l'équilibre naturel et le canon pour toute chose, céleste et terrestre" dit le pythagoricien Théon de Smyrne.

Un autre élément typiquement asien était admis par les Pythagoriciens: la métempsycose (vies antérieures et réminiscences de celles-ci en cette vie). Elle complétait assez arbitrairement un système purement numérique. Soulignons l'idée désastreuse qui eut une si profonde influence, celle du corps prison de l'âme que l'on soumet à la règle ascétique pour la purifier à travers lui du sentiment de culpabilité à l'égard de fautes que nous aurions commises dans nos vies antérieures, porte ouverte aux culpabilisations défiant toute raison, même celle structurée par le nombre. La chrétienté y a puisé abondamment, de même que Platon dans Phédon, (67,a). Quel paradoxe que cette mathématique scientifique, dont se serviront Kepler et Newton pour bouleverser le monde plus que toute autre philosophie ou religion, ait été jumelée à des conceptions morales si mutilantes pour la sensibilité occidentale, et cela pendant 2000 ans. Alors pourquoi, partageant le même point de vue sur la culpabilisation de l'homme, l'un sur la métempsycose l'autre sur la faute adamique, le pythagorisme a échoué et le christianisme a réussi sa percée durable dans l'Histoire? La tradition nous suggère la cause possible de son échec politique par le fait qu'il était sectaire; à la différence du christianisme, il refusait d'intégrer des éléments autres que les siens, refusant donc l'art de séduire comme l'a réussi si bien le christianisme qui, à ses débuts, était d'une grande souplesse en assimilant et faisant siens de très grands pans de la culture gréco-romaine (stoïcisme, platonisme, aristotélisme, administration romaine, voire fêtes païennes et rites barbares comme les ordalies et le supplice du feu). C'est ainsi que le christianisme a pu se faire accepter des sociétés qu'il convoitait. Le pythagorisme au contraire était formé de fanatiques peu enclins à la séduction et au compromis, tout pleins qu'ils étaient d'une ferveur passionnée, réfractaires à tout compromis qui est, pour toute conscience pure, compromission. Pythagore, qui aurait échoué pour la même raison que Savonarole, aurait péri comme lui: il aurait été brûlé.

PARMÉNIDE (-515 à -450)

Diviser, n'est-ce pas un peu détruire? Connaître, n'était-ce pas pour la pensée naissante, encore accrochée à l'animisme primitif, démembrer ce grand corps qu'est la Nature et la réduire, même inexpliquée, à des parties mortes parce que séparées d'une tête originelle,? Parménide a bien vu cette dissection qui assassine l'Être: "Tu ne réussiras pas à couper l'Être de sa continuité avec l'Être" (V.,93. ). Il veut sauver l'Être de tout ce qui le dissoudrait, le sauver des mouvements, des apparences et surtout de toute distanciation entre les choses, voire entre la pensée elle-même et les choses. Il faut donc que l'Être soit : "complet, immobile, incréé, impérissable, éternel" (V., 94). Parménide veut en faire comme un trou noir: "L'acte de la pensée et l'objet de la pensée se confondent" (V., 95). L'Être s'emprisonne dans son opacité, trou noir d'où rien n'échappe, imperméable à tout concept qui le fissurerait et par où le non-être s'infiltrerait pour sa plus grande perte. Parménide veut que l'Être ne connaisse ni division, ni accroissement, ni mouvement, ni naissance, ni mort. Son Être ressemble à un Sphinx imperturbable. Mais Parménide par ce curieux moyen a lui aussi concouru à affranchir de la pensée asienne la pensée rationaliste naissante d'Occident. Avec une telle radicalité d'un Être vraiment intraitable, toute discussion, toute science pouvait avorter, morte-née, par l'impossibilité de l'Être "sphère bien arrondie s'équilibrant partout elle-même" (V., 96) comme une bille de billard de laisser fuir quoi que ce soit. Cette sphère ne pouvait dès lors pas se dire grand chose à elle-même puisqu'il lui était interdit de porter en elle quelque division ou distinction que ce soit, ainsi que de porter hors d'elle quelque réalité, ne serait-ce qu'un mot. Les problèmes de l'Être parménidien commenceront lorsqu'il s'agira de penser. En effet, penser ou parler, n'est-ce pas la radicale fissure entre soi et le monde?

L'Être à la façon de Parménide était une prison pour tout ce qui pouvait se distinguer de lui car cet Être niait toute existence de ce qui n'était pas lui. S'en apercevront Platon d'abord dans son Parménide dont la conclusion aboutit au scepticisme ainsi qu'Aristote qui récusera (Physique I, 185,b) l'être parménidien: "Parménide prend l'Être au sens absolu, alors que les acceptions en sont multiples" (V., 99).

On se servira de Parménide en élevant son Être au statut de divinité. La pensée occidentale le nommera plus tard au Sénat de la théologie et du divin. En effet, la théologie chrétienne réservera à Dieu les caractères de l'Être parménidien. Ainsi, on sauvera Dieu de la corruption et le monde de la mort des cadavres putricibles. Pour l'être humain que nous sommes, l'Être est à la vie ce que le non-être est à la mort. C'est quatre termes ne peuvent se définir que les uns par les autres en tant qu'opposés et contraires. Parménide le sait bien et il va tenter une sortie hors de cet Être sphérique plein et étouffant. Il sait que son Être si plein, si dense à force de vouloir nous sauver du néant par une densité-gravitation absolue, nous empêchera tout simplement de penser. En effet, son Être trop dense nous empêche de nous distinguer de ce que nous aurons à penser puisqu'il refuse toute distinction, y compris entre celui qui pense et sa pensée et, à fortiori, entre le penseur et l'objet de sa pensée.

Parménide trouve le moyen de résoudre l'impasse: L'Opinion, l'Apparaître: "Les hommes pensent que toutes les choses sont pleines à la fois de Lumière et de Nuit". La logique est ici bancale d'un paradoxe mais Parménide nous sort de sa Sphère et nous permet de penser, même au risque de se tromper; et dans des termes animistes (jour et nuit), il permet à l'apparence de couler sur le dos de l'Être comme de l'eau sur le dos d'un canard. Ainsi, la Pensée peut s'élever, se dégager de cette gravitation énorme de l'Être-Sphère et de sa totalitaire existence sur ce qui voudrait exister à côté d'elle. Parménide dit: "C'est la même chose que penser et être" Une seule et même chose peut être (accéder à l'existence) et peut être conçue (accéder à la pensée). "Le même, lui, est à la fois penser et être". Quelque soit la traduction discutée par Jean Brun, le fait demeure que Parménide affirmait que penser était possible, que penser est impossible sans être et lui est en quelque sorte lié psychologiquement. Il ouvre ainsi la porte à la Science logique et à ses catégories, à l'exigence rationnelle elle-même qui impose une vérité par les relations que l'esprit entretient avec ce qui est. Mais ce qui est, l'Être, devait être posé avant que la pensée naisse de lui et y retourne pour bâtir la vérité, c'est-à-dire son adéquation, sa conformité avec l'être. Parménide voulait sauver l'Être du non-Être en les opposant radicalement, ainsi que sauver la Pensée du scepticisme ou du nihilisme où le Non-Être risquait de l'attirer en la faisant participer de l'Être. Dans une sorte de liberté surveillée parce que la Pensée peut se tromper tout en participant à l'Être c'est-à-dire qu'elle a des liens avec le Jour et la Nuit, Pensée et Être étaient en relation, se supportaient l'un l'autre sans se précipiter l'un dans l'autre pour se dominer ou s'absorber, ce qui eût été leur mort à tous deux; il fallait que Parménide empêche l'Être de sombrer dans le Non-Être et la Pensée dans le scepticisme ou le nihilisme. Parménide réfléchit anthropomorphiquement ces concepts à la manière dont Hésiode pense ses dieux et toutes les réalités humaines qui sont élevées au rang de personnes autonomes. Le résultat en est qu'il nous démontre que s'affirmer radicalement, absolument, comme pour échapper au contraire qui veut nous engloutir et nous faire disparaître, est aussi dangereux que les périls d'où l'on voulait s'échapper. Du flux asien de l'indistinct, il a tiré radicale et triomphante la double réalité de l'Être et de la Pensée.

zénon

Il m'est impossible de parler de Zénon et de sa flèche dont il dit qu'elle n'atteindra jamais le but puisqu'elle devra franchir une distance qu'on peut diviser à l'infini. Car dès que je veux la saisir par la pensée, elle est déjà partie! Zénon le bel ironique veut démonter que la Pensée et la réalité ne coïncideront jamais par leur radicale différence. Il jette ces beaux morceaux de scepticisme (Achille qui court, flèche qui vole) dans la marre où se mirent ceux qui croient que Être et Pensée coïncident comme dans la marre où leurs visages se reflètent. Zénon pose le problème de la nécessité de rejeter la conception asienne selon laquelle pensée et réalité (le monde des choses, des res) sont fusionnées, indistinctes l'un de l'autre. Mais il n'est capable que d'ironiser, de blaguer. Son ironie montre déjà qu'il faut faire quelque chose pour sortir du ridicule de cette flèche qui ne pourra jamais tuer même si on se met devant. Il frappe les esprits par sa provocation. La solution viendra d'autres que lui.

EMPÉDOCLE (-490)

De ceux qui posèrent leur candidature au poste de divinité, peu furent élus. Dans l'Antiquité tardive qui subit de nouveau de très puissantes influences asiatiques, on abaissa les normes et les empereurs furent divinisés même de leur vivant. Les Grecs rationalistes, quant à eux, étaient avares de divinités. Platon et Aristote les mettent à la fin de leur système sans trop élaborer longuement sur les dieux, comme un sceau final. Ce sceau divin, bien artificiel tant leur rationalisme n'en avait pas besoin, est sûrement pour quelque chose dans la survie et la conservation de leurs oeuvres qui échappèrent aux destructions iconoclastes que firent subir aux oeuvres antiques les Chrétiens et les Musulmans. Mais, à l'époque archaïque, Empédocle, dit-on, fut un petit dieu local dont la geste rituelle et sacrée ressemble à bien des égards à celle des plus grands: il voyagea, fit de la politique, chassa la peste de sa Cité, calma miraculeusement un fou colérique, dompta les éléments, ressuscita une femme qui ne respirait plus depuis trente jours, supporta l'ingratitude de ses compatriotes et monta directement au ciel au lieu de mourir comme tout le monde. Voilà ce qu'il fit pour les esprits simples. Mais qu'a-t-il apporté à la Science?

Empédocle reprend l'Être parménidien, le nomme "Sphairos" et en fait un paradis perdu, l'Âge d'or d'où nous fûmes un jour chassés et dont les plus Sages pourront faire leur demeure. En attendant, ils séjournent ici-bas dans ce monde en proie aux contraires qui les torturent. Déjà, toute la théologie chrétienne prend forme. Empédocle affirme le principe d'identité mais il récuse les notions de vie et de mort: "il n'y a que mélange (naissance) et dissociation (mort)" (V., 122). En fait, il croit à l'éternité de tous les êtres. Obsédé par ce devenir de l'Être immortel, il le découvre dans deux principes moteurs: l'Amour et la Haine: "C'est l'Amitié qui ressemble tout jusqu'à l'Un; Tout est entraîné et séparé par la Haine" (V., 123). "Le changement perpétuel est sans terme (...) dans le cercle immuable de l'existence" (V., 123). Et cela sans fin, l'Un et le Multiple se faisant et se défaisant l'un de l'autre. Les quatre éléments (eau, terre, feu, air) ne sont que des sous-systèmes à cette mécanique à deux temps qui fait fonctionner le Shairos qui est une sphère "bien arrondie, fière et joyeuse" (V., 125). À cette tragédie cosmique des successives compositions et décompositions est liée une seule connaissance possible: la réminiscence qui est, on le sait, d'origine asienne. En fait, Empédocle innove peu. Il rassemble des notions déjà connues, les soudent ou les fixent dans un rang qu'elles conserveront jusqu'à ce que Lavoisier, en isolant l'oxygène, affirme que l'eau n'est plus un élément. La classification d'Empédocle sera une des bases de la physique aristotélicienne. À la différence de ses prédécesseurs, Empédocle inaugure une histoire explicative à grands déploiements du monde. Il bâtit une fresque évolutionniste qui rappelle Hésiode. Empédocle fait partie de ces penseurs qui tentent des compromis scientifiques avec ses devanciers, par exemple en choisissant les quatre éléments au lieu d'un seul. Il a refusé la guerre héraclitéenne de tout contre tout. Il fait cohabiter les éléments que ses prédécesseurs avaient jetés dans une guerre de coqs pour la suprématie ontologique. Empédocle le premier fit en sorte que des principes opposés cessent de l'être dans l'esprit des hommes quand ces principes deviennent classiques dans la tradition. L'Histoire donne souvent la fortune à ces esprits peu novateurs ou tout simplement conservateurs mais au centrisme prudent (Thomas d'Aquin). Empédocle est aussi l'ancêtre d'idéologies entières (Christianisme, Humanisme, Libéralisme) qui intègrent tant bien que mal des religions ou des courants de pensée qui leur sont au fond totalement étrangers et souvent même réfractaires en quelques aspects qu'on ne fera que contourner. Mais Empédocle, mage qu'il était, volait bien au-dessus de ces contradictions. C'est plus tard avec l'implacable critique platonicienne, puis aristotélicienne, que la rigueur de la raison poussera la pensée à bâtir des systèmes militaro-taxonomiques où aucun compromis trop facile, trop asien, ne viendra affaiblir l'exigence rationaliste. Mais le système gagne en rigueur ce qu'il perd en souplesse curieuse et mobile. Et tout est à recommencer...

ANAXAGORE (-500 à -428)

Avancer dans la connaissance, c'est affronter la complexité. Déjà, l'époque classique où Anaxagore vécut se trouvait confrontée à la diversité des points de vue savammement étayés. On ne sait pas trop si Anaxagore comme Empédocle innove ou ne fait que s'approprier des thèses antérieures. Il n'est pas le premier à émettre l'idée pascalienne de l'infini (grand et petit). Mais il en tire une conclusion nécessaire: à l'infini ne peut se juxtaposer l'idée de naissance et de mort qui supposent la finitude. Et l'ouverture sur l'immensité le jette dans un scepticisme particulier. Non pas que l'on ne peut rien savoir mais que l'on ne pourra jamais tout savoir en raison de l'infini par division sur lequel, bien ironiquement, Zénon s'était buté. Mais les Grecs aimaient ce problème de vouloir trouver un commencement et une fin à toute chose, même si le concept -qui mettait fin à la discussion!- était l'Infini lui-même. Anaxagore présente alors son propre concept, le "Nous" qui répond à l'Apeiron d'Anaximandre, à l'Un d'Aristote, au Shairos d'Empédocle, à l'Être de Parménide, voire tout banalement à un des quatre éléments. Le Grec, en face de l'infini, prend peur et lui ferme la porte ou le coiffe d'un arkè (chef) qui le soumet, car il est l'homme de la maîtrise des choses. Il est Dédale, Icare, Prométhée, Ulysse et Thésée. Par le succès (Agammennon, Lysandre, Alexandre ou Zeus) ou dans l'échec (Oedipe, Socrate, Alcibiade, Démosthène), il est le résistant et l'audacieux tenté par la démesure (ubris). En même temps il chasse hors de la Cité (Delphes, Olympie, Délos) la déraison mystique qu'il sait ne pouvoir contrôler. À l'aube de la pensée rationnelle, les Présocratiques pouvaient ouvrir des sentiers dans l'épaisse forêt de la connaissance, dans toutes les directions, trébuchant constamment sur des contradictions, se heurtant aux impasses et dans la folle confusion des niveaux du discours, des perceptions et des concepts pour les exprimer. Tout l'être connaissable était pour eux un immense magma informe qu'il fallait disséquer avec une raison elle-même embryonnaire qui n'avait de force que son audace et sa curiosité. C'est Aristote qui résoudra le problème en taxonomisant à fond les choses et la pensée. Ses prédécesseurs, les Présocratiques, étaient plus sûrs de ce qu'ils voulaient que de ce qu'ils trouvaient. Ils voulaient plus que tout un savoir cohérent que seule une raison, belle et forte comme une armée, pouvait leur donner. Sur le double mimétisme du modèle hésiodique de la lutte et de la famille, il donnèrent à la raison cette cohérence recherchée qui les amenèrent à une triple avenue: reprendre tout à zéro, pousser un principe jusqu'à ses conséquences ultimes ou prendre le contre-pied d'une opinion qu'ils voulaient combattre. Chacun concevait le savoir comme un tout, avec un commencement et une fin comme dans la famille. Ensuite, ils le construisaient par l'agon, la discussion qui est une forme de lutte, avec à la fin un maître et un subordonné comme dans la vie militaire et politique. Souvent, l'un de ces philosophes élevait au rang supérieur d'explication suprême un simple ajout mineur proposé par un prédécesseur, tel Démocrite qui bâtit son système atomique avec cette phrase d'Anaxagore: "Le tout est fait de petites parcelles semblables" (V., 152), comme Empédocle avait fait de l'Amour et de la Haine les principes couplés d'une intuition vraisemblablement héraclitéenne où la guerre est la mère de toute chose. Déjà, une tradition s'ébauchait. Une intuition de l'un retenue par les autres devenait vérité. Ainsi, l'idée de principe; ensuite, l'idée des rapports nécessaires (Parménide, Leucippe), puis l'idée des oppositions et celle de leur solution c'est-à-dire de leur inéluctable opposition (Empédocle), fusion mutuelle (Parménide), ou subordination de l'une à l'autre (Platon, Aristote). Les Présocratiques, c'est l'audace d'Icare qui aurait eu le génie de son père Dédale. Car ce n'est pas de la rhétorique que de voir dans les homoesméries d'Anaxagore l'ancêtre des gènes soupçonnés par Mendel. Il n'est pas sûr non plus qu'ils étaient si loin d'une vision mécaniciste et expérimentale des choses. Car la raison naissante des Présocratiques était toute prête de dépasser les apparences: "Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible" (V., 150) et de rendre utiles et applicables comme Thalès et Pythagore leurs découvertes théoriques. Cet invisible, que les uns tiraient vers un dieu transcendant à la manière asienne et que les autres repoussaient au fond insondable de l'être matériel tel Anaxagore qui dit que "Rien naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau". les avait mis à une croisée des chemins où Platon choisit pour eux. Platon choisit le monde de la transancendance des Idées immatérielles quand la phrase d'Anaxagore nous montre bien au contraire que les Présocratiques étaient à deux pas de la science moderne, que "des choses déjà existantes se combinent puis se séparent de nouveau" c'était déjà Lavoisier.

DÉMOCRITE (-44? à -370)

Démocrite fut le plus moderne des Présocratiques. C'est vrai, mais méfions-nous du mot "Moderne" car la génération des années 1100s se disait elle aussi moderne1. Méfiance superflue, Démocrite est le grand bâtisseur de la pensée moderne. D'abord son atomisme où il brise l'Être sphérique et plein de Parménide en petits atomes insécables et tous semblables. Ensuite, un scepticisme non vulgaire mais ultime et universel où l'intelligence sait que sa propre passion du savoir crée elle-même l'incertitude par l'insatisfaction du savoir obtenu où elle est parvenue et le désir de trouver le fond de la vérité définitive qu'elle n'atteint jamais, perpétuelle insatisfaite de ce qu'elle trouve; car l'intelligence est désir: "De la réalité nous ne saississons rien d'absolument vrai mais seulement ce qui arrive fortuitement conformément aux dispositions momentanées de notre corps et aux influences qui nous atteignent." (V., 170). Enfin, le Savoir, l'intelligence rapatriés dans le corps. Mais le corps qui ne se divinise pas, qui connaît ses limites. L'Intelligence saisit ce que le corps embrasse: "Triomphe par la raison de la souffrance (...) et de la douleur" (V., 189). Socrate est dans Démocrite et Démocrite dans Socrate. Il y a une évolution vers l'humanisme, sorte d'humano-centrisme de la réflexion scientifique. Cette génération classique a senti que la science doit servir l'homme et que celui-ci est aussi la mesure de la science, que tout son être participe à une activité intellectuelle rationnelle même si l'homme passionné possède une raison au commandement incertain. Démocrite trace la voie de l'avenir dans cette anthropoïsation du savoir, du savoir tourné vers l'homme et non plus vers quelque dieu ou vers quelque matière inerte ou cosmique. Il centre la science sur l'homme comme son contemporain Socrate centrera la réflexion sur l'éthique. Démocrite dit: "Le plaisir et la douleur constitue la limite de l'utile et de l'inutile" (V., 169). Car "l'âme est le siège de la béatitude" (V., 178). Il s'agit de cette âme bien grecque qui est partie du corps, réductible à lui, comme sa partie la plus subtile et la plus élevée. La vraie morale, celle du plaisir avec modération qui sera un lieu commun de la morale aristotélicienne. Le plaisir, non des choses périssables, mais de "celui qui est lié au beau" (V., 182). Justice, honnêteté et franchise sont les bases du vrai plaisir. "Et pour sauvegarder ce plaisir du corps, il faut aussi lutter contre notre corps qui aspire à la démesure" (v., 184). N'est-ce pas déjà Épicure? Oui, mais on est en terre grecque, pas encore en terre chrétienne ou libérale. Que dire de son dédain envers les enfants (frag.276), de sa misogynie (frag. 273), de son approbation de la peine de mort, voire de la justice privée (frag. 260), et de son mépris évident pour ce qu'on appellera plus tard les droits de l'homme et dont l'absence coûtera la vie à Socrate, à Démosthène, à Archimède, à Cicéron, à Boèce? Et aucun d'entre eux, qu'ils soient philosophes victimes ou non, ne les promouvra dans son oeuvre d'une façon systématique en tant que loi politique universelle. Le premier humanisme occidental fut rude. Chez Démocrite, il est à l'image de ses atomes qui se heurtent dans le vide, indivisibles, solides et pleins, et dont la combinaison forme la multiplicité des choses dans un monde infini tenu par la seule nécessité. Certains (Jean Lebrun) disent que l'atomisme démocritéen n'a rien à voir avec l'atomisme moderne. Certes, ce n'est pas en suivant un cours de philosophie que Rutherford imagina son système atomique, mais un concept peut être repris sans qu'il y ait filière directe comme le sont les concepts d'offre et de demande dans la science économique moderne. De même, le concepts d'avantages comparatifs, qui fit la gloire de Ricardo, se trouvaient déjà dans les Revenus de Xénophon; de même, la rotondité de la terre de Copernic se trouvait chez Hipparque et Aristarque. Dans les trois cas, il n'y a pas filière directe comme dans un paradigme scientifique classique, mais il y a bel et bien reprise d'un même concept. Comment ne pas rapprocher le tourbillon cosmique (ainè) du Big Bang des astronomes modernes, le "curcusus fortuitus" de Cicéron aux notions de hasard et d'indétermination chez les physiciens modernes. Une reprise n'est pas nécessairement une filiation. À titre de comparaison, on pourrait dire que Thomas d'Aquin est dans la filiation augustinienne mais qu'un inculte moderne qui fonde une secte religieuse opère une reprise des concepts religieux. Ensuite, il ne faut pas oublier qu'avant la Science il y a le rêve; qu'avant la théorie et la loi il y a la métaphore dans laquelle s'enveloppe souvent l'hypothèse; qu'avant la mesure il y l'intuition. Entre l'époque contemporaine et Démocrite et son disciple Épicure, il y a bien sûr ces différences. Il y a aussi cette même direction. Entre Démocrite et Newton, il n'y a qu'une différence de meilleurs calculs. Quelle différence y a-t-il entre le simulacre de Démocrite (images qui partent des objets et entrent dans l'oeil pour le toucher) et le flux lumineux des modernes (qui fait la même opération sur la rétine de l'oeil), sinon une mesure plus juste, plus contrôlée et plus modelée par la mathématique. Ah! si Démocrite s'était allié à Pythagore, l'humanité scientifique se serait épargné un Moyen Age, une religion proche-orientale et 2000 ans de tâtonnements. Mais la Grèce happée par la lourde Rome fut incapable de bien jumeler son meilleur grain et sa plus belle terre. À la place, Platon et Aristote firent des compromis asiatisants (mythe, Idées, Puissance, terre plate). Le génie atomiste finit dans un demi-scepticisme qui était une impasse et un déclin, ainsi que dans une passivité qui enleva tout ressort moral à une véritable Renaissance qui n'advint que deux mille ans plus tard. Ce sont finalement Démocrite et Épicure qui triompheront finalement de tous les Présocratiques, voire de Platon et d'Aristote, à l'aune d'une histoire bi-millénaire qui serait l'ultime juge d'une vérité. Ils triompheront par l'avènement de la science moderne sur toutes les conceptions animistes, mythologiques et crypto-théologiques. En effet, ces conceptions asiatiques et néolithiques ne pouvaient résister à une Science qui transforme le monde et la condition humaine et qui ambitionne même de modifier la nature humaine. En fait, la science moderne, digne fille de l'atomisme de Démocrite, récuse l'anthropomorphisme et toute transcendance divine dans la quête du savoir qui s'épure ainsi des premières conceptions de l'homme pour mieux le servir. Cela dit, gardons-nous cependant de tout dogmatisme. Mendel, ce scientifique extraordinaire qui fonda la génétique, expliqua mieux que tout autre la sexualité... et c'était un moine. À l'autre bout, le pire, Lyssenko, Staline et Ceaucescu avaient les mots "science et scientifique" dans la bouche à chaque discours et firent régresser la pensée et l'humanisme. L'imaginaire scientifique et l'éthique généreuse et pleine de compassion pour l'homme doivent être solidairement liées, comme Platon le souhaitait, pour que la science et la grandeur de l'homme coïncident.

Jacques Légaré, ph.d. Professeur d'Économique, d'Histoire et de Philosophie

Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm


1 Jacques Le Goff, Les intellectuels au Moyen Âge, Seuil, p.14.