LES GRANDES IDÉOLOGIES EN ÉDUCATION
AU QUÉBEC EN 1972
par Jacques Légaré
Autres textes sur d'autres sujets à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare/index.htm
L'idéologie imprègne profondément chaque dimension de la vie collective et chacun de ses aspects politiques, sociaux, économiques et culturels; rien de mieux que de prendre une dimension pour se rendre compte de la mainmise que toute idéologie peut avoir sur elle. Prenons par exemple l'éducation telle qu'elle se présentait au Québec dans les années 1970-80.
Le mot «idéologie», si précieux en sciences humaines, a été déprécié par Marx qui lui donna le sens péjoratif que nous trouvons dans le dictionnaire «pensée déformant la réalité pour méduser une classe sociale inférieure». Mais le premier sens plus neutre, «ensemble de croyances et d'idées» est celui que nous utilisons. Voir aussi la rubrique «Idéologie» à http://www.iquebec.com/oeuvres-de-jacques-legare)
Une institution sociale aussi fragile que l'école par les jeunes êtres qui la fréquentent possède paradoxalement une grande stabilité historique à cause des règles relativement immuables de la pédagogie elle-même. Cependant, le contenu éducatif est lui aussi à la remorque de l'idéologie principale ou exclusive qui habite une société ou un État. L'école a besoin de cohérence entre ses différents niveaux et composantes: effectifs, régimes, programmes, budgets, méthodes, projets. Aucun des éléments pré-cités ne peut donner à l'ensemble de la vie scolaire sa cohérence, qui est de nature essentiellement morale et affective. Un organigramme équilibré n'en est que l'illusion. Ce qui donne vie, cohérence, dynamisme à une institution scolaire ou autre, c'est une idéologie systématique, et quelle qu'elle soit. Les ordres monastiques, les partis politiques, les régimes économiques ou politiques, les grandes religions, tous ont réussi à l'aune minimaliste de leur apparition dans l'Histoire. Ils sont -ou étaient- cohérents en pensée et en action parce que leurs membres pensaient, dit le poète, dans la même direction. En tout cas, ceux qui ne pensaient pas savaient tout de même que d'autres pensaient pour eux; ce qui, démocratie en moins, revient au même. L'idéologie est plus qu'une politique, réajustable selon l'évolution des moeurs et des circonstances. C'est une base qui a la volonté de ne jamais changer et de tout inspirer. L'école québécoise n'échappe pas à cette règle. Quelle est alors l'idéologie sur laquelle s'appuie le monde scolaire québécois? La bureaucratie lui donne une armature, mais nous parlons de cohérence et de principe d'action dynamique, de direction consensuelle. Nous sommes choyés. Il n'y a pas qu'une idéologie, mais trois.
Il y a d'abord la pensée catholique. C'est la plus ancienne mais aussi la plus profondément ancrée chez nous parce qu'elle est à la base de tous nos réflexes d'éducateurs. Je me souviens de ce professeur syndicaliste marxiste qui avait retiré à ses étudiants de secondaire V une petite publication journalistique, donc factuelle, sur la prostitution... Ce qui ne l'empêchait pas de les laisser lire des articles sur la guerre... du Vietnam. Il ne s'agit pas de la pensée chrétienne de type libéral ou protestant, mais bien du catholicisme qui lui a mis les points sur les "i". Ses mots d'ordre impératif, donc sanctionnés sur le champ, touchant l'autorité, le sens du devoir, la sexualité n'étonnent plus; et s'ils ont perdu leur puissance ou influence d'antan, voire leur séculaire triomphalisme et arrogance, ils demeurent le paradigme quasi souterrain des valeurs éducatives. Sa logique des valeurs, si antinomique que peut être cette expression dans la bouche d'une idéologie, héritière du thomisme, embrasse tous les aspects de la vie éducative. Si elle ne semble plus être célébrée dans le triomphalisme d'antan, elle vit sur l'expérience d'une fabuleuse tradition dont la force réside justement dans le fait que personne ne voudrait être dans la longue chaîne de son histoire le maillon qui aurait cédé. C'est par elle qu'on peut comprendre la force vivante d'un long processus historique. Cette idéologie a régné en maître dans le corps social justement en ayant accaparé le système scolaire pendant plus de deux mille ans en Occident. C'était pour servir qu'elle le fit; ce qui démontre que la puissance a comme origine aussi le service. Dans le passé, elle a commis de lourdes erreurs qui lui ont coûté son hégémonie, plus exactement son hégémonisme triomphant. L'erreur principale, en toute idéologie et en tout domaine, c'est de croire que le monopole de la juste idée suffit. Le catholicisme a pourtant drainé en son sein les plus belles "âmes" du Québec. Les vertus proprement éducatives (générosité, dévouement, bonté, fermeté et sens du devoir) sont présentes chez elles plus que partout ailleurs. Avec le vieillissement des ses troupes, elles sont devenues des certitudes tranquilles où l'esprit perd l'appétit de la lutte et de l'audace, mais sans perdre tout à fait celui de la censure. Dans la pensée catholique, le maître commande avec fermeté et compréhension. L'acte pédagogique est une contrainte respectueuse de l'éducateur sur l'élève. Celui-ci obéit avec respect et fait acte de confiance en attendant de faire, plus vieux, celui de gratitude. Le maître est déjà rendu là où l'étudiant est appelé à se rendre. Jean-Paul Desbiens, traducteur du Maître de Thomas d'Aquin, a dit: "Le maître est celui qui sait et qui aime". L'individualité ne peut porter ses fruits à maturité que, disait déjà Platon, lorsque la tradition formatrice aura pénétré et façonné la jeune conscience et que la société y aura imprimé ses règles et son droit.
Ensuite, il y a la pensée marxiste. Arrivée sur le tard après l'urbanisation et la prolétarisation partielle du paysan québécois, elle a surgi lentement dans les consciences pour enfin éclater, en éducation tout au moins, dans les micros de la Centrale de l'Enseignement du Québec. Elle est agressive, nouvelle, très dynamique. Elle a, comme toute idéologie qui se respecte, réponse à tout. Elle ne tergiverse pas; elle tranche. Dans la pensée catholique, je suis un pédagogue qui oeuvre; dans la pensée marxiste, je suis un travailleur qui enseigne. En plus, la pensée marxiste est révolutionnaire et terrible. Un de mes amis professeurs, marxiste convaincu, m'a dit à propos des producteurs d'un film pornographique "Histoire d'O", froidement et avec grand sérieux: "Ces gens-là, il faudrait les fusiller". Même un catholique aux moeurs rigoristes n'irait pas jusque là. La pensée marxiste vit et tire sa vigueur de la dureté du capitalisme qu'elle veut abattre parce qu'il achète ses opposants et corrompt ses adhérents par la richesse et ses employés par la pauvreté ou la soumission. Mais l'écolier n'existe pas -ou pas encore- dans sa représentation du monde scolaire, seulement le fils du travailleur. Son objet n'est pas l'étudiant qui étudie mais l'étudiant et ses revenus. Pour le catholique, la partie (écolier) précède le tout (école). Pour le marxiste, le tout (école) précède la partie (écolier). Cependant, comme nous n'avons pas encore fini avec le tout... En milieu défavorisé ou de classe moyenne, le marxiste n'est pas très loin de la vérité, surtout depuis que la scolarisation n'est plus l'automatique instrument de sécurité économique et de promotion sociale. En ces milieux, le professeur a 45 minutes pour construire ce qu'ont ravagé la télévision, la famille et la rue, pour combler les trous qu'elles ont creusés dans la personnalité du jeune écolier depuis sa naissance. Le sentiment d'impuissance, la tentation d'être cynique et la tentation de démission intérieure qui habitent l'enseignant marxiste sont immenses. Car il voit tous les maux de la société dans les actes de tous ses étudiants au lieu de voir dans la richesse de la tradition intellectuelle et morale et dans les ressources de sa propre personnalité les remèdes à des maux qu'il n'attribue point, comme le catholique à la nature humaine et à ses péchés, mais comme le rousseauiste à la société et à son régime. En tous cas, la pensée marxiste mobilise de nombreux enseignants parce qu'elle est cohérente dans ses principes, son analyse et ses actions. Dans la pensée marxiste, le maître doit briser chez l'étudiant l'aliénation capitaliste, lui faire découvrir que la vertu individuelle n'est pas la compétition égoïste mais la solidarité de classe. Il est convaincu que l'épuration de la société par la disparition de toute forme d'exploitation a soumis la pédagogie à un détour politique qui, pour lui, est un raccourci obligé. On est militant ou incompétent. L'humanisme est social ou n'est qu'une illusion. Les échecs et abandons n'ont pas pour cause la désaffection des grandes valeurs culturelles de la tradition mais la perversion d'un système scolaire au service du capitalisme qui les nie. L'étudiant n'étudie pas, comme chez le catholique pour sa formation humaniste personnelle, voire métaphysique, mais pour un emploi incertain ou précaire. L'école a perdu sa motivation confiante en ayant changé son objectif qu'elle ne peut seule atteindre.
Enfin, il y a la pensée libertaire. D'origine étrangère comme la pensée marxiste, , la pensée libertaire, sous-produit du libéralisme principalement américain, est la plus souple de tout, la plus diffuse aussi parce qu'elle est liée à notre mentalité de découvreurs, de colonisateurs et de voyageurs sur ce continent. Rousseauiste, -ce n'est donc pas par exotisme arbitraire que Jean-Jacques prit le bon Sauvage comme modèle- l'idéologie libérale, sur sa pente naturelle libertaire, prétend en éducation que nos institutions, nos méthodes, nos valeurs sont des mutilations de ces jeunes libertés dont le plus grand bonheur serait qu'on n'y touche point. Le "s'éduquant" a besoin de personnes-ressources qui lui fourniront des objectifs sur mesure. Elle sécurise l'étudiant et le professeur dans une même complicité où le moi étudiant est le Jugement dernier, puisqu'il est autorisé à juger l'enseignement reçu en remplissant des questionnaires d'évaluation de cours. L'école est devenue une grande démocratie. Elle ne combat plus, ni le vice ou le riche; elle bivouaque. On n'ordonne plus; on incite, on sensibilise. Pour la pensée catholique, l'ennemi c'est nous-même; pour la pensée marxiste, l'ennemi c'est les autres; pour la pensée libertaire, personne. L'échéancier du temps humain diffère aussi de l'un à l'autre. Pour le catholique, le paradis c'est de l'autre côté; pour le marxiste, c'est après la victoire finale; pour la pensée libertaire, tout de suite. La définition de la finalité de l'acte pédagogique s'en trouve perturbée. Car apprendre à lire pour renouer avec les trésors de la tradition, pour combattre et dénoncer ou pour jouir de la communication présente implique, par cette diversité qui s'apparente à la contradiction, obligatoirement dans la sensibilité du jeune que deux des trois attitudes est inutile ou suspecte. Et l'idéologie consiste justement à faire le contraire, soit à unifier la volonté et l'action par l'univocité de son choix. La pensée libérale est ainsi piégée car trouver, c'est compromettant puisque trouver c'est si rare que ça s'impose. Or imposer, c'est pour elle mutiler. La cohérence de la pensée libertaire vient de ce qu'elle part du moi individuel et s'y arrête, même si elle prétend s'ouvrir sur le monde. Elle est prête à sacrifier tout le collectif et le social parce qu'à ses yeux ils ne sont que des abstractions. Les accepter comme des réalités qui ont des droits, c'est les accepter comme maîtres. Or la liberté... Pour la pensée libertaire, avec Thomas tu ne seras qu'un thomiste; avec Marx qu'un marxiste. Et l'homme est plus que la coloration de ses choix intellectuels ou sociaux. S'il y a un feu sacré qu'il faut sauver de la médiocrité du social et de la sclérose pédante de la tradition, c'est l'individualité et sa créativité. Son mot d'ordre à l'armée scolaire: "A mon commandement, Cré-ez !". Ou encore, "Je" suis le point de départ et le point d'arrivée. Chaque écolier est un petit Adam. L'école est, comme dans les deux autres pensées catholique et marxiste, pour lui; mais pour la pensée libertaire, rien que pour lui.
Il est évident que c'est la pensée libertaire qui prédomine; elle seule peut permettre des rivales qu'elle réduit au droit de chaque éducateur d'être libre de proposer ses choix éducatifs et métaphysiques personnels. À l'opposé, la pensée catholique et la pensée marxiste réduiraient les deux autres respectivement à des vices hérétiques ou à des déviationnismes réactionnaires ou anarchistes; et elles chasseraient leurs rivales. Cependant, elles ont toute trois un maître: la vérité et l'efficience. Laquelle des trois triomphera? C'est celle des trois qui à la fois réglera les problèmes actuels et conservera les trésors de la tradition sans lesquels une culture meure. Et ils n'est pas exclu qu'elles se rejoignent en s'expurgeant de ce qui les a enlaidies. Mais ce sont les jeunes enfants qui, devenus adultes, les jugeront pour les confirmer ou les rejeter. En effet, toute génération se fait juge non sans risque de toute tradition.
Jacques Légaré jeune enseignant débutant en 1972
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